‹ Six mois de drapeau rouge à LyonChapitre 16 sur 24 · FÉDÉRATION RÉVOLUTIONNAIRE DES COMMUNES · texte numérisé non relu

FÉDÉRATION RÉVOLUTIONNAIRE DES COMMUNES

La situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays, l'impuissance des pouvoirs officiels et l'indifférence des classes privilégiées ont mis la Nation française sur le bord de Tablme.

Si le peuple organisé révolutionnai rement ne se hftte d'agir, son avenir est perdu, la Révolution est perdue, tout est perdu. S'inspirant de l'immensité du danger, et considérant que Tactlon désespérée du peuple ne saurait être retardée d'un seul instant, les délégués des comités fédérés du salut de la France, réunis au Comité central, proposent d'adopter les résolutions suivantes :

« Art. ier. La machine administrative et gouvernementale de l'État étant devenue impuissante est abolie.

« Le peuple de France rentre en pleine possession de lui-même.

« Art. 2. — Tous les tribunaux criminels et civils sont suspendus et remplacés par la justice du peuple.

« Art. 3. — Le paiement de l'impôt et des hypothèques est suspendu. L'impôt est remplacé par les contributions des communes fédérées, prélevées sur les classes riches, proportionnellement au salut de la France.

« Art. 4. — L'État, étant déchu, ne pourra plus intervenir dans le paiement des dettes privées.

« Art. 5. ^ Toutes les organisations municipales existiJites sont cassées et remplacées dans toutes les communes fédérées pwt des comités du salut de la France, qui exerceront tous les pouvoirs sous le contrôle immédiat du peuple.

« Art. 6. -* Chaque comité de chef-lieu de département enverra

deux délégués pour former la Convention réTolutionnafre du salut de la France.

« Art. 7. — Cette Convention se réunira immédiatement à l'HAtel de Ville de Lyon, comme étant la seconde ville de France et la plus à portée de pourvoir énergiquement à la défense du pays.

« Cette Convention, appuyée par le peuple entier, sauvera la France.

« Aux armes ! ! !

« E.-B. Saigne, Rivière, Deville, Rajon (de Tarare), François Favrb, Louis Pa- Lix, B. Placet, g. Blanc, Ch. Beauvoir, Albert Richard, J. Biscboff, Doublé, H. Bourron, m. Bakûuninb, Parraton, A. Guillbrmet, CoiGNET alué, P.J. PUL-

LIAT, LaTOUR, GuILLO, Sa VIGNY, J. GER- MAIN , F. Cbarvet, a. Bastelica (de Marseille) , Dupin (de Saint- Etienne) , Narcisse Barret. »

Lecture faite de ce document, un citoyen Cheval (sic) monte à la tribune. Il rapporte que les cinq délégués, nommés le samedi précédent par l'assistance pour aller au comité de la guerre réclamer la mise en liberté des soldats détenus pour délits politiques, n'ont pu obtenir satisfaction. Le comité de la guerre s'est déclaré impuissant. « Il est enchaîné, s'écrie le citoyen Cheval, par des volontés ennemies. Brisons-les, ces obstacles ! »

Le citoyen Beauvoir, membre du bureau, fait ensuite la lecture du procès-verbal entier de la séance du 24. On avait décidé que tous les riches qui auraient quitté la ville et qui n'y rentreraient pas dans les quarante-huit heures « seraient passibles de la peine de mort. »

« Cette mesure, dit le citoyen Saigne, peut paraître contradictoire avec l'abolition de la peine de mort, le grand principe républicain. Il n*en est rien pourtant : on doit faire exception en faveur des traîtres. »

Quant à l'article relatif au séquestre des biens des communautés religieuses, le citoyen Saigne déclare que c'est le seul moyen de pouvoir s'emparer de leurs biens « sans les voler » ; qu'en déclarant seulement la séparation de l'Église et de l'État, « on donne à ces gens-là le droit de citoyens, et en leur prenant leurs propriétés, on les vole ; tandis qu'autrement... non ! »

A ce moment, tm citoyen a le courage, — il en fallait pour cela, — de demander la parole contre ces propositions. Ce fut le signal d'un tumulte inexprimable. Et nous avons vu, sans nous en étonner, car nous nous y attendions, le citoyen-président Saigne refuser la parole. Toujours la liberté ! Le courageux interrupteur proteste énergiquement. Alors le président Saigne s'emporte et s'avance menaçant vers lui. L'orateur descend de la tribune, la foule l'environne, le houspille. Le tumulte va croissant. Les vitres volent en éclats. Les plus timides s'enfuient. Cela dure un grand quart d'heure.

Lorsque le calme fut rétabli, une bonne moitié de la salle, presque pleine au début delà séance, était vide.

Arrive le moment de la « déclaration importante, » mentionnée sur l'affiche de convocation.

C'est l'affiche intitulée : « Fédération révolutionnaire des communes, » qu'on a lue plus haut.

Le citoyen Saigne le déclare en propres termes :

« Nous jouons notre va-tout, s'écrie-l-il ; nos ennemis sont puissants, il ne faut pas nous le dissimuler, mais nous engageons la lutte, et nous verrons qui sera le plus fort. C'est de notre tète qu'il y va, en signant cette affiche, si nous ne réussissons pas ; mais le moment d'agir est venu : vaincre ou mourir ! »

Enfin, le mardi soir, 27 septembre, Taflaire fut décidée.

Tout fut mis en œuvre par Saigne et ses compères pour remuer l'auditoire, composé en grande partie d'ouvriers des chantiers nationaux.

On promit à ces ouvriers que leur salaire serait augmenté si la manifestation projetée pour le lendemain était appuyée par eux ; nos hommes donnèrent dans le piège.

Le rendez-vous, sans armes, fut pris pour le jour suivant, mercredi, à midi, sur la place des Terreaux.

Le mercredi, 28 septembre, vers midi, on voyait déboucher par la rue Puits-Gaillot une immense colonne de plusieurs milliers d'ouvriers, sans armes, portant un drapeau rouge frangé d'or ; à leur tête marchait le citoyen Saigne, tête nue, ses longs cheveux en désordre, assisté des orateurs ordinaires de la Rotonde.

En peu de temps, les ouvriers ont envahi la place des Terreaux métamorphosée en une mer houleuse de blouses, — de blouses surtout, — de paletots, de chapeaux et de casquettes.

