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DÉTROIT ET LAC SAINT-CLAIR

de sortir de cette grande ville de business. La jolie cité de Détroit située sur le bord du lac Saint-Clair, avec ses maisons et ses jardins, vous repose un peu de tout ce mouvement formidable d'affaires. Il semble qu'on respire plus à l'aise en ces lieux. La belle excursion en bateau à vapeur sur le lac Saint-Clair jusqu'à l'entrée du lac Huron vous rend à la contemplation des paysages grandioses de l'Amérique.

En comparaison des cinq lacs immenses qui l'entourent, le lac Supérieur, le Michigan, Huron, Erié et Ontario, le lac Saint-Clair semble petit, les premiers sont 4es océans; celui-ci cependant a une surface encore considérable, et du steamer qui nous conduit on en perd de vue pendant quelques instants les rivages verdoyants.

Dix lieures passées ainsi, pour ce petit voyag-e, semblent bien courtes, et lorsque le soir, au clair de lune, on rentre à Détroit, l'aspect de ses cent lustres à lumières électriques se reflétant dans les eaux est un tableau vraiment délicieux. J'ai donné d'ailleurs le croquis (fig. 5, page 15) de ces curieux appareils.

Le lendemain je partais pour le Niagara, mais je ne parlerai ici de ses chutes splendides qu'au dernier chapitre, puisque dans un espace de douze mois j'ai eu la bonne fortune de pouvoir les contempler en été, août 1885, et en hiver, mars 1886.

C'est vers la ville d'Albany que mon voyage s'est poursuivi. Elle est admirablement située sur les bords de VHiidson. La ville est construite sur la hauteur; un superbe monument, le palais dejustice, la domine. C'est un architecte américain, M. H. H. R. Richardson, qui l'a construit. La décoration des salles, les aménagements intérieurs sont combinés avec art. On a prodigué les dollars pour finir cette belle œuvre; mais l'architecte en a fait, il faut l'avouer, un usage merveilleux. Un monument véritablement artistique est chose rare aux États-Unis! nous devons dire que M. Richardson était un élève de l'école des beaux-arts de Paris. Il commençait, malgré ses importants travaux, à former à Boston un atelier d'élèves et leur donnait les notions artistiques semblables à celles que nous recevons aux ateliers des

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beaux-arts. Longtemps mon camarade, lorsque nous étions des étudiants à Paris, il était heureux de me montrer les travaux superbes qu'il terminait à Albany. La mort impitoyable vient de l'enlever malheureusement au moment où sa belle carrière d'artiste prenait un développement considérable et quand par son talent il allait donner à son pays des œuvres d'art durables et magnifiques.

Albany est aussi un centre considérable d'affaires; on en juge aisément les effets, lorsqu'on côtoie les rives de l'Hudson. Trois ponts tournants immenses en relient les deux côtés. Leur tablier repose dans sa plus grande partie sur une pile centrale placée au milieu du fleuve; une puissante machine à vapeur le fait tourner sur un pivot et le place dans le sens du courant. Il laisse alors un large espace de droite et de gauche de la pile centrale. La route est ouverte pour les bateaux qui passent rapidement; un coup (le sifQet se fait entendre; en moins de deux minutes le tablier du pont a repris sa position première, se reliant avec les deux extrémités qui sont restées iixées sur les bords.

Le va-et-vient constant des navires et la circulation incroyable des chemins de fer, des voitures et des piétons obligent ces ponts à s'ouvrir et à se refermer à tous les instants de la journée. Rien de plus curieux que ces manœuvres perpétuelles faites sur ce tleuve grandiose encadré de beaux paysages. Ce sont des tableaux remarquables tout particuliers aux Etats-Unis.

D'Albany à Boston le trajet en chemin de fer est charmant. Sans la vue des monotones maisons de bois américaines on se croirait en pleine Normandie, tant la campagne est verdoyante et pittoresque. Les prés et les montagnes boisées se succèdent à l'envie et leur vue vous fournit une agréable distraction pendant le voyage. Notre première classe est remplie de voyageurs et c'est un va-et-vient continuel à chaque station, d'un public de toutes sortes. Le wagon ne possède pas ici, comme partout, le réservoir d'eau glacée indispensable à tout voyageur américain ; cette fois, c'est un employé du chemin de fer qui passe de temps en temps, muni d'une énorme cafetière en fer-blanc sur les flancs de

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laquelle un petit panier de même métal contient deux verres. Il verse l'eau g-lacée à qui veut, mais il ne lave jamais les verres, de sorte que cette manière de se rafraîchir n'est pas toujours agréable. Les Américains ne regardent pas à ces petits détails de propreté, paraît-il^ caries dames et les messieurs boivent à qui mieux mieux sans jamais faire de réclamations à cet employé peu soigneux.

