‹ Six mois aux États-UnisChapitre 64 sur 74 · LA NOUVELLE-ORLEANS · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE-ORLEANS

teau (une d'elles pèse environ 430 livres), le niveau de l'eau atteint presque la première rangée posée sur le plancher N. Elle est souvent même mouillée par suite des mouvements du navire.

Lorsque les cargaisons sont débarquées sur le quai, les marchands viennent faire leurs acquisitions et les balles sont en-

Fig. 79. — La Groltc des vents, en avant des chutes américaines, Niagara (d'après nature).

voyées aussitôt aux Cotton Finesses pour subir l'opération de la compression.

Un des aperçus caractéristiques de la ville est celui du quartier où se trouvent ces vastes établissements. Il y en a près de 25 à la Nouvelle-Orléans, chacun d'eux a pu coûter 4 à 500,000 francs environ pour son installation générale. Ils contiennent un grand

nombre de presses de différents modèles, mais les plus employées sont les Taylor's hydraulic et les New-Moi^se. Ces dernières sont en faveur depuis l'année 1877 ; il y en a près de 55 dans la ville tandis que les Taylor's ne sont qu'au nombre de 32. C'est M. Morse l'inventeur de ces superbes machines. Il en a été exécuté un grand nombre de modèles depuis 1872, mais sa dernière création, la New-Morse, semble réunir toutes les qualités d'économie, de solidité et de puissance; beaucoup d'entre elles ont déjà comprimé de 500,000 à 1 million de balles sans avoir éprouvé encore la moindre détérioration. Les machines en action sont curieuses à examiner. La balle de coton est saisie par des nègres qui la posent sous la presse mise aussitôt en action (iig-. 78). Elle l'aplatit de son poids formidable, 5 millions de livres, la réduisant de près des trois quarts de sa dimension primitive. Enroulé dans une une toile grossière, le ballot est maintenu et lié par des lanières de fer qu'on peut faire passer dans des crans ménagés à cet effet dans les plaques de compression. Les liens de fer sont alors assujettis par les ouvriers et la machine rejette d'elle-même la balle de coton pour en recevoir de nouvelles.

Les bandes de fer qui maintiennent les ballots sont un grand progrès sur les anciennes attaches, qui se composaient de cordes grossières. Elles ont été inventées et simplifiées encore par les ingénieurs MM. Lewis Miller et S. H. Gilman.

Les navires ont le grand avantage de pouvoir charger un nombre beaucoup plus considérable de balles de coton grâce aux Cotton-Presses, aussi payent-ils un droit de 65 cents ou 3 fr. 25 par balle. On en exporte annuellement 2 millions environ.

Les deux tiers de la population de la ville sont occupés à ce trafic. On peut estimer au chiffre de 500 millions de francs la valeur de l'exportation annuelle de cette matière première.

Une des plus importantes questions à décider au sujet des machines à comprimer était de savoir si les qualités du coton étaient toujours dans les mêmes conditions lorsque la balle avait subi l'opération de la presse.

On assurait généralement que le coton ne se fdait pas aussi

EN PULLMAN-CÂR. 279

bien lorsqu'il avait été comprimé, et que sa qualité était alors inférieure à celui qui ne l'avait pas été.

Les manufacturiers du nord des Etats-Unis étaient de cet avis, mais, d'après la notice que M. J.-C. Hemphill a publié dans le Spécial report n'' 47. Department of agriculture of Washington, on voit qu'en Angleterre cette opinion n'estpoint partagée. C'est à la suite de quelques expériences faites avec des balles de coton provenant des provinces de l'Inde situées dans l'est, que les idées ont changé absolument à ce sujet dans ce pays. D'autre part, M. Dumont, grand manufacturier à Gaston Coiinty dans la Caroline du Sud, paraît avoir démontré, après bien des essais exécutés dans les deux cas, que loin d'amoindrir les bonnes conditions du coton, les machines à comprimer les amélioraient au contraire. Il vit avec étonnement que le coton comprimé donnait moins de déchet; il y avait, par conséquent, un produit plus abondant. Le fil fabriqué avec du coton non pressé était peut-être plus fort, mais la légèreté et la régularité de celui qu'on obtenait par le coton comprimé étaient supérieures, et ce sont des qualités qui passent aujourd'hui pour être parmi les plus importantes.

