‹ Six mois aux États-UnisChapitre 15 sur 74 · LOUISVILLE · texte numérisé non relu

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ne se rencontrentguèredans ceux des Américains, on nV voit pas en revanche ces affreuses petites chapelles en forme de guérite, qui pullulent chez nous et qui nuisent tant au bel effet des constructions artistiques qu'il est presque impossible de voir, puisqu'elles sont étouffées dans ces vilains cadres.

Les cimetières des Etats-Unis sont, en quelque sorte, des bois sacrés. Les oiseaux, certains d'y être respectés, sont heureux d'y vivre; ils chantent dans les fleurs et les grands arbres. A Pittsburg, à Philadelphie, ce sont des parcs splendides avec d'admirables points de vue, mais à Cincinnati le cimetière est encore plus remarquable.

Le Spring grove Cerne tery possède un lac, une rivière artificielle et des arbres séculaires. 11 est hors la ville, sur des collines boisées d'où l'on peut admirer les belles villas et propriétés construites sur les hauteurs voisines. Au bord du lac et au milieu de petites îles de verdure plantées dans les eaux, des tombeaux formés de colonnes de granit rose ou des marbres précieux du pays, sont parmi les roseaux et les plantes aquatiques; partout des gazons sont soigneusement entretenus. Dans ce parc de grande surface on rencontre même souvent des lièvres qui se sauvent à peine en allant se cacher doucement à l'abri des tombes; ils ont confiance, comme les oiseaux, dans les visiteurs qui viennent faire leur pèlerinage. Ces lieux sacrés ne sont point tout à fait publics. Il faut pour y entrer une permission spéciale, facile à obtenir d'ailleurs. A San-Francisco enfin, le cimetière est tout à fait merveilleux, il domine la ville presque tout entière avec la baie et son cadre de montagnes bleuâtres. Les tombes sont littéralement noyées dans les belles fleurs qui se plaisent auprès de l'océan Pacifique.

Ce qui attire le plus le touriste à Louisville, c'est l'excursion de Mammoth cave; il faut seulement six heures de temps pour s'y rendre. Le chemin de fer vous mène d'abord à Cave citij, puis on monte dans un char-à-bancs attelé de quatre chevaux pour aller à travers bois jusqu'aux grottes, par des routes impossibles. On ne pourrait pas croire au nombre de cahots épouvantables, aux

trous et aux ornières du chemin, si Ton n'en était soi-même la victime. Mais il faut bien s'habituer à ce genre de voyage aux États-Unis, et on rit de bon cœur. Les dames américaines qui faisaient l'ornement de notre petite excursion étaient les premières à nous doimer le signal; elles étaient enchantées, et plus le char-à-bancs était secoué, plus elles semblaient heureuses ; nous tachions seulement de leur donner nos châles et couvertures pour adoucir les cahots, puis c'étaient encore de nouveaux éclats de rire. Il est vrai que si les routes n'existent pas, pour ainsi dire, le paysage est charmant ; les forêts du Kentucky sont belles au printemps. Elles semblent illuminées par les fleurs et sont égayées par les oiseaux à l'éclatant plumage, comme le cardinal huppé si recherché pour nos volières, etc., etc. ; il faut donc oublier les petits ennuis.

L'entrée des cavernes est placée dans les bois, sous les chênes et les pins, au bas d'un chemin en pente (fig. 16). Elle est pour ainsi dire fermée par une légère cascade qui s'échappe goutte à goutte des mousses délicates qui poussent sur les rochers ; puis ce sont les bords de Green river presque voilés sous les arbrisseaux (le Dog wood ou Cornus florida) dont les bractées très développées de l'involucre sont blanches comme la neige.

Les teintes bleues du PJtlox dkarkata et le Podophyllumpeltatwn (May apple) au beau feuillage vert, \ Heucheva Americana^ VAdiantiim pedatum^ etc., contribuent à faire de ces bois un véritable paradis. On passe volontiers la belle saison dans cette jolie partie du Kentucky. Cela est facile, grâce au grand hôtel qui s'y trouve. — C'est une énorme construction en bois : elle se compose de grandes galeries à deux étages comme nous en voyons dans les anciens cloîtres. Dans le jardin intérieur, des pins élevés servent d'abri contre les rayons du soleil. Les touristes ont une chambre meublée des plus sommairement, c'est presque la cellule d'un moine, elle donne sur ces galeries fort primitives d'aspect ; il y a ainsi place pour quatre à cinq cents personnes. Les provisions ne sont pas aisées à avoir à Mammoth cave, aussi la nouriture y est-elle simple. Mais ce n'est pas dans

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cette dernière partie du programme qu'il faudrait chercher l'agrément du voyage. Il ne faut penser qu'au charme des bois de Green river, aux merveilles de Mammoth cave et des cavernes avoisinantes. On ne peut guère se figurer leur étrangeté.

