‹ Six mois aux États-UnisChapitre 28 sur 74 · KANE SPRING · texte numérisé non relu

KANE SPRING

dans ce site si pittoresque^ éclairé par le soleil matinal, me parut un tableau original, particulier à l'Amérique.

Le cow boy, jeune homme de vingt-cinq ans à peine, très confiant en ses bêtes, était resté en arrière ; il me demanda la permission de m'accompagner, quand je partirais, jusqu'à quelque autre étape.

C'était une faveur facile à lui accorder.

Nathan, pendant ce temps, s'occupe de la fabrication de notre pain quotidien.

Le cow boy me signale une petite troupe d'Lidiens à cheval. De chaque côté de leur selle, de grandes poteries sont accrochées; ils viennent les remplir d'eau fraîche pour les rapporter à leur campement nouvellement installé dans le désert, toujours en plein soleil. Je reconnais parmi eux mon John^ peint cette " fois à neuf avec deux beaux ronds rouges sur les joues ; il est en tête de ses amis et désirerait bien un peu de farine et du café. Heureusement il m'en restait encore. Les autres Indiens voulurent ensuite voir ce que j'avais tracé sur mon album : John leur avait parlé de mes études dans les forêts. Quand ils reconnurent sur mes croquis le Forest Lagoon et quelques détails des canons, ils se mirent à rire entre eux, puis se livrèrent à des dialogues sans fin en langue ute. J'aurais voulu les comprendre : ils paraissaient du reste ne rien dire que d'honnête pour moi. Ils eurent une distribution de café supplémentaire pour leur bon vouloir et disparurent ensuite avec leurs montures derrière les rochers, mais sans nous dire le moindre adieu : ce n'est pas leur usage.

Nous quittons Kane Spring avec Nathan et mon cow boy. Nous avons une étape assez dure à faire, cinq heures de désert en plein soleil avant d'arriver à Ilouse Rock, source presque aussi solitaire que celle que nous laissons derrière nous, sauf qu'il s'y trouve une cabane habitée par un vieillard et un jeune garçon qui restent là pour garder des bestiaux et donner l'hospitalité aux rares cow boys qui passent.

Le jeune Mormon est fort gai, et nous causons. Je me demande

comment ont pu venir à l'esprit de cet honnête garçon presque sauvage toutes les questions qu'il me fait sur l'Europe, sur Paris, etc. Suis-je bien réellement si loin dans les déserts avec un gardien de troupeaux !

J'ai passé ma dernière nuit dans l'Arizona, à Navajo Weli, lieu solitaire s'il en fut jamais.

On trouve en cet endroit, entre deux rochers à fleur de terre, un trou rempli d'eau. C'est une sorte de citerne naturelle, un dépôt d'eau de pluie ou de neige fondue de l'hiver : on vient y boire de bien loin à travers les sables et les forêts.

Il est curieux de voir les oiseaux voler en foule vers cette eau détestable, presque croupie. Que leur importe ! c'est leur ressource unique.

A notre arrivée, au coucher du soleil, nous étions déjà avertis que ce réservoir était peu éloigné par le nombre des tourterelles sauvages et des corbeaux qui allaient ensemble s'y désaltérer. Ils s'approchaient presque un à un vers la citerne, faisant queue comme à la porte d'un théâtre, et attendaient sagement leur tour tout en voltigeant ou piétinant sur le sable.

Je commençai par remplir nos vases de cette eau peu limpide : il fallait apaiser d'abord la soif de nos chevaux ; puis j'attendis quelque temps afin d'en avoir une plus claire pour nous-mêmes.

Pendant cette prise de possession de la source, une centaine de tourterelles, inquiètes de ma présence, se posèrent autour de moi à une dizaine de mètres seulement; d'autres oiseaux vinrent encore Je ne remuai que le moins possible pour ne pas effrayer ces gracieux petits êtres; aussi ce fut bientôt par bandes prodigieuses que les oiseaux m'entourèrent ; ils avaient un puissant motif pour ne pas s'effaroucher : on était à la dernière heure, six heures du soir, et il fallait boire avant de dormir; je leur cédai la place avec plaisir.

