‹ Six mois de drapeau rouge à LyonChapitre 22 sur 24 · EX-ETC, ETC · texte numérisé non relu

EX-ETC, ETC

Qu'était M. Challemel-Lacour?

Au physique, c'était un petit monsieur de figure assez commune, aux larges favoris grisonnants, *à l'air insignifiant, à la tournure très-peu aristocratique.

Au moral, c'était, d'après l'affiche annonçant son arrivée, un « vigoureux républicain. »

Au demeurant, le « vigoureux » ne fut qu'un gigantesque zéro, qui, servant tantôt la démagogie, tantôt la bourgeoisie, repoussé tour à tour par l'une et par l'autre, ne connaissait pas le premier root

d'une administration, et qui, servi à souhait par la chute de Gambetta, son tuteur et curateur, eut Thabileté — la seule que nous lui ayons connue — de donner sa démission pour ne pas s'exposer à l'aflfront de la recevoir.

Ce monsieur se flatta un jour de savoir maintenir l'émeute d'en bas, comme celle d'en haut. S'il ne fut pas renversé, c'est qu'il n'en valait pas la peine et que chacun attendait qu'il tombât sous le poids de sa propre nullité. Ce qui finit par l'écraser.

M. Challemel-Lacour, pendant son passage à la dictature, commit presque autant de bévues et indisposa autant de personnes que n'en commirent et que n'en indisposèrent pendant dix-huit ans les préfets de l'Empire.

Autocrate absolu, ce dictateur au petit pied s'était fait conférer avec les pouvoirs civils les pouvoirs militaires. U en profita pour faire arrêter le général Mazure, qui avait eu le tort d'obéir aux ordres du gouvernement.

C'est la grande victoire que ce conquérant... de capitaux remporta.

Nous nous trompons. Il destitua encore le général commandant la garde nationale de Lyon, le général Alexandre, qui voulait hâter l'armement des gardes nationaux placés sous ses ordres.

Il destitua des juges de paix.

Il destitua beaucoup.

Il eut la gloire de maintenir en prison, au secret, pendant plusieurs jours, M. Pinard, ex-ministre de l'intérieur, arrêté sur l'ordre d'un autre illmtre, le général-pharmacien Bordone.

Le «vigoureux» avait été journaliste, et, qui plus est, un fruit sec du journalisme ; arrivé au pouvoir, il ne trouva rien de meilleur goût que de traiter ses ex-confrères par-dessous la jambe.

Ce monsieur gardait pour lui toutes les dépêches. Rien ne sortait de l'antre de sa dictature. Tout pour lui.

Quant à pouvoir approcher de Son Excellence, c'était une impossibilité radicale, contre laquelle toutes les volontés venaient se briser.

A toute demande d'audience, M. Challemel-Lacour faisait répon-

(Ire qu'il était ou à table, ou... au lit, malade. On compterait le nombre de ceux qui ont pu approcher de son auguste personne.

On racontait, dans les ruelles, que M. Challemel-Lacour avait eu jadis une tante, qui, lassée de sa mauvaise conduite, et fatiguée de payer toujours ses dettes, l'avait déshérité au profit d'uii couvent. C'est par ce fait qu'on expliquait Ib haine du « vigoureux » contre tout ce qui était couvent, et tout ce qui rappelait de loin ou de près le couvent. Ajoutez à cela une maladie qui le faisait accoucher régulièrement de quatre ou cinq proclamations par semaine, proclamations toutes plus inintelligibles les unes que les autres.

M. Challemel-Lacour, venu avec la « pousse )> de la République, s'en alla avec la chute de Gambetta.

Mais le « vigoureux » ne s'en alla pas comme il était veiiu. Un détail intime : les mauvaises langues racontent qu'à son arrivée, il commanda des chemises à 6 fr. la pièce, et qu'il les paya sur une avance faite de son traitement. Lorsqu'il partit, il avait sur le dos des chemises payées 18 Ar. l'une.

On assure que le « vigoureux » s'est retiré en Suisse dans un château, fruit de ses économies.

On assure encore bien d'autres faits, entre autres certains détails très- curieux à propos d'achats de fusils Remington. Mais, mais... on ne peut pas tout dire.

Nous nous sommes déjà trop arrêté sur cette illustre nullité. Laissons M. Challemel-Lacour digérer en paix, dans nous ne savons quel coin de la Suisse, ses économies, et ses maladresses.

M. LE CITOYEN HÉNON*

MAIEK DK LYON

' Hélas ! Trois fois hélas !

Pauvre M. Hénon !

Tant qu'il ne fut que député, il lui fut beaucoup pardonné, parce qu'il ne disait rien.

1 A l'époque où non» avons écrit ces lignes pour la première fois,

Mais, depuis le i septembre, il n'en est plus de même. M. Hënon a signé et signe encore, de gré on de force, toutes sortes d*actes iniques, que sa conscience repousse à coup sûr, mais que son nom endosse.