Il se fait, parmi ces milliers d'hommes, un grand silence ; on n'eniond d'autre bruit que le bruit de l'eau de la fontaine de la place retombant en cascade.

Saigne, perché sur les épaules de quatre ouvriers, s'adresse au peuple el dit qu'il va monter à THôtel de Ville demander au Conseil municipal et au préfet leur démission.

Il gravit en effet les degrés du perron de la préfecture, suivi de quelques-uns de ses amis, et, après de nombreux pourparlers, il finit par entrer, lui et les siens.

Une demi-heure après, les portes donnant sur le balcon de l'Hôtel de Ville s'ouvrent pour livrer passage à cette petite bande. Saigne apparaît ; il annonce qu'il est maître de la préfecture. Puis, se hissant sur la balustrade du balcon, il s'écrie :

Citoyens :

Je Tiens déclarer devant la majesté do peuple que la patrie est en danger, n est du devoir de tous, Citoyens, de la sauver. Jusqu'à présent on s'est moqué, on s*est f... de vous. Je ne vois que des traîtres, que des infâmes, qui n*ont cherché qu'à s'engraisser de la sueur du peuple. H faut que ça finisse et promptement, nous sommes las d'attendre.

Je déclare, au nom du peuple, que le Conseil municipal est mis en demeure d'accepter et de signer immédiatement le programme radical, que nous vous avons fait connaître hier et qui se résume ainsi : destitution de tous les fonctionnaires, sans exception, ayant appartenu à l'Empire; révocation de tous les officiers de l'armée, qui ont trahi la cause du peuple et manqué à tous leurs devoirs; enfin et en un mot, renversement de tout ce qui existe, avec reconstituiion sur des hases radicales et révolu Uonnaires. (Bravos et applaudissements prolongés.) Tout conseiller qui se refuserait à signer ce programme est dès ce moment déclaré traître à la patrie et sera poursuivi comme tel.

Vous avez souffert pendant vingt-deux ans une odieuse et insultante tyrannie ! assez comme ça ! Mais je vous demande eneore un

jour de patience et vos maux seront finis. Que tous, yous restiez en permanence à la place que vous occupez, et que les réactionnaires, s'il y en a, sortent immédiatement. Ils sont indignes de rester dans les rangs du peuple, qui saura en faire prompte justice. Il faut que la Révolution marche en avant. On nous a assez canules, qu*elle sape, qu'elle taille dans le vif; nous aurons le courage et la force de le faire. Peuple, lève-toi et renverse comme un torrent tout ce qui s'oppose à ta marche ! Je nomme en votre nom le général Cluseret, ici présent à ma droite, général en chef des armées révolutionnaires et fédératives du midi de la France. — (Tonnerre d'applaudissements, de trépignements et de hurlements.)

Le fameux général Cluseret, en effet, était au bsdcon, qui se tenait tout prêt à accepter la « petite place » qu'on « voulait bien lui offrir. »

Comment était-il arrivé là, lui qu'on n'avait plus revu depuis trois jours ? Mystère I Toujours mystère I

Le général Cluseret grimpa donc sur une chaise et commença :

Citoyens!

Je suis vraiment confus de tant d'honneur de la part du peuple lyonnais. Je répondrai dignement à son appel : j'accepte la grande, la noble mission qu'il vient de me confier, celle de sauver la République !

Vous venez de me proclamer général en chef des armées du midi de la France, et à l'unanimité. Oh ! merci, merci (la main gauche sur la poitrine j la droite levée au ciel dans l'attitude du commandement) y Citoyens^ mes amis, Citoyens que j'aime, merci, encore une fois, de m'avoir confié votre destinée. Oui, vous serez heureux; oui, je ferai votre bonheur, et je saurai briser tout ce qui s'y oppose, les entraves de la tyrannie. En avant ! en avant !

Comme première mesure de salut public, et en attendant les autres, je propose la destitution en masse de tous les officiers de

l'armée [Bravo! Bravo!), Je propose Tarrestation immédiate du général qui commande à Lyon et de tout son état-mijor» comme cause des malheurs du peuple. Je vais descendre et je vous invite à me suivre à la Croix-Rousse d*oii nous partirons pour nous emparer du traître {Bravo! bravo /).

Ce boniment débité, Filluslre guerrier descendit de sa tribune improvisée, et, suivi de quelques meneurs, se mit en devoir de monter à la Croix-Rousse.

Pendant ce temps-là, l*H6tel de Ville était envahi par des voyous de tout âge. M. Challemel-Lacour, M. Hénon et les conseillers municipaux présents étaient gardés à vue par eux.

Les choses prenaient une tournure grave. Le rappel était battu dans tous les quartiers ; les boutiques et les magasins se fermaient partout. Qu'allait-il arriver?

Il est trois heures de l'après-midi.

Saigne, toujours présent sur le balcon de l'Hôtel de Ville où il fume sa pipe. Saigne annonce à la foule que le gf^wéroZ Cluseret, revenant de la Croix-Rousse a été arrêté : il appelle le peuple à son aide.

Un grand remuement se fait sur la place. Bref, une heure après, M. Cluseret était délivré et se présentait au balcon, disant : « Le peuple est désormais son maître ; je viens de faire la réaction prisonnière. »

Les émeutiers allaient triompher, lorsque la garde nationale débouche sur la place des Terreaux, et forme le carré.

Tout à coup on entend les tambours annonçant l'arrivée des gardes nationaux de la Croix-Rousse.

Saigne et Cluseret, toujours au balcon , leur font des signes joyeux d'intelligence. « Venez , venez vite, » criait Saigne.

Les gardes nationaux de la Croix-Rousse venaient en effet.

Ils entrent dans THôtel de Ville, et, au bout de quelques minutes, on vit... le balcon nettoyé, le drapeau rouge à frnnges d*or fuir honteusement le long des murs, l'Hôtel de Ville évacué. La Croix-Rousse avait mis Témeute àla porte.

Ce fut un véritable coup de théâire.

Une demi-heure après, M. Challemel-Lacour, délivré, parcourait les rangs des gardes nationaux disposés sur la placedes Terreaux, au milieu d'acclamations sympathiques, s'adressant seulement au représentant de l'ordre.

Ainsi se termina la journée du 38 septembre.

C'a été certainement, depuis le 4 septembre, l'émeute la mieux conduite et la mieux organisée pour réussir.

