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des aloès, des cactus et des palmiers nains, de vastes espaces rocailleux surplombant comme le fort, mais à distance; de longues collines vertes doucement ondulées; dans les lointains, des maisons blanches à crever les yeux. C'est bien ainsi que se représentent l'Afrique ceux qui ne Tont vue qu^en peinture, et c'est ainsi que je l'imaginais; mais sa belle végétation dans les parties mouillées, c'est ce que je ne me figurais pas, et ce dont rien ne peut donner l'idée.
Sur le chemin, aloès de quatre à cinq mètres de iiaut poussant leurs grandes hampes encore en bouton. Ces hampes ne poussent pas ici dans une nuit, comme on le prétend en Provence; il leur faut au moins de douze à quinze jours. Sur ces aloès tout festonnés d'aristoloches en fleur, j'ai trouvé de bien jolies chenilles de thaïs grises, à tubercules d'un beau rouge carmin; elles paraisijent nombreuses dans cette localité. Puis j'ai con-, temple en naturaliste l'immobilité prodigieuse de trois Arabes qui gardaient un troupeau, couchés à plat venlre sur les rochers. Les rochers n'étaient pas plus fixes, et il fallait bien regarder pour voir où commençait l'homme et où finissait la pierre. Enfin c'est leur manière de garder les vaches : soil, au moins sont-ils censés faire là quelque chose; mais, en revenant de ma promenade, j'en ai re-
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trouvé un qui ne gardait rien et que j'avais vu là trois heures auparavant, loi» de toute habitation, vautré sur une roche très élevée au bord d'un ruisseau. 11 était dans la même attitude et ne vivait que par ses yeux fixés sur moi. Il suivait tous mes mouvements. Les mœurs humaines sont aussi mystérieuses quelquefois que celles des animaux sauvages.
Je suivais le chemin de Sidi-Ferruch, mais j'avais encore quinze kilomètres à faire; je me suis contenté d'en rapporter une vingtaine dans mes jambes par un temps très lourd. Les nuages rampaient à mi-côte des collines du Sahel. Je suis las et me prive ce soir de musique et de théâtre.
24 mai. -^ Promenade avec M. Heira , qui mord à l'entomologie. C'est un Prussien très distingué avec qui je me suis lié sur le Louqsor. Je lui dois de la reconnaissance, car il m'a aimé à première vue, pour moi-même. Ce matin seulement, il s'est avisé de me demander si j'étais ton parent, et en apprenant que j'étais ton fils, il a laissé tomber sa pipe en poussant une exclamation qui a bien duré trois minutes. Je le mène du côté des sables d'Hussein-Dey, qui me donnent une envie du diable d'aller voir les grands déserts. Nous trouvons en fait d'insectes beaucoup d'ateuchus variolosus, semi-punctatm et sacer (le bousier sacré des Égyptiens), plusieurs sauterelles vertes à long nez (la truxale na-
suta)y quelques carabes, des longicornes, des charançons et bien d'autres coléoptères; deux petits serpents myopes, de vingt centimètres de long, au ventre jaune, le dos tacheté; ils étaient tapis danslf. sable; sur des euphorbes, des chenilles de s^^hinxtiihymalt.
Vent du diable, de gros nuages noirs roulés sur les flancs du Petit-Atlas projettent leurs ombres fuyardes sur la plaine; les monticules de sable volent en nuages et viennent blaireauter les empreintes laissées par les animaux sur le sol. Pas un être vivant, excepté aux abords de la route. Encore des Arabes couchés dans les mauves, immobiles, vous regardant et ne vous avertissant pas que vous marchez sur eux. C'est pousser trop loin le mépris de soi ou des autres. Des cris perçants retentissent au loin, on cherche sans rien voir; c'est quelque femme, ou enfant qui, du haut d'une terrasse, glapit pour écarter des récoltes les oiseaux pillards.
Vers quatre heures, le ciel s'est débarrassé de ses nuées, les montagnes se sont éclairées, c'était magnifique. Beau clair de lune et rosée du soir. Les rossignols en cage chantent toute la nuit.
25 mai. — - Je prends la promenade au hasard. Je m'engage dans un petit chemin pavé qui a l'air d'être une ancienne voie romaine. J'avance à l'ombre des berceaux et le long des cultures à travers le Sahel» et de l'autre côté des coteaux je découvre
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l'immense Mitidja, bornée par l'Atlas, les montagnes de Cherchel et la mer. Le temps et la «ue sont splendîdes, ça donne des jambes. Je traverse les blés et les foins coupés /et. me voici sur la route de Médéah : région ondulée, de grands pâturages jonchés de palmiers nains, d'asphodèles et d'amaryllys. En traversant Hydra, j*ai vu des caille-lait jaunes qui grimpaient à dix mètres d'élévation dans les arbres. En revenant, toujours des aloès, lentisques, caroubiers, figuiers, cactus et chênes kermès. La route qui me ramène par la porte du Sahel fait deux ou trois kilomètres de tours et détours en descendant; on est tellement au*dessus de la ville qu'on ne la voit pas.
Cette nuit, j'ai entendu, à une heure, la voix du muezzin qui veille avec sa lanterne allumée au sommet de la tour de la mosquée Djama-Kebir. Un ti* railleur indigène et cinq Arabes qui se croisaient dans la rue se sont arrêtés, et, placés en cercle, lui ont répondu par des hurlements sauvages ; un troupeau de chameaux passait, le son mat d'une darboukay accompagnant un chantplaintif et monotone, partait de je ne sais quelle cave. — Gela ne ressemblait guère à une rue de Paris.