Cependant, c'est le meilleur homme du monde que le « Père Hénon; » c*est un botaniste très-distingué.

Quel mauvais génie lui a donc fait quitter les fleurs pour herboriser dans la politique ?

Qu'est-il allé faire dans cette galère ?

Hélas ! Trois fois hélas !

Pauvre M. Hénon !

LES CITOYENS CHIÉ-CHIÉ ET GRIGALOUi

Deux bons zigues, comme on dit à la Croix-Rousse.

Le premier est quelque chose près du maire de Lyon ; le second est quelque chose dans le Conseil municipal.

On raconte qu'un jour, le citoyen Chié-Chié, —qui fut ouvrier en soie, ou canut, comme l'on voudra, avant d'être quelque chose près du maire, — fit appeler un garde national à cheval, de service à l'Hôtel de Ville, et qui se nommait M. de X..., un des noms les plus aristocratiques de Lyon.

<( Citoyen, lui dit -il, vous allez seller votre cheval et porter le message que voici à l'adresse que voilà. »

Le garde national s'incline, sort, enfourche sa monture et pique des deux.

L'adresse indiquait une rue de la Croix-Rousse. Il faisait un temps abominable, de la neige, du froid, etc.. Le cavalier se met héroïquement en devoir de gravir le quartier escarpé.

M. llénon n'avait pas encore parfait la mesure de toutes les sottises, pour ne pas dire pius^ qui sont actuellement à son compte. Aujourd'hui nous serions plus sévère.

i Nous avons cru, par pudeur, devoir gazer les noms véritables sou» ces sol)riquets qui en sont d'ailleurs une onomatopée presque exacte.

Il arrive vers une maison noire et haute. C'était là.

Confier son cheval à un voisin obligeant et escalader un cinquième étage fut l'afifaire de quelques instants.

n frappe. Une dame vient lui ouvrir :

« — Qu'est-ce que c'est que ça ?

i< — C'est un message que M. Chié-Chié m'a chargé d'apporter.

u — Ah ! mon mari ! Eh ben^ si c'était un effet de votre complaisance, veuillez donc me lire ce passcige, ce f?tas«a^e..., je n'ai pas mes lunettes. »

Quand la lecture fut terminée :

« Très -bien, dit la dame. Eh 6en, vous pourrez dire à mou mari qu'il pourra amener les Grigalou à huit heures : le gigot-z-à l'ail, la salade h l'ail, les-z-haricots au jus, tout sera prêt. Merci. »

Et comme M. de X..., abasourdi, demeurait pétrifié sur le seuil de la porte :

« Ah ! je vois ce que c'est, fait la citoyenne Chié-Chié, vous voulez boire un coup. Entrez donc ! »

M. de X... s'enfuit comme un insensé. Il n'était pas en bas qu'il entend la voix lui crier :

« Ayez donc l'obligeance de passer chez le charbonnier d'en face. Vous lui direz de m'en monter une benne, je n'en ai plus pour faire cuire le gigot. »

M. de X... revint à l'Hôtel de Ville, et entrant au conseil municipal qui était en séance :

« Citoyen Chié-Chié, dit-il...

(( — Pssst ! Pssst ! susurre M. Chié-Chié en télégraphiant à l'orateur de se taire.

« — Citoyen Chié-Chié, continue celui-ci, la citoyenne Chié-Chié m'a dit de vous dire que vous pourrez amener les Grigalou à huit heures; le gigot-z-à l'ail, la salade à l'ail et les-z-haricots au jus seront prêts. »

Et le garde national se retira majestueusement. Il s'était vengé.

Voilà ce que l'ou raconte à Lyon ; il va sans dire que nous ne croyons pas un traître mot de toute cette vilaine histoire.

LE CITOYEN BAUDY

C'était un des premiers jours du mois de février 187i.

Quelqu'un vient frapper k la porte de notre cabinet de travail.

« — Entrez !... tiens ! c'est vous ?

« — Oui ! moi, qui suis venu pour vous proposer une partie de plaisir.

« — Et le travail ?

« — Chut ! suivez-moi en aveugle et obéissez-moi les yeux fermés. Sic volo ! sic jubeo !

« — Mais...

(( •— Il n'y a pas de mais qui tienne. Je vous emmène I »

Nous prenons notre chapeau -, nous endossons notre pardessus, et. . . en avant !

Une brise tiède et bienfaisante papillonnait dans les rues. Un soleil doré et presque chaud ruisselait sur Tasphalte des trottoirs, sur les glaces des magasins, sur les manteaux des belles promeneuses, sur les képis, les sabres et les bottes d'officiers de toutes nuances et de tout étage.

La rue de Lyon (l'ex-rue Impériale), à la verdure près, ressemblait à un chemin du Perche, au mois de mai : boutons d'or, marguerites, ruisseaux, rien n'y manquait.