La ville de Boston paraît fort agréable comme séjour, sa situation d'ailleurs, entre l'Océan Atlantique et la rivière Charles, est admirable et ses environs sont délicieux.

Les rues sont pleines de magasins élégants et elle possède aussi, comme à Chicago, de fort beaux parcs. Dans le lac artificiel de Commo7i gardens\^ remarquai un bateau vélocipède d'un modèle charmant (fîg. 62) que nous devrions bien avoir aussi dans notre parc du bois de Boulogne.

Ces barques auraient certainement le même succès qu'ici, ce qui n'est pas peu dire, car elles ne désemplissent guère.

Si le vélocipède terrestre est devenu d'un usage fréquent, surtout en Amérique et en Angleterre où les exercices du corps sont en grande faveur^ il n'en est pas de même des vélocipèdes aquatiques. Jusqu'ici ces derniers appareils ne sont pas encore sortis du domaine des curiosités expérimentales, et tandis que le bicycle terrestre offre de grands avantages, au point de vue de la vitesse notamment, il n'en est pas de même des essais d'appareils destinés à aller sur l'eau. Ils n'en sont pas moins dignes d'être signalés quand il s'en présente de nouveaux systèmes.

Ce vélocipède est formé d'un double bateau ; les deux bateaux sont reliés entre eux par un plancher qui les unit et les rend solidaires. A l'avant, des sièges sont fixés oii prennent place quatre passagers; une tente légère protège les voyageurs des rayons du soleil. A l'arrière se trouve le pilote qui, à l'aide de pédales, met en mouvement le mécanisme, formé par une roue à aubes. Cette roue est dissimulée au milieu d'une enveloppe qui prend extérieurement la forme d'un cygne gigantesque. La figure 63 donne l'explication du système, elle fait comprendre, par les coupes

longitudinale et transversale, l'appareil de propulsion. L'ensemble du bateau vélocipède des Common gardens est d'une construction très légère ; il ne peut être animé que d'une faible vitesse, mais dans les lacs ou rivières artificiels d'un parc son aspect est gracieux et fort original.

A l'une des extrémités de la ville, dans un parc superbe, planté d'arbres séculaires, j'allai visiter la fameuse université de Cambridge où sont placées les écoles de haut enseignement.

Cet établissement était déjà célèbre dans le pays lorsque M. le révérend John Harvard, clergyman anglais, qui mourut en 1638 à Charleston, lui laissa le legs, considérable pour cette époque, de 20,000 francs. Le petit village, où l'université était construite, s'appelait alors Newtown, elle voulut changer de nom et prit celui de Cambridge^ M. John Harvard ayant reçu son éducation dans la ville de Cambridge en Angleterre. Puis, pour mieux honorer encore la mémoire de son généreux bienfaiteur, l'université de Cambridge devint en même temps le collège Harvard.

La surface considérable de cette université est d'un peu plus de 32 acres, c'est-à-dire 129,472 mètres carrés. Depuis une trentaine d'années elle a subi de notables changements.

Le collège Harvard est actuellement composé de constructions élégantes entourées de jardins et d'arbres séculaires. Ce sont les écoles de droit, de médecine, de chirurgie, de théologie, d'agriculture, des mines, etc.

Les installations sont en général des plus luxueuses et admirablement aménagées. Quelques pavillons même, composés de la façon la plus artistique^ forment de fort beaux effets sous les grands ombrages du parc.

Pour donner une idée du luxe de ces constructions et de leur importance, je citerai entre autres le Thayer hall qui a été élevé en 1870 el n'a pas coûté moins de 575,000 francs, il contient plus de soixante-huit salles et leur dépendance, le Mattlicys hall, construit en 1872, a nécessité une dépense de 600,000 francs. Depuis l'origine de l'Université, des changements de toutes

sortes ont dû être inlrodiiits dans l'administration de ce collège modèle, mais je ne saurais ici entrer dans ces longs détails spéciaux. Il y a actuellement près de 1,400 étudiants qui suivent les cours divers de l'université et 158 professeurs de tous grades sont chargés de l'enseignement et de la surveillance. L'établissement de Cambridge contient non seulement huit pavillons oii se trouvent des bibliothèques spéciales aux dilTérentes études, remplies d'environ 60,000 volumes qui ont été donnés généreusement par des citoyens des Etats-Unis, mais encore le collège Harvard en possède une autre plus importante. 250,000 volumes peuvent y trouver place.

