‹ Six mille lieues à toute vapeurChapitre 1 sur 4 · A8T0.H, LENOX AND · texte numérisé non relu

A8T0.H, LENOX AND

TILO£M FOUN DATIONS

Ce journal de voyage n'était destiné qa*à moi et à quelques amis intimes. Mon fils, n'ayant eu ni le temps ni le projet d'approfondir ses observations^ ne pouvait se préoccuper d'aucune fantaisie de publicité, n m'a semblé pourtant, après avoir relo l'ensemble des divers envois, griffonnés Dieu sait comme! que la rapidité extrême et l'imprévu complet de ce voyage offraient précisément un attrait assez vif. Sauf un mois de flânerie d'artiste et de naturaliste autour d'Alger, tout a été saisi au vol, aperçu plutôt que contemplé ou observé dans cette excursion à toute vapeur.

La situation singulière du voyageur lui a créé un genre d'appréciation tout particulier. Enlevé à l'improviste par le gracieux appel d'un personnage émi«

nent auquel nous lie depuis longtemps une affection aussi sérieuse que désintéressée, il a pour ainsi dire sauté d'Alger à Brest, en passant par Oran, Gibraltar, Tanger, Cadix, Séville, Lisbonne, les Açores, Terre-Neuve, la Nouvelle-Ecosse, New- York, Washington, les camps de BulFs-Run, les grands lacs du nord jusqu'au fond du Superior^ les prairies jusqu'à la limite de la civilisation, le Mississipi jusqu'à Saint-Louis^ le Niagara, le Saint-Laurent jusqu'à Québec ; puis, après le retour à New-York, BolUiii,"9ainl-Jean et TAilantique par la route du aord. Sit mille. et quelques cents lieues de terre oa de nier en trois mois et vingt jours, sans presque jamais savoir vers quel but on marche, c'est un spectacle assez émouvant quand» la veille du départ, Dn n'y avait jamais songé.

. Le prince Napoléon, en fixant l'époque de sa tournée d'agrément et d'instruction, avait en luiiûéme la somme voulue des notions acquises, rai* sonnées et spécialement applicables à chaque point de son observation personnelle. IL lui suffisait donc de consacrer quelques jours, et parfois quelques heures, i Pekamen des hommes et des choses qu'il savait d'avance, et à l'égard desquels son jugement avait pour se fixer des bases toutes préparées.

i En outre/ le désir exprimé par la princesse Clo-

^ tilde de faire avec le prince la traversée tout entière t dut modifier les projets. Comme, malgré la vaillance d'esprit et de cœur qui caractérise si vivei ment la fille de Victor-Emmanuel, il eût été impruï dent de Texposer à des fatigues au-dessus de soa r- sexe, on dut, en la laissant à New-York, bÀter la course à travers le Nouveau-Monde, afin d'abréger T autant que possible les jours d'attente qu'elle avait ii brdLvement voulu supporter.

c Cette précipitation amena aussi probablement rimprévu de Titinéraire, oq bien le prince ne voulut pas soumettre celui qu'il s'était tracé aux eom* t mentaires de tous ses compagnons de route : en \ quoi il fit bien dans l'intérêt de leur» plaisirs, ca? ufi itinéraire annoncé égare presque toujours l'ima* gination et l'expose à de nombreux désenchante* pients. — Enfin, dans certaines positions, on ne veut pas rendre des amis dévoués respousaUes des Ëiligues ou des obstacles qui se peuvent rencontrer, et ces amis, délicatement délivrés de tout scrupule» font volontiers le sacrifice de leur initiative,

Nul plus que mon fiis ne trouvait cela légitime. Laissé à lui-môme autant que le permettait le risque de se voir séparé de ses compagnons par une pointe

irréfléchie à travers les solitudes ou à travers les foules, n'ayant aucun caractère et aucun emploi officiels, jugeant et notant avec Tindépendance la plus absolue, il entendait toujours avec joie la formule : liberté de manœuvre, c'est-à-dire en style de marine : c que chacun aille où bon lui semble. » n en profitait pour se lancer comme un oiseau dans l'espace, sans s'affliger du retour nécessaire et prévu de sa promenade, et tout entier à la jouissance romanesque d'être ainsi emporté dans l'ivresse du présent avec l'inconnu du lendemain.

