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8oiie de cloître ou d'atrium à ciel ouvert qui sert de salon principal. Cet atrium, pavé en mosaïque, est entouré d'une galerie à arcades, dont les colonnettes, de deux à trois mètres de haut, supportent une galerie supérieure. On monte à celle-ci par un escalier rapide pratiqué dans l'épaisseur du massif. Le même escalier conduit à la terrasse. Les appartements donnent au rez-de-chaussée sur le cloître, en haut sur la galerie. Les chambres sont élevées, étroites, et de toute la longueur de chacune des faces de la maison.
J'ai trouvé Zohrah déjeunant avec sa mère et sa jeune sœur Ayscha, toutes trois assises par terre dans la salle d'en bas, autour d'un plateau de cuivre. Le repas se composait de pain anisé» d'un plat de poissons frits et de cornichons crus, coupés en quartiers et nageant dans Thuile; en fait de boisson, de l'eau fraîche dans une gargoulette qui passe de bouche en bouche à la fin du repas. Qui boit n'a plus faim, dit l'Arabe. On m'a invité à prendre part au festin; heureusement pour moi, je venais de déjeuner. On monte à l'étage supérieur, dansia chambre de Zohrah. Le mobilier se compose d'une natte couvrant tout le pavé, un plateau avec ses tasses sur un tabouret incnisté de nacre. Vis-à-vis de la porte, dans une niche revêtue de plaques de faïence, presque au niveau du sol, un divanr, couvert de
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tapis et garni de coussins de toutes formes, sert aussi de lit, car Tusage n'est pas de se déshabiller pour dormir. Cependant il y avait un Térilable lit an fond de l'appartement. Ce monument, en fer ouvragé, garni de rideaux d'étoffe rayée, est un produit de l'industrie locale. C'est un objet de luxe qui commence à s'introduire, mais qui ne sert encore que d'armoire, car en ouvrant les rideaux je vois» en guise de matelas, sur le fond de planches, des provisions de sucre, de café, de riz, des pots de confitures et des pots de graisse. En face du lit, un grand coffre noir, tout reluisant de clous et d'ornements en cuivre, renferme les haïks, les corsages, vestes^ foulards, péle-môle avec l'argent et les bijoux. Les murailles, blanchies à la chaux, sont toutes nues. La lucarne grillée qui sert de fenêtre est à deux mètres du plancher. Une grande glace dans un cadre de cuivre couvert d'arabesques est placé au-dessus du divan, sans préjudice de deux ou trois miroirs courant à travers la chambre. Cinq ou six paires de babouches errent dans tous les coins.
La mouima, c'est-à-dire la maman, suivie de la négresse, a servi le café, et Ton a bavardé arahico^ franco-sabir. Je ne sais pas du tout comment nous faisions pour nous comprendre, mais le fait est que nous nous comprenions très bien. Scène de famille. Zohrah venait d'acheter un panlalon d'indienne ba*
riolcc, et Ayscha était jalouse. Je lui propose de lui en acheter un pareil. Un oui très curieux d'intonation change mon offre en promesse; mais voilà que ce pantalon trotte dans la cervelle de la sœur alnée^ II sera peut être plus beau que le sien. On boude, on pleure et on rit. On ne se réconcilie pas, on oublie. De vraies linottes 1
Ayscha paraît avoir dix-huit ans, elle n'en a que treize. Elle est grande et forte, très brune, très belle, et d'une expression tantôt farouche, tantôt naïve. Zohrah m'a menacé de grand couteau dans ventre à moi, si je m'occupais de sa sœur. Comme mes éloges sur la beauté de l'enfant étaient très désintéressés, mes explications l'ont calmée. Elle m'a chanté une quantité d'airs arabes entrecoupés de cigarettes et de café; puis, s'interrompant tout à coup, comme si elle eût oublié que j'étais là; elle a ouvert son coffre, déplié et replié ses haïks; elle a contemplé ses corsages de brocart et de velours, ses bagues, ses bracelets de bras et de jambes. EnGn, reprenant le tout et l'empilant sens dessus dessous dans la caisse, elle est allée chercher dans une niche une petite boîte de carton, et, après s'être mise par terre à plat ventre, elle a répandu au hasard le contenu de l'écrin; c'était une centaine de perles fines qu'elle s'est mise à enfiler tranquillement, avec l'aide d'Ayscha.
Je ne m'attendais pas à dîner avec elle , et pourtant cela est arrivé. Comme j'allais à Saint-Eugène, je Tai aperçue dans une voiture avec sa /ûère, allant faire je ne sais quelle dévotion à un cimetière, et, malgré leurs voiles, je les ai facilement reconnues, te chemin était désert, et je les ai arrêtées pour les inviter à dîner avec moi, ce que la mère a refusé; mais Zohrah mourait d'envie de savoir ce que pouvait être un dîner français , et, encouragée par ma promesse qu'un de mes amis en serait, elle est venue ^ avec ou sans permission, nous rejoindre après avoir reconduit sa mère.
Elle est arrivée en toilette splendide, tout or et pierreries; mais ce qu'elle montrait avec. le plus d'orgueil dans sa parure, c'était l'innovation d'un japon de piqué blanc : quant au reste, elle en avait sur le corps pour quinze mille francs. C'est toute sa fortune. Elle peut dire comme Bias : Omnia memm porto. Je tâcherai de faire un croquis de sa figure et de son costume; mais ce n'est pas facile, elle se cache à la vue de l'album et du crayon.
Le jardin où nous allions dîner est perché au bord de la mer, sur un rocher qui surplombe. Une escarpolette était là. Zohrah a voulu en tâter. Une joie d'enfant sauvage s'est emparée d'elle; elle ne se trouvait jamais lancée assez fort et assez haut, et quand elle se voyait au-dessus du précipice, elle
criait son ym, you, you de triomphe. Tout à. coup elle s'écrie : « Assez, j'ai peur! » J'arrête l'escarpolette, elle descend, et s'en va au fond du jardin, le dos tourné à la mer, en disant : « Je veux bouder ce qui m'a effrayée. »
A dîner, elle a voulu boire de Veau folle, c'est-àdire du vin de Champagne. Tout allait bien, quand on a apporté du saucisson. La voilà furieuse; le porc est fils du Juif, le Juif est fils de la pourriture. Elle menace de s'en aller si on ne remporte le saucisson; on obéit; mais un moment après autre scène. Je ne sais quel mot sans aucune portée dit par l'un de nous lui paraît une injure; elle ne mange plus, elle retourne bouder, elle pleure; elle revient, l'orage est passé; elle rit. Elle veut couper, les moustaches de mon ami avec un couteau. Elle nous demande tout ce qu'elle voit; quand elle le tient, elle remercie Allah, et nullement la main humaine, qui n'est que l'instrument des volontés du Tout-Puissant. Nous essayons de nous refuser à ses autres convoitises; elle n'en montre ni dépit, ni regret : Allah ne l'a pas voulu. Elle a demandé à entendre de la musique, il n'y en avait pas; elle s'en est vengée sur les sucreries, qu'elle a emportées dans son mouchoir.
El revenant, elle avait peur de tout, et se tenait blottie dans ses haïks au fond de la voilure. Cette
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habitude du voile et de la séquestration fait des femmes de TOrient des oiseaux nourris en cage, que le moindre acte de liberté effarouche et grise tout à la fois. Elles voudraient tout voir, et n'osent rien regarder.
11 juin. — Il y a deux Arabes maboul^ c'est-àdire fous, qui vaguent par les rues : l'un est petit, pâle; sa barbe et ses cheveux noirs poussent incultes sur sa grosse tête. — Il porte pour tout vêtement une chemise brune rayée de noir (la gandoura). Pieds, jambes et bras nus, il va et vient en décrivant de grands demi-cercles; il ne s'arrête jamais, et parle toujours à haute voix. Personne ne lui dit rien. — L'autre vient souvent devant le café d'Apollon quand les petits Napolitains y jouent du violon et de la harpe. Celui-ci est à moitié nu; il porte, une fleur passée dans l'oreille, et entortille sa tête à tous crins d'une ceinture rouge dont il laisse flotter un bout. Il marche par sauts, et, après être resté accroupi derrière une borne comme un chat qui guette sa proie, il bondit et s'arrête court. Il se croit lion. Une mouche passe, il veut l'attraper et fait des sauts impossibles. Ce soir, la musique l'avait mis en verve. Après bien des extravagances, il s'est précipité sur l'un des petits harpistes, lui a jeté son instrument au loin, a renversé l'enfant, et s'est mis à le fouler aux pieds et à le mordre. J'ai
couru sur lui, des Maures lui ont arraché sa victime. 11 est resté impassible, criant : Moi maboul! ce qui lui donne la liberté de tout faire. La police française, qui n*a pas ces préjugés, devrait bien enfermer ce gaillard-là. — Promenade entomolQgique au bord de THarrach, nulle trouvaille.
12 juin. — A cinq heures du matin, je pars avec Tartillerie, qui va manœuvrer dans les sables d'Hussein-Dey. Les clairons sonnent, les chevaux piaffent, les servants des pièces, par pelotons, suivent à pied caissons, canons et obusiers dans le sable déjà lumineux et blanc sous Taction d'un soleil déjà chaud. A une sonnerie de trompette, toute cette file d'hommes et d'équipages, qui se déroulait sur la plaine comme un serpent noir, s'arréle brusquement. En un instant, les obusiers de montagne portés à dos de mulet, les canons tirés par de forts chevaux gris pommelé, sont rangés en batterie. Chacun est à son poste, le général Yusuf donne le signal, et les canons rayés mêlent leurs tonnantes voix aux sonneries perçantes des clairons. Les boulets coniques fendent l'air en sifflant et vont atteindre les buts placés à dix-huit cents mètres, ou s'enterrer dans le sable en soulevant des nuages de poussière. De gros flocons de fumée nous enveloppent et projettent des ombres rousses jusque sur le cuivre des canons. Un artilleur à demi-cfl'acé dans
ce nuap;e de poudre, le bleu infini de la itier aperçu par une trouée passagère, c'est tout ce que Toeil peut saisir. Jusqu'à neuf heures j*ai les oreilles cassées par un vacarne de tous les diables qui pourtant m'amuse beaucoup. Plusieurs points de mire ont été traversés par les boulets.
Au retour, je suis allé voir la bibliothèque d'Alger, ancien palais mauresque très beau et très original, projeté sur la mer. M. Berbrugger, le conservateur, veut bien m'en faire les honneurs avec une grande obligeance et un grand savoir. Vestiges romains, grecs et phéniciens très intéressants.
Depuis plusieurs jours, je remarque un très beau nègre au type éthiopien , noir comme du velours noir, velu toujours d'une manière recherchée et de bon goût. Cet Othello m'intriguait. Je pensais que c'était quelque cheikh ou quelque ambassadeur de Tombouctou. Il portait ce «oir une veste et des culottes bleu foncé avec force passementeries, un gilet rouge à mille boutons d'or. La taille était serrée dans une , magnifique ceinture amarante. Le burnous noir à floches rouges, relevé et drapé avec goût sur l'épaule , laissait paraître le burnous blanc de dessous comme doublure. La chachia rouge à gland bleu, tranchant sur un serre-tôte blanc, faisait ressortir sa peau d'ébène. 11 était en outre chaussé d'une paire de botte à l'écùyère luisantes
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comme un miroir. Une canne blanche à la main, il fumait des cigarettes. Il me semblait que ce grand personnage fréquentait bien mauvaise compagnie, car ses interlocuteurs étaient des Biskris ou des Mozabites de piètre apparence. Je demandai son nom : c'était Yacoub, le garçon baigneur.
43 juin. — Après déjeuner, M. Sarlande veut m'emmener visiter la fameuse frégate la Gloire, qui est ici, et que nous n'avons pas eu le temps, toi et moi, d'aller voir dans la rade de Toulon; mais je suis forcé de refuser, ayant donné rendez-vous au lieutenant Ghanteloup pour visiter l'habitation du général Yusuf.
Apprenant qu'il y avait là nombreuse compagnie, j'allais me retirer après avoir regardé le jardin, lorsqu'au détour d'une allée je me trouve en face du général. J'ai beau alléguer mon costume du matin, il me force d'entrer et de visiter tout. C'est une véritable habitation mauresque, arrangée par lui avec un grand goût. Mélange du style arabe avec l'italien très réussi. — Les jardins sont charmants, les écuries sont belles , les chevaux superbes. On monte au salon, qui est plein de monde, et on fait de la musique; M"" Yusuf fait les honneurs très gracieusement. J'ai pu, pendant une heure, observer le général. Il était vêtu d'une veste noire à brandebourgs et d'un pantalon rouge (petite tenue
de cavalerie africaine). C'est un petit homme, qui parait de taille moyenne grâce à l'harmonie Hes proportions; type italien, barbe et cheveux grisonnants, ce qui ne Tempôche pas de paraître encore très jeune. Ses manières sont élégantes, ses yeux vifs, le nez droit; figure charmante, très expressive, voix douce et timbrée. Il chante sans savoir la musique, à ce qu'il prétend, et il chante bien. Il remue sans cesse, c'est un feu d'artifice. On sent en lui l'homme qui ne doute de rien , l'homme d'aventures et le héros. Je dirais volontiers que c'est un Murât africain; mais c'est un type plus original encore, car il y a en lui du mysticisme. Nous nous sommes quittés avec de grandes poignées de main, moi très content de lui et assez frappé.
Ce soir, un tour au café de la Perle, vieille réputation d'Alger. C'est un café chantant de province, et rien de plus.
45 juin. — Ce matin, débarquement des zouaves arrivant de l'expédition de Syrie. Que de figures hâves et brûlées par le soleil ! Us sont superbes, ces gaillards-là. Les zouaves et les chasseurs d'Afrique vont les recevoir sur le port ; c'est une joie, un bonheur de retrouver les camarades, qui va se traduire en mpces et festins.
A deux heures, cérémonie des fiançailles dans une riche maison juive. La fête des noces dure d'un
samedi à l'antre. Le mariage aura lieu jeudi. Les billets d'invitation sont en langue française et en arabe avec récriture hébraïque. Dans la cour, servantde salon, au rez-de-chaussée, soixante personnes sont déjà réunies. Une table est dressée : as-
' siettes de gâteaux d'amandes et de miel, biscuits de Savoie, orgeat et anisette ; trois ou quatre verres, six
' cuillers de vermeil. Les dames juives en grand cos-
' tume d'apparat» étoffes de velours, de soie, de satin broché d'or ou d'argent, avec tous les bijoux imaginables et d'une valeur sérieuse, sont assises gravement et parlent peu. Les enfants roux et vermeils, c'est-à-dire teints au henné joues et cheveux, crient
* et font un bruit d'enfer. Deux musiciens jouent chacun d'un instrument, le violon et la mandoline; un troisième fait résonner la darbouka. C'est une cruche de terre dont le fond est couvert d'une peau. Un quatrième, un enfant', secoue un tambour de basque.
On me fait monter à la galerie, asseoir, boire du sirop et manger des sucreries, après quoi on me conduit vers la mariée, qui était dans sa chambre et qui n'en a pas bougé. C'est une petite dodue assez gentille et d'un type juif accentué. Quoi qu'on m'en ait dit, je n'ai pas trouvé les Juives d'Alger belles. Les hommes sont généralement communs. Les garçons d'honneur, élégants de cette classe, étaient singuliè-
rement Têtus : culotte de zouave, bas bleus, souliers vernis, ceinture bleue ou noire, veste turque à petits boutons, tantôt vert pomme, tantôt jaune, amarante, bleu de ciel on rose; par dessus, un gilet français à la dernière mode, chemise à raies ou à pois, cravate de couleur, cheveux longs et casquette en velours noir, à visière. Les vieillards portaient le costume juif un peu modifié et ressemblant au costume maure, sauf le turban, qui est noir. Quelquesuns, enhardis par l'occupation française, se sont permis récemment le turban blanc. Les femmes sont grasses, leurs formes se dessinent vigoureusement sous leurs jupes de velours ou de satin, étroites et fortement adhérentes à la taille. La gorge se développe avec la même ostentation sous l'espèce de cuirasse d'or qui orne le haut de l'ouverture de la robe de dessus. Ce corsage est une broderie épaisse de deux doigts, analogue à celles qui garnissent la chasuble de nos prêtres. Les bras sont à na sous une longue manche de gaze relevée à l'épaule.
La musique commence : la première demoiselle ou plutôt la première dame d'honneur, car c'est une femme mariée, si j'en crois son costume, prend deux foulards de satin rouge à longues raies d'or, et tantôt les agite lentement à la hauteur de son front en les faisant passer alternativement l'un au-dessus de l'autre, tantôt s'en sert pour cacher sa figure. Ses
yeux restent constamment baissés. Elle tourne mol* lement deux ou trois fois sur elle-même, marquant le pas par un piétinement sans secousses apparentes. Cela dure cinq minutes et cesse tout d'un coup. La musique s'interrompt avec la danseuse. Elle remet ses deux foulards à une autre dame qui se fait beaucoup prier, et se décide enfin à répéter la même danse que nous venons de voir. La dame d'honneur qui lui a gardé sa chaise, car on ne s'assied pas ici par terre à la manière des Mauresques, la lui rend, reprend les foulards et les porte h une troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que toutes aient dansé.
Quelques vieilles Juives édentées poussèrent le you you des Arabes en l'honneur de certaines danseuses émérites au second tour qu'elles faisaient sur elles-mêmes, mais jamais à la fin du solo. Aucun homme ne dansa, non plus qu'aucune des demoiselles, bien reconnaissables à leur coiffure conique penchée sur une oreille et retenue par une mentonnière. Ces bonnets pointus sont en étoffe d'or ou en velours galonné, souvent tout en sequins cousus. Les dames portaient le mouchoir de soie noire serré sur le front et placé un peu de côté à la manière des Mauresques.
Après la danse et une nouvelle distribution de choses sucrées, les dames d'honneur firent apporter une table et procédèrent à Texhibition des ca-
deaux de noce : d'abord un tapis. bariolé^ .puis une robe de dessus en soie puce garnie d'or , seconde robe en velours vert garnie d'or, troisième robe cramoisie à fleurs d'or, garnie et brodée d'or; il y en avait six toujours plus éclatantes et plus riches Tune que l'autre. On montre ensuite six corsages d'or, d'argent et de satin assortis aux robes, puis les petits corsets toujours or et argent, puis les mouchoirs brochés d'or, puis les châles de crêpe de Chine de toutes couleurs, toujours par six; enfin les larges rubans rouges destinés à entourer la natte qui rassemble tous les cheveux, et dont les bouts doivent pendre jusqu'aux talons.
Du fond de l'immense panier sortirent aussi deux sébiles d'or, une cuiller d'argent et un petit miroir monté en acajou. Pas de lingerie dans cette corbeille; les femmes d'ici ne connaissent pas l'usage des chemises. Les Mauresques ont adopté le coton pour leurs pantalons, mais les Juives ne portent rien de rien sous leur jupe, qui descend jusqu'aux pieds et traîne par derrière.
En sortant de cette fête, j'ai voulu voir la petite Ayscha, que j'avais laissée avant-hier avec un fort mal de gorge et la fièvre, couchée par terre, enveloppé^ de couvertures, lançant des regards farouches, refusant de répondre et de rien prendre, un véritable animal malade. J'avais envoyé chercher de
l'eau sédative et lui avais enveloppé le cou d'un linge imbibé de la panacée Raspail, la menaçant de la battre si elle résistait. Aussitôt la menace faite, la révolte s'était changée en une obéissance canine. La panacée a fait merveille, l'enfant est guérie et me regarde avec un respect craintif. La vieille Radidjah s'écrie : « Toi médecin I toi pas dire ! toi grand médecin {thabeb kebir) ! » Je raconte ma noce hébraïque à Zohrah, qui se met à imiter très joliment et très drôlement la danse pudique et endormie des Juives, après quoi, selon Tusage des Maures, elle crache en signe de mépris pour les Juifs. Je me retire, béni par la maman Radidjah, qui m'appelle son ûls et me déclare que je suis le sidi de sa maison.
Au café d'Apollon, rencontre et reconnaissance d'un brave camarade de collège, de Norvins, capitaine au !«' zouaves, laissé pour mort sur le champ de bataille, mais aujourd'hui bien vivant et prêt à rendre avec usure les coups de yatagan qui lui ont iabouré le crâne.
16 juin — Départ à six heures du matin avec un enfant très gentil, passionné pour l'entomologie. Nous avons exploré jusqu'à six heures du soir la plaine de la Mitidja. Nous nous sommes perdus souvent dans les lentisques, le long des blé£. Pas d'arbres dans la ihSgion parcourue, horizons rapprochés.
arbustes et plantes basses, marécages, beaucoup de fleurs, sentiers tracés par les troupeaux. Cela rappelle assez les formes ondulées et les grands espaces de la campagne de Rome; maïs on y est en sûreté au milieu des moissonneurs kabyles. Je ne parle pas des chiens, qui sont des bétes fauves trèâ incommodes.
C'est au mois d'avril qu'il eût fallu venir ici chasser les insectes. J'y ai pourtant trouvé beaucoup de coléoptères : des cicindèlesmawraet/?earwowi, nebria œratus, cebrio longicornis sur les lentisques; plusieurs sylphas puncticollis et des dermestes en compagnie de quelques histers ; des bubas bubalus, des glaphiries maurus et Lasseriiy des hymenoplies strigosa par centaines, beaucoup de clérons, des trichodes wmbellatarum et sipylus en compagnie des clytres />ara' doxa et sexmacula. Parmi les mylabres, marocana oleœ, maculata et bifasciata, je crois qu'il n'y a pas deux individus semblables. On a divisé le genre en beaucoup d'espèces; mais on pourrait bien y voir . autant d'espèces que d'individus. Parmi les buprestes, j'ai trouvé mauritanicay onopordi, œnea, tenebricosa, volant dans les herbages , les lentisques et les genêts; en revenant, quelques charançons et brachycères dans la poussière du chemin ; dans le sable, des scarites striatus et pyracmon bien plus gros que ceux des Sablettes de Toulon
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Le temps a été voilé jusqu'à midi; alors le soleil a pointé raîdè. Visite à la maison dont je suis le sidi. J'ai trouvé Zohrah occupée à enluminer sa mère au pinceau. Elle lui avait fait une paire de sourcils formidables quMui coupaient la figure en deux. C'est au point que je ne pouvais la reconnaître à première vue. La vieille dame était triomphante. Zohrah s'était elle-même moucheté tout le visage de petits croissants, de petites pleines lunes, d'étoiles ; elle avait tout le firmament sur le visage. Je n'ai pu m'empôcher de rire. La mère et la fille, qui sont de bonnes personnes, en ont fait autant; mais la petite, gu'on avait laissée à sa beauté naturelle et qui en était furieuse, boudait et grondait dans un coin comme une panthère. Ces dames avaient passé leur journée au bain, s'étaient fait raser la moitié du crâne et tellement frotter qu'elles en avaient la peau des bras et des jambes usée. Le muezzin s'est fait entendre : chacune a couru à sa fenêtre réciter sa prière et demander à Allah du bonheur et de la santé, et probablement un paradis où elles seraient naturellement tatouées.
De la terrasse de leur maison, on découvre la moitié de la ville, la mer et le fond du golfe jusqu'à l'Atlas. Les maisons mauresques sont intérieurement évidées de haut en bas comme des puits. D'où j'étais, je plongeais jusqu'au fond de quelques-unes, et je
voyais, dans son cloître entouré de eolonneUes, un vieux musulman endormi sur une peau de lion; dormir sur la dépouille du lion éloigne les méchants esprits. Je le voyais si bien que je le reconnus. C'est un homme très riche. Toute sa fortune est enfermée dans un coffre. Il n'a d'autre propriété immobilière que sa maison. Pour sa dépense de chaque jour, il puise au trésor d'où ses fonds endormis n'écoulent lentement goutte à goutte depuis soixante ans. Quand il aura fini de ronfler sur sa peau de lioui il ira s'asseoir dans une petite niche qui donne sur la rue, et là, seul, muet, oisif, fumant du tek'rofuri (c'est-à-dire du haschicb)^ il attendra l'heure de la prière.
Sur une terrasse voisine, j'aperçois deux Mauresques qui passent à visage découvert et qui me regardent; je les salue à la mode arabe, en posant la main sur mon cœur; elles rient. Un vieux nègre arrive, gronde et les fait rentrer. Zohrah accourt, prétend que je la compromets et me fait descendre.
18 juin. — En passant dans la rue avec un de mes amis, nous rencontrons une mulâtresse élégante et môme magnifique. Nous l'abordons par curiosité, elle nous répond en français; elle nous invite sans façon à prendre le café et à venir entendre de la musique chez elle. C'est une danseuse musicienne, type bien caractérisé de la courtisane
^f^icaine. Un certain luxe règne chez elle» et elle est propsiétaire , dit-on, de deux autres maisons. Un vieux domestique noir, que je soupçonne fort d'être papa à H, faisait chauffer de la soupe au rezde-chaussée. La dame est très vaniteuse de sa richesse, mais encore plus de sa beauté bizarre. Elle rit comme un vrai nègre, en montrant des dents à n'en pas finir. Elle est fort naïve dans son amour d'elle-même, n semble qu'il n'y ait qu'elle au monde, tout a été créé pour elle, tout se rapporte à sa per-^ sonne. Sitôt qu'on ne s'occupe plus d'elle, elle tombe dans la tristesse et s'endort. Elle imite le chant et les danses françaises d'une façon hétéro-> dite et veut de grands compliments. Bonne créature, moitié enfant, moitié singe.
Il fait chaud, trente degrés à l'ombre.
49 juin. — Au pied des rochers de la place Bab-el« Oued, au bord de la mer, quelques vieilles Mauresques et deux négresses ont allumé un brasier sur lequel brûle de la myrrhe ou de Tencens. Un coq est égorgé, et son sang coule au milieu des flammes. Après avoir abandonné la plume au vent, on déchire la victime, on en jette les morceaux au loin dans la mer ou sur le rivage. Cette cérémonie, que les bons musulmans traitent de sacrilège et considèrent comme un pacte avec les mauvais esprits, me semble une tradition des sacrifices antiques.
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Les Arabes et les Maures célèbrent depuis hier les fêtes de Vaïdkebir, qui marquent pour eux la fin de Tannée. Les Français les appellent fêtes du mouton : chaque famille achète un de ces animaux, Timmole à domicile pour la rémission de ses péchés, en mange un peu et donne le reste aux pauvres. Alger depuis deux jours n'est qu'une vaste boucherie.
Les nègres parcourent les rues en battant la grosse caisse et en faisant résonner de grandes castagnettes de fer, les crotales antiques. Us vont partout, faisant la quête aux sous, dansant et chantant. Six de ces musiciens s'arrôtentau carrefour de la rue Duquesne. L'un d'eux, vêtu de rouge et coiffé d'un haut bonnet couvert de plumes fauves , s'est mis k danser sans quitter ses crotales; ses compagnons, lui marquant le pas, sautaient sur place de la plus étrange façon. Le soliste, qui avait commencé par piétiner en me* sure, s^est animé peu à peu, a fait des pirouettes cfl'royables en arrière, sur chaque pied alternative* ment, lançant de temps à autre ses jambes à la hauteur de sa tête. Cette rage cesse tout d'un coup, il ôte son chapeau emplumé, se campe fièrement et réclame les dons des spectateurs attirés aux fenêtres.
Mais j'ai vu ce soir une autre cérémonie à laquelle je confesse n'avoir rien compris du tout. J'étais avec quelques personnes invitées à voir danser et à entendre chanter dans une maison mauresque. Je les
suis sans m'informer de rien, et toujours cherchant fortune de peintre et de curieux. Nous sommes reçus par une Mauresque très blanche et très peu vêtue, que je reconnais pour Tavoir vue présentant une requête chez la vieille Radidjah : elle venait ce jour-là emprunter des bracelets de jambes qu^on lui refusait poliment. Elle parle assez bien français et s'appelle Mosna. C'est la seconde fille de la femme chez qui nous étions reçus. Je lui demande si la mère Radidjah et ses filles sont de la soirée. « Oh ! non, répond la Mauresque d'un air candide; c'est ici »wwvaise maison^ elles ne viendraient pas ici; lalla Radidjah et ses filles, honnêtes femmes, je les connais bien. Vous leur présenterez le selam pour moi. » Premier étonnement : les femmes de mauvaises mœurs vont chez les honnêtes femmes ! Il est vrai que ces femmes-là ne sont pas méprisées ici comme chez nous. Les indigènes ont pour elles des égards qui nous étonnent.
Allons toujours, et voyons les danses. On nous fait entrer dans une petite salle où l'on nous sert le café en nous priant d'attendre. Attendre quoi? Je l'ignore, car nous ne demandions que le spectacle de la fête, et la fête allait son train au-dessus de nous, les chants, les instruments et les you^ you. Au bout d'une demi-heure écoulée sans que rien paraisse, nous montons à tout hasard, et, dans une de ces
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longues chambres dont je t'ai parlé, nous tombons sur une réunion mystérieuse de vieilles femmes. L'une d'elles, couchée sur un lit très élevé et posée en impératrice romaine, présidait ce conclave qui semblait lui rendre hommage. Trois ou quatre de ces sibylles, assises au pied de l'estrade, fumaient des cigarettes sans rien dire. Deux autres jouaient d'un tambour de basque assez semblable à un crible, au-dessus d'un réchaud allumé. Une troisième, énormément grasse, et qui était la femme d'un marabout (que diable faisait-elle dans ce mauvais lieu?), frappait avec fureur sur deux tambours et donnait le ton du chant. Enfin la dernière, aussi sèche que possible, tenait dans les doigts de sa main gauche deux petites cymbales en métal de cloche, grandes comme des pièces de cinq francs, et les frappait de la main droite avec une autre cymbale de même dimension. Le reste des sorcières formait le chœur, répétant sept fois de suite la même phrase. Le tableau ne manquait pas de caractère ; mais nous avions la tête fendue, et mes compagnons, n'y pouvant plustenir,réclamèrentrapparition des ballerines. Mosna nous répondit qu'il n'y avait pas de danseuses et que ce que nous entendions n'était pas chose à danser. Nous sommes partis sans qu'aucun de nous pût expliquer aux autres ce que signifiait cc sabbat fort sérieux, et pourquoi on nous y avait conviés sous prétexte de bal. L'un de
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nous habite pourtant Alger depuis longtemps. Je vais tâcher de me renseigner demain.
20 juin.— Autre aventure plus importante, qu'une' lettre plus détaillée, partie aujourd'hui, va te porter à Nobant, mais que je résume ici pour ne pas fair^ de lacune dans mon journal.
Le prince est arrivé. Je me mets en quêté du co* lonel Fèrri-Pisani et du docteur Yvan, Ils sont k bord du Jérâme-Napoléon. J'y cours. Ferrl tombe des nues en me voyant, et me demande si je pars avec eux pour Lisbonne en passant par Oran, -^ Vraiment je n'en sais rien; mais je ne demande pas mieux !-« Alors revenez ce soir à neuf heures — Je le quitte. Je cherche dans le port le, capitaine Talma, que je ne savais pas ici. Je crois reconnaître son bâtiment, j'y monte ; c'est le Finistère^ VAube est partie depuis deux heures ; déception, ~ Je reviens dîner à Alger avec -des amis de Paris que j'y rencontre par hasard. A neuf heures, je retourne à bord du Jérùme-Napo^ léon. Je demande au prince si réellement il veut bien m'emmener. ~ Oui, ailes faire vos paquets. Oa l'embarque aprës^demain.
J'ai de la chance, n'est^'Ce pas?
Voilà le simoun, la lune est voilée par un rideau de sable. Le désert nous jette son souffle de feu à la figure, les yeux brûlent, on a soif; hommes de toute couleur Qt de toute origine paraissent accablés.
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21 juia. —Le simoun tombe un peu» mais on est encore en plein air dans une étuve chauffée i, (renlesept degrés, emplettes et visiles. Adieux affectueux à la famille Kadidjab, Ce sont d'excellentes femmes que ces Mauresques douces et sans art«
22 juin. ~ Me voilii inslallé h bord. Les moutons de Tunis bêlent sur lo pont. Chariot^ jeune lion de quatre mois, grogne dans un coin. Deux petites panthères se promènent en miaulant comme de vrais chats.
Dellys, 23 Juin.
Je ne te décrirai pas le charmant yacht du prince au point de vue pittoresque ; tu Tas vu dans le port de Toulon. Rien de plus simple et de plus élégant Tu sais que le pont est surmonté d'un rouf^ c*e8t-lL<^ dire d'un grand habitacle qui contient le logement du prince, sa chambre, son cabinet de travail et son salon, le tout tendu de vert sombre, à bordure dorée, très sévère; sous le rouf, sa salle à manger, en«tourée par les cabines de la princesse, de la duchesse
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d'Âbrantès, sa dame dlionneur, et les cabines des aides de camp du prince ; à l'avant du bâtiment, le carré des officiers et leurs logements. L'espace est partout très bien ménagé, et, comme dans toute constraction nautique bien établie, il n'y a pas une place grande comme la main qui ne soit utilisée. En ce moment, le yacht marche avec une grosse blessure. Tu as appris qu'un écueil sous*marin du Gapde-Fer l'a frappé en pleine poitrine, et on ne sait pas encore si la lésion est profonde. On a vu, durant l'abordage avec le rocher, surnager des masses de débris, et on a eu beaucoup de peine à le dégager de sa terrible étreinte. Il parait que le choc a été rude. L'accident pouvait être des plus graves. Le prince, que tu sais très vif, a eu le sang-froid et la patience des grandes occasions. La fille de Victor-Emmanuel, bercée dans les tempêtes et brave comme son père, a interrompu à peine son sommeil pour demander ce qui se passait. On est pourtant resté plusieui-s heures aux prises avec un danger inappréciable. Si la mer eût été mauvaise, le bâtiment eût été brisé et jeté à la côte sur la falaise à pic. Les secours sont arrivés au bout de plusieurs heures. Voilà ce que Ton raconte à bord.
Partis à cinq heures du matin, pour faire rembarquer à Dellys le prince, qui a été par terre à Tiziouzou^ nous arrivons à neuf heures : la traversée
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moyenne esi de sept heures ; tu vois que le yacht blessé marche bien. Nous allons à terre, et
Par un chemin montant, sablonneux, malaisé Et de tous les côtés au soleil exposé,
nous accompagnons la princesse et M*"" d'Abrantès à la messe. La princesse est charmante ^uand elle prie ; elle a la candeur et la sérénité d'expression des figures d'Holbein et de Rranach.
Le prince est revenu du fort Napoléon à onze heures avec le général Yusuf, et nous sommes repartis pour Alger, emmenant le général, que nous avons débarqué sans débarquer nous-mêmes. A six heures du soir, nous repartpns pour Oran, et avant de m'endormir je veux te dire un mot de la Kabylie, vue en deux heures. Dellys est une très petite ville, perchée au sommet de la falaise. Le pays est sauvage, ondulé à grands plis profonds, coupé de verdure et de terrains arides ; des cactus en quantité, jusque sur le rivage; pas d'arbres, des rochers per^ çant la terre, un grand massif de quartz blanchâtre projeté dans la mer et couronné de quelques tentes d'un blanc éclatant; au fond, les crêtes aiguës des premières arêtes du Jurjura : tout cela d'un ton magnifique. J'ai tourné avec regret le dos à ces montagnes, que j'avais le projet d'explorer avant de quitter l'Afrique. J'aurais voulu voir chez eux ces fiers
Kabyles dont la soumission nous a coûté tant de sang, et que ni: Arabes ni Turcs n'avaient jamais pu soumettre dans leurs retraites. J'ai aperçu quelques groupes d'indigènes; ils avaient ce f<me$ rustique que la culture de la terre imprime à tous les hom* mes, quels que soient leur vêtement et leur type. Tu sais que le Kabyle n'a jamais été un peuple nomade. Il a des villes et des hameaux; il sème et t^école. En ce moment, la plupart des jeunes gens non propriétaires vont se louer pour les moissons de la Mitidja, comme les Marchois viennent à la loue en Berri.
Orao, 24 juin.
' A midi devant Mostaganem. Un ravin, une route qui monte, de grands chemins tracés dans la brpussaille, et se dirigeant vers des fermes dispersées. Sur la droite. Mazagran^ avec son moulin à vent, qui sied à TAfrique à peu près comme une visière à un turban. Nous doublons le cap Ferrât et la pointe de TAiguille, et nous voici dans le golfe d'Oran. Côtes arides, déchiquetées. Ce sont les contre-forts de la montagne des Lions, qui est non moins aride et fortement découpée en vallées profondes, de formes sauvages. D'où nous somme<J* cette nature tourmentée, avec ses maquis de lentisques et de palmiers nains, ressemble à un plan en relief cou* leur d'ocre, avec des plaques d'un vert faux.
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Oran se laisse apercevoir au fond da golfe, avec ses citadelles espagnoles perchées sur la montagne du Chameau. La ville est à demi oacbée par des collines semées de forts et de casernes. Après diner, le prine« et la princesse descendent à terre ; ils sont très bien reçus, toute la population est dans les rues. Noua visitons la préfecture, le ch&teau neuf, palais mau<» resque assez beau, d'où nous voyons toute la ville, qui ne ressemble en rien à Alger. Les maisons, construites à la française, sont généralement peu éle* vées : beaucoup de jardins; la mosquée est belle, U ville semble éparpillée sur ses deux plateaux, La promenade Létang est vaste et domine la mer. Excursion en voiture sur la route de Mascara jusqu'il la4Benia. Cette route est borcîée de. mûriers et de belVambra , le pays est plat, la terre ronge, la végé* tation déjà dévorée par le soleil; mais le sol estg^ néreux, à en juger par tous ces jardins potagers entourés d'aloès et de cactus, par les vigne», les cultures de maïs et de betterave^ et les champs de blé déjà moissonnés. La population arabe, dont les tribus, campées à un kilomètre de la ville, faisaient encore le coup de fusil avec nos troupes il y a quinze ans, a presque entièrement disparu de cette région* La ville n'est habitée que par des Français, des Ës^ pagnols, des Juifs, qui ont conservé leur ancien cos« tume; pas un seul Biskri, peu de nègres, encore
moins d'Arabes. Voilà dû moins ce qui saute aux yeux quand on passe.