Fig. G3. — CoupG transversale et longitudinale du bateau vélocipède des Co7nmon gardens, à Boston (page 213).

Cette bibliothèque a été augmentée encore en 1877, c'est actuellement une des principales de l'Amérique. Elle ne sert point seulement aux étudiants de Cambridge, il est permis au public d'aller y faire les recherches et les travaux qu'il désire.

La construction la plus imposante de tout le collège, qui couronne pour ainsi dire ce superbe ensemble, est le Monorial hall.

C'est un palais considérable qu'on a érigé en l'honneur des decendants d'Harvard morts dans les guerres de la pati'ie. Bâti en 1870 et achevé en 1877, il a coûté 2,500,000 francs. Une immense salle centrale, surmontée d'une tour, haute de 60 mètres environ, donne accès à deux salles superbes, magnifiquement ornées. L'une d'elles sert de réfectoire aux étudiants. Les murs sont

décorés de peintures représentant les grands faits des héros des anciens âges, ou rappellent ceux des temps modernes ; ce sont alors des souvenirs de l'époque des guerres pour l'indépendance des Etats-Unis ou de celles plus récentes encore de sécession. Des bustes de marbre, des portraits, etc., complètent la décoration de cette salle grandiose. L'autre n'est pas moins bien ornée, elle sert de salle pour les cours ou les conférences et peut contenir plus de 1,500 auditeurs.

Les guerres de sécession ont laissé, dans la petite ville de Cambridge, de dramatiques souvenirs. Aussi pour perpétuer ces temps mémorables, où leurs braves habitants ont lutté pour de grandes et patriotiques idées, ils ont élevé un monument en l'honneur des 938 victimes mortes sur les champs de bataille.

Dans la plupart des villes des Etats-Unis, les soirées sont difficiles à passer pour les touristes ; les magasins sont fermés dans les rues dès six heures et jamais on ne pourrait croire au mouvement extrême qu'il y a eu dans la journée, tant elles sont devenues tristes et désertes. Les seuls endroits oii se trouvent les théâtres sont brillants, puis on peut encore entrer pendant quelques instants dans des établissements de troisième ordre, qu'on appelle là bas des Muséum. Ils sont presque toujours composés de deux étages. Au premier, le public entre dans une galerie d'exposition où il peut voir des objets d'histoire naturelle, des animaux vivants, apportés de contrées lointaines, et des monstruosités comme nous en avons dans nos foires ; les femmes colosses, les naines, les albinos, etc. Au rez-de-chaussée, moyennant un supplément de quelques sous, on entre dans une salle de concert ou un petit théâtre. On entend ainsi, pour achever la soirée, des chansonnettes ou un vaudeville quelconque.

Dans la ville de Boston, en août dernier, un Muséum venait de faire son inauguration dans le quartier le plus central, et parmi les phénomènes les plus curieux à contempler l'un d'eux avait un grand succès et excitait l'étonnement de tous. Il s'agissait de James Wilson, dit VExpansionist ou le délice des savants. Cet

homme est doué d'une faculté extraordinaire, il a une puissance de respiration exceptionnelle.

On le voit d'abord au repos, comme l'indique notre gravure (fig. 64), à gauche. Aucune supercherie n'est possible, il n'a exactement pour tout vêtement que son maillot.

James Wilson ferme ensuite sa bouche pour retenir sa respiration et on voit sa poitrine s'entler graduellement jusqu'à prendre un développement tout à fait anormal. Il peut rester dans cet

Fig. 64. — James Wilson, dit l'Expansionist (d'après une photographie)

état quelques secondes et prononcer plusieurs mots, mais d'une voix affaiblie et oppressée.

Il ouvre sa bouche enfin, en faisant avec sa main le geste qu'on ferait pour crever un sac de papier gonflé, et sa poitrine est instantanément remise dans sa situation première.

A côté de lui, sur la même estrade, son frère mangeait des brioches imbibées de pétrole, faisait l'homme volcan en lançant du feu par la bouche. Il coulait aussi de la cire à cacheter fondue sur sa langue, mais ces sortes de tours sont connus depuis long-

temps, et ils n'excitaient pas le même étonnement parmi la foule que VExpansionist.

Pendant mon court séjour à Boston quelques amis me donnèrent le conseil d'aller visiter, dans la province du Maine, les WJiite Mountains situées aune journée seulement de distance de la ville. « Une excursion dans ces jolies montagnes peut compter parmi les plus charmantes que l'on puisse faire, me dirent -ils; vous aurez ainsi, avant votre retour en France, un dernier et gracieux souvenir de notre pays. »

Ces régions sont fort à la mode d'ailleurs, les grands hôtels y sont remplis d'une société agréable et des plus élégantes.