Nous ne pouvions tous trois séjourner longtemps à la Nouvelle-Orléans ; notre voyage était limité comme durée et avant de le terminer nous voulions visiter les chutes du Niagara et voir les neiges du Canada.

Un sleeping-car est retenu par mon ami afin que nous ayons toutes nos aises pendant les deux nuits et les deux journées de voyage qu'il y faut passer pour arriver sur les rives du lac Erié et au Niagara.

Nous avions cette fois chacun une cabine séparée et un salon en commun pour causer ensemble dans la journée.

Faire ainsi le voyage ne saurait être fatiguant et je constatais en même temps que les provinces de l'Est avaient un grand avantage sous ce rapport sur celles de l'Ouest, comme j'ai pu le constater quelques mois auparavant.

Les Pullman-cars y offrent de plus grandes facilités et moyen-

liant quelque supplément le voyageur y est installé tout à fait confortablement.

Nous ne sommes pas heureux sous d'autres rapports, il faut en convenir. On nous fait déjeuner dans une petite station des plus primitives et pour comble de malheur c'était un dimanche. D'affreux plats froids nous sont donnés avec l'eau glacée à discrétion comme toujours. Nous demandons un peu de vin, mais nous ne savions pas que le buffet où nous étions appartenait h une société de tempérance. Le nègre qui nous servait nous a regardés d'un air effaré et nous a lancé un 7iot to day des plus significatifs voulant en même temps nous faire sentir l'inconvenance d'une telle demande un pareil jour. Notre amie riait de bon cœur de notre désappointement. Il a fallu nous passer de vin.

Dans cette libre Amérique il y a de singuliers usages et souvent on n'est pas aussi libre qu'on veut bien le dire. Combien de fois ai-je été ennuyé et gêné par les règlements despotiques des hôtels du pays, surtout dans les petites villes Les repas y sont donnés à heures fixes à certains moments déterminés de la journée.

Les portes de la salle à manger sont ouvertes alors, mais refermées aussitôt l'heure réglementaire passée. Malheur à celui qui n'est pas exact; il mourrait de faim plutôt; on ne lui donnerait même pas une croûte de pain. Il faut attendre que le moment soit venu où les cuisiniers recommenceront le prochain repas. Puis si je demandais des fruits, le soir par exemple, on me disait que ce n'était pas l'heure; c'est le matin qu'ils sont donnés, et ainsi de suite. Les voyageurs doivent se conformer à l'usage des hôteliers et dans les pays d'excursions à Mammoth- Cave, au Colorado, à Manitou-Springs ou au Niagara, etc., rien n'est plus désagréable que cette obligation où l'on se trouve de penser toujours à une rentrée exacte à l'hôtel.

Les touristes n'ont jamais d'heure fixe, cela va sans dire, ils viennent des montagnes^ où ils se sont attardés auprès d'une cascade. Les hôteliers de France comprennent cela au moins, et ils sont toujours à vos ordres, à n'importe quel moment du jour ou de la nuit.

LE NIAGARA EN ETE

Notre voyage en chemin de fer n'a pas été exempt d'émotions cependant. A Tuscaloosa, nne mulâtresse, jeune femme accompagnée de deux amies, veut sauter du wagon avant l'arrêt du train. Elle s'embarrasse dans ses jupes et tombe sous notre pulmann-car. Nous entendons des cris épouvantables poussés par les femmes : Mélie ! Mélie ! s'écrient-elles en sanglotant.

Fig. 80. — La Grotte des veuts, derrière les chutes américaines, Niagara (d'après nature). (Page 287.)

La malheureuse mulâtresse est retirée de dessous le wagon ; ses deux jambes, affreusement mutilées, sont presque coupées net. Elle n'a plus la force de crier et regarde avec horreur ses pieds dans ses bottines qui n'appartiennent plus à son corps.

Nous avons tous eu un moment d'angoisse inexprimable ; cette station de Tuscaloosa n'avait, il faut le dire, aucun quai

de départ ; les voyageurs descendent au hasard, sur un terrain inégal qui favorise beaucoup les accidents.