Mammoth cave ou la Caverne géante fut découverte en 1802,

Fig. 16. — Entrée de Mammoth cave dans les bois de Green river (d'après nature).

mais on ne commença à l'étudier qu'en 1809. Durant l'année de guerre 1812, on exploita le salpêtre qu'on y découvrit.

Les travailleurs employés à cette opération étaient, pour la plupart, des nègres, dont quelques-uns restèrent une année entière dans la grotte sans en sortir. Après la guerre de 1812-1814,

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on cessa d'y rechercher un produit qui ne pouvait soutenir la concurrence de celui qu'on importait des Indes Orientales.

La caverne est située dans le comté d'Edmonson, portion du Kentucky méridional, à environ 132 kilomètres de Louisville; elle est si vaste qu'on n'en a pas encore actuellement visité toutes les parties (fîg. 17). Le plan en indique les détours qui sont explorés. Presque toute la contrée environnante est minée par les eaux, et il ne serait pas impossible qu'un beau jour le sol s'affaissât sous le poids des voitures qui transportent les curieux jusqu'à l'entrée de la caverne.

La Caverne géante a des succursales dans le voisinage, telles que la Proctors Cave, la Wite Cave, Diamond Cave, VIndian Cave, etc. Cette dernière a près d'un mille de longueur. On y admire la beauté des stalactites et des stalagmites, dont quelques-unes entourent une source d'eau pure, limpide et agréable à boire. Ulndlan Cave doit son nom à quelques squelettes d'Indiens qu'on y a découverts, mais qui ont disparu depuis.

Des expériences faites avec soin ont prouvé que les eaux souterraines communiquent, par des conduits cachés, avec celles de la Green river, qui coule à ciel ouvert. Dans presque toutes les saisons de l'année, on voit planer des brumes légères au-dessus de l'entrée principale de la Mammoth cave. Cela provient des différences de température qui existent entre Tair extérieur et celui de la grotte.

Lorsque, au fort de l'été, on entre dans la caverne, il en sort un courant d'air assez intense pour éteindre les lampes des visiteurs. La composition de l'air intérieur est absolument la même que celle de l'air extérieur pour les quantités proportionnelles d'oxygène et d'azote. Dans la grotte, les matières animales se momifient au lieu de se putréfier : je parle des souterrains les plus éloignés des rivières du dehors. On peut donc, sans éprouver le moindre malaise, rester des heures entières sous les rochers qui forment la caverne.

Ces immenses souterrains sont presque partout assez élevés pour pouvoir marcher à l'aise. La température y est égale et

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douce. D'après les expériences faites, la plus haute température, dans quelque point des cavernes que ce soit, est de 4 3" centésimaux et la plus basse de 11°. La moyenne en été paraît être de 12% et en hiver de 11%50. Les stalactites sont moins nombreuses que dans d'autres grottes connues comme le Trou du Ilan en Belgique, etc., mais le travail accompli par les eaux

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Fig. 17.— Plaa de Mammoth cave

depuis des siècles y est merveilleux. Les roches creusées prennent souvent les formes les plus bizarres ; elles sont polies, usées par la force des anciens courants. La masse des eaux a dû être énorme, car des galeries hautes de 10 mètres et souvent plus ont été remplies entièrement. Les torrents s'écoulaient, rapides, effroyables, creusant des sillons dans les bancs de grès ou de calcaire. Le passage curieux, le Fat maris misery ou le Déses-

poir des gens obèses, en est un exemple frappant. Ce couloir étroit, dans lequel il faut s'introduire un à un pour aller plus loin dans les grottes, fait de nombreux détours ; il a une centaine de mètres de longueur et arrive parfois à avoir à peine un mètre de hauteur. 11 est certain qu'une personne un peu forte de taille ne pourrait s'introduire dans ce sillon de pierre. Nous voyons à présent les traces de toutes ces révolutions étranges. Une première visite de quatre heures, dans laquelle on passe en revue les principales curiosités, ne pouvait suffire pour tout bien examiner.