25 juin, en mer. — Depuis hier soir nous avons perdu de vue la terre d'Afrique. Mes comparons de voyage sont, outre notre excellent ami le lieutenant-colonel Ferri-Pisani, aide de camp du prince, le colonel de Franconière, premier aide de camp, le lieutenant-colonel Ragon, qui déjà m'est particulièrement sympathique, tous trois officiers distingués aux campagnes d'Afrique , de Crimée et d'I* talie; le commandant Bonfils, capitaine de vaisseau, ex-gouverneur aux colonies , invité du prince pour le voyage, ainsi que le docteur Yvan, que tu connais, et dont tu as pu apprécier les connaissances étendues et variées.
' Les officiers du yacht sont le commandant Geor* gette Dubuisson, le lieutenant Béquet, les enseignes Brunet, Roger Arago, un des neveux du grand astronome, et George de La Guéronnière, fils du publiciste; Bérenger, docteur du bord, Orange, commissaire, et Monnier, maître mécanicien. Je ne connais encore aucun de ces officiers; mais tous sont gens capables, qui en outre me paraissent charmants. Je vais voyager» comme tu vois, en aimable et bonne oompagnie Nous nous dirigeons sur Gibraltar; le temps chaud, mais humide, nous annonce l'approche des brouillards qui, en plein beau temps, planent ,
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souvent à la porte de la Méditerranée. Vers quatre heures, nous distinguons les côtes espagnoles. Au coucher du soleil, les cimes de la Sierra-Nevada se découpent en bleu violet sur le ciel rouge. La mer est plaquée d'argent, des bandes de marsouins passent à bâbord en faisant des cabrioles insensées qui montrent avec ostentation leur gros ventre d'ivoire. Chariot ^{e jeune lion, se réveille et joue sur le pont; le chien, le chat et les deux petites panthères se met* tent de la partie. Tout à coup, au plus fort de ses ébats, Chariot passe par le châssis qui éclaire la salle à manger et tombe sur la table au milieu des plats et des bouteilles. Le majordome, éperdu, vient dire que le dîner est retardé parce que Your$ est tombé dans la soupe. CAar/o^ manque de queue, c'est vrai; mais être traité d'ours lorsqu'on est lion, c'est humiliant !
Le soleil évanoui, le brouillard augmente de telle sorte qu'à neuf heures el demie le yacht est forcé de stopper. On met des fanaux aux mâts, on sonne la cloche, on fait siffler la vapeur pour avertir en ca^ de rencontre. Pendant près d'une heure, nous avons vu le phare de Gibraltar comme un lampion mourant dans la brume; mais nous ne voyons plus rien, et nous sommes pourtant très près de la côte. On dit qu'il serait malsain de relâcher sur la rive marocaine à cause des écumeurs de mer du Rif , qui
guettent les embarcations et qui les reçoivent à coups de fusil. C'est un petit reste des forbans algériens.
Gibraltar, 26 juin.
Nous ayons passé la nuit dans l'inconnu, c'est^dire dans le voUe épais des brumes. A six heures du matin, tout se dissipe, et on pointe sur Gibraltar. Magnifique lever de rideau ; le théâtre représente les colonnes d'Hercule : d'un côté, l'âpre rocher de Gibraltar, monstre échoué sur le flot et attaché au con* tinent par une bande de sable, conmie par un gros câble; de Tautre, l'Afrique, Ceuta, Tétouan, couronnées de hautes montagnes du plus gr^i^d style. Le détroit n'a guère que trois lieues de large, il est couvert de navires de toutes nations. — Nous tournons le gros rocher bardé de fer et de bronze. Aimez-vous le canon ? on en a mis partout ; mais ceci est un monument d'orgueil national plutôt qu'une arme de précision. Tous ces canons garderaient-ils le détroit? Quelques navires anglais sont en station. La ville est fortifiée sur toutes les coutures. C'est une caserne assez lugubre en dépit de quelques petits cottages jetés autour. Dans la cité anglaise, maisons basses, noires ou jaunâtres, couvertes en tuile. J'ai perdu l'habitude de voir ces vilains chapeaux européens sur les habitations ; les yeux se font vite à s'en passer»
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et en quittant l'Afrique avec ses terrasses, ses dômes el ses minarets, on s'étonne de la tristesse de nos édifices.
•Le prince fait chauffer la Mouche (c'est son petit canot à vapeur), et nous filons sur Algeziras. C'est à huit kilomètres de Gibraltar, je crois; mais nous allons si vite, que nous y voilà en un clin d'œil. Al«geziras est une petite ville très caractérisée, maisons blanches, rues mal pavées, soleil éclatant. Derrière les mirodoresy grands balcons verts ou plutôt salons fermés de nattes et de jalousies et accolés aux habi^ tations, brillent furtivement quelques yeux très noirs. La place du marché ressemble à un caravansérail. Les soldats n'ont pas mauvaise tenue, le tambour bat aux champs sur une espèce de caisse de cuivre très courte qui ressemble à un tambour de basque, et qu'on attaque à tour de bras. De la promenade, on découvre le pays brûlé, aride, moutonné jusqu'à la montagne et à peine égayé par quelques groupes de pins*parasols ; pas de routes ; on assas* sine à un kilomètre de la ville. Quand on pense que de là partit la fameuse armada de Philippe II, on regarde tristement la flotte espagnole, composée d'un seul vaisseau de haut bord et d'une douzaine de petits bâtiments.
Retotti & Gibraltar. Nous débarquons chez le gouver»eiir anglais Codrington, qui nous sert un lunch :
glaces, gâteaux et sherry. Son jardin, planté sur des terres rapportées, est assez joli. On nous y fait remarquer de beaux géraniums et un dragonnier, le seul, dit-on, qui ait consenti à vivre en Europe. Trente degrés de chaleur. On nous conduit en voiture à la promenade de la ville pour contempler quelque chose de ford laid, la statue de lord Ellyot, coiffée d'un affreux clac à Tancienne mode anglaise» culottes courtes, jambes plus courtes encore. Le général regarde la mer d^un air inspiré, style classique ; il tient une clé proportionnée à son sens syn^ bolique, c'est bien la clé de la Méditerranée; quelle clé I et quelle chaîne à cette clé i U fallait bien soutenir le général pourTempôcher de succombera ce poids fabuleux ; aussi lui a-t-on planté une rame dans le derrière pour le fixer à son piédestal. Vains efforts l il tombe. Ajoute au charme de ce monument que la chaîne est dorée ainsi que la clé, ce qui est d'un bel effet sur le personnage peint en jaune. Couleur et forme, rien n'y manque pour le déplaisir des yeux. Le rocher de Gibraltar, taillé à pic naturellement, a été retaillé à vif par les Anglais. Nous en faisons le tour. L'Afrique vue de là est grandiose. Digne fa» çade à un continent que ces puissantes masses de montagnes aux grandes ombres bleues I Le détroit, de douze milles marins, paraît si resserré qu'on s'imaginerait le franchir d'un bond. Une boîte aux lettres
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dans une borne en fonte au bord de la route, le rocher éclairé au gaz du haut en bas, les promenades en cab des habitants des cottages, voilà ce qu'on trouve en se retournant vers l'Europe. Malgré ces airs de civilisation anglaise, malgré ces innom* brables trous noirs percés dans le roc et remplis de canons qui montrent la gueule aux passans, tout semble bien petit et presque niais quand on vient de jeter un dprnier regard sur la terre des Numides.
Sur la digue de sable, à un kilomètre de la ville, une rangée anglaise de guérites noires et de factionnaires rouges; à cinq cents pas plus loin, une rangée espagnole de guérites blanches et de factionnaires bleus. Le terrain neutre entre les deux territoires est un grand pâturage nu et brûlé. Le soldat anglais est propre, astiqué^ raide. Placé en sentinelle, il doit regarder la mer sans distraction. Un officier passe derrière lui, il présente les armes à la mer. Tous les soldats portent un étui de calicot blanc sur leurs coiffures, et presque tous les fashionables un morceau de mousseline roulée en turban pour se pré* server de Tardeur du soleil,
Tétouan, 27 juin.
Je croyais avoir fait mes adieux à TAfrique, j'ai Tagréable surprise de voir que nous allons encore lui rendre visite. Nous revenons un peu sur nos pas»
nous allons à Tétouan. Partis ce matin vers cinq heures, nous arrivons à Tembouchure de TOued- Marta à sept heures et demie. On descend la Mouche de ses palans, on la met à Teau, on lui chauffe le ventre, et nous remontons la rivière Oued-Marta afin degagncrTétouan, qui est à environ douze kilomètres dans les terres. La Mouche peut contenir quinze personnes, y compris le mécanicien et les deux matelots. Elle tire très peu d'eau, et, gouvernée par le prince, passe à travers les rivières sablonneuses avec une dextérité charmante. On ne s'inquiète pas du soin de prendre un pilote. La marée, qui se fait déjà sentir dans la Méditerranée aux alentours du détroit, nous pousse dans la rivière. Des pécheurs nous di* rigent un peu du rivage par leurs gestes pour nous empêcher de nous engraver. La Mouche évite adroitement les obstacles, franchit en un instant la partie navigable de Voued et nous débarque au poste espagnol.
Là on trouve par hasard une voiture du temps de Louis XIV, ridéal du coche d'Auxerre, six mules. Ferri enfourche un cheval de main du général Touron, je me hisse sur le cheval d'un dragon quelconque, et nous partons à travers les nuages de sable et de poussière. Neuf kilomètres à fond de train, et toujours la plaine aride, mais circonscrite dans de superbes^montagnes. Le prince est reçu avec
les honneurs militaires par les postes de cavalerie échelonnés sur la route. Une avant^garde et une escorte de chasseurs, le général Touron à cheval avee quelques oïliciers accompagnent la voiture. Si je te donne ces .détails, c'est pour que tu ne me suives pas avec effroi dans ce pays hostile à nos figures européennes.
Belle chaleur tempérée par un peu de vent de mer. A travers une immense plaine de sable et des rivières sans eau, sur une route tracée par le passage des troupes, des mulets et des arrierot^ nous arrivons à Tétouanau son des tambours et de la mu<» sique militaire» musique espagnole très vivement rbytbmée et très agréable. Nous voici sur le terrain d'une conquête toute récente. Les Espagnols et les Juifs occupent la ville, les Marocains ont fui en grande partie dans la montagne; la bourgeoisie maghrébine est restée dans ses foyers pour surveiller sa propriété. Le général espagnol et Tétat-major, tous beaux hommes à l'air martial, nous conduisent au palais qu'ils occupent; c'était Talcaçar de l'empe-» reur du Maroc ; nous y trouvons des rafraichisse-> ments et des cigares. Nous allons ensuite par la ville : petites rues sombres, fouillées sous le ventre des maisons qui communiquent entre elles au moyen de galeries soutenues d'arcades basses ; boutiques e^igu^s^ pavage en cailloux pointus; tout cela dans
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le système algérien, plus caractérisé et moins pitto* resquf cependant, vu qu'Alger est en pente rapide, et ceci sur un terrain plat.
On nous fait entrer chez un richard marocain pour nous donner un aperçu des habitations et des habitudes locales. Le richard, qui est, dit-il, en train de rebâtir, ne montre que ce qu'il veut bien, sa coup intérieure, sa cuisine et deux de ses femmes, qui sont noires et laides ; les blanches ne traînent pas 'dans les coins. Autre visite chez un Juif qu'on avait prévenu et qui nous présente sa femme. M"* Tabar, très belle personne, trop grasse, richement vêtue de velours et de brocart d'or. Sa Qgure est fine, vive, très blanche, et plairait en tout pays; mais l'embon* point est comme un mal chronique, ou si l'on veut comme un bienfait chronique exagéré chez les Juives d'Afrique. Pourtant nous rencontrons dans la rue des types israélites plus élégants de formes, des filles brunes aux yeux ardents, aux cheveux crépus, à la lèvre supérieure teintée d'un léger duvet noir. Quelques négresses passent, voilées comme les Mau-» resques, ce qui n'est pas la coutume d'Alger.
Nous visitons une mosquée et deux synagogues, puis le général Touron invite le prince à passer la revue des troupes. Abrités par un hangar de bran* chage qui règne tout autour de la grande place, nous voyons manœuvrer l'infanterie espagnole et
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défiler les obusîers de montagne à dos de mulet. Toujours bonne musique et belles troupes, bîcn dîfKrenles de ces légions hâves et déguenillées qu'en 1839 nous avons rencontrées sur les chemins de la Catalogne. Celles-ci ont belle prestance militaire et bonne tenue.
Nous repartons, et me voilà regalopant dans les sables avec mon colonel, en plein midi,- par un joli soleil, dont je ne me plains jamais, frileux que je suis. Tout se passe fort bien. Cependant les Marocains parcourent encore la campagne, et nous pouvions voir notre navigation sur TOued-Marta contrariée par quelque bande en humeur de pourchasse et de fantasia. La Mouche n'est pas précisément un navire de guerre ; mais s'il fallait penser à tout, on ne verrait rien.
A quatre heures nous stoppons devant Ceuta, sur la côte d'Afrique. Pauvres colonnes d'Hercule, que dans mon enfance je rêvais tout en jaspe, en or ou en confitures ! L'une est un rocher hérissé de canons anglais, l'autre un bagne espagnol. Nous descendons à terre. On nous fait attendre longtemps à la porte de la citadelle, enfin on nous introduit. La ville est laide : les constructions mauresques ont été flanquées de miradorcs et arrangées à l'espagnole. Cette ville de neuf mille âmd^ est située sur un plateau de rocher asseï élevé. Les rues sont pavées en cailloux
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de ^iiverses couleurs, imitant la mosaïque. C'est propre, mais la poussière et la chaleur sont rudes. Visite au presidio naturellement. C'est triste et puant, des figures d'atroces scélérats, d'idiots ré-* pulsifs. Ils sont enchaînés comme à Toulon; quel-* ques-uns sont rivés au pied des lits du dortoir. Ces malheureux avaient des femmes et des enfants qui se tenaient à la porte avec des paniers. Ceuta, triste station, possède deux mille forçats, six mille soldats et mille habitants volontaires. La possession espagnole ne comporte que dix lieues de circonférence. Les Marocains, au delà de cette limite, tiennent la campagne comme à Tétouan. Nous repassons le détroit, et ce soir nous mouillons de nouveau à Gi* braltar. La nuit est magnifique. La lune se couche derrière le gros rocher de John Bull, Dans une rue de Ceuta, j'ai ramassé un gros ténébrion (la norica planata) qui se passait la fantaisie de sortir en plein jour. Le colonel Ragon me demande si j'ai enfin trouvé le coléoptère de mes rêves. Peut-être avais-je rêvé de celui-ci, mais à coup sûr je ne l'avais jamais rencontré.
Tanger, 28 juin.
Encore un jour en Afrique, tant mieux ! Nous partons c/e bonne heure sur le yacht pour Tanger. Une grande plage sablonneuse qui se prolonge jusqu'aux
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collines, gradins avancés de la montagne. Gomme paysage, même caractère que Ceula. Ferri et moi nous débarquons les premiers pour aller au consulat de France. Nous traversons une population indigène qui, au lendemain d'une partie perdue contre les Espagnols, ne paraît pas très flattée de voir nos ligures de roumis. Nous sommes en plein Orient, chez les descendants des Beni-Merins, tribu berbère qui chassa du Maghreb les Arabes. La ville est très caractérisée, entourée de longues murailles. Nous mettons pied à terre au milieu des rochers, défense naturelle de l'entrée du petit port, lequel est défendu en outre par deux fortins garnis de longs canons. De petites maisons basses à un étage, toutes penchées et déjetées, appuient leurs ruines aux flancs des palais ou des mosquées aux minarets élancés. Des rues étroites, tortueuses, dépavées et d'une malpropreté incroyable. Dans une poussière épaisse, on marche sur des débris de toute sorte, — pots cassés, vieilles chaussures, cornes de bélier, carcasses d'animaux : tout cela répand des odeurs fades ou nauséabondes. Un soleil ardent cuit le tout. Dans la grande rue, qui sert de marché, bordée de boutiques, de cafés borgnes, de marchands de légumes et de fruits, grouillent des troupeaux de moutons, des ânes, des crieurs de brimborions, juifs ou marocains; des enfants demi-nus jouent dans cette pou>
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sîère infecte. Ici un homme, en gandoura jaune et noire, porte en équilibre sur ses épaules d'énormes jarres d'eau. Là une femme misérable passe enveloppée d'un grand haïk raide et sans plis. Quelques malheureux aux jambes monstrueuses, cas d'éléphantiasis assez fréquents, marchent lourdement sur les .pavés pointus. Plus loin, une rangée de chiens maigres regarde d'un œil langoureux un mouton écorché sur l'étal d'un boucher. C'est d'une belle couleur : on se croirait au milieu des tableaux d'Eugène Delacroix. Partout l'œil est ébloui des Ions qu'il affectionne : de l'orange à côté du vert véronôse, du rouge en opposition avec le vert émeraude, des jaunes rayés de bleu, des tuniques blanches sur des tuniques rouge cerise ou bleu verdâtre, des piles de babouches de maroquin]rouge ou vert clair à côté des tas d'oranges et de citrons.
Le costume des habitants de Tanger ne ressemble pas à celui des Arabes d'Algérie : pantalon étroit jusqu'aux chevilles, chemise sans manches, en soie de couleur voyante , recouverte d'une tunique de soie, de laine ou de coton blanc, fendue sur le côté et descendant jusqu'aux genoux; la tête est enveloppée d'un énorme turban terminé en pointe ; un fin burnous blanc drapé d'une façon particulière rehausse le tout. Les soldats de la garde, dont quelques-uns sont ici au service du gouverneur, — k
prince Muley-Abbas, frère de rempercur, — ont un grand air avec leurs farces brunes à longues moustaches., leurs grands anneaux d'or aux oreilles, le long fez rouge, pointu, sans floche, sans turban, le grand sabre à poignée de corne, à garde de fer, maintenu presque horizontalement sous le bras par une grosse torsade de soie rouge pu jaune sur une tunique blanche , le petit burnous court et raide sur les épaules. Il me semblait voir les fameux janissaires. Nous circulons au milieu des groupes. A notre approche, quelques enfants se sauvent dans des coins obscurs; des portefaix nous jettent des regards méfiants ou haineux, mais pas un geste, pas une injure. Si nous eussions eu la fantaisie de nous promener dans la campagne, nous aurions bien pu recevoir quelques coups de fusil en manière de politesse; mais à la porte d'Algéziras, où le fanatisme religieux n'a rien à voir, on n'est pas plus en sûreté.
Guidés par un jeune Youdi, nous grimpons à la Kasbah pour rejoindre le prince et la princesse. La cour du palais du gouverneur est tout aussi sale que le l'esté de la ville. Des pavés pointus, disjoints, des tas de fumier, des trous à se casser le cou; pas un brin d'herbe; quelques soldats assis le long de la muraille sur un filet d'ombre; des chevaux d'un gris violacé qui se vautrent au soleil dans des ordures, au milieu des harnais et des selles de velours rehaussé
de cuivres brillants ; deux ou trois autres chevaux attachés par les jambes de devant à une longue corde, ceux du gouverneur entravés de la même façon dans leur grande écurie, dont le toit est écroulé depuis longtemps : voilà les splendeurs de rentrée. Nous pénétrons dans le palais; les schaous (moitié aides de camp, moitié huissiers) nous prient d'attendre que le gouverneur ait fait un peu de toi^ lette pour nous recevoir. Un esclave nègre nous offre le café. La pièce ou plutôt la cour où nous attei^ dons est vaste, entourée d'arcades et de colonnes grecques de la plus belle époque. Au milieu de cet atrium y un jet d'eau gazouille dans un bassin de marbre blanc. Il y avait là, pour tout meuble, deux petites caisses peintes en vert où poussaient des pieds de reine-marguerite, une cafetière en fer-blanc et un plateau de cuivre chargé de tasses françaises de fort mauvais goût, en porcelaine blanche à filet d'or, sans cuillers, sans soucoupes et sans anses.
Après avoir traversé des couloirs, des antichambres et des chambres absolument vides, nous escaladons trois marches d'une dimension exagérée, et nous sommes dans le cabinet de travail du prince Muley- Abbas, plénipotentiaire chargé de conclure la paix avec l'Espagne, ^'est un grand jeune homme gras, au visage basané, au nez arqué, aux lèvres épaisses surmontées d'uno soyeuse moustache noire, au re-
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gard doux et limpide. Rien en lui n'annonce la ruse, c'est la mine de ce que nous appellerions un bon garçon. 11 salue à Torientale le prince et la prin* cesse, fait signe à chacun de nous, -^ nous étions dix, — de s*asseoir sur les trois coussins qui corn* posent tout le mobilier. Alors, le chapelet à la main pour se donner une contenance, il attend, assis sur son divan, que le prince parle le premier* Un esclave bronzé, en longue tunique blanche et la tête rasée, se tient derrière lui et chasse les mouches, avec une longue écbarpe de coton blanc. Il résulte de la conversation qu'il a les meilleures intentions du monde, mais que, placé entre renclume et le marteau, il a grand'peine à contenter les Espagnols, qui veulent de Targent, et les Marocains, qui n'en veulent pas donner. On se sépare, et le prince africain salue la princesse Clotilde en étendant, en manière de bénédiction, les deux mains au-dessus d'elle. Précédés des soldats marocains qui écartent la foule curieuse avec leurs grands bâtons, nous allions chez un marchand israélite qui, après nous avoir montré et vendu des produits indigènes, tapis, vêtements, babouches, armes, bracelbts et autres bijoux, nous fait entrer chez lui. Nous sommes reçus par sa femme, grosse dame juive qui, comme celle de Tétouan , nous attendait sous les armes, c'est-à-dire en grande toilette : longue robe d'or,
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boucles d'oreilles tombant jusqu'à la ceinture, cheveux ou plutôt bandeaux de soie noire imitant les cheveux, — les Juives mariées doivent cacher leur chevelure. — Elle nous fait minutieusement les honneurs de sa maison. Le salon est meublé de chaises d'acajou, de commodes de noyer, de mauvais chandeliers de cuivre et de vases d'albâtre, avec deux lithographies de vingt-cinq sous. Sur une cheminée en marbre, sans foyer, sans conduit pour la fumée, posée là comme ornement, un immense globe de verre contient une forêt de fleurs en papier où gazouillent des oiseaux mécaniques qui battent des ailes et cherchent à boire à un cylindre de verre livré à une rotation désordonnée. La bonne dame juive avait mystérieusement poussé le ressort du joujou et s'extasiait toute seule devant cette merveille.
A trois heures, nous passons devant Cadix, mais sans nous y arrêter. C'est à La Caraque que le yacht doit entrer dans le bassin de carénage pour les réparations de sa quille. Voici, pour le coup, une station qui n'a rien de charmant : une petite île sablonneuse, nue, aride, de longues ûles de magasins ^ une grande place couverte de poutres, de planches, d'éclats de bois, de poussière que le vent soulève en tourbillons; des carcasses de navires ea construction, des bassins, — grandes cuvettes de pierre fort utiles, mais pas pittoresques du tout; —
des coups de marteaux, un tapage sans relÂche. Nous avons peut-ôtre huit jours à rester ici. Je vais feire le \our de notre domaine. D'un côté, il est fermé par une porte d'architecture espagnole con* puisant au bac tiré par des galériens, de l'autre par de vastes murailles percées de fenêtres, anciens magasins démolis par nous à coups de canon en 1824. Ces ruines, que dore le soleil couchant, projettent de grandes ombres noires sur un mare* cage où deux vaches maigres lèchent les roseaux salés, tandis qu'un baudet regarde d'un œil triste le vase, où ne poussa jamais un chardon.
Cadix, 29 juin.
Ce matin, le bassin de carénage est à sec, le yacht est maintenu en équilibre par de grosses poutres dressées contre ses flancs. La quille nous montre son écorchure, qui est grave. L'arête est enlevée, réduite en charpie. La princesse Clotilde passe le bac, car nous sommes dans une île, et monte dans une voilure de louage qui la fait beaucoup rire. Ces véhicules andalous sont peints en blanc, en bleu de ciel, en jaune serin, et décorés de guirlandes de fleurs et de petits cupidons rococo. La princesse trouve tout bien, aucun conlre-temiys ne la fâche. Il est impossible d'être d'une résignalion plus enjouée en voyage. Elle a failli monter
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dans les troisièmes places avec le populaire, sani dédain comme sans affectation. Combien de petites boiugeoises se désoleraient de ce qui Tamusel C'est une personne rare, mais aussi elle a de qui tenir. Elle se rend à CadiZ| où le prince doit la rejoindre dans la journée.
On prend le chemin de fer à San-Fernando. La distance n'est que de neuf ou dix kilomètres. Le pays que nous traversons est triste et plat, accidenté seulement de buttes de sel le long du rivage. Le sirocco est brûlant et nous envoie des nuages de sable dans les yeux. A Cadix, c'est grande fête, toutes les boutiques sont fermées. Les femmes en mantille noire se dirigent toutes vers la cathédrale. Grand carillon de cloches. Cadix est une grande et belle ville, redevenue assez florissante. Les rues sont larges, droites, bien, pavées, aérées, propres. Au sortir des taudis du Maroc, cette propreté frappe agréablement. Les maisons sont toutes blanches, les fenêtres grillées vert et jaune ne sont pas d'un heureux effet; en revanche, les promenades sont plantées de beaux arbres.
Nous revenons passer la nuit à bord dans le triste bassin de La Caraque; mais demain à Sévillel
Séville, 30 Juin.
De San-Fernando à Séville , trois heures en che-
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min de fer. Plaines immenses dévorées par le soleil; de grands troupeaux de bœufs, d'ânes et de moutons errent tristement dans la solitude infinie semée en apparence de flaques d'eau et môme d'é« tangs considérables. Ceci n'est qu'un effet de mi-« rage comme dans la plaine de la Crau, où tu as vu des lacs et des reflets fantastiques. Les environs de Xérès m'ont rappelé les plaines de Lunel : paya vignoble, riche et bien cultivé; pas d'autre verdure que celle des pampres; plus loin, vers Séville, une forêt d'oliviers; de grandes collines moissonnées pour la plupart et roussies déjà par la chaleur. De ce côté-là, on peut se croire dans certaines parties des plaines d'Afrique à cause des aloès, des cactus et des palmiers nains; mais le lentisque est ici rem" placé par le chêne kermès.
On ne se figure pas la ville des délices dans une contrée si peu riante ; mais la ville est intéressante. Les rues, étroites et pavées en petits cailloux, ont plus de physionomie que ce que j'ai pu voir de Cadix. La disposition intérieure des maisons rap-* pelle le goût arabe. Deux portes principales : une, en bois plein, sur la rue, et presque toujours ouverte à cause de la chaleur, est séparée, par un couloir, de la porte grillée et ouvragée qui ferme la cour intérieure. Cette cour, c'est le cortile vénitien, la cour mauresque ou Vatrium romain ; elle çst cou
yerle en verre, souvent en verres coloriés. Cette partie, qui est comme le parloir commun à toute l'habitation, est charmante. J'en ai vu de très variées, avec ou sans galeries autour. Le pavé est en marbre, en mosaïque ou en terrazzo; des tableaux sont suspendus aux murs; d'élégants escaliers, toujours assez raides, conduisent aux appartements, et font une décoration architecturale qui est souvent d'un grand goût. Des fleurs ornent cet intérieur vaste et cependant intime. Au milieu se dresse une statue ou un jet d'eau, une corbeille de fleurs ou une volière sur un piédestal de marbre ; parfois, quand l'habitation est modeste, ce n'est qu'une table couverte de livres et de journaux. Des fauteuils, des divans, des nattes, meublent cet atrium, toujours bien éclairé le soir et animé par la présence de§ hôtes. Au reste, tu as vu à Palma de Majorque les éléments de cette physionomie latino-orientale ; figure-toi cela grand, riche, propre et habité.
L'extérieur des habitations est très rajeuni ; pourtant on y voit encore les toits demi-plats prolongés en auvent sur la rue et couverts en tuiles courbes. Les miradores de l'extrême sud sont généralement remplacés ici par des balcons ouverts, ombragés de tendines de mille couleurs dont l'effet est réjouissant. La cathédrale est splendide dans ce pays de splendides cathédrales. La tour de la Giralcla
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ressemble au campanile de Saint-Marc de Venise; mais son corps rose et son couronnement jaune blond rendent son aspect plus gai que majes* tueux.
J'étais en train de grimper au sommet de cette tour sarrasine par sa spirale quadrangulaire formée de plans inclinés : j'avais oublié de prendre un âne pour m'y porter. J'allais donc lentement, et par les petites croisées je commençais à voir les quinze lieues d'horizon et à bien me convaincre de la morne tristesse de cette grande campagne brûlée, riante au printemps peut-être, mais à coup sûr désolée ea ce moment-ci, avec son fameux Guadalquivir déroulé comme un grand serpent endormi dans la plaine, quand La Guéronnière, qui m'avait devancé au sommet de la Giraida, redescend en me criant : Zof torosl los torosi II avait vu la foule se ruer du côté du cirque.
Gourons vite prendre un échantillon de couleur locale! Nous redescendons à tire d'aile; nous nous orientons à vue de nez, nous trouvons la foule, nous la suivons. Essoufflés, nous nous précipitons avec rage dans une porte béante ; mais un hussard espagnol à cheval et le sabre en main nous ferme rentrée et réclame nos billets. — Où les prendre? — Là-ljas dans la rue ! — Enflammés d'ardeur, nous repartons, nous jouons des coudes et nous approchons
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du guichet, tremUant d'arriver trop tard; mais au moment ûc prendre les billets, je regarde an-^lessus du grillage l'affiche enluminée, toute remplie de taureaux éventrant des coursiers, de picadores enlevés par des cornes redoutables et sautant à dix pieds en l'air, de matadores plongeant leurs bonnes lames de Tolède dans l'échiné des monstres couchés sur la poussière. *— O réclame ! au milieu de cette alléchante représentation de prodiges, qu'ai-je vu? Un forceur d'hercule portant sur son épaule le Cuneux canon de bois qui a fait plus de bruit que de besogne à Paris, — Vhomme<anan en un mot!-— L'homme-canon tout seul? s'écrie La Guéronnière indigné.-^ Oui, monsieur, que vous faut-il déplus? «^ Les taureaux I m'écriai-je à mon tour, las ton» ou la morti "-* Bah! les courses sont finies depuis quinze jours, revenez l'année prochaine. — Désappointés et honteux, nous revenons flânant par trentedeux de^és de chaleur, et regardant d'un œil abattu les jolies femmes à nez retroussé, car elles ont la W% retroussé, et elles ont plus de physionomie que de beauté, les fameuses Séviglianes I
Ce soir, bonne musique militaire et rendez-vous de tout le beau monde sur la promenade en face de la fi^da. de Londres où nous logeons. On se couche dans des lits comfortables, mais on est réveillé à tout quart d'heure par les ierenos qui vous déclarent
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h tue4ête qu'il fait chaud. Ehl parbleu l nous le sentons bien.
1" juillet. — Parti tout seul dès le matin, je cours au bord du Guadalquivir. H y a des noms ik&tastiques qui nous font tous poser. Ce fleuve» haptiaé par les Maures d'Espagne Oued^l^Kebir, n'est^il pas dans toutes les jeunes imaginations romantiques, comme le Tibre dans les rêves classiques de Tenfance?J'ai vu le Tibre : hélas l Dirai-je après le Guadalquivir : holà? Ma foi^ c'est une déception pire. On peut être un ruisseau étroit et fangeux quand on n*a que la prétention des grands souvenirs historiques ; mais quand on est un fleuve des contes arabes, quand on est illustré parles romans et les romances et lié à tout ridéal des fôtes et des délices, il n'est guère permis de charrier des eaux bourbeuses dans un pays tout plat. Ne va pas croire, d'après certains récits, quW magique horizon de montagnes rehausse cette plaine monotone. Les lointaines découpures de la Sierra-de-Ronda sont si pAles et si petites qu'il faut avoir grande envie de les apercevoir.
Hier, tout le long du chemin, le docteur Yvan me disait pour me consoler de la laideur du pays :
Que non a yisto Sevilla Non a visto maravilla.
Acceptons Séville pour une merveille à cause de ses
édifices, mais étonnons-nous de tant d'esprits tom nés à Texagération poétique dans le cadre d'une nature comparable à la Beauce, à peine coupée par qud^iâes garigues de Provence. Je crois du reste que lùon étonnement tient à la différence des goûts et des appréciations que les temps apportent dans les arts et dans la pensée. Je crois qu'avant ce siècle-ci les pays accidentés étaient un objet d'horreur. Personne ne pouvait regarder sans frémir une montagne, comme ce personnage de marionnettes qui ne pouvait parler d'un précipice sans y joindre l'épithète A'affreux. Le site escarpé ne présentait à l'homme que vertige et péril; il a fallu des routes hardiment découpées dans ces lieux grandioses pour que l'admiration pût naître avec la sécurité. Mais au moins les Grecs chantaient les collines et les bocages; où sont les bocages et les collines de la merveilleuse Séville? L'idéal de ces temps de splendeur était donc, comme celui de nos gens de campagne, le champ labouré qui rapporte de l'argent? Il faut le croire, mais je me figurais autre chose.
Les fameux remparts mauresques de Séville perdent de leur effet par leur monotonie sur cette vaste étendue sans mouvement de terrain. Us ont, je crois, deux lieues de circuit et cent cinquante ou cent soixante tours toutes pareilles. C'est d'une construction élégante et une dont l'aspect ne pré-
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sente pas l'idée de la force nécessaire à la défense d'une grande ville, mais plutôt celle d'un mur d'octroi dissimulé par là coquetterie de la silhouette. Sur les bords du Guadalquivir, j'ai vu le palais du duc de Montpensier près de la promenade nommée avec l'emphase de la localité las Delicias; ce n'est que joli. Quant au palais, il est fort beau.
Je rentre en ville, je retourne & la cathédrale, aussi belle au dedans qu'au dehors. Grande physionomie riche et sombre; les merveilles de l'ornementation architecturale sont entassées dans une obscurité mystérieuse. La galerie des Murillo est la véritable apothéose de ce maître, un peu discuté chez nous dans ces derniers temps ;jnais en le voyant ici dans toute sa gloire, dans ses types, dans la vérité des expressions et dans la magie de sa couleur, il faut l'admirer sans restriction. L'Alcaçar est sans reproche aussi. Le mélange de l'arabe et du gothique est d'un goût délicieux. Au milieu des arabesques d'or qui remplissent la coupole de la grande salle sont enchâssés en médaillons de charmants portraits duxvi«siècle qui rappellent la manière de Clouet, On fait de grandes réparations à ce palais, et on fait bien. Je rapporte un soutenir des Jardins de VAlcazar^ délices des rois mores, c'est un scarabée {Voryctes latus) qui se promenait, non sous les vieux sycomores, il n'y en a que pour la rime^ mais sous les ormeaux poudreux.
Saur le désenchantement du regard paysagiste, me voilà très récoDciliéavec l'Espagne d'aujourd'hui. Quel progrès depuis vingt ans dans ce pays qui n'est pas réputé progressiste! Il faut revoir les choses humaines à de certaines distances pour s'apercevoir de leur marche. J'avais vu eu Catalogne des soldats sales, pouilleux, affamés, vêtus de toutes les couleurs de l'aro-en-ciel, mais d'un arc-en-ciel qui serait tombé dans le ruisseau, des paysans blêmes de misère et de peur, fortifiés dans leurs masures et traînant des guenilles sans nom sur leurs membres décharnés; des mozos de escuadra, affreuses caricatures de gendarmes chaussés de ficelle et portant des chaînes et des cordes à leur ceinture; des dandies portant aussi des chaînes en évidence, mais des chaînes de montre sur leurs redingotes à collet de chinchilla; des Barcelonaises qui dédaignaient la mantille pour le chapeau français arriéré de dix ans. — Aujourd'hui je vois de bonnes troupes, de vrais uniformes, de la propreté, des figures vraiment militaires, des paysans aisés qui ont bonne trognôy comme dirait Rabelais, des gentlemen habillés comme on s'habille partout et ne cachant plus sous le manteau la malpropreté de leurs personnes, des femmes ramenées par le goût et la coquetterie bien entendue à l'usage charmant de la mantille et du costume noir pour la journée; le soir, toutes
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sont en toilelle : robe de mousseline, avec trois fleurs dans les cheveux, la mantille transparente et l'éventail, ce sceptre qu'elles manient si bien.
Le costume du peuple est élégant : veste et culotte en velours de couleur sombre, ornées de petits boutons de métal ; la culotte est courte et fendue sur le côté extérieur de la jambe; une large ceinture rouge ceint la poitrine et les reins; des guêtres entr'ouvertes. Pas.de gilet, mais une chemise bien blanche dont le plastron dessine la poitrine bombée de ces hommes au nez aquUin» au visage brun encadré de gros fovoris noirs. Coiffes du iombrero à bord retroussé et orné de velours et de houppettes, Tœil vify la cigarette aux dents, le paysan andalous marche d'une manière tant soit peu théâtrale devant ses grandis charriots attelés de bœufs roux. Ces fiers et graves animaux sont coiffés d'un frontal élevé comme un obélisque, en paille tressée de bandelettes de drap rouge et bleu. Le bouvier porte son aiguillon comme une lance et se pavane auprès de sou attelage avec la fierté d'un chevalier sarrasin qui se prépare à la joute. En somme, son costume est celui du classique Figaro, mais débarrassé de tous les enjolivements de soutaches, broderies, ai< guillettes et grelots, dont se couvrent aujourd'hui exclusivement les toréadors.
On repart ce soir pour La Caraque. Les voitures
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manquent un peu à San-Fernando. Nous eh profitons, le docteur Yvan et moi, pour aller coucher à Cadix, chacun dans une chambre d'auberge grande comme une église, avec des portes à deux battants qui ne ferment pas. C'est pour nous donner de Vm avant de rentrer -dans nos cabines de bord; mais îes serenas et les punaises troublent las deliciaé de l'Andalousie. /
Lisbonne, k juillet.
Avant-hier à Xerez, rien d'intéressant, sinon des caves immenses fournissant le nectar du pays au monde entier. Ville cruellement mal pavée. Le Guadalete, autre fleuve à romances, est pauvre et encaissé. Je fais connaissance avec la cigogne. C'est la première fois que je vois en liberté Toiseau des grands voyages, l'oiseau porte-tônheur. C'est toute une poésie, soit qu'il se tienne immobile sur le haut des édifices, soit qu'il se perde comme une blanche étincelle dans les abîmes de l'air.