26 mai. — Promenade au Fraisa-Vallon^ charmante région, collines coniques couvertes de verdure, avec de grandes écorchures sur les flancs.
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Haies de roseaux et de rosiers en fleur; de Tombre sur tous les sentiers.
Près d'un four à potier, quelques Arabes pétrissent I*argile et tournent des gargoulettes de toute grandeur, mais de forme inTariable. L'installation est primitive : trois petites cabanes en terre et en branchages, dont une plus vaste sert de magasin, une aire où les pots sèchent au soleil, les ouvriers à demi-DUS attendant le moment d'enfourner; un vieux Maure haut monté sur. sa mule caparaçonnée de rouge, et marchandant une amphore; tout cela bien éclairé, et ces hommes maigres toujours élégants de formes et d'attitude : il n'en faudrait pas davantage pour faire un tableau.
Au revers d'une roche, un nègre accroupi bat des mains pour épouvanter les moineaux <{ui viennent manger) î blé, déjà mûr. Ses vivres pour la journée sont près de lui dans un trou du rocher. -«» Moineaux bien méchants, dit-il, mais moi bien plus méchant; pas dormir! Toi promener? Faire beau temps, porte-toi bien.
Le sentier que nous suivions nous a trompés, il n'y a pas eu moyen de pénétrer dans la montagne. En revenant sur nos pas, nous entendions de très loin le formidable claqpnnent'de mains du vigilant nègre. — Ah I dit-il quand nous fûmes près de lui, toi pas passer! Si toi demander, moi avoir dit. «-
Le nègre â*ici est le type de la confiance et de la bonhomie. Il y en a de très beaux et de très
Blidah, 28 mai.
Départ à six heures du matin pour Blidah par TÂgha, Mustapba-Supérieur et Birkadem {le puits de la négresse). Ce nom vient des apparitions fré-* quentes d'une négresse fantôme qui sort d'un puits et rôde la nuit. Il n'est guère de musulmans qui n'aient eu maille à partir avec ce spectre noir. Sous les platanes, j'ai vu la fontaine où puisait une forte négresse ; mais je ne doute pas que celle-ci ne fût très vivante.
Bouffarik; la ville est petite , mais le cimetière grand. La colonisation a laissé là ses victimes. Aujourd'hui c'est une oasis au milieu de la vaste Mi* tidja, dont les régions marécageuses encore incultes ne sont que trop nombreuses. Plus loin, elle est fraîche comme le printemps, couverte de moissons et de pâturages.
A mesure qu'on approche de Blidah, la végétation arborescente prend plus d'importance. Blidah, cette rose si vantée par les poètes arabes, est triste et trop rajeunie. On n'y rencontre que des soldats. La musique des turcos joue sur la place : trois pauvres colons, un Arabe galeux, une douzaine de
zouaves forment Tauditoirc. Une famille d'Arabe» nomades campe en dehors du mur d'enceinte.
La situation, au pied du Petit- Atlas, sur rM des premiers gradins de la montagne, est riante, les arbres magnîpques, les oranges excellentes. Nous prenons une carriole; le jeune Salem, nègre de douze ans, intelligent et parlant à peu près français, est notre phaéton. Il a beaucoup du singe et ne cesse de faire claquer son fouet en criant aux Arabes : Baalek (prends garde)! avec autant d*emphase que s'il conduisait le char du soleil. Il passe en casse-cou à travers les troupeaux, franchit deux lits de rivières, et durant dix-huit kilomètres ne ralentit ni son fouet ni ses cris.
Les rivières ainsi franchies sont fort tranquilles en ce moment, mais elles ont balayé toute trace de route. Déjà ce matin, avant Blidah, la diligence avait quitté deux fois la voie, faute de pont, et avait passé dans la rivière, non §ans peine et sens crainte. Les flots bravés avec moins de souci par notre carriole sont rOued-Kebir, qui s'écoule en trois ou quatre bras dans la plaine, et la Chiffa, qui serpente en filets dans les sables couverts de lauriers-roses en fleur, sur une largeur de trois ou quatre cents mètres. . Nous côtoyons la chaîne du Petit- Atlas, moMagnes de second ordre, couvertes de verdure du bas en haut, prairies, moissons et pâturages semés de pal-
iDîers nains sur les collines inférieures. A gauche, monceaux de ruines; c'est un village arabe que nous avons détruit. L'avoine et le blé poussent aujourd'hui au milieu des chambres. Nous quittons la route de Milianah, et au Rocher-Blanc nou^ entrons dans les défilés de la ChifTa, tantôt calcaires, tantôt schisteux et tantôt mîcaschisteux.
La route serpente au flanc de la montagne à une grande et pittoresque élévation. La Chiffa en bas roule d'énormes quartiers de roche. Au-dessus de nous, des forêts de pins et de chônes-liéges. Des cascades gigantesques s'élancent des sommets. Une d'elles forme quatre filets, qui, de plus de cent mètresde haut, se laissent tomber dans les lauriers-roses et les salicaires en fleur. On a beau avoir vu des rochers et des cascades, c'est toujours un spectacle qui vous retient et vous grise un peu.