Le plâtrier Saigne , quoique illettré , avait toutes les qualités qui font un bon chef de barricade. Il savait manier une assemblée comme pas un ; il faisait de son auditoire tout ce qui lui plaisait. C'est le seul homme qui nous ait fait craindre, depuis six mois, pour la tranquillité. Aucun des chefs qui ont dirigé les autres émeutes arrivées ensuite n'était à sa hauteur.

Il avait une certaine éloquence naturelle, éloquence de barrière^ bien entendu ; mais que faut-il de plus pour une émeute?

Assez petit de taille, il portait les cheveux longs et crasseux.

Son visage, très-mobile, reflétait toutes ses passions, et sa voix forte et stridente remuait son auditoire. Qu'on ajoute à t;ela des opinions (?) des plus avancées et on comprendra la demi-réussite de Saigne le 38 septembre.

A partir de ce dernier jour, il disparut de la scène politique.

Il nia avoir été mouchard en 1851, ce dont on l'accusa ensuite. — Tout mauvais cas est niable ! — Mais il ne nia pas avoir été, après le 38 septembre , nommé officier de paix , aux émoluments de 1,800 fr. par an. Au lieu d'être arrêté, il était chargé d'arrêter les autres. Sort bizarre !

Quant au général Cluseret , on lui fit la politesse de le laisser s'esquiver. Il eut la liberté d'aller à Marseille tenter des hasards plus heureux , et provoquer une émeute dans laquelle le sang coula.

On connaît enfin la part prise par le général Cluseret aux exploits de la Commune de Paris.

En un mot, pas un des principaux acteurs de cette comédie du 38 septembre, qui pouvait tourner au drame, ne fut arrêté.

Le jeune Albert Richard , m^aabre actif de Yintemationale, qui, dans les réunions de la Rotonde, poussait à la guerre civile et réclamait à grands cris la « guerre à outrance, » a été condamné, au mois de février 1871, par contumace^ comme RÉPRACTAmB, à six mois de prison !!!

f8 SIX MOIS DE DRAPEAU ROUGE

l.*Affalr« Arnand

Nous n'entrerons pas dans de longs détails sar cette triste et malheureuse affaire qui s'est dénouée devant le 2« Conseil de guerre, et que les journaux et les brochures, sans parler des débats , ont fait connaître dans presque tous ses détails. *

Mais, il pourra être intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs les comptes rendus des séances qui précédèrent cet assassinat, séances auxquelles nous nous étions donné la tâche d'assister régulièrement.

La première eut lieu dans la salle Valentino, à la Croix- Rousse, le 13 décembre.

Le citoyen Denis Brack, établi par la préfecture dans le local de Caluire conquis sur les Frères, et nourri aux frais de la « Commune, » vint à cette réunion comme à celles qui suivirent.

Il prêchait avec les autres contre le préfet , aux gages duquel il était. Dans quel but ? C'est ce qu'il serait assez difficile de préciser.

A cette réunion étaient aussi ceux qui , sept jours plus tard , devaient lâchement assassiner le commandant Arnaud.

La réunion du 13 décembre fut convoquée sous le pré-

texte, apparent peut-être, réel peut-être aussi, de fonder un organe demo-radico-soc, qui devait être intitulé la République universelle.

Lorsque nous arrivâmes, ce soir-là, à la salle Valentino, un grand nombre d'orateurs s'étaient déjà succédé à la tribune pour chauffer la feuille populaire.

(c Vous aurez dans ce journal, disait le président, des dépêches vraies et non pas fausses comme celles que fabriquent les autres journaux; nos correspondances, — des correspondance pour de ton, — seront universelles. Nous en aurons jusqu'en Allemagne, de Bebel et consorts.

« A Lyon, nous n'avions pas de journal où le peuple pût parler; celui-là sera le vôtre. Car je ne parle pas de certaine feuille^ dite républicaine, qui accuse les républicains (Bravo!), Allons, Citoyens, du courage, de l'action et de l'union ! De l'action pour mettre les mains à vos poches et pour souscrire. On va établir à la porte un secrétaire qui recueillera les noms, les adresses et le chiffre des souscriptions de chacun.

« De l'action, Citoyens, de l'action! »

Cette action-là paraît médiocrement sourire à l'assistance. Fonder un journal, très-bien ; mais le fonder des deniers de l'auditoire !...

Un orateur essaye d'encourager l'assistance en lui disant que les souscripteurs recevront le journal à domicile, que ce journal est une planche de salut, que... que... Toutes ces raisons ne ramènent pas la sérénité sur les fronts.

Le président annonce que la réunion pour le journal va

céder la place à une réunion des chantiers , et il termine en exhortant à souscrire patriotiquement.

Gomme pièce à effet, il annonce que sur treize membres nommés pour former la commission du journal , neuf ont déjà été arrêtés. Cotte annonce fait sensation ; on a l'air d'y croire.

Le décor change ; nous sommes au second acte.

Le bureau se forme pour la réunion des ouvriers des chantiers. Le citoyen Delapierre, l'un des accusés de TafTaire Arnaud , est élu président. Puis on demande un secrétaire.

Onze noms sont successivement proposés ; les onze déclinent l'honneur, pour la bonne raison qu'ils ne savent pas assez tenir la plume afin de remplir cette fonction.

Nous allions oublier de dire que le nom du citoyen Denis Brack avait d'abord été proposé à la présidence. Sur ce, un citoyen était venu faire remarquer « que le citoyen Denis Brack était certainement un excellent garçon, mais que c'était un homme qui travaillait de la tête et qu'il ne pouvait pas être suffisamment au courant de la question des chantiers. »

Le bureau une fois formé, c'est un feu roulant d'orateurs.

On annonce d'abord que deux délégués, nommés par les chantiers, sont allés auprès du Conseil municipal pour savoir si on rouvrirait les chantiers oui ou non, et qu'on attend la réponse.

La plupart des orateurs se livrent, en attendant, à de nombreuses catiliuaires contre le conseil municipal.

Ils veulent travailler et vivre en travaillant , mais non

pas vivre d'aumônes en étant forcés d'aller demander des bons à leurs capitaines.

L'un d'eux dit :

« L'autre jour, j'ai été trouver le citoyen Hénon et jel'ai questionné sur les intentions du Conseil. Il m'a répondu que les ouvriers avaient tordu le cou à la poule aux œufs d'oTy que les chantiers étaient dissous et qu'ils resteraient dissous. »

Un second raconte qu'il a été rendre visite aux citoyens Chaverot et Brialou.