Par malheur, il pleuvait à torrents le premier jour de mon arrivée, un dimanche, et pour passer le temps, j'ai dû assister dans le grand salon de Profile house au service divin présidé par un clergyman qui se trouvait du nombre des autres touristes.

Cette cérémonie dominicale a quelque chose d'imposant malgré sa grande simplicité. Toutes les dames, ornées de leurs enfants, sont assises dans une grande et luxueuse salle, et les messieurs se tiennent debout comme dans les soirées.

Le clergyman nous a fait une conférence fort bien travaillée sur la charité qu'on doit à son prochain et sur la méfiance qu'il faut avoir sur les petits péchés qui conduisent fatalement aux vices et à la perte de la vie future.

Puis tout le monde s'est levé et on a chanté des cantiques. Une dame accompagnait au piano. Le service divin était terminé en une demi-heure etles touristes ont pu, grâce à une éclaircie, aller jouir de la vue des petits lacs et des rochers de la montagne. Ils sont célèbres dans le pays. Une des plus grandes curiosités est certainement le Oldmanof the Mountains, ou le Prohl. Par une bizarrerie de la nature, les rochers de granit ont formé sur le revers d'une falaise haute de 400 mètres environ une silhouette admirablement découpée représentant le profd d'un homme. La base de ces beaux rochers est couverte de bois touffus qui descendent jusque sur les bords d'un lac, véritable miroir où tout ce charmant tableau vient se refléter.

LES WIIITE MOUNTAINS. 225

Lo soir, je rentrais dans une salle immense toute décorée de banderoles de fougères et de feuilles cueillies^ aux arbres de la foret, c'était la salle à manger où on nous donne notre nourriture quotidienne. Ce qu'on mange en Amérique dans les bôtels ne peut guère s'appeler autrement. L'éternel grand verre d'eau glacée, qu'on vous apporte aussitôt qu'on a pris place à la table

Fig. G5. — Ascension de réchellc de Jacob. Mont Washington. (D'après une photograpliic) (pap;e 22()).

et la quantité de petites soucoupes remplies de viandes et de légumes mis à la fois autour de vous, mets refroidis et détestables par conséquent, sont des choses dont on garde toujours le désagréable souvenir. Dans les hôtels des White Mountains, il y a compensation. On ne voit plus de nègres ni de mulâtres pour vous servir, comme presque partout aux États-Unis ; ce

Allî. TiSSANDIEH. 1.")

sont des jounos fillos en robes de mousseline à fleurs, avec de gracieux bonnets blancs sur la te Le, qui vous offrent leur service.

Mon étonnement était grand de voir la tenue correcte et Fair comme il faut de ces jeunes personnes.

Plusieurs dames, avec leurs fdles, parlaient familièrement à quelques-unes d'entre elles pendant qu'elles servaient à table. L'explication qu'on m'a donnée ensuite m'a fait tout comprendre, mais je n'aurais pas connu, sans cela, une coutume fréquente dans la province du Maine, qui est bien loin de pouvoir être pratiquée en France.

Ces jeunes bonnes des grands hôtels, Profile Hoiise, Fabyan House, etc., sont presque toujours des jeunes filles de familles honorables mais pauvres. Institutrices dans les écoles, elles profitent des mois de vacance pour respirer à leur manière l'air des montagnes. Elles s'engagent dans ces grands hôtels pour la saison, sont nourries et logées, et elles acceptent de servir à table les touristes pendant les heures des repas.

Des jeunes étudiants ou professeurs s'engagent également pour la belle saison et se rendent utiles dans quelques-uns des nombreux services de ces vastes établissements.

La montagne la plus haute de ce centre charmant de promenades et d'excursions diverses est le mont Washington. Un chemin de fer à crémaillère analogue à celui du Righi vous conduit au sommet (2,097 mètres au-dessus du niveau de la mer, en une heure et demie environ).

C'est à M. Sylvcster Marsh, de Littleton, que l'on doit le chemin de fer à pente rapide du mont Washington. Il commençait les travaux en 18G7 pour les terminer trois années après.

La pente moyenne est considérable, elle atteint 0°',27 par mètre tandis que celle du mont Righi n'est que de 0°',21. La chaudière de la locomotive est placée sur deux tourillons de façon qu'elle puisse toujours garder la position verticale malgré les pentes parcourues {fig. G5). Des précautions ont été prises pour éviter toute espèce de déraillement.

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