Navajo AVell est un lieu découvert; des murailles rouges colorent l'horizon; les dernières lueurs du jour s'éteignent peu à peu ; le croissant de la lune commence à nous éclairer. Dans

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les sauges et les fleurs, les cris-cris nous donnent un concert final, où se mêlent les chants plaintifs des tourterelles cachées dans les cèdres rahougris et les tintements des clochettes de nos chevaux, épisode délicieux dans le calme absolu de ces immenses plaines sauvages ; je n'oublierai jamais les scènes magiques delà nature à Navajo Well et cette soirée passée sous les étoiles.

De retour à Kanab, je songeai qu'il était temps de rentrer à Sait Lake City et dans la civilisation américaine, et je commençai mon retour.

Du reste, cette dernière partie du voyage a aussi de l'intérêt. Depuis Kanab jusqu'à Panguitch le paysage n'est pas d'un aspect moins invraisemblable que dans l'Arizona. Il est même encore plus curieux, plus bizarre peut-être, sans être cependant aussi grandiose. Les couleurs des rochers de grès de l'Utah sont absolument extraordinaires.

Nos chevaux, en suivant longtemps le lit de la rivière de Kanab presque desséchée au mois de juin, marchent dans un sable mouillé entre deux talus de grès couleur crème ; par dessus ces talus s'élèvent des monticules couleur orange, couverts en partie de cèdres au feuillage foncé et de sauges bleuâtres; plus loin apparaissent des murailles de grès rose veiné de blanc; enfin à l'horizon les White Cliffs, énormes rochers mamelonnés, contrastent avec ces effets par leurs formes et leur blancheur éblouissante (fig. 26).

La rivière de Kanab est bordée dans une certaine partie de ses rives par un long banc de pierres volcaniques que les White Cliffs dominent. On distingue aisément sur ces roches de grès, polies par les siècles, les longues stries des anciens glaciers.

A Panguitch j'ai fait une excursion dans les montagnes qui entourent la vallée fertile oii cette petite cité est construite. Nous avons longtemps traversé de grandes prairies toutes remplies de villages d'un genre particulier; ce sont les cités des chiens des j)rairies; il y en avait un grand nombre. En passant en chemin de fer dans les plaines du Nebraska, c'est à peine si j'avais pu voir ces gracieux animaux, mais dans ces régions

sablonneuses de Panguitcli je pus les observer tout à mon aise.

Peu farouches d'ailleurs, et nous voyant tranquilles sur nos clievaux, ils continuaient ensemble leurs exercices et leurs joyeux ébats (tig. 21).

Ils ont une sorte d'aboiement court, saccadé, un jappement plutôt, qui forme le seul point de ressemblance avec la race canine. C'est ce rapprochement dans le cri qui a valu, sans doute, à ce petit rongeur le nom de chien des prairies. A première vue, on croirait voir une marmotte de grande taille.

Il est d'un roux fauve sur le dos ; sur les flancs et le ventre la couleur de son poil est beaucoup plus claire, presque blanche. Il porte sa queue redressée à la manière de l'écureuil, elle est longue d'environ 8 à 10 centimètres et se termine par une sorte de houppe de poils foncés.

Mon guide me disait qu'on trouvait presque toujours dans le terrier du chien de prairies un hibou qui est son compagnon de chambrée ; ils vivent ensemble comme des amis.

Sa nourriture consiste en quelques racines et en tiges d'une plante assez commune dans ces régions de l'Utah ou du haut Missouri, le Sesleria dactyloides. Pendant l'hiver, il s'enfouit dans les terriers qu'il a su se creuser lui-même et s'endort à la manière des marmottes pour ne se réveiller qu'au printemps.

Rien n'est plus amusant que de voir l'animation extrême qui règne dans une cité de chiens de prairie. Ce sont des allées et venues perpétuelles, des sauts et des cris de joie. Il semble qu'ils se donnent le mot pour mieux jouer et courir. Ils font des parties de cache-cache, disparaissant tout à coup dans leur terrier pour reparaître dans un autre endroit, puis se poussent les uns les autres comme de vrais gamins à la sortie de l'école. Les Mormons cherchent à détruire le plus qu'ils peuvent ces animaux, qui font beaucoup de tort à leur culture à cause de leurs nombreux terriers. La chair est assez délicate, paraît-il, mais l'animal est trop petit pour valoir la peine qu'on le chasse pour cela. On se contente d'empoisonner le terrier, en y déposant une sorte de mort aux rats. Le pauvre chien de prairie poussé par

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Ja gourmandise meurt bien vite et se trouve enterré naturellement dans la demeure qu'il s'était construite.