Il y a donc eu pour lui, et il y aura peut-être pour le lecteur, un certain charme dans cette absence totale de préparation. aux* impressions reçues. On y sentira la spontanéité et la sincérité ppur ainsi dire passives d'un esprit tout grand ouvert aux objets du dehors.

Consultée naturellement par mon cBer voyàgeuB, j'ai Cru devoir l'engager à ne rien changer à sa manière» de dire, pleine de jeunesse et d'abandon. Il m'a semblé que si à quelques égards il avait pu se tromper, il n'en était pas rigoureusement responsable, n'ayant jamais formé le hardi dessein d'aller comprendre et juger la grande crise de la société américaine. Daiïs une de se» lettres plus intime3 qui

A TOUTE VAPEUB* 5

n'ont d*intérôt que pour moi, il me disait : « J'écris mon journal sans me préoccuper d'ecrtVe. Je ne saurais me poser vis-à-vis de toi en esprit fort. Je suis une paire (Tyeux et une paire (Poreilles au service des réilexions que tu voudras faire. »

Je crois que la question américaine est assez à jour maintenant, pour que tout lecteur soit à même de faire les réflexions que mon fils m'invitait à faire pour mon compte.

Quant à lui, une seule sérié d'observations a été enregistrée avec certitude, c'est celle des recherches et des rencontres entomologiques. Cette partie technique, j'ai conseillé de ne l'abréger ni dissimuler. Bien qu'elle ait été notée pour mémoire, en vue d'une satisfaction toute personnelle, elle a sa valeur, à cause des localités, pour les naturalistes, et sera aisément passée par les persopnes indiffél'entés à ce genre d'étude.

Quelque délicate que soit la situation d'une mère en pareille circonstance, j'avoue que je ne suis pas embarrassée dans ma modestie, parfaitement sincère et parfaitement partagée. 11 suffira, je crois, d'ouvrir ee journal de voyage pour y reconnaître l'absence de toute prétention comme de toute contrainte. Aucun dogmatisme, aucune pose d'aspirant

6 SIX MILLE L1EUB6

à l'effet, beaucoup de choses vues et 'senties sous forme d'interrogation naïve et sensée, une promptitude de coup d'œil sobrement exprimée, une gaieté -soutenue sans effort, et qui se communique même aux sujets de peu d'importance, voilà, je crois, les mérites d'un travail dont une critique trop sévère eût emporté les qualités ^vec les défauts.

Gxo&ax Sand.

Janvier 1862, Nohant.

HaneiUe, 13 mai 1861.

Chère mère, je t'ai promis de noter mes impresh sions de chaque jour, afin que tu puisses de tenips en temps recevoir un gros paquet et voyager tn:s peu rétrospectivement avec moi. Tu ne trouveras .donc dans ce journal rien de ce qui peut nous préoccuper personnellement dans nos lettres, rien par conséquent que tu ne puisses communiquer en fiimille à nos amis.

Je voyagerai avec plus de plaisir et de fruit en me rendant ainsi compte de tout, comme si nous étions ensemble devisant, observant, devinant quelquefois et riant de bon cœur à l'occasion. Tout mon but est de te distraire de mou absence et de

me dissimuler la tienne en vivant à toute heure avec ta pensée : c'est une bonne habitude que je n'ai pas envie de perdre.

15 mai, à bord du Louqsor.

Comptés, recomptés, numérotés pour ainsi dire, les passagers prennent possession de leurs cabines, lisez tiroirs. Grand calme dans le port de Marseille, on s'en réjouit. Bah I au sortir de la Joiiette, on commence à tanguer ; une heure après, le pont est dé* sert.

A trois heures, nous perdons la terre de vue. La mer n'est pas commode : î'ai faim quand môme. La houle n'est qu'au large. Ton rivage provençal est tranquille. J'espère que tu l'es aussi.

A sept heures et demie, mer très forte. Je m'y attendais bien après les orages de ces jours derniers sur Toulon. Il nous faut traverser des lames endiablées ; mais qu'allais-tu faire sur cette galère? Voyageur, prends ton parti de ne pas dormir.