« Us étaient, dit-il, assis auprès du feu, tout doucement. J'ai dit au citoyen Chaverot qu'il avait été ouvrier comme nous ^mais que depuis qu'il était le dos au feu et le ventre à table, il avait rudement changé ; que, puisqu'il ne pouvait pas remplir le mandat que nous lui avions confié, à lui et à ses collègues, il n'avait qu'à se retirer. »

Un troisième monte à la tribune ; c'était le fameux Deloche ; c'est là , pour la première fois , qu'il se produisit en public, et qu'on aperçut ce célèbre chapeau gris et ces lunettes abritant un regard qu'on ne pouvait parvenir à rencontrer. Deloche dit « que ce n'est qu'en secollectivant qu'on arrivera à faire quelque chose ; que dans la collée^ tivité présente, on doit se coUectiver^ afin de collecliver les efforts, et obtenir du pain gagné et non pas mendié. »

Un quatrième se met en mesure de lire un long mémoire qui résume ses opinions. Après dix minutes de cette lecture.

i Le ciloyen [Chaverot, couâciller municipal el adjoint au maire de Lyon, est peintre plâtrier.

dans laquelle la bourgeoUerie a trouvé moyen de revenir au moins cent fois, l'assemblée baille, grogne et signifie à l'orateur d'avoir à remettre son mémoire dans sa poche.

Les deux délégués des chantiers arrivent enfin. La réponse n'est pas bonne. « On nous a très-bien reçus, fait remarquer avec insistance un des délégués, mais on nous a dit qu'on ne pouvait pas actuellement rouvrir les chantiers, que le Conseil municipal s'occuperait jeudi de la question, et que peut-être on trouverait le moyen de donner du travail. On nous a du reste très-bien reçus. »

Les discussions s'engagent alors de tous côtés ; deux membres du bureau en viennent aux gros mots. Bref, on conclut en disant que la situation n'est pas tenable et que le lendemain mercredi on descendra sur la place des Terreaux, à midi.

Le lendemain mercredi, il n'y eut rien du tout sur la place des Terreaux. C'était partie remise. Le jeudi, 15 décembre, on recommença.

Voici le compte rendu de la séance du 15, tel que nous le sténographiâmes de mémoire en rentrante notre domicile.

Vers sept heures , le bureau commence à se former. Le citoyen Bruyas, un des principaux accusés de l'affaire Ar« naud, ci-devant membre du Comité de salut public, est acclamé président.

L'ordre du jour porte ces trois questions : !• élargissement des républicains arrêtés au nom de la République; 2*» fondation du journal la tiépubliqne universelle; 3» dis* cussion sur la réouverture des chantiers.

Le citoyen Rivière, un vieil habitué des réunions ptibll-

qaes , un autre principal inculpé de l'affaire Arnaud, embouche le premier la trompette. Du haut de la tribune do Valentino, il prononce la condamnation de M. Ghallemel- Lacour et de la franc-maçonnerie ! L'assemblée tout entière ratifie cette double condamnation par des acclamations enthousiastes.

Un deuxième orateur démontre que le peuple ne doit pas aller vers les autorités pour demander des grâces, mais que ce sont les autorités qui doivent venir devant le peuple rendre compte de leurs actes. Il désapprouve donc la pétition au Conseil municipal qu'on est en train de rédiger pour demander l'élargissement des frères et amis, et dit que c'est le Conseil municipal qui doit se rendre à Valentino pour répondre aux demandes de l'assemblée.

Cette proposition n'a pas d'écho.

Un autre vient expliquer au public que les journaux ne sont que des feuilles à mensonges et que la Réptiblique universelle seule ne mentira pas.

Le président Bruyas résume les débats ; il donne quelques détails sur son passé comme membre du Comité de salut public ; il dit que ce Comité avait voté un impôt forcé de quarante millions qu'on a eu l'audace d'annuler ; qu'il est un de ceux qui ont voté l'expulsion des Jésuites et la séquestration de leurs biens*

« Mais, ajoute-t-il, il y a deux autorités à TBôtel de Ville : celle du préfet et celle du Conseil municipal. L'une paralyse l'autre. Nous ne reconnaissons pas la première, qu'on nous a imposée, et contre la réception de laquelle

j'ai voté avec quelques membres du Comité de salut public. Nous ne leconnaissons que nos élus, les conseillers municipaux. C'est donc au Conseil municipal qu'il faut adresser la pétition qu'on vient de rédiger, et qu'on va vous lire. »

La pétition est lue et approuvée.

Cinq membres sont nommés pour aller la porter immédiatement au Conseil municipal et rapporter la réponse. Le citoyen Denis Brack, qui « travaille de la tète, » selon l'expression d'un orateur, est nommé pour faire partie de cette délégation.

La délégation sort de la salle et descend vers les Terreaux,

On attendait, en fumant et en causant, le retour de la délégation, lorsque tout à coup un jeune orateur s'élance à la tribune : son faux-col est d'une blancheur irréprochable ; son nez est surmonté d'un binocle ; sa pose est théâtrale. Le silence se fait ; la curiosité est éveillée.

« Citoyens et Citoyennes, commence le jeune inconnu, je suis Alsacien , de Mulhouse , et soldat à la première compagnie du premier bataillon de la légion alsacienne. Je suis un républicain de la veille , et je viens vous entretenir quelques instants. A ceux qui désireraient de plus amples détails sur mon individu, je suis prêt à les donner. ( Parlez!)

« Je suis depuis peu de jours à Lyon. Le premier journal qui me tombe sous la main à mon arrivée..., je regarde et je lis : la Décentralisation. Qu'y avait-il dans ce journal? Des pleurs versés bur des misères faites à des

Religieuses , à des Jésuites. Je ne comprends pas qu'on n'emprisoftne pas ces gens-là ! Un journal de Jésuites, de

calotins !

« Eh oui ! nous avons pris la place de ces bons Jésuites > de ces bonnes Religieuses. Aux Carmes, j'ai vu avec plaisir que la chapelle était occupée et qu'on couchait dans les confessionaux ; à Caluire, on a pris la place des Ignorantins ; nous y sommes, nous ! Les Bénédictines de Cuire, Uem. Il eu reste bien quelques-unes , mais elles sont à Tétroit : elles couchent cinq dans le même lit. (Bravo/) Est-ce votre journal, un journal qui se plaint de ces actes-là? Non.