Nous nous engageons bientôt dans la montagne. x\u milieu de terrains de grès vert, presque vert pomme, se dressent une quantité de rochers de même matière. Ils forment de hautes collines dénudées et sans consistance. Les orages et les neiges de l'hiver, en fondant, tracent mille ruisseaux le long de ces hauts talus et les déforment d'une manière bizarre dans tous les sens. Une quantité de pierres en forme de rognons restent souvent sur le sommet de petites buttes de grès qui s'éboulent peu à peu. On ne saurait imaginer de lieux plus singuliers, et je ne pouvais cesser de m'étonner de la couleur verte des roches des premiers plans, en opposition avec les murailles roses couronnées de forêts qui fermaient l'horizon (fîg. 27).

En ce moment même, à Paris, je me demande si réellement je n'ai pas rêvé ce que j'ai dessiné et ce que je viens d'essayer de décrire.

Dans les gorges si curieuses des environs de Panguitch j'ai vu beaucoup de serpents à sonnettes ; ils ne sont pas très développés dans ces parages de l'Utah, mais ils font sonner admirablement les écailles de leur queue : on les entend longtemps avant d'avoir pu les apercevoir. J'en ai tué quelques-uns, qui avaient de 90 centimètres à 1 mètre de longueur environ. L'un d'eux, aux regards menaçants, immobile sur la route, semblait vouloir s'élancer sur mon cheval, qui s'arrêta brusquement à sa vue. Les chevaux ont une grande peur de ces bêtes ; le mien se disposait à prendre la fuite. Une pierre lancée adroitement par mon guide mit fin à notre petite émotion : le reptile était écrasé.

Les Mormons ne craignent guère ces serpents. Si quelque personne est mordue, le remède consiste à lui faire boire de l'eaude-vie jusqu'à l'ivresse absolue. On assure que les effets du venin sont annulés de cette façon et que quelques jours de repos suffisent pour l'entière guérison.

Dans la province de l'Utah le pays est beaucoup moins aride que près des canons dans l'Arizona. Les villages mormons se

sont créé des terres fertiles, grâce à de pénibles et longs travaux darrigation. Sur les hauts plateaux qui bordent Sevier RiveVy on peut voir des troupeaux de bestiaux et des chevaux en grand nombre.

Près de Marysvale il se trouve encore des endroits magnifiques dans les montagnes. Les Bullion canons entre autres sont intéressants à visiter. Sauf les serpents à sonnettes de petite taille qu'on y rencontre fréquemment et qui rappellent à vos esprits les contrées où Ton se trouve, on se croirait dans un des défdés de rochers des Pyrénées : même végétation et cascades semblables. On pourrait s'y tromper.

En revenant de mon excursion je mourais de faim. Mon hôtesse me sert pour dîner des crêpes, de la compote de poire conservée^ du thé avec du lait et de l'eau à discrétion. Quel repas bizarre et peu réconfortant ! Le matin on m'avait donné des œufs avec du lard qu'on ne saurait manger et du miel. Les Mormons font certes ce qu'ils peuvent pour vous recevoir, mais on ne se nourrit guère chez eux.

Marysvale possède encore quelques mines d'argent et d'antimoine. Une mine d'or y avait été aussi découverte, mais elle n'est plus exploitée parce que son rendement ne pouvait couvrir les dépenses qu'il fallait y faire. Lorsqu'on quitte Marysvale pour se rendre à Monroe on retrouve encore les déserts. La route est sévère, lugubre même. Nous rencontrons de pauvres pionniers qui ont cassé leur wagon, sorte de grand camion recouvert d'une large bâche. Sans secours à espérer dans ces lieux isolés, tout leur bagage déposé sur le sol, les hommes tâchaient de raccommoder les roues endommagées. Les femmes désespérées pleuraient en tenant les enfants dans leurs bras. Combien de temps ont-ils été forcés de rester ainsi avant de regagner péniblement des lieux habités!