Terribles coups de mer. Le pont est envahi par les vagues. Les militaires qui s'y sont installés roulent comme des boulets d'un bord à l'autre, en criant comme des damnés et disant en leur cœur, comme Panurge : « Heureux celui qui plante choux, car il a un pied sur la terre, et l'autre n'en est éloigné que d*un fer de bêche! » Le capitaine les fait tous dispa-

A TOUTB VAPBUa. 9

raltre. H y asix pouces d'eau dans le salon. «N'ayez pas peur! » crie une Voix; ceci augmente généralement la peur. Je me rendors, les pieds en l'air, la tête en bas» et puis tout debout, puis hors de mon lit, je ne sais où et je ne sais comment. Je ne suis pas sûr de dormir, mais je suis dans un rêve bizarre, accompagné de bruits fantastiques. A une heure du matin, le roulis diminue, et je commence à retrou^ ver la notion de la verticale, que j'avais absolument perdue, et mes souliers, qui s'essaient à la navigation en flottant ftur l'eau qui clapote au milieu de la cabine.

Mais ce n'est pas fini. Tout craque, le navire se plaint comme un grand cétacé qui aurait le mal de mer. À huit heures, la houle est un peu apaisée. Il pleut, personne sur le pont, si ce n'est le prêtre al« gérien à la longue barbe et toujours nu-téte. A dix heures, nous sommes en vue des eûtes de Minorque, la pluie cesse, un navire au large. Le pont se repeuple.

A deux heures et demie, nous perdons Minorque de vue. Beau temps, bonne mer. Presque tout le monde dîne ; ciel magnifique. Je reste à regarder tout mon soûl la lune, qui se regarde tout sou soûl dans la mer. Quelques hirondelles posées sur Tarrière du navire voyagent avec nous. Des goélands de la côte de Minorque nous ont suivis depuis ce

10 SIX MILLE LIEVSS

matin jusqu^au coucher du soleil : en voilà des ailes!

Alger, 16 maL

Je me lève à six heuresi et cette fois j'ai dormi comme dans mon lit. Je me croyais encore à Tarna^ ris. J'aperçois, à l'horizon transparent, les fines silhouettes de l'Atlas. Bonjour, père Atlas, j'ai beau^ coup entendu parler de toi, et je suis fort aise de te voir. Bien que tu n'aies encore que la mine d'un nuage, ta physionomie me revientassez. On déjeune, les troupiers font un brin de toilette sur le pont pour entrer en ville. On arrive à dix heures et demie. Qua-^ rante-sept heures de traversée malgré un violent coup de mer, ce n'est pas le diable.

Les voilà enfin, ces êtres pittoresques brûlés du soleil et pompeusement drapés d'un rien. Voilà des femmes, fantômes blancs avec de grands yeux noirs. Voilà des Maures et des Juifs qui ressemblent à des Turcs de carnaval. Voilà d'étranges transactions de costume, de jeunes Israélites bien contents d'eux, en veste et culotte de drap vert pomme ou amarante, en souliers vernis, et coiffés d'une absurde casquette à visière. Je préfère beaucoup à ces gmdins de l'Afrique une troupe d'âniers bronzés, vêtus d'une loque blanche; je crois voir des esclaves antiques. Les femmes juives ont un grand caractère aussi avec leurs fourreaux étroits^ qui dessinent les former.

A TOUTE VAPEtrn, H

Alger, qne je m'attendais à trouver effacé par la civilisation, me surprend agréablement. La ville fràn-» çaise, mélange de maisons européennes et demasures blanchies à la chaux, ne se compose que de deux ou trois rues. Toutes celtes de la ville haute' sont ed escaliers, étroites, et de physionomie orientale.

Je traverse au hasard, cherchant une sortie sur la campagne. La nature avant tout. Je trouve devant moi la porte Bab-el-Oued, j'arrive au jardin Maréngo, puis à la Kasbah, et enfin sur le versant nord deia Kasbab. Me voilà enfin sur la terré d'Afrique, au milieu des fleurs et des insectes qui bourdoniient dans l'ancien cimetière musulman. De luxuriants chardons violets montent comme k l'assaut sur léif tombes en ruine. Au bas de la colline, l'ancien cimetière Israélite, pierres tumulaires en marbre, inscriptions hébraïques. Une chèvre blanche est cor quettement couchée sur la plus haute tombe. De jeunes Espagnoles passent en ondulant les hanches et portant des paquets sur la tête. Poussés par de» Arabes sans pitié, de pauvres petits ftnes qui fléchifr^ sent sous d'énormes charges de sable descendent à la file le long de la montagne.