« Est-ce le Salut public ^ le journal des boursicotiers, qui, aujourd'hui encore, contient une insinuation perfide contre le peuple, contre vous, en disant qu'en même temps qu'est arrivée la nouvelle des défaites d'Orléans , on a vu réapparaître les affiches rouges ! A bas cette feuille !

« 11 y a le Progrès, qui voudrait bien marcher. Mais il a été accaparé par la préfecture. Le Progrès est-il voire journal?

(Voix unanimes et énergiques : Non ! non ! )

« Quel est donc votre journal ?

(En chœur: Nous n'en avons f oint!)

« Eh bien 1 la Bépublique universelle sera votre journal. Nous verrons, par la liste des souscripteurs, combien il y a de républicains libres-penseurs à Lyon, parce que, voyezvous, tant que Lyon aura cet infâme Fourvière là haut ^ . . ,

i On sait que le suiictuairc de N.-D. de Fourvière est dédié k la galiite Vierge.

— et en disant cela, les yeux de l'orateur s'injectent de sang, les veines de son cou se gonflent, — Lyon ne sera pas à la République I

« Souscrivez ! Et je demande que le premier numéro de la République universelle soit dédié à ce grand patriarche de la République, à Garibaldi. Vive Garibaldi ! » ( Cris : Vive Garibaldi!)

L'orateur essoufflé est entouré par le bureau qui le félicite. Des dames versent des larmes d'émotion, et couvent de l'œil le jeune premier qui vient de parler ^

Le citoyen Denis Brack, qui est de retour avec la délé* gation, monte à la tribune :

« Citoyens et Citoyennes, vous venez d'entendre les paroles chaleureuses de notre ami, l'ancien rédacteur-gérant du journal la Pensée nouvéUey qui a été connu de toute la France. Je le remercie de ses belles paroles au nom de toute l'assemblée. »

La séance est levée, vers dix heures et demie ; elle avait duré quatre heures.

Voici enfin le compte rendu de la séance du lundi 1 9 décembre, veille de Tassassinat.

i Le jeune Alsacien dont on vient de iii*e \e% beftea pai'oles était M. Â. achenck, qu'on vit rôder plusieurs fois pendant les événements du 19 et du 30 décembre ù la Groix-Rousse et qui avait le grade de capitaine dans une légion alsacienne.

C'était un ami de Denis Bracli; nous ne savons trop quelle part occulte il prit à toutes ces affaires, nmis à coop sûr il en prit une. Jamais nous n'avions entendu de paroles aussi haineuses que celles de ce *eune athée.

il assista à presque toutes les réunions qui prcccdèrenl Tassasslnat du '20 décembre.

Lorsque nous entrâmes dans la salle Valentino, le vieux citoyen Rivière était à la tribune.

Le citoyen Rivière disait que nous étions gouvernés par des traîtres, que tous les généraux étaient des traîtres , que les Cathelineau et les Charette étaient des traîtres, et, à l'exemple de feu Raspail, il en vient à se demander si lui-même n'est pas un traître.

Lb Président — toujours le citoyen Bruyas — dit que le citoyen Rivière a raison. « Mais , s'écrie le citoyen Bruyas, rappelez- vous que pour n'être pas trahis , il nous faut un journal , et ce journal sera la République universelle. » (On applaudit.).

Un citoyen à la voix de stentor ^ placé à la droite du Président :

« Silence! »

On fait silence.

Le citoyen président fait voter par acclamation un blâme énergique au préfet , à M. Ândrieux, procureur de la République et à M. Le Royer, procureur général.

C'est au moins pour la sixième fois que cette cérémonie se représente.

On vole « le blâme. »

Le citoyen Rivière réapparaît à la tribune pour dire que fc tout le monde sont des traîtres. »

Le Président : « Oui , citoyens, c'est vrai, et il n'y a qu'un journal qui nous sauvera, ce sera la République universelle. Des listes de souscriptions sont déposées... »

Le citoyen a la voix de stentor : « Silence! »

Arrive le citoyen Denis Brack , qui monte à la tribune

pour « travailler un moment de la tète. »

Le citoyen Denis Brack semble exalté; il avoue que « sa prudence ordinaire lui échappe et que nous sommes réellement bien vendus. »

 ce propos, il rapporte les bruits qui courent sur la défaite éprouvée à Nuits par nos deux légions de marche du Rhône.

(c Âh ! s'écrie-t-il , nous sommes trahis en détail ; Lyon est menacé de nouveau.

ce Un de nos amis a dit qu'il fallait que Marat ressuscitât ; des journaux, — nous les connaissons ceux-là, — s'en sont moqués.

« Eh bien, nous le ressusciterons, Marat ! Quand arrivera le moment d'aller sur les remparts , il faudra que certains que nous connaissons marchent avec nous, sans quoi nous les fusillerons. Et si la ville de Lyon est menacée, plutôt que de la laisser aux calotins, nous la brûlerons ! »

L'émotion est au comble dans la salle ; des dames, qui se trouvent à nos côtés, versent des larmes.

Jamais nous n'avions entendu le citoyen Denis Brack s'exalter de cette façon; lui, si prudent de son naturel, avait certainement des raisons majeures pour s'égarer ainsi ce soir-là. Tout étonné lui-même de tant d'audace, il quitte la tribune ; le citoyen Denis Brack « a travaillé de la tête ! » On applaudit.

Le Président : «Un journal peut prévenir tous ces désastres, ce journal c'est la République universelle. Souscrivons donc, Citoyens, en... »

Le citoyen a la voix de stentor : « Silence ! »

Troisième apparition du citoyen Rivière. « Peuple, s'écrie-t-il, tu es trahi! (On commence à le croire.) il faut faire trembler cette immonde aristocratie. II nous faut un Danton, sans quoi nous sommes trahis, trahis, trahis ! »

PnÉsmENT : « Oui , Citoyens , sans le journal, sans notre République universelle y nous sommes trahis, trahis tra... »

Le citoyen a la voix de stentor : « Silence ! »

Le silence se rétablit : le citoyen Deloche émerge du sein de l'assemblée.

V Citoyens, commence le citoyen Deloche, nous parvenons enfin par nous collectiver. Les sections s'organisent par quartiers; elles seront de cent six personnes. Bientôt, une fois collectives, ça ira. Les femmes s'y mettront, comme les liommes, et les femmes seront chargées de faire marcher leurs maris trop récalcitrants, (Les dames applaudissent en pleurant.)