Une vraie matinée de printemps, quoi 1

Notre ami, qui s'était emparé de notre bras, gardait le silence. Nous, nous allions le nez au vent, joyeux d'échanger pour quelques instants le renfermé du cabinet contre le grand air de la rue.

Déjà nous avions doublé le café Berger, le palais de la Bourse, nous allions dépasser le café Casati et toujours notre ami se taisait. Ce n'était pas là notre affaire.

« — Me direz-vous enfin où nous allons ? M'expliquerez- vous la cause de ce silence inaccoutumé et obstiné ?

« — Chut !

« — Ah I c'est que...

(( — Faites comme moi : je me recueille ! »

n se recueille !! Mais où allons-nous donc?

S'agît-il d*une présentation oflBciell« à quelque grand de la villd ? Allons-nous en ambassade auprès d'un potentat républicain? C'est impossible, car notre ami nous aurait dit de prendre Thabit-de rigueur et la cravate blanche. Qu'est-ce que tout cela?

Et nous allions toujours, en silence, comme des gens qui von^ présenter une requête difficile à un magistrat haut placé, ou comme des soldats qui marchent en se préparant à une entreprise dangereuse et capitale.

Quelques instants après, nous étions au pied des degrés qui conduisent à l'Hôtel de Ville. Nous entrons, nous nous perdons au milieu d'un océan de galons et de sabres. . .

Nous parvenons cependant à suivre notre ami qui, en homme habitué aux êtres de la maison, enfile la première porte k gauche, et nous voilà gravissant un escalier en colimaçon.

Arrivé à l'entresol, notre ami s'arrête sur le seuil d'un long corridor, semblable à un corridor de cloître, et percé de plusieurs portes.

« — Recueillez-vous !

« — Bien !

« — Le moment est venu d'être plus sérieux que jamais. Pas un mot, pas un mouvement, ou... »

Un geste presque terrible acheva sa pensée. Vrai ! nous ne savions plus ce qui allait advenir.

Notre ami s'arrête devant une des portes du corridor, où se lisaient, écrits en belle bâtarde, ces mots : On n*entre pas ici.

« — Ce doit être là! dit-il

<( — Peut-être bien ! » répondons-nous machinalement, comme un écho.

Notre ami tourne le bouton ; la porte résiste : elle était fermée à

clé. Nous trouvons, à part nous, la recommandation de l'écriteau

au moins superflue, et nous suivons toujours notre ami qui venait

de s'arrêter droit, immobile, devant une seconde porte. Son regard

brillait d'un éclat extraordinaire, ses dents mordaient convulsivement

sa moustaehe, et nous indiquant dn doigt une pancarte collée sur la porte :

« Lisez ! » nous dit-il, d'une voix triomphante.

Nous lisons : Bureau du citoyen Baudy,

A peine avions-nous fini, que notre ami tourne le bouton, ouvre la porte, et...

Oh!...

Une forte bouffée sort de la pièce et vient nous frapper en plein visage : c'est une odeur de poix, de pège^ de cuir, un mélange sans nom qui nous étreint à la gorge !

Sur une table recouverte d*un tapis de bureau de couleur verte, est un homme accroupi à la façon orientale. Sur son genou est un énorme caillou ; sur ce caillou, un morceau de cuir qu'il frappe à coups redoublés. A droite est un baquet plein d'une eau noire et fétide dans laquelle nagent de futures semelles ; à gauche, un encrier, une plume, un cahier de papier !

Devant la fenêtre, trois autres ouvriers, parfaitement installés, tirent le lignent à qui mieux mieux.

Le sol est jonché de bottes, de souliers, de bottines, d'empeignes, de formes, de détritus de toute nature.

On n'entend que le bruit du ligneul et du marteau : pssss ! pssss ! pan ! pan !

Tout autour de la pièce sont rangées de grandes balles de chaus • sures, attendant leur sort.

Cet appartement, situé à l'entresol de TUÔtel de Ville de Lyon, c'était le « bureau » du citoyen Baudy, naguère secrétaire général de la préfecture, et directeur de la police, jadis et aujourd'hui conseiller municipal.

On nous permettra de ne pas pousser plus loin cette énumération de nos hommes illustres.

Nous laissons cette tâche à Vapereau qui pourra en publier, si bon lui semble, un dictionnaire à part.

Seulement , nous le demandons à tout républicain de bonne foi:

Nous ne serions pas fiers, à Lyon , de posséder toutes ces gloires?

Allons donc !

Rome a eu ses Cicéron et ses César; la Grèce ses Démosthène et ses Homère, TAngleterre ses Byron et ses Shakespeare, le Portugal ses Camoëns, l'Ecosse ses Ossian.

Lyon, lui, peut désormais jeter, superbe et triomphant, aux échos de Thistoire, les noms des Chié-Chiéy des Grigalou, des Chaverot, des Perret et des Baudy.

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