Hier à La Caraque ; le yacht est prêt, grâce à six cents ouvriers de bon vouloir qui ont consenti, quoique Espagnols, à travailler le dimanche. Nous voyons une immense comète. Est-ce celle de Gharles- Ouint? Nous quittons donc La Caraque le 3, à quatre; heures du soir. Nous passons devant Cadix. La mer est belle, nous filons douze nœuds.
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Nous doublons le cap Saint-Vincent à six heures eu matin. La mer est devenue assez grosse, elle s'apaise à midi. Depuis le cap Saint-Vincent, grande falaise couronnée d'un phare et d'une chapelle, les côtes, rocailleuses par endroits, sont sans majesté aucune. Une grande plage de sable au cap Spichel, une grosse montagne, arrondie comme un tumulus, isolée au loin.
A cinq heures, nous entrons dans le Tage, L'entrée est large et belle, les collines petites à droite et k gauche, sans seconds plans plus élevés. Les fau^ bourgs de Lisbonne s'étendent très loin vers la mer, le long du Tage. Nous y abordons à six heures du soir. Vue du yacht, cette grande cité n'a rien de pittoresque que le petit fort de Belem, à l'entrée du port. C'est un joli joujou d'architecture qui ne supporterait pas deux coups de canon. Nous voyons un assez bon nombre de navires dans la rade; la cor-^ vette portugaise qui la commande salue de vingt et un conps de canon le Jérôme-Napoléon, Le prince reçoit la visite de l'infant dom Luis, duc d'Oporto, frère du roi de Portugal. Le brpuillard s'étend sur le fleuve, et il pleut.
5 juillet. — Je commence la journée par t'écrire, ma chère mère; c'est aujourd'hui ton anniversaire, et je ne suis pas là pour t'embrasser. Au lieu de te laire un bouquet, je mets une lettre à la poste, et je
me fais auf^si beau que le permet mon bagage de voyageur pour suivre le prince chez le roi de Portugal. Les voitiures de la cour non» attendent à l'arsenal sur la rive du Tage, et nous roulons dans de grandes rues tristes et dépeuplées. Le roi dom Pedro V attendait le prince au bas de Tescalier du palais. C'est un jeune Ck)bourg, blond, d'une figure douce et mélancolique, timide ou réservé de manières. Sa sœur est une très belle personne, blonde aussi, sérieuse aussi. Peut-ôtre s'ennuient*ils mortellem^t sur les bords du Tage, ces princes allemands transplantés I Je sais que, pour mon compte, tant qu^à être rai j'aimerais mieux l'être ailleurs. Un grand pays ouvert, de grandes rues, de grandes places sans aucun cachet, des maisons carrées, régulières, rien d'espagnol, pas de balcons, pas de double en* trée; des trottoirs, une vaste promenade déserte, d'assez belles boutiques fermées à neuf heures du soir.
6 juillet. — J'ai pu sortir seul et parcourir la ville. La nui AureOj la rua Augmta sont vastes, le jardin 4el Paço bien planté; mais je n'aimerais pas à demeurer ici, môme en peinture. Cette ville, bouleversée par le fameux tremblement de terre du siècle dernier, est sans souvenirs, et semble ne s'être pas consolée encore de son désastre, ou n'avoir pas osé se repeupler. Je pousse une pointe dans la cam*
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pagne. Je sors à grand'peîne des chemins bordék de murailles, j'arrive à des champs moissonnés, à de^ collines [rès basses, plantées de rares oliviers; pas de vue, pas de plantes, pas d^nsectes. Je m'en retourne à bord, où le roi attend, depuis une heure et demie, le priDce, qui est à la promenade. Le jeune monarque est seul dans le salon du rouf. Si c'était un simple particulier, c'est à qui de nous irait lui tenir compagnie avec plaisir, car sa figure est sympathique, et c'est un prince progressiste; mais t'éti;quette nous le défend, l'étiquette lui commande de s'ennuyer tout seul. Heureux: comme un roi i dit le proverbe. Enfin le prince rentre. Dom Pedro V reste avec lui et la princesse jusqu'à huit heures. Après dîner, les aides de camp mettent leurs grands uniformes à fond de cale. Nous allons dans le pays oh il n'y a plus d'étiquette.
n a été décidé dans la journée que la princesse Clotilde suivrait le prince en Amérique. Elle est bravement enchantée, — et nous donc! Sa bonté simple et charmante est comme un rayon du soleil sur la traversée. Le colonel de Franconîère et le docteur Yvan retournent en France sur la Reine* Hortense. Chariot^ qui a voulu manger un matelot, n'est pas admis à visiter le Nouveau-Monde. Il s'en va dans une des villas du prince avec la panthère, car sa compagne est morte du spleen.
Ainsi que ma lettre et cet envoi vont te l'apprendre, le prince comble mes vœux en voulant bien de moi pour toute l'expédition. Ce n*est pas mon éloquence qui l'y décide» car tu sais que ton sau* vage de fils ne sait rien demander, mais les gens ainsi faits n'en sont que plus reconnaissants. En fait de provisions, j'achète des cigares, du tabac portugais qui ne vaut pas le diable, du savon anglais qui sent le cuir de Russie, et un pot de pommade à la rose qui sent le citron. Je ne fais pas mon testament, et, comme un personnage des Mille et Une NuitSy me voilà lancé d'un hémisphère à l'autre avant d'avoir eu le temps de crier gare. Je ne sais môme pas vers quelle partie de l'Amérique nous nous dirigeons : notre chef de file n'a pas de comptes à nous rendre, et pour ma part j'en suis charmé. S'élancer dans le bleu du Grand-Océan sans savoir où Ton va me paraît bien plus fantastique.
7 juillet, en mer.
On lève les ancres à six heures du soir, et au milieu des salves d'artillerie de la marine portugaise nous partons en même temps que la Beine-Hortense, Le soleil se couche magnifique derrière les montagnes mouvantes de la grande houle qui nous balance. Les goélands rasent la cime des vagues; uu marsouin nous poursuit. Nous perdons bientôt de
vue la terre d'Europe et la Reine-Hortense^ qui n'est plus qu'un point blanc à l'horizon. Nous marchons seuls sous une voûte d'étoiles que traverse la traînée resplendissante de la comète.
Je vais te dire à peu près comment est construit mon intérieur^ que je trouve très comfortable. La cabine est à bâbord, donnant, comme toutes lès autres, sur la salle à manger du prince. Elle doit avoir deux mètres et demi de profondeur sur près de deux mètres de large, mais les meubler réduisent la partie praticable à cinq pieds sur deux. La porte glissant dans une rainure et les panneaux sont, comme tout l'intérieur du navire, en bois d'érable clair ; la portière, le lit, qui n'est pas large, mais bon, en soie verte à côtes. La lumière vient par un verre épais enchâssé dans le plafond, à un décimètre au-dessus de la tête, et par une grosse lentille de verre, appelée hublot, percée dans le flanc du navilre, et ouverte quand il fait beau temps. Aussi quand nous entendons donner Tordre : Fermez leshublotst. sommes-nous sûrs de danser et de rouler Tinstant d'après.
8 juillet. In mare magnum. — Le roulis est assez» fort toute la journée. Rencontre d'une grosse pouti^e de quinze mètres de long, couverte de coquilles et d'analîfes. On met un canot à la mer. Un matelot harponne un poisson qui, avec de nombreux cama-
rades, suivait cette épave. C'est un assez beau na- . geur, gris et blanc, avec une gueule énonne. Nous l'avons mangé à dtner; mais sa chair est flasque et sent le bois de sapin, ^u'il suçait depuis longtemps. On cherche à hisser la grosse poutre, elle est trop lourde et la mer trop forte. Rencontre d'une seconde épave semblable à la première; celle-ci est habitée par deux hirondelles de mer qui s'envolent à notre approche et se reposent bientôt dessus.
9 juillet. — Toujours de la houle. Il fait beau temps. Pas le moindre objet qui vienne distraire la vue du grand horizon d'eau qui nous entoure. Le soleil tout en leu disparait dans une mer de métal. La lune, fine comme un cheveu, laisse à la comète le soin de nous éclairer.
Iles Açores, 10 juillet.
. A dix heures du matin, nous apercevons dans le lointain le spectre vaporeux de 111e San-Miguel des Açores. A quatre heures, nous doublons la pointe de l'ile. La côte est taillée à pic, sillonnée de larges crevasses, et au milieu de petits cônes volcaniques se dresse le pic de Câmarînhas, qui, pour n'avoir pas eu d'éruptions depuis une centaine d'années, n'en fait pas moins des «iennes tous les hivers, en secouant l'île par de violents tremblements de terre. Au delà d'un immense plateau couvert de petits mamelons,
▲ TOUTE VAPEOa ilO
Ta^pect du pays change tout à coup, et les terrains» couverts de verdure, s'abaissent en ondulations jusqu'à la mer. C'est la partie cultivée. Ici, pas un ^uoe de terre qui ne soit utilisé. Des villages, des fermes^ des maisons de campagne, des bois d'oliviers et d'o* rangers, des champs de blé, de mais, des vignes bien soignées. San-Miguel a cent mille habitants, et fait un grand commerce avec Lisbonne, sa métropole* Nous naviguons dans des eaux oii s'est montrée à deux reprises différentes, la dernière fois en 1730, une Ile volcanique d'une assez grande superficie. J'ai eu beau regarder dans la profondeur des flots tran&k parents, je n'ai pas vu le moindre volcan 8ous*marin.
Nous mouillons devant Punta-Delgada, ville dé vingt mille habitants. Les gens du peuple ont une coiffure singulière, une casquette en drap à visière démesurée et à oreilles qui descendent comme un collet jusqu'au milieu du dos et se boutonnent sous le menton, en couvrant la poitrine comme le chaperon du moyen âge. Les femmes portent un long manteau de drap bleu foncé, orné d'un capuchon exagéré qui, rabattu sur le visage, leur donne un aspect monacal.
Promenade dans de fort beaux jardins particuliers, où des araucarias de vingt à vingt-cinq pieds de haut poussent avec vigueur à côté de peupliers blancs ; les girollées, les œillets, les roses de Bcn^* •
gale, péle-môle avec les camélias, les polygalas ari)orescens, les asclépias odorantes, les magnolias, etc. Le climat est si doux et la terre de pouzzolane si fertile que les plantes des deux hémisphères y croissent en plein air dans les jardins. Nous avons été ensuite visiter» à la lueur des torches, une galerie souterraine de deux kilomètres de long, qui, partie des flancs du volcan, aboutit à la mer. Ce conduit ou plutôt cette cheminée volcanique, de vingt-cinq, pieds de large sur une hauteur qui varie de vingt à trois pieds, est creusée dans la lave, et les parois sont usées et rayées horizontalement, comme si une coulée incandescente y eût été balayée par un flot d'eau bouillante. Le sol est couvert de grosses scories qui vous meurtrissent les pieds, et le passage est souvent intercepté par des barricades de matières calcinées.
11 juillet. •— A cinq heures du matin, le Jérôme- Napoléon rebrousse chemin jusqu'à Ribeira-Grande, où nous descendons à terre pour aller au village de Las Fumas. On ne trouve d'abord sur le rivage que deux ou trois montures pour les dames ; mais, à mesure que nous avançons dans la montagne, nous mettons en réquisition ânes et âniers qui descendent chargés de fagots et de bruyères. Chaque indigène jette là sa broussaille en travers du chemin, et chacun de nous enfourche un quadnipède. Nous grim-
pons par de petits sentiers, véritables escaliers qui cdtoient les flancs arides des pics volcaniques coupés de profondes vallées où coulent des torrents qui bondissent et bouillonnent au milieu des scories et des quartiers de lave. Ce pays a un aspect fantas* tisque. Ici la montagne est fendue en trois parties, et forme des précipices de pouzzolane de trois à cinq cents pieds de pente rapide, sans un arbuste, sans un brin d'herbe; là, une série de mamelons ressembleà une croûte soulevée incandescente, puis affaissée sur elle-même par l'effet du refroidissement. Toutes les hauteurs sont couvertes de petits cônes volcaniques. Après le"" sentiers taillés dans la lave viennent les chemins frayés dans la pierre ponce, bordés de maigres bruyères blanches passé-fleur, de ronces, de fougères, d'un pissenlit jaune en pleine floraison, d'un lin jaune aussi, fort délicat,'et d'un lichen chevelu gris verdâtre qui tapisse la crête des volcans.
Mon âne est une bête enragée, et mon ânier un gamin insupportable. Il est fort laid et fort mal équipé ; il a pour tout vêtement une longue chemise de toile blanche en guenilles et un morceau de . chapeau de paille sur une tignasse ébouriffée. Une trique à la main, il ne cesse de frapper à tour de bras sur son pauvre baudet et de crier sans interruption : Tira capui tira canal Ses coups, ses cris, et son amour-propre d'arriver le premier nqus ont
bientôt fait dépasser tout le monde. Au bout d'une demi-heure, ennuyé d'être seul avec un guide qai parle je ne sais quel jargon, et fatigué de cette course insensée, je mets pied à terre et je fais un croquis du site, qui est admirable. J'aperçois enfin la caravane, qui, bien loin dans la montagne» tourne à gauche et disparaît dans un ravin profond. C'est à mon tour de crier : Tira capu 1 et coups de bâton de pleuvoir sur l'Ane, qui reprend son galop en4)iais. Je rattrape enfin notre petite troupe, que je trouve augmentée des autorités et notables du pays et d'une vingtaine de personnes toutes à âne. L'un est assis de côté ou à l'anglaise, l'autre jucbé comme sur un dromadaire; en voici deux sur la même bote, celuici fait de la haute école, celui-là de la voltige; trois furibonds simulent une attaque et se précipitent à fond de train sur un voyageur paisible qui roule dans la poussière et s'empare d'une autre monture. Réclamations, rires, conversations engagées d'un bout à l'autre de la caravane. Nous sommes déjà liés avec les Açoriens comme avec des amis de dix ans. Voici le lac de Las Fumas, eau limpide au fond d'un entonnoir de lave dont les pentes raides, ver« doyantes et couvertes de bois de châtaigniers et de taillis de chênes en exploitation forment un vaste amphithéâtre aux gradins supérieurs couronnés de cèdres. Dans les roseaux du rivage, $ur les planta-
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lions d'ignames» volent des agrions bleus et des papillons blancs semblables à ceux de nos jardins. Une perdrix rappelle ses petits.
Nous arrivons au village de Las Furnas. Petites maisons basses, sans caractère, quelques villas avec de beaux arbres ; mais ce qui frappe la vue, c'est la quantité dliortensias bleus qui poussent {lartout, non pas de ces hortensias d'un bleu fiiux que nous obtenons dans nos jardins, mais d'un bleu d'outremer des plus riches.
C'est la saison des bains, et les eaux thermales de Las Fumas ont une telle réputation qu'on y vient du Portugal. Nous trouvons là tout le beau sexe açorîen en toilette de campagne, aimable prétexte à la fantaisie. Deux jeunes filles m'ont frappé comme type : l'une grande, très bien faite^ brune, à la peau veloutée, aux grands yeux, aux grands cils et aux beaux sourcils noirs, le nez droit, les lèvres un peu prononcées et ombrées d'un léger duvet, une masse de cheveux noirs ondulés; l'autre petite, grasse, avec une auréole de cheveux blonds autour d'un visage ovale et rose, le nez finement relevé, la bouche petite, les yeux bleus avec un regard d'une grande chasteté. Elles se faisaient ressortir l'une l'autre, et je crois bien qu'elles le savaient, car elles ne se quittaient pas.
Jtipus allons auj^ Caldeiras^ sources thermales. Nous
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y voyons deux fontaines, Tune d'eau froide et ferru-* jfineuse, l'autre d'eau chaude et sulfureuse, qui se touchent presque, puis une source d'eau de Seitz; enfin le Trou d'Enfer^ d'où, avec un bruit semblable à celui d'un gros soufflet de forge, une vase bleue brûlante est lancée à cinq mètres comme par un éhormei piston. Le sol mouvant et brûlant se fendille en mille endroits et laisse échapper une vapeur de soufre qui se cristallise au contact de l'air. Un gros jet d'eau bouillante, de deux mètres de haut, sort de terre dans un tourbillon de vapeur, forme de petits ruisseaux qui serpentent au fond de la vallée, et qui sont encore tièdes à leur arrivée dans la mer. Toute cette partie de l'ile n'est qu'une fournaise. Au milieu des bruyères, une colonne de fumée que l'on prendrait de loin pour un brûlis monte droit vers le ciel, et une autre source d'eau bouillante fume dans la mer à cinq cents mètres du rivage.
Le gouverneur de l'île, dom José de Madeîra, nous offre, au retour de notre excursion, une collation de fruits du pays, ananas, bananes, oranges délicieuses arrosées de vim Passado, Angelica^ Pico^ vins du cru qui ont beaucoup de rapport avec ceux d'Espagne. A trois heures, chacun prend une monture toute fraîche, et par un nouveau sentier non moins pittoresque et non moins exposé aux ardeurs du soleil que celui déjà parcouru, nous arrivons au vil-
lage de Ribeira, où nons trouvons tonte la population sur. la grève, les enfants, filles et garçons, dans la mer, la chemise relevée sous les aisselles, le ventre au soleil, nous admirant d'avance dans la personne de nos canots et de nos marins. De braves pêcheurs ont tendu leurs mouchoirs et leurs cravates pour pavv^iser leurs maisons, et les femmes jettent des fie jrs d'hortensia bleu sur le passage de la princesse. Un requin folâtre autour du yacht. Nous partons et nous nous dirigeons sur Fayal.Ge soir au large, très beau temps.
12 juillet. — Grâces soient rendues au commandant Dubuisson, qui est venu me faire lèvera quatre heures du matin. Ce que j'ai vu en valait la peine. A vingt-cinq kilomètres devant nous se dressait dans la transparence du ciel l'immense pic bleu des Açores éclairé par le soleil levant. Ce volcan, surmonté d'un petit cône au milieu duquel est le cratère, est élevé de deux mille cinq cents mètres au dessus de la mer et forme toute l'île de Pico. Il est rare d'en voir le sommet complètement dégagé de nuages; aussi ai-je profité de cette occasion pour le regarder longtemps et beaucoup. A mesure que nous avancions, la montagne grandissait, et les détails devenaier/" plus distincts. Ses flancs sont couverts d'une quantité d'autres petits cratères, mais aucun ne fumait pour le moment. Deux heures après^ nous étions tout près
des racines du volcan ; mais un rideau de brouillard le cachait pour toute la journée.
Après déjeuner, on part sur la Mouche pour faire la chasse aux pigeons le long de la côte, falaise de lave noire qui entoure comme d'une muraille Tîle de Fayal. Ces amas de roches volcaniques, rongés par Faction de l'Océan, ont formé des fissures, de larges crevasses et des grottes profondes où la nier s'engouffre avec fracas. Ces trous, ces corniches naturelles sont un lieu de refuge pour les pigeons sauvages et les oiseaux de mer qui nichent là par millions. Pendant que le prince, parti avec Brunet dans •
le youyou que nous traînions à la remorque, fait un massacre de ces habitants de l'air, on s'occupe, sur la Mouche j à rappeler à la vie un petit oiseau de mer que la peur avait fait tomber dé son nid. Le berceau de papier et d'étoupe que j'avais improvisé ne rappelait pas du tout le sien ; mais il s'y habituait si bien qu'au bout d'une heure il était gaillard et bien portant. Il s'enhardit môme jusqu'à ouvrir un grand bec jaune fendu jusqu'aux yeux pour avaler la pâtée de biscuit de mer que je lui donnais. La princesse daignait s'intéresser au sort de l'orphelin; mais je l'ai confié à un matelot, et j'ai grand'peur qu'il ne l'ait mangé.
Au bout de trois heures, les chasseurs, après avoir épuisé toutes leurs munitions, reviennent avec leur
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butin, et nous retournons au yacht tous plus ou moins cuits par le soleil ; mais ce n'était pas désagréable.
Ce soir, Ragon et moi parcourons la Tille d'Horta d'un bout à l'autre. Les rues sont tristes, pavées de gros galets pointus ou de larges dalles disjointes; pas une voiture. Quelques femmes, enveloppées de leur long manteau bleu, passent comme des fantômes. L'ensemble de la ville n'est pas plus gai que le détail : les maisons et les édifices publics sont bÀtis en lave noire; mais tout ce qui n'est pas arête ou encadrement de porte ou de fenêtre est blanchi à la «baux ; des balcons de bois peints en vert sombre, des toits plats en tuile ronde, sans cheminées, quel* ques boutiques, je devrais dire des caves, dans les* quelles on descend par trois marches. Nous flânons jusqu'à huit heures du soir par les rues désertes et silencieuses. Il n'y a pas un réverbère dans toute la ville; toutes les portes sont fermées, tout est éteint, tout dort» hormis deux bourgeois, geni^ dissipés sans doute, qui, un fanal à la main, regagnent sournoi** sèment leur logis.
13 juillet. — Trop de murs d'enclos autour de la ville. Désespérant de trouver une vue quelconque , je m'enfonce dans un ravin et dans le lit même d'un torrent tapissé de lycopodium brasiliemis (la mousse de nos serres). Un reste d'eau forme une mare où
des lavandières, comme les lavandières de tout pays, batlent leur linge et couvrent le bruit des battoirs en parlant fort et toutes à la fois.
Après une heure de marche dans un chemin de sable et de cailloux, de plus en plus encaissé, je m'aiTÔte et pour cause. La terre manque tout à coup sous les pieds, et je me trouve au bord d'un précipice qui doit former une belle cascade à la saison des pluies. Je domine la ville d'Horta, avec une vue magnifique. En face de moi, le volcan de Pico, la tète perdue dans les nuages, et à gauche l'île de San- Jorge, séparée par un bras de mer que Ton peut prendre pour une vaste baie, me rappellent par leur disposition la rade de Toulon, qui restera, je croisj dans mon souvenir comme une des plus belles marines du monde. J'ai cherché à butiner comme partout, mais le pays est pauvre en insectes et en plantes indigènes. Les beaux jardins du docteur d'Oliveira, de MM. Guerra et Ribeîro sont en revanche remplis d'essences européennes et africaines d'un grand intérêt.
On lève les ancres à six heures. —Un vaisseau russe nous souhaite bon voyage en s'illuminant de feux de Bengale : nous lui rendons sa politesse en lui en« voyant des fusées; il nous remercie à son tour en poussant des hourras à réveiller toute la ville d'Horta, plongée déjà dans le sommeil.
44 juillet, en mer. — Je ne sais si tu te rappelles mes chenilles de sphinx trouvées au bord de la mer à Alger. Ce matin, en vue des Açores, j'ou\?e sans précaution la boite où elles s'étaient transformées en chrysalides. J'ai à peine le temps d'admirer un gros papillon qui vient d'éclore, très frais, très rosé et marbré de vert sombre, qu'il s'élance par la cabine en se cognant la tête contre les parois; je cherche à le rattraper, mais l'enragé nouveau-né s'est orienté, il a vu ou senti le hublot entr'ouvert, il passe triomphant devant mon nez et disparaît. J'avais envie de crier : Un papillon à la merl mais personne ne se fût dérangé , et d'ailleurs mon fugitif n'avait besoin de personne pour se préserver des flots. Me voilà livré pourtant à des inquiétudes sur son compte. Le sentiment paternel se réveille en moi; puisque je n'ai pu lui passer une épingle au travers du corps, il faut bien que je fasse des vœux pour cet être que les dieux protègent. Pourra-t-il gagner la terre? Oui probablement : il vole si bien avec ses ailes toutes neuves! Mais Irouvera-t-il une nourriture convenable aux Açores? je n'y ai pas aperçu une seule lithymale ! Et une femelle? car il s'agit d'acclimater peut-être l'espèce. Et si l'espèce est inconnue aux Açores et qu'un amateur rencontre et saisisse mon fugitif, voilà une grosse erreur dans la science. Les savants vont le naturaliser dans cette région, et je serai
obligé d'écrire à la société exttomologique : ù Rectifiez vos catalogues; ce lépidoptère est né sur la côte d'Afrique ; il est éclos à bord du Jérôme^Napch léon le.... » Vois quelles conséquences peut avoir cette aventure !
15 juillet. — Nous sommes dans le courant du golfe du Mexique, le fameux gulf-stream. Des exocets, poissons volants, sortent de la mer et ftdent à tire-d'aile devant le navire pour aller piquer une tête un peu plus loin. Ce jeu semble les divertir beaucoup. L'un d'eux, plus bardi que les autres, se basarde à nous traverser; mais il embarrasse ses ailes en baudruche dans un cordage et tcmibe bêtement sur le pont. Un autre, à l'imitation de son camarade, passe comme une balle au dessus de la tôle de la duchesse d'Abrantès et va s'aplatir sur le bordage. Pour les punir de leur brutalité, qui est quelquefois dangereuse pour les yeux, on les mange; ces espèces de maquereaux, à la peau bleuâtre reflétée d'argent, sont très bons.
16 juillet. — Nous naviguons toujours dans le ffulf-strearriy où nous ne rencontrons que des méduses et des holothuries physales, zoophytes qui flottent ou naviguent ici par milliers. La température est tiède et humide. Le vent se lève vers quatre heures, on fait* de la toile ^ c'est-à-dire qu'on met toutes les voiles e» branle, et on iile plus de douze ncBuds à l'héufe. Ce
soir, belle ortse^ beau temps^ ce qui, en langue vulgaire, signifie : il fait du vent, la mer est agitée, et tout roule sur le plancher.
17 juillet. — Où sommes-nous? Je n'en sais rien. On n'y voit goutte à vingt pas devant soi, et cependant il fait jour. C'est un bien autre brouillard que celui de Gibraltar. Tout est mouillé. Il ne pleut pas, et cependant le pont est couvert de larges gouttes de pluie qui tombent des cordages. 11 ne fait pas de vent, mais la mer n'en est pas moins très dure. Comme nous sommes sur la grande route d'Europe en Amérique, nous faisons siffler la vapeur et nous sonnons la cloche toutes les cinq minutes pour avertir les passants de ne pas nous couper en deux. Bien nous en a pris, car à deux brasses de nous passe, comme le vaisseau-fantôme, un gros navire dont les voiles pendent flasques le long des mâts et qui se balance majestueusement sur les larges plis mouvants de la houle. Dans la soirée, le ciel se nettoie un peu, et la lune se montre toute blômie. Il n'y a plus trace de comète. Un steamer de la compagnie Cunart passe devant nous, nous envoie des fusées et s'illumine de feux de Bengale. On lui rend sa politesse. Au milieu de l'Océan, à trois ou quatre cents lieues de toute terre, il est assez fantastique de se trouver en pleine illumination de feu d'artifice. Cet éclairage faux et chatoyant ne semble pas fait pour
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rimmense solitude. Qu'en pensent les poissons et les coquillages? admirent-ils notre savoir-faire ou se moquent-ils de nous clans leurs grottes profondes? Peut-être que, comme bien des gens qui ne regardent jamais ce qu'ils n'ont pas toujours vu, ils n'en disent rien et n'en pensent pas davantage.
18 juillet. — Dans mon enfance, quand tu mepa^ lais de Terre-Neuve, je confondais toujours l'île avec le banc, et je bâtissais dans ma tête tout un monde de fantaisie. C'était une immense terre de sable à fleur d'eau, peuplée de pêcheurs en vestes brunes et en bonnets rouges comme des Napolitains de théâtre. J'y voyais des Lapons emmitouflés de fourrures, se prélassant dans leurs traîneaux tirés par des chiens cornus ou des rennes en forme de chien, et venant faire le commerce des pelleteries dans les villages entourés de carrés de choux et de pommes de terre. Je ne m'attendais guère alors à voguer un jour sur ce pays de mes rêves, et à reconnaître que les carrés de légumes sont des algues à soixante brasses au-dessous de la quille du bâtiment, ce qui nous permet de naviguer à notre aise sans crainte de toucher, et les habitants de ce pays imaginaire, des cabillauds qui ne voient le soleil que pour être convertis en morues. Quand je dis le soleil, ce n'est pas le mot, il est inconnu dans ces parages, et malgré nos habits de drap et de caoutchouc nous
sommes tous gelés. On prétend cependant que nous sommes dans la canicule. Le brouillard est tellement épais qu'on ne voit pas toujours l'avant du navire, ce qui n'empêche pas tout le monde de se livrer à la pêche. On stoppe, un canot est mis à la mer et va tendre des lignes. C'est maintenant que, la barque me servant de comparaison, je peuï bien juger de la dimension de la houle qui se lève comme une grande montagne ou se creuse en profondes vallées peuplées de goélands et d'alcyons. La pêche dure à peu près deux heures. Les morues prises à l'hameçon sont éventrées à mesure, écorchées et salées. Le docteur Bérenger trouve dans leur estomac des coquillages entiers très intéressants, plus des ténias et des botryocéphales. Soyez donc cabillaud pour avoir les mômes maladies que l'homme! La mer grossit, on repart, les lames balaient le pont, et le soleil se couche sans qu'on s'en aperçoive. En attendant la rencontre possible de quelqu'une de ces îles de glace flottante appelées ice-berg, qui, poussées par les courants du nord , viennent flotter ou s'échouer, en juillet et août, jusque sur les bancs de Terre-Neuve, nous nous mettons à table, où il faut faire des prodiges d'équilibre pour manger et boire sans rien renverser. Notre poisson, accommodé aux pommes de terre, est d'autant meilleur que nous l'avons pris nous-mêmes. On fait du feu
au salon, et nous nous chauffons comme en plein
hiver. '
Saint-Pierre Miquelon, 19 juillet.
A cinq heures du matin, le prince me fait lever pour voir le paysage. Je m'habille en hâte , je mets ma culotte à Tenvers, mon gilet par-dessus mon paletot ; je ne sais ce que je fais. C'est quelque nouveau pic des Açores, ou l'île de Robînson Crusoé pour le moins. Il est joli, le paysage! Rien que le brouillard, de plus en plus épais et de moins en moins chaud, huit degrés en plein juillet. J*ai eu bien envie, pour me venger, de faire semblant de voir des palais arabes illuminés de soleil; mais ma figure déconfite eût mal soutenu mon dire.
Pendant que des bandes de marsouins viennent luliner le yacht, le rideau se lève enfin à dix heures sur une terre basse et rocailleuse. C'est l'Amérique! L'abord n'est pas séduisant par ici. Ce portique de froid et de brumes, ces petits récifs inhospitaliers, n'éveillent pas l'imagination et ne réjouissent pas le tempérament comme l'aspect rose et chaud des côtes d'Afrique couronnées par le majestueux Atlas. On se sent bien entrer par là dans un monde nouveau. Ici, c'est comme un rêve triste qu'on a déjà fait. Nous entrons dans le port de Saiot-Pierre-Miquelon. Le commandant de place vient recevoir le prince et lui faire les honneurs de la colonie. C'est un mili-
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taire d'environ cinquante ans, d*un6 corpnlence so* lide, d'une taille moyenne, d'une assez belle figure colorée. Cet homme aux manières rondes et franches, que rien ne signale à l'attention du voyageur dans l'humble poste qu'il occupe aux rives d'un pays effacé et comme caché dans les brumes de l'Océan, a rempli la France et l'Europe de son nom et de sa personnalité à l'époque d'un procès dont le fond est resté mystérieux. C'est M. Emile de la Roncière.
Nous pénétrons dans l'île. Ils appellent ça un pays ! Ils viennent d'avoir vingt jours de brouillard. Us se pavanent sous un soleil de douze degrés, et dans un mois ils auront de la gelée! Où es-tu, mon gros bon soleil de la Mltidja, avec tes parfums de myrte et d'oranger? Ici tout sent la morue. Sur les cailloux du. rivage où elle sèche, sur la tourbe où elle pourrit, sur les perches où elle pue» il y en a partout. On la. respire à trois lieues à la ronde. Toute l'île n'est qu'un laboratoire pour préparer, conserver et expédier la morue. Du reste pas un arbre, pas un arbuste qui dépasse vingt ou vingt-cinq centimètres. J'ai élé me promener sur l'unique route du pays. Le terrain, est noir, délayé, glissant. Ailleurs il tremble et s'affaise sous les pas. C'est un vaste marécage, les cé«. réaies n'y poussent pas, et les pommes de terre non plus. L'eau suinte de partout. Les collines qui entourent les marais sont couvertes de grands tapis de
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mousse et de lichen gris qui rebondissent sous les pieds comme des matelas. Ces collines sont des roches granitiques qui supportent des micaschistes et des porphyres. J'ai cueilli pour toi quelques jolies plantes, la parisette à cinq feuilles et à fleurs blanches, une espèce de petit iris bleu à feuilles de graminée d'un charmant effet (bermudienne ancipitée), une airelle rose très délicate et une potentille blanche des plus mignonnes; mais la plante la plus re* cherchée ici, bien qu'elle croisse à l'état sauvage, c'est le mathé {ledum latifolia, je crois), dont on prend la feuille en infusion comme du thé. L'arbrisseau est joli, grappes de fleurs blanches, feuille longuette d'un vert sombre à bords roulés en dessous et doublée d'un épais velours fauve. L'odeur en est très agréable et très particulière, mi generis s'il en fut; mais la morue sent bien plus fort et règne en maître dans l'atmosphère.
J'ai trouvé deux ou trois pauvres carabes, et j'ai vu voler quelques abeilles engourdies, une petite phalène grise que j'allais saisir, quand un coup de vent me l'a emportée au diable.
Malgré le porphyre qui abonde, toutes les maisons sont bâties en bois. On trouve cela plus chaud; c'est possible, mais ne te figure pas d'élégants chalets : elles n'ont qu'un étage très bas, la forme est laide, et la couleur du bois mouillé n'est pas belle.
▲ TOUTE VAPEUa. 137
La ville est bâtie au fond d'une anse; le port, plein de récifs et de bas-fonds, est peu sûr; les rues larges en sabi^ ûoueux, les trottoirs en planches , la population sans individualité. Tout cela n'est pas récréa«> tif ; mais nous ne sommes pas pour y finir nos jours. Nous partons à six heures du soir.
Cap-Breton, 20 Juillet
Nous sommes rentrés dans la brume, et nous avons navigué de confiance toute la nuit, pensant marcher sur le Cap-Breton. A huit heures du matin, le brouillard se déchire en deux , et nous voyons la terre à un mille devant nous. Il était temps d'y voir clair et de s'arrêter, a Voilà comme on atterrit I » dit ti'anquillement le commandant. En efTet c'était hardi; mais des pêcheurs nous apprennent que nous sommes dans la baie de Cabarrus. Les courants nous avaient entraînés; nous remontons la côte jusqu'à Louisbourg. C'est une ancienne ville française, bombardée en 1762 par les Anglais. 11 ne reste de notre colonie canadienne que des ruines, où des pêcheurs ont installé leurs cabanes; «c'est une poignée d'Irlandais catholiques et d'Écossais protestants qui se détestent cordialement les uns les autres. Le prince explore le théâtre des événements historiques, aujourd'hui recouvert d'herbages qui ne sont pas encore mûrs. Un bloc de fort écroulé, quelques pans
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de murailles, deux arches de pont perdues au milieu d*an marais, c'est là le Gibraltar du Saint-Laurent. On achète deux chiens de Terre-Neuve tt^tii pareils aux tiens. Je ne sais s'ils ont senti que je suis en bons termes avec leur parenté; mais, à peiné livrés, ils se sont mis à me suivre et à me traiter en ami intime. Ce ne sont pas ces énormes bétes du Labrador à poil blanc et roux, qu'en France on appelle des terre-neuve, et dont les caprices sont parfois inquiétants; ceux d'ici sont noirs, de taille moyenne, les yeux petits, des dents superbes, et comme notre vieux Pyrame, rugissant dans la joie, avec une voix pleine et profonde.
Nous avons fait une promenade de trois heures dans l'intérieur et sur les rives. Le pays est joli, l'air se fait sentir moins froid , et la végétation annonce un climat plus supportable que celui de Terre-Neuve. Le sol est ondulé de prairies naturelles, tourbeuses par endroits, mais plantureuses et coupées de taillis de vergnes et de sapins à feuilles argentées. Lasapinette d'Amérique, le pin du Canada et quelques thuyas y croissent aussi, mais sans atteindre à de grandes proportions, dans le voisinage de la mer. Le granit se montre à fleur de terre ou perce dans les flaques d'eau. Rappelle-toi le peti* désert de Crevant^ dont tu aimais les verts marécages et les rbres grêles : c'est assez la physionomie des terres
du Cap-Breton. Nous avons poussé une pointe dans un bois assez fourré, marchant au pas du prince, — > qui est un bon pas de promenade, — à travers la vase et les cailloux. Brunet a trouvé moyen de tirer quelques oiseaux, dont une grive du Canada. Béren* ger a ramassé un nénufar à fleurs. rouges et jaune verdàtre, — la sarracéniepM/ywrea, — que j'ai trouvée aussi et que je te rapporte, plante bizarre et très belle. J'ai réussi, tout en courant, à attraper deux jplis papillons, une argynne et une mélitée. J'ai aperçu beaucoup d'insectes, mais je n'avais pas envie de me laisser oublier dans ces marécages, et j'ai dû les saluer en passant. A quatre heures, le brouillard s'est formé de plus belle et si rapidement épaissi qu'en remontant dans les canots nous n'apercevions plus le navire. On était inquiet à bord; le sifflet de la vapeur, la cloche et la trompette nous appelaient à toute volée. Ces bruits d'alarme, partant d'un point invisible , avaient quelque chose du rêve. Nous étions à vingt mètres du yacht qu'il nous était encore entièrement caché. Nous voici à bord, mais cette brume obstinée nous défend de bouger. Nous sommes à l'ancre dans le port de Louisbourg, et le Jérôme-Napoléon est peut-être le seul navire de' guerre français qui soit venu ici depuis un sièclCi
2i juillet. — On lève l'ancre, et nous passons dans le brouilIard«à travers les écueils. Nous roulons et
tanguons toute la journée. Vers midi , nous laissons la brume derrière nous, comme un gros flocon de fumée grise. Le soleil nous éclaire sans nous réchauffer. Nous sommes à la latitude de Nohant. J'espère que tu t'y promènes avec une ombrelle et sans manteau. La pleine lune argenté ce soir la frange des grosses vagues. Nous dansons fort bien, mais tout le monde est aguerri, et le cap est mis sur Halifax. Quant à moi, tu vois, à la continuation de mon journal, que je n'ai pas encore fait connaissance avec le mal de mer.
Halifax, 22 juillet.
