‹ Six mois à MadagascarChapitre 7 sur 10 · ARAIGNÉES — LE CUL-ROUGE — UNE CHASSE*AU SERPENT · texte numérisé non relu

ARAIGNÉES — LE CUL-ROUGE — UNE CHASSE*AU SERPENT

L'entomologie de Madagascar offre une mine des plus riches à exploiter. Les insectes jouent un rôle important dans l'alimentation des indigènes.

J"ai recueilli un certain nombre de coléoptères, de scarabées et de lépidoptères, parmi lesquels le plus beau papillon connu, qu'on nomme à Tananarive le papillon vert doré, à cause des taches transversales vertes et des splendides reflets d'or qui brillent sur ses ailes diaprées de plusieurs couleurs>

De Tamatave à Andévourante s'étend une zone sablonneuse et boisée où les productions lépidoptérologiques sont assez considérables; mais dès

que Ton pénètre dans rintérieur, la faune se modifie et s'agrandit considérablement.

Entre autres endroits où les papillons sont abondants, on peut citer la forêt d'Alamazaotra, où l'œil se lasse à les suivre et où Ton trouve en grand nombre les chenilles les plus variées, autant par leurs couleurs que par la disposition des poils dont elles sont revêtues; ensuite les bois qui couvrent l'intérieur de la chaîne des Angayes.

Les forêts de Mahadilou et les environs de Maraoumbé renferment aussi beaucoup de lépidoptères, surtout le beau papillon bleu appelé Radama.

Dès que le soleil éclate dans sa violence tropicale, la forêt, le sentier, le lit du torrent, se peuplent de papillons aux vives couleurs, au vol léger, qui se livrent à tous les ébats d'une joie folle, se recherchant, se fuyant, se poursuivant et tourbillonnant dans les airs comme des flocons de neige colorée.

Les Hovas ont naturalisé à Tananarive le mûrier et lever à soie de la Chine ; ils en font un objet d'industrie et de commerce susceptible d*un grand développement.

Mais la soie destinée à devenir la plus abondante dans Tîle est celle qu'ils nomment landy^ et qu'ils retirent de la chenille de l'ambrevatte ;

elle est lourde, sans brillant, mais extrêmement forte. Elle sert à tisser une étoffe d'une solidité remarquable; l'on m*a assuré que les pièces de cette soie, exhumées, depuis des siècles, des tombeaux où elles enveloppaient les morts, n'avaient rien perdu de leur solidité.

Les Hovas ne dévident pas le cocon, ils le cardent et le filent, après l'avoir fait bouillir pour enlever tous les poils dont la chenille, en se dépouillant, hérisse son linceul. La soie est d'un gris clair, mais on la teint souvent : le rocou et le natte donnent le rouge; le safran, le jaune; Tindigo, le bleu; le safran et Tindigo, le vert; pour obtenir le brun, on enfouit la soie dans les marais, et la vase lui donne sa couleur.

Il me reste à parler de la faune de Madagascar. C'est un sujet intéressant, peu connu du reste, excepté de quelques hardis explorateurs tels que madame Pfeiffer, Barbie du Bocage, Lacaille et Laverdant, qui ont visité et étudié avec soin cette grande terre africaine, et auxquels j'ai déjà plusieurs fois emprunté des documents précieux et certains.

Si on ne trouve à Madagascar aucun des grands pachydermes qui peuplent le continent africain, éléphants, rhinocéros, hippopotames; si les lions et les tigres n'y prennent point leurs

ébats, comme dans les jungles de l'Inde ou les rochers de la Libye, on y rencontre cependant de nombreux animaux particuliers au pays.

Les bêtes féroces y sont rares, excepté pourtant le chat-tigre et le chat sauvage, qui y abondent.

Les grimpeurs sont nombreux, et on en trouve de charmants, entre autres celui que les Malgaches et les créoles ont appelé maque ou maki : le poil fauve, rayé ou bigarré de gris ou de blanc, fait une fourrure superbe, et Tagilitéde cet animal ne peut se comparer qu'à la célébrité et à la légèreté de Técureuil, mais il est plus gros, et il y en a de différentes espèces : sa taille est à peu près celle d'un jeune singe.

