CHAPITRE YI
San-Francisco. — Les ferry boats et le cdble railway. — Cliff house et les lions de mer. — China town. — Les théâtres et cafés concerts. — Les Woodward's gardens. — Hôtel del Monte à Monterey. — Les bords du Pacifique et le commerce des coquillages. — Mariposa et les arbres géants. — Yosemite Valley. — Mines d'or de Nevada city.
San-Francisco a cinquante ans d'âge à peine : que de choses étonnantes cependant elle réserve aux étrangers !
L'arrivée à San-Francisco est faite pour le plaisir des yeux et pour exciter l'intérêt. Le chemin de fer s'arrête à Benicia et on le fait passer sur un fe?Ty hoat pour traverser la baie de San Pablo et reprendre la voie sur l'autre bord à San Costa. Le ferry boat le Solano est superbe (fig. 30).
La longueur totale de son pont est de 129°', 23, la largeur de la plate-forme est de 35°", 35, le tirant d'eau en charge est de 2 mètres, et le tonnage est de 3,600 tonnes, d'après les renseignements que nous empruntons au Rail-road Gazette de New-York et à la Revue générale des Chemins de fer.
Les deux roues propulsives ont 9°", 14 de diamètre et portent chacune quatorze aubes. Elles sont indépendantes l'une de l'autre pour faciliter les manœuvres, et chacune d'elles est mise en mouvement par une machine à vapeur verticale à balancier, de la force de 2,000 chevaux, et dont les pistons ont 1",80 de diamètre et 3°',3o de course. Ces machines sont placées à la suite l'une de l'autre dans l'axe longitudinal du bateau, de manière à laisser de chaque côté, comme on le voit, l'emplacement
Ht) SIX MOIS AUX ÉTATS-UNIS.
nécessaire pour deux voies. Le bateau comprend ainsi quatre voies différentes qui sont susceptibles de recevoir à la fois quarante-huit wagons de marchandises avec leurs locomotives, ou seulement vingt-quatre voitures de voyageurs supportées sur deux trucks articulés comme le sont les voitures américaines; ces voitures, comme on sait, ont une longueur beaucoup supérieure à celle de nos wagons d'Europe (fig. 31).
Le Solano est guidé à chaque bout par quatre gouvernails équilibrés, de 3°", 50 de long sur 1™,67 de large ; ces gouvernails sont manœuvres à l'aide d'appareils hydrauliques actionnés par des machines à vapeur indépendantes.
Les becs d'abordage qui réunissent le bac aux deux rives, à Port de San Costa et à Benicia, ont chacun 30"", 50 de long et pèsent 150 tonnes; manœuvres également par des machines hydrauliques spéciales, ils permettent d'amener le train sur le bac sans détacher la locomotive. Ce magnifique système fonctionne avec la plus grande régularité.
La manœuvre se fait sans bruit et fort aisément; cette manière de transporter un train tout entier a quelque chose de hardi et d'élégant tout à la fois : c'est bien américain. Comme le Solano n'a pas la longueur d'un train, celui-ci est coupé en deux par moitié, et il se rejoint facilement sur l'autre rive.
Peu de temps après le départ de San Costa, nous sommes à Oakland, Là tout le monde descend, on est en vue de la baie de San-Francisco. Il faut se rendre vers un autre immense ferry hoat qui peut contenir six mille personnes. Salles d'attente énormes sur le pont, galeries couvertes pour les voyageurs, etc. En vingt minutes la baie est traversée ; vingt minutes d'admiration, on peut le dire. San-Francisco, planté sur ses collines de 100 mètres de hauteur environ, semble s'approcher, venir audevant de vous, avec les innombrables navires qui remplissent ses bassins. On voit les quais, les berges, puis les palais somptueux sur les hauteurs. Tout cela resplendit au soleil et vous annonce par avance gaieté et plaisir.
Enfin nous débarquons, j'arrive à Palace hôtel.
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Palace hôtel est bien nommé, c'est un vrai palais, mais quelle bizarre architecture ! La cour surtout, fort grande et couverte, rappelle ces beaux monuments de stuc découpé, qu'on vend dans les rues et dans lesquels on peut mettre des lumières. Les fenêtres garnies de papier rouge sont lumineuses, et vous avez un beau château éclairé à giorno. Voilà Palace hôtel. Il faut dire cependant que l'organisation de cet hôtel est admirable. Le voyageur y est fort bien, avec le plus grand confort possible : belles chambres, cabinets de toilette, salle de bains et le reste. Dans l'hôtel, des salons élégants, pour les bals, les dîners et réunions de toutes sortes ; enhnrien ne manque, et c'est vraiment merveilleux.