Je suis la route de Dely-Ibraïm. J'aperçois quel-^ que chose de lourd qui essaie de sauter dans la poussière. C'est une monstrueuse sauterelle verte avec le dos en croissant, (es pattes en yatagan, tout à

Il SIX HILLE LIEUES

fait équipée à la turque ; mais ce n'est pas là un échantillon des plaies d'Egypte, ce n'est que la hycusta elephasy fort inoffensive.

Sous une pierre, une sorte d'orvet avec des pattes. Je continue, le long d'un torrent desséché, endroit vert et charmant où des acanthes en pleine floraison poussent drues et droites. Les arbres et les buissons ne ressemblent pas plus à ceux de Toulon que la nature de Toulon ne rassemble aux environs de Paris. Je n'ai encore vu de ma vie des ombres portées si courtes. Les figures, éclairées d'aplomb, sont noires comme l'encre sur les terrains clairs. C'est le pays de la lumière, tout s'accuse et se détaille avec excès ; pourtant les fonds sont vaporeux et fins.

Je marche sans débrider, pour échapper à Til*' lusion du roulis qui me poursuit aussitôt que je m'arrête.

A une heure du matin, la place du Gouvernement grouille encore, une sérénade monstre s'organise en l'honneur de M"® Wertheimber : tambours, trompettes, chapeau chinois, solo de cornet à piston. Allez donc vous reposer dans un hôtel assiégé d'un pareil enthousiasme 1 Des huées et des sifllels protestent, les instruments ripostent avec rage. Cela dure jusqu'à deux heures du matin. Ai-je quitté le vacarme de la mer en fureur pour tomber dans un

sabbat de virtuosed? Enfin je vais dormir sur ma première impression d'Afrique. Sauf le concert, qui est très-bien, mais que j'aimerais mieux en plein midi, je suis content de tout.

17 mai. — Après avoir vu les personnes que je ^ cherchais, j*ai pris au hasard un omnibus (espèce de coucou) qui m'a conduit et laissé sur une route quelconque. Rien ne vaut le plaisir de la découverte et de la promenade sans but dans un pays entièrement nouveau. Plus tard, j'aurai des projets, des vouloirs, des guides ; mais, pour commencer, je suis bien aise que personne ne me dise où je suis et n'influence mon premier sentiment. C'est aussi ton goût, ma chère mère, et souvent nous avons ainsi pris possession ensemble de nos buts d'excursion, désolés quand on nous conduisait malgré nous à ce qu'il fallait voir. Aussi ai-je fait tout le contraire de ce que me conseillait une vieille Allemande, ma voisine d'omnibus, qui voulait m'envoyer au Jardind'Essai, où il y a des cholis messieurs et des cholies dames, ce qui, selon elle, est bien plus peau que la montagne. J'ai donc couru vers la montagne à travers les sentiers herbus, fleuris, pullulant de papillons et d'insectes, le long des champs de blé. C'est le Sahel. Des tapis de mouron bleu dont je t'envoie une fleur, quatre fois grande et bleue comme celles de chez nous, festonnent les bords du

sentier. Des arbousiers, des figuiers, des lentisques, lion en buissons comme ceux de Tamaris, mais en arbres, des caroubiers magnifiques, des aristoloches et des smilax qui s*enlacent avec fureur autour des jujubiers : c'est gai, c'est fier, et tout sent bon.

Au revers d*une colline, j'ai retrouvé en masse l'arbuste nain qui l'intriguait tant au cap Mouret, une passerine^ si j'ai bonne mémoire. Un omnibus me remporte en compagnie de quatre Mauresques, de deux petites filles déjà jeunes filles et de deux pouï)ons nus dans des burnous roses. Ces dames cachent soigneusement leurs nez, mais elles montrent leurs bras qui sont beaux, et leurs seins, ni plus ni moins que des nourrices normandes. Les petites filles me regardent fixement avec des yeux d'un noir de velours, surmontés de sourcils à l'encre de Chine. J'entends qu'une d'elles se nomme Flissa. Tout cela est grave et craintif, ou dédaigneux; mais je perds ma canne qui s'enfuit par l'omnibus défoncé, et voilà des rires inextinguibles, des rires qui font voler sur moi les puces dont ces houris sont couvertes.