Le cheval n'est pas originaire du pays, et les quelques animaux de cette race que Ton aperçoit y ont été introduits par les Européens : pas de mulets, pas d'ânes; les chèvres sont abondantes dans certaines parties de l'île, mais elles sont à l'état sauvage.

La faune malgache est caractérisée par les lémuriens, qui lui sont particuliers.

Il y a peu d'années, Taye-aye {cheyroniys Madagascar iensn) était encore peu connu; un seul individu de cette espèce avait été rapporté en Europe par Sommerat à la fin du siècle dernier.

M. de Lastelle en a envoyé un à la Réunion ; le docteur Vin son Fa observé et a adressé à l'Académie des sciences un mémoire contenant ses observations.

Depuis cette époque il en a été envoyé à Paris, à Maurice, à la Réunion ; le muséum de Saint- Denis a reçu un second individu, et possède aujourd'hui un couple de ces curieux mammifères.

Il est très facile même de s'en procurer à Tamatave, où les Malgaches les nourrissent avec du miel et des bananes.

Les singes proprement dits n'existent pas à Madagascar : c'est une preuve de plus en faveur de Topinion qui attribue à cette île une formation indépendante de celle da continent africain.

Les animaux qui se rapprochent le plus des singes sont des animaux du genre indri, connus dans le pays sous le nom de babacoiUes et de simépounes. Le maki n'est qu'un lémurien ou singe make. La forêt d'Alamazaotra paraît être Thabitation de prédilection des indris. Lorsqu'on la traverse, on entend retentir dans ses profondeurs des cris lamentables, pareils à des voix humaines mêlées de hurlements.

Le simépoune ne diffère du habacoute que par sa couleur d'un blanc jaunâtre, par ses oreilles

:r,s SIX MOIS A MAnAOASCAll.

complètement nues, et par sa queue qui est un pou plus longue.

Ce quadrumane a, comme tous les indris, Tlngt molaires; il n*a pas d'os métacarpien intermédiaire; ses canines, au nombre do quatre, sont très aiguës; les quatre incisives supérieures, planes et régulières, diffèrent des quatre inférieures, qui sont inclinées en avant et ont la forme pectinée. La hauteur, la conformation et le volume de son crâne sont semblables a ceux du crâne du babacoute. Son museau, un peu moins allongé, lui donne assez l'aspect des épagneuls king's Charles. JiCS membres inférieurs sont plus longs que les supérieurs. La taille de l'individu auquel se rapportent ces observations était de quatre-vingtcinq centimètres. Sa face est nue, la peau qui la couvre est d'un beau noir; le tour orbi taire, revêtu d'une large paupière garnie de cils, est plus foncé encore, ce qui donne une grande douceur au regard de l'animal. Le pelage est agréable au toucher, formé de longs poils, laineux commt; ceux des lémuriens; il se redresse et se hérisse sur le haut du front, où sa blancheur contraste avec la face noire qu'il encadre ; les oreilles sont membraneuses, nues, noires, arrondies et minces. Au sommet de la tête, le poil prend une teinte grisâtre. Le dessous des mâchoires, le devant du

COU, le creux des aisselles jusque sur les flancs, sont d'un gris mêlé de roux. A partir du milieu du dos, la base des reins, la queue, les membres postérieurs sont d'un blanc lavé de jaune orangé ; les mains sont noires et nues, le quatrième doigt est le plus long ; le pouce des membres postérieurs est aplati et très gros. La queue du simépoune a quinze centimètres de long, tandis que celle du iahacoute n'en a que neuf; ses vertèbres sont plus grosses et plus fortes aussi que celles de ce dernier.

Le simépoune dont je donne une description si exacte, était un mâle assez âgé et avait été tué dans les branches d'un arbre dont il mangeait les fruits, car il est fructivore et a les mœurs diurnes; il habite les bois de l'intérieur de l'île.