La ville est des plus pittoresques, ses nombreuses collines en feraient un endroit impossible, mais il y a les Câble railway (fig. 36). Yoilà le rêve réalisé pour le public, c'est là le plus agréable moyen de transport. Pas de che vaux , une vitesse égale pour lesmontées et les descentes, les sièges des voitures aisés d'accès et commodes^ on ne peut demander mieux. Il y a déplus une quantité de ces voitures à câbles, de sorte qu'on n'a jamais à attendre.
La ville de San-Francisco a fait essayer graduellement ses systèmes de tramway à traction mécanique. Deux d'entre eux furent installés dans la rue Clay et dans la rue Sutter, les plus importantes de la ville. C'est M. A. S. Ilallidie qui le premier a terminé en août 1873 celui de la rue Clay. Le câble railway de la rue Sutter n'a été achevé qu'en 1878 et a été construit par une compagnie. L'expérience ayant pleinement réussi, le système funiculaire, depuis sept années environ, a remplacé la traction par chevaux sur un certain nombre de tramways de la ville^ particulièrement ceux qui font le service des rues de Californie, Geary, Presidio et de Telegraph hill (fig. 32) ; on peut donc considérer qu'il a reçu, en quelque sorte, la sanction de la pratique, et malgré toutes les difficultés d'installation qu'il entraîne, il paraît appelé à s'étendre encore davantage (1).
(1) Les détails techniques suivants sont empruntés à l'article de M. L. Bâclé (voy. La Nature, n° 447, 24 décembre 1881).
Le tramway funiculaire emprunte la force motrice d'un câble sans fm installé à demeure dans Taxe de la voie, et qui est maintenu en mouvement sous l'action d'une machine fixe. Lorsque la voiture est mise en marche, elle saisit le câble qui passe constamment entre les rails, au moyen d'une sorte de mâchoire à griffes, elle se trouve dès lors entraînée avec lui, les roues se
Fig, 31. — Le pont du f'ei-ry buat, le iSolano, au moment de l'arrivée sur sou bord d'un train de chemin de fer (page 116).
meuvent comme sous Faction d'un câble de traction directe qui serait accroché à Favant de la voiture; et celle-ci, arrivée à l'extrémité de son parcours, s'arrête simplement en desserrant les mâchoires qui saisissent le câble, tandis qu'il continue seul son mouvement. Pour revenir à son point de départ, la voiture s'amarre dans des conditions analogues sur le brin du câble montant par la voie de retour, et comme les deux brins se trou-
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vent ainsi également moteurs, le poids de la voiture qui revient contribue à entraîner la voiture qui monte dans une rampe et soulage d'autant la machine fixe.
Le tramway de la rue de Californie, en 1878, et celui de la
Fig. 3?. — Câble railway fonctionnant sur lo Teleyrap/i hiU (page 110).
rue Geary, en 1880, gravissent tous, comme celui de la rue Clay, la colline de Leavenworth et celle de la rue Octavia, ils coupent tous les mêmes rues à angle droit, la pente seule varie de l'un à l'autre, en certains points elle atteint même 6 p. 100. Les deux points culminants sont élevés l'un de 320 et l'autre
de 33o pieds sur la rue Clay (100 mètres environ). Leurs voies atteignent une longueur assez considérable ; elles ont près de 2,000 mètres de parcours dans ces rues principales de la cité.
Les- variations de pente obligent, comme on le comprend facilement, à guider le câble dans le tube par des galets supérieurs et inférieurs pour l'empêcher d'aller buter contre les parois. Dès lors il faut reporter latéralement la fente longitudinale du tube, de même que la barre d'attelage servant à supporter les mâchoires qui saisissent le câble, afin qu'elles ne rencontrent pas les galets supérieurs. La disposition adoptée est représentée sur la figure 33 qui donne la coupe du tube et la vue de ces mâchoires (coupes 1 à 3). La barre d'attelage peut glisser, comme on le voit, dans une coulisse verticale fixée sur le plancher de la voiture, elle se termine à la partie inférieure par une pièce en forme de coin qui s'élève ou s'abaisse avec elle et rapproche ou écarte les mâchoires dans ce mouvement d'oscillation. Lorsqu'on soulève la barre en agissant sur la vis, les mâchoires viennent saisir le câble, tandis qu'elles le relâchent dans le cas contraire. De chaque côté des mâchoires, sont disposées des poulies à gorge, qui sont appliquées par des ressorts en caoutchouc au contact du câble ; elles servent à diriger celuici et à le détacher des galets sur lesquels il repose, afin qu'il reste bien dans la direction des mâchoires. Celles-ci sont presque horizontales, de môme que les poulies, pour éviter la rencontre des galets supérieurs. Sur la rue Sutter, qui reste en palier dans toute sa longueur, il n'y a pas de galets dans le haut, et les pinces sont plus simples et disposées verticalement.