' J'ai déjà pu voir le môme mélange de gravité et de gaieté exubérante chez les Arabes. Assis majestueusement en rond et fumant leurs pipes comme s'il s'agissait de trouver au bout de cette méditation la quadrature du cercle, ils semblent au-dessus du

destin des empires, et on pourrait croire qu'ils seraient à peine' dérangés par la chute d'un astre ; mais qu'un âne mal bâté vienne à passer, tous se Iè^'ent, courent, cvienl, gambadent et grimacent comme une bande de singes. Puis les voilà tout d'un coup replacés en rond, assis, fumant, aussi sérieux qu'auparavant; leur figure de marbre a repris son immobilité.

M"« Wertheimber a eu son triomphe hier soir, c*est aujourd'hui le tour de M"»« Cabel. C'est un concert qu'on lui donne, et elle y fait sa partie. On crie : « Vive Marie Cabel ! » avec enthousiasme.

18 mai. — Ce matin l'ovation continue: le peuple français est entassé sur la place. M""® Cabel va parfir. Elle paraît dans une calèche découverte, pavoisée et toute ornée de fleurs. Le capitaine du navire qui va l'emmener est assis auprès d'elle et salue la foule; Est-ce qu'il a chanté ?M"»« Cabel envoie des baisers'à son peuple. Le navire a hissé son pavillon et déployé toutes ses flammes et banderolles. Elle monte à bord et part dans toute sa gloire; mais gare le mal de mer tout à l'heure I • Je monte en omnibus pour aller à douze kilomètres d'Alger voir la Maison-Carrée. Un Français dit, en passant sur le pont de l'Harrach, que c'est là un pont romain. Au moment de descendre dans le village, un Kabile qui avait paru dormir, et qu'on sup-

16 SIX MILLB LIEUES

posait d'ailleurs ne pas entendre un mot de frànçaisi dit d'un ton péremptoire : « Non I . — Quoi, non A quoi répondez-vous ? — . Le pont de l'Harrach a été bâti par les Arabes il y a cent soixante ans. »

De la Maison-Carrée (ancienne forteresse turque devenue aujourdliui prison pour les condSmnés indigènes) je contemple l'immense plaine de la Mitidja, fermée par les dentelures bleues du Jurjura. En passant, je suis hélé par un chamelier qui, après m'avoir parlé arabe, me demande en sabir (langue franque) permission far mangiar djemmel^ et il me montre ses douze chameaux broutant les chardons du talus ; il s'agit de les mener paître sur une colline herbue de l'autre côté de la route. J'accorde en boû prince la permission, laissant au destin le soin de la ratiQer ou de faire intervenir le garde champêtre.

Le long des terrassements du futur chemin de fer, je regarde en pensant à toi, ma chère mère, des amas de fleurs que je ne connais pas de vue* et qui sont toutes belles à l'envi les unes des autres. Je gagne le rivage de l'Harrach, rivière assez large et peu profonde. Ses bords sont plats, mais couverts de saules, de tamarix en fleur et de grands roseaux où je ne sais quelles grenouilles indigènes poussent dés cris formidables. Des bécassines ei d'autres oiseaux d'eau dont le petit corps est monté sur des pattes en échasse s'envolent en criant aussi à mon

approche. Une herbe rampante à cinq, huit et dix mètres de long dans les endroits vaseux. Une grande partie du rivage à peu de distance est cultivée en artichauts gigantesques qui croissent pôle-mêle avec des chardons non moins bien portants, de trois mètres de haut. Les aristoloches, les liserons, les smilax grimpent sur le tout, et quand ils rencontrent quelques figuiers ou chênes verts, ils s'en emparent et en font un dôme de verdure impénétrable.