Pendant que je faisais un croquis, un de ces Arabes qui semblent toujours et partout sortir de terre est venu se placer juste derrière moi sur le ro* cher contre lequel j'étais adossé. D'un coup de pied, ce bon compagnon eût pu lancer le chien de chrétien dans le précipice. Il suivait mon dessin avec attention. Quand j'eus fini, il me dit que l'eau, le rocher, les plantes et même la route faite par les Français étaient tutto bono. Je lui oi&is une cigarette, et il m'offrit une poignée de main; puis il alla
rejoindre sa caravane, content peut-être de se dire : J'aurais put mais on ne court réellement aucun danger avec les Arabes. La crainte les retient, non pas la crainte d'homme à homme, ils sont toujours aussi braves, mais la crainte des lois françaises, dont ils sont arrivés à reconnaître la nécessité pour euxmêmes.
Nous avons été jusqu'à la roche pourrie^ une veine de schiste en décomposition, qui fait souvent des siennes. Là, il a fallu s'arrêter; on répare la route, qui a été se promener au fond de l'abîme. Les voilures ne passent pas encore. Nous retournons à Blidah pour y coucher. Salem, en recevant mes cinq francs de gratification, ouvre, en signe de joie et en guise de bourse, une véritable gueule de four, où, faute de poches, il serre son argent, aa risque de ne l'y pas retrouver.
Ce que nous avons vu aujourd'hui est admirable, couleur et forme, charme et terreur, fraîcheur et puissance, tutto bono!
Les singes habitent un certain vallon qui s'appelle Cl Cascade des singes ; » ipais ils n'ont pas daigné se montrer à nous, non plus qtie les chacals, les sangliers et les panthères de la plaine. Quant à celles-ci, c'eût été une bonne fortune d'en apercevoir : elles sont devenues très rares.
39 meit ^ Trois heures de sommeil l'autre nuit à
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Alger, celle-ci deux heures è peine; le chaRt des grenouillesi le pas des patrouilles et de deux sentinelles qui ont monté la garde de chaque côté de la nie, mais surtout la férocité des puces africaines. De m'ont pas laissé dormir une minute de plus. Après avoir visité la ville et les alentours, |e suis revenu à Alger par Douera, grand village et petites maisons sans caractère,
Koléah, 39 maL
Je vais à Koléah. La vdture ne part qu'à trois heures. J'entre au musée d'histoire naturelle, qui est assez important, bien tenu, et intéressant en pro» duits indigènes.
Nous partons. — Staouêli, premier champ de ba<^ taille des Français en Algérie. C'est aujourd'hui un couvent de trappistes; mais les trappistes de nos jours ne labourent pas eux-mêmes : c'était bon du temps de saint Bruno, le zélé. Ils font cultiver et surveillent.
Nous laissons à droite la route de Sidi-Ferruch» lieu de débarquement de la flotte française en 1830. Nous passons le camp de Zéralda, aujourd'hui un village, et nous suivons les collines du Sahel. La nature est grandiose, quoique sans arbres. De vastesi cminences de terre rouge couvertes de broussailles, où dominent les chênes-kermès, les lentisques el
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les oBvîers sauvages. A distance, ces arbustes serrés font Teffet d'une prairie ; mais dès qu'on y pénètre, fe vue est enfermée comme dans un taillis, f Le temps se gâte ; nous apercevons çà et là des parties éclairées de laMitidja à travers un nuage gris transparent, fjt au-dessus une dent bleu sombre du Petit-Atlas. Vers le soir, le ciel se débrouille, nous descendons de notre véhicule qui rappelle le Courrier de Lyon au théâtre de la Gaîté. Le conducteur, que je reconnais à son accent berrichon, m'apprend qu'iï est d'Argenton. Nous coupons à travers un bois de lentisques, qui sont ici de la taille des chênes, pendant que les chevaux gravissent la côte au pas. A l'approche du fleuve Mazafran, nous sommes pénétrés par l'humidité : belle vallée entourée de montagnes vertes; au fond, une vaste ferme nous rend le spectacle de la culture et des moissons au milieu d'un pays fertile, mais encore inculte.
Koléah est une très petite ville arabe. C'est la patrie des zouaves. C'est ici que le général Lamorîcière forma ce corps d'armée. Nous tombons au beau milieu du dîner des officiers. Entre Français, la connaissance est vite faite : demain nous irons tous ensemble en promenade. Tous ces messieurs sont fort aimables.
^ 31 mai. — Fort peu de sommeil, trop de moustiques et autres dévorants. Avant déjeuner, nous
descendons aux bords du Mazafran. Le soleil du matin enflamme les cimes de l'Atlas; de grands aigles planent sur nos têtes. Nous revenons par un sentier humide perdu dans la verdure. Les zouaves ont un jardin magnifique et délicieux au fond du ravin, admirablement cultivé par eux : parterre plein de fleurs, kiosques, potager ; des orangers superbes dont les fruits sont parfaits.