La barre d'attelage est en acier, elle a 138 millimètres de long et 1 centimètre d'épaisseur, elle traverse la fente ménagée dans le tube en laissant un jeu de 1 centimètre de chaque côté, cette fente ayant elle-même une largeur de 3 centimètres. Au-dessus de la glissière verticale fixée sur la voiture, cette barre se termine, comme on le voit (fig. 34), par une partie filetée, dont l'écrou fixe est commandé par une manette à la portée du mécanicien. Celui-ci est monté sur la voiture motrice, qui prend le
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nom de dummy, et il s'arrête à volonté ou se met en mouvement en tournant simplement cette manette.
Le câble est en acier, il a 7 centimètres de tour, 3,350 mètres de long sur la rue Clay, il est soutenu par des galets verti-
Fig. 33. — Coupes et vues détaillées du tube et de la vis supportant la mâchoire qui saisit le câble.
eaux tous les 12 mètres environ; dans les tournants on a même disposé des galets horizontaux pour assurer la déviation. Le câble est tendu sous l'action d'un contrepoids de 130 kilogrammes ; il reçoit son mouvement d'un tambour moteur de 2™, 40 de diamètre, actionné directement par la machine.
Celle-ci est disposée avec sa chaudière sur la colline de Leavenworth, et le câble arrivant au haut de la colline vient passer à découvert, sous la halle motrice, pour s'enrouler sur le tambour, ce qui permet de le visiter à chaque instant et de s'assurer qu'il ne présente aucune avarie. L'installation comprend en outre une autre machine de réserve avec sa chaudière pour remplacer celle-ci en cas d'accident. Ce câble marche environ dix-sept heures par jour, avec une vitesse de 10 kilomètres à l'heure, et la consommation de charbon de la machine est évaluée à 1,700 kilogrammes.
La figure 35 représente l'installation du tube au milieu de la chaussée ; on voit en même temps les rails qui servent à guider les roues des voitures. Ceux-ci sont rattachés aux nervures du tube, de manière à faire un bâti d'une grande solidité ; ils présentent une forme de simple E, et ils ont un poids de 15 kilogrammes au mètre courant. La largeur de la voie, dans les rues de Clay et de Californie, est de 1",06; elle est de 1°',50 sur la rue (leary. La voie est double dans toute sa longueur, comme il a été dit ; elle est d'ailleurs utilisée sur une grande partie de sa longueur par d'autres voitures de tramways à traction par chevaux.
Les voitures employées sont représentées sur la figure 36, on voit que chaque train comprend une seule voiture, indépendamment du dummy ou voiture motrice, qui reçoit d'ailleurs également des voyageurs. La voiture renferme 24 places, et le dummy 16, mais on peut même faire monter jusqu'à 44 voyageurs dans l'une et 26 dans l'autre. Le dimanche et les jours de grande circulation, on met en service des voitures d'un type spécial, qui peuvent contenir, avec leurs dummies, jusqu'à 150 voyageurs; c'est alors un entassement sans pareil, le public est habitué à cet état de choses et met une grande complaisance à se ranger et se serrer davantage encore pour faire place, s'il est possible, à quelque nouveau voyageur.
La voiture s'arrête, comme nous le disions, simplement en relâchant les mâchoires qui la relient au câble ; mais dans les pentes il y avait lieu de prendre certaines dispositions particu-
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lières afin de la maintenir immobile pendant l'arrêt. Elle est munie à cet effet, de même que la machine, de freins spéciaux très énergiques. En outre, une grosse traverse en bois suspendue sous le châssis, solidairement avec les sabots des freins, vient so
Fig. 34. — Vue de tête de la voiture et de la vis qui commande les mâchoires
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placer en travers, au-dessous des roues, de manière à les caler. De plus, un autre frein de détresse est muni de mâchoires qui viennent s'amarrer sur les rails et immobilisent la voiture. Dans ces conditions, le service s'opère avec une grande sécurité, et on évite tout accident aux arrêts.