En suivant le chemin, je voyais de loin une colline de sable couvertes d'arbres inconnus. J'y suis monté, et j'ai reconnu que c'étaient des ricins. Je me suis promené sous leur ombre; Un peu plus haut, en cherchant un insecte vivant, une espèce de pimélie dont je ne trouvais que les débris dévorés par les scarites qui pullulent dans ces buttes sablonneuses, je lève le nez et je me trouve en plein désert : un échantillon du Sahara avec la mer en face et les chaînes de montagnes à droite. Une immensité de sable pur, fin et brun forme çà et là des monticules ridés par le vent; de petites légumineuses à fleurs jaunes {medicago marina) tapissent de grandes étendues et se marient à des zones roses et violettes d'une espèce de sauge velue ; mais, en marchant vers la mer, on perd toute trace de végétation. Le sable est parsemé de plaques blanches ^ue je prenais de loin pour des touffes de mar-

18 SIX VILLE LiF.res

guerilcs printaniéres. C*étaienl de» amas de menus coqiiiltagefi brisés, lavés par la pUû* 1 1 blanchis par le soleil, Cette solitude est d'un grand caractère et fait oublier qu'on est à deux t'as de la civilisation. Quelques aloè» perc^^nt Ivh ondulations de sable gris, des Arabes montés sur dea chameaux passent au loin, un troupeau de bœufs va cherch tr:t les places herbues du désert.

Je m'aperçois qu'il est sept h< ures et qu'il faut s'arracher à ce grand calme sauvage. Je marche sur un Arabe couché dans l'herbe et qui ne bouge non plus qu'une pierre* Je traver^^c bs potagers; les jardiniers mahonnais me voient passer et me remercient. Ce n'est pas ici comme aux environs de Toulon, où, après bien des pourparlers, pour vous épargner un détour d'une demi-lieue, on vous dit : Passez un peu, du ton dont on dirait à un mendiant : Vous n'aurez qu'un sou»

Au Carmùter, je trouve une voiture qui me ramène à Alger par la route de Mu^itapha-Supérieur, une délicieuse allée mineuse sous un continuel berceau de verdure. Ma chère mère, nous ne savions pas ce que c'était que b v^'^étation, et si tu venais ici, tu ne voudrais plus regarder la Provence.

19 mai. — Pentecôte ; aussi grande f^^te pour les Juifs que pour les catholiques. Promenade au Jardind'Essai avec M. Courciéres, qui a Pobligeance de

A TOm TlPZCft. 19

me fHÊoÊÊT dans la ville; de là an premier tombeaii et Sidî-lMiaiiied-beo-Abd-eF-IlhamaiD-boa-Robereiii. Ouf! «foel nom! Ce saiDt homme a troaié d*élie enferré au^si en Kalnrlîe, cbez les — Arabes, Kabyles et Maures xoal en pâcrina^ de l*nn à Tanlre; aujonrdluri c'est grande eémnome et food/asUi à celai de MnsUpbaL

Kousinjons arriver de lonsnes files de chaTneanXt de BwdrliBj portant les tentes et les provisions; des iMMBues, des innnies, des enfants, à pied, à cheval, à âne, toos couverts de poussière. Le cimetière est déjà pirin de vivants : d'an côté les femmes, qoi font brûler des cierges snr la tombe da saint; plos loin, les hommes assis on couchés sur les tomb^. Les tentes sont dressées dans les herbages déjà fMiés par les bêtes de somme. On fait ses dévotions; on mange, on boit, on fume, on devise. Les mardunds manres crient lear limonade, leor sirop de grenade, lenrs gâteaux et leur eaca^towet {pîstathe ée Éem aa wyÊckide). Les agents de la police ra^ore mol et ^ennenty éloignant les rwirnit (lisez cbîcDS de dirétieos) des femmes de leur race. Quelqnesnnes de ces dames se dévoilent pour boire et fumer. Rans le lien saint, elles ont le droit de montrer leur nsa^ dont les beaux yeox sor!l t>rt agaçants, soit avec intention, mi i cause de Tétrange expression foe leur donne la peinture des paupières à linté-

20 SIX MILLE LIBUE8

rieur. Les sourcils sont réunis tantdt par qne ligne noire, tantôt par un trait orangé, le iront orné sou* vent d'une étoile bleue ou d'un large point noir. Les ongles des pieds et des mains sont peints aussi en noir ou en rouge. Les bas sont généralement portés par les femmes équivoques. Pourtant la mode commence à combattre le préjugé, et quelques élé« gantes de bonnes mœurs portent des chaussettes de soie ou de coton bleues, blanches, rouges ou rayées, de véritables chaussettes dliomme. J'en ai remarqué une qui s'était donné le luxe d'une ombrelle, mais elle la portait soigneusement enveloppée de papier. A notre approche, plusieurs de ces merveilleuses ont caché leur visage pour un instant dans un pli de leur haïk. Autour d'elles jouaient des petites filles déjà splendides de regard et de cambrure, puis des marmots énormes dormaient sur les genoux de monstrueuses nourrices noires.

