CINQUIÈME LETTRE
Cher ami.
Je viens d'être tellement malade que je n'ai pas pu vous répondre. (J'écris cher ami, j'ignore si c'est le terme usité de nos lettres, en tous cas il répond à mon sentiment) et s'il vous convient, je vous demanderai de vouloir bien employer le même quand vous m'écrivez. Cela me fera oublier ma vieillesse prématurée. ■ — J'aurais tout de même pu, certains jours du moins, car il y en a d'autres où un seul mouvement m'était impossible, vous répondre par un petit mot, mais j'avais une autre raison que celle de santé. Vous me parliez d'un article (mais vraisemblablement pour le numéro du 1" janvier) sur Guermantes. Je n'étais pas très favorable mais ne voulais vous influencer
dans aucun sens. Je trouve vos articles remarquables (votre Bourget étonnant, de premier ordre) et je crois que vous mettriez très bien en lumière que c'est le contraire d'un livre snob que Guermantes, car quand un snob écrit un roman il se représente comme un homme chic et prend un air moqueur à l'endroit des gens chic, La vérité c'est que par la logique naturelle après avoir confronté à la poésie du nom de lieu Balbec la banalité du pays Balbec, il me fallait procéder de même pour le nom de personne de Guermantes. C'est ce qu'on nomme des livres peu composés ou pas composés du fout. (A ce propos votre ami M. Marsan est-il l'Orion qui a parlé de moi ? Si oui vous me feriez plaisir en lui disant que le goût très vif que j'ai pour son talent me rend entièrement sensible à la gentillesse qui m'était témoignée dans cet " Orion "). D'autre part on a depuis Hervieu, Hermant, etc. tellement peint le snobisme par le dehors que j'ai voulu essayer
de le montrer à l'inférieur de l'être, comme une belle imagination. Remarquez (cela ne veut pas dire remarquez dans votre article, car je ne souhaite pas que vous le fassiez) que la seule chose que je ne dis pas du personnage narrateur, c'est qu'il soit à la fin un écrivain, car tout le livre pourrait s'appeler une vocation? mais qui s'ignore jusqu'au dernier volume. La fatigue me force à arrêter ici une lettre qui telle quelle n'a aucun sens et que je vous envoie pourtant pour que vous ne pensiez pas que je vous oublie et que vous sachiez que je vous aime bien,
Marcel Proust.