UN POST-SCRIPTUM DE QUARANTE-HUIT HEURES
Les journées de mars à Paris venaient de commencer ; le drapeau rouge flottait sur les principaux édifices de notre capitale et des délégués de la trop fameuse Commune étaient envoyés dans tous les départements.
Lyon voulait n'avoir rien à envier à Paris : Lyon eut son regain de drapeau rouge.
Dans la journée du mercredi 33 mars, une réunion d'officiers de la garde nationale était convoquée à l'Hôtel de Ville.
Pdr qui cet ordre de convocation avait-il été donné ? Nous ne pouvons pas le dire encore. Une enquête a été ouverte sur cette affaire, enquête qui sera probablement terminée aux calendes grecques, mais qui nous interdit de préjuger la question.
Un nombre d'ofdcicrs, qu'on évalue à près de quatre
ceuls, se rendit à cette réunion. Il y eut de nombreuses et violentes discussions. Le mot d'ordre avait été donné aux plus tarés d'entre eux : il ne s'agissait de rien moins que de proclamer la Commune, à l'instar de Paris.
Quelques-uns de ces officiers se retirèrent devant une conjuration de cette espèce; la plupart demeurèrent, et, lorsqu'ils sortirent de l'Hôtel de Ville, ils se placèrent sur les marches du perron, le sabre nu, criant : Aux armes !
Alors chacun d'eux, appartenant aux bataillons de la Guillotière et de la Croix-Rousse, se rendit à sa compagnie respective et fit battre le rappel.
Cela se passait vers quatre heures de l'après-midi. Pendant que les insurgés se rassemblaient de toutes parts, on attendait, dans le centre de la ville, des ordres qui ne venaient pas.
On baUait la générale, on se réunissait en armes, mais on manquait de direction.
Les insurgés s'étaient déjà emparés d'un petit fortin situé aux Charpennes, la nuit approchait, et il n'y avait encore^ sur la place des Terreaux, qu'une foule énorme de curieux et quelques compagnies empruntées aux bons bataillons de la garde nationale.
Les magasins, voisins delà place des Terreaux, se fermaient peu à peu.
A Perrache, l'autorité militaire faisait occuper la gare et distribuait dans la rue de Bourbon quelques piquets de marins. C'était tout* Il est neuf heures dusoir»
Le 20* bataillon de la garde nationale (Guillotière) arrive sur la place des Terreaux, aux cris de : Vive la Commune.
Un silence morne de la foule les accueille.
Pendant ce temps, des bataillons de la Croix-Rousse s'organisaient et enfin descendaient.
Leurs frères de la Guillotière n'attendaient qu'eux. On fraternise et on se met en devoir d'entrer àTHôlel de Ville.
Nous nous joignons aux insurgés et nous arrivons avec eux sur le perron.
Il y eut alors, dans la foule, un moment d'attente. Qu'allait-il advenir ? Si les compagnies de garde à l'Hôtel de Ville se refusaient à livrer passage aux émeutiers?
C'était de la naïveté : nos émeutiers n'y allaient qu'à coup sûr.
Les compagnies de garde à l'Hôtel de Ville appartenaient à la Croix-Rousse : au lieu de croiser la baïonnette, ils ouvrirent les portes toutes grandes, et l'on entra triomphalement au son des tambours et des trompettes.
Nous avions pénétré dans la préfecture avec les émeu* tiers ; c'est là que nous assistâmes à un des plus cdrieux spectacles auxquels il soit donné d'assister.
Nos communards étaient presque fous de joie. Ils s'embrassaient, ils se félicitaient mutuellement : « Ah ! nous l'avons maintenant, la Commune ! — Il nous faut la garder, cette fois. — Gare au préfet, gare au père Héhon ! »
Des sentinelles étaient placées^ par vingtames, à toutes les issues. Il était permis d'entrer, pourvu qu'on eût le mot d'ordre, mais il était interdit de sortir.
lOa SIX MOIS DE DRAPEAU ROUGE
De toutes parts, on cherchait la chambre de M. le préfet Valentin. Enfin on la trouva et on consigna M. Valentin chez lui sous bonne garde.
Puis, on monta aussitôt dans la salle Henri IV, lieu ordinaire des assemblées du Conseil municipal, et là commença une seconde édition de la tour de Babel.
On ouvrit la porte donnant sur le balcon, et une centahie d'individus, se bousculant, se hissant sur la balustrade, annoncèrent la proclamation de la Commune, la destitution du préfet, du Conseil municipal, etc., etc..
Les cris qui leur répondirent de la foule étaient mêlés : c'étaient des applaudissements, des sifflets, des huées. Une compagnie du 3« bataillon, demeurée à peu près seule à rentrée de la rue de l'Hôtel de Ville, se fit remarquer par sa courageuse altitude. Ils étaient là quatre-vingt gardes nationaux au plus, qui tous criaient : A bas la Commune I Vive V Assemblée nationale I
A ce propos, un citoyen placé à côté de nous, sur le b alcon, nous interroge :
« — Pensez-vous que ces gardes nationaux tireraient sur nous?