Nous voici chez les Anglais ; arrivée vers onze heures du matin. Vingt degrés de chaleur, je me dégèle un peu. Encore une ville avec maisons et trottoirs eh bois : maisons plus luxueuses et plus grandes que celles de Saint-Piepre, mais pas beaucoup plus jolies de forme. La ville consiste eu deux Qii trois grandes rues. Beaucoup de magasins. Les mœurs anglo-américaines autorisent une grande Ijberté d'allures chez les jeunes filles. Elles errenlà l'aventure, conduisant en casse-cou de légers chars, riant et causant à haute voix dans la rue. Beaucoup de ces jeunes personnes à l'air éventé sont très jolies. J'ai fait tout seul une bonne promenade. Les environs de la ville sont cultivés en prairies artificielles que l'on commence à faucher**Les roules
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sont propres, bordées de palissades tantôt à treillis croisés, mode américaine, tantôt à piquets verticauxi mode anglaise. La campagne ressemble à celle de Louisbourg; mais elle est plus mouvementée, et aux bois d'aunes et de sapins il faut ajouter des bouleaux, quelques tilleuls, des érables rouges, des ormes d'Amérique, des frênes et quelques ifs. J'ai trouvé des insectes, des sylpha americana à large corselet bordé de jaune, des s. marginalis et caudata^ deux ou troi^ papillons (des argjnnes) que je ne connais pas, plusieurs chenilles de Vanesse-Antiope; je les mets dans une boite, afin de voir si les papillons qu'elles me donneront diffèrent de ceux d'Europe. J'ai rencontré les voitures du prince. J'ai grimpé sur un siège d'où j'ai pu voir à mon aise le paysage très frais et vraiment très joli, des cottages propres, des prés verdoyants et des saules d'une beauté peu commune. On a mis pied à terre pour visiter une propriété dont le patron est collectionneur naturaliste et marchand. Son jardin renferme beaucoup d'arbres intéressants de tous les pays. Nous y sommes reçus par des singes, puis par des grues. Le savant en personne apparaît enfin et fait les honneurs de son cabinet : oiseaux empaillés, insectes et coquillages. On retourne au jardin. Un bison fort velu et fort en colère se précipite sur nous, mais un arbre posé en travers arrête sa fureur et reçoit le
choc ; l'animal recule et recommence stupidement k se heurter la tête à grand bruit. Un peu plus loin, dans un tonneau ouvert, notre hôte, qui ne s'étonne de rien, fourre son bras jusqu'à l'épaule et prend ^dans sa main une immense salamandre, un grand hideux serpent et quatre serpentins de mauvaise mine. D nous propose de nous les vendre ; merci, moi qui les aime I Je ne suis pas bon naturaliste de «e côté-là. Le prince achète une tête d'élan, qui a, je crois, un mètre de haut sans les cornes, larges comme des omoplates d'éléphant. Ces animaux énormes sont communs, nous dit-on, dans les forêts du pays, ainsi que les caribous, les cerfs, les ours, les loups, sans parler des martres, chats sauvages, écureuils, lièvres, furets et autre menu peuple. Les serpents à sonnettes y sont plus rares.
23 juillet. — En revenant ce matin de l'autre rive de la baie d'Halifax, le prince a amené, traînée à la remorque de la Mouche y une longue pirogue enécorce de bouleau, montée par un vieux Indien, Iroquois micmac y avec son petit -fils et deux femmes. Le prince a acheté la pirogue et fait monter a bord du yacht le sauvage et sa famille. Ne va pas te représenter ces beaux Yowais à la peau rouge et aux traits nobles que tu as vus à Paris. Ceux-ci sont bistrés avec des reflets verdàtres. Le vieux est d'une laideur absurde^ «^ une gueule à avaler toute la soute au
I pain du navire, desrtraits ignobles, et un costume!...
j II porte, ainsi que monsieur son petit-fils, qui n'est guère plus beau que lui, une redingote noire à parements rouges avec des épaulières brodées de petites perles blanc mat, une casquette à oreilles et à visière à passe-poil rouge, d'où sort une touffe de cheveux retroussée en queue de coq sur la nuque. Une des femmes, un peu moins laide et nommée Anastasie, était lagotée . outrageusement avec une robe, une casaque à l'anglaise, un chapeau de paille rond et enrubanné. L'autre, plus âgée, portait une sorte de bonnet de police pointu en drap brodé de perles qui formaient un assez joli dessin. Ces paisibles Indiens sont convertis au catholicisme et à demi civilisés. Ils vivent dans des wigwams en écorce de bouleau appliquée sur des perches. J'avais vu hier plusieuns groupes de ces huttes dans ma promenade solitaire; elles étaient à demi cachées dans les sapins sur l'autre rive d'uo petit lac que je côtoyais. Nos sauv> gcsses ne se sont pas gênées pour demander des cadeaux. Le vin qu'on leur a servi ne leur plaisait pas, elles n'en ont bu qu'avec répugnance et ont préféré le café et l'eau-de-vie. Quant au vieux homme vert, il a mangé et bu de tout avec un appétit de requin. Je ne sais s'il appréciait les mets, ou si, en véritable Indien, il ne songeait qu'à se bien remplir pour une huitaine de jours. Les sauvages repus et congédiés.
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. le général anglais est venu avec ses aides de camp et des Toitures chercher le prince et son inonde pour faire une promenade. Au bout de trois pas, nous étions, presque sans nous en apercevoir, avec voitures et chevaux, sur le pont d'un immense bac à vapeur qui nous transportait de l'autre côté de la baie, en compagnie de jeunes misses en robes d'été, , petits chapeaux andalous, des fleurs plein les mains, la mine fort piquante et bien éveillée. Du bac, nous filons de plain-pied sur une route de sable au milieu des bois de la Nouvelle-Ecosse et le long des petits fiords qui s'enchaînent gracieusement les uns aux autres. Les collines aux flancs rocailleux portent des tapis de fougères pâles coupés de bouleaux et de sapins très pressés, de mélèzes et d'érables en beaux massifs. Pas d'oiseaux, pas de papillons. Je suivais -en vain de l'œil les buissons de kalmia rose, charmant arbrisseau de nos jardins, très commun ici à l'état rustique ; je n'ai rien vu voler.
• Ces charmants fiords sont en hiver le rendez-vous des patineurs et des jeunes misses, habiles, dit-on, et gracieuses dans cet exercice. Dans les bois que nous parcourons, beaucoup de perdrix jaunes et blanches, des tétras, des lièvres blancs, etc. Tu penses Wen que, courant à fond de train dans les voitures, nous n'avons pas aperçu le moindre gibier. La journée a été belle; du soleil, mais le fond de ï'air est Irais.
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Ce soir, autour du yacht, plusieurs barques sont venues folâtrer. L'une était vigoureusement menée par une jeune rameuse toute seule , à longues spirales de cheveux dorés. Dans une autre barque, deux autres demoiselles étaient conduites par dé jeunes bateliers. Elles vont partout ainsi à leur guise. On les rencontre dans les forêts, conduisant leurs voitures sans aucun domestique. Comme personne ne s'en étonne et ne leur manque, elles font fort bien, et n'en valent probablement pas moins. — Nous avons des nouvelles politiques. Les journaux améri- , cains annoncent qu^avant-hierSl une grande victoire a été remportée par le lieutenant général Scott sur les rebelles du sud auprès du Potomac.
24 juillet. — Nous- remontons vers le nord. Le yacht nous conduit à vingt-cinq lieues d'Halifax, vers Tangiers; c'est une partie de forêt où Ton a découvert des mines d'or que l'on exploite depuis trois mois. Nous avons mouillé au fond d'un golfe étroit et très profond qui pourrait devenir un port très sûr. Le placer est à cinq cents pas du rivage, dans des collines boisées coupées de flaques d'eau. L'endroit est désolé en ce moment. De toutes parts on abat les pins pour faire des baraques, des treuils et des planches à l'usage des mineurs. Des parties de forêt ont été brûlées sur pied. On se promène au milieu de lisons noircis de cinquante pieds de haut. Des
arbres abattus sont jetés sur les marges des che« mins. Des blocs de pierre entravent encore ces communications ébauchées; les chargements sont traînés sur des civières par une maigre vache ou un cheval efflanqué. Six cents mineurs sont là, faisant des trous, brisant des roches. Ce sont des hommes grands et forts, à la figure triste et comme préoccupée. Ils gagnent, dit-on, 50 francs par jour. Est-ce pour cela qu'ils ont perdu leurs chansons et leur somme? Vêtus d'une chemise de laine rouge, d'un large pantalon de drap qui entre dans des bottes fortes, coiffés d'un chapeau ciré, et portant toute leur barbe au visage, un grand couteau à leur ceinture, ils détruisent et saccagent. C'est leur missioa. Cette forêt %iolée et navrée sera peut-être un grand établissement, une ville riche et vaste. Ces chemins impraticables seront des rues, ces cabanes de bois des hôtels, ces forêts brûlées des places opulentes, ces traîneaux des équipages, ce fiord désert un port fréquenté, ces sombres et maigres mineurs des bourgeois vermeils et pansus. Ils ont le sentiment tout américain du progrès rapide et du succès assuré. Déjà, sur le passage du prince, ils ont abattu trois arbres eu un clin d'oeil et dressé une planche sur laquelle l'un d'eux avait écrif : Napoléon street. Celte cité sera ou ne sera pas, selon que l'or, qui est beau et pur, sera abondant ou non, on ne le sait pas
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encore; m&âsr.e qui est eerlain, c'esl que, si la chose est possible à Thomme, la chose se fera. Ce n'est pas ici comme chez nous, où Ton quille et reprend des projets pour les quitter encore et les abandonner ensuite. Voilà ce qui se dit autour de moi et ce que je crcÂs vrai, puisque tout le monde Ta écrit. Les roches de quartz percent le sol. C'est là que se trouve le métal ; il est tantôt en minces filons dans le roc, tantôt en pépites menues. Je n'ai pas vu de beaux échantillons , et en examinant les débris de cailloto je n'ai pas aperçu une parcelle d'or. On a commencé des puits d'extraction, mais jusqu'ici on n'a &it que briser la pierre à fleur de terre.
Je suis revenu avec Orange et Monnier attendre le prince dans les cahots. Un mineur ivre-mort nous a suivis, acharné à nous vendre son lot ou à nous associer à son avenir. Il était si cupide, malgré l'état divin où Bacchus l'avait mis, que nous l'avons ren* voyé à son whisky; après cela, moi qui ne suis pas chercheur d'or, j'ai fait un croquis de la future cité, et j'ai péché avec les matelots des poissons incotinuâ.
Les côtes de Tangicrs à Halifax présentent toujours le même aspect : vingt-cinq lieues de collines couvertes de fqréts d'arbres verts. Nous mouillons à Halifax dans la soirée.
25 juillet. — Nous partons à six heures du matin. J'aperçois une baleine tout près du navire; elle lance
un jet d'eau qui me rappelle les sources chaudes de Las Furnas. Une autre baleine, au large, montre par intervalles son grand dos noir au-dessus du flot. Des milliers d'oiseaux de mer tourbillonnent autour d'elle. Elle s'en Inquiète peu, plonge et va reparaître à cent mètres plus loin. Tout cela fait événement pour moi, comme tu penses. Nous rencontrons encore les brouillards, et il fait froid. J'ai vu poindre les premières lueurs du crépuscule à deux heures un quart, et ce soir les dernières teintes du soleil couchant ne s'effacent qu'à dix heures.
26 juillet. — Toujours la môme brume , le môme roulis, la môme fraîcheur. Je lis et je dessine, non d'après nature, car c'est toujours aussi la môme vue,
c'est-à-dire qu'on ne voit rien.
New-York, 27 juillet.
A deux heures de l'après-midi, nous distinguons enûn les côtes de Long-Island, pays plat, quelques bouquets d'arbres autour des habitations jetées comme de menus points blancs dans le lointain. Nous sortons du brouillard. Nos parages se couvrent de voiles. Nous hélons un pilote qui cingle vers nous sur son léger cutter, et qui, sans aborder le yacht, s'accroche à ses flancs et bondit sur le pont avec la maestria sans affectation d'un gros matou. C'est un petit homme trapu, vieux, rond, à la face cramoisie, en paletot de coutil gris et en chapeau noir.
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Nous voici dans rHudson» large comme un bras de mer. Nous passons entre deux forts très patauds^ qu'on prendrait volontiers pour les piles gigantesques d'un futur pont suspendu. Les rives se couvrent de fabriques, de jardins, d'usines aux longs tuyaux dont les fumées montent droites comme des cierges pour se réunir dans le ciel à un immense nuage noir qui dort sur la ville. C'est New-York, le grand comptoir des États-Unis, qu'une forêt de mâts de navires de toutes les parties du monde nous cache encore absolument. Quel mouvement I quel chassécroisé d'embarcations de tout genre! Aucun de nos ports français ne donne idée d'une pareille afiluence. Mais voilà bien une autre affaire! Est-ce que les maisons se mettent de la partie? En voici une à trois étages, avec portes et fenêtres, galeries, balcons, tourelles, toitures, cheminées, écuries et remises, chevaux et voitures, le tout voguant à grand renfort de musique et de vapeur, car les flots d'harmonie s'y mêlent aux souffles puissants des machines. Est-ce un palais ou un hôtel garni qui vient à notre rencontre pour nous éviter la peine de chercher nos gîtes? L'hospitalité est bruyante et courtoise. Toute une population aux fenêtres, sur les terrasses et les galeries de l'édifice nautique, salue notr^ pavillon, les femmes en agitant leurs mouchoirs, les hommes eq poussant des hourras^ mais cela passe comme un
rôve : c'est tout simplement un gros steamboat qui va je ne sais où. Nous jetons l'ancre à rentrée de la Tille, en face de La Batterie.
Vus du yacht, ces clochers , ces monuments de pierre brun-rouge, pauvres imitations du style grec ou du gothique, ces hautes maisons carrées à six étages percées d'innombrables petits yeux, toutes collées les unes aux autres, ne parlent point au sens artiste. Si l'habitation de l'homme est l'homme môme, ces bâtisses régulières, cette froide rigidité de lignes, sont en pleine harmonie avec ce que l*oa s'attend à trouver en fait d'imprévu et de pittoresque chez ce peuple nouveau , positif par conséquent. Mais je t'entends me crier : a Tu veux trouver l'Afrique partout à présent ! » Eh ! je sais bien qu'il faut l'oublier ici , je sais bien que me voici sur la terre où il faut regarder devant soi, et ne pas demander au passé le sens du présent et de l'avenir.
Comme il est six heures du soir, il n'est pas question d'autre chose que de jeter un coup d'œil à travers la ville. Une échelle posée de travers et cachée à demi par un gros bateau à vapeur est l'unique débarcadère des petites embarcations. On arrive sur un quai sale et dépavé ; mais on trouve bientôt des voitures de remise, et l'on roule dans Broadway, interminable artère de la ville, douze kilomètres de long. C'est large et populeux, et les riches maisons,
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les vasles mag.isins, les innombrables voitures publiques, ne sont qu'étendue et mouvement sans révélation (rancune pensée de vraie grandeur et de vraie splendeur. Nous passons devant plusieurs squares, deux ou trois églises protestantes ou catholiques ; aucun caractère particulier ne les distingue* — Un cimetière en plein boulevard: — L'hôlel de ville tout en marbre blanc, grandes dimensions, rien qui ait cachet ou couleur, rien qui puisse faire dire au voyageur autre chose que ceci : visite à des bour^ geois riches.
Mais j'apprends là une grosse nouvelle. Aux quatre coins du monument flottent des drapeaux noirs et blancs qui tranchent parmi les drapeaux nationaux dont la ville est constamment pavoisée depuis le commencement de la guerre. Je demande pourquoi ces insignes funèbres; on me répond que la patrie porte le deuil de ses enfants tués à Buirs-Run. Qu'est-ce que BulFs-Run? La bataille gagnée? — Non, une prudente retraite. Ainsi la fameuse victoire annoncée d'avance dans les journaux de New- York était un rêve dont voici le triste réveil.
Promenade au parc central. C'est un reste de forêt dont or vient de faire un jardin anglais dans le genre de notre bois de Boulogne; mais c'est moins grand et infiniment moins joli. Il est vrai que c'est tout nouvellement planté et vu sans soleil. Y aura-t-il des
promeneurs dans cette promenade? Ici ce n'est pas, comme en Espagne, la population gui manque. New- York compte, dit-on, un million d'habitants; mais l'Américain me fait déjà Teffet d'un peuple qui circule et ne se promène pas. Sur la porte des boutiques, on voit partout une pancarte avec ce proverbe l)ien connu : Time is money. Nous entrons, en passant, dans la ménagerie Bamum , attirés par celte gracieuse enseigne : Beware of pickpockets. Voilà un avertissement détestable. Il faut tenir ses poches, . promener un œil méfiant sur ses voisins, et de l'autre loucher horriblement pour contempler les merveilles de l'exhibition. Au reste, les merveilles sont sur l'affiche du grand Barnum. En fait de curiosités, nous avons dû admirer une série de personnages de cire rangés dans une armoire vitrée, Napoléon, Washington, la reine d'Angleterre, M. ***, mort à l'âge de cent cinquante-sept ans, un brasseur éléphant, etc. — Plus loin, un phoque aveugle fort aimable, à ce qu'on nous dit, se cache au fond de son aquarium; quinze sangsues dans un bocal, six poissons rouges dans un autre bocal, vingt-cinq devants de cheminée intitulés galerie de tableaux^ un nègre albinos et sa femelle, que sais-je? C'était idiot. Tu te rappelles le grand Barnum apportant chez toi l'avorton Tom Pouce dans le creux de sa large main gantéCi et te débitant sa réclame avec des airs de
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parfait gentilhomme. J'aurais voulu revoir ce fantastique personnage dans son milieu ; mais peut-ôtre qu'ayant épuisé tout ce que Ton peut montrer pour de l'argent et réduit aux platitudes de son musée actuel, il ne se montre plus lui-môme que dans les grands jours et pour des sommes considérables, — Nous revenons coucher k bord.
28 juillet. — Le dimanche puritain est observé ici dans toute son horreur de débauche ou de fainéantise. Tout est fermé ; on ne voit que gens stupéfiés ou ivres-morts dès le matin, gisant dans les coins ou sur les marches des bar-rooms (ce sont des cabarets-tavernes où on s'enivre d'ale ou de whisky). Aux fenêtres et aux rampes des balcons, l'œil se délecte à contempler des rangées de semelles de bottes. Je savais déjà, par les récits de voyageurs nos amis, que c'était l'indispensable ornement des maisons américaines dans les jours de fête. J'ai pu constater qu'on ne nous avait pas surfait la réalité : avoir les pieds plus haut que la tête et faire prendre l'air autant que possible à la partie du corps que l'usage européen commande de poser modestement sur un siège, voilà, à n'en pas douter, la grande volupté et le dernier bon goût dans le Nouveau-Monde. J'ai demandé si les femmes avaient adopté cette coutume; on m'a répondu : Non, du ton paisible dont on ra^eût dit: Elles n'ont pas de semelles de bottes.
Le prince, accompagné du baron Mercier, ministre de France à Washington, et de M. de Montliolon, consul de France à New-York, traverse ITludson sur une de ces maisons flottantes dont je te parlais hier. Tout est péle-môle dans cette énorme carcasse, passagers de tout sexe et de tout âge, chiens, chevaux, voitures et colis. C'est très démo* cratique. Ah I oui, mais les nègres sont à part, en bas, et comme cachés à la vue des personnes et des animaux. Nous mettons pied à terre, et à travers un charmant pays semé de cottages et de jardins, puis de bois verts et touffus, nous arrivons au camp.
Au milieu du vaste carrefour d'une forêt d'érables et de chênes qui découpent leurs grosses masses rondes sur un ciel orageux, des centaines de tentes de coton blanc s'alignent sur l'herbe brûlée par le piétinement des recrues. On ne fait aucune difficulté de nous laisser entrer malgré l'incognito du prince. Tous ces hoomies, qui couchés, qui jouant ou lisant le journal, qui ne faisant rien, sont vêtus, les uns de chemises de laine grise et de pantalons bleus retenus par des bretelles, les autres d'une vareuse ou d'un paletot, et coiffés de chapeaux de paille ou de képis de toiles. Je cherchais les soldats de la fameuse brigade excelsior qu'on m'avait annoncés, je les avais sous les yeux. Quelques zouaves américains viennent à passer. L'un d'ebx, grand diable bâti pour porter lu
cuirasse et le casque, mais affublé du jupon rouge et coiffé d'un turban de bal masqué, se riétache du groupe* Il a reconnu le prince et vient droit à lui. Il a servi sous ses ordres au camp dllelfaut, et parait étonné qu'on ne se souvienne pas de sa personne. Ils répondent d'une manière évasive aux questions qu'on leur adresse sur leurs services passés et sur les circonstances qui les ont amenés en Amérique. On dirait fort que cette compagnie est composée de Français qui n'ont pas tous servi et de Canadiens qui n'ont pas servi du tout. Gela ne tàii rien, si le cœur y est, mais la discipline? — Oh ! la discipline, disait l'un d'eux, ancien douanier français, comment voulez-vous? Voilà les Canadiens, qu'on nomme sergents et caporaux parce qu'ils savent parler anglais, et c'est bien vexant pour nous, qui n'entendons pas un mot des commandements dans leur chienne de langue ! — Un autre, à la mine patibulaire, répond à propos de la solde : « Tant qu'aux promesses, ça va bien : soixante francs par mois, sans compter la nourriture et l'habillement, ça paraissait assez gentil ; mais depuis qu'on est au camp, on n'a pas encore vu la couleur des dollars. Oii nous a habillés d'une paire de guêtres et d'une paire de bretelles, et la nourriture est bonne pour ceux qui aiment la glace, le journal et la chique ; mais moi, ça ne me convient guère. Je me suis engagé pour trois mois,
j'en ai encore pour six semaines, et après ça, du diable si on m'y repince 1 » L'incognito du prince était trahi. Les officiers supérieurs sont venus lui faire les honneurs du camp. Moi, j'étais assez curieux des dires du soldat. J'enattraj^eun, encore un Français, qui me parle ainsi : a II n'y a pas ici un Américain sur dix soldats, tous Allemands, Irlandais, Suisses, Hongrois, Italiens, quelques Français et Canadiens. Voyez-vous, l'homme^ qui n'a plus de travail aime encore mieux s'engage^ dans l'armée de l'Union que de crever de faim. On mange au moins un peu de pain^ mais on n'est pas forcé de se faire tuer pour des gens qui aiment mieux rester dans leurs boutiques que d'aller arranger eux-mêmes leurs affaires de coton à coups de fusil. Et puis il faut voir comme on est commandé ! Un notaire, un coiffeur, un apothicaire lève une compagnie ou un bataillon qu'il intitule régiment, et il s'en fait nommer colonel ou capitaine. On vous promet des alouettes toutes rôties, avec sauce à la victoire ; mais ^u premier coup de clarinette (fusil), notre colonel le notaire ou notre capitaine le perruquier, qui savait peut-être bien se servir de la plume ou du fer à papillotes, mais qui ne connaît pas Jeannette (le sabre), décampe, emporté par la peur pendant douze lieues, avec des soldats de quinze jours. Voyez-vous, voilà ce qui s'est passé à Bull VRun. Je suis nommé
caporal, parce que je sais quinze mots d'anglais. Je mets l'autre jour un soldat américain eh faction, il m'en demande la raison^ Que voulez-vous que je fasse de soldats qui veulent l'explication d'en avant marche ? Chacun ici veut bien commander, mais personne ne veut obéir, et c'est comme ça, voyezvous, du plus petit au plus grand. » J'avoue que je restai abasourdi de. ces révélations. Je ne m'attendais pas à tfouyer une armée de volontaires si volontaires.
Après avoir vu quelques pelotons manœuvrer assez mal, nous revenons au yacht, et ce soir je parcours la ville. Tous les édifices publics illuminés; la population en fête par les rues; d'énormes chars couverts de lauriers et de jeunes filles enrubannées et fleuries, qui agitent des drapeaux à la lueur des torches ; la corporation des pompiers de New-York avec les pompes éclairées de lanternes aux couleurs de l'Union, rouge, blanc, bleu; la milice sous les armes, musique en tête ; les femmes et les enfants grouillant et piétinant dans la boue sur la grève de La Batterie ; les hommes jouant des coudes; les musiciens se faisant place avec leut's trombones et leurs ophicléides; les tavernes pleines de buveurs! Que diable va-t-il se passer? — Où sont-ils.^^ Est-ce qu'ils arrivent? — Qui? quoi? Est-ce une v»ctoire remportée, une revanche de Bull's-Run? — Non, les
voici, hourra I Vivent les volontaires du sixième régiment! — C'est la rentrée des vaincus du Potomacl
Étrange en vérité! Une ovation à ces pauvres fuyards ! Est-ce une rouerie patriotique pour relever le sentiment national, ou une rouerie financière pour remplacer les dollars par un triomphe de vanité? Ce n'est ni l'un ni l'autre, car tout le monde s'en mêle. C'est un sentiment de forfanterie naïve qui prouve que la patrie n'est pas en danger, car dans les mauvais jours les vaincus ont tort. C'est un boxeur qui a reçu un bon coup, et qui dit en souriant que ce n'est rien. A merveille ! mais à présent, mes chers Américains, il faudra vaincre, et pour vaincre il faudra de vrais soldats et de vrais dollars. — On rentre à bord à dix heures.
29 juillet. — Le temps est toujours à l'orage, il fait chaud ; mais il me semble que le climat est le môme que celui du midi de la France. Je vais seul à terre. On a si bien observé le dimanche que la police a laissé depuis hier jusqu'à ce matin assez tard un cheval mort au milieu de Broadway; mais un spectacle bien autrement révoltant est celui d'un corps humain retenu par une corde passée au cou à un piquet du rivage tout près de l'embarcadère, et il est là aussi depuis hier matin, la tête seule hors de l'eau. Sauve-t-on ici les gens qui se noient le dimanche? Ce n'est peut-être pas l'usage ! Quoi qu'il
en' soit, des enfants pèchent à la ligne autour du misérable corps et rient de cette face livide que quelques-uns prennent pour but de leur adresse en lui lançant des cailloux. Quand le projectile rebondit sur le crÀne chauve, ce sont des explosions de rires. Je m'éloigne indigné, le cœur mal ouvert, je le confesse, aux attraits de T Amérique. A deux pas de là, sur la grève de La Batterie, une autre scène me contriste encore. C'est un groupe d' Allemand^, pauvres cultivateurs fraîchement débarqués, qui ont établi là leur campement misérable. A milieu des malles éparses et des outils de travail, espoir de la famille, les femmes préparent la cantine, tout en donnant le sein à des enfants demi-nus ; d'autres ont lavé le linge qu'elles étendent sur des perches. Ces émigrants, alléchés par l'appât des fameuses con* cessions et des richesses de la réclame américaine, commencent là le dur apprentissage de la réalité qui les attend. Des spéculateurs qui les ont flairés, sont déjà là aussi, et leur demandent de l'argent* Us ne peuvent offrir que leur travail ; on s'éloigne d'eux en haussant les épaules. Ils attendent, avec la résignation du paysan, que la fortune arrive. On sait ce que sont les terres accordées par certaines compagnies à ces malheureux, au prix de quels durs voyages, de quelles maladies dans des climats Insalubres et de quelles années de labeur et de mi-
sère ils achètent le droit de devenir citoyens de la riche Amérique. Nous avons eu là-dessus, tu t'en souviens, des renseignements bien certains et bien tristes.
. Autant la ville était morne et comme écrasée hier matin par la joie du dimanche, autant le lundi lui a rendu aujourd'hui de fiévreuse activité. C'est un vaet-vient inoui. Les files d'omnibus se croisent dans tous les sens. Disons en passant que les choses d'utilité publique ne sont pas ici l'objet des petites filouteries dont on est forcé de se préserver chez nous. Si les piques-poches sont partout, et dans les omnibus comme ailleurs, la population, — les piquepoches y compris, -* paie consciencieusement le prix de la course au cocher de l'omnrbus. 11 serait assez facile de le tromper, car il est l'unique surveillant et l'unique caissier de son véhicule. Une petite ouverture correspondant de l'intérieur de la voiture à la poche de son paletot reçoit le prix convenu, et il n'arrive jamais, dit-on, qu'il ait à quereller ou à sévir. Ces omnibus sont toujours au grand complet sans que rien vous en avertisse. Ils ont douze places, mais On s'y entasse vingt-;:inq en s'asseyant, hommes et femmes, sur les genoux les uns des autres. Ceci me paraît plus démocratique que décent. Je ne circule en omnibus que pour descendre
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n'importe où et marcher au hasard. Je ra*arrôte devant une tente pavoisée d'ornements belliqueux. Un charlatan en habit noir débite avec accompagnement de grosse caisse et de trompette un boniment mêlé de pantomime. La foule sIb presse autour de lui pour acheter : quoi ? rien ! C'est lui qui achète, tu ne devinerais pas quelle denrée : Des hommes I C'est un recruteur, c'est-àdire un gentleman qui tient bureau d'enrôlements. — Dépêchez-vous^ il n'y a plus que vingt places! Voyez comme f habille mes soldats! — Et il montre deux gaillards déguisés en zouaves de fantaisie qui lui servent d'enseigne. — Nourris, blanchis, vêtus y chaussés, coiffés j et douze dollars pour les
'menus plaisirs ! — On entre, on s'enrôle et on part sur l'heure, par bandes, drapeaux en tête et tambour battant. Le singulier pays ! Si parmi tous ces chercheurs d'aventures qui ne songent qu'aux dollars,' ou parmi ces pauvres diables qui se contenteront
' d^ôtre habillés et nourris tant bien que mal durant trois mois, il y a quelques vrais patriotes, quelle solidité de foi et de dévouement ont-ils donc dans le ventre pour que ces réclames et ces formes ridicules de l'enthousiasme ne les rebutent pas I C'est la caricature de nos anciens enrôlement volontaires si sérieux et si pittoresques^ Les noms des divers corps nouvellement formés
sont affichés partout, et plusieurs sont accompagnés d'images pour tenter les amateurs de costumes militaires. C'est un pot-pourri de toutes les armes européennes et de toutes les fantaisies locales : tirailleurs allemands, volontaires anglais, riffles écossais, régiment de Garibaldi, bersagliers, cavalerie suisse, artillerie irlandaise, gardes-Lafayelte, chasseurs des États-Unis, flanqueurs, ingénieurs, gardes-du-corps, etc. ; mais le corps par excellence est toujours celui des zouaves. Tout est à la zouave ici, les modes des femmes, les^ enfants, les guêtres, les bonbons, les culottes, la soupe ; c'est une rage. Quand aux réclames placardées, elles dépassent tout*: envoie! une: t Attention! Attention!! Attention!!!
— Connaissez-vous un plus beau régiment que les zouaves de ***?
— Non!
— Connaissez-vous un régiment mieux commandé que les zouaves de ***?
— Non ! non !
— Connaissez-vous un régiment plus terrible que l«?5 zouaves de ***?
— Non I non ! non !
— Voulez-vous venger la patrie ?
— Oui !'
— Voulez-vous gagner douze dollars par mois?
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— Oui 1 oui !
— Enrôlez-voos donc dans les zouaves de ***!!!
— Oui ! oui 1 oui !
Et le tout finit par Tappel aux armes ! en lettres de trois pieds de haut avec quinze points d'exclamation.
Il faut que je te dise en peu de mots quelle est Torganisation militaire normale des États-Unis. Vannée régulièrey qui appartient au gouvernement, se compose de quinze à seize mille hommes^ disse* minés dans les divers États et servant surtout de protection aux cultivateurs contre les invasions indiennes des frontières. La milice est organisée comme notre garde nationale, mais sur des bases plus po* pulaires, et beaucoup plus considérable. Cette milice est habillée comme elle l'entend : le gouvernement ne lui fournit que les armes ; mais une milice bourgeoise américaine est loin de cet esprit belli* queux qui, chez nous, en cas d'invasion, se montrerait aussi ardent que dans les dissensions civiles. C'est pourquoi on a imaginé les enrôlements volon** taires à prix d'or : mauvaise décision du congrès, je crois. On dit que le président voulait organiser régulièrement l'armée par le recrutement ; mais était-ce possible dans ce pays, qui a perdu, dans les loisirs de la paix, toute idée de la discipline nécessaire en temps de guerre ? Il faudra pourtant bien en venir là, si la guerre continue. Qne faire avec ce
ramassis de mercenaires dont une bonne partie a^ait d'ailleurs fourni son terme d'enrôlement au moment où la guerre a éclaté? Le congrès a voté, comme tu sais, la somme fabuleuse de cinq cent millions de dollars pour lever l'armée tout aussi fabuleuse de cinq cent mille volontaires. On ne sauve pas une soéiété avec des hâbleries déjà percées à jour. Quelle sera l'issue de cette lutte si mal entamée? Ce que j'en sais, c'est ce que tu en sais toi-même ;. c'est ce qu'on peut prédire sans être sorcier politique. La guerre, par son essence même, va, si elle continue, tuer l'esclavage dans le sud et la liberté dans le nord, du moins la liberté individuelle, si chère aux unionistes. On n'est pas bon et vrai militaire sans faire un abandon complet de sa volonté, de même qu'on ne peut plus entretenir et commander des esclaves quand on est forcé d'en faire des soldats. Le soldat, en abandonnant sa volonté personnelle, a en lui du moins la volonté d'obéir, grande et belle chose qui conserve et souvent exalte sa qualité d'homme. L'esclave devra donc être élevé à la dignité d'homme le jour où on aura besoin de lui pour un autre travail que celui de bête de somme. Ceci me parait inévitable, et pour le reste qui vivra verra.
Dîner fort modeste à la Maiion-Dorée^ cinq personnes, soixante francs par tête. Tout est ici dans
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cette proportion. IJp dollar se dépense comnie un franc chez nous : une coupe de cheveux, un dollar ; une course en voiture, un dollar. Il est vrai que les choses d'utiliié directe sont à bas prix : Vomnibus, si longue que soit la course, trois sous.
. Ce soir Torage crève, et il pleut comme en Afrique. 30 juillet. — Je passe ma journée à flâner dans la ville et dans les magasins. Nous allons demain dans le sud, et il s'agit de se remonter en linge, en pantalons blancs, gilets et cravates blanches. En avant les doUai's! Je dépense deux cents francs, et j'en ai bien pour cinquante, tant la marchandise est mauvaise, trompeuse, collée au lieu d'être cousue. Ces magasins d'habillements sont ce qu'on appelle chez nous des bazars : on y trouve de tout, des armes, des pincettes, des malles, des tentes , des casseroles, etc.
Philadelphie, 31 juillet.
Ce matin, le prince et la princesse quittent le yacht. La princesse, accompagnée de la duchesse d'Abrantès, du commandant Dubuisson, faisant service d'aide de camp, et de l'enseigne Brunet, officier d'ordonnance, va s'installer à l'hôtel New-York. Le prince, accompagné de ses aides de camp, les colonels terri et Ragon , du baron Mercier, du comm.indant Bonfils et de moi, part pour Washington à six heures du soir.
Du steamboat qui nous fait passer THudson, nous prenons le chemin de fer. Ce train emmène un bataillon composé de zouaves, de garibaldiens, de chasseurs de Vincennes et de dragons, tous plus ou moins vêtus. Ce qui constitue le volontaire, c'est le képi et le fusil ; il n'est guère question d'autre chose. A chaque station , les populations manifestent leur enthousiasme par des hourras qui se répètent et se prolongent dans la campagne; femmes, enfants agitent des mouchoirs et de petits drapeaux. Nos volontaires répondent par des cris frénétiques^ Si ces gens-là apprennent à se battre aussi bien qu'ib savent crier, ça ira mieux.
Le soleil se couche au milieu des éclairs et du tonnerre. Nous traversons la Delaware dans Tobscurité. Des bataillons de lucioles scintillent comme des étincelles dans le feuillage des grands bois sombres, le long des prairies humides. Nous arrivons à Philadelphie par une pluie battante, et on descend à l'hôtel Lapierre,
Après souper, le colonel Ragon nous raconte avec simplicité, modestie et clarté des épisodes de la prise de Malakof, où il a joué un rôle important. Le prince, qui malheureusement n'a guère le temps de causer, nous a parlé non de l'Amérique, qu'il voit comme nous pour la première fois, mais mr l'Amérique au point de vue des idées. II a, loa foi, bien
parlé, et j'avais besoin qu'il me remontât le moral, car, tu le vois, ce qui jusqu'ici m*a frappé n'est pas enchanteur.
Me voilà pour la première fois dans un gîte américain, puisque nous avons toujours couché à bord. Un lit de six pieds carrés au fond d'une alcôve sans rideaux; une grande chambre, du plafond très élevé de laquelle descend beaucoup trop peu un bec de gaz qui vous crève les yeux et incendie l'atmosphère déjà brûlante, — trente-trois degrés; — deux fauteuils à bascule, dits à l'américaine, montés sur un croissant qui vous casse les jambes, et qui ne ser* vent absolument qu'au plaisir de Tescarpolette, car un habit même ne peut y rester sans être emporté au diable dans le balancement élastique de ce meuble extravagant; une grande croisée à guillotine, qu'il faut laisser ouverte sous peine d'étouffer : voilà le comfortable américain , car 'nous avons certes les plus belles chambres de l'établissement. J'entreprends d'éteindre l'insupportable bec de gaz trop haut perché pour que mon bras l'atteigne. Me voistu essayant de grimper sur les fauteuils à bascule? Après des entreprises insensées et une foule de poses d'un pittoresque mal récompensé, je crois avoir trouvé un moyen admirable : j'attaque la clé du conduit de gaz avec le bout de ma canne, mais la clc ne tourne pas. On est condamné au gaz à perpétuité,
tant pis pour ceux qui ne Taiment pas. Mais voici bien une autre affaire ! Des régiments de gros insectes noirs prennent leurs ébats jusque sur mon lit. Enchanté d'abord et comptant sur une rencontre entomologique intéressante, je me mets en chasse à travers la chambre, et je réussis à en saisir un. C'est tout simplement une blatte {b, americana) fort înoffensive, mais d'une odeur fétide. H faut bien se coucher. Le gaz chauffe, les blattes folâtrent, et je dors comme je peux.