Les voitures se succèdent toutes les cinq minutes dans la matinée, et toutes les minutes dans l'après-midi ; le nombre des voyag-eurs transportés chaque jour atteint 13,500. Le prix du trajet est de 25 centimes.
L'entretien du tube ne paraît pas entraîner trop de difficultés dans une ville comme San-Francisco, dont le climat est assez doux; mais dans un pays froid il semble qu'il se remplirait bientôt d'eau, de boue et surtout de neige en hiver, et qu'il se trouverait par là hors de service. M. A. S. Hallidie espère toutefois qu'on pourrait le curer facilement en chauffant le tube, et il ajoute qu'il serait possible de se servir du cable pour y atteler un chasse-neige et déblayer rapidement la voie. Les essais qu'on a faits à Chicago ont été couronnés de succès et il semble qu'il en sera de même à New-York. Ces deux villes sont cependant sous une latitude plus froide que celle de San-Francisco.
On rencontre encore, d'ailleurs, une autre difficulté qui sera toujours un obstacle à l'adoption du système sur un réseau complet de tramways, car il est à peu près impossible d'avoir deux voies qui se croisent et même de les bifurquer sur un tronc commun en un point écarté de la machine motrice. Il faudrait en effet loger deux câbles dans le même tube, ce qui introduirait de nouvelles et nombreuses complications.
San-Francisco possède encore des tramways à chevaux et des voitures. Le mouvement des rues est considérable, moins fort cependant qu'à New-York. Rien n'est plus agréable pour le touriste que de prendre les Câble railway. Ils vous font parcourir cette ville si pittoresque par des montées et des descentes sans fm, toutes pleines d'aperçus variés et de vues délicieuses de la baie. On arrive ainsi à Golden Gâte où se trouve un parc dessiné à l'anglaise avec beaucoup de goût ; il est rempli de fleurs et d'arbres rares du pays. Des serres magnifiques y sont installées, on y admire avec plaisir les plus belles plantes des tropiques. Un petit chemin de fer spécial vous conduit de ce joli endroit, qui sera bordé plus tard de villas et d'hôtels semblables à ceux que nous voyons chaque jour autour du parc Monceaux, à l'un des
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points les plus à la mode de San-Francisco. C'est là que se trouvent, à 12 kilomètres environ de distance, un restaurant et un hôtel énorme, le Cliff housCy qui possède une terrasse splendide en vue de la mer.
Les habitants de San-Francisco viennent journellement se promener sur cette plage magnifique pour contempler les eaux d'azur du Pacifique et jouir en même temps d'un spectacle qui ne manque pas d'originalité.
Du haut des terrasses de Cliff house on voit trois grands rochers pointus qui s'élèvent au-dessus des eaux, à 150 mètres de
Fig. 35. — Vue longitudinale du tube installé dans la chaussée de la rue (page 124).
distance environ. Ils sont littéralement couverts de lions marins qui hurlent et aboient à qui mieux mieux. C'est un concert bruyant et fort étrange, accompagné par la musique monotone que font les vagues dont l'écume blanche recouvre les rochers à tous moments.
Ces animaux se livrent à toutes sortes d'exercices de natation qu'on ne saurait imaginer, puis ils viennent ramper le long des rochers, à l'aide de leurs nageoires, pour chauffer leur ventre argenté aux rayons du soleil. Les oiseaux de mer ont choisi également ces trois récifs pour y établir leur nid. Ils vivent en
paix avec les nombreux lions de mer qui viennent s'y reposer; il y en a d'ailleurs toute une armée, car on peut certainement en compter, à l'aide de la lorgnette, plus d'un millier.
C'est surtout le dimanche que Cliff house et sa plage sont le plus fréquentés; le public y vient alors en foule et les lions de mer ont toujours grand succès. Ils sont malheureusement destinés à des persécutions terribles. Ils ont le grand tort de faire concurrence aux pêcheurs du rivage et détruisent une quantité si grande de poissons qu'on parle sérieusement de faire un massacre général.
Bientôt sans doute on n'entendra plus, de la terrasse de Cliff hoiise, le concert donné par ces beaux animaux de l'océan Pacifique, ils seront détruits ou bien ils devront émigrer et choisir des récifs éloignés oîi les hommes ne pourront pas les tourmenter.