Il y avait là des échantillons des diverses races que Ton voit en Algérie : des Kabyles {Kebaîles)^ qui habitent les montagnes autour du Jurjura et parlent une langue parti^culière ; leur type diffère dé l'Arabe, ils sont plus blancs et souvent blonds; des Maures, descendant des anciens Mahgrébins et mé* langés de diverses races, qui habitent les villes, gens paresseux et sensuels; leurs femmes, blanches et jolies, sont toujours voilées, celles des Kabyles ne

Je sont jamais; des Arabes» que nous devrions plus rationnellement appeler Berbèresy aux yeux vifs, au teint olivâtre, aux pommettes fortes, aux lèvres prononcées, vivant sous la tente (les bédouins) ou sous le chaume (les fellahs)^ fils des sauvages conquérants qui anéantirent la civilisation des califes ; des nègres, originaires pour la plupart de Tombouctou ou du Soudan, forts, doux, toujours gais; des Biskris, les Auvergnats de l'Afrique, grands travailleurs, infatigables portefaix, jardiniers ou facchini, conune on dit en Italie. Avares et sobres, se battant parfois entre eux comme des enragés, mais doux à lliabitude, ils ne songent qu'à amasser de l'argent pour acheter des terres dans leur pays. Enfin quelques Koulouglis, métis des Turcs avec les Arabes, gens orgueilleux de maintien et, dit-on, de caractère.

On attendait les caïds du Fondouck pour commencer la fantasia. Enfin ils arrivent au milieu de flots de poussière, enseignes déployées, musique en tête. Ils vont faire leurs dévotions au marabout, puis enfourchent leurs montures et s'assoient dans leur selle pour assister à la course. Un tambour de basque carré, rempli de pois, marque un rhythme que deux flûtes de roseau jouées de biais, à Tantique, accompagnent d'une modulation parfaitement monotone qui va durer deux heures sans respirer.

Hommes, femmes, enfants, se précipitent sous

2i SIX MILLE LIEUES

les caroubiers aux marges de la route. Un coup de 1 feu part; un Arabe passe au triple galop, suivi de deux autres qui déchargent simultanément leurs fusils au milieu du groupe des femmes. Celles^i répondent à cette provocation par des eris de triomphe, le you, you^ you classique, qui, dans le' gosier de deux cents coryphées, caresse le tympan d'une étrange façon. C'est sauvage, solennel et burlesque en même temps. En guise de points d'orgue, chaque cavalier qui passe vous lâche dans la figure un coup de fusil; c'est, dit-on, une politesse. Je ne crois pas qu'il faille être dupe de tant de coartoisiè; je n'ai pas vu diriger une seule décharge du côté de la roule, où se tenaient les croyans. Leur préférence pour nous m'a donc paru manquer dé vraisemblance.

Je ne te fais pas la description des chevaux et des cavaliers, tu l'as lue dans Fromentin, c'est exact. C'est aussi beau que ça. Un cavalier hadjout, enve-' loppé d'un immense haïk blanc comme la neige, qui laissait apercevoir de temps en temps son riche costume de velours et d'or, était superbe; mais combien d'autres l'itaient aussi !

Celte fantasia est une rage. C'est comme ce classique fandango qui, en Espagne, faisait, dit-on,' danser les juges sur leurs sièges. A mesure que ledélire s'empare de l'assistance, on voit ici des gens: graves abandonner leurs postes et s'élancer dans

Tarëne. Les caïds n*y manquèrent pas, et l'agent de la police maure lui -môme, ennuyé d'avoir reçu maint coup de feu au derrière, abandonna sa con*signe, emprunta un cheval, trouva, je ne sais où, un fusil de quinze pieds de long, et, sans respect pour son uniforme de sergent de ville africain, fit à son tour voler la poussière et les nuages de poudre au nez ou dans les jambes des assistants.