1*' août. — Si on dort mal dans ces comfortables hôtels américains, en revanche on n'est pas servi (lu tout. Chaque garçon a sa consigne, et pour rien au monde ne vous rendrait, en dehors de là, le moindre service. A qui s'adresser pour faire brosser ses habits et cirer ses chaussures? Je croyais qu'on me répondrait au moins qu'on brossait et nettoyait soi-même. Point, il n'y a dans l'établissement ni brosse ni cirage à l'usage des voyageurs. En voyage, les Américains sont dispensés de toute propreté. Ceci m'explique pourquoi tous ceux que j'ai approchés hier sentaient si mauvais. Pourtant la liberté individuelle m'autorise à une emplette de brosses, et c'est ce que je me hâte de faire.
Déjeuner à l'américaine, thé et eau glacée. Je commence à ne pas aimer les coutumes de ce pays; au moins si l'eau était à discrétion par cette chaleur l
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mais elle n'est jamais placée sur la table, et quand OQ en demande au delà de la ration, il faut attendre qu'on en fasse.
Nous visitons rétablissement pénitencier, c'est un massif de pierres de dix mètres d'élévation et de deux cents sur chaque face. Au milieu de cette forteresse crénelée, un bâtiment intérieur renferme les prisons. Les cellules donnent sur de longs corridors par une double porté, l'une en bois massif, l'autre en fer. Une porte semblable communique avec un petit carré de terre d'une étendue pareille à celle de la cellule où, entre quatre hautes murailles, poussent tristement quelques pieds de laitue ou de capucine, un liseron ou une touffe de chiendent, délices du prisonnier! Le prince est entré dans la geôle de quelques-uns de ces malheureux, chez un entre autres, ouvrier menuisier, qui était là depuis dix ans pour avoir tué l'amant de sa femme. Bien que le médecin de l'établissement nous eût as^ré qu'ils étaient rarement n.alades, tous avaient les yeux brillants de la fièvre ou de la folie, et la pâleur livide des plantes privées d'air et de soleil.
On va voir ensuite l'établissement de charité de Stephen-Gerard, très bien tenu et très bon en théorie. On y élève des enfants dans une complète liberté religieuse et intellectuelle. Us apprennent le métier qui leur platt, ne sont astreints à aucun culte parti-
culier; mais un des professeurs, qui m'a paru un homme distingué, me dit que le résultat n'est pas toujours satisfaisant. Quelques-uns, les mieux doués, acquièrent dans cette liberté d*esprit des connaissances et des qualités morales. La plupart, ne mon* trant rien de spécial et ne faisant choix d'aucune croyance, sont complètement dépaysés dans la société et manquent parfois de la vraie notion du bien et du mal. Ainsi Ton peut commencer la vie dans cette institution par l'indépendance illimitée de l'esprit et de la conscience, en abuser dès les premiers pas dans le monde , et aller misérablement finir ses jours ici près, dans la prison cellulaire, où la liberté ne s'étend même plus jusqu'à respirer l'air du ciel. Nous grimpons sur les terrasses ou plutôt sur les toits de l'établissement Stephen-Gerard pour jouir de la vue. Entre la Delaware et la Schuylkill s'étend la ville aux vastes rues, de cent pieds de large, bordées de belles maisons et de trottoirs en brique. Philadelphie, avec ses jardins et ses bouquets de verdure en pleine cité, est beaucoup plus agréable que le massif compacte de New-York. Les promenades sont charmantes, les rives de la Schuylkill très pittoresques; de beaux arbres, de riches prairies. Des roches micacées sortent des herbages et se dessinent en formes accentuées sur les pentes; parfois elles descendent et se plongent jusque dans les eaux.
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Après avoir vu les machines hydrauliques {toatertvorks) qui fournisseut Teau à la villa- nous prenons un petil bateau à vapeur qui remonte le cours de la rivière, et on aborde dans les prairies. La nature est charmante, le terrain est tellement pailleté de mica qu'il fait l'illusion d'un sable baigné de rosée. De grands papillons, que je n'ai encore jamais vus que desséchés dans les collections d'exotiques, fendent l'air avec rapidité. Ce sont des danaïdes archippe. De belles libellules, aux ailes diaprées de bleu en sens inverse de celles de nos climats, chassent des mou* ches d'or sur les roseaux. Des sauterelles aux ailes de dessous orange bordées de noir sautent et s'enlé*vent des buissons à chaque pas de ma promenade.
Nous entrons dans un enclos champêtre où, sur la pelouse ombragée de grands arbres, des ouvriers exécutent comme des forcenés une espèce de contredanse gigottée au son des violons; mais Torage gronde, et une pluie effrénée chasse les danseurs comme dans une scène de théâtre. Nous remontons en steamboat au milieu des jeunes misses couvertes de fleurs et de pluie.
Je te parle toujours des jeunes misses, et jamais des femmes mariées; c'est qu'ici, comme en Angleterre, les dames sortent peu. En revanche la vie des jeunes filles me semble une vie de Cocagne. On les voit partout) épaules et bras nus, parées, fleuries par tous
les temps, cherchant tous les moyens de locomotion et tous les prétextes de promenade. Moins bruyantes que celles d'Halifax, elles sont aussi plus gracieuses et généralement jolies, mais sans type accusant une race quelconque. C'est ici la race mélangée, le style humain composite dans tout son caprice.
Nous rentrons à Philadelphie, mais nous n'y avons pQs fait trois pas qu'il faut s'arrêter devant un corps d'armée tout entier, musique en tête et drapeaux au vent. Les régiments défilant par compagnies nous donnent le spectacle en grand de leurs allures débraillées : des chapeaux gris à bords retroussés, des bonnets de liberté à glands d'or, des képis à plumes, des bonnets de calicot rouge comme ceux des geôliers de mélodrame, des bancals de cavalerie en sautoir sur des vareuses, der, vestes, de simples chemises de laine de toutes couleurs, des fusils, des revolvers rouilles, des baïonnettes tordues, des sacs en cuir noir avec un numéro blanc plus grand que le sac même, de grands cheveux avec des barbes taillées à la Yankee, c'est-Ji-dire toute la barbe et pas de moustaches, des favoris en côtelettes avec des cheveux en tire-bouchon, des moustaches en brosse ou un bouquet de crin au menton, des enfants de quatorze ans avec des hommes à tête grise; il y en a pour tous les goûts. Si c'étaient des r>ançais ou des Italiens, ils trouveraient moyen d'avoir de la
tournure dans celte fantaisie; mais ici il n'en faut pas chercher. Ni le type ni l*inslinct ne se prête au pittoresque. Ce soir, pendant que je t'écris à la clarté de mon beC de gaz, les blattes recommencent leurs folies dans ma chambre.
2 août. — Visite à Thôtel des monnaies et au musée monétaire. Après déjeuner, on se remet en roule pour Washington dans un compartiment réservé. Le railway traverse des prairies touffues entourées de barrières ou de haies, et parsemées de grands chênes qui rompent les lignes plates de l'horizon. Cela ressemble assez aux parties fraîches du Berri ; plus loin, je vois des champs de maïs dont les tiges ont quelque chose comme quinze pieds de haut.
Nous entrons dans la région boisée de la Pensylvanie, et je salue dans mon cœur la forêt primitive tant rêvée :
Dieux ! que ne suis-je assis à l'ombre des forêts!
OU plutôt que ne suis-je à pied ! car on passe comme la foudre, et les grands arbres morts.de vieillesse tendent vers nous leurs longs bras, qui se mettent à frissonner, comme surpris et ranimés par le souffle de la vapeur, ce monstre qui pénètre dans tous les sanctuaires, et qui ne respecte pas môme le solennel repos de la décrépitude. De chaque côté du chemin de fer, on a abattu et abandonné ^r place ces grands
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squelettes qui pourrissent au milieu de la vie renouvelée et comme effrénée des herbes et des Sears, des graminées superbes, des ombellifères, des morandias charmantes, des soucis énormes, des asters et des sauges. Voilà tout ce que je peux distinguer et reconnaître au train dont nous allons. Mais je vois voltiger des nuées de papillons et d'abeilles, des oiseaux rouges, jaunes, noirs, gris, bleus, qui se poursuivent dans, le fourré sans paraître se soucier beaucoup de notre passage. Un gros quadrupède roux s'enfuit sous bois en gardant l'anonyme. Dans les marécages luxuriants de fleurs, je distingue des lis couleur de feu et des arums blancs magnifiques. Ah I quel crève-cœur de ne pouvoir descendre I Mais on s'arrêtera bien quelque part I
Je me distrais d'ailleurs de mes regrets par le spectacle des surprenantes vicissitudes que subit le wagon qui nous porte. Après avoir longé la Delàware, rivière illustrée parCooper, mais dont les Indiens ont disparu depuis longtemps, nous arrivons devant la Susquebannab, autre fleuve indien, si large en cet endroit qu'aucun pont n'a pu s'y établir; mais, sans quitter la voie ferrée, nous voici pourtant sur l'eau au moyen d'un monstrueux bac (/erry-boat)^ qui transporte à la fois notre train et deux autres sur la rive du Mary land. Nous reprenons notre course rapide à peine interrompue, et nous traversons de
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nouvelles forêts, peuplées des campements et postes militaires de Tannée de l'Union. A Baltimore, voilà qu'on abandonne notre wagon tout seul sur la voie,, tandis que le train file sur Harrisburg. Quatre forts chevaux sont attelés, je ne sais comment, et nous devenons ommiu^ roulant dans les rues de Baltimore, après quoi on nous rattache à un nouveau convoi, et, secoués, ballottés comme en brouette, sur les rails édentés ou déjetés, nous arrivons à Washmgton à cinq heures du soir.
Je ne t^ai rien dit de Baltimore : c'est que nous avons passé vite. J'ai vu des maisons blanches, des esclaves noirs, et des soldats occupés à maintenir la fidélité des habitants à la cause de Tunion, car le Maryland, bien que séparé des États du sud par sa position géographique et par le fait des circonstances actuelles, est encore un des États à esclaves dont la position est complexe eX perplexe. U faut aussi qu'avant, de te &ii:e entrer dans Washington, je te dise une particularité du voyage : c'est que, tout le long du chemin et dans tous les villages qu'on traverse, de même que dans tous les postes militaires de la forêt, une volée de journaux, de brochures et de lettres partait du convoi avec avertissement d~' kurrasl La population ou les soldats se jetaient sur ces papiers, épars dans les broussailles, dans l'eau ou sur la voie, avec la rage vde gens affamés de nouvelles. J'ignore
encore si c'est le service delà poste qui se fait ainsi, ou si c'est un acte d'obligeance fraternelle et patriotique. C'était cela au moins de la pari de quelques voyageurs que j'ai vus distribuer ainsi les nouvelles en plein vent.
Ce qui me frappe partout, c'est la soif de journaux qui caractérise rAméricain. Ce moment d'agitation politique ne rend pas le fait exceptionnel , à ce qu'on m'assure. Le journal et la chique, voilà le panem et circenses de l'unioniste, car tu ^sauras qu'ici on ne consomme le tabac qu'à l'état de boulette continuellement sucée, et dont le résultat est lancé à la volée n'importe sur qui et sur quoi.
A Washington , le convoi s'arrête en pleine campagne. Je demande si la ville est encore loin. Il parait que nous y sommes. De grands chemins de sable dont les berges herbues sont broutées par des vaches, des moutons et des oies, des chaumières entourées de jardins à palissades, de grands lopins de terre nus et arides , c'est la capitale des Étals- Unis. Le prince va demeurer avec Ferri chez M. Mercier à Georgetown. M. de Geoffroy, premier secrétaire de la légation, donne l'hospitalité au commandant Bonfils, au colonel Ragon et à moi. A mesure que nous avançons, les enclos se resserreul, les maisons se rapprochent et arrivent à former des rues; mais sauf une place avec quelques boutiques,
place à laquelle aboutit une croix de percées tlroiles et larges , la ville est une réunion très agréable et très fraîche de maisons de campagne. Les rues sont désignées, ici, comme à New-York et Philadelphie, par des lettres et des numéros, ce qui est simple, mais peu commode, à mon sens, pour la mémoire. Beaucoup de tavernes, mais pas de cafés, encore comme à New-York. Les chemins de la ville, car ce ne sont pas des rues comme nous les concevons, sont remplis de soldats qui campent au hasard et vivent ici comme en pays conquis. Outrés de n*ôtre pas payés, il n'est pas rare, nous dit-on, de les voir demander l'aumône avec un revolver à la main. Les femmes, si respectées des Américains, ne se hasardent guère parmi ce ramassis de mercenaires de toutes nations. Aussi n'en ai-je pas aperçu du tout. Nous descendons de voiture à la légation, devant un grand square planté d'arbres, assez près du Capitôle et de la Maison-Blanche, résidence du président. Tu connais aussi bien que moi, par les gravures, ces monuments modernes réguliers dont il n'y a rien à dire en bien ou en mal, et dont, ici comme à New- York et à Philadelphie, le principal caractère est de n'en avoir aucun. Nous allons rejoindre le prince, qui dîne chez M. Mercier. Jolie maison de campagne, beau jardin avec une vue délicieuse qui s'étend jusqu'aux collines couvertes de tentes. Ce ftOAi les avant-
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pQsies.de Tannée da nord ou de l'union, c'est tout un. L'armée du sud ou des sécessionistes, ou des rebelles, comme on dit ici, n'est qu'à une distance de quarante kilomètres, de l'autre côté du Potomac. Le baron Mercier, homme parfaitement aimable, nous sert à la française un dîner très français.
Washington, 3 août.
Trente-cinq degrés de chaleur nuit et jour. Cette température molle et soutenue, avec accompagne* ment de moustiques, m'a fait sauter hors du lit, tout criblé de blessures. J'avale un grand verre d'eau tiède, vu que toute la glace a fondu pendant la nuit, et je mets le nez à la fenêtre en môme temps que l'aurore mettait le sien sur l'horizon. Les becs de gaz, qui semblent être en plein champ, brillent encore, mais bientôt ils luttent d'un air maussade contre les ^ rayons roses du soleil levant. De l'autre côté du
W jardin, je vois un troupeau de porcs qui se promène
déjà librement dans la rue. Un nègre que je crois distributeur de journaux frappe à une lenôlre. Une négresse ouvre, une conversation très animée et très mouvementée s'engage et se termine par un gros baiser matinal échangé entre les deux moricauds.
Sur les fleurs d'un grand mimosa qui monte jusque dans ma fenêtre au second étage, un oiseau-mouche fait la chasse aux petits insectes encore endormis. Il
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'plonge dans les corolles son petH bec pointu et recourbé comme la trompe d'un papillon. Au bruit d'une porte ouverte au rez-de-chaussée, le charmant oiseau, que je voyais pour la première fois en liberté, disparaît comme une étincelle. Je descends vite au jardin pour tâcher de le revoir, et j'en trouve quatre qui chassaient autour d'un hibiscus à fleurs roses. Ces ravissantes petites botes aux reflets d'or et d'é^ meraude se soutenaient immobiles dans l'air "par le battement précipité de leurs ailes, comme font len papillons- sphinx. Ils sont si peu farouches que ma présence ne les dérangeait pas de leurs occupations, et quel'un d'euxestvenuvoltigerautour de monnez»
Il faut s'arracher à cette aimable sodété pour mettre , dès le matin , la cravate blanche el l'habit noir. Le prince va rendre visite à M« lincolD, président de la république.
La première réception à la Maison-Blanche est faite par M. Seward, le secrétaire d'état, qui^ velu d'un paletot de coutil jauBe, coiffé d'un chapeau de paille à bords plats, ressemble, mais au premier abord seulement, à un bon petit propriétaire de campagne. M. Seward est un esprit très élevé, qui au congrès est la personnification du parti répuWcain. Ses idées l'ont toujours porté à combattre courageur* sèment la majorité esclavagiste du congrès. Aussi le brûle-t-on en effigie dans le sud, ce qui lui fait bon*
jicur. Tu sais aussi qu*ii semblait devoir arriver à la présidence, lorsque le mouvement électoral y a porté M. Lincoln d'une manière assez inattendue. Au reste, l'esprit du gouvernement n'en a pas trop soufiert, puisque cet homme de mérite y a conservé une grande prépondérance, et que les esclavagistes traitent ledit gouvernement départi Seward. Si tu veux te représenter M. Seward, rappelle -toi la tête d'Hector Berlioz, un profil romain d'une grande énergie contenue dans une grande finesse. .
Après quelques minutes d'attente, une petite porte s'ouvre et donne accès à un très grand monsieur, six pieds de haut, maigre, tout de noir habillé, et tenant dans ses grandes mains velues une paire de gants blancs qui n'a jamais été mise et ne pourra jamais l'être; le nez long, la bouche grande, l'œil petit et doux, les joues creuses, la barbe taillée à l'américaine, mode qui donnerait l'air vulgaire à Jupiter luimôme, un toupet de longs cheveux relevé sur le front et retombant en saule pleureur, une bonne physionomie non dépourvue de finesse, tel est Vkonnête Abraham. C'est le surnom donné au président Lincoln.
Tu connais son histoire. Petit-fils d'un des premiers pionniers de l'Illinois qui fut tué par les Indiens, fils de pionnier et .pionnier lui-môme, il reçut à l'école six mois d'instruction élémentaire, fut gar-
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deur de vaches, fendeur de bois ei oondaclcur de trains de bois sur le Mississipi, posear de #ttils et enfin journalier dans une ferme de Springfield, où il s'instruisit assez pour entrer commis dans un magasin. Il s'engagea ensuite comme milicien , fut élu capitaine et deux ans après représentant à la législature. Il était au congrès en 1846. En 1849, il se retira volontairement dans sa famille; mais le suffrage populaire vint Tarracher en 1859 à sa charrue pour l'opposer à M. Douglas, gui représentait l'esprit du sud. 11 fit avec succès des speaehes tout le long de nUinois, et l^mporta sur son adversaire. M. Sev^ard, dans un esprit de conciliation et de modestie dont les exemples ne sont pas rares dans la politique unioniste, reporta ses propres suCT^ages sur l'homme de l'ouest, l'honnête, le sage et obscur Abraham. H espérait, par le sacrifice de sa personnalité, détourner la rupture entre le sud et le nord; mais cela était écrit I
Tu sais encore que la nomination de M. Lincoln a été accueillie avec enthousiasn^e par les classes ouvrières, qui virent dans son origine rustique, dans sa probité comme dans sa modération, une garantie pour le travail et les travailleurs. Si je te rappelle tous les titres de M. Lincoln à l'estime publique, c'est pour que tu me permettes de rire un peu de sa ligure hétéroclite et de cette paire de gants blancs
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si étonnée de se tromer dans ses mains de fendenr debois:^
Il s'avance aveeune contenance gauche et timide, donne one poignée de main au prince et ensuite à chacun de nous, et s'efforce d'engager une conversation amicale, a En combien de jours étes-vous venu d'Europe? -^ Est-ce au fils de Lucien Bonaparte que j'ai rhonneur de parler? — Comment trouvez-vous l'Amérique ? -— U fait bien chaud I »
Évidemment le digne homme était plein de bienveillance ; mais, représentant de la liberté, il n'avait aucune liberté dans la parole et dans les manières. Ce n'était pas la difBculté de s'exprimer, puisqu'il a conquis sa popularité par le speachy et que le prince parle parfaitement l'anglais. J'aurais voulu voir un paysan rond, naïf, confiant et même un peu fier de sa situation de parvenu: Il avait l'air si ahuri (|ue j'en étais désappointé. J'avais envie de réclamer pour demander rapparition du bonhomme Richard.
On se sépare avec de nouvelles poignées de main. Nous suivons le prince au Gapifole. Le sénat est en séance. M. Seward, qui accompagne le prince, lui présente les hauts fonctionnaires de la machine politique, laquelle continue à faire crier son rouage dans la personne d'un orateur fort bruyant. Ce personnage, en paletot de coton jaune, le chapeau cloué sur la tête, ce qui ne me blesse pas, mais ce qui ne
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serajamdift pittoresque Unique nous ne changerons pas notre coiffure, hurle un discours, écouté avec le plus grand sang- froid, ou pour mieux dire pas écouté du tout. Ce père Duchêne me paraît fort en ôolère, mais ne distrait pas les autres sénateurs de leurs occupations. L'un est absorbé par la lecture de son journal, l'autre taille un petit morceau de bois blanc avec son canif, un troisième dort les jambes en Tair. Le président bâille. Chacun parle de sa place : il n'y a pas de tribune.
Ce soir, dîner che2 le président. Vy éprouve, sans mot dire, de très grandes surprises. D'abord surprise agréable, je me trouve à table auprès du sénateur Sumner, notre ancien compagnon de voyage en Suisse, et frère de celui avec qui tu es liée ; c'est aussi un homme aimable et distingué. En face de moi, le général Mac-Clellan, physionomie énergique et intelligente, manières simples et modestes, trentecinq ans ; c'est un élève éminent de l'école militaire de West-Point. Il a fait un voyage d*instruction militaire en Crimée pendant la guerre. Mais pourquoi me dit-on dans une oreille que sa manière de voir diffère de celle de presque toutes les personnes présentes? et dans l'autre oreille : C'est notre futur premier consul ? Il est donc question de tout changer? Je m'en doutais un peu. On ajoute : La partie est belle pour lui, s'il sait la jouer.
Je ne te donne pas une parole recueillie en pas^ sant comme un symptôme bien sérieux, mais je poursuis mon idée de l'autre jour; s'il faut que rAmérique soutienne et reconquière son unité au moyen de la guerre, adieu son système actuel de liberté ! Pressent-on déjà, dans les hautes régions de la politique, qu'une profonde atteinte portée à ses institutions va devenir inévitable? Mais la nation est là, qui fera peut-être sagement la paix à tout prix.
Un autre personnage de cette réunion était le lieutenant général Scott, grand et fort vieillard de soixante-quinze ans, vainqueur à la Vera-Cruz et à Mexico en 1847. On me demande si je ne trouve pas qu'il ressemble à Napoléon V^. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas découvrir en lui autre chose qu'un fort type anglais.
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Washington, 4 août ISGI.
Je t'ai quittée hier, ma chère mère, au beau milieu d'un dîner chez le président des États-Unis. J'ai fini la journée chez le ministre de Russie. Je ne te dirai rien encore des choses que j'ai entendu ap-
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précier et débattre. Le temps me manque, et je veux d^ailleurs me livrer à mes impressions personnelles avec toi. Pour aujourd'hui, je suis encore en plein feu d'artifice de mouvement et de nouveauté.
Nous visitons les lignes de défense dé Washington, les redoutes, ouvrages en terre gardés par des ca* nous dont quelques-uns sont de grosseur démesurée et par de grands abatis de bois. Je cherche en vain les citadelles-revolvers à pivot (tirant soixante coups de canon à la minute), dont on m'avait parlé à New- York. Ce n'était qu'un de ces projets vantés et prônés par la presse américaine comme s'ils étaient déjà mis à exécution depuis longtemps.
Nous traversons le Potomac sur le Long^Bridge^ pont de bois d'un kilomètre et demi, défendu par des ouvrages avancés dont Ragon tâche de m'apprendre les noms techniques; mais j'ai déjà tout brouillé dans ma cervelle. Nous entrons dans le camp du général Mac-Dowell. Une vingtaine de soldats puritains et leurs femmes, assis en rond, chan* tent en chœur des psaumes sous les grands arbres ; des tentes, des fourgons, des fusils en faisceaux, des sentinelles, des estafettes, des rondes d'officiers, des soldats qui se promènent ou préparent leLpot-bouille. Tout se fait sans rire, sans gaité; pas de chansons joyeuses ou de propos badins comme dans nos camps* Une belle habitation appartenant à un séces*
sioniste est devenue le quartier général ; de longues files de chevaux attachés aux arbres du parc broutent les corbeilles de fleurs, un troupeau de bœufs se vautre stupidement dans les pièces d'eau en attendant qu'on régorge pour les besoins de l'armée ; les gazons sont foulés par les roues de Tartillerie, les allées de sable défoncées et couvertes de débris de toute sorte et de feuilles de journaux déchirées.
Nous trouvons là le général Mao-Dowell qui, avec beaucoup de simplicité et de clarté, en très bon français, raconte au prince, cartes et plans sous les yeux, les opérations et péripéties de la bataille' du 21 juillet. Tu la trouveras tout au long dans les journaux; mais ce qu'il y a de positif, c'est que dans cette bataille, comparée par le bourgeois américain k celle de Solferino, Tarmée du nord a eu en tout quatre cent soixante^huit hommes tués et quinze cents blessés. Réjouissons-nous pour la bonne cause du peu de reasemblance de cet échec avec celui que l'Autriche a subi à Solferino.
Ce soir, dîner et soirée chea le ministre de France à Georgetown. Les lucioles nous ont donné un feu d'artifice sur la pelouse. Il fait aussi chaud qu'à la gueule d'un four, et les moustiques du Nouveau- Monde adorent la peau des Européens.
5 août. *-<- Jusqu'à l'heure du dîner, liberté de fMnmuweg comme on disait à bord, «'est-à-dire que
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chacun va où bon lui semble. II me semble bon, à moi, d'aller me délecter dans les arbres, les plantes, les oiseaux et les insectes. Je fais d'abord un croquis à Georgetown, et puis me voici sous les grands arbres : des chênes à feuilles dentées comme celles des platanes, des noyers à feuilles d'acacia dont je mange les noix vertes, bien meilleures que les nôtres et dîQérentes de forme; des micocouliers de plusieurs espèces, tulipiers, frônes, érables, sumacs, sassafras, magnolias à fleurs jaunâtres, acacias hérissés de longues épines, cèdres et conifères très variés. En fait de fleurs, des phlox, des lis martagon» des hibiscus, des phitolacca {raisins d'Amérique) ornés de grosses grappes violettes^ des œnothères, des armoises en fleur autour desquelles volent et planent, comme des oiseaux de proie, de beaux papillons jaunes marbrés de noir (pap. Trotlus) larges comme des assieUes, d'autres noirs à reflets bleus ou tout brillantes d'argent (l'argynne Idalia); mais, hélas I pas de filet, pas d'engin pour attraper toutes ces jolies bétes ailées! J'enrage, je cours après quand môme, et à coups de mouchoir ou de chapeau j'abats dans les herbes les papilio Asterias et Polyxenus, de grandes hespéries aux ailes inférieures plaquées de mica, des polyommates bleus à quatre queues, une héliconîe Charitmiay de jolis bombyx rose ef jaune endormis sur les écorces de
je ne sais quelle espèce de chênes; il y en a tant ici, des noirSy des blancs, des rouges I Nouveau désespoir : pas d'épingles pour piquer mes captures ! Les feuillets de mon album sont convertis en cornets et en papillotes, et je bourre mes poches d'insectes de toutes familles et de tous genres. Je ne sais pas le nom du tiers de tout ce que je ramasse; mais au retour je définirai toutes ces bestioles. Je reconnais cependant la mégacéphale Virginica^ joli cai*abe vert comme une émeraude, la cicindèle Purpurea^ les trox Carolinm et Affinis, les hannetons (pelid" nota Punctata) qui bourdonnent en plein soleil autour des lianes, la cétoine Nitida. Je fais une provision de ces lucioles qui m'avaient si fort intrigué : ce sont les lampyres PyraliSy Linéarisa Marginella et Pensylvanica^ tous communs ici. Je repêche dans une flaque d'eau un gros longicorne qui se noyait. Sur une espèce de menthe qm embaume Tair et forme un dôme de fleurs volent, je crois, tous les insectes du pays, papillons, petits carabes dorés, fourmis velues, qui font la chasse aux pucerons écarlates; des bourdons blanchâtres, des abeilles, des guêpes à ventre de cuivre rouge, de grands ichneumons en bronze florentin, des mouches d'or, des membraces blanches, et jusqu'à des cimex si singulièi^ement^onstruites que les unes ressemblent à des guitares incrustées de nacre, les autres à des man-
dolines. C'est une véritable fourmilière ; tout ce petit monde va, viept, butine, cbasse, plane, se poursuit, s'aime ou se mange. Au moindre mouvement que je fais, tout s^envole ; une seconde après, les bouquets iilas sont repeuplés.
Mais quel soleil I Je suis littéralement cuit, non rôti, mais bouilli, car ce n'est pas la chaleur d'Afrique; celle-ci, bien plus molle, vous maintient dans une transpiration continuelle. On n'a pas à craindre les refroidissements, la température de» nuits étant égalé à celle des jours et le vent ne fraî^ chissant pas. On m'a assuré ici que la chaleur des tropiques n'était pas plus forte. Pourtant, comme j'étais harassé, je m'assieds sous je ne sais quelle espèce d'arbre, et au bout de trois minutes je me sens glacé. Je quitte cette ombre perfide, et je retourne en plein soleil ; non pas un soleil éclatant dans un ciel pur comme à Alger : une sorte de vapeur humide pénètre les plantes et leur conserve une luxuriante végétation. Partout de beaux oiseaux rouges à ailes noires, des tangaras et des cardinaux. Un gobemouche gros comme un merle, brun à ventre jaune, à poitrine blanche, huppé de plumes vertes, grimpait, le bec pi<?in, pour porter à dîner à ses petits, que j'entendais piauler d'impatience. En le suivant de l'œil, j'aperçois le nid, fait comme une grosse perruque, attaché à une branche basse ; mais juge
de ma surprise! quand j'y porte la main, tous les cheveux de cette perruque se détachent et se sauvent. C'était un paquet de maigres araignées à jambes démesurément longues. J'ai trouvé le nid de l'oiseau un peu plus loin; il n'avait aucun rapport avec celui des arachnides.
Les cigales grésillent sur un rhythme nouveau à mon oreille; elles parlent évidemment une autre langue que celles de chez nous. Cette espèce est verte et bien plus grosse que celle du midi de la France. J'ai vu une quantité d'oiseaux charmants, tels que les chardonnerets jaunes à ailes, queue et calotte noires, des baltimores, sorte de gros moineau noir et jaune, des rouges-gorges qui ont ici la poitrine d'un beau bleu d'outre-mer et le ventre blanc, des geais tout bleu de ciel, qui sautent sur l'herbe en relevant la queue d'un air triomphant. Ils sont bien fiers d'être si bleus 1
Te rappelles-tu combien de fois j'ai dit en regardant les collections d'exotiques : « Je ne verrai jamais voler tout cela! » Et voilà que du jour au lendemain, pour ainsi dire, je vois cette riche nature en viel et en pleine vie d'été, dans toute sa force et dans toute sa grÀcel C'est si beau que j'y perds presque la rage de prendre, d'analyser et de savoir. Est-il possible qu'on se batte et qu'on se déchire sur une terre si remplie d'enchantements! Ne fau-
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draii-il pas voir ici, au lieu d'un peuple de politiques» un peuple de naturalistes et de poètes? Mais on dit que les contemplatifs ne sont bons à rient Us sont au moins bons à ne pas faire de mal.
Je m'amusais tant à voir toutes ces merveilles du Nouveau*Monde, que j'ai failli oublier Tbeure et le diner du secrétaire d'État, M. Seward. Je reviens vite, je vide mes poches et je pars. C'est à peu près le même personnel qu'au diner du président : ministres, membres du congrès, sénateurs ; les dames de leurs familles sont venues le soir.
Pour juger la société américaine, il me faudra, je crois, me détacher absolument des idées et des instincts français. J'avoue que je ne peux pas en* eore obtenir de moi cette métamorphose. Certes il y a ici des gens de mérite, mais il ne me semble pas qu'on les recherche et qu'on les apprécie, ou, si on les apprécie, on les craint. Interrogez qui vous voudrez sur un homme populaire ou influent, on vous répond tranquillement : Grand esprit? Non. Homme habile? Non. Cœur d'apôtre? Non. Actions d'éclat, talents particuliers, services rendus? Non. Pourquoi faire? A quoi bon? C'est un brave homme, c'est le premier veau, c'est tout ce qu'il nous faut; — admirable réponse et digne des temps antiques, si nous étions ici en plein âge d'or, et si l'on n'avait qu'à étendre la main pour prendre au hasard un
m SIX HILLS L1BUE8
homme pur, sage et bon patriote. Malheureusement il ne parait pas qu'il en soit ainsi. II parait au contraire, et du propre aven 4^ ses membres, que cette démocratie est, en fait d'argent, aussi corrompue que n'importe quelle aristocratie, et que, pour amener au pouvoir un de ces hommes inofifensifs qui n'ont de mérite que leur probité, il faut se donner grand mal et faire mouvoir tous les ressorts de l'intrigue électorale, comme s'il s'i^issait de faire triompher un grand homme méconnu. Si cela est, faudrait-il donc beaucoup plus de peine pour mettre au service de la chose publique l'honnêteté éclairée? Cette honnôteté-là ne paratt-elle pas bien nécessaire dans une crise comme celle-ci? Les uns le disent, le pensent, et vont jusqu'à sacrifier dans leur pensée le principe républicain; les autres, et c'est le plus grand nombre, sont livrés à une double peur : celle de la dissolution des choses présentes et celle des moyens de salut. Comment sortira-t-on de cette grande perplexité? car il feut en sortir à tout prix. Le prince me dit qu'il n*est pas possible qu'on n'en sorte pas heureusement, et qii'une liberté qui a été si féconde ne peut pas périr. Quand il me parle ainsi, je me reprends à croire et j'attends pour juger.
6 août. — Chacun est debout à cinq heures du niatin; mais on n'a pas grand'peine à se lever, la
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chaleur et les moustiques se chargent de tous tenir le sang en mouvement. Le prince part à six heures; nous le suivons tous. Où allons-nous? Je n'en sais rien. M, de Geofroy me remet un laisser-passer ou passe-port, chose non moins inconnue dans ce pays que les gendarmes. Aussi cette feuille signée de M. Seward, con^re-signée du lieutenant général Scott, qui me donnne « le droit de passer sans molestation, et de requérir, en cas de besoin, aide et protection de l'armée du nord, » me surprend-elle un peu.
Nous allons droit devant nous, à l'aventure, du côté de l'armée du sud. Pour ma part, je suis trèscurieux de la rencontrer. Nous exhibons nos pa* piers au Long-Bridge, et nous roulons sur la route d'Alexandrie. Les terrains siliceux, couverts de belles mauves et d'asters jaunes ou violets, sont coupés de flaques d'eau où poussent des iris, des ixias et des roseaux. Nous devions déjeuner à Alexandrie, mais nous passons outre. Nous trouvons la route coupée par d'énormes troncs d'arbres abattus les uns sur les autres, véritables barricades infranchissables aux voitures. Par la traverse, on rattrape un bout de chemin. Voici des cabanes de branchages et des soldats. Est-ce l'armée du sud? Non, pas encore. C'est un des derniers avant-postes de l'Union, campj près d'un ruisseau et retranché
dans une enceinte d^arbres abattus qui obstrue ruisseau et chemin. Nous mettons pied à terre, les soldats détellent les voitures, et à la force des poignets leur font franchir la barricade. Nous passons, avec les cochers nègres et les chevaux, dans le fourré, et nous repartons précédés d'un cavalier qui n'a pour toute arme qu'un revolver. H nous indigue le chemin de traverse pendant trois kilomètres. Arrivé sur une colline, il nous montre un massif plus élevé dans l'océan des vertes forêts qui couvrent une immense étendue de pays ondulé ; il salue, fait voltefiice et repart bride avalée, son grand revolver lui battant les reins.
Ce qu'il a montré, je l'ignore. Livrés à nousmêmes, nous traversons des marécages, nous renversons des clôtures, nous perdons toute trace de chemin. Où peut être l'armée des sécessionnistes? Pas un chat dans ces déserts. Des terrains accidentés couverts de châtaigniers, de chênes gigantesques, de peupliers de la Caroline, dont les feuilles argentées tremblotent au moindre souffle d'air; sous bois, une riche végétation arborescente : ah ! quel beau pays, mais quelle belle faim aussi ! Trouverons-nous au moins chez les gens du sud quelque chose à mettre sous la dent?
Les chevaux n'en veulent plus; le sable et la chaleur les ont éreintés. Nous descendons de voi-
tare et nous marchons à travers les pins el les cyprès sur un sol couvert d'une couche si épaisse et si glissante de leurs dépouilles, qu'il devient très difficile d'avancer; mais voici quelques baraques où Tenneini doit être embusqué. Je vois un factionnaire nègre. Les esclavagistes emploient donc leurs esclaves à les défendre? Vu de plus près, ce nègre deident une vieille négresse, son fusil un balai, et la porte gardée n'est pas celle d'un camp ou d'une citadelle, c'est la porte de Mount-Vemon.
L'habitation où vécut et mourut le grand Washington n'est ni un palais, ni un château : c'est une simple gentilhommière, à un seul étage, bâtiment carré dont le péristyle ouvert avance sur une pelouse. Le modeste édifice est couvert d'un grand toit surmonté d'un belvédère en forme de lanterne. La vue est grandiose et triste. Le Potomao coule large et puissant au milieu des forêts de la Virginie. Derrière l'habitation, une cour entourée de loges pour les descendants des esclaves de Washington, affranchis par son testament; quelques écuries en mauvais état où nos chevaux éreintés sont d'abord saignés, puis gorgés dVoine. Ils ne pourront repartir de sitôt, il faut se résigner à attendre. Il est déjà midi, n n'y a probablement personne dans la maison et probablement rien dans le garde -manger. La clé de la Bastille, donnée par le général Lafayette
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au général Washington, est attachée à la muraille du corridor; c'est un objet intéressant, mais nullement comestible. Ferri, Ragon, Bonûls et moi, réfagiés à Tombre, devenons indifférents à toutes les choses d'ici-bas, hormis à la pensée de déjeuner. H. de Geofroy, un charmant compagnon de promenade, vient nous annoncer qu'il a enfin découvert un négrillon et une cuisine. Nous pénétrons dans la maison, où nous trouvons une jeune dame fort aimable, parlant très bien français : c'est la maîtresse du logis. M™' Tracy. Elle gère la propriété au nom d'une société de dames américaines qui, au moyen d'une souscription populaire, a acheté aux héritiers Thabitation et l'enclos de Mount-Vemon, devenu ainsi propriété nationale. Elle apprend le nom du voyageur mystérieux gui visite en ce moment la demeure de Washington. Elle devine aussi notre angoisse à nos faces blêmes, à nos dents longues comme le bras... Oh! vertueuse et perspicace lady!