Une des grandes curiosités de San-Francisco est China town. La colonie des Chinois est fort intéressante à visiter, et c'est certainement ce qu'il y a de plus amusant à San-Francisco. Je ne sais pourquoi cet endroit a la réputation d'être affreux, ignoble de saleté. Les Chinois sont des êtres détestables^ m'a-t-on dit souvent, on devrait les chasser d'Amérique, puis on me faisait toutes sortes de récits épouvantables sur leur compte. Il me semble que cela est bien exagéré. La grande raison de la haine consiste en ceci : les Chinois travaillent presque pour rien, et le peu qu'ils gagnent est conservé par eux. Lorsqu'ils ont économisé une petite fortune bien minime, ils rentrent dans leur patrie. Les Américains disent qu'ils font du tort à leurs compatriotes en travaillant à bas prix, ce qu'ils ne sauraient faire eux-mêmes, et qu'enfin ils emportent leurs dollars en Chine, sans en laisser une parcelle aux États-Unis. On voit cependant partout les traces de l'utile travail des Chinois, c'est le plus pénible qu'ils acceptent, qu'ils exécutent patiemment et sans se plaindre.
Située dans le centre de la ville , China lown possède une rue principale d'une grande gaieté. Bordée de petites boutiques arrangées à la chinoise, on dirait une foire perpétuelle. Les marchands de feux d'artifice, les bijoutiers-horlogers, les fruitiers, les marchands
au
Alb. Tissandier.
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d'étoffes, rivalisent de zèle pour leur devanture toujours propre et brillante, ornée d'affiches chinoises de couleurs éclatantes, et de lanternesbariolées.Dans tout cela, une foule de Chinois vêtus très proprement avec leur tunique de soie noire et leur calotte cachant leur crâne rasé, puis enfin leur longue queue. On entre dans les magasins, dans les cafés où les Chinois fument l'opium, dans les petites ruelles où ils habitent, sans être aucunement contrarié. Dans le théâtre de China town, on jouait une pièce k grand succès. C'est une salle de 400 à 500 personnes, elle est ornée très simplement; des banquettes au rez-de-chaussée et une galerie au premier étage. Parmi les spectateurs, j'étais, je pense, le seul Européen; tous les Chinois paraissaient s'amuser beaucoup. L'Européen ne comprenait rien à la pièce, mais la vue des brillants costumes des acteurs, la musique, et la joie des autres spectateurs, tous du sexe masculin, suffisaient amplement à sa curiosité. Sur la scène, il n'y a point de décors, le principal ornement est l'orchestre placé au centre ; il est composé de tamtams, de cithares et d'instruments de bois très sonores. La musique ne s'arrête guère et fait un bruit assourdissant; elle accompagne la voix des acteurs qui psalmodient ou chantent dans un ton très élevé. Les personnages de la pièce jouent devant l'orchestre ; ils peuvent sortir de la scène par des baies munies de portières d'étoffe placées de droite et de gauche, et quelques spectateurs sont assis, comme dans l'ancien temps, sur les bas côtés du théâtre. Quant à la pièce, elle représentait, je crois, une lutte entre des rois et des reines. Les dieux du ciel et de l'enfer se mêlaient à ces disputes et finissaient par juger le différend à la grande satisfaction du public. Les costumes et surtout les masques des guerriers et des dieux étaient fort curieux. Les étoffes de satin brodé de plaques dorées et orné de rondelles de mica faisaient, à la lumière du gaz, un effet superbe, de sorte que le coup d'œil d'ensemble était charmant. Il y a quelques endroits misérables de la colonie chinoise, qu'il est bon de visiter en compagnie d'un homme de la police ; on voit ainsi les salles où vont coucher tout un groupe de Chi-
iiois, dans des salles basses et sans air. Cela est le côté affreux de cette colonie bizarre. Comment peuvent-ils vivre ainsi empilés, y passer la nuit et dormir? C'est une odeur répugnante el malsaine. Il y a, depuis peu, des ordonnances de police pour défendre ces tristes et misérables asiles.
Les rues de San-Francisco, dans les quartiers américains, sont remplies de boutiques élégantes, et partout^ le soir, il y a des distractions de toutes sortes. Un grand nombre de petits cafés concerts sont installés dans les sous-sols des maisons de quelques-unes des principales rues. Ce sont des endroits très vulgaires, mais ils ne manquent pas de gaieté. J'ai voulu entrer dans quelques-uns d'entre eux. On y joue de petits vaudevilles et l'on y cliante des chansonnettes d'une façon déplorable, est-ce nécessaire de le dire? mais les bravos et l'enthousiasme ne régnent pas moins dans la salle, et les artistes doivent croire, vu leur succès, qu'ils ont réellement quelque talent. Dans le grand théâtre, le California théâtre^ on donnait la représentation d'une grande pièce militaire, le Vétéran. Des soldats français étaient vainqueurs dans une ville quelconque d'Orient et l'intrigue n'était pas très nouvelle ; une sultane et une indienne étaient toutes deux amoureuses d'un officier français à qui il arrivait les péripéties les plus invraisemblables.