Nous voyons ainsi la Chapelle gothique (fîg". 18); sa voûte est supportée par des stalactites gigantesques en forme de colonnes. On rapporte qu'un mariage y fut célébré par un couple qui, contrarié dans son dessein, avait promis de ne jamais s'épouser sur la surface de la terre; cette parole fut tenue au pied de la lettre, mais on se maria sous la surface de la terre, dans la Caverne géante du Kentucky.

'Lq Fauteuil du diable (fig. 19) a été ainsi nommé par les guides. Il est formé par la rencontre et la jonction des stalactites et des stalagmites. La célèbre cantatrice Jenny Lindy resta assise, paraît-il, pendant un assez long- temps pour se reposer des fatigues de son excursion. Dans d'autres galeries le guide vous fait asseoir dans un enfoncement obscur et il prend toutes les lumières que chacun porte à la main. Il disparaît dans une anfractuosité, puis tout à coup il semble que la voûte de la galerie a disparu comme par enchantement. Les parois des murs sont éclatantes de lumière et on croit voir le ciel foncé de la nuit avec de brillantes étoiles ; ces étoiles sont formées par les miUe saillies de légères stalactites qui pendent à la voûte et qui se trouvent éclairées par les lumières prises par notre guide. La Mer Morte , que l'on rencontre en allant plus loin, est un étang de 4°", 50 de profondeur, de 6 mètres de largeur et de 15 de longueur, etc. Il y a des endroits difficiles pour les dames ; nous sommes descendus cependant jusqu'à la rivière souterraine, sur les bords du Styx : on le passe sur le Pont naturel ; c'est un véritable étang long d'environ

MÂMMOTII CAVE.

440 mètres, large de 15 à 40 et profond de 30 à 40. Le pont le domine de 10 mètres. Le lac Léthé enfin a 140 mètres de long, 10 à 40 de large et de 3 à 30 de profondeur. Le plafond de l'avenue, parallèle à ce lac, a 30 mètres d'élévation au-dessus de la surface des eaux. A la suite de pluies longues et abondantes, les

Fig. 18. — La chapelle gothique.

lacs intérieurs montent jusqu'au plafond, et rendent impossible la visite de toutes les parties de la caverne.

Malheureusement, en mai 1885, époque de mon excursion, les eaux étaient trop basses pour pouvoir aller en bateau, ce qu'on peut faire en d'autres saisons, et il a fallu rebrousser chemin. Le lendemain c'était un dimanche, mais, grâce à l'obligeance du propriétaire des cavernes, j'ai obtenu la faveur d'avoir un guide. Lorsque j'ai expliqué que mon but était de faire des croquis pour

conserver le souvenir de toutes les merveilles des cavernes, toutes les difficultés ont été aplanies et j'ai pu rester sept heures entières dans Mammoth cave.

On me prête alors un costume complet pour pouvoir ramper à l'aise dans la boue des galeries basses et passer dans des trous étroits comme des tuyaux de cheminées. Peut-être même sontils un peu dangereux, mais ces passages ne sont pas bien longs à franchir : il s'agit de 3 ou 4 mètres à descendre ou à monter. Ces lieux sont glissants et de nombreuses gouttelettes d'eau vous arrosent. On s'accroche aux légères saillies des rochers; elles forment une sorte d'échelle naturelle. L'obscurité rend les choses mystérieuses et fantastiques, et malgré soi on éprouve une certaine émotion. Si l'on a quelque peine à passer sans encombre dans ces sombres détours, on a bientôt sa récompense lorsqu'on se trouve au fond d'un des plus noirs gouffres qu'on puisse rêver, le Gorins Dom (PI. III).

Le guide allume un paquet de feux de Bengale; aussitôt le saisissement vous prend. Il n'y a que dans V Enfer du Dante qu'on puisse voir des choses semblables. Ce gouffre peut avoir cent mètres de hauteur environ, il est entièrement creusé par les eaux et relativement assez étroit. Il forme une sorte de puits dont les parois sont usées, déchiquetées. On voit d'immenses draperies qui semblent presque détachées des murailles : ce sont d'épaisses stalactites; aux lueurs des flammes, on croit les voir remuer, elles prennent mille nuances différentes, et les gouttes d'eau qui descendent lentement le long des pierres s'échappent ensuite comme autant de perles lumineuses. En montant encore vers un autre endroit de Gorin's Dom, on a d'autres aspects non moins beaux que le premier, mais il n'y a plus de stalactites. Mon guide avait des lumières assez vives pouvant durer chacune quelques minutes, de sorte que, malgré les douches légères qui arrosent l'album du touriste, il est cependant possible de dessiner.