Le prince, qui a été visiter le dehors, parcourt la maison du haut en bas. M"""^ Tracy lui donne dea détails sur la vie privée et les habitudes du grand général. Je vais voir son tombeau, qui n'est pas plus somptueux que le logis. Une grande porte ogivale fermée de deux grilles de fer laisse voir, côte h côle, les tombes en marbre blanc de Washington et
de sa femme. Sur le grand carré de murailles en briques qui les entoure poussent des arbustes et grimpent des plantes qui couvrent e j partie la construction. L endroit est triste et solitaire. Je remonte vers le parc. Voici Tallée ombragée de coudriers où Washington faisait sa promenade matinale; voici le petit verger où les légumes et les herbes folles s'entrelacent amoureusement autour du tronc des pommiers. Pendant que je dessine sous de grands arbres dont les bras monstrueux s'étendent au loin, des tourterelles, des rolliers bleu cendré, des merles gris poursuivent de grosses cétoines vertes qui passent et bourdonnent dans un rayon de soleil. Sur la vaste pelouse volent des papillons grands comme des oiseaux, tandis que des colibris petits comme des papillons fuient à leur approche. Courant de droite et de gauche, je trouve un champ en friche couvert de chardons rouges qui sèment au vent leurs perruques blanches. Il y a là tant de papillons et ils y sont tellement absorbés à pomper le suc des fleurs, que j'en prends sans peine quelquesuns avec les doigts. Ils sont magnifiques, noirs à reflets d'un bleu métallique, de grands yeux orange aux ailes inférieures. C'est Philenor et Glaucus. D'autres lépidoptères jaune et noir, Lycoreus et TumuSy sont plus méfiants, et je les manque.
Ravi et occupé dans mes recherches, je n'avais
plus faim, et je suis interrompu par une figure noire qui me montre en riant une rangée de dents pointues. C'est le petit négrillon qui me fait signe de le suivre et me conduit dans la maison. Le prince, M"" Tracy et tous ces messieurs étaient à table, entourés de négresses pas trop laides qui, bras nus, faisaient le service ou chassaient les mouches avec de grands éventails de plumes de paon. On déjeunait et fort bien! U était près de trois heures. Nous repartons à quatre heures pour Washington. Nos chevaux ont Tair de vouloir marcher ; mais au second kilomètre le cocher descend de son siège et nous assure d'un ton lamentable que nos bêtes ne peuvent aller plus loin. U dételle et va chercher à Mount- Vernon les mules que M"* Tracy avait offertes.
Du fond des forêts silencieuses, un miaulement singulier se fait entendre. Est-ce un couguar ou un alligator en bas âge? C'est tout bonnement un petit chat jaune qui sort du fourré en faisant le gros dos et en arrondissant la queue. Il est suivi d'une toute petite négresse de quatre ans, vêtue d'une longue chemise de coton; un vieux nègre demi-nu, coiffé d'un chapeau de paille sans fond, la bouche ouverte, l'air abruti, ferme la marche. Ces trois personnages s'arrêtent devant les voitures, et nous regardent avec méfiauce; puis, sans dire un mot, sans répondre à nos questions, l'étrange groupe continue son chemin
à travers la forêt, le chat miaulant, Tenfant riant, le vieux se traînant.
Les mules arrivées et attelées, nous repartons, conduits par le cocher nègre de Mount-Vernon. Le nôtre, qui craint les esclavagistes du sud, ne veut pas rester en arrière : il enfourche un des chevaux, tire l'autre par le licou et nous suit le plus près possible. Dix minutes plus loin, homme et cheval roulent dans la poussière. Le nègre se relève avec le plus grand flegme, met la bride du mort au vivant qui lui reste, et court après nous comme il peut.
A Alexandrie, on trouve des chevaux de poste, on traverse le Long-Bridge après avoir été arrêté six fois par les sentinelles. Au moment d'arriver à Washington, un nouveau cheval s'abat; nous laissons là nègres, voiture, chevaux crevés ou fourbus, et nous rentrons à la légation à neuf heures du soir. Plusieurs personnes nous attendaient avec inquiétude. Elles nous supposaient attaqués, arrêtés, prisonniers, pendus, que sais-je? Elles sont fort étonnées quand nous leur disons n'avoir pas vu le bout du nez d'un rebelle. A Washington, on ne sait pas oil est l'ennemi. Il est peut-être parti !
7 août. — Visite à M. Osten-Sacken , attaché à ^ambassade de Russie. C'est un savant très distingué. 11 fait de grands travaux entomologiques sur les eynips des États-Unis. Tu sais que les cynips sont
(le petits hyménoptères qui, en piquant, au moyen d*une longue tarière, les tiges, écorces, feuilles ou racines des plantes, produisent ces excroissances que Ton voit aux rosiers, aux chênes, etc. Certaines espèces produisent ce qu'on appelle la noix de galle, d'autres les truffes, etc. M. Osten- Sacken me montre une collection de tous ces insectes, dont il me montre les mœurs et les diverses métamorphoses très curieuses. Ce soir, grand diner chez lord Lyons, ministre d'Angleterre, fils de Tamiral Lyons qui commandait la flotte anglaise à Sébastopol. C'est un homme très aimable, à la physionomie fine, aux manières distinguées. Sa conversation est spirituelle et même maligne.
8 août. — A cinq heures du matin, nous sommes sur pied; escortés d'un piquet de cavalerie, nous parlons pour l'armée du sud, cette fois tout de bon.
A Alexandrie, le général Mac-Dowell nous fait donner des chevaux d'artillerie qui enlèvent nos voitures d'une autre façon que les rosses de louage. Nous n'arrêterons que pour déjeuner à Fairfax. La route est détestable, raboteuse^ coupée d'ornières profondes. Nos cochers noirs préfèrent prendre les fossés, qui sont larges et plus carrossables. Il fait très chaud dans ces grandes forêts d'arbres résineux. On traverse des campements qui semblent aban* donnés de la veille; les écuelles et les bidons sont
A TOUTE TAPEUR. 2ûi
rangés en cercie sur l'herbe desséchée, quelques marmites sont restées pendues aux crémaillères de branchage. La soupe y est probablement encore, tant ces bivacs ont été abandonnés précipitamment.
A dix heures, nos cavaliers de l'Union, en chapeaux noirs à la Henri IV, foat halte devant une belle nappe d'eau claire et argentée, retirent leurs longs gants à la Crispin et boivent avec leurs chevaux essoufflés. D'Alexandrie à Fairfax, il y a loin, et l'appétit se faisait déjà sentir. Voici de Teau, une habitation, de Tombre, une pelouse verte, et nous avons un panier de provisions. Si nous déjeunions ici? Mais la majorité n'a probablement pas faim, on remonte en voiture. Les cavaliers de l'Union qui nous escortaient nous précèdent maintenant, avec un parlementaire porteur d*un fanion blanc en tête de Tescouade. Ils nous font avaler des torrents de poussière; est-ce là tout le déjeuner de la minorité affamée? Non; la Providence veille sur nous sous la figure d'un nègre qui, de derrière une haie, nous fait des signes et des airs tendres en nous montrant un énorme panier de pèches : Good peaches! good peackes! — Oui, ^ui, bon Tom! — Nous lui achetons panier, pèches, galette de maïs arrosée d'excellent lait. — Bon nègre, fort intelligent. — Nous dévorons joyeusement, et nous rattrapons la première voiture.
Voici les derniers avant-postes de l'armée du
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nord. Nous devons rencontrer renneini d'un instant à Taulre. Nous sommes sur un terrain neutre, par* faitement ravagé quand même. A droite une usine brûlée; les machines sont éparses au milieu des décombres et des herbes, qui déjà repoussent avec rage dans la cendre. Une voie ferrée, celle d'Alexandrie à Warenton, traversait la route en cet endroit, les talus en sont complètement éboulés, et les rails plongent dans un r»vin au fond duquel murmure un petit torrent. A gauche, les ruines d'une maison dont il ne reste qu'une haute cheminée debout comme un obélisque. Les haies sont rasées et les arbres fruitiers cassés; un léger tilbury glt sens, dessus dessous dans un fossé.
Mais voici l'ennemi!... Trois grands diables à cheval, armés de longues carabines, coiffés de chapeaux pointus à plumes de coq, nous barrent le chemin. Leurs grandes silhouettes se dessinent au plus haut de la montée et me rappellent l'élégance dégingandée des gens de guerre de Gallot. Nous faisons halte. Ils viennent à nous, l'arme au poing : « Que voulez-vous? qui ôtes-vous? » Le prince se fait connaître. Un de ces soudards haut montés part ventre à terre pour prendre les ordres de son officier. Notre escorte du nord s'est retirée à cinq cents pas en arrière, excepté l'ofQcier et le porte-famon, qui font 1res bonne contenance, car en somme nous ne
satons pas quelle réception nous attend, et les deux sentinelles de Tarmée du sud ne sont éloignées de nos guides que de la longueur d'une pique; mais le petit chiffon blanc est respecté* Le prince fait déboucher une bouteille de vin de Bordeaux, et les deux partis boivent démocratiquement dans le même verre à la prospérité des États-Unis.
L'ofûcier du sud arrive, suivi d'un escadron, salue le prince courtoisement avec des manières de gentilhomme, contraste d'autant plus frappant que ses guenilles lui donnent l'air d'un bandit de mélodrame plutôt que celui d'un capitaine de cavalerie. Les officiers ennemis se serrent la main (ce qui équivaut ici à ôter son chapeau), et nous, emportant les souhaits de nos amis du nord , nous repartons précédés et escortés cette fois de la cavalerie virginienne. Souples, hardis cavaliers, et maniant leurs montures avec grâce, ces gens-là ont bonne tournure. L'uniformité du costume n'existe pas plus chez eux que dans l'armée unioniste. Pourtant ils sont généralement vêtus de gris, coiffés de chapeaux gris empanachés, et armés d'un sabre et d'un revolver. Le long couteau est planté dans la botte, le fusil passé en bandoulière. Il me semble voir les partisans du Mexique ou de la Sonora. Beaucoup onl de très bonnes manières et parlent très bien français.
Vers deux heures, nos chevaux demandent à souf-
lier. Nous faisons halte. Sommes-nous encore loin de Fairfax, de ce Fairfax où nous n'avons pas ^ pu aller déjeuner avant-hier, et où nous ne déjeunerons probablement pas davantage aujourd'hui? Encore une bonne lieue et demie. Ferri s'étonne que Ragon et moi soyons si résignés. — Êtes-vous malades? — Non, la faim s'est dissipée, on ne sait comment;, mais nos rires mal étouffés nous trahissent : nous confessons avoir flairé une pèche et trempé, nos lèvres dans une goutte de lait. -^ Gloutons ! voraces ! au lieu de garder un peu d'appétiCpour le déjeuner qui nous attend peul-ôtre ! — Et, tout en nous reprochant notre conduite déloyale, la majorité ouvre le panier aux provisions et croque une sandwich arrosée de bordeaux sur un morceau de glace qui tenait frais aux pieds de notre Phaéton noir. 11 n'y avait pas une goutte d'eau à deux lieues à la ronde. Nous marchons encore pendant une heure, sans voir la moindre habitation. Tout à coup des soldats virgi* niens, campés souk les arbres, se précipitent comme une fourmilière le long des talus qui encaissent la route, en saluant la France débourras enthousiastes. Au sud comme au nord, on veut être bien avec la France, cela se conçoit.
Le colonel Sluard et son état-major viennent au* devant de nous, et vers trois heures nous arrivons à Fairfax, grand village dui, aujourd'hui peuplé de
soldats, est devenu un camp. Une mauvaise maison de bois toute défoncée sert de quartier général. Au milieu d'une chambre pleine de lits de camp, de malles, d'effets militaires, d'armes jetées dans tous les coins ou pendues à la muraille, le couvert est mis sur une grande caisse peinte en bleu. Quelques assiettes et gobelets de fer-blanc entourent un jambon flanqué de pommes de terre; du biscuit de mer sert de pain, et dans un coin de la case brille un seau d'eau où l*pn pufse au moyen d'une cuiller à pot. Deux esclaves noirs sont chargés de nous apporter à boire, mais ils sont toujours absents, et servent encore plus mal que les hommes libres du nord. Bien que Lucullus eût trouvé quelque chose à redire à ce festin, il ne m'en parut pas moins agréable. Les good peaches étaient oubliées depuis longtemps. Il n'y a rien au monde qui ait moini?de cervelle qu'un estomac.
Le prince visite le camp, planté au flanc de coteaux boisés. L'endroit est joli, les personnages pittoresques. Au moins ceux-ci n'ont-ils pas la prétention de jouer au soldat. C'est Jean, c'est Piepre, c'est Guillaume, qui sont sortis de chez eux avec leurs fusils, leurs longs couteaux et leurs chiens, comme pour une partie de chasse. Ils ont Crouvé sur le champ de bataille, outre les canons et les fourgons militaires» des fusils et des sabres, et s'en sont
équipés. Partout des tentes, des soldats qui apprennent à faire l'exercice, des chevaux qui galopent par bandes comme des chevaux sauvages, des nègres qui travaillent aux harnais. Les objets de métal, baïonnettes, canons, ornements de cuivre, poignées de sabre, brillent au soleil comme des éclairs. Il y a là une rumeur, une rage de mouvement que je n*ai malheureusement pas vues aux campB Scott et à Washington.
Nous confiions aux rebelles les chevaux da général Mac-Dowell et nos cochers noirs libres, qui n'ont pas Tair très rassuré au milieu des esclavagistes. Nos voitures sont attelées de chevaux virginiens, et nous gagnons la route de Gentreville. Au milieu des bois, voici encore des campements abandonnés, de longues barricades, des feux de bivacs à peine éteints, des traces d'incendie. Plus loin des mares de sang infectes, des voilures sans roues, des roues sans voilures, des caisses, des barriques brisées, pelles, pioches cassées, marmites bosselées, bidons écrasés, chaussures, loques sanglantes, débris sans nom enfouis ou épars dans la poussière , lamentables traces de la retraite précipitée des unionistes.
A Gentreville, autre camp de dix mille hommes; le prince descend de voiture, et du haut d'un mamelon ravagé par les combattants prend connaissance du champ de bataille : une vaste plaine coupée
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de bois où serpente la rivière de Buirs-Run, et un large plateau où Taclion fut la plus chaude. Un jeune volontaire du sud, en veste et culotte bleu de ciel, dont j'ai fait la connaissance à Fairfax, et qui nous suit, me raconte les divers épisodes des combats du 18 et du 2i juillet.
Il faut rabattre au moins quelque chose des exagérations de part et d'autre. On dit et on imprime dans le nord que les blessés de TUnion ont tous été massacrés, et qu'une église qui sei-vait d'ambulanco à quinze cents de ces malheureux a été violée; les gens du sud auraient tiré par les fenêtres sur les blessés et les chirurgiens. Les rebelles le nient absolument. De leur côté, ils accusent les unionistes d'étranges trahisons. Selon eux, un régiment ennemi serait venu tout près d'eux avec un drapeau apocryphe, afin de les égorger à Timprovisle. Ce ^u'il y a de èertain, je crois, c'est que, sur plusieurs points, l'absence d'uniforme, ou plutôt l'uniformité de fantaisie dans les habillements, et la ressemblance des drapeaux plus ou moins étoiles ont donné lieu à de funestes méprises. On a tiré les uns sur les autres, on s'est livré à des adversaires faute de se reconnaître. Il y a eu là et il y a dans les deux camps tout le pôle-méle, toute l'acrimonie, toutes les accusations calomnieuses des guerres civiles. Au reste, le drapeau du sud, qui était semblable à celui
du nord) vient d'être modifie. Âa lieu des douze bandes rouges et blanches, il n'a qu'une seule large bande blanche entre deux rouges, avec le môme Carré bleu parsemé d'étoiles, dont le nombre varie tous les matins, selon le nombre des États qui passent à l'Union ou qui s'en détachent.
Trois cavaliers paraissent, conduisant un prisonnier à cheval et ficelé à sa selle. C'est un gros monsiem* à cheveux et favoris roux, au visage coloré, tête nue, en paletot blanc, le pantalon remonté jusqu'au genou par le trot de sa monture, n a l'air très penaud entre ses deux gardiens à longues moustaches jaunes , qui , le revolver au poing , le maintiennent dans l'obéissance. On me dit que c'est un espion du nord. Pauvre diable ! je comprends qu'il ne soit pas bien gai en regardant la corde qui lui serre les poignets et qui va peut-être, dans une heure, lui serrer le cou au bout d'une branche. Celte figure bourgeoise devient dramatique et serre le cœur. Qui sait s'il n'y a pas en lui quelque chose de l'espion de Cooper?
Nous pensions coucher à Centreville, mais il n'y a pas de logement ; nous gagnons Manassas, où les généraux Johpston et Beauregard attendent le prince. La chaleur est accablante, de grosses nuées d'orage s'amassent, et le tonnerre gronde. Généraux, officiers, soldats galopent autour de nous et soulèvent
A TOUTE VAPEUR. StOO
des nuages d'une poussière rouge comme du sang qui retombcpi en poudre sur les haies, les buissons et les herbages maculés et piétines par les chevaux. Â la lisière de la forêt, une maison en assez pauvre état, entourée d'arbres et de clôtures, sert d'habitàtion provisoire au général Johnston. Il fait nuit; nous sommes arrivés.
Dans une chambre aux murailles nues, une longue' table à tapis de drap vert, couverte de plans, de papiers, de livres; une lampe Carcel, des armes, tout pôle-méle; quelques chaises, deux lits de camp, des sabres dans tous les coins : tel est en ce moment l'intérieur du vainqueur de BuU's-Run. Le général Johnston est un homme d'une cinquantaine d'années, maigre, de manières distinguées, ne parlant pas français, d'ailleurs très réservé ou très méfiant. Tl n'a pas tort ; il ne peut guère nous supposer escla-^ vagistes. Le général Beauregard, français d'origine, de langage et de manières, n'a que quarante ans. Petit, mais doué, au physique comme au moral, d'une puissante énergie, il a la parole facile, le ton brusque et affirmatif. Ces généraux du sud sont vêtus, comme ceux du nord, de tuniques bleues sans épaule ttes.
Bien que le souper manquât de vin et de serviettes, il n'en était pas moins bon. Quanta la glace, objet de première nécessité dans un pays chaud, le
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général s'ezcnsa de n'en pas avoir. — Depuis la guerre, âit*il, nous n'avons pas plus la glace du nord qa'ih n'ont le coton du sud. Après souper, le prince cause jusqu'à minuit sur le perron avec les généraux Beauregard, Johnston et les principaux afflcîers sécessionistes. Il résulte pour moi de ces conversations que les hommes du sud ont Toué une haine mortelle aux Ya$èkee$. Ils écartent adroitement toute question d'esclavage, pour ne voir dans l'Amelicain du nord qu'un ennemi qui a osé envahir leur territoire les armes à la main et violer toutes les lois de l'humanité. La question ainsi posée n'amène pas la discussion sur le vrai terrain, et la résout trop facilement en leur faveur.
Tu ne te doutes guère, à l'heure qu'il est, que ton pacifique chercheur de papillons est couché dans \ine voiture au milieu d'un champ de bataille. Le général Johnston a cédé sa chambre au prince, Ferri a couché sur un canapé, M. Mercier dans la maison, M. de Geofroy sous la tente, le commandant Bonflls est resté à Washington. Ragon pense que nos voitures sont plus propres que les tentes fort suspectes des soldats couverts de vermine, et j'aime autant ne déranger personne, puisque dans deux heures il fera jour; mais la nuit est si noire que, pour rattraper nos véhicules, je marche sur des jambes et je vais donner de la tôte dans la croupe d'un cheval.
A TOUT! VAPEUB. SU
Je. frotte une allumette pour savoir où je suis, un gros scarabée se jette comme un fou sur la flamme et l'éteint C'était ma dernière allumette; si j'avais au moins le scarabée I
9 août. — Chaleur accablante, le tonnerre qui gronde sans cesse, les patrouilles qui passent, les chevaux au piquet qui se mordent, et les cigales qui chantent à réveiller les morts du champ de bataille ne m'empochent pourtant pas de dormir; mais quel étrange sommeil I Je voyais, les yeux à demi ouverts, sortir de terre de gros flocons de fumée blanche qui prenaient des formes humaines et couraient dans tous les sens au-dessus des broussailles comme des âmes éperdues, en poussant des rugissements épouvantables. Ces formes fantastiques continuent à sortir de terre avec des exhalaisons cadavéreuses. Bientôt la prairie en fut couverte jusqu'à la lisière de la forêt dont on ne distinguait plus que les cimes feuillues. Je saute à bas de la voiture, j'étais bien réveillé. C'était un brouillard blanc qui couvrait tout le camp, les mugissements étaient ceux d'un troupeau de bœufs» provision de l'armée, et les exhalaisons affreuses n'étaient que trop réelles.
Il est trois heures du matin. La toilette est bientôt faite, on se lave le nez dans un vase de fer-blanc, où des larves de cousins et de singuliers petits poux d'eau se livrent à toute sorte d'ébats; mais je n'ai
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pas de microscope, et si j'en avais un, je n'aarais pas le temps d'observer leurs mœurs. Le prince, Ferri, M. Mercier, M. de Geofroy et le général Beauregard passent par le plateau, centre du champ de bataille. Ragon et moi, nous nous chargeons de conduire les voitures à Centreville, en passant par la droite. Le chemin que nous suivixis franchit d'abord un immense plateau piétiné et saccagé; encore des débris, des carcasses de chevaux, des tombes toutes fraîches qui empestent Tair; mais Todorat des Virginiens n'en parait pas ofiusqué. On croirait, à les voir respirer à pleine poitrine, que la chair de Tennemi sent toujours bon.
Dans un chemin creux, nous sommes empêtrés par un convoi de fourgons et de chariots militaires qui ressemblent à des bateaux à roues traînés par des chevaux. Nous arrivons au Bulfs-Run ; une carriole de vivandiers et de soldats verse à plat au beau milieu du gué; ils se relèvent teints en couleur chocolat. Cette fois du moins ils sont en uniforme. Pendant que nous étions en train de rire de leur mésaventure, le ciel nous punit : notre voiture casse en plein bourbier, et nous restons là, bien penauds, sans pouvoir descendre. J*ai tout le temps de regarder Tendroit, déjà passé à l'état de lieu historique. Le Buirs-Run est une petite rivière aux abords fangeux où pousse quantité de broussailles. I^s
A TOUTE VAPEfR, 2!3
grands arbres qui croissent sur ses bords masquaient aux unionistes l'autre rive escarpée, garnie d'ouvrages en terre et de canons qui les mitraillèrent à bout portant. Le terrain est encore boisé malgré les abatis, mais les arbres qui restent debout sont mutilés par les boulets. Une ligne de tentes, un parc d'artillerie pris sur Tennemi, des baraques en planches, des tombes, un cheval tué, des oiseaux de proie qui planent au-dessus, c'est toujours le môme spectacle sinistre que nous avons rencontré partout hier.
Notre cocher virginien, qui, avec son chapeau pointu à plumes, sa tête rasée, sa grande barbe, :Son vêtement court et le long couteau passé dans la ceinture, ressemble à un soldat de Cromwell, a bravement sauté dans Teau au risque de nettoyer ses bottes« Au milieu de toutes les pièces de bois qui jonchent la rive, il trouve de quoi raccommoder tant bien que mal le palonnier brisé, et, secoués, cahotés» ballotés, nous arrivons à Centreville.
Pendant qu'un charron répare lentement et avec un flegme tout américain notre voiture, je flâne un peu dans les groupes. Je retrouve mon cavalier bleu de ciel, qui, ^ par parenthèse, a servi en Italie dans l'armée de Garibaldi, et me voilà mêlé à la conversation des jeunes gens. Quelques-uns, cadets de famille, ont embrassé la vie militaire à tout janiais ;
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d'autres, propriétaires d'esclaves, et ce sont les plus enragés, mangeraient du Yankee tout brandi. Cela est triste à constater, mais la haine est générale du plus petit au plus grand. — Nous ne voulons pas entrer chez eux, mais nous ne souffrirons pas un seul pied yankee sur notre territoire. Ils l'ont violé une fois, c'est fini entre nous... Nous aimons mieux brûler notre coton que de les en faire profiter à l'avenir. Un autre : — Est-ce que nous n'avons pas le droit de nous séparer d'eux, puisque nous avons eu le droit de nous unir? Ils savent bien que, sans nous, leur commerce est perdu, car nous sommes les producteurs, et nous ne voulons plus être exploités. Nous ferons la guerre deux ans, quatre ans s'il le faut; nous avons fait le sacrifice de nos revenus, nous ferons celui de notre peau, mais nous ne voulons plus d'eux. L'Angleterre et la France ont besoin de nos produits, nous sommes prêts à leur en livrer directement sans les intermédiaires du nord. Un troisième : — Qu'est-ce qui parle d'affranchir les esclaves aux États-Unià? Personne. Il n'y a qu'en Europe qu'on s'occupe de ça. On s'imagine que nous passons notre temps à fouetter nos nègres. Ce sont les Yankees qui font courir ces faux bruits pour nous ruiner, lis sont jaloux de nos richesses. Vene^ dans la Caroline, la Géorgie, à la Nouvelle-Orléans, vous verrez le sois que nous prenons de nos esclaves. Si
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par hasard Tun d'entre eux tombe malade» on s'empresse de le guérir. Ils sont bien logés, bien nourris, ne travaillent pas plus qu'il ne faut, et ne désirent rien. Ils sont plus heureux que les colons et les paysans de l'ouest; oui, avec noua, ils sont {>liis heureux qu'e dans le nord, où ils ont la liberté, c'ê£)t vrai, mais la liberté de crever de faim!*..
B'il n'eût pas été parfaitement inutile de répondre à des gens si passionnés, et de si mauvaise foi dans leur apparente bonne foi, je leur aurais dit qu'ifs éludaient la véritable question, celle du fait même de l'esclavage; mais pour eux c'est de droit divifi!
Oui) oui) paternels lords du fouet, y ons montrer le bout de l'oreille. Aviez-vous le droit de touê séparer de l'Union? C'était là une question à discuter dans une assemblée d'hommes calmes et non k traueh6r par les armes. Youliez-vons tout simplement faire de plus gros bénéfices sur le coton en traitant directement avec l'Europe? Question de commerce qui ne trouve pas sa solution dans les combats destructeurs de la production. Ayez donc le courage d'avouer que vous voulez tout simplement étendre votre domincV tion esclavagiste sur tous les États de l'Union, en vous annexant en outre le Mexique et Cuba. Toute la question pour vous, c'est de ne pas payer le t«'a vail de l'homme. Là est votre profit, votre richesse, votre prétendu droit que la politique a p" con^;,^'
crer, mais qae rhumanité repousse et annule. —La Virginie, le Tennessee, la partie du Missouri et celle du Maryland qui sont esclavagistes, ne produisent que peu ou point de coton. Ce n'est donc pas pour le coton que ces provinces sont en lutte contre rUnion, mais pour les autres denrées qu'on peut obtenir à bon compte par le travail des esclaves. L'bomme du nord n'a pas de cœur, dites-vous. Je trouve bien aussi, moi, qu'il n'en a pas assez dans une question pareille ; mais c'est que peut-être il ne Ta pas encore bien comprise, et, prenez garde, le temps marche vite, et le Yankee glacé aura son réveil terrible quand la vérité se fera jour dans ce pays, où elle est si bien cachée et déguisée. Alors planteurs, esclaves et monopole du coton disparaîtront de la civilisation.
Un simple soldat d'infanterie que je rencontre seul un instant après me tient un tout autre langage que celui de ses chefs : — Je suis Français; j'étais venu cmime ça en Amérique pour faire mon état de jardinier ; mais avec la guerre il n'y a plus que des lauriers à cultiver. Voilà le pays sens dessus dessous, il faut manger quand même. Comme ça, je m'enrôle pour deux ans, le temps de la campagne; mais c'est plus ça les soldats de chez nous. Ça ne sait pas tenir un fusil. Faut dire que ceux du nord ne sont pas plus savants, et, Dieu merci, ils sont plus peureux ;
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je n'ai jamais si bien tu courir; presque tou3 leurs morts ou leurs blessés sont piqués dans le dos.
— Et la solde?
— On est assez bien payé dans Tinfanterie. Dans la cavalerie, plus des trois quarts ne touchent rien. C'est presque tous des enfants de famille.
— àvez-vous des soldats nègres?
— Oh! par exemple, des nègres! ça serait du propre!
— Vous méprisez donc les nègres?
•— Comment voulez-vous que j'aime ces gens-là? Ça n'est pas payé, ça travaille, et c'est content d'être esclave ; ça vous passe sous le nez en disant fièrement : Moi, bon esclavel moi travailler plus fort que blanc 1 Comme ça on a envie de taper dessus, parce qu'ils forcent les petits colons comme moi à mourir de faim ou à se faire tuer pour des affaires où nous n'avons pas grand profit. Allez ! nous ne les aimons pas plus ici que dans le nord, les nègres! — Je trouvai que ce jardinier volontaire posait fort bien la question. Il résumait en un mot le déplorable abru* lissement de l'esclave content de son sort, et le malheur de l'homme libre réduit à la misère par cette monstrueuse concurrence.
A onze heures, le prince nous rejoint. Un corps d'armée de dix mille hommes défile devant lui. Ces troupes, fort peu luxueuses, manœuvrent avec plus
d'ensemble que celles de rUnion. Ici comme ^ New- York les régiments portent des noms ronflants : cavalerie des chevaux-noirs, hardis-démons, riffles à cheval, riffles à pied, gentilshommes du chemin, grosse infanterie, cadets de Virginie, dragons-gardes^ zouaves de la Louisiane, tigres du Mississipi{\es ennemis intimes des zouaves de New-York), etc. Un officier m'assure que les Yankees ayaient soixante mille hommes sur le champ de bataille de BuU's-Run contre vingt-cinq mille du sud. J'avais entendu dire aux unionistes, pour excuser leur retraite, que les sécessionistes étaient trois contre un. Voilà comme on est renseigné I Rien de vrai probablement de part ni d'autre.
De retour à Fairfax, nous y déjeunons dans une pension d'officiers ou une auberge, je n'ai jamais pu le savoir; mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il n'y avait pas plus de serviettes et pas plus d'eau fraîche qu'à Manassas. — Nous ne parlerons plus du vin, chose inconnue dans ce pays. — L'odeur du nègre n'est pas appétissanteoion plus, surtout avec la malpropreté qu'engendre l'esclavage. Il y a loin de ces êtres abrutis et dégradés au magnifique Yacoub d'Alger et à ces Vénus noires qui trônent dans les harems musulmans, types peu attrayants pour nos yeux européens, mais empreints d'une riche et puissante animalité.
à TOUTE VAPEUn. 219
Nous reprenons nos chevaux et nos cochers nègres, pas fûchés, je croîs, de retourner chez eux. Une nouvelle escorte de cavaliers bottés jusqu'au ventre, empanachés comme des coqs, nous quitte à l'usine brûlée. Force saints , force poignées de main. Tous ces partisans sont très aimables, très liants, mais ils ne m'ont pas converti à leurs idées. Une heure après, nous repassons les avant-postes, les grand'-gardes de l'armée de l'Union; l'orage crève, et une pluie comme on en voit peu, une pluie qui menace d'écraser nos voitures, nous force d'attendre à Alexandrie la fin du déluge. Nous entrons dans un poste où nous trouvons le général Mac-Dowell, dont je serre la main avec plus àe plaisir encore qu'au départ. Cette pluie ne réjouit qu'une bande de jeunes canards bruns à bec rose, gilet noir, habit gris tacheté de blanc. — Ce sont, je crois, des canards sîffleurs de Cayenne. — Ils sont enfermés dans une cour pavée où un seau d'eau remplace pour eux la rivière; mais depuis qu'il pleut, quelle joie, quelles cabrioles, quelle ivresse ! C'est sans doute la première fois qu'ils voient de l'eau à discrétion. L'un cherche à nager dans la petite nappe qui glisse sur les dalles; îl agite vainement ses pattes jaunes, et ne réussit qu'à se mouiller le poitrail. Un autre cherche à entrer dans un goulet trop étroit d'où l'eau jaillit comme d'une source. Un troisième reçoit sur la l(3le
une cascade gui tombe du toit et Tassomme; culbuté et repoussé, il ne se décourage pas et revient avec acharnement sous la douche. La pluie redouble, ils sont à flot, immobiles, le bec ouvert, Tœil au ciel, abrutis dans Textase. L'instinct! seule chose durable et invariable dans la vie xies êtres organisés!... Voilà certes des créatures bien indifférentes à la solution de la crise américaine !
La pluie cesse un peu; le prince, escorté des généraux Mac-Clellan et Mac-Dowell, retourne à Washington, et nous traversons le Potomac sur un steamboat. On entasse sur la plate-forme du bateau nos deux voitures, nos chevaux, ceux des généraux et ceux de l'escorte, et où il y avait à peine place pour une voiture, on résout le problème d'en loger deux accompagnées de quinze chevaux!... L'orage recommence de plus belle, les coups de tonnerre, les éclairs épouvantent nos bêtes; mais elles sont si serrées qu'elles ne pourraient tomber que toutes à la fois dan? la rivière. H est dix heures du soir, nous débarquons ; notre nègre, encore plus épouvanté que ses chevaux, ne peut plus les ratteler à la voiture. Il n'a oublié qu'une chose sur le steamboaty c'est le timon. Heureusement le bateau n'était pas reparti, on court, on réclame, on replace ^ et nous rentrons.
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Philadelphie, 10 août.
J'ai rattrapé à Washington ce qui m'avait manqué de sommeil dans mes nuits précédentes. Voilà l'équilibre rétabli et mon compte en règle. On reprend le chemin de New-York après onze jours de promenade. Rencontre d'une batterie d'artillerie; hommes, chevaux, canons, chariots, sont pôlemôle sur le train. Ce corps est le mieux équipé que j'aie encore vu. Mes compagnons de voyage disent qu'il faut s'attendre à tout sur cette terre d'Amérique, où l'activité est si grande, et où, pendant nos lamentations et nos rires sur les misères et les mascarades actuelles, tout marche probablement quand môme. Peut-être dans six mois, disent-ils, les unionistes auront une véritable armée, et si le mode de recrutement est reconnu mauvais, le Yankee se mettra en jeu lui-môme, de sa personne, car il s'agit de vivre ou mourir, avec ou sans combats. L'Américain a beau hâbler, enrôler à tort et à travers, sauver la patrie sur ses pancartes, être cupide et malpropre : il est fils de l'Anglais son rival, et quand il faut ouvrir les yeux, il l^s ouvre plus grands que personne. Ne jetons donc pas le manche après la cognée. Permets-moi de rire de ce qui m'étonne, mais ne me crois pas désespéré. Et puis, au bout du compte, je ne suis pas
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prophète, ma mère; tu m'as encouragé dans Tamour des sciences naturelles et je me suis habitué de bonne heure aux méthodes. Plus tard elles m'ont mis, tu t'en souviens, fort en colère. A chaque pas, l'étude des faits de la nature donnait un démenti aux classifications. Si J'ai eu tant de peine à me débrouiller devant des insectes et des plantes, quel casse-téte n'aurais-je pas aujourd'hui à expliquer logiquement les faits ondoyants et divers de l'esprit humain? Tant d'autres s'y perdent que je peux bien ne pas tenter de m'y égarer. Au diable la guerre et les soldats, les soldats et la guerrel comme dit le bon Ruzzante. Il y aura toujours des bois, des ravins, des arbres, des eaux, des fleurs et des papillons sous le soleil, et il n'y aura jamais qu'un grand logicien, celui qui a fait toutes ces choses.
A Philadelphie, je retrouve ma grande chambre» mon grand lit, ma grande fenêtre, mon grand bec de gaz et mes grandes blattes. Si au moins je pouvais fumer autre chose que du chiendent? Com* prends-tu que le tabac de Maryland soit un mythe dans sa patrie? Je n*en ai pas plus trouvé à Washington qu'à Philadelphie. On me répond d'aller en chercher à la Havane, parce que depuis la guerre on n'en fait plus.
La route pour venir ici est plate et le pays marécageux. Nous logeons à l'hôtel où la princesse
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est installée. Je rends visite à nos amis du yacht; L'orage a rafraîchi le temps ; ici comme chez nous» il y a des jours froids en plein été. Je vais et viens sans rien trouver de pittoresque. Pourtant Greenwood est un bel endroit. Ce n'est ni la grande poé-^ sie des cimetières arabes, m la funèbre austérité: des cimetières espagnols. Ce dernier asile des protestants est ici d'une gaité singulière : c'est un ma* gnifique jardin anglais, soigneusement entretenu. La vue sur l'Hudson est lai^e et riante. Les pelouses bien vertes, les allées bien sablées contournant les massifs plantés de beaux arbres de tous les pays, les jets d'eau babillant dans les frais bassins, des ponts, des kiosques, des bancs, et partout les tombes cachées ou dissimulées dans les fleurs et la verdure, rien ne rappelle l'idée de la mort, ou du m^ins rien ne la rend lugubre. Je songeais à cette vie sans charme et sans poésie du bourgeois spéculateur de New-York, enfermé dans son comptoir ou forcé de s'agiter derrière les hautes murailles de sa ville bruyante, et je me demandais si le plus agréable des gîtes dans xtae contrée si peu artiste ne serait pas précisément ce cimetière ob les fleurs embaument, où les oiseaux chantent, où les eaux murmurent, où Pair agite mollement le feuillage des arbres séculaires. La destinée de l'Américain est*eile si froide et si triste qu'il ait réservé toutes
ses jouissances pour le moment où il n'en profitera
plus?
New-York, 12^ 13, U août.
Hier, dans une taverne où bavaient des soldats, des ouvriers et des pompiers, un monsieur vient s'asseoir à côté de moi et entame la conversation. Il commence par me parler de l'Amérique, de la guerre; en fin de compte, il me donne à entendre qu'il est racoleur et me montre un grand registre où sont inscrites des colonnes de noms. Il me vante avec éloquence Tétat militaire, la forte solde que touchent les officiers, douze, quinze mille francs par an. La nation, dit-il, est une bonne mère qui adore ses enfants adoptifs, de quelque race qu'ils soient ; elle pourvoit à tous leurs besoins, etc. Je le laisse aller jusqu'à l'offre du grade de capitaine et le remercie en lui disant que je suis déjà nommé général.
En raison de cette propagande de presse, nos matelots du yacht sont consignés à bord. On ccaint que quelqes-uns ne succombent aux promesses et aux libations des racoleurs de marine. J'ai entendu un colloque entre un de ces embaucheurs et quelques-uns de nos marins qui attendaient à terre avec un canot : Laissez^-nous la paix, disait l'un d'eux en termes énergiques. On vous en donnera des hommes comme nousl C'est avec les imbéciles de tous les
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pSLjB que vous vous faites des marins ; mais si un des nôtres se laissait mettre dedans par vous, vous ne l'auriez pas, nous le flanquerions plutôt à la mer.