Un public très élégant remplissait cette grande salle, construite à la mode américaine et décorée, il faut l'avouer^ avec un goût détestable.
Quand on a marché de tous côtés, dans la journée^ pour être un peu présentable le soir, il est facile de rentrer à l'hôtel pour réparer le désordre de sa toilette, mais la grande question est la chaussure. Aucun domestique ne consentirait à vous cirer vos bottes ; il en est de môme d'ailleurs dans tous les Etats- Unis. Pour eux, c'est chose déshonorante, c'est la besogne des nègres, peut-être encore des pauvres Italiens, mais des Américains, jamais!
Dans le sous-sol des hôtels, il y a donc des nègres pour cette besogne, et les rues sont pleines de petites boutiques, où les
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habitants vicniicnl s'asseoir sur do bons fauteuils. Ils lisent les journaux, pendant que le nègre polit leurs chaussures et brosse leurs habits pour la modique somme de cinq sous (llg. 37).
Avec tous ces centres divers de distraction, il y a encore aux extrémités de la ville de jolis jardins qui servent pour les concerts en plein air ou les bals publics. Les Woodwards gardens entre autres sont des plus courus.
Le directeur donne des fêtes de nuit. Il y a des spectacles de
l''ig. 37. — La bouLi(iue d'iio cireur de bottes ù San-Fraiicisco (d'après nature).
toutes sortes, des serres pleines de belles ileurs, un aquarium, des collections d'animaux empaillés, des phoques et des serpcMits à sonnettes vivants, une ménagerie, une chambre noire (puilibée de magique, un restaurant, etc. Au milieu de cet ensemble, un jeu pour les enfants m'a paru charmant. C'est le Rotary boat. Je l'ai figuré par un croquis (fig. 33). Dans un petit bassin orné de plantes aquatiques, on a installé une sorte de bateau circulaire muni de banquettes. Cent personnes en-
viron, mamans et bébés, peuvent s'y asseoir. On descend fort aisément dans ce bateau d'un nouveau genre ; il est placé presque au niveau d'un quai de départ, sur lequel est construit un cbarmant débarcadère orné de bancs pour les parents, et abrité par des arbres. Il y a trois mâts avec des voiles que le vent gonfle assez souvent et qui aident à faire tourner la machine, puis des rames sont attachées sur les bords intérieurs de la barque tournante. Les enfants rament à qui mieux mieux et la font mouvoir ainsi eux-mêmes, aussi vite qu'ils peuvent, en riant et en poussant des cris de joie. Ce bateau annulaire est maintenu par un pivot central caché dans les fleurs à l'aide de six fils de fer. Il ne peut pas verser, bien entendu; d'ailleurs le bassin sur lequel il est installé a fort peu de profondeur. Dans le jardin public d'Edimbourg se trouve aussi, paraît-il, un jeu semblable, c'est sur celui-là même que le Rotarij boat des Woodwards garden a été copié.
Autour de San-Francisco, des excursions sont à faire en grand nombre.
Il est difficile de dire le cliarme enchanteur qu'un séjour de quelques jours à l'hôtel del Monte à Monterey, sur les côtes du Pacifique, peut offrir au voyageur, car, en France, dans nos villes d'eaux, nous n'avons rien de pareil. Le jardin surtout avec ses masses de fleurs, qui seraient rares en nos climats, et ses oiseaux-mouches aux éblouissantes couleurs, ses arbres magnifiques, chênes verts aux ombrages sombres, ses pins séculaires, etc., semble être le jardin d'Armide.
Sous les feuillages, des jeux de toutes sortes sont installés poulies jeunes enfants. Un skating rink surtout, installé dans un délicieux pavillon, était l'endroit préféré des bébés de cinq ans à dix ans; on les voyait patiner et s'en donner à cœur joie, tout en faisant l'admiration des mamans. Sous les chênes, de grands espaces entourés de planches sont garnis de sable de grès blanc, les bébés s'amusent encore sans salir le reste des jardins. Puis des jeux de balles, des balançoires, etc. On fait ici beaucoup poui* le plaisir des enfants et en même temps on les pousse ainsi aux