Les montagnes couleur de cendre, à peine recouvertes d'une herbe maigre et rare, ont des aspects d'une tristesse incomparable. De temps à autre les rochers de grès prennent des teintes jaunes ; ce sont des contrastes curieux mais peu attrayants à

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vrai dire; à Moiiroc comme h Marysvale la verdure reprend son aspect gai et rafraichissant. Il y a aussi dans ces lieux de superbes excursions à faire dans les gorges profondes de la montagne.

Les familles mormones vivent en ces régions lointaines à la manière des anciens peuples pasteurs; elles sont souvent isolées. On voit seulement dans leurs maisons quelques livres et des cartes de géographie clouées sur le mur de la salle commune de la famille. Rarement ces solitaires reçoivent des nouvelles du dehors : il n'y a pas beaucoup de lettres à espérer dans les prairies. Un facteur passe toutefois assez régulièrement avec sa voiture primitive, où il y a place pour un voyageur; mais il ne fait pas fréquemment de distribution à domicile. Dans un endroit connu de tous, sur la route à peine tracée au milieu des herbes, une petite boite de bois blanc est attachée sur un poteau, pour recevoir les lettres ou les paquets. Le Mormon qui espère des nouvelles d'un ami ou d'un parent vient souvent de fort loin avec son cheval pour voir s'il y a dans cette boîte quelque chose à son adresse, et il retourne heureux vers sa cabane de bois s'il a trouvé ce qu'il avait désiré (fig. 28).

Les Mormons paraissent avoir une foi vive dans leur bizarre religion. Ils reçoivent le baptême et ils disent que leur volonté est de suivre d'aussi près que possible les mœurs bibliques. C'est parla qu'ils défendent leur polygamie. « Abraham, Jacob, avaient plusieurs femmes : lious croyons avoir le droit de faire comme eux. »

Je n'ai presque pas vu de ménage de bigame. La vérité est, je crois, que ces pauvres gens ont le plus souvent une seule femme avec de nombreux enfants. Une fois pourtant, chez un mormon, mari de deux jeunes femmes, je demandai à l'une d'elles si elle était la mère d'une ravissante petite fdle qui courait en jouant parmi les fleurs sauvages.

« C'est notre fille », me dirent-elles toutes les deux ensemble.

Je n'ai pas cherché à en savoir davantage. Cette seule réponse semblait me prouver qu'elles n'étaient pas jalouses l'une de

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l'autre ; leur mari m'assura qu'elles vivaient toutes deux comme des sœurs qui s'aiment; ce ménage paraissait heureux.

Le cocher que j'avais en quittant Panguitch, jeune homme intelligent mais des plus croyants dans sa religion, se plaignait amèrement des persécutions dont les Mormons sont l'objet. N'ayant cependant que vingt-huit ans, il avait déjà été le mari de deux femmes dont il avait quatre enfants et songeait encore à se remarier. Il me montrait le long de notre route les hautes montagnes qui ferment la vallée. « C'est dans ces rochers, me dit-il d'un air convaincu, que Dieu a ordonné à José Smith notre prophète d'aller chercher les plats d'or oii sont inscrites nos lois. José Smith avait des entretiens avec le Seigneur, et si nous devons gagner le royaume de Dieu, il faut suivre ses commandements. » Les plats d'or ont été trouvés par le prophète et vus, paraît-il, par trois apôtres Mormons qui en ont copié les lois. Ce sont celles qui sont suivies actuellement par eux.

Mon cocher ne semblait pas douter de la véracité de cette légende étrange. Quant aux plats d'or, ils ont disparu depuis longtemps si jamais ils ont existé, et les prêtres Mormons reçoivent toujours de leurs fidèles le dixième de leurs revenus ou de ce qu'ils gagnent par année. Ce tribut est payé soit en argent, soit en marchandise quelconque.

x\près mon curieux séjour dans la province de l'Ltah et dans l 'Arizona, je puis assurer que les Mormons sont hospitaliers, bons pour les étrangers, doux et assez instruits. La plupart d'entre eux s'intéressent à toutes les choses de la civilisation.