« Oui, continue le citoyen Deloche, de la collectivité^ et nous verrons ! »

Le PaÉsmENT : « Nous obtiendrons ce moyen par notre journal, la République universelle, et par les sections. Souscrivons donc avec... »

Le citoyen a la voix de stentor : « Silence ! »

Un citoyen qui dit appartenir à une légion de marche, affirme que les deux premières légions du Rhône ont été écrasées près de Beaune, sous les yeux de la troupe de ligne qui les a laissé massacrer.

Le citoyen Rivière bondit pour la quatrième fois à la tribune : « Trahis! toujours trahis ! s'écriç-t-il.Ilnous faut

nommer comme généraux en chef Cluserel et Garibaldi ; ceux-là ne nous trahiront pas. Ce sont les seuls grands généraux ; sans eux nous serons trahis comme toujours. Aux armes ! »

Le PAEsmENT : « Voilà ce qui arrivera infailliblement sans notre journal, la République universelle »

Un citoyen dit qu'il ne faut plus attendre ot que, dès le lendemain, il faut aller à THôtel de Ville se débarrasser des traîtres.

Le citoyen Deloche collective cette idée. Il faut, à son avis, nommer cinq délégués par arrondissement qui iront, le lendemain matin, mardi, prévenir à domicile le^ citoyens. « Nous nous réunirons ensuite, dit-il, demain mardi, ici, à Valf^ntino, à huit heures du matin, et nous descendrons tous en co/Zec^ivi^^, avec nos fusils, sur la place des Terreaux. Sauvons Lyon, sauvons la France ! »

Un grand nombre de citoyens s'en vont. « Fermez les portes, s'écrie Deloche, que personne ne s'en aille ! »

« Comment, dit le président, vous voulez faire une échauffoiirée^ et vous fuyez déjà ! Pas de lâches ! que les femmes s'y mettent 1 »

Quelques femmes sortent avec leurs maris.

Le citoyen Deloche reprend :

a Tout le monde ici demain, à huit heures du matin !

« On sonnera le tocsin, et Lyon sera sauvé! Collectivonsnous, et nous vaincrons. Et, quand nous serons les vainqueurs, nous dicterons des lois à notre tour ! »

Le tumulte est à son comble; il est près de onze heures. Le maître de la salle vient avertir les membres du bu-

reau qu'il est temps de se retirer. Les noms des délégués chargés d'aller avertir les différents quartiers sont votés. Le nom du citoyen Denis Brack est du nombre. Le citoyen Denis Brack accepte l'honneur qui lui est fait ; nons en croyons à peine nos yeux.

Le PREsmENT : « Citoyens, donc, demain ici, à huit heures, et nous agirons. Cette fois, peut-être, la victoire nous sourira bien. Demain à huit heures, et n'oublions pas non plus notre journal, la République universelle. »

Le crroYBN a la voix de stentor : « Silence ! »

Les délégués chaînés de préparer V affaire du lendemain prennent la résolution de rester en permanence dans la salle pour attendre le matin, de peur d'être arrêtés à la porte.

Les femmes des délégués montent à la tribune ; elles tentent d'emmener leurs màris' respectifs it se coucher. »

L'une représente à son époux qu'il aura bien le temps de se lever de bonne heure ; l'autre s'obstine à ne pas vouloir laisser son mari « seul. ^

Force reste en grande majorité aux maris qui persistent dans leur résolution. Le citoyen Denis Brack s'esquive.

Le PRÉsmENT : « Citoyens, n'oubliez pas de souscrire à la porte pour notre journal, la Eépublique universelle. »

Le crroYEN a la voix de stentor : « Silence ! »

La foule s'écoule lentement. Il est onze heures.

Ce soir-là, en sortant de cette séance, dans laquelle, comme on vient de le voir, le ridicule même n'avait pas manqué, nous ne pensions pas que, le lendemain, le sang

devait couler. Nous n'avions entendu que des déclamations insensées et stupides, nous ne pouvions pas croire qu'elles aboutissent.

Bref, le lendemain, mardi 30 décembre, nous étions k la salle Valentino.

Le président Bruyas était an bureau. Peu de monde dans la salle.

La manifestation semblait même devoir échouer lorsque soudain une bande de femmes fait irruption dans la salle. « Elles veulent avoir l'honneur de cette révolution , » crient-elles. Avec elles arrivent les délégués envoyés pendant la nuit pour remuer les différents quartiers.

Une femme, la femme Brun, une accusée de l'affaire Arnaud, monte à la tribune et dit : « C'est nous qu'U nom faut les faire marcher, ces sans-cœurs ! » Ce disant, elle « fait les cornes » à la portion masculine de l'auditoire. Toutes ses compagnes l'imitent et se tournent vers leurs époux en imitant le geste et en l'accompagnant de huées. Les honmies applaudissent !

Le citoyen Rivière vient dire que le moment est arrivé d'en finir et de sauver la France.

Le citoyen Bruyas appuie la motion.

Le citoyen Deloche dit que les femmes vont aller chez elles prendre leurs robes noires, — celles qui en ont, — et qu'elles marcheront à la tête de la manifestation.

« Ce sera, ajoute un autre orateur (le jeune Benoît), un bouclier pour nous; on n'osera pas tirer 1 II faut de plus qu'elles aient avec elles un drapeau noir et un drapeau

rouge couvert d'un crêpe. Tous les hommes devront avoir, avec leurs fusils, des cocardes rouges. »

Les femmes se mettent en devoir de sortir pour aller faire tous ces préparatifs.

« Ah ! s'écrie Benoît, vivent les femmes !

« Je vois, grâce à elles, les portes de l'avenir s'ouvrir et la Révolution s'asseoir triomphante. A notre tour bientôt de juger tous ces réactionnaires. Le jour de la vengeance est venu ! Ne frappons pas à tort et à travers ; frappons juste ! »

Quelques hommes, armés de leurs fusils, entrent dans la salle. Ils sont acclamés. On entend charger quelques armes.