Je suis entré dans quelques établissements analogues à nos cafés-concerts , décorés d'enseignes en transparents où figurent des nègres musiciens et des danseuses. L'entrée n'est pas brillante : c'est tantôt trois marches à descendre, tantôt un couloir sombre à traverser; au fond d'une salle mal éclairée, un petit théâtre exhaussé d'un mètre, et sur ce théâtre, des femmes assez jolies en costumes de carnaval, écossais, espagnols, italiens, suisses, qui chantent des romances comiques ou sentimentales, ou dansent d^s gigues avec plus de verve que de grâce.
The Gazettes est le principal de ces théâtres populaires assez fréquentés. Il y a une rangée de loges et un parterre où les dossiers des banquettes sont faits de manière à servir de tables. Le public, composé de petits commerçants, d'ouvriers et de soldats, — pas de femmes, — consomme là les plus étranges boissons glacées en se servant d'un long chalumeau de paille pour humer le contenu des verres. Les Allemands s'empiffrent de grosse bière, tout le monde fume et crache partout. Le service est lait par des femmes en tablier blanc, tire-bouchons de cheveux blonds, épaules nues, bras nus.
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Elles circulent et provoquent à boire, trinquent môme avec la pratique, et prêchent si bien de parole et d'exemple qu'à la fin de la soirée plus d'une regagne son logis en battant la muraille. Au reste le beau sexe de New-York m'a paru généralement épris de (^imn, comme dirait M. Prudbomme. Je n'ai jamais vu tant de bacchantes par les rues. On m'a dit qu'à la maison de correction de Blackwell's^ Island il en entrait plus de dix mille par an.
J'allais renoncer à trouver là une physionomie lo« cale intéressante, quand j'ai vu enfin apparaître le Pierrot américain. Ce pierrot est noir, il représente un nègre. C'est un bouffon barbouillé de suie qui imite dans des saynètes à deux ou trois personnages le parler, la physionomie, la pantoniime, le chant, la danse et toutes les naïvetés, vanités, gourmandises, fainéantises et familiarités du negro. Ceci est rendu avec un véritable talent d'imitation et d'ob-* servation comique. Il n'y a pas de risque d'irriter la partie noire de Tassistance. Pas un nègre ne se per^ mettrait d'aller s'asseoir où s'amusent bons blancs» Nous sommes chez les abolitionistes; mais rien n'abolit encore le mépris dont la race noire est ici l'objet.
Une première chanteuse est venue vociférer un hymne patriotique : grand succès; mm la chanson comique du minstrel noir, qui s'accompagnait d'un^
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goitare-tambour démesurée de longueur et bizarre de son, n'a pas provoqué moins d'enthousiasme. Un autre minstrel blanc peint aussi en noir, habit à fleurs, chapeau gris campé fièrement de côté, cravate rouge, col de chemise jusqu'aux yeux, pantalon rayé, bottes dont la semelle épaisse d'un pouce est en fer, vient danser en frappant le plancher comme un enragé. Il feint de trébucher, 'cherche et ramasse un cheveu. D explique, avec force gestes dégingandés et contorsions comiques, comment ce cheveu, qui ne peut être à lui, mais à quelqu'une des danseuses qui viennent de sauter une gigue, a failli, malgré l'épaisseur de ses semelles, le faire tomber à la renverse. U termine son discours par un saut de carpe le chapeau sur la tête, et sort. C'est, à la couleur près, le Stenterellp florentin.
U y a bien une salle d'opéra; mais comme il n'y a en ce moment ni troupe italienne, ni troupe française, on y joue des vaudevilles et des pièces françaises traduits en anglais. Âjcteurs médiocres, rien qui valût la peine d'entrer.
15 août. — Ce soir, dîner au club de l'Union; cent personnes, speaches^ toasts à l'anglaise. Le prince prend la parole pour remercier tous les Américains en général, et les membres du club en particulier, de leur aimable réception; il fait des vœux pour la
prospérité du pays et la fin des dissensions politiques. On se retire à dix heures.
Un aimable gentlemen qui a pris Ragon et moi en ^iTectioû nous propose de nous présenter dans une réunion de famille où Ton danse. Curieux de voir le beau monde de près, nous mettons nos gants blancs et nous faisons notre entrée. Il y a nombreuse compagnie. Des hommes en tenue de soirée, des femmes en toilette de bal dansent ou causent par groupes .dans deux salons assez beaux et bien éclairés. Un pianiste joue des valses et des gigues, des négresses font circuler des plateaux chargés de coupes de Champagne glacé. Personne ne se connaît, mais les poignées de main n'en pleuvent pas moins, même avec les dames, qui sont généralement jeunes et jolies. Deux demoiselles nous invitent pour un quadrille. Ce sont donc les femmes qui font les invitalions? Un monsieur me dît tout bas à Toreille que ma danseuse est fille d'un riche négociant de la ville, qu'elle a reçu une très bonne éducation, et que c'est un très bon parti, — ^ Bon I je ne suis pas venu ici pour me marier; mais il n'en coûte rien de regarder cette jeune demoiselle, de si petite taille qu'elle semble n'avoir que douze ans. Pourtant ses formes arrondies prouvent qu'elle est au moins nubile. Une petite figure blanche et rose, des yeux bleus, une petite bouche en cœur, des cheveux à
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petites boudes, épaules et bras nus, robe de gaze rose : elle a l^ir d'une petite poupée.
Il me semble pourtant, au bout d'un instant, que certaines conversations entre hommes et femmes sont bien animées, un peu légères peut-être. Au coin de la cheminée, des gens gravent parlent affaires et dollars. Nos danseuses nous laissent parfois en pleine contredanse, pour aller boire un verre de Champagne. Elles entrent et sortent comme si elles étaient chez elles. La famille est donc bien nombreuse? Je demande où est le maître de la maison, n n'y en a pas. Et la maîtresse? Môme réponse. C'est donc une soirée en piquenique? Voici de nouvelles invitées ; nos danseuses nous présentent comme des amis de vingt ans. Est-ce que ma petite commerçante de bonne famille me croit déjà son mari? J'en ai peur, car elle veut que je la reconduise chez ses parents. Ceci m'étonne étrangement. Je commence à devenir méfiant comme un Américain, et je ne tiens pas à épouser à première vue, ayant pour tous témoins des frères et des cousins bardés de revolvers. J'hésite, elle me laisse là bouche bée, et s'en va, en riant, boire et danser avec un autre. Ah ça I dans quelle espèce de demiquart de monde sommes-nous tombés? Nous prenons nos chapeaux et nous partons en riant, comme de raison, de notre mépfise, et nous étonnant beau-
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coup, car Thistoire de la fille da négociant n'était malheureusement que trop vraie, et ses parents la sollicitaient vivement de revenir chez eux.
En allant aux renseignements, je découvre que les mœurs de ce peuple nouveau ont, en pareille circonstance, quelque rapport avec celles de la vieille Afrique. La prostitution n'y est pas jugée aussi sévèrement que chez nous, et ici, comme en Algérie, une femme de ce genre, si elle a de l'argent, peut fort bien ne pas renoncer à l'espoir de se marier, surtout si elle se résigne à devenir une bonne ménagère en pays de défrichement. A la bonne heure : tout est bien qui finit bien.
On part demain pour le Mississipi. Je fais ma valise, et cette fois j'emporte albums, crayons, boites et engins de chasse, le tout dans une sacoche dont je ne me dessaisirai plus qu'avec la vie!
Altona, 16 août.
A cinq heures du matin nous montons dans un wagon réservé. La party, comme on dit ici, se compose du prince, MM. Mercier, Ferri, Ragon, Bonfils et moi. Le véhicule, qui avait été construit pour la visite que le prince de Galles a faite à l'Amérique, est très comfortable. Il comporte un salon pouvant contenir de dix à douze personnes, une salle à manger et deux plates-formes, dont l'une assez
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large pour qu'on puisse s'y asseoir et voir fuir le paysage derrière soi. Les sièges, à bascule, sont combinés de &çon à former des lits ou des canapés à volonté. Les autres wagons ne sont pas divisés, comme chez nous, en coupés, premières ou deuxièmes places. Chaque compartiment contient soixante personnes, rangées comme au spectacle, avec cette différence que les dossiers à bascule peu* vent former deux banquettes face à face. Le milieu de la caisse reste libre, et sert de passage aux employés et voyageurs qui veulent circuler d'un bout à l'autre du convoi au moyen des plates-formes qui séparent les wagons. Chaque wagon est muni d'un poêle de fonte, d'une fontaine et d'un cabinet, indispensable quand on fait trois cents lieues sans débrider.
A chaque station, la population escalade le wagon et nous accable, par les fenêtres , de questions indiscrètes ; elle veut savoir lequel de nous est le prince. Quelques-uns entrent et vont droit à lui en (lisant : « Permettez-moi de vous serrer la main, n n n'y a pas jusqu'aux marchands de journaux qui ne veuillent échanger le shake hands avec nous. Nous traversons la Delaware à Easton et la Susquehannah à Harrisburg, beau pays de collines couvertes de bois d'érable et de pins où percent çk et là quelques touifes de magnoliers qui épanouissent leurs larges
fleurs d*un blaûc laiteux. Des rivières serpentent au milieu des chênes couverts de lianes fleuries. Bientôt ces restes de la nature primitive s'effacent au loin. Des canaux qui longent le flanc des coteaux font tourner des moulins et marcher des usines; des villages qui communiquent d'une hauteur à l'autre à l'aide de ponts suspendus, effacés dans la fumée vomie par les hauts-fourneaux ; des hommes noircis par le travail, des femmes actives, des enfants occupés : —voilà à peu près l'aspect florissant et animé de cette riche contrée jusqu'à Altona.
Indiens de Cooper, ne revenez plus chercher vos forêts vierges, votre rivière endormie au sein de la verdure, ces eaux pures et limpides de la Susquehannah où vous redoutiez de laisser paraître la trace de vos pas ! Là où, après de nombreuses et savantes précautions, vous vous décidiez à planter vos wigwams, aujourd'hui s'élèvent des maisons de pierre et de brique où le fer et la houille occupent des armées de cyclopes. La fonte rouge en fusion a remplacé le ruisseau argenté, et le bruit des marteaux retentissants a fait taire à tout jamais le chant du gorge-bleue. Chingakook, et toi Cerf-Agile, voilà ce que les visages pâles ont fait de vos heureux pays de chasse !
Nous descendons à Altona, au pied des monts Alleghanys, dans une grande caserne plantée au
bord de la voie ferrée : Tempérance-Home. Singulière enseigne pour une auberge I Est-ce que les aubergistes se font réformateurs ou les réformateurs aubergistes? Non, voici la malice : pour faire les travaux de chemins de fer, on n'avait, dit-on, à employer que des Allemands et des Irlandais tellement ivrognes qu'ils faisaient le dimanche toute la semaine. Un missionnaire a apporté ici le culte de Teau pure, déjà préconisé en Amérique, et les ingénieurs n'admettent aux travaux que les ouvriers liés par serment à cette religion aquatique. Certes c'est un grand bien que de détruire l'ivrognerie, mais cette mesure d'utilité publique va trop loin. Les Améri* cains, par suite de leur régime continu d'eau glacée, tombent souvent dans l'état d'anémie, c'est-à-dire que leur sang s'appauvrit au bout d'un certain nombre d'années de cet exercice. 11 n'est pas rare de rencontrer des hommes dans cet état peu réjouissant vers la cinquantaine. lU sont pâles, étiques, sans force et sans voix. N'est-il pas curieux de voir ces gens qui ont détruit les Indiens par l'eau de feu 3e punir eux-mêmes en périssant victimes de l'excès contraire? Il ne faudrait pourtant pas croire que l'Américain ne se grise plus, et que les sociétés de tempérance n'aient plus à convertir que les colons européens. L'un d'eux qui se trouve là, un Français, me dit naïvement : <( L'Américain ne sait pas boire.
Au lieu de lui donner de l*esprit et de la gaîté, le vin le rend bête et furieux ; au sortir d'une orgie, il tue femme et enfants. Il en est bien fâché le lendemain, car il n'est pas méchant à jeun. »
L'hôtel d'Altona se recommande tout d'abord au voyageur par un vaste hangar sous lequel une longue tablette de marbre présente à l'œil une file de soixante cuvettes surmontées chacune d'un robinet, d'une brosse en chiendent pour les bottes et la chevelure, et d'un morceau de savon. On ne s'arrête guère ici, on descend, on se lave soixante à la fois, on entre dans la salle à manger où le couvert est mis pour deux cents personnes ; on y mange du jambon cru, et on y boit de l'eau claire. Au moins ici, les gentlemen employés — qu'en France nous appellerions tout simplement garçons — ne vous la refusent pas ; ils condescendent môme à faire cirer vos bottes par un vieux nègre installé dans une caisse au coin du jardin.
La ville consiste en ateliers et en magasins de machines à vapeur, deux rues bordées de trottoirs en planches, très élevés au-dessus du chemin encore rempli de souches et de trous ; quelques maisons, des terrains vagues. En trois enjambées on se trouve dans la campagne, mais le terrain est déjà divisé par lots entourés de perches. Ces propriétés portent des numéros, et des becs de gaz perdus dans la se-
liiade n'éclairent encore que des flaques d'eau ; de loin en loin, une maison dans ses palissades, sans arbres, — la forêt est une ennemie dont on ne veut pas même conserver ici un échantillon pour ombrager la cour. — On abat et on brûle sur toute fa ligne ' de fer ; mais à un kilomètre du railway^ au delà de \^ Yille, la forêt primitive existe encore dans son admirable chaos.
Depuis New-York, nous avons toujours suivi une marche ascensionnelle; mais la pente est douce, car à la base des premières collines des Alleghanys nous ne sommes qu'à douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Gleveland, 17 août.
Partis d'AItona à huit heures du matin, nous atteignons bientôt les points les plus élevés des Alleghanys. Beaux paysages, montagnes coniques couvertes de forêts. Le chemin de fer, tout déjeté, éraillé, bossue, détestable en un mot et fort dangereux, court le long de pentes rapides, tantôt dans la verdure, tantôt dans de gros rochers arrêtés àu ■' flanc de la montagne, tantôt dans des vallons sauvvages entourés d'arbres séculaires. C'est la* Suisse en petit, avec une végétation exotique. Avant d'arriver à Pittsburg, le prince change l'itinéraire : au lieu de continuer sur Cincinnati, il nous surprend
agréablement en nous annonçant que noos coucherons le soir sur les bord du lac Érié.
 Pittsburg, un aubergiste français nous apporte à déjeuner dans notre wagon réservé, car le temps manque pour voir la ville manufacturière. Je ne te parlerai donc que des habitants, qur sont d'une eu- ' riosité insupportable. Nous avons beau nous enfer^ mer et baisser les stores pour manger à la h&f e et à tâtons, il faut défendre nos fenêtres contre les as- | sauts obstinés du dehors. Aux États-Unis, il n'y a i pas plus de fonctionnaires chargés de faire respecter la liberté individuelle du voyageur que de gendarmes pour arrêter les voleurs de grandes routes. Ceux-ci heureusement sont plus rares que les curieux. Les i chemins de fer, qui n'ont qu'une seule voie et servent aux piétons, n'ont ni cantonniers chargés de prévenir les accidents, ni barrières pour empêcher les imprudences. Le train qui passe à travers les villes se contente d'avertir les passants à son de cloche. A chaque embranchement de rues ou de chemins sur la voie, un grand écriteau vous conseille d'ouvrir Vœil à la locomotive; mais les vaches, le» porcs, les chiens qui ne savent pas lire, les enfants qui ne le savent^ pas encore et les ivrognes qui l'ont oublié sont parfaitement coupés en deux. Un administrateur d'une de ces nombreuses voies qui sillonnent les États-Unis m'a assuré qu'il ne se passait pas un jour
sans accidents de ce genre, mais on n'y fait pas grande attention. AU rigt 1
£n outre, les employés n'ayant aucun uniforme, aucune marque distinctive, on ne sait à qui s'adresser pour quoi que ce soit, et j'en ai bousculé un qui voulait m'empôcher de fumer, le prenant pour un gentleman capricieux et toqué. Les Américains ont horreur de tout ce qui ressemble à une spécialité, et ils confondent régalité avec la similitude au point de se faire tous la même barbe et le même habit, partant la même figure et la même tournure. Ils arrivent à se ressembler tellement que qui en a vu un les a tous vus. Moi, je ne parviens à les reconnaifre qu'au plus ou moins d'envergure de leurs cols de chemise.
Notre convoi part sans crier gare aux assaillants qui demandaient à grands cris que le prince se montrât et leur fît un speach. J'en vois tomber plusieurs les uns sur les autres : se sont-ils fait du mal ? Je l'ignore ; mais ils nous ont tellement agacé les nerfs que nous sommes devenus féroces et ne trouvons pas le temps de les plaindre. Nous suivons rOhio jusqu'à Rochester. Tu n'as pas îdéie de la quantité d'arbres déracinés emportés par le courant et rejetés en désordre sur les rives du fleuve. Renversés, piqués tout droit dans la vase, ces grands squelettes, dénudés et blanchis par Teau et le soletli
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forment des barrages naturels où les plantes el détritus de tout genre s'amassent en îlots de verdure bientôt emportés au loin par les premières crues.
A chaque station, même siège à soutenir contre les curieux. Celui qui en est l'objet est un peu à bout de patience, et je Fadmire de ne pas renier là cause de la liberté individuelle en présence d'un tel abus, complètement préjudiciable à la sienne propre. Un jeune Américain à la tête oblongue me demande de lui montrer le fils du grand Napoléon, a II n'est pas ici. — Excusez-moi, il y est. Dites-moi quel est-il? — Vous tenez donc beaucoup à le voir? (11 pousse un kol dont l'éloquence résume son ardent désir.) Eh bien I c'est moi ! — Oh 1 vous? Oh î oh ! » Il m'impose alors une poignée de main à me dislo^ quer l'épaule, pousse un hurra frénétique et me montre à la foule, qui se précipite vers moi en me menaçant d'un tel enthousiasme que je me sauve el me cache pour échapper aux étreintes. C'est pourtant le plus beau succès que j'aurai de ma vie!
A trois heures, nous descendons à Alliance pour reprendre à huit heures un autre train pour Cleveland. En attendant le dîner, je cherche à voir de près la forêt américaine, mais elle n'y est plus. Ce n'est plus qu'une étendue de terrain couverte d'arbres énormes et très serrés, sur laquelle il semblerait qu'on a passé une faux gigantesque à un
pied ou deux de terre. Cela n'est pas gai du tout, et n'offre rien de pittoresque à dessiner.
J'ai demandé pourquoi ces souches à demi-carbcnisées n'étaient pas arrachées : on m'a répondu que c'était inutile, qu'elles pourrissaient d'ellesmêmes en deux ou trois ans. Les colons commencent par abattre les plus beaux arbres pour construire leurs maisons, puis on brûle les autres avec les taillis. L'année suivante, une végétation toute nouvelle, où les fougères dominent, se produit d'ellemême au milieu des cendres. On brûle cette végétation, qui est remplacée au bout d'un an par une ipparlS^p spontanée de graminées que ces terrains n'avaient encore jamais produite non plus : c'est ce que les colons français appellent Vherbe grasse. C'est alors que la charrue fait son travail. On sème du blé et du maïs qui poussent avec force. Au lendemain d'une forêt abattue, il serait inutile d'ensemencer, rien ne viendrait. Il faut donc avoir une avance d'argent pour vivre en attendant que madame la terre soit disposée à obéir; mais dès qu'elle s'y met tout va bien. Les braves paysans lorrains, colons depuis plusieurs années, qui me donnent ces renseignements, ne paraissent pas mécontents du pays. « La terre est plus légère que chez nous, dit l'un d'eux; il ne faut pas tant de fumier; elle n'est pas dure à la charrue; les blés poussent vite et se vendent
bien; les bestiaux donnent aussi d'assez bons pro« fits, mais la vigne ne rapporte pas. Elle vient, mais elle monte trop vite, et puis elle fleurit quasiment pendant cinq mois de Tannée; le grain est mûr à la queue de la grappe quand le bout est encore en fleur. Il fait trop froid et trop chaud ; pas moyen de faire de vin. Pour le reste, il n'y a pas à se plaindre, et la culture ne donne pas d'ennuis. » Tout en faisant reloge de la terre et du pays, nos Lorrains n'aspiraient pourtant qu'au jour où, après avoir réalisé un petit bénéfice, ils pourraient retourner en France acheter des vignes.
Une locomotive brisée, bosselée, couverte de fange, couchée sur le flanc comme un gros animal abattu, passe sur un truc sans que personne s'en occupe. «C'est un convoi quia déraillé, » me dit-on; mais des wagons et des voyageurs, il n'en est pas question du tout. Chez nous on cache les accidents, ici on n'y prend pas garde.
On part. Les grands troncs [blafards des érables éclairés par la lune font l'effet de fantômes qui projettent leurs interminables ombres portées au milieu des clairières. A dix heures, nous arrivons à Geveland, grande ville qui me semble jolie, et on court voir le lac Érié ; mais le ciel et l'eau se confondent à l'horizon. Je ne vois que la lune qui se mire dans le beau milieu du lac, le phare à l'entrée du port et
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les lanternes rouges d'un train de chemin de fer qui passe sur des pilotis à cent toises du rivage.
19 août. — Vu au jour, le lac n'en dit pas davantage. C'est une mer sans falaises, avec de grosses vagues, dans un pays tout plat. La ville de Cieveland occupe une superficie de terrain qui dépasse de beaucoup les besoins d'une population de soixante nille âmes; elle ne serait pas dans le goût américain, si elle n'était pas divisée en carrés. Les maisons <e pierre, enguirlandées de plantes grimpantes, sont régulières : un ou deux étages, avec de grands toits en auvent; autour de l'habitation, les jardins, les pelouses de sainfoin rose ombragées de beaux arbres, rares vestiges des antiques forêts; tout y est propre, peigné, ratissé, respirant le bien-être ou l'aisance.
Promenade aux environs de la ville, jolies routes bordées de bois, de prairies, de cottages ; mais il faut s'arrêter à toutes les barrières et payer le droit de passage sur les routes, comme en Angleterre. Le vent qui vient du lac est très froid.
Nous parlons ce soir pour le fond du Lac-Supérieur sur le North'Stary autrement dit VÉtoile du Nord, immense steamboat avec salons, salles à manger, cabines, plates-formes, tourelles, galeries, etc., un véritable hôtel nautique qui pourrait contenir deux mille personnes. Il est si gros, si large, si épais, que la houle n'a pas de prise sur lui| du
moins je ne m'en aperçois pas, habitué que je suis aux coups de reins de notre bon coursier, \q Jérôme- Napoléon. Ce steamboat va faire une tournée de plaisir sur les lacs, s'arrétant à tous les ports on établissements américains pour prendre et déposer des marchandises, des voyageurs, et surtout de jeunes voyageuses en vacances.
Nous perdons bien vite la terre de vue. A onze heures du soir, nous apercevons au loin les lumières de Toledo. Je m'endors au bruit dune polka, jouée avec énergie sur un piano placé au milieu du salon, en face de la porte de ma cabine. Cette cabine est tellement une chambre garnie et ce piano est si peu en harmonie avec la situation géographique que j'oublierais complètement où je suis sans la présence d'une énorme ceinture de sauvetage en caoutchouc suspendue au-dessus de ma tête. Ceci est une délicatesse de l'administration envers tous les passagers. En outre, les nombreux sièges du navire sont en fer-blanc creux; en vue d'un naufrage possible, ils peuvent servir comme de bouées pour se soutenir sur l'eau.
Lac Huron, 20 août.
Je suis rèveiilé à six heures par un concert de trompettes, trombones, cornets à pistons, avec' ac-» compagnement de tambour, fifre et grosse caisse.
Celte musique enragée a pour but d*annoncer notre arrivée dans le port de Détroit. Promenade dans la >ille; rues larges, droites; rien de remarquable, et toujours une foule de curieux fort gênants*
Dans notre hôtel nautique, on déjeune à sept heures du matin, on dîne à une heure, et on soupe à sept. Chaque repas est annoncé par un nègre qui fait le tour du bâtiment en frappant à coups redoublés sur un terrible gong chinois. L'Américain dévore en silence, vite et sans discernement. Chacun tire à soi une portion de nourriture, langue fumée, thon mariné, reliefs de la veille servis daiis une petite assiette de ménage d'enfant. Les nègres passent à chaque convive une tranche de roastbeef ou un membre de poulet grillé; les pommes de terre et les épis de maïs bouillis remplacent le pain : une tarte aux pommes ou du plumpudding pour dessert, et le tout se termine par de grands verres d'eau glacée.
La journée se passe à traverser le lac et la ri* vière Saint-Clair : à droite les belles et hautes forêts du Canada, à gauche les bois moins élevés et les prairies du Michigan. A huit heures du soir, nous stoppons à Port-Huron. La population, avertie par le drapeau français hissé au grand mât, — ceci est une gracieuseté de l'administration que les curieux nous feront payer cher, — répond aux fan*
fares de nos trompettes, à nos roulements de tambour, par les salves d'artillerie d'un canon. Elle se presse sur le rivage, pousse des hurras et demande un speach. Le prince s*est retiré dans sa cabine, — Un speachl un speachl — crie la foule. Un gentleman grimpe sur le toit d'un magasin, et, à grand renfort de bras et de chapeau, hurle de la France, du Canada, des États-Unis, du président, des rebelles, etc. Les coups de canon servent de points et virgules à ce cours d'histoire et de politique. La foule écoute, applaudit, rit, siffle, grogne. Nous avions perdu de vue la ville' que nous entendions encore les cris du bruyant peuple de Port-Huron.
Ce soir, la longue table de la salle à manger est enlevée; les domestiques nègres vont chercher leurs instruments, violon, violoncelle, guitare et contrebasse; le maître d'hôtel passe un habit bleu à boutons d'or. Le capitaine du steamboat, M. Sweet, gros Américain blond, enjoué, bienveillant, nullement ennemi du Champagne et du beau sexe, invite une grande jeune fille brune, solidement bâtie, à la physionomie douce, aux traits réguliers heureux mélange de la race indienne et de la race anglosaxonne. Le commandant en second, M. Pierre, aimable et gai jeune homme, invite une jeune dame de l'indiana, d'une physionomie toute particulière : une forêt de cheveux roux, la peau blanche, les
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yeux vifs, les extrémités délicates, une taille riche et gracieuse, c'est une de ces laides qui sont plus jolies que les belles. Les quadrilles se forment, et v)S)ilà un bal organisé au beau milieu du lac Huron, Les musiciens ne crient pas les figures, ils les cliantent tout en raclant leurs instruments, danseurs et danseuses sautent, rient, gigottent à Taméiicaine et prennent un véritable plaisir.
C'est la première fois que je rencontre des Âmé«ricains gais. Jusqu'ici je n'ai vu le rire sur aucune face indigène ; les chants étaient des psaumes ou des hymnes de guerre, les danses des tours de force ou des luttes à perdre haleine, le tout fort triste et sans abandon. Ici c'est bien différent, et Ton sent tout le laisser-aller de la vie égalitaire. Dês femmes qui semblent appartenir, par leur mise et leurs manières, à une position élevée, se laissent prendre sans façon dans les bras du maître d'hôtel ou du perruquier, car il y a une boutique de barbier à bord. Les voyageurs des secondes places prennent part au repas, font salon et dansent aussi. La société est à coup sûr très mêlée, mai^ personne ne s'en soucie et personne n'en abuse. Au milieu de tout cela, il y a des naïvetés plus risibles qu'offensantes. Un monsieur que personne ne connaît et qui ne connait personne vient offrir au prince de le présenter à plusieurs de ces dames. Un autre, —
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celui-c) est vraiment désagréable, — étalé sur denx chaises, au milieu des femmes, dort de la façon la plus comique, en poussant de petits soupirs, le nez en Pair, le bec ouvert. Il empoisonne le tabac et le whisky. A chaque reprise de musique un peu bruyante, il entre-bailie un œil terne, fait un haut-le-corps inquiétant, caresse amoureusement son menton orné d'un petit bouquet de poils fauves et lance le jus de sa chique à tout hasard. Déjà plusieurs robes ont été atteintes; mais les dames ne font qu'en rire, et personne n'ose déranger cet animal répugnant. J'étais trop préside son jet continu; je suis éclaboussé, je perds patience : je le réveille brusqueraient et de manière à m'attirer un de ces fameux coups de revolver dont parlent les romanciers américains. H ouvre son petit fl&il pâle et me demande pourquoi je le dérange^
— Parce que vous ne vous dérangez pas. Êtesvous ivre?
— Je n'appartiens pas à la société de tempérance!
Cela dit d'un air parfaitement insouciant, il retombe dans sa somnolente béatitude, comme un homme qu'aucun serment religieux n'enchaine et qui se sent parfaitement dans son droit. Le maître d'hôtel arrive, et en vertu de je ne sais quel autre droit, l'enlève de son siège sans un mot d'explication, sans lui donner le temps de ramasser sa cas-
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quette, qu'un chiffonnier n'aurait pas voulu prendre au bout de son crochet, le pose sur le bord du bateau et revient terminer son quadrille interrompu.
Puisque je t*ai parlé des revolvers, je dois te dire que je n'en ai vu qu'à la ceinture de quelques ofii* ciers et de quelques soldats en campagne. L'Américain du nord me parait très doux, très patient et bienveillant à l'habitude. Je n'ai encore vu nulle part de scènes de violence, pas même l'ombre d'une querelle, et dans un moment de crise comme celui-ci, le fait est assez remarquable. Je ne dois pas oublier non plus de te dire que les capitaines sont toujours propriétaires d'une partie du bateau ou du chargen^ent, ou bien ils sont tenus d'avoir une somme considérable à bord. On a inventé cela afin de modérer leur ardeur et de les rendre plus prudents, vu qu'ici apparemment l'argent est plus cher que la vie.
21 août. — En plein lac Huron toute la journée. On ne voit que le ciel et l'eau et trois goélands qtû n'ont pas cessé de suivre le bateau et de pocher dans son sillage. Sur notre gauche se dessine parfois à l'horizon une petite ligne verte : c'est la rive américaine.
J'ai fait connaissance avec trois jeunes et jolies misses qui habitent toutes trois la même ville, sont toutes trois protestantes, portent toutes trois le
même nom de baptême, et sont toutes trois amies intimes. Je te les désignerai donc par rang d'âge.
La première Mary est un type de roman : des traits fins et réguliers, de beaux yeux bleus qui semblent vouloir deviner ce que Ton pense, des cheveux blonds fins et soyeux, ondulés naturellement et retenus en un gros chignon qui retombe sur la nuque; sa taille est svelte sans débilité et ses membres délicats sans maigreur. Ses manières simples et gracieuses font d'elle une personne séduisante et distinguée. Elle est très patriote et parle du sud avec horreur. Sérieuse et instruite, elle sait le français, mais elle manque d'habitude pour le parler. J'ai entamé pourtant la conversation et même sans être présenté, ce qui est un peu osé en ce pays. La voyant plongée dans la lecture de Consuelo^ je n'ai pas eu de peine à me faire pardonner mon impertinence, et quand elle a su mon nom, elle m'a traité en bon camarade. Il n'y a pas de fatuité à faire ici. Les jeunes personnes sont pleines de confiance; habituées à compter sur le respect qu'elles inspirent, elles n'ont rien que d'aimable et de naturel dans les manières. Je ne trouve rien à redire à celte absence de pruderie, préférable à la raideur de certaines petites bigotes de chez nous.
Elle m'a présenté à la seconde Mary, jeune fille de seize ans, petite, brune, au visage rond, frais et
rose ; un petit nez fin tout drôlement relevé qui lui donne Tair espiègle, de grands yeux bleus, dont Tun cligne d'une façon piquante quand elle dit ou fait quelque malice enfantine. Elle ne -iemande qu'à jouer et rit de bon cœur en montrant des dents à faire crever de dépit tous les dentistes américains. Elle ne peut rester longtemps à la môme place sans que les pieds lui démangent : aussi la trouve-t-oa toujours sautant ou perchant sur les échelles du steamboaty ébouriffant à la brise ses deux grandes ^ mèches de cheveux frisés qui se dressent sur son front comme deux cornes de gazelle.
Bien qu'un peu plus jeune, la troisième Mary est moins remuante : de grands yeux noirs très allongés, des sourcils arqués, des cheveux très bruns, un nez légèrement cambré, la bouche petite et se relevant un peu de côté lorsqu'elle sourit, une physionomie assez mystérieuse et tant soit peu espagnole. Elle est sérieuse, presque triste ; elle lit, étudie et aligne des colonnes de chiffres qui, rien qu'aies regarder, me donnent la chair de poule. Elle ne quitte ce travail attrayant que pour regarder le lac un instant et se replonger dans ses problèmes.
. Le père de Mary la mathématicienne sert de Mentor à ces trois demoiselles, mais je n'ai causé avec lui que ce soir. C'est un excellent homme, très aimable, et qui ressemble à un Portugais. II a
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passé huit jours à Paris il y a vingt ans ; il en parle avec complaisance et lit VHistoire de Napoléon^ par Norvins, traduite en anglais. C'est le premier Américain que je vois lire autre chose que son journal.
Nous qufttons enfin le monotone lac Huron pour entrer dans un dédale d'Ilots couverts de verdure et de wigwanu d'écorce plantés sur le rivage au mi* lieu des pins. — Les Indiens I les Indiens ! c'est le cri que j'entends aussitôt retentir de toutes parts : hommes et femmes se précipitent sur les galeries extérieures avec un élan de curiosité qui prouve combien la race primitive est devenue rare ou difficile à rencontrer. Des Indiens à demi-nus courent en eCTet sur la rive en sautant et en nous faisant des gestes. D'autres, plus graves, ne bougent pas; ils ne semblent môme pas voir notre maison flottante, bien que nous soyons assez près pour distinguer leurs traits aplatis et leur peau foncée. Ds me rappellent les Arabes qui, forcés de subir notre domination, cachent leur colère sous l'apparence du mépris. Un canot d'écorce passe, portant une femme maigre roulée dans sa couverture et deux pagaïeurs vôtus de chemises de coton jaune. Ils sont coiffés de chapeaux de paille d'où s'échappent de longues tresses de cheveux noirs.
« Pauvres Indiens I pauvres gens ! dit l'aînée des
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\faries, ils sont bien à plaindre! Ces hommes-là sont de noble race et nullement méprisables. Ce sont les premiers occupants du pays. Nous avons toujours trouvé en eux de francs ennemis ou des ami) sincères. Quand ils scalpaient les nôtres, c'était leur droit, ils défendaient leur sol. Au lieu de cherchera les civiliser, à leur donner des principes religieux, on n'a porté chez eux que la démoralisation, les vices et les maladies. Les commerçants mettent leur amour-propre à les tromper : on échange par exemple un paquet de fourrures d'une valeur de vingt dollars contre une bouteille de whisky qui ne vaut pas un quart de dollar. Aussi deviennent-ils craintifs et soupçonneux. Nos marchands se plat-» gnent de ne pouvoir plus tant les attraper et de voir qu'ils commencent à débattre leurs intérêts. Ils ne sont pourtant pas méchants, c'est certain. Leur anthropophagie est un conte de nourrices et de missionnaires catholiques. Bien des blancs qui vont vivre avec eux au milieu des forêts y sont plus en sûreté qu'à New-York. Nous les plaignons, nous autres femmes I nous regardons leqr extinction comme un crime , et nous sentons qu'ils emportent avec eux au fond des déserts toute la poésie de rAmérique. Quand il n'y en aura plus un seul, nous en parlerons comme de héros fabuleux dont rieli parmi nous ne donnera l'idée. »
A six heures du soir, à Saut-Sainte-Marie, pendant " que le North-Star entre dans Técluse qui longe les rapides, nous avons tout le temps de descendre à terre et d'aller jusqu'à la petite île où quelques familles d'Indiens Chippeways ont établi des huttes au milieu des rochers et des aunes. Ils vivent et trafiquent de poissons, qui foisonnent autour des rapides. Un vieux Chippeway, assis au seuil de son wigwam, fabrique un panier d'osier. Sa peau est brun foncé, son nez d'une courbure exagérée; les lèvres ne sont pas épaisses; les yeux sont petits et très écartés, les pommettes et le menton proéminents. Sa chevelure, très noire, malgré les rides qui dénotent un homme de soixante ans, est retenue dans une loque roulée en turban, surmontée d'un vieux chapeau de paille informe. Sa fille ou sa petitefille est à côté de lui. Elle tortille des bouts de fil de fer en forme d'hameçon. Elle paraît avoir seize ans, elle est maigre, petite, la peau d'un brun légèrement olivâtre; de petits yeux taillés au couteau et à fleur de tête, les pommettes saillantes, le nez très petit, la bouche grande, mais les lèvres minces. Elle n'est nullement jolie dans sa robe étroite et collante, ornée de franges. Un Américain s'approche d'elle et lui parle, elle s'enfuit dans un groupe ù^axilces squaws , dont quelques-unes reculent et se cachent à mesure que les voyageurs avancent. Elles
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flnissent par se sauver et s'enfermer dans leurs wigwams. Deux ou trois jeunes Indiens moins farouches, demi-bourgeois, demi-sauvages dans leur costume, , causent avec les visages pâles et leur vendent du poisson frais.
Je m'approche du vieux Chîppeway qui nattait son panier, et alors lui, sans lever les yeux: — Êtesvous aussi un Français du vieux pays?
•— Comment I vous parlez français?
— Un petit brin. J'ai appris ça quasiment de nais« sance.
Je ne m'attendais guère à retrouver ici le parler de nos vieux paysans du Berry, et je demeurai tout ébahi. Je crus d'abord que c'était un métis, comme celui que M. de Tocqueville rencontra en 1831 au fond de la baie de Saginaw, sur le lac Huron, à une centaine de lieues d'ici, vers le sud, et qui lui parla bas-normand en le prenant sur sa pirogue; mais celui que j'avais sous les yeux est un véritable Indien, et c'est précisément des métis de Canadiens et d'Indiennes, dits bois-brûlés, que ce groupe de Chippeways a appris notre langue. Peut-être ceux qui la parlent sont-ils nombreux dans ces tribus du littoral des grands lacs, à cause de leurs rapports plus fré- ' quents avec les métis qu'avec les Américains et les Anglais. Ce qu'ils savent de français ne va pas très (oin, mais ils ont, à s'y méprendre, la prononciation
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et Taccent de terroir de nos gens de campagne.