Après déjeuner, on monte à cheval. Prosper, qui a été très fatigué hier, choisit un animal paisible. On me donne un étalon arabe qui manque de rete** Due dans ses grâces auprès de la jument du lieute* nant Daily. Ce n'est pas un cheval de naturaliste ; il faudra pourtant bien qu'il se prête à ma fantaisie. A cet effet, je me tiens à distance. Le but de notre promenade est Fouka, village construit sur des ruines romaines, et Ben-Ismaêl, prononcez Castiglione. Nous traversons des garigues et des défrichements. La mer est assez près. Les dunes de sable sont couvertes de petites plantes où je vois courir de grosses pimélies {senegalensiSj ambigua et barbara). Mon étalon prend son parti de me laisser descendre pour ramasser quelques insectes que je n'avais pas encore rencontrés en Afrique, scaurm tristis et striatus^ erodius barbaruSy et plusieurs espèces de mylabres, chrysomèles et clérons. J'aperçois un caméléon sur les lentisques brûlés par les
colons ; maïs mon cheval, qui mordait peu à Tentomologie, s'impatiente d*étre en arrière de ses con)pagnons^ eî le caméléon n'attend pas que j'aie persuadé ma montura. Des blés, un peu de vigne, quelques prairies, une belle plage de sable pour débarquer; au loin, le tombeau de la chrétienne, ou de la roumi^ ou de la reine. C'est, dit-on, le sépulcre des ancien^ rois de Mauritanie, un vrai monument, qui fait grand effet dans le lointain. Au delà de Roléah, plus de roule pour aller à Cherchel, bien qu'elle soit marquée sur les cartes. Les routes et tes bras manquent beaucoup à notre colonie. Certains riches concessionnaires aiment mieux ne pas cultiver, et attendre, pour vendre cher, qu'on ait cultivé autour d'eux. Ils veulent avoir et ne pas dépenser. Le peintre ne s'en plaint pas, mais la colonie en souffre.
Alger, lepjuin.
En fait de bêtes féroces, je n'en trouve que dans mon lit, et ce côté de l'histoire naturelle n'est pas le plus agréable en Afrique." Je suis de retour à Alger. J'y trouve tes deux lettres, tu pars pour Nohant en passant par la Savoie. J'irai te rejoindre bientôt, ma chère mère ; je t'envoie ce paquet de notes avec une lettre à part ci-incluse...
... Je continue pour un prochain envoi. Je retourne sur les bords de l'Harrach par Kouba, et je
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re^viens par les sables d*Hussein-Dey. Croquis et récolte d'insectes. J*ai un faible pour ce petit désert de quelques lieues de long. Le soleil y donnait à midi si verticalement que, faute d'ombre portée, on eût pu le croire absent. Dès qu'il baisse, un brin d'herbe sur ce tapis doré prend une valeur étonnante. Une touife d'euphorbes est un monument. Une haie d'aloès formait un tableau ; ses vives arêtes s'enl:evaient en vigueur sur le ciel et laissaient voir /Une ligne de mer d'autant plus bleue que le sable orangé lui faisait une opposition brillante. De grandes volées de goélands s'ébattaient vers le rivage. Le sol était jonché de boules noires composées exclusivement d'élytres de coléoptères dont les parties nutritivies avaient été digérées par ces oiseaux, et le reste vomi sans mal ni douleur. C'est le mode de nourriture de beaucoup d'oiseaux chasseurs. Récolte de jolis hannetons jaune et argent {hoplia aulica et sulphurea) qui dormaient en masse sur les fleurs d'une espèce de mauve violette ; dans le laissé des chameaux, quantité d'onitis olivieri et alexts, un lethrm cephalote dont la tôle ressemble à une enclume, des ateuckus pilularim qui roulent leurs provisions et se creusent des magasins dans le sable, des sisiphus schœfferi, des copris paniscus avec leur corne de rhinocéros sur le nez, deux oryctes silmus que je n'avais pas encore trouvés vivants,
une espèce de ténébrion, la tenthyria interrupta^ qui habite là par myriades ; quelques cétoines awrata et morio^ enfin les meloë marginata et majaits. En fait de papillons, les zygènes hiîaris et sarpedtm volent en grand nombre autour des lavandes et des scabieuses.
2 juin. — Procession de la Fête-Dieu. Tout Alger est sous les armes, un autel est préparé sur la place du Gouvernement. Tu me demandes la description d'un type de femme maure et s'a toilette. Eu voilà justement une que j'ai déjà rencontrée une ou deux fois et qui vient louer des chaises pour voir la procession. Elle a la peau très-brune, plus que la Française la plus brune, et d'un ton uni et mat que notre race ne comporte' jamais. Les Mauresques sont généralement blanches et souvent même très-blanches, mais il y a tant de mélanges que l'on commence à ne plus trop savoir quel type on a devant soi : celle-ci a des yeux magnifiques, à la fois très ouverts et très longs; les yeux de gazelle ne sont pas une métaphore dans ce pays. Les cheveux sont bleus à force d'être noirs, le visage est régulier, le nez droit, la bouche petite, les dents blanches et serrées, les mains fines, bien attachées au bras par un poignet délicat, les pieds mignons et les jambes d'une Diane chasseresse. Les ongles des pieds et des mains sont peints en orangé, et un seul.
celui du petit doigt de la main gauche, en noir. C'est la pâte de feuilles de henné qui fournit la couleur orangée ou noire. Les tempes sont rasées, les cheveux, séparés sur le front, tombent de chaque côté en oreilles de chien coupées carrément* Ceux du reste de la tête sont longs et tombent sur le dos en grosses tresses avec un foulard broché d*or ou d'argent flottant par-dessus et recouvrant une calotte {chachia) posée sur le sommet de la tète. Les paupières sont teintes au koheuL
La dame est une demoiselle de dix-sept ans, dont le nom est très difficile à prononcer, et qu'à tout
, hasard j'appellerai Zohrah ; les Arabes n'ont pas de noms de famille. Elle est flanquée d'une charmante sœur de treize ans, Ayscha, qu'on prendrait pour une Espagnole, de sa mère, et d'une négresse en haïk bleu.