« — Peut-être bien ! »
Notre homme s'éclipsa à toute vapeur. Nous ne le revîmes plus de la soirée.
Tous les autres étaient à peu près de cette force-là.
La cérémonie delà proclamation de la Commune terminée, on rentra dans la salle du Conseil municipal, où le tumulte redoubla.
On se bousculaitjOn se broyait les uns contre les autres ;
VINGT JOURS APRES lOl
on montait sur les tables, sur les fauteuils ; les baïonnettes des fusils perçaient les tapisseries, les housses des lustres ; on fouillait dans les sous-mains de bureau des conseillers municipaux pour s'emparer des papiers, caricatures, etc. qu'on y pouvait trouver ; on parlait tous à la fois, on s'apostrophait, on s'injuriait, on se recommandait le calme.
C'est au milieu de[ce caphamaûm de beuglements et de vociférations que commença l'élection du fameux Comité .
Là, ce fut encore bien autre chose.
« Moi, je veux Parralon, criait l'un, c'est un bon b...
« — ^Non, moi je veux Garel ; celui-là, il saura faire respecter la Commune.
« — Moi j'entends qu'on nomme Crestin, le maire de la Gullloiière. V'ià un homme.
« — La Commune ! la Commune ! criait-on d'en bas.
(c — On est entrain de vous la faire, » répondait-on d'en haut.
D'énergiques protestations s'élevèrent de plusieurs coins de la salle contre cette manière de voter ;
« Comment 1 s'écrie un de ceux-là mêmes qu'on proposait comme membre de la Commission, vous n'êtes ici que quelques gardes nationaux de quelques quartiers, et vous prétendez nommer des individus que vous ne connaissez pas pour la plupart et dont vous saisissez à peine les noms !
« Je proteste ! Vous ne pouvez pas ainsi imposer vos volontés à toute une ville. »
C'était peine perdue! Après trois quarts d'heure d'un
accouchement des plus laborieux, on se rue vers le balcon et là on proclame les noms des élus.
Une cantinière, placée à nos côtés sur le balcon, se fais ait remarquer par ses acclamations de : Vive la Cornmune/ Elle nous ordonne très-cavalièrement de Timiter.
Nous nous exécutâmes de bonne grâce, et en récom* pense de notre zèle^ la cantinière communarde nous « paya un petit verre, » dont notre palais a gardé souvenance.
Une fois que Ton eut annoncé que les citoyens Crestin, Durand, Perret, Velay, Bouvatier (tous les quatre conseillers municipaux) S Parralon, Blanc, Tissot, Favier, Garel, Jacquet, Poucet, Micoud, devaient administrer la « (Commune » de Lyon, avec Bicciotti Garibaldi pour général en chef, on apporta sur le balcon de THôtel de Ville un immense drapeau rouge, qu'on était parvenu à se procurer au prix de mille peines et on invita les curieux à aller se cou^ cher, pendant que le Comité allait veiller au « salut de la France.»
Il était une heure du matin. Nous nous retirions accablé de fatigue et de dégoût, lorsque nous vîmes un garde urbain qu*on venait de découvrir dans la garde-robe du préfet.
C'était un nommé Pierre Morin, demeurant à Lyon, quai Pierre-Scize, 87, qui venait de voler deux paletots noirs, un cache-nez, deux ceintures de flanelle, une chemise de flanelle, quatre serviettes, deux couteaux de table, une cuiller en vermeil, trois clés, un morceau de savon et un encrier appartenant à M. Yalentin, préfet du Rhône*
i Disons^ pour être juste, «lue deux d'entre eux, les citoyens Crestin et liouvatier, refasêrent, par lettre, IMionneur qu'on leor faisait.
Quelle police, grands dieux !
Enfin, nous parvînmes à nous glisser hors de THôtel de Ville ; nous respirâmes le grand air avec une volupté, dont peuvent seuls se faire une idée ceux qui sont restés par accident enfermés quelques heures dans un bouisbouis infect.
Le lendemain, les habitants de la place des Terreaux virent, le matin, le drapeau rouge flotter sur le beffroi de l'Hôtel de Ville et sur le balcon de la place.
Le Comité communard, qui avait fonctionné toute la nuit, constata tout de suite qu'il s'était trop hâté et qu'il n'était pas né viable.
Sa première mesure, dite de « salut public, » fut de délivrer aux infortunés envahisseurs et gardiens de l'Hôtel de Ville, des bons de pain et de viande. Ces pauvres diables, qui avaient passé toute la nijût, appuyés sur leurs fusils, à attendre un