Je me souviendrai toujours avec plaisir de leur accueil cordial et touchant; ils m'ont reçu en frère : que pouvais-je leur demander de plus?

Revenu à Sait Lake city de ma longue pérégrination, j'étais heureux de revoir quelques personnes bienveillantes qui m'avaient aidé de leurs conseils avant mon départ. Le gouverneur de la province de l'Utali, M. Murray, et M. André de l'Orme, attaclié au consulat de France de la ville, avaient été d'une

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complaisance charmante pour moi. Dans des pays si éloignés (le la patrie on est d'autant plus sensible à des réceptions aussi cordiales, et il me semblait à mon arrivée que je retrouvais de vieux amis.

Mes adieux furent bientôt terminés cependant, car je devais courir vers d'autres aventures et rester deux journées dans un nouveau Sleeping car. Le coucher du soleil éclaire encore aux environs d'Ogden city les curieuses landes imprégnées de sel que les eaux de Sait lake laissent à découvert en se retirant pendant la saison des sécheresses. La blancheur éclatante de

Fig. 28.— Une boîte aux lettres dans les raiiclios (Utah), (d'après nature) (page 107).

ces dépôts salins ferait aisément croire que la neige vient de tomber récemment dans ces contrées; Fillusion est complète. Le lendemain s'est passé complètement dans les déserts, et je constatais une fois de plus que les Sleepings cars n'étaient point si agréables qu'on se plaît à le dire en notre pays. Dans quelques stations nous apercevons des Indiens Peau rouge qui viennent regarder passer le chemin de fer, et recevoir les quelques petites pièces de monnaie que les voyageurs ne manquent pas de leur donner. Ces sauvages n'ont pas le même type que ceux que j'ai vus dans les forêts de Kaibab. La couleur de leur peau est moins foncée, on peut aisément en faire la remarque

malgré le tatouage vermillon qui recouvre en partie leur face, et leur taille m'a paru, en général, plus grande et moins élégante d'aspect. Une femme peau rouge portait son bébé dans une botte presque de la même manière que celle que j'avais observée dans l'Arizona, mais ce qui cbarmait le plus les dames qui voyageaient avec nous, c'est la vue des petites Indiennes qui se trouvaient près de leur mère. Elles avaient aussi des liottes sur le dos avec des poupées grossièrement travaillées et lalouées de vermillon. Rien n'était plus drôle que de les voir jouer sérieusement ensemble à la maman; aussi ces pauvres petites sauvagesses ont-elles reçu une ample provision de gros sous.

La deuxième partie du voyage en chemin de fer devient plus agréable. Nous voyons les forêts du comté d'IIumboldt; elles remplissent un territoire immense de ces contrées. L'exploitation de ces forêts épaisses demande un genre de travail tout à fait inconnu à nos pays.

La scie a remplacé aujourd'hui la hache dans la plupart des forêts qui fournissent les bois de charpente, car les arbres se détachent mieux du tronçon et produisent moins de perte par leur rupture. Après leur chute, les arbres sont écorcés et l'on met le feu autour pour brûler l'écorce et les rebuts. Les bois verts brûlent si difficilement que le feu n'attaque que très rarement les bonnes bûches. C'est après cette combustion préliminaire que commence réellement le travail du transport de ces bûches.

Aucune route ordinaire ne serait suffisante pour manier ces monstres ; elle doit être, en effet, fort large, plate et unie comme un billard, toutes les pierres et les racines soigneusement enlevées, toutes les ornières comblées. Si les billes sont petites, ces précautions ne sont pas nécessaires ; mais pour les grands bois de charpente, le travail de préparation d'une bonne route exige toute la science et toute la persévérance d'un ingénieur.

Pour retirer les billes de la place où elles sont tombées, le travail des bêtes de somme seul serait insuffisant et inutile,

IIUMBOLDT, EXPLOITATION DBS FORÊTS. IH

excepté pour les plus petites. On ne peut le faire qu'à l'aide de palans, de poulies mouflées et d'un attirail mécanique souvent compliqué. Il ne suffit pas d'un conducteur ordinaire pour manier Tattelag-e, il doit avoir de l'adresse et de la présence d'esprit ; son salaire atteint, lorsqu'il est habile, de 100 à 150 dollars par mois (500 à 750 francs), plus la nourriture.