Chose plus frappante encore, ce vieux sauvage, qui appelait la France le vieux pays, selon Tusage des Canadiens civilisés, semblait avoir quelque chose de la réserve à la fois discrète et curieuse de nos paysans quand ils veulent vous faire parler sans avoir à vous répondre. «Ohl moi, disait-il, j'en sais pas ben long, mais vous? J'ai été pris de jeunesse, et vous?» Pressé de questions, il répond enfin : « Moi, je suis né natif sur la rive du Canada; mais je parle pa encore comme un bois-brûlé. Y en a ben tré ben que demeurent par cheux nous. »
Quelques-uns de nous essaient de l'interroger; mais il n'ose plus répondre, ou Une comprend plus. Je répète les mêmes questions en berrichon; il comprend très bien, mais il manque de mots ou d'idées, et retombe dans son 'travail avec une insouciance feinte ou réelle. C'est au reste conforme à la dignité indienne, qui s'oppose à l'expansion, et je me suis souvenu ici de ce qui t'avait frappée à Paris quand nous questionnions les loways de M. Catlin. Nous trouvions un rapport extraordinaire entre leur manière de dire sans vouloir dire et celle de nos Berrichons.
Le prince et Ferri entrent dans une pirogue, et, . conduits par deux Indiens qui rament avec force et adresse au milieu des cascades bouillonnantes sur
A TOVTB TAPEUR. 255
les grosses roches , ils remontent les rapides et font le tonr de llle. Ils en reviennent très mouillés, parce que, quoique très profondément assis et presque enfoui jusqu'aux yeux dans ces canots, on y est gagné par les embruns qui y pénètrent en pluie continue. On remonte à bord, et après le thé le bal recom* menée de plus belle ce soir sur le Lac-Supérieur. Le temps, c'est-à-dire le climat, s'est beaucoup rafraîchi.
Lac-Supérieur, tî août
Le lac a été agité cette nuit, et notre grosse maison à vapeur s'est donné des airs penchés. Ces vagues peu méchantes ont cependant affecté le moral de nos jeunes voyageuses. Ce matin, le North-Star dépose sur le quai de Marquette tous ses touristes américains, qui s'empressent de l'extasier devant quelques maisons de bois, sous prétexte que ce sera peut-être un jour une grande ville. Us disent cela de tous les endroits où trois maisons se regardent en bâillant au bord de l'eau; mais ils en ont vu naître tant d'autres qui ne se présentaient pas mieux qu'on n'a pas le droit de faire trop l'incrédule.
En attendant qu'une locomotive soit prête pour emmener toute la caravane aux mines de fer, à environ dix lieues lîe là, je me promène dans une èx-forét de pins coupés à ras de terre , où , dans le terrain sablonneux, poussent des renoués, des cen-
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taurées et des immortelles blanches. Des criquets jaunes s'envolent sous les pieds en faisant entendre un petit grésillement singulier. Je trouve des quan*tités de buprestes {chalcophora Virginiemis) qui sortent des racines de sapins brûlés.
La locomotive esl prête ; mais il n'y a qu'un wagon convenable pour les dames; moyennant des planches de sapin posées en travers des tombereaux à minerai, tout le monde trouve place, et, par un beau soleil qui réchauffe un peu le fond de Tair froid et sec, la vapeur nous emporte dans la forêt, encore intacte de chaque côté de la voie. Nous nous arrêtons à la fonderie, où des ouvriers coulent des rails* Ceci ressemble à toutes les fonderies du monde ; mais, après avoir suivi un sentier pavé de cailloux de fer et frayé eu coups de hache au milieu d'arbres magnifiques, nous arrivons sur un chemin taillé en plein métal. Je n'avais jamais rien vu de pareil : une montagne de fer qui sort sa grosse échine luisante et nous renvoie dans les yeux un grand pétard de soleil. Ces masses ressemblent à de gigantesques bouillonnements brusquement refroidis. Quel minerai en comparaison de celui que l'on trouve sous forme de grappes de raisin dans nos champs du Berri! Figure-toi chacune de ces grappes aussi grosse que la butte Montmartre, et tu auras idée de ce qu'on appelle ici un gisement. Des arbousiers
procera, des framboisiers sauvages couverts de fruits, des thuyas très peu élevés, des chrysanthèmes, des épilobes à fleurs purpurines, des touffes d'immortelles blanches et de solidaginées, voilà ce qui domine sous les chênes, les érables et les pins qui entourent ces montagnes de fer. De ces hauteurs, la vue s'étend sur un océan de verdure, qui a ses tourmentes et ses ouragans dont le passage est marqué par les arbres jetés) brisés et renversés les uns sur les autres.
Un monsieur d'une soixantaine d'années, qualifié de docteur, a proposé de nous faire voir tout près de là, sur la rivière Noquet, un village de castors ; mais il est déjà tard , il faut revenir au bateau. J'aurais bien voulu voir ces intéressants rongeurs ; mais le prince me console en me disant que nous en verrons tant et plus sur le Mississipi. Le susdit docteur, médecin ou non, est un savant qui acheta, il y a une dizaine d'années, un lopin de forêt. Il y bâtit une maisonnette, et vint là aux époques des vacances pour chasser et collectionner des oiseaux. Un beau jour, il co demanda pourquoi, chérissant la solitude, il n'abandonnerait pas la civilisaaion, et en raison de cette logique américaine qui met toujours bout à bout projet et exécution, le voilà définitivement établi tout seul au fond des forêts vierges, où il se trouve le plus heureux du monde. En me racon-
tant son histoire» on me dit qae ces trappeurs de la science ne sont pas extrêmement rares. Ces pays à demi-sauvages, aussitôt que la sécurité s'y établit, ont pour les amants de la nature des attraits que je comprends fort bien. On y devient habile à simplifier l'existence, et, avec la suppression de beaucoup de besoins factices, on conquiert beaucoup de temps pour l'étude; celui qu'on emploie à chasset'pour se procurer la nourriture, loin d'âtre perdu, est gagné pour les recherches. On n'est pas élégant dans sa mise, il est vrai; mais à voir avec quelle aisance ce digne homme porte son habit noir râpé et son chajieau de cérémonie roussi par le soleil, je constate qu'on devient parfaitement indifférent à ces misères. Je ramasse pour toi quelques échantillons métalliques (schiste calcaire ferrugineux, fer oolithique et fer oligiste d'une rare beauté). Nous nous rembarquons, et à la nuit tombante nous entrons dans la baie de Portage, formée par la presqu'île des mines du Lac-Supérieur, grand bec qui s'avance dans cette mer d'eau douce, et qui est sillonné de fiords très favorables à l'exploitation. Notre gros steamlmt, qui a sans doute des passagers ou des marchandises à échanger dans les terres, s'engage résolument dans les étroits méandres, remorqué par un tout petit vapeur qui fait jaillir, comme d'un tuyau de pipe, une colonnette d'étincelles retombant
A TOUTE VAPEUR. tt9'
en fine pluie de feu. La lune sort du beau milieu du lac, et en face de nous, au-dessus des hauts sapins, dont les hampes dénudées se dressent comme de grandes piques à la pointe des rochers, une aurore boréale lance de longues flammèches blanchâtres dans le ciel noir. Elle forme ensuite un grand demi-' cercle qui s'éclaire et s'éteint par saccades comme les pulsations d'un cœur gigantesque. Pendant dix minutes, elle a changé cinq ou six fois de forme, en s'affaiblissant k chaque transformation; puis tout s'éteint
23 août. — Nous naviguons, et il fait froid. Sortis sans encombre des goulets de la presqutle, nous reprenons le lac, nous doublons 111e Manitou et nous arrivons d'assez bonne heure à Copper-Barbour, où nous stoppons pour reprendre bientôt notre navigation côtière, et stopper de nouveau à Êagle-Har« bour,àla pointe de la presqu'île. Le prince y trouve l'ingénieur des mines, qui l'emmène dans un stage^ — espèce de char à bancs, — aux mines de cuivre de Cleaf. Les passagers ont le temps de débarquer pendant les trois heures de stoppage. Les dames en profitent pour folâtrer en canot et courir sur la rive en riant et en faisant des bouquets. Les hommes s'occupent d'une façon très caractéristique à ramasser des cailloux, espérant toujours et partout découvrir une mine d'or. Presque tous savent un peu de
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métallurgie, et lear jouissance de naturaliste est là tout entière. — Moi, j'irais bien faire Taimable auprès des Maries^ mais elles sont trois, et je ne sais pas encore laquelle me piaf t le mieux. Et puis, si je perds mes trois heures, quand est-ce que je regarderai le pays? Il est plus que probable que je n'y reviendrai pas tous les huit jours, au Lac-Supérieur ! C'est un peu loin de chez nous, et tu ne pourrais pas me dire ici : a Va donc demain au bout du pré voir si les hépiales sont ^closes. » Il s'agit de voir ce qui pousse et ce qui vole sur ces terres lointaines; au diable le sentiment, et en avant dans la forêt !
Sous les aunes et les érables à sucre, je m'aventure dans un sentier frayé par les mineurs. Ces intérieurs de forêts sont charmants. La journée est belle, et tout en pensant aux trois Maries, je pense aussi au vieux docteur de Marquette avec son habit râpé et son long tuyau de poêle en castor déplumé. Heureux homme ! rien ne te distrait, toi ! £t au bout d'un quart d'heure me voilà absorbé aussi, car les cicindèles courent rapidement au soleil sur le sable, et il s'agit de les atti*aper. Je m'empare de tortuosa et de unipunetata^ d'une jolie tettigonide (octolineata)^ — les vanesses Cardui et Anttopa toutes pareilles aux nôtres, — puis de quelques stapbylins {mllosus).
Mais voici un autre insecte que je ne me charge pas d'emporter ; c'est un énorme cochon gras cou-
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cbé au beau milieu de la bruyère et mort. Que fki~ isait là, en pleine forôt inhabitée, ce quadrupède au ventre dodu et frais, avec sa tète seule grillée à point, et sentant fort bon? Si j'avais eu de Tappétit et de la moutarde, j'aurais profité de Toccasion. Seul, un gros corbeau, perché sur la cime d'un arbre mort, croassait d'un ton féroce, jaloux peutrôtre de me voir là, ou attendant avec impatience que ce régal fût un peu faisandé.
On se rembarque, on reprend le prince à Ëagle- Kivers, sur la côte ouest de la presqu'île, et on vogue de plus belle en recommençant le bal. Les trois Maries dansent fort joliment et s'en donnent à cœur joie, même la mathématicienne ; mais ces contredanses sautées sont embrouillées de figures iacompréhensibles. Je m'abstiens en me remémorant cette grande leçon de Sancho Pança à son maître : o U ne faut faire devant le monde que ce que l'on fait fort bien. »
24 août — Nous voici, après avoir traversé trois cent vingt-cinq lieues de lacs, à Ba;^field, nec plus ultra de notre gros bateau. Nous «devons le quitter ici pour prendre àes stages qui nous mèneront à Superior-City et Fond-du-Lac, où noua remonterons, en canot d'écorce, la rivière Saint-Louis. Nous traverserons les forêts jusqu'au Lac-de-Sable , après quoi nous prendrons le Haut-Mississipi pour le des-
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cendre jusqu'à Lacrosse, Dubuque et Saint-Louis. Il faut nous munir de mocassins, de jambières de peau, de couvertures , de tentes, de vivres, ou tout au moins de fusils pour nous en procurer ; il nous faut des guides, des porteurs, car nous coucherons dans les bois, et nous aurons des portages^ c'est-à dire des espaces à franchir avec nos pirogues sur le dos. Ragon est déjà désigné pour fortifier nos cam-* pements, M. Mercier pour porter des paroles de paix aux sauvages, Bonfils pour diriger la navigagation, Ferri pour orienter scientifiquement la marche, et moi pour &ire la soupe.
Je ferais bien, en ma qualité de futur officier de bouche, de m'approvisionner de beurre et de biscuit. Je rôve déjà un potage à la tortue dont on se léchera les doigts. Pourvu qu'il y ait des tortues ! La campagne promet d'être gaie, mais pénible, surtout si nous couchons dans les marais par le froid qu'il fait. Nous rapporterons des impressions mêlées de rhumatismes* N'importe, c'est si bon d'aller devant soi I On se met en quête de voitures, ce qui n'est pas âu^ile. Enfin en voici une, pas suspendue et peu couverte. -^ Il en faut deux. — Il n'y en a pas d'autre. — Et des chevaux? — En voici un. — Un, ce n'est guère ; mais en trouvera-t-on au moins un autre en route? — Ce n'est pas probable. — Y a-t-il quelque maison d'ici à Superior-€ity? -*
Non. — T a-t-il ici quelque magasin où nous puissions nous approvisionner de couvertures et de tentes?— Non. — En ce cas, Tcxpédilion devient impossible. Nous rattrapperons le Mississipi en passant par le lac Michigan et Milwaukee ; nous reprenons donc nos cabines sur le North-Star.
Mais quels sont ces êtres aux cheveux noirs et nattés, ou pendant en mèches sur les épaules, enveloppés et serrés comme des momies dans leurs couvertures de laine? Les uns couchés sur les planches de Tembarcadère, les autres debout par groupes, regardent avec stupidité ou indifférence notre hôtellerie flottante; puis, comme s'ils se disaient : J'ai assez vu, ils tournent les talons et regagnent lentement leurs wigwams, dont les toits se montreat derrière un pli de terrain. Les femmes portent des enfants maintenus sur leur dos dans un pli de la couverture. Elles se lèvent, marchent et s'assoient fort adroitement, sans laisser tomber le papom. Toutes fument dans. un petit brûle^gueule peu élégant. Des enfants de sept à huit ans s'exercent au tir de l'arc sur une vieille pirogue, devenue le but de leur adresse. Nous sommes en plein pays êauvage, dans la tribu des Chippeways, revenue triomphante, ily a deux mois à peine, d'une expédition contre les Sioux, dont les chevelures pendent maintenant comme trophées dans la tente des chefs.
J'accompagne les trois Maries, j'offre mon bras à Mary la turbulente, sans savoir que cela n'est permis qu'entre fiancés. Elle accepte sans me rappeler à Tordre, et probablement sans y songer, et nous voilà courant vers le village indien, grimpant sur les talus, riant, cueillant des fleurs au milieu décrues, ce qui doit te faire présumer que Bayfield ne ressemble pas précisément à la Ganebière de Marseille. Nous arrivons devant une grande case en planches. Un guerrier, le visage tellement barbouillé de rouge et de noir, qu'on ne peut distinguer ni ses traits, ni la couleur de sa peau, ni sa physionomie, se tient debout à la porte. De longues tresses noires s'échappent de sa coiffure en fourrure, ornée d'une plume brisée et posée en biais sur le front. Drapé dans une guenille de laine fauve, il ne laisse voir de son costume que ses jambières de drap rouge qui recouvrent comme des guêtres le dessus des mocassins. Il est petit, mal bâti, mais campé fièrement sur un vieux fusil à pierre. Nous entrons dans la case en planches, toute nue. Les chefs indiens, assis en rang sur des bancs adossés au mur, fument gravement tous dans la même pipe, à tour de rôle. Ils sont vieux, et ont tous des traits exagérés : peau foncée, yeux petits, pommettes saillantes, bouche grande, mâchoire fortement accusée. L'un d'eux, le grand chef sans doute, coiffé d'un haut bonnet pointu emplumé et
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enrubanné, la poitrine ornée de coïiien de wampun, enfoui dans une peau de bison, se lève à l'arrivée de chaque voyageur, lui offre une poignée de main et le calumpt de la paix, déjà sucé par vingt peauxrouges. Les autres, immobiles, solennels, plus ou moins vêtus et ornés de colifichets, semblent très flattés de la curiosité indiscrète des Américains. Évidemment ils posent d.evant nous. Us ont vu arriver le bateau de bien loin, ils ont mis leurs peintures de cérémonie, et ils étaient prêts pour notre visite. Des cris bizarres, aigus et retentissants partent du côté des wigwams. Est-ce une attaque des Indiens ? Non, c'est une réception amicale. Ils approchent, musique en tête, — vraie musique sauvage. — L'un frappe à coups de poing sur une peau tendue autour d'un cercle de bois, l'autre remue une calebasse pleine de cailloux, un troisième tambourine avec le manche d'un couteau sur le fond d'une casserole fêlée. Les guerriers, au nombre de huit ou dix, demi-nus ou vêtus d'une mauvaise chemise qu'ils jettent en courant pour être plus libres de mouvements, la tête ornée de plumes ébouriffées et fanées, le visage tatoué de peintures rouges, — symbole de paix, — tous armés de bâtons ou de tomawaks en bois, sautent comme des kanguroos. et poussent des cris d'aigle. Les fenmies, les enfants, les vieillards, suivent cette bande d'enragés, dont
presque tous ont des cicatrices profondes sur la poitrine et dans les reins. J*ai vu là des traces de ces blessures effroyables dont parle John Tanner dans ses mémoires, blessures dont nous autres blancs serions morts deux fois pour une. La procession s'arrête, fait cercle, et la danse commence. Musiciens et guerriers s'accorapagnant de ce cri particulier appelé woop, le corps penché en avant, les bras ballants, se regardent dans les yeux, sautent sur place, et s'excitent en frappant sans relâche la terre avec leurs talons. Un nouveau danseur vient rompre la monotonie de cet exercice. C'est un grand diable à tous crins, ornés d'une plume et d'un long ruban bleu fané. Ses tresses dénouées et flottant au vent, ses yeux pochés de noir, ses grandes jambes nues, son profil en bec d'oiseau, l'ornement de plumes retroussé sur son croupion comme une queue de coq, ses cris de paon, ses sauts de volailte effarouchée, font de lui un oiseau fantastique. Léo danseurs s'animent, se rangent autour de lui : alors casserole de tinter, gourde de sonner, talons de frapper ; ce n'est plus qu'un hurlement de bêtes farouches, c'est l'apogée de Tépilepsie. C'est grotesque et terrible à la fois. Puis, sans transition, brusquement, tous s'arrêtent. Un des guerriers emplumés, portant sur Tépaule, comme Minerve son égide, une peau de daim fauve tacheté de blanc, le visage
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inondé de peiotures délayées par la sueur, s'avance près des visages pâles, et reçoit au fond du tambourin-casserole, devenu sébile, une collecte de dollars et de menue monnaie; puis tous ces énergumènes nous tournent le dos sans remerciments. serviles, et d'un pas mesuré se retirent majestueusement vers leurs wigwams.
Un vieux Cbippeway, maigre, en haillons, courbé en deux^ se soutenant d'un gros bâton, s'avance vers le bateau en dessinant des zigzags sur la jetée. Il est idiot ou ivre, fort laid et très dégoûtant à coup sûr. II trébuche et tombe, personne n'y prend garde. Une charrette arrive et va l'écraser, personne ne l'aide à se relever. On lui crie gare comme s'il'comprenait. 11 se lève par un eifort désespéré, aux grands éclats de rire des ouvriers occuipés à charger notre bois de chauffage, et, comme un aveugle, il entre dans le bateau, et tombe comme une loque près de la machine. Un employé le remet sur ses pieds et le jette dehors comme une ordure. Ce malheureux abruti est une victime de l'eau de feu.
Nous repartons, c'est-à-dire nous revenons sur nos pas, et au lieu de coucher ce soir dans les marais au milieu des ours gris, je me prélasse dans ma cabine et dans mon large lit de bord, ne regrettant pas trop les aventures rêvées, car nous n'étions vraiment pas outillés pour les affronter.
25 août. — Ce matin, à Ontonagon, un chef indien et ses filles montent à bord. Ce chef porte une redingote et u'x pantalon noir à dessous de pied. Son chapeau noir et sa cravate blanche font ressortir sa bonne grosse figure brune sans barbe ; ses cheveux, d'un noir de jais, sont taillés très convenablement. Il est mieux mis et plus propre que les trois quarts des Américains qui voyagent avec nous. On le prendrait pour un pasteur protestant. Ses filles sont d'un ton rougeâtre; jusqu^à présent, je n'avais vu, en fait de peaux-rouges, que des peaux bronzées ou olivâtres. Elles portent des robes de toile de coton blanc et rose à volants malgré le froid qu'il fait, et sont coiffées de petits chapeaux ronds en paille marron à bords rabattus, mode anglaise qui £aiit ressembler les femmes à des carafes coiffées d'entonnoirs. Une troisième Indienne, une servante probablement, en costume demi-indien, demi-américain, porte sur le fianc, passé en bandoulière comme un sabre, un enfant ficelé comme un sau-> cisson sur une planchette à dossier. Elle pose tout debout contre le piano ce berceau orné de perles et de colifichets où le papous^ serré et maintenu dans ses bandelettes, montre sa petite tète jaune, qu'éclairent deux petits yeux noirs déjà perçants comme des flèches.
Le steamboat s'arrête à Portage pour faire un char-
gement de cuivre. Je descends me promener sans perdre de vue le bateau à vapeur, ne me souciant guère de prendre racine ici. Il y fait trop froid, et l'aspect de la vilte manque de séduction : quelques maisons de bois peintes en jaune sur une petite place où les rochers de quartz et de calcaire noir percent le terrain également jaune. Les eaux du fiord sont colorées aussi en jaune par le cuivre, véritable ossature de cette partie du Lac-Supérieur. Le rivage escarpé, couvert de mélèzes et de pins, rend le pays sombre et triste. Je cherche des fleurs et des insectes, je ne trouve que des verges d'or et un papillon (la coliade Cœsonîa) qui, pour changer, est jaune. La localité semble vouée à cette couleur.
Aujourd'hui dimanche, nos compagnes de voyage ont passé la journée à lire la Bible. Aucune n'a travaillé à quoi que ce soit et n'a môme posé le pied hors du bateau. Ce soir, on ne danse pas, bien entendu. Hommes et femmes sont réunis autour du piano et chantent des psaumes, après quoi des groupes se forment, on relit la Bible, on la commente tout bas, ou Ton chuchote dans les petits coins, mais en tout bien tout honneur. L'Américain est si respectueux avec le beau sexe qu'on le croirait timide ou glacé. En revanche, les jeunes filles dévisagent le sexe laid à pleins yeux, et ceci ne prouve pas toujours effronterie ou passion. Ce sont des airs
de souveraines vis-à-vis de leurs sujets. Elles trouvent nos yeux d'Europe un peu hardis, mais les leurs ne se baissent jamais. On dit qu'en amour elles font toutes les avances, et on le dit en procla* mant que c-est leur droit. C'est à elles d'employer la liberté dont elles jouissent à faire la conquête d'un mari. C'est à l'homme qui ne peut ou ne veut pas épouser de se tenir sur ses gardes. Ces mœurs ne sont pas exclusivement celles des États-Unis, car je les ai vues chez nos protestants languedociens. Ici comme là, c'est la môme hardiesse confiante de la part des jeunes filles et la même réserve prudente chez les garçons. Les mœurs protestantes valent donc mieux que les mœurs catholiques, il faut le reconnaître. Quand un homme se décide à se laisser faire la cour, il ne peut sans déshonneur se retirer, et la jeune fille qui risque le tout pour le tout est bien rarement abandonnée; mais, comme il faut voir les deux &ces de la question, il me semble que l'amour est un peu mis de côté en cette affaire du mariage. L'homme y court tant de risques qu'il s'abstient du sentiment jusqu'à ce que ses sens parlent et le décident à céder aux séductions de la demoiselle en quête d'un époux. De son côté, la demoiselle n'a peut-être pas le cœur bien vierge après les tentatives de coquetterie qui lui ont été permises envers tous les hommes qu'elle a rencon-
très. Ceci nous semble^ à nous autres Européens, assez peu délicat. Est-ce parce que nous sommes corrompus que notis tenons tant aux charmes de la décence? Je n'en sais rien. Ici les femmes mariées sont fidèles et sages, cela est certain, et les hommes ne cherchent pas à les détourner du devoir, très bonne note à prendre sur leur compte, car ils sont logiques : en imposant la vertu, ils se gardent bien de Tébranler. Ils sont chastes en ce sens qu'ils fuient également l'adultère et la débauche. Et tout cela pourtant manque de pudeur, car, aussitôt fiancés ou mariés, les époux prennent entre eux, à la vue de tous les passants et sous les yeux mêmes des luitres jeunes gens des deux sexes, des libertés de l'autre monde, c'est le cas de le dire.
Miss Mary n° 1 est une personne qui, par sa distinction, ferait exception en tout pays. Elle est pourtant, elle aussi, un type américain, car elle est positive dans ses idées les plus généreuses, et ne donne dans aucune exagération de touriste. Elle prend des notes, elle examine et observe. C'est nous. Français, qui la frappons peut-être le plus dans ce voyage, et nous lui paraissons plus curieux à ana« lyser que les Indiens du désert. Son examen est bienveillant, car elle ne craint pas de m'en faire part. ivoire principal voyageur l'occupe et l'étonné particulièrement. Elle lui trouve l'air bon, et ne corn-
prend pas qu'il soit tout pareil de manières et de vêtements aux autres hommes. Elle me dit qu'elle s'était fait de fausses idées sur nos mœurs^ et qu'elle ne s'attendait pas à voir en pareille circonstance un personnage non courtisé par son entourage; elle ajoute que nous avons l'air de l'aimer réellement et de nous aimer les uns les autres; enfin elle m'avoue que nous sommes plus aimables que la plupart des Américains, parce que nous sommes prévenants avec les femmes et obligeants entre nous. Cela est dit sans aucune espèce d'arri^re-pensée et sans qu'elle abandonne en elle-même aucun point de sa fierté patriotique. Pour elle, l'Américain est. certes le plus grand peuple de l'univers; mais elle admet qu'il pourrait modifier et améliorer quelque chose dans sa manière d'être. Elle ne comprend pas d'autre société que la société républicaine; pourtant elle me charge d'obtenir un autographe en apprenant que notre personnage est de son avis sur l'excellence des institutions démocratiques.
Mary la turbulente a des étonnements bien plus naïfs. Elle remarque que nous sommes tous d'assez grande taille, et me demande comment cela se fait; elle était persuadée que tous les Français dépassaient à peine la taille de Tom Pouce; elle a du reste l'abandon d'un enfant de six ans; elle dessine très sérieusement nos portraits de la façon la plus co«
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inique. Nous sommes jolis à ses yeux, si c'est ainsi qu'elle nous voit !
Mais en dehors des trois Maries, il y a d'autres types fort curieux et plus tranchés. Une jeune fille mise sans goût, en robe yert pomme et châle jaune, âgée de dix-sept ans, médiocrement jolie, coiffée de cheveux blonds plantés si bas qu'elle n'a pas de front, s'acharne à l'un de nous, à qui elle a demandé un dessin, et qui n'a pas cru pouvoir le lui refuser sans impolitesse. Dès lors elle le regarde comme sa chose et le poursuit d'une jalousie si féroce, qu'il est forcé de la menacer en riant de la pointe de son canif pour se soustraire aux terribles attaques d'une épingle à cheveux plantée traîtreusement à plusieurs reprises dans ses reins. Il monte sur le toit en plateforme du bateau pour lui échapper ; elle l'y poursuit et lui débite en anglais un discours énergique auquel il ne comprend pas un traître mot. Que faire? S'en aller encore; bien, mais elle le suit, et, comme il fait nuit et que l'échelle de descente est étroite et difficile, notre infortuné compatriote, enchaîné aux lois de la courtoisie, se retourne pour lui offrir la main. Elle saisit cette main et la presse dans les siennes et sur son cœur avec une désespérante effusion de reconnaissance. Pendant deux jours, cette jeune Yankee, bien plus sauvage qu'une Indienne, a persécuté ainsi le malheureux passager, et, forcée
de le. quitter à l'une des stations, ellelui a dit au retHttV d'un ton tragique qui équivalait à un serinent de vengeance.
Une autre, à peine &gée de douze ans, enfant pleine d'innocence à coup sûr, mais déjà stylée à la pourchasse de l'épouseur, prend quelqu'un de notre party en affection. Il lui demande avec un enjouement tout paternel si elle veut bien de lui pour mari. Elle accepte vite en disant : — Je suis trop jeune à présent, mais j'accepte pour plus tard.
— Oui, quand je reviendrai I
-^ Très bien, quand vous reviendrez; mais il me faut un gage.
— Un gage?
— Oui, donnez-moi votre anneau et prenez le mien, je n'ai pas envie d'être trompée.
Tu penses bien qu'il n'a pas consenti à cet échange, et qu'il a pris note de ce trait de mœurs.
26 août, — A Saut-Sainte-Marie, le capitaine du North'Star se dérange un peu de sa route pour nous déposer dans l'Ile de Mackinaw, qù nous devons trouver demain matin un autre bateau pour Milwaukee.
On fait ses adieux aux aimables compagnons de route. Je peux dire qu'après ces huit jours d'intimité dans le phalanstère nautique, nous n'avons eu qu'à nous louer d'eux. Je ne sais si je me retrouverai dans d'aussi bonnes conditions pour juger am^
rican people, et il serait plaisant de n'avoir pu faire véritablement connaissance avec lui qu'au beau milieu des eaux, à la limite du désert. Ceci du reste le peint bien dans son esprit explorateur, ce peuple à la fois aventureux et positif. Ces voyageurs étaient là pour la plupart en partie de plaisir, et, pour eux comme pour nous, tout le plaisir a consisté à se dire qu'on allait très vite et très loin dans un pays perdu et tout nouveau pn tant que pays praticable. Au moins nous autres Français, nous avions un but, qui était de pénétrer dans le désert par Bayfield. Les Américains n'en avaient pas d'autre que celui de respirer le grand air dés lacs et de' pouvoir se dire : « J'ai été aussi loin qu'on peut aller sans rien changer à mes habitudes. Là où naguère l'Indien seul osait se risquer sur sa pirogue d'un point à l'autre du rivage, j'ai tout franchi dans ma maison flottante, dormant dans mon lit, mangeant à mes heures, faisant de la musique, chantant mes psaumes le dimanche et dansant le long de la semaine. Je suis roi dans le désert sans cesser d'être plébéien dans ma famille, et ce monde sauvage que j'ai aperçu dans l'immensité des horizons incultes, j'irai de môme le parcourir, les mains dans mes poches, dans quelques années d'ici. »
Ce contentement intérieur de la conquête est peutêtre la grande source d'aménité de la société amé-
caine. Cette aménité n'est pas l'amabilité française, ni l'ancienne grâce obséquieuse des Italiens : c'est quelque chose de plus sérieux et de moins sympathique; on en serait fort touché, si au fond on n'y sentait une bonne part d'indifférence qui peut se résumer ainsi : « Soyez les bienvenus, usez de tout, et s'il vous manque quelque chose, faites comme vous pourrez, ça ne nous regarde pas. »
Je fais mes adieux aux trois Maries; mais comme nous repasserons par Gleveland, on se dit : Au revoir. Pour ma part, j'éprouve beaucoup de regret de quitter ces charmantes filles. J'aurais bien été amoureux de chacune d'elles, si je ne les avais pas rencontrées toutes les trois ensemble. Je n'ai trouvé l'occasion de me méfier ni de la belle raisonneuse, ni des deux aimables enfants ses compagnes. Si plus tard cellesci deviennent calculatrices à leur tour, je n'en saurai rien. Je les vois ornées de la candeur insouciante qui convient à leur bel âge, et je les quitte comme ces fleurs du désert que je ne verrai pas défleurir.
Mackinaw, 37 août
Nous avons débarqué hier à neuf heures du soir dans l'île Mackinaw, où le capitaine du North-Siar
avait promis de nous déposer, et où je n'ai absolument rien vu que les lanternes de Mission-ffouse, un ancien couvent de missionnaires, aujourd'hui auberge, et devenu notre gîte pour la nuit. — Nous avons attendu longtemps qu'on nous procurât des chambres, car on a beaucoup de monde. On nous avait dit que nous trouverions encore des Indiens établis dans Tlle, et par un singulier contraste j'entendais dans l'intérieur de notre auberge des froufrous de robe de soie, des pas légers, des rirfes de jeunes illles. On jouait des charades. C'est un hôtel de bains, et c'est la saison des eaux. Enfin, le long d'un corridor étroit, chacun de nous est pourvu d'une cellule meublée d'une table, d'une chaise et d'un lit, c'est-à-dire d'une planche garnie d'un peu de paille recouverte de deux draps. J'aime les lits durs, mais pas tant que ça.
Mackinaw (abréviation de Micjiillimackinac, qui veut dire en indien la grande tortue) est une fort petite île de trois milles de diamètre, située entre les lacs Supérieur, Huron et Michigan, en face de l'île Bois-Blanc. Sa position la fit rechercher autrefois par les Anglais, qui y construisirent un fort, le petit Gibraltar des lacs. Des missionnaires français s'y étaient établis dès le milieu du xvm® siècle. La petite ville, composée d'une seule rue, datant de deux cents ans, est donc une vieille cité pour l'A-
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mérique. On y compte huit cents habitants. La garnison anglaise y fut massacrée au siècle dernier par les Sioux. Aujourd'hui il n'y a plus réellement que quelques métis installés dans des huttes le long du rivage, et Mackinaw a néanmoins une certaine importance par son emplacement géographique, qui en fait un point de relâche pour les bateaux à vapeur et un entrepôt de commerce avec les Indiens. A cent pas du rivage, au pied d'une falaise de roche siliceuse, l'hôtel de la Mission est aujourd'hui le rendez-vous de la fashion américaine. On y vient plutôt pour respirer l'air pur que pour prendre des bains dans le lac, dont les eaux sont froides. « L'effet du climat est merveilleux, » dit un journal indigène, l'appétit grandit vite, les formes déjetées deviennent droites, les membres rhumatisés, ainsi que les bras, deviennent plus forts, le sommeil vient sur les yeux fatigués, les rides quittent votre face sillonnée, vos yeux s^épanouissent dans une nouvelle clarté, et si vous êtes un homme pieux, vous récitez vos prières avec une voix plus forte et avec une plus grande onction. Ce favorable changement se déclare dès le commencement de la saison, c'est-àdire dès le 1" avril, et continue, sans défaillance ni rechute, jusqu'au 1" octobre. »
Tu reconnais dans cette manière de réclame la grosse caisse de tous les établissements du même
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genre. En France, on n'est pas beaucoup plus sobre en fait de promesses^ surtout dans le midi ; seulement ici on est blagueur du nord au sud, de Test à l'ouest. Comme aucun de nous n'est ni rhumatisé^ ni bossu, ni privé d'appétit, nous risquerions fort de crever de santé, si nous restions longtemps à Mackinaw; mais nous devons partir ce soir par le premier bateau qui passera. On dit qu'il en passe cinq par jour, on dit aussi qu'il n'en parait quelquefois pas un seul de la semaine : nous voilà renseignés à l'américaine !
Dès le matin, je vais, comme Robinson Crusoé, à la découverte de notre lie. Elle est habitée, car voici des natarels qui, assis par terre, rêvent en regardant l'horizon. Leurs traits sont un peu moins accentués que ceux des Ghippeways de Bayfield. L'Ile est couverte de taillis de charmes, de minces érables, de genévriers et de conifères rachitiques, dont le branchage tombe éploré sur un gazon de chiendent et de marguerites. A la pointe de l'île, au milieu de la verdure, un rocher forme une grande arcade naturelle qui a beaucoup de physionomie. Durant ma promenade, au milieu des noisetiers et des groseilliers sauvages, dont les fruits n'ont pas de goût, je rencontre des serpents noir et jaune' qui fuient avec tant de rapidité que je ne peux les atteindre. Pour une lie si petite, il y a trop
de reptiles. En reyanche, il y a peu de papillons. Je ne trouve qu'une coliade Philodice, et une vanesse qui a beaucoup de rapport avec notre petite tortue; en fait de coléoptères, un nécrode Surinamensis à trois points oranges sur le bout de ses élytres noires, et les cicindèles Sexguttata et Tristis. Aucun chant d'oiseau ni de cigale; mais des grenouilles noires, d'une espèce qui ne dépasse pas la grosseur d'une fève, poussent un petit coassement plaintif. Il fait un tel vent toute la journée qu'on est tenté de crier : Fermez donc la porte du Micbigan! Le fait est que Mackinaw est dans un terrible courant d'air, et que rien n'y peut pousser. Ceci me rappelle la douce brise de mer des Provençaux qui vous jette par terre à chaque pas.
Je ramasse pour toi des échantillons d'agathe zonaire et d'agathe porcelanite, les seuls produits intéressants du pays. Pas le moindre bateau de la journée I Nous attendons jusqu'à neuf heures du soir. Enfin une lumière se montre sur le lac Huron. C'est un steamboat. La lumière se rapproche. — Non, — si, — hélas I non. C'est le phare de l'île Bois-Blanc. Je m'étends tout habillé sur mon lit de camp, m'attendant à partir d'un instant à l'autre.
28 août. — Nous sommes encore à Mackinaw.
La journée se passe à consulter Thorizon et à espérer un bateau : on ne voit que le lac qui verdoie ei
la terre qui poudroie, car on est aveuglé de poussière soulevée par le vent, et il s'en faut que les yeux s'épanouissent à une nouvelle clarté, comme dît la réclame; mais voici la pluie! Il ne manquait plus que cela pour compléter ce séjour enchanteur, dont la seule distraction est de manger trois fois par jour. Il y a bien une salle de billard toute seule au bout d'un pré; mais le tapis crevé est couvert de champignons, les queues oubliées par terre ont pris racine et poussent des rejets; quant aux billes, elles sont au fond du lac.
Ce soir, la pluie cesse. Devant Thôtel, les demoiselles font de la haute école sur la pelouse. Comme
n'y a qu'un vieux cheval pour elles toutes, chacune fait un tour de galop en ayant bien soin de passer devant nous, et j'ai grand soin, moi aussi, de les admirer toutes, mais surtout une jeune vignette anglaise aux bras nus, à la taille élancée, aux longs cils bruns, aux yeux très fendus, aux longues boucles de cheveux noirs qui tombent sur des épaules nues d'une blancheur diaphane. Mais à quoi bon tant admirer? N'allons-nous pas partir, et sans regrets?
A une heure du matin, voici enfin la cloche d'un bateau à vapeur. On se lève, on boucle son sac,. on descend. Déception!... Ce steamboat ne va pas à Milwaukee, il en revient.