Dans d'autres lieux encore, les voûtes de pierres sont portées par six colonnes ciselées par les eaux. Des stalactites forment les

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chapiteaux. C'est le Temple égyptien. Ces blocs de pierre ont 26 mètres de hauteur et 8 mètres de diamètre environ ; ils forment au fond de la grotte une sorte d'exèdre immense. Pendant le temps que je dessinais, mon guide chantait des chansons indiennes. Tout à coup j'entends des plaintes au fond d'un précipice, on appelle au secours; puis c'est une dame sans doute qui vient d'éteindre sa lampe, elle est effrayée, voilà un drame affreux! mais mon guide rit aux éclats. Il est ventriloque et me donne pour me distraire cette émotion originale.

Au plus bas de Maininoth cave, à 250 pieds de profondeur, les entomologistes peuvent faire de curieuses récoltes d'insectes. On rencontre, entre autres, un grand nombre de sauterelles aveugles, très vivaces cependant. Elles ont des antennes fort longues et les pattes très hautes. Elles sautent à merveille et on a peine à les atteindre, aidé par la faible lueur de la bougie que chacun a dans ses mains. Dans la rivière souterraine on pêche aussi une sorte de poisson aveugle et un joli crustacé de couleur blanche. On ne se lasserait point de nommer toutes les intéressantes curiosités qu'on peut voir dans cette caverne sans fm, mais ce serait une véritable nomenclature. Malgré les longues heures passées dans ce sombre séjour, je le quitte cependant à regret.

Onrêveencoreà toutes ces belles choses pendantlanuit qu'il faut passer en chemin de fer pour se rendre à Saint-Louis. Au point de vue des Américains, cette ville est antique : sa fondation date de Louis XV. C'est à lui qu'elle doit son nom. Les travaux exécutés sur le Mississipi, — un pont gigantesque et les célèbres water works ou pompes à vapeur construites pour amener les eaux du fleuve dans la ville, — sont grandioses et dignes d'être admirés.

Le pont surtout est superbe : c'est le capitaine Jas. B. Eads qui en est l'architecte. Il s'est adjoint divers ingénieurs pour l'exécution de ce travail admirable qui a pu être inauguré le 4 juillet 1864, le grand jour de fête nationale des États-Unis.

Pour mener à bonne fm une entreprise aussi considérable il fallait un homme d'un caractère ferme et hardi. M. Eads était

plus que cela encore, et sa vie serait bien curieuse à raconter en détail (1).

Dès son enfance il manifesta un vif penchant et une aptitude peu commune pour les arts mécaniques, mais des revers de fortune réduisirent sa famille à la pauvreté; il fut contraint de se livrer aux occupations le moins en rapport avec son esprit; nous tenons d'un habitant de Saint-Louis qu'il fut forcé de vendre des pommes dans la rue. Mais il put revenir à ses études favorites tout en remplissant les fonctions d'officier d'un des steamers qui parcourent le Mississipi ; puis il fonda une société pour procéder au sauvetage et au relèvement des navires coulés à fond dans cette rivière ; il fondait ensuite l'établissement d'une fabrique de glaces. Pendant la guerre civile il s'occupa de la défense du Mississipi : il fit construire entièrement, en moins de deux mois, sept vaisseaux de guerre, qui jouèrent un rôle important dans cette guerre. Enfin, après la guerre^ il s'occupa de diverses questions industrielles avant d'être chargé de la construction du pont de Saint-Louis.

Mais laissons cette intéressante figure et revenons au pont dont nous voulons donner une description sommaire. Ce pont comprend trois travées : la travée centrale a 470 mètres environ, les travées latérales 165 mètres; il y a par suite deux piles en rivière : ces piles ont été fondées sur le rocher au moyen de l'air comprimé à des profondeurs de 30 et de 40 mètres ; en tenant compte de la partie construite au-dessus de l'eau, elles n'ont pas moins de 55 et de 65 mètres, et leurs poids sont respectivement de 28,000 et de 33,000 tonnes. Il y a deux rangées d'arcs métalliques superposés : le métal employé est Vacier chromique : au-dessus de ces arcs se trouvent les tabliers du pont, tabliers ayant 17 mètres de largeur et distants verticalement de 6 mètres environ. Il y a ainsi deux étages : l'étage inférieur est réservé au chemin de fer, il passe au travers même des char-

(1) Les détails techniques sur la construction du pont sont empruntés à un article de M. C. M. Gariel, qui a paru dans La Nature, n° 67, 12 septembre 1874.

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