Les hahacoiites ont, comme le simépoune quatrevingt-cinq centimètres de hauteur. Leur face ressemble à celle de la maque et du chien. Les oreilles sont en forme de houppes noires, laineuses et touffues. Sur la tête règne un trapèze blanc, dont le plus petit côté est dirigé en avant. Cette tache d'un blanc pur se continue par une ligne blanche en arrière de chaque oreille et fait place à une bande noire sur l'avant. Cette bande est séparée par un intervalle gris de la face, qui est nue et noire. Le museau est allongé. Le tour orbitaire

est Doir, la paupière supérieure épaisse^ les cils abooiantset longs; Tiris est grand, large, d*UQ jaune clair, tiranf sur le vert; la pupille d'un bleu foncé. Le bandeau frontal est noir, encadre la face, descend sur les mâchoires et s'éteint en gris. Le dos est d*uu beau noir de velours dans toute sa largeur. Celte fourrure couvre comme d'un manteau les épaules et la partie supérieure des bras ; elle se bifurque au-dessus des reins et forme deux pointes qui se fondent dans le gris des régions iliaques. La partie postérieure est noire avec un triangle blanc dont le sommet est en haut ; la face interne des cuisses est noire, le ventre est

gris.

C'est sans doute du babacouie que Flacourt parle quand il donne la description d'un animal à tète ronde et à face humaine, qui a les pieds de devant et de derrière comme ceux d'un singe, le poil frisotté et la queue courte.

C'est un animal fort solitaire; les gens du pays en ont grand'peur.

Les caïmans sont très nombreux dans les rivières et les marécages, et on les voit nonchalamment étendus le dos au soleil et plongés à demi dans la vase. Souvent ils font des victimes. Sauf les requins, qui fourmillent, on trouve à Madagascar peu de poissons.

Cependant, on me signala la présence, dans les récifs de la côte, de plusieurs espèces de poissons . venimeux dont la morsure est quelquefois fatale.

A ce sujet, j'emprunterai une anecdote aux relations du clergyman Ellis.

a Un jour, dit-il, j'entendis pousser des cris de douleur dans la maison voisine de la mienne, et, bientôt après, le chef qui l'habitait m'envoya prier devenir voir sa femme qui souffrait beaucoup. La malheureuse criait de toutes ses forces.:

« Je vais mourir! je vais mourir! »

Lea voisins étaient assemblés autour de la natte sur laquelle elle était assise. Son mari, qui était à la soutenir, me dit qu'en ramassant du poisson dans les rochers, elle avait été piquée à la main par un petit poisson qu'on avait pris et qu'on me montra. Il existait trois piqûres au pouce. La main et le bras étaient enflés et décolorés. L'inflammation alla croissant jusqu'au lendemain. Puis l'enflure diminua peu à peu, et la pauvre femme se rétablit insensiblement. »

Un des animaux les plus redoutés des Malgaches est une grosse araignée lioire, appelée kouka; elle atteint presque la grosseur des petits crabes connus dans llnde sous le nom de tourlourous; elle est velue et a trois taches jaunâtres

sur le dos ; elle ne se trouve heureusement que

dans les forêts les moins fréquentées. Sa piqûre est généralement mortelle, car les Malgaches ne connaissent pas d'antidote à son venin.

Une autre, plus petite, est également venimeuse; ^ on la nomme manavoudiy ou cul-rouge, .^ Longue d'environ dix millimètres, elle porte '^une tache rouge vermillon à sa partie postérieure, et une autre de même couleur, mais transversale, sur le devant de Tabdomen. Entre ces deux taches, neuf petits points blancs sont régulièrement disposés sur trois rangées. Les pattes sont fines, la première et la quatrième sont plus longues que les autres.

Nous avons dit combien les crocodiles étaient nombreux à Madagascar.

Certaines rivières, l'Yvondrou, entre autres, contiennent, suivant le commandant Dupré, un autrç animal non moins dangereux, quoique d'apparence inoffensive.