Zohrah ou plutôt lalla Zohrah, — c'est-à-dire M"e Zohrah, — porte probablement sous son haïk une toilette éblouissante, un caftan de moire jaune
. broché d'or avec une ceinture à gros fermoirs d'argent, et au-dessous de la ceinture un mouchoir de soie {fouta) rouge et vert rayé d'or, noué par devant et serré sur les hanches; une culotte large descen-
. dant un peu au-dessous du genou et laissant voir la
. jambe; une chemise de gaze à paillettes et un petit corsage (frimla) en soie, en toile d'argent ou d'or,
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toujours très riche; des babouches sans quartiers, en velours ou en maroquin. Ajoute à cela des bagues à tous les doigts, des bracelets aux bras et aux jambes, formant sur le cou-de-iried un gros bourrelet d*or qui résonne à chaque pas, des boucles d'oreilles, des colliers de pièces d*or, d'ambre et de fleurs d'oranger, et une couronne de diamants montés à la mauresque.
De cette riche parure on ne voit rien quand la Mauresque n*est pas chez elle : un long pantalon à plis, en gros calicot blanc empesé, descend jusqu'aux pieds, enfouis dans de gros souliers noirs assez laids; un Taste haïk blanc enroulé autour de la personne l'enveloppe et la drape tout entière. Le haut
•de cette draperie retombe jusqu'aux sourcils; un mouchoir blanc, noué par derrière, cache le bas du visage jusqu'aux yeux. Le haïk est* retenu sur la poitrine par de grandes épingles* kabyles d'où pendent de longues chaînes d'or à quatre rangs. Tout ceci est la mode invariable pour les riches;
■'mais la Mauresque aspire à porterie costume européen, et elle y arrivera. Le rêve de lalla Zohrah est
' de posséder une crinoline, une robe dç soie noire
'à volants et un chapeau à l'espagnole avec des plumes; elle a môme acheté déjà des bottines vernies qu'elle n'ose pas mettre, mais qu'elle regarde avec amour et montre à ses amies avec ot*gueiI.
Maintenant lu veux savoir quelles peuvent être les idées de ces femmes-là. Je suis trop nouveau dans le pays pour te dire ce qu'elles pensent en général ; mais voici un échantillon des opinions et des raison* nemenls de Zohrah. Tout en appelant fantasia chrétienne la procession qu'elle vient voir, elle me dit qu'elle n'y vient pas par simple curiosité, mais par vénération pour Sidna-Issa (Jésus-Christ), qui est aussi grand prophète que Sidna-Mohamed (Mahomet). « Pourtant, ajoute-t-elle, ces fantasias, ces fêtes, sont un effet de l'habitude; les lois religieuses veulent qu'on s'y conforme, mais Dieu y est fort indifférent ; il n'est pas là, il n'est pas dans la mosquée, il est partout. » Elle dit tout cela en très mauvais français, mais elle se fait bien comprendre, et ses idées sont nettes. Je suis très étonné de ses notions philosophiques, et je te les donne pour exactes. Je ne les arrange pas du tout.
Elle est pourtant loin de se poser en esprit fort. Elle paraît très enfant à tous égards. Je la connais fort peu; si j'ai occasion de la revoir, je te la décrirai aussi exactement qu'un beau papillon.
3 juin. — Déjeuner à Mustapha, au café des Platanes, joli endroit vis-à-vis du Jardin-d 'Essai; promenade ensuite dans ce môme jardin. J'examine les bambous, les bananiers, les palmiers à cire, les figuiers à caoutchouc, les arbres à vernis, à suif, à
lit SIX MILLE LIEUES
indigo, etc. , le tout peuplé d'autruches et de gazelles. Retour à Alger par un corricolo. Dîner chez M. Sarlande. J'y ai trouvé M. Roche, consul plénipotentiaire près le bey de Tunis, prince très progressiste et très ami de la France. M. Roche est un homme de grand mérite, à qui cette partie de l'Afrique devra beaucoup.
4 juin. — Chaleur lourde et temps couvert. Je flâne au hasard dans les petites rues de la ville haute. Maisons carrées à terrasses, petites fenêtres grillées ou à volets verts, il vaudrait mieux dire lucarnes, car on peut à peine y passer la tête. Ces avares ouvertures sont souvent uniques sur un grand pan de mur nu, d'un blanc éclatant. Les maisons, échancrées profondément par le bas, touchent presque à celles d'en face et même parfois tout à fait, appuyant poitrine contre poitrine. Les parties inférieures en retrait forment des galeries ou des voûtes pleines d'ombre; mais le reflet des murs est si blanc que cette ombre n'est pas de l'ombre pour les yeux : elle donne seulement un peu de fraîcheur. Ces rues de la ville haute sont toutes en pente rapide et en escaliers à marches profondes pavées à pointe de diamant. Je te parle des meilleurs endroits, qui sont encore très pénibles à gravir.