Les femmes reviennent vêtues en noir, avec un drapeau noir et un drapeau rouge. Deux d'entre elles montent sur l'estrade, où elles déploient ces deux étendards. Le tumulte va croissant.

a Nous allons maintenant, dit le citoyen Bruyas, envoyer une délégation auprès de la quatrième légion de marche, casernée aux Chartreux, et qui est disposée à marcher avec nous. Une seconde délégation ira sonner le tocsin et faire battre la générale. Enfin, nous en enverrons une troisième auprès des commandants de la garde nationale de la Croix-Rousse, pour leur demander s'ils veulent être avec nous ou contre nous. Et tout est dit. Nous descendrons, quand nous serons réunis en armes, sur la place des Terreaux et nous nettoyerons l'Hôtel de Ville. Aux armes ! »

La tribune est hérissée de baïonnettes.

C'est onze heures. Les femmes, sur deux files, avec leurs drapeaux en tête, parcourent les principales mes de la Croix-Rousse, précédées de deux trompettes. La générale sonne de tous côtés. Toutes les fenêtres s'ouvrent; ^'aftluence est grande sur la place des Tapis.

On sait le reste ; tout le monde a encore comme devant les yeux cette sinistre agonie du commandant Arnaud, la rage de ses assassins, les hurlements des descendantes des tricoteuses qui les accompagnaient, drapeau rouge en tête, et qui, après cela, eurent encore le courage, — était-ce du courage ? — de descendre sur la place des Terreaux; et, pour couronner le tout, les obsèques civiles faites à la victime, obsèques consacrées parla présence de Gàmbetta et de Challemel-Lacour, au milieu d'une foule innombrable, dans la ville réputée la plus catholique de France * .

1 Dans Taudience du 21 mars, tenue à Lyon par le 2^ conseil de guerre, Deloche a été condamné à mort , Denis Brack et Bruyas, contumaces, à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée.

Denis Brack, dont la plume avait été si brnve quand il s'était agi de baver contre les igmtrantins, et qui s'était conduit avec tant de vaitlancf dans Tenvahissement de leur maison de Caluire, Denis Brack n*eut pas le courage d'attendre le verdict de la justice : il prit la fuite et sa lAclieté n'étonna personne.

Quant aux autres inculpés, dont le nombre total s'élevait à 4î!, la plupart furent acquittés, parmi eux Benoit et Rivière.

Le sentiment général fut que le conseil de guerre avait été plus indulgent qu'une Cour d'assises.

On sait que Deloche a été passé par les armes, le 23 mai dernier, à Riom (Puy-de-Dùme.) U s'élalt confessé avant de mourir.

Ite Vroloffne des Élections du 8 février

Les élections du 8 février à l'Assemblée nationale furent précédées de réunions plus gaies que celles que l'on vient de lire.

Voici quelques-unes de ces séances qui reposeront un peu les lecteurs, tout en leur donnant un aperçu de V esprit de nos rouges, quand ils en veulent avoir,

RÉUNION PUBLIQUE A LA ROTONDE Mardi soir, 31 Janvibr 4871.

Nous arrivons vers sept heures. La salle était déjà à moitié pleine.

A la porte, de vives discussions s'engagent entre des citoyennes et des citoyens. Les premières, paralt-il, n'ont aujourd'hui pas droit d'entrée : on comprend leur fureur. On dit que c'est par souvenance de Faffaire Arnaud. L'absence de femmes n*a pourtant pas empêché qu'on ne parlât beaucoup.

Le bureau se met en devoir de se former. Après un long et pénible enfantement, un citoyen Vaucher est nommé président. On commence.

Le citoyen Grosbois embouche le premier la trompette :

« Pas d'élections ! la résistance à outrance !»

Tel est l'ordre du jour de cette réunion.

tf Vinfâme Jules Favre, que nous avons eu la bonne idée de uc pas porter aux élections, il y a trois ans, Yinfdme Jules Favrc nou&

a trahis. {Oui! oui!) La levée en masse ! Tous! tous ! » (Trépignements,)

Un orateur à barbe et à cheveux ébouriffés :

« Paris est tombé ! C'est un grand bonheur. (Marques dincrédulité). Oui, c'est un grand bonheur! Par exemple, quand vous allez faire un dîner à la campagne, vous emportez dans votre panier tout ce qu'il vous faut, gigot à Tail, claqueret V paquets de couennes ; vous arrivez et vous vous trouvez d'avoir oublié les couteaux et les fourchettes. Est-ce que ça vous empêchera de manger? (Non,) Eh bien ! Paris, c'est la même chose. »

L'orateur est applaudi à outrance.

Un orateur enrhumé : « C'est bien entendu ; nous nous battrons à outrance. Mais il nous faut un chef. Ce chef, vous l'avez deviné. (Voix nombreuses : Galibardi ! Garibardi!) Oui, c'est Galibaldi ! »

Un citoyen escalade la tribune et propose les résolutions suivantes :

« Pas d'élections! fusiller tous les fournisseurs qui ont volé; reprendre les hostilités dès demain, et vive Garibaldi ! »

Un autre lui succède, qui dit avoir à faire une grave communication à rassemblée. Le silence s'établit.

« Citoyens, s'écrie-t-il, mon projet le voici : C'est de chasser les Prussiens, b

L'orateur se retire couvert de bravos.

D est immédiatement remplacé par un citoyen qui tousse et se prépare à en dire long, bien long. A peine a-t-il commencé que quelque chose comme un coup de sifflet retentit dans la salle.

Tumulte, vociférations.

Tous les regards, accompagnés d'imprécations, se touiHent vers le malheureux interrupteur ; chacun veut le voir. On se presse, on se bouscule. Quel est l'audacieux qui a osé?... vérification faite, il se trouve que l'interrupteur est un... chien, sur la queue duquel un maladroit avait marché par mégarde, et qui avait poussé ce cri de détresse. Pauvre béte ! (Le chien.)

1 — Le Claquereif en patois lyonuaiS) c^t Téquivaleui de Promape blane.

Le calme se rétablit.

Le citoyen président annonce qu*on a invité les conseillers municipaux à se rendre à la réunion, et que ceux qui sont présents doivent monter à la tribune.

Nous voyons se rendre à cette Invitation les citoyens Crestin, Velay, Durand, et un ou deux autres moins illustres.

A ce moment un Hragment du plâtrage du plafond se détache et couvre de poussière une dizaine d'auditeurs. Un certain émoi se manifeste dans la foule : la levée en masse, très- bien ; mais être assommé par des fragments de mur, non ; on craint un moment que la coupole de la Rotonde ne s'effondre. Cette crainte finit par s'évanouir.