. La fantasia dure deux heures, après quoi hommes et femmes, musulmans et chrétiens s'entassent pélcmè\e dans les omnibus. Les vrais dévots, qui sont venus de trente et de quarante lieues, campent dans le cimetière. Je n'ai pas vu un seul Juif à cette fête, mais bien deux mille Arabes, Maures et Kabyles.

20 mai. — Temps humide et lourd. Je vais voir siéger la cour impériale. Fier, calme, immobile, promenant ses regards dédaigneux sur l'assemblée et sur ses juges en robe rouge, un Mozabite est assis au banc des accusés. Les Mozabites sont musulmans, mais d'un rite particulier. Us ont à peu près les mêmes mœurs que les Kabyles, dont ils partagcn: l'origine, bien qu'ils habitent le désert, tandis que leRabyle vit dans la montagne. Leur haine commune contre l'Arabe donne souvent lieu à des scènes sanglantes. Celui que j'ai sous les yeux est atteint et convaincu d'avoir tué un Arabe que l'acte d'accusation appelle un sien coreligionnaire. Pour lui, c'était

un ennemi; il avait unejnjure à venger, il s'est fait iustice lui-même ; selon lui, c'est son droit. Le vêtement déchiré du défunt, le couteau ensanglanté du Mozabite sont là, sous ses yeux ; mais il parait aussi insensible à ces pièces de conviction qu'à la timidité des témoins, qui n'osent plus l'accuser et tremblent sous son regard fanatique. Après avoir écouté la sentence qui le condamne à mort, il se lève, secoue en signe de mépris et de l'air d'un sénateur romain un pan de son burnous, et, sans changer de physionomie, sort d'un pas ferme en disant : « Dieu est miséricordieux I »

Si sa peine est commuée, nous pourrons le rencontrer quelque jour dans l'arsenal de Toulon, traînant la chaîne du galérien, comme tant d'autres Arabes que nous y avons vus, et qui ne comprennent absolument rien à leur condamnation.

Voilà qu'il pleut comme je n'ai jamais vu pleuvoir en Europe. Les promeneurs de toute race se réfugient sous les arcades des rues Bab-el-Oued et Bab-Azoun.

Dîner en famille chez le maire d'Alger, M. Sarlande, que les Arabes appellent Vémir.

22. — Rafales venant du nord comme une queue du mistral de Provence, méchante mer, éclairs, tonnerre et pluie. J'ai découvert enfin la demeure de M'"'^ Louis Jourdan, qui est ici avec Prosper. La

A TOUTE VAPEUB. 23

mère et Tenfant se portent bien. Je suis content de les voir. Je passe la journée avec eux. Leur maison est au bord d'une gorge ravissante (le vallon de Thélemli), pleine de rigoles qui serpentent au milieu des arbousiers , des trembles, des lauriers, des caroubiers et des ormes. Les graminées ont parfois dix pieds de haut. Qu'en ferais-tu dans tes herbiers?

23 mai. — Aujourd'hui à Saint-Eugène, village tout moderne, très hétéroclite sur la terre d'Afrique. Maisons françaises, chalets suisses, château moyen âge, demeures à la mauresque, bastides provençales, villas italiennes et moulins à vent, sans compter les hybrides de tout genre. Dans un chemin creux ombragé de lentisques, on rencontre un troupeau de chameaux dont le cri strident se mêle au son du piano d'une villa située derrière la haie.

Examen des plantes et des insectes le long de la mer sur des falaises très escarpées, qui ressemblent •à la pointe méridionale de la Provence, au cap Sicié. En fait d'entomologie, trois grands scorpions jaunâtres de mauvaise mine, et sur les lentisques six chenilles de bombyx (le Megazoma repandum)^ une jolie mante verte et rose {VEmpuse pauperata).

A un détour, je me trouve en face de la pointe Pescade, une forteresse maure sur mv rocher qui surplombe la mer. C'est un ancien repaire de forbans. Le tableau est d'un grand style, pas d'arbres.

Page 1