Le silence de ces rues ombreuses, que ne parcourent jamais ni les voitures ni les animaux, n'est in-
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terrompa que par le clapotement des sandales de quelques Juives et les chuchotements mystérieux qui s'échappent de je ne sais quelles fissures de la muraille.
Je suis entré dans une mosquée, c'était l'heure de la prière; Maures et Arabes étaient assis par terre, les jambes croisées, par rangées symétriques, le visage tourné vers l'orient. Us psalmodiaient tous ensemble la môme phrase plusieurs fois de suite, remuant la tête et balançant le corps d'arrière en avant; puis tous se lèvent et s'inclinent en portant les deux m^ns à la poitrine d'abord, au front ensuite, après quoi ils se prosternent, et de leurs turbans balaient les nattes. Tout cela se fait avec un ensemble et une exactitude qu'envieraient des soldats prussiens.
Au sortir de la mosquée, un bel Arabe, qu'on eût cru passé au lait de chaux, tant son vêtement était net et blanc, voit venir à lui un vieux mendiant or^ doux^ la tête non rasée, le corps appuyé sur un long gourdin. Je crois que pour tout vêtement ce pauvre n'avait que sa besace. U tend la main au riche chef, qui lui donne une pièce de monnaie, et qui, appuyant sa barbe propre et soyeuse sur cette barbe immonde, l'embrasse sur la bouche. Un autre Arabe, coiffé de la corde de poils de chameau, suit l'exemple du premier, et ainsi de plusieurs autres. Ce Diogène est réputé saint {marabout).
4G SIX MILLE LIEtES
Le soir, musique arabe et kabyle chez M. Sahador Daniel. Omar, premier alto, tient son instrument comme un violoncelle et son archet comme tm crayon. Deux joueurs de mandoline qui, pour faire vibrer les cordes, se servent d'une plume fendue et emmanchée à Tantique, m'ont rappelé ces figures d'Herculanum qui jouent de la cythare avec un objet semblable. Omar est un habile virtuose. La nmsique qu'il nous fait entendre est bizarre et ne satisfait guère aux exigences de nos règles musicales. Quand Salvador la traduit sur son violon, elle est intelligible et correcte; mais les indigènes secouent la tête en disant : « C'est très joli, mais ce n'est pas ça! » Moi, qui suis un peu sauvage en fait de musique, j'avoue que j'aime mieux la forêt vierge que le jardin cultivé.
S juin. — Promenade en voiture à là Bouzarea par * Douera. La Bouzarea est comme qui dirait le Coudon (1) d'Alger, mais la hauteur de cette montagne n'est que de quatre cents mètres. La vue qu'on découvre du sommet est magnifique. On arrive à ce sommet par un marabout perdu dans la verdure. Les palmier s-chairiœrops ont là de cinq à six mètres de haut; les cactus, qui, mêlés à des aloès, forment la haie autour des principales lombes, ont le tronc gtos
(1) Le Coudon est la montagne anguleiiae qui domino Toulon et qu'on voit de très loin en mer. (G. Sand.)
comme des barriques. Les sépultures musulmanes I sont des carrés de pierre de huit ou dix pieds, revê-
tus de plaques de faïence coloriée. Au milieu de cette espèce de mur d'enceinte élevé d'un pied, la tombe, recouverte de maçonnerie ou de gazon, se termine par une pierre tumulaire en forme de turban. C'est sur ce mur que s'assoient, fument, rêvent ou devisent les Arabes. Un cimetière n'est pas pour eux un symbole de tristesse ou de recueillement : c'est une espèce de salon champêtre où le passant I se repose, quand ce n'est pas un lieu de fête. Cette
indifférence pour la mort n'entraîne aucun sentiment de mépris pour le mort : profaner les tombeaux serait un crime pour eux comme pour nous ; mais le bruit, la gaîté, la fantasia, les repas, la conversation, ne portent, selon eux, aucune atteinte à la dignité du lieu saint. Les troqpeaux ne l'insultent pas non plus; comme il n'y a pas d'enceinte, ils y pénètrent et y paissent en liberté. Le gibier se réfugie dans les cimetières qui sont peu fréquentés, et les chasseurs Ty poursuivent comme dans une remise. Pendant que j'étais au marabout, un Arabe armé d*un bâton courait après un lièvre en poussant des cris sauvages. L'homme et la bête disparurent rapidement dans un pli de terrain. J'aurais voulu voir si, comme on le dit, l'Arabe est assez agile pour attraper le lièvre à la course. Celui-ci paraissait déterminé à le tenter.
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AU delà du petit chemin qui entoure le cimetière, la cime de la Bouzarea se bifurque en deux grosses bosses; Tune, au nord, s'allonge vers la mer et porte un village de gourbis; l'autre, à Touest, me faisait TefTet d'une colline pierreuse; mais en approchant je vis que c'était la prolongation démesurée du cimetière que je venais de quitter. Je laissais derrière moi le marabout, le puits et les tombes des chefs; j'entrais dans le domaine de la plèbe. Pas d'ornements, pas de dalles tumulaires taillées; un carré ou un losange tracé confusément par cinq ou SIX pierres brutes. La végétation semblait avoir été parcimonieuse aussi pour ce commun des martyrs. Pas un seul arbre, rien qu'un fouillis rabougri de cistes à feuilles de sauge.