€, Si redoutables et redoutés que soient les caïmans, dit-il, ce ne sont pas eux que les bouviers craignent le plus, quand ils sont forcés de faire traverser Teau par les troupeaux qu'ils conduisent à Tamatave. Il paraît qu'il y a dans cette rivière (rYvondrou) une sorte de poulpe gélatineux, à peu près transparent et invisible dans l'eau, qui s'attache aux animaux et aux hommes, et se développe

Vf' ^' .S.

sur eux au point de les entourer complètement, et (le les étouffer, si on n'arrache immédiatement cette pellicule blanchâtre, espèce de tunique de Nessus qui se colle à la peau et brûle comme un vésicatoire tous les points avec lesquels elle a été en contact. »

Quant aux serpents, l'espèce en est aussi variée qu'abondante ; les plus gros n'ont pas de venin ; ils rendent des services en détruisant les rats qui sont un des grands inconvénients du pays, où ils causent souvent de grands dégâts.

M. de Douvaine me raconta qu'un jour, pendant un voyage dans l'intérieur des terres, il avait eu pour camarade de chambre un énorme serpent de sept à huit pieds de long et gros comme une bouteille. L'animal fut découvert, le matin, logé sous une natte qui avait servi de couche à l'officier*

Celui-ci, un peu ému de cette découverte (on le serait à moins assurément), appela des indigènes pour tuer le reptile ; mais ceux-ci se contentèrent de pousser l'aninal tout doucement vers la porte avec une baguette.

Les Madécasses ont une terreur superstitieuse des serpents, des crocodiles et des autres reptiles dangereux; ils évitent avec soin, non seulement de les tuer, mais même de leur être désagréables^ dans la crainte de futures représailles.

XT

VOYAGE AU CENTRE DE MADAGASCAR — LES LEPREUX — LA MEDECINE ET LES MÉDECINS — CHEZ LES BETSILEOS.

Je fis avec M. de Douvaine et le père Moiroud plusieurs excursions dans T intérieur des terres, malgré les dangers de toutes sortes qui rendent ces voyages assez difficiles.

Ainsi je visitai successivement Fort-Dauphin, point peu peuplé,'maisassez important par sa situation au sud de l'île et près de Sainte-Marie; c'est le premier endroit que les Français aient occupé dans la mer des Indes ; Emboudiharo, Mananzari, Manangharo, Tatsimou, Namouroukha, Ambatouména, Marancette, Foulpointe.

Marancette, comme Tamatave, dit Mohéli et Mahéla, semble appelé par sa situation à de grandes destinées. C'est déjà un port bien fréquenté par les navires, avec une bonne baie, et,

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lorsque la civilisation aura achevé son œuvre régénératrice, il deviendra l'entrepôt du commerce des produits de toute sorte qui foisonnent dans la contrée.

Une des courses les plus intéressantes, et la seule qui mérite d'être décrite, est celle que je fis chez les Betsiléos, avec le père Moiroud, envoyé H la recherche d'un missionnaire qui s'était égaré dans les solitudes, et qui sans doute y avait trouvé la mort.

Elle fut assez fertile en aventures. Ainsi, dès le lendemain de mon départ, j'arrivai à Ambohimanatrika. Pendant que mes hommes préparaient le riz, je sortis du village et m'avançai dans la campagne, cherchant un abri contre les ardeurs du soleil. Quelques ruines s'offrirent à moi au milieu de ces plaines déboisées.

En m'y rendant, j'aperçus, sur un t«rtre voisin couvert de chaume, une sorte de tanière, dont l'ouverture, sombre et basse, m'aurait fait soupçonner le voisinage de quelque hôte sauvage plutôt que la présence d'un être humain.

Cependant je vis tout à coup s'avancer vers moi une pauvre femme au regard triste, au maintien abattu, qui, d'une voix pleine d'une indicible douleur, me demanda l'aumône pour sa fille; en même temps elle me montrait l'ouverture du

terrier, et m'apprenait que dans ce tombeau sa fille, dévorée par la lèpre, repoussée des hommes et hideuse aux regards de tous , avait été obligée de s'ensevelir vivante. Elle seule, sa mère, s'intéressait au sortdeTintortunée, elle seule la visitait.