Le conducteur de bœufs [bull-ivatcher) est ordinairement l'homme le mieux salarié de l'exploitation.

Une fois amenées sur la route, on attache plusieurs billes ensemble pour en former un train et on les traîne jusqu'au quai de chargement pour les monter sur des wagons ou les jeter à la rivière pour les faire flotter. Les trains de bois, une fois mis en marche, ne doivent plus s'arrêter, s'il est possible d'éviter des arrêts.

Tout le long de la route sont placés des tonneaux remplis d'eau. Lorsque le train est en mouvement, un homme marche en tête à son côté, il remplit sans cesse un seau qu'il tient à la main en puisant de l'eau dans les tonneaux disposés le long de la route et jette cette eau en avant du train pour diminuer le frottement autant qu'il est possible. Les billes ainsi traînées atteignent quelquefois des proportions énormes. Ainsi, par exemple, un train composé de sept billes amené dans la baie de Humboldt en 1878 par le conducteur A. Marks, avec cinq paires de bœufs, mesurait ensemble 22,500 pieds de bois de construction marchand. On n'emploie jamais de wagons dans les forêts ; les billes sont simplement traînées sur le sol.

Jusqu'en 1881, tout ce travail de traînage était fait à l'aide de bétail, mais aujourd'hui on commence à introduire les machines à vapeur pour effectuer ce genre de travail.

La machine employée est la Dolbeer Patent Steam Logging Machine. P]lle se compose d'une chaudière verticale et d'un moteur analogue à ceux des grues à vapeur, avec cette différence que le treuil d'enroulement de la chaîne est remplacé par deux tambours, un à chaque extrémité de l'arbre. Tout l'ensemble repose sur une forte charpente dont les côtés ressemblent aux

glissières d'un traîneau ; un solide appareil relie la machine à l'arbre. Pour déplacer la machine dans les bois, on attache une corde auparavant à un arbre, on fait faire à la corde deux ou trois tours sur le tambour et l'on met le moteur en marche. La machine se remorque ainsi elle-même au point voulu. Lorsqu'elle est eiî place, on la fixe en l'attachant solidement à un arbre ou à un tronc, on attache une corde à la bille de bois qu'on veut déplacer, et par une manœuvre analogue à la précédente ; c'est alors la pièce de bois qui se déplace dans la direction voulue. Cette machine permet de ramasser, dans les ravins et les endroits les plus inaccessibles, des billes qu'il serait presque impossible de retirer avec des bœufs ou des chevaux. Les tramways à voie de bois sont employés dans quelques endroits pour amener les bois jusqu'aux cours d'eau ou aux usines, mais on tend à les remplacer par des rails en fer et en acier et des locomotives.

La figure 29 représente une de ces lignes établies dans le comté de Ilumboldt que je traversais.

Il y après de quarante usines consacrées au sciage des arbres. La plus importante en débite de 75,000 à 80,000 pieds par jour, la moyenne pour chacune de ces 40 usines est d'environ 40,000 pieds. Il n'y en a qu'un petit nombre dont le travail dure toute l'année, à cause de la difficulté de s'approvisionner de bois, et d'autre part parce que les endroits oii plusieurs de ces usines sont situées ne sont pas toujours accessibles à la navigation pendant l'hiver : le marché n'étant pas relié à ces usines par des voies ferrées, presque tous les bois de construction sont transportés par des bateaux à voile. La quantité de bois scié en 1881 a atteint 140 millions de pieds cubes, sur lesquels 95 millions ont été dirigés sur San Franscisco, 4,500,000 pieds ont été expédiés à New-York et dans d'autres ports étrangers, 45 millions de pieds qui forment le complément ont été dirigés directement par les usines en Californie, au Mexique, dans l'Amérique du Sud, les îles Sandwich, l'Islande et l'Australie.

Les campagnes fertiles se succèdent de plus en plus sur notre roule, nous arrivons enfm près de la grande cité californienne.

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