Tu me diras que je ne sors pas des cimetières : c'est qu'il y en a tant ici, ils sont si vastes, et on en rencontre dans des lieux si écartés, qu'on ne peut se promener sans en traverser quelque vestige. C'est à se demander si on est sur la terre des vivants et s'il n'y a pas plus de sépultures que d'habitations. Au reste, ces tombes plébéiennes ont plus de poésie que celles des riches, qui, avec leur vêtement de faïence et leur forme carrée, ressemblent assez à nos fourneaux de cuisine. Il est vrai que certaines sépultures romaines sont aussi prosaïques. Tu te rappelles, dans les catacombes découvertes près de
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Rome par Pietro, cette tombe dite, je crois, des choristes, carrée, basse et ornée de petits couvercles fermant des jattes pleines de cendres ; elle ne ressemblait pas mal aussi à un fourneau de cuisine ou à quelque chose de plus humble encore.
La coutume antique d'enterrer les gens d'importance au bord des routes a régné également ici. On rencontre quelquefois des tombes isolées que la tradition même n'explique pas. Voici, à distance, des sépultures bien autrement curieuses sur la terre africaine. Sur les plateaux montagneux de Baïnam, que nous apercevons entre nous et la mer, s'élève une centaine de véritables dolmens. On suppose qu'une légion armoricaine a laissé là ses os; mais ici tout est mystère, et je ne me charge pas d'expliquer.
Les gourbis qui s'éparpillaient sur l'autre arête du mont ne nous laissaient voir que leurs toits de branchages enfouis dans les cactus. Le gourbi ou la hutte de paille de l'Arabe cultivateur est l'analogue de nos chaumières de paysan; mais ici la vie est moins compliquée, et le climat dispense de bienêtre, étant lui-même un bien-être assuré. — lits, chaises, tables, armoires, l'Arabe ignore ou dédaigne tout cela ; il dort et mange par terre, sur une natte, et partage son toit avec ses animaux domestiques; enfants, poules, cochons et chiens vivent là pêlemêle en bonne harmonie.
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Après avoir joui de la belle nature par-dessus les ondulalioïîs du Sahel, — toute la plaine de la Milidja jusqu'au Petit-Atlas et à la Chénoua, la mer à perte de vue, six cents lieues carrées de pays chaud et lumineux, — nous avons descendu par le côté du Frais- Vallon, gorges et ravins profonds, très boisés, hauteurs nues, mais toujours vertes. Une grande déchirure verticale au flanc de la Bouzarea éclairée par le soleil couchant était d'un effet merveilleux.
Le soir, nous sommes allés prendre le kaoua (café) chez Zohrah ; elle était en costume d'intérieur, pantalon court en soie rayée, chemise transparente, ceinture, un petit corset d'argent qui serait trop court de taille pour un enfant de deux ans, une grande fouta de satin toute brochée d'or, mouchoir rouge et noir tombant sur le dos et assujetti à la tête par un ruban noir qui en fait quinze ou vingt fois le tour, une paire de bas blancs bien tirés et par-dessus les bas une paire de chaussettes roulées un peu plus haut que la cheville, un long chapelet de fleurs d'oranger retenu derrière Toreille gauche et4ombant sur l'épaule»
Elle rit, elle fume des cigarettes, elle parle arabe, nègre, italien et français dans la môme phrase. Elle est d'une coquetterie si naïve qu'on a plaisir à lui prodiguer des comipliments. Nous l'avons trouvée accablée par une forie çiigraine, la flgure luisante
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de pommade ; après le café, elle s'est trouvée guérie. Elle s'est fait essuyer et a babillé jusqu'à dix heures da soir. Les bâillements sont arrivés alors comme des coups de pistolet. C'était le signal de la retraite. Tu es peut-être curieuse de savoir à quelle classe de femmes appartient Zohrah. C'est assez diffloile à déterminer, faute de situation analogue dans nos mœurs. Elle est fille d'un marchand maure, décédé depuis trois ans, et de la vieille Kadidjab, Arabe de Constantine. Elle a été en pension chez une Française, ce qui explique ses innocents appétits de liberté. Après la mort du père, la mère et la fille ont converti leur fonds de commerce en or et en bijoux. Cest la manière de procéder des Maures et des Arabes. Us ont peu de besoins, et leurs instincts tendent à simplifier encore cette existence déjJk si simple. La convoitise des femmes porte généralement sur des objets de si peu de valeur qu'on ne peut les accuser de cupidité; elles ignorent les calculs de l'ambition, comme toute leur race ignore la spéculation, c'est-à-dire la fructification de Targent. C'est entre leurs mains une provision stérile, comme ces amas de graines et de noisettes que font les souris de nos jardins pour passer l'hiver sans sortir : prévoyance, il est vrai, mais prévoyance modeste et philosophique à la manière des sages de Tantiquité ou des animaux. Ces femmes ne produisent rien :
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que feraienl-ellesy n'aspirant pas à s'enrichir? Elles épargnent, et» « comme les lis des champs, elles ne travaillent ni ne filent. »
6 juin. — Je suis allé voir Prosper Jourdan, que j'ai trouvé courbaturé de notre promenade à Roleah. Il était occupé, tu ne devinerais jamais à quoi?! cherchait' un trésor dans son jardin. Il ne faisait peut-être pas cette recherche très sérieusement; mais il n'y avait pas de raison pour qu'il ne trouvât pas quelque chose d'enfoui dans le trou qu'il explo* rait, et qui avait l'air d'un ancien four ou d'une citerne comblée. Les Arabes, par suite de cette prévoyance étroitement raisonnée dont je te parlais hier, enterrent leur argent dans tous les coins des maisons et des jardins, et môme en pleine campagne. Parfois ils meurent sans avoir révélé leur secret, et on peut très bien trouver dans des lieui déserts, sous une pierre, sous un buisson ou au pied d'un arbre, une somme d'argent ou de cuivre qui été toute une fortune, ou un ^ca5pour les éventua< lités d'un destinée humaine.