— La voilà, me dit-elle, regardez !

En effet, sur le bord de l'antre, je vis apparaître une sorte de spectre, qui semblait n'avoir plus rien d'humain que la démarche et la pose, et qui se cachait dans les hautes herbes.

A Madagascar, les lépreux abondent. Comme partout, ces pauvres déshérités sont rejetés loin des Centres populeux.

Les malades malgaches s'isolent donc et se construisent une petite case sur un de leurs champs.

L'architecture de ces cases est plus que modeste ; à l'aide d'un angady^ pelle lourde et longue, on creuse dans la terre un trou assez peu . spacieux. La terre, rejetée sur les bords, est pétrie et forme les murs, qui s'élèvent à la hauteur d'un demi-mètre au-dessus du trou. Sur ces murs on jette une sorte de toit en joncs plats et la case est faite. Une ouverture étroite et basse y donne entrée.

Chaque lépreux a sa case. Là est son lit, une

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siiTi])le natte sur la terre nue, son foyer, sa petite provision de riz et d*eau : c'est tout son avoir. C'était jour de marché aux environs; je traversais la place, lorsque j'aperçus plusieurs lépreux, les moins malades, assis sur le bord du chemin pour exciter la compassion des passants.

Le plus rapproché de moi était un vieillard, accompagné de sa femme. Je l'aborde. Pendant que je cause familièrement avec lui et qu'il m'expose ses besoins, les passants s'arrêtent et nous regardent avec curiosité. J'en profite pour leur tendre la main en faveur du pauvre lépreux.

Un marchand de riz pilé en prend une petite poignée et la lui jette dans la poussière en s'éloignant. Le vieillard recueille riz et poussière avec sa main sans phalanges, et me regardant :

« ~ Vois, dit-il, ce qu'ils me donnent, et comme ils le donnent. Sans les missionnaires, les chiens nous auraient déjà tous dévorés. :»

Je m'éloignai le cœur gros, me demandant comment ce vieillard pourrait manger une telle nourriture.

Sur ces entrefaites, je tombai malade; une fièvre tenace me força à m'aliter. Ce n'était qu'avec peine que je pouvais me traîner auprès de mes instruments do météorologie pour en faire les lectures quotidiennes.

Un chef du pays, nommé Zalv^, voulut entreprendre ma guérison ; je le laissais faire par curiosité.

Dès qu'il me vit en proie à un accès chaud, il envoya un de ses esclaves chercher un de ses talismans : c'était un mauvais bout de corne de bœuf, orné de perles de verre et rempli d'une boue noirâtre, mélange de feuilles d'arbre carbonisées, de piment pilé etd*huile de ricin; dans cette boue nageaient divers grisgris, tels que vis brisées, vieux ciseaux, aiguilles rouillées. Le précieux remède fut religieusement apporté par le noir sur un sahafe ou petit plateau de jonc.

L% roi, après avoir adressé une prière à son idole, me touchale front et la poitrine avec cette corne ; puis il retira une des aiguilles qui étaient plongées dans la mixture, et la passa sept fois sur sa langue, en comptant à haute voix et replongeant à chaque fois le fer dans la corne.

Ce fut ensuite mon tour de subir la même épreuve. Dès la première fois, je fis une singulière grimace : le piment me brûlait la gorge et l'huile de ricin me donnait des nausées ; cependant je subis courageusement les attouchements cabalistiques et je fus aise de voir la septième épreuve finie. Mais je n*en étais pas quitte pour si peu ; le roi se mit à me pousser la même aiguille dans le

nez aussi loin qu'il le put. Du coup, je me débattis, mais j'étais faible et il me fallut en passer par où il voulait.

Eternuant, les narines en feu, je demandais grâce ; le bourreau ne me lâcha que lorsqu'il eut encore introduit son doigt, tout huilé de son remède maudit, dans mes oreilles.