Le citoyen Crestin prend la parole et dit : « Le conseil municipal est décidé à marcher avec Gambetta s'il fait la résistance à outrance. Quant au général à choisir, vous savez le héros de ma prértilecUon. Vive Garibaldi !» ( Cris : Vive Garibaldi ! )

Un orateur dit qu'il faut reconstruire la Ligue du Midi. Il ajoute que tout Français qui rencontrera l'infâme Jules Favre a le droit de le poignarder.

Un autre demande « où diable on a pu ramasser les conseillers municipaux que nous avons à Lyon ? »

Un conseiller municipal, le citoyen Velay, monte à la tribune.

« Citoyens, s'écrie-t-il, le moment d'agir est venu. Il ne faut plus maintenant que des réunions avec armes...

« Vous ne savez pas . conserver vos hommes. Croyez-vous que Garibaldi se rendra à votre invitation ? Lyon salit ses hommes.

« Ainsi vous avez fait de Saigne. On l'a accusé d'être un mouchard. Cest faux, archi-faux.

< Voilà les hommes qu'il nous faudrait I Cluseret, Saigne, Garibaldi ! £n un mot, les hommes du !28 septembre. »

U est dix heures et demie. Un grand tumulte se fait dans la salle. Chacun veut parler à la fois, chacun propose son ours.

L'un veut que l'on aille le lendemain se réunir au grand camp en armes, l'autre sur la place Bellecour.

Un ivrogne profite de ce brouhaha pour monter à la tribune. Une

discussion s'engage entre lui et un auditeur qui croit avoir affaire h un orateur. La méprise est facile, vu les orateurs qui viennent de parler.

Onze heures! Le gaz faiblit. Tout le monde parle à la fois. Le président déclare la séance levée. La foule s'écoule lentement.

L'ivrogne est toujours à la tribune. Il parle encore à deux ou trois auditeurs acharnés.

M'eus allons nous coucher.

RÉUNION PUBLIQUE A LA ROTONDE Mercredi, i"" Février 1874.

La première partie de la séance consista à se disputer beaucoup et à ne rien faire. Elle commença à dix heures du matin et fut suspendue vers une heure de l'après-midi pour permettre aux orateurs de se rafraîchir et de se restaurer.

Vers quatre heures, reprise. Formation du bureau.

Un orateur à cheveux hérissés et à lunettes bleues : « Il nous faut un drapeau, un drapeau pour nous rallier; ce drapeau c'est Garibaldi.

(( Vous m'excuserez, Citoyens, si je ne parle pas très-distinctement, mais je suis enrhumé. [Ça va bien!)

Deuxième orateur, à la voix aigre : « Citoyens, vous me pardonnerez si je suis enrhumé, mais... ça n'empêche pas les sentiments. ( Bravo ! )

« Voici mon projet, il consiste à nommer Garibaldi général en chef de l'armée de Lyon ! ( Bravos , trépignements, ) Je suis enrhumé...» ( Oui y vous Vavez dit.)

L'orateur se retire.

L'obscurité devient complète dans la salle. On n'aperçoit plus les orateurs qui parlent.

Un chien, — celui d'hier probablement, — remplit les intermèdes par des vocalises de son choix.

Tout le monde parle à la fois. Une épaisse fumée de pipe et un

lî)MEUTES 1[)

mélange de mksmes de toute nature nous prend k It gorge et nous fait tousser en même temps qu'une grande partie de l'assemblée.

On se décide à allumer quelques becs de gaz

^ous remarquons parmi les membres du bureau deux ou trois citoyens qui assistaient à la séance tenue à la salle Valentino, la veille de l'assassinat du commandant Arnaud.

Le citoyen président lit le programme adopté par le bureau pour être présenté à l'acceptation du conseil municipal. Ce programme porte:

i^ Guerre à outrance;

2° Tiéunion à Lyon d'une Convention nationale composée de deux députés par département, nommés teulement dam les grandes viUes ;

3» Nomination, en attendant la Convention, d'un comité de trente membres destinés à gouverner la ville. Garibaldi nommé général en chef.

Quelques voix isolées : « Et Cluseret? »

Voix nombreuses et violentes : « Pas de Quseret ! »

Le président fait remarquer que plusieurs citoyens encombrent le bureau sans en être membres. U demande à l'assemblée qu'elle veuille bien décider que ces citoyens doivent vider les lieux. (Adopté.)

Le déménagement s'opère.

Un citoyen, qui trouve que son voisin ne se retire pas assez promptement, le tire par le bras et le fait rouler avec lui au bas de Testrade. (Tumulte.)

Le cbien fait entendre des gémissements plaintifs. Quelle bête démocrate !

Lorsque le calme est un peu rétabli, le président fait nommer par l'assemblée les trente citoyens qui doivent former le comité en permanence. Nous ne remarquons d'essentiellement illustre, parmi ces noms, que celui de l'épicier Batifois.

Le nom d'un de ces citoyens provoque un assez plaisant incident:

" — Oii est- il, demande un auditeur i je veux le voir !

« — Il n'y est pas.

. -- Ouest il?

tf •— il a été manger ! » (Oh!)

L'assemblée comprend que le citoyen « a été mangé. » On finit par se rendre compte du quiproquo.

Il est près de sept heures du soir. Le citoyen président annonce qu'une dizaine de membres du bureau vont se rendre à l'Hôtel de Ville, porteurs du programme énoncé plus haut aûn de le faire accepter. Il propose à l'assemblée de suivre les délégués en bon ordre jusqu'à la place des Terreaux, pour rendre la manifestation plus imposante.

La manifestation se borna à quelques groupes plus nombreux qu'à l'ordinaire sur la place des Terreaux, et voilà tout.

C'était peu dangereux et très-amusant, comme on le voit. De plus, toutes ces déclamations diverses et divisées eurent un résultat : la liste rouge, ou plutôt les listes rou* gcs, car il y en eut au moins une trentaine, furent battues et la liste* conservatrice triompha tout entière.

Il y eut des cris de rage dans le parti rouge :

Ils étaient vendus ; la « réaction levait la tête ; » les royalistes étaient au pouvoir; les républicains allaient être envoyés à Cayenne, etc..

Le Progrès leur disait. « C'est notre faute, mes frères ! Frappons-nous la poitrine : Meâ culpâ, meâ culpâ^ meâ maximâ culpâ! » Et la Guillotière frémissait de colère.

Pauvres gens !

Aussi pourquoi voulaient-ils se mêler d'aller faire de l'esprit dans les réunions publiques?

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