Je suis revenu par le chemin à mi-côte qui passi au-dessus de la porte d'isly. — Partout, dans Ici ravins, une végétation admirable.
7 juin. — Promenade dans la ville haute. Le boutiques maures sont des niches de quatre pie( carrés exhaussées d'un mètre au-dessus du sol d
la rue. Le marchand est assis, en tailleur, derrière sa marchandise : trois paniers pleins de brimborions, six colliers d'ambre, deux pots de tabac, six, éventails de palmier, un sac d'épis de maïs, du poivre, trois miroirs. Il fume ou prie en dodelinant de la tête et en égrenant son chapelet. Tout le monde a vu cela dans les tableaux de Decamps. Les types et les costumes y sont exacts; la couleur générale n'y est en aucune façon ^ ou bien tous les yeux ne voient pas de même. J'ai beau faire, je ne peux pas trouver ici une ombre noire ou seulement épaisse, ni une blancheur mate. En dépit de ces oppositions vigoureuses de l'ombre et de la lumière , il y a toujours reflet, transparence, harmonie.
8 juin. — Il pleut toute la journée; visites. C'est aujourd'hui ^amed), le jour de repos des Juifs; c'était hier celui des Maures.
La route de la ChilTa s'est encore effondrée , les communications avec Médéah sont encore interceptées. — Une tribu arabe s'est révoltée du côté de Milianah ; une batterie d'obusiers de montagne, à dos de mulet, sort par la porte du Sahei pour aller mettre les mutins à la raison. Est-ce raison^ la loi du plus fort? est-ce mutinerie^ l'esprit de race? J'avoue que je n'ai pas de grands arguments philosophiques au service des théories de conquête ; mais celle-ci est accomplie, il est trop tard pour retirer aux
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Arabes la civilisation qu'ils ont à demi-acceptée, et qu'ils accepteront tout à fait, si elle devient meilleure elle-même. Le temps fera tout. Allah est grande et l'avenir est son prophète.
9 juin. — Promenade avec M. et M"^'' Sarlande à El-Biar, chez leur beau-frère, propriétaire de la belle maison mauresque où fut signée, le 5 juillet 1830, la reddition d'Alger. El-Biar est une agglomération de villas turques, très près de la ville et sur un plateau qui reçoit le vend du nord de première main, ce qui est très apprécié ici en été. Promenade à travers les prairies jusqu'à Hydra. On se repose dans un café maure perdu au milieu de la verdure, auprès d'un ruisseau gazouillant sur les cailloux et dans les herbes folles. Plusieurs Arabes étaient là, assis par terre et j6uant gravement aux dames. Ces gens-là sont toujours bien posés, jamais grossiers ni vulgaires. Généralement dans la campagne, les cafés sont en plein air, abrités par un hangar ou parune tonnelle de pampres et de figuiers. Ceux des villes sont très sombres et très petits, souvent au-dessous du niveau de la rue. Un banc de pierre ou de planches très bas règne tout autour, le long de la muraille. Pas de fenêtre, un fourneau toujours allumé, une cafetière d'eau toujours bouillante. A peine avez-vous demandé le kaoua^ que le grain est cassé et pilé dans la tasse. On y verse de
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Teau bouillante, et tout est dit, on aiteiid qu'elle se clarifie d'elle^môme. C'est donc une simnle infusion qu'on peut prendre quinze fois par jour sans incon- Ténient, et qui coûte un sou la tasse. Il est très poli d'en offrir aux assistants, qui sont toujours nombreux et qui ne refusent jamais.
J'ai TU aujourd'hui, en rentrant à Alger, une vraie boxe anglaise entre deux portefaix biskris. C'était aussi majestueux que tous les autres actes de la vie arabe. Coups de poing pleuvaient. Pas un cri, pas une injure. Le seul bruit perceptible était celui des horions résonnant sur les crânes. Les camarades, en cercle, contemplaient le duel, et semblaient en être à la fois témoins et juges. Ils attendirent qu'une douzaine de gourmades eussent été échangées en
: pleine figure; et, l'honneur étant satisfait, les champions furent séparés.
10 juin. — Jour voilé, horizons perdus. J'irais bien en Kabylie ; mais voyager dans la brume et la pluie, ce n'est pas le moyen de voir. -^. Je me suis payé la fantaisie de contempler pendant plusieurs
. heures Tintérieur étrange de Zohrah. La maison est, comme toutes celles d'Alger, une sorte de tour carrée percée de petits yeux. Une lourde porte à guichet grillé, et revêtue de gros clous, retoicl^e toute seule
là l'entrée du vestibule, orné de deux bancs de piexre* On .entre par une oureriure cintrée d^ns une