Après avoir suspendu sa corne à la tête de ma natte, il allait se retirer, et j'en bénissais le ciel, lorsque, s'avisant d'un oubli, il défit rapidement son Gadia (lambeau de toile dont les Malgaches se ceignent les reins), et, en trempant le bout dans une calebasse pleine d'eau, il m'en frappa à plusieurs reprises sur la tête, au dos, sur lai^ poitrine, me mouillant jusqu'aux os au plus fort de l'accès.

Les Malgaches, dit encore Grandidier, croient au pouvoir occulte des bily ou esprits malins, et ils leur attribuent nombre de leurs maux.

Un Sakalave se sent-il souffrant, il réunit aussitôt à la porte de sa maison les femmes du village, qui se mettent à chanter des couplets improvisés, tout en frappant en cadence de la paume de la main droite sur un petit oreiller de la forme et de la dimension d'un livre in-octavo.

On reconnaît que le malade est réellement possédé d'un bily, d'un esprit malin, s'il mani-

feste le désir de danser ou s'il témoigne tout au moins que ces chants et ces battements de la main lui causent du plaisir.

Dans ce cas, le traitement est des plus simples matin et soir pendant quelques jours, on amuse l'esprit par des chants ; puis on dresse aux environs du village un tréteau sur lequel le malade procède à sa toilette avant la cérémonie d'actions de grâces.

La province malgache des Betsiléos, dont Finarantsoa est la capitale, s'appelle Sud de Matsiatra. Elle comprend trois circonscriptions : celle de Salanjana, chef-lieu Finarantsoa ; celle de Tsandra , chef-lieu Fanjakana, et celle d'Arindrano, cheflieu Andrainarive.

Fanjakana (la Royale) est située au nord-ouest et à neuf heures en filanjana de Finarantsoa. Cachée derrière de hauts remparts, elle est bâtie sur le versant occidental d'une montagne abrupte.

Il faut bien avouer que ce n'est pas par ses constructions que Fanjakana mérite son nom de Royale. Un toit, dont les bords ne s'élèvent qu'à un mètre et demi au-dessus du sol et une ouverture unique de soixante centimètres, telle est la case d'un Betsiléos. Beaucoup de ces cases sont si basses qu'il faut ramper pour y entrer. A cause des fortes

pluies, elles sont généralement entourées d'un pavé qui les met à l'abri de Thumidité.

Le monument important de ce village, emplacement entouré de palissades, est le Tova ou palais du seigneur de l'endroit.

La grande cour du milieu (kianja) est une sorte d'arène carrée, avec amphithéâtre, pour les jeux et les réjouissances publiques auxquels la noblesse assiste du haut des terrasses.

A la fête du bain de la reiue, des courses et des luttes de bœufs ont lieu dans le kianja, les bœufs sont ensuite tués et distribués aux vassaux.

Au bas de la montagne sur laquelle est situé Fanjakana, on aperçoit les rizières de la plaine. Les groupes entourés de buissons épineux sont des tola. C'est le mode d'habitation invariablement suivi par les cultivateurs betsiléos, qui osent, depuis la fin des guerres de seigneurs, aller se fixer à la campagne.

Le soldat hova, envoyé en garnison dans les pays conquis, assuré qu'il est de n'en jamais sortir, s'empresse aussi de se créer un vola. Il y logera son monde, étendra peu à peu sa propriété, organisera son petit commerce, reproduira le type invariable de la race hova qui, tout porte à le croire, est d'origine juive.

Ambokimaba, à cinq heures de la capitale des

Betsiléos, est remarquable par ses innombrables monolithes. Ces colonnes sont de véritables monuments historiques, car elles rappellent le nom d'un prince, sa légende et les événements accomplis sous son règne.

Cette ancienne résidence royale n'est plus qu'une bourgade d'un millier d'âmes. Après les guerres, la population a formé de nombreux vola (hameaux).

Tout le plateau entouré de rizières qui environne la ville porte le nom d'Alakamisy . Le groupe d'habitations en terre au milieu desquelles s'élève la chapelle catholique est une nouvelle colonie de la tribu des Antaïrokas, au nord-ouest de Tananarive.