A dix heures du soir, nous étions enfin au Niagara, installés dans le seul hôtel ouvert en hiver sur les rives canadiennes, à Prospect hoiise, en face des chutes. La neige tombait en gros flocons ! Pour des personnes venues de l'isthme de Panama en un espace de temps si rapproché, c'était un contraste bizarre. De 30 à 33 degrés de chaleur que nous avions nuit et jour, nous étions descendus à 5 ou 6 degrés au-dessous de zéro.

Il me sera permis ici de me reporter, comme je l'ai dit page 215, à quelques mois en arrière, époque où je faisais ma visite d'été aux chutes du Niagara avant de me rendre à Albany et à Boston. Le lecteur aura ainsi deux impressions : le Niagara en été et en hiver.

Le 21 août 1883, j'arrivais à Clifton house, hôtel canadien admirablement situé sur le bord des hautes murailles qui enferment le Niagara. La nuit commençait déjà et des nuages noirs immenses couvrant tout l'horizon faisaient ressortir les chutes qui semblaient blanches comme la neige. Des éclairs splendides d'un éclat formidable ont éclairé ce superbe tableau. Voir ainsi le Niagara avec un ciel d'orage ne saurait suffire évidemment pour en juger, mais il serait difficile de contempler une scène de la grande nature plus étrange, plus fantastique. Descendu jusqu'au bord de l'eau à la lueur des éclairs et des faibles rayons de la lune, voilée à tous moments par les nuages courant dans le ciel, j'étais émerveillé à l'aspect des vapeurs produites par les cataractes. Elles s'élevaient dans le ciel avec des lueurs magiques produites par les éclairs. Le bruit des chutes se mêlait au roulement des coups du tonnerre lointain; ils ajoutaient encore à ce spectacle qui me semblait être une vision féerique. Le lendemain, l'orage de la nuit passé, j'ai pu voir alors avec un ciel brillant et clair le Niagara sous tous ses aspects divers.

Je dois dire ici, comme tous ceux qui ont eu le bonheur de le visiter, que cela est grandiose, que cela est merveilleux. Je suis

LE NIAGARA EN ETE

resté trois jours en contemplation, allant des cliutes'aux rapides, et ainsi de suite ; traversant bien fréquemment le pont suspendu qui réunit les rives canadiennes à celles des Etats-Unis. On aurait plaisir à rester davantage encore, car ce sont des scènes dont on ne saurait jamais se lasser.

C'est un Français, Robert Cavalier de la Salle, fds d'un riche marchand rouennais qui, venu au Canada au printemps de l'année 1666, a fait le premier la découverte des chutes du Niag^ara. Fermement convaincu h la suite d'aventureuses explora-

Fig. 81. — Rapides de Whirlpool et vue des rives américaines, Niagara, (d'après naturej. (Page 288.)

tions dans les terres lointaines du pays que les eaux du Mississippi se jetaient dans le golfe du Mexique et non dans l'océan Pacifique, comme on le croyait généralement alors, il voulut consacrer sa vie à ces intéressantes recherches, espérant donner à la France l'immense territoire tributaire des eaux du grand fleuve, et étendre par ses découvertes les relations commerciales déjà établies.

Il revint en Franco, et put obtenir une entrevue à ce sujet auprès de Louis XIV. Un vaste territoire lui fut concédé ; et dès son retour au Canada, il construisit, pour défendre la nouvelle colonie contre les Indiens, un fort avec des tours de pierre qui reçut le nom de Frontenac. Une construction analogue était aussi conçue par lui pour défendre l'embouchure de la rivière du Niagara. C'est lui qui fit exécuter, pour faciliter l'exploration de ces pays ignorés, le premier navire le Griffin, qui fut lancé le 7 août 1679 sur le lac Erié.

Cavalier de La Salle avait comme compagnon de voyage dans ses explorations un missionnaire catholique, le père Louis Hennepin ; c'était un savant ayant des connaissances multiples sur la géologie, l'histoire naturelle, la botanique, etc. Il a laissé de nombreuses relations scientifiques de toutes ses pérégrinations. Ce sont ces deux hommes hardis et courageux qui virent les premiers les chutes du Niagara en décembre 1678. Le père Hennepin en donne une description qui diffère peu de celle qu'on pourrait faire aujourd'hui.

