SIXIÈME LETTRE
Cher ami,
Jacques Rivière vous dira dans quel pitoyable état de santé je me trouve en ce moment. Il (l'état de santé) m'empêche de répondre à personne, de remercier personne. Mais puis-je ne pas faire pour vous une exception qui n'est pas dictée que par mon cœur. L'article que je viens de lire dans la N. R. F. (et je l'ai tout aussitôt dit à Jacques Rivière que par un heureux hasard j'ai vu tout à l'heure, moi qui ne le vois presque jamais), votre article est étonnant de profondeur, de richesse, d'infaillible justesse dans le visé. Cette justesse qui élit le réel dans l'infini des possibles — avec la certitude du ramier suivant la route invisible — est ce qui me frappe le plus. Entendez bien que par justes je ne veux pas dire les
louanges (elles me touchent beaucoup mais viennent de l'ami), je veux dire les divinations. Je serai bien impartial (puisque hors de cause), si je cite par exemple la critique du Conseil de Montesquiou. Je crois l'être aussi, bien qu'au contraire si intéressé, dans ce que vous dites du passage de la fiction à la réalité et qui est si exactement la réponse que j'adressais à un critique, quelle me force à en modifier les termes sinon le sens, afin qu'elle reste mienne. De même du parallélisme entre Balbec et Guermantes. Prenez les meilleures critiques du passé, qui trouverez-vous à nommer qui soit entré si parfaitement dans les intentions d'un auteur ? Vous me dérobez mes secrets, vous vous faites un jeu de pénétrer dans mon clair -obscur, vous êtes mon médium. Cet article m'a vraiment surpris. Je n'avais pas voulu vous dire dernièrement, pour ne pas vous influencer, que votre style, style de vos lettres surtout et même de vos articles, me semblait courir, à force d'ar-
chaïsme et de préciosité abstraite, le risque de se dessécher, de se refroidir. Voilà mes craintes bien dissipées! Il n'y a pas une phrase qui ne vive, rendue nécessaire par une idée neuve et profonde. La phrase pousse, elle fleurit, et elle a, comme vous dites si bien, (comme vous dites trop rarement dans vos lettres et dans vos autres articles) " les voiles des pétales et des feuilles ". On nest jamais assez cérémonieux dans la politesse. On l'est toujours trop quand on décrit... Mes forces ne me permettent pas de vous parler plus longuement de vous (je peux dire de vous car je n'ai pas songé un instant, dans cette lettre, que c'était sur moi que vous aviez écrit). Mais je vous remercie encore de tout cœur et en espérant vous voir bientôt, vous serre très affectueusement les mains.
Marcel Proust.
Jacques Rivière, l'ami que je place au plus haut de mon estime intellectuelle et
morale, m'a parlé de vous de la façon la plus chaleureuse, et comme je l'ai rarement entendu parler d'un écrivain. — Je reviens à mon opinion propre : songez à éviter l'écueil des phrases trop longues (si drôles dans le pastiche que vous aviez fait de moi) si elles sont abstraites. Évitez la formule xvjf siècle, ne gardez de cette admirable époque que sa réalité, le fond plein de vie, d'impressions senties et que l'apparente solennité ne doit jamais nous cacher.
Le tirage de la présente plaquette originale achevé d'imprimer le 20 Avril 1929 sur les presses de Ducros et Colas, à Paris a été limité à 305 exemplaires savoir :
10 exemplaires sur japon surnacré, numérotés de 1 à 10; 20 exemplaires sur japon impérial, numérotés de 11 à 30 ; 80 exemplaires sur hollande Van Gelder Zonen, numérotés de 31 à 110, contenant la reproduction en facsimilé d'une des lettres de Marcel Proust et réservés à la Collection bibliophilique hors commerce " Pour les Amis du Docteur Lucien- Graux » ; 25 exemplaires sur hollande Van Gelder, numérotés de I 1 I à 1 35, réservés aux amis de Marcel Proust; 15 exemplaires hollande marqués S P et 1 70 exemplaires hollande Van Gelder, numérotés de 1 36 à 305 et destinés à la vente.
Exemplaire N° 2 i o
University of British Columbia Library