Alakamisy veut dire jeudi. Le lieu a pris le nom du jour où se tient le marché. Alakamisy- Ambohimaha se traduit par « lieu du marché du jeudi lès Ambohimaha. »

Ici, comme dans tout le sud, la soie abonde, et il y a une foule d'autres matières textiles qu'on ne file pas et dont on fait pourtant des lambas, telles que les feuilles de o^afia ou rojla,, sorte de palmier qui croît surtout dans les terrains marécageux. Cette feuille, lorsqu'elle est encore tendre, est divisée en lanières plus ou moins minces. On fabrique aussi des lambas avec l'écorce d'une

sorte d'hibiscus, la feuille d*une espèce d'aloès et Técorce de bananier.

Le village de Lalazana, situé à une heure de Fianarantsoa, est du côté oriental, entièrement inabordable.

Le sud et l'ouest du groupe principal d'habitations sont fortifiés naturellement par des remparts de rochers à pic auxquels, pour plus de sûreté, on a ajouté des murs en pierres sèches. Au sud s'ouvre une porte qui communique avec la citadelle^ bâtie sur un rocher isolé.

Pour descendre de cette porte dans le ravin qui sépare les deux rochers, et dont le fond mesure en largeur une dizaine de pas, on a jeté çà et là, dans les anfractuosités les plus difficiles, quelques pierres servant d'escalier.

Lorsque j'eus la curiosité de gravir ce roc dénudé, pour visiter la citadelle, le cœur me manqua. J'allais renoncer à cette ascension trop périlleuse lorsque mes quatre porteurs me saisirent dans leurs bras et me hissèrent, en suivant les sinuosités qui les empêchaient de glisser, jusqu'à la porte de la citadelle.

Au nord du village, on voit une forêt entrecoupée de rochers. C'est un fouillis impénétrable de ronces, de figuiers de Barbarie et d'amianes, arbustes dont les feuilles sont armées de pointes.

Au milieu se trouve un fossé très profond qui va en serpentant dans cette haie d'épines, jusqu'à la porte d'entrée du village.

Une triple enceinte de fossés environne la ville de Kianjasoa, déjà défendue par les déchirures qui sillonnent le milieu de la montagne. Les deux canaux, qui coupent les fossés, servent à l'écoulement des eaux.

Dans beaucoup d'anciens villages, les fossés d'enceinte se multiplient et se confondent avec les canaux, et forment un réseau inextricable, à mailles triangulaires. Le nombre des enceintes varie de deux à sept.

L'entrée dans une place ainsi fortifiée peut être ménagée par un chemin droit ou oblique, pratiqué au fond d'un fossé, et coupant les enceintes successives, soit aussi par des chaussées en terre qui coupent les fossés de défense* La porte est fermée par une énorme roche , senàblable à une meule> et roulant, comme dans une coulisse, entre quatre pierres plates très hautes. En dedans, la meule ne peut être roulée ou retirée que par un assez grand nombre de bras ; du dehors, c'est impossible, il n'y a pas assez de prise.

Ces pierres sont habilement extraites des rochers granitiques par des hommes du métier. Ils promènent un feu de bouse de vache, donnent quel-

ques coups de marteau sur certains points de la surface du rocher, et des couclies ou lamelles, plus ou moins épaisses, se détachent comme à volonté. Ils n'ont pas d'autre procédé pour se procurer les gros blocs aplatis dont on construit les caveaux funèbres dans la province de l'Émirne.

Kianjasoa ne compte guère aujourd'hui que quatre-vingt-dix feux.

C'est à peu de distance de ce village que le père Moiroud trouva le corps de son compagnon de dangers, étendu sur le sol, les bras en croix et la face au ciel. Des nuées d'oiseaux tourbillonnaient autour de lui.

Le pauvre homme, frappé, en plein jour, d'une insolation, avait péri^ loin de tout secours, de la plus affreuse des morts...

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