Les chutes du Niagara étaient menacées depuis de longues années de devenir victimes de l'industrie américaine. Du côté des Etats-Unis, les îles si belles qui séparent les chutes, goat islands et les three sisters allaient se détruisant peuàpeu à cause du voisinage des usines qui les possédaient ; sur les rives canadiennes il en était de même. Les deux gouvernements ont pris enfm une heureuse décision.

D'accord entre eux pour rendre au Niagara toute sa splendeur, les usines sont expropriées et déjà, du côté américain, on commençait à les démolir entièrement lors de ma visite pour remettre à leur place quelques plantations et rendre aux rochers leur aspect primitif, Les touristes peuvent dès maintenant circuler dans tous les nombreux points intéressants, sans payer comme autrefois des redevances exagérées.

Le côté canadien sera aussi amélioré et débarrassé des constructions qui font encore mauvais effet sur le haut des falaises.

Les chutes ont, comme on sait, une hauteur de 60 mètres en-

Fig. b2. — Ciiotte de stalactites do glace rormées sous les chutes du Magma rive canadienne (d'après une pbotograpliie). (Page Î89.)

LE NIAGARA EN ETE. 287

viron sur presque toute leur étendue. Elles tombent des hauteurs du lac Érié, divisées en deux branches par les îles dont nous avons parlé.

Au niveau du lac Erié, les eaux ont formé déjà une pente rapide avant de s'élancer du haut des falaises du Niagara, et c'est un spectacle superbe de les voir se précipiter en vagues tumultueuses le long des bords de Goat island.

Sur les rives canadiennes surtout, le coup d'œil est superbe, la plus grande largeur des chutes est de ce côté, elles forment en tombant un immense fer à cheval, du fond duquel s'élèvent des colonnes de vapeurs qui montent dans le ciel jusqu'à une hauteur de 2 à 300 mètres lorsque le temps est calme.

Du parc réservé de Goat island^ on descend au pied des chutes même pour passer le long des murailles derrière une partie de l'immense cataracte américaine. C'est l'endroit qu'on nomme la Grotte des vents, Cave of the Winds (fig. 79). On vous revêt d'un costume en toile huilée, car il faut se déshabiller complètement. Les ladys américaines qui ne doutent de rien font de même, elles ne sont pas comme les Parisiennes ; peu d'entre mes charmantes compatriotes consentiraient à s'affubler ainsi.

On vous donne des bonnets de toile jaune et huilée, des caoutchoucs ou espadrilles énormes sont attachés aux pieds, et le corps est recouvert d'une sorte de robe de chambre jaune huilée également. Cet ensemble est peu coquet il est vrai, mais si on est laid à faire rire les gens les plus graves, on a cependant, pour la somme de un dollar, un spectacle fort extraordinaire derrière ce rideau de cascades absolument inouïes.

On reçoit sur le dos une véritable pluie de diamants et des arcs-en-ciel merveilleux se multiplient à nos côtés (fig. 80), C'est un enchantement que cette vapeur lumineuse qui vous suffoque légèrement quelquefois, à vrai dire, sans cependant trop vous incommoder. On reste, malgré soi, près des rochers, à regarder cette chute d'eau gigantesque qui se précipite devant vos yeux. L'admiration vous saisit.

Le bruit assourdissant produit par la masse des eaux vous

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étonne d'abord ; puis on est comme fasciné par l'éclat de cette cataracte aux reflets flamboyants sous les rayons du soleil. Le long des rocbers, des plancbes solidement fixées ont été posées; elles sont munies d'une légère balustrade, de sorte que, malgré tout, on peut passer sans danger devant et derrière les chutes de la Cave of the Winds. Il faut choisir pour cette petite expédition une journée de soleil, sans cela, la peine qu'on se donne serait inutile, l'illumination des cascades n'existant plus.

En suivant, du haut des falaises, le courant énorme produit parles chutes, j'arrivai bientôt à l'endroit célèbre les Whirlpool rapids. La promenade est charmante d'ailleurs; par la route canadienne, c'est une avenue de parc bien entretenue et embellie à tous les instants par les vues du Niagara.

Un plan incliné vous fait descendre les murailles en deux minutes à peine et me voilà devant un torrent eflroyable, presque vertigineux. On comprendra aisément que les chutes, qui lancent par heure un volume d'eau égal à 100,000 tonnes, lorsqu'elles doivent passer entre deux murailles relativement fort resserrées (300 mètres à peine) doivent fournir un torrent d'eau absolument exceptionnel.

Au bas des falaises, les éboulements successifs des rochers ont produit une sorte de quai naturel plein d'arbres et de fleurs. Les eaux du Niagara, resserrées encore par ces deux rives verdoyantes ainsi formées, se précipitent avec une vitesse extraordinaire. La masse d'eau qui passe ainsi sous vos yeux vous offre un spectacle inouï presque effrayant (fig. 81). Elle développe une force dont rien ne peut donner idée. C'est dans cet endroit que le capitaine Webb a voulu tenter la traversée des rapides. J'ai peine à comprendre qu'il y ait eu des gens capables d'assister à un pareil spectacle. Ils ont vu, froidement, un homme se suicider, de la façon la plus certaine, et personne n'a cherché à empêcher ce pauvre malheureux d'accomplir sa triste résolution, dont le but était de gagner quelques milliers de francs. A peine Webb s'était-il jeté dans le torrent, que déjà il était perdu, il a plongé, puis a reparu une seconde, les vagues

A. TlSSVND

SIX MOIS AUX ETATS-l XIS.

Planche VIII, p. 289.

LE NIAGARA EN HIVEIl, CUUTES C A N A IJ I E .\ N E S (d'api'èS Ulie pholOgraphic)

LE NIAGARA EN HIVER. 280

l'ont aussilùt outraîiié. Le 14 juillol 1883, ciHte folle tenlaLive a ou lieu; le 28 juillet, ou retrouvait le corps du célèbre nageur non loin du lac Ontario, près deLewislon.

Si, l'été, les chutes du Niagara et ses abords offrent au touriste un aspect qu'on ne peut oublier, l'hiver, leur spectacle est peutêtre plus étrange, plus grandiose encore.

La Cave of the Winds, coté américain, est devenue inaccessible à cause de l'amoncellement des neiges ; nous ne pouvions donc y aller, mes amis et moi. Les rochers sur lesquels je pouvais passer au mois d'août étaient couverts, en mars 1886, d'une couche épaisse de glace produite par la congélation des vapeurs des cataractes. Elles s'amoncellent peu à peu, semblables à d'immenses stalagmites s'élevant à près de 40 mètres de hauteur. La neige recouvre les rochers; les arbres accablés sous son poids sont plies de mille manières et leurs menues branches sont garnies de minces stalactites de glace.

La masse des eaux s'écoule cependant, brisant tout dans sa chute, entraînant de véritables icebergs provenant du lac Erié.

Sur les rives canadiennes, près dii fer à c/ievai, on peut descendre en toute saison au pied des cataractes. Les grottes que l'on parcourt et qui pendant l'été sont remplies des brillantes vapeurs de l'eau, se transforment pendant l'hiver en incomparables merveilles (fig. 82). Il faut se vôtir comme dans la belle saison des mêmes vêtements de toile huilée.

Mon ami Yillard et moi, nous excitons M""" de S... à braver le froid et à mettre aussi son grotesque costume. Elle se décide, excitée comme nous à l'idée du spectacle qu'elle allait voir : un photographe s'approche de nous et nous demande de faire nos portraits avec notre accoutrement du Niagara. C'est accepté aussitôt et nous voilà formant un groupe. C'était une heureuse idée qui nous était donnée, car si maintenant nous avons quelque pensée triste cet hiver, nous n'aurons qu'à regarder notre photographie canadienne. Elle nous rappellera d'abord notre charmant voyage, et nous fera rire en même temps à la vue de nos trois personnes si bien déguisées.

Alb. Tissandifk. 19

Notre guide nous fait descendre par un petit escalier de Lois nne quarantaine de mètres environ. Nous voici bientôt sous les rochers (pi. YIII), les pieds dans la neige épaisse et la lete arrosée par les nombreuses gouttes glacées des eaux du Niagara. Ces petits inconvénients ne sauraient compter, car la grandeur merveilleuse du tableau qu'il vous est donné de contempler est telle qu'on éprouve une émotion sans pareille. De gigantesques stalactites glacées, de 50 mètres de hauteur environ, toutes brillantes au soleil, semblent prêtes à vous écraser par leur masse formidable. Les chutes d'eau étincelantes aux couleurs d'émeraude qui se précipitent du fer à cheval accompagnées des vapeurs d'eau s'élevant dans le ciel, la neige éblouissante des premiers plans, forment des scènes si extraordinaires qu'elles (h'^passent véritablement ce que l'homme peut rôver et pendant les quelques instants de contemplation notre imagination en restait presque comme troublée.

Chaque année, on voit s'accroître, dans des proportions considérables, le nombre des voyageurs qui parcourent les chutes du Niagara pendant l'hiver. Leur aspect change constamment suivant l'état de température. Les blocs de glace se désagrègent ou se soudent les uns aux autres, ainsi que les stalactites, formant toujours de nouveaux tableaux.

Cette dernière excursion terminée formait pour ainsi dire l'apothéose hnal de notre intéressant vovage à Panama et de notre rapide traversée dans les États-Unis.

M. Yiliard devait séjourner trois journées à New-York, pour voir les ingénieurs américains au sujet de ses travaux du canal, puis nous devions dire adieu h notre aimable compagne de voyage revenue dans ses foyers et nous promettant bientôt sa visite à Paris.

h'Aiiram'a, le beau steamer anglais, ramenait en quelques jours en Europe mon ami et son compagnon de route.

Comment, en terminant ce journal de notre voyage, ne pas diie quelques mots au sujet de ce grand navire à vapeur, sur h^quel sont modelés avec améliorations notables nos nouveaux

L'AUIUNIA. 2'.)1

paquebots rapides transallaiiliques, la BreUir/no, la Bourgor/iic, la Citampagne, la Gascogne, etc.

VAurania porte 8,000 tonneaux, sa macliinc est de 10,000 dievaux, sa vitesse de IG milles anglais à Tlieure ; chaque jour le journal du bord constate une route faite de plus de 400 milles, quel que soit pour ainsi dire le temps.

Le pont a plus de 160 mèlres de long, six cents personnes y vivent à l'aise, elles se réunissent à Theure des repas ou une grande table d'hôte éclairée à l'électricité réunit tous les passagers de 1'''' classe.

Le menu des cinq repas que l'on y fait par jour est imprimé, car il y a une imprimerie à bord et un journal, dans lequel nous relevons parmi les lazzis des passagers, rédacteurs du journal, la proposition de construire un tramway allant de la cabine du capitaine à la salle à manger.

A l'exception de deux ou trois jours de grosse mer le temps nous est favorable, le seul incident marquant de notre traversée est le brouillard qui nous attend aux abords de l'Irlande. Le grand bateau perd là toute sa fierté, il marche à petits pas et la grande machine qui n'a cessé de tourner depuis New-York à toute vitesse, stoppe à chaque instant pendant que le sifllet lugubre de la sirène s'efforce de percer le brouillard pour se garer des abordages ; ce sont là, pour ainsi dire, les seuls dangers de ces traversées. On s'en rend bien compte quand on aperçoit dans la brume, presque à portée de la voix, les bateaux qui nous croisent en nous friMant.

En abordant àQueenstown, notre capitaine nous dit qu'il a modifié sa route pour se mettre à la recherche de l'Orégon, que l'oYi s'étonnait à New-Nork de n'avoir pas vu arriver avant notre départ. Nous apprenons alors que ce steamer, frère jumeau de notre paquebot, a coulé presque en vue de New-York, défoncé, dit-on, par un petit voilier dont la rencontre avec cette vitesse de train de chemin de fer a causé ce sinistre. 800 personnes passaient l'océan sur YOrégon, toutes ont pu être sauvées par un bateau allemand. La ('ompagnie Cunard a perdu sa vir-

ginilé, mais n'a portlu aucun passager. Le silence s'esl vile fait sur ce sinistre, les Anglais excellent à ces discrétions alors que nos journaux distillent toutes les péripéties du moindre accroc de nos transatlantiques.

Nous arrivons le 2ï mars à Liverpool et le 25 à Paris, ayant accompli ce grand ci magnifique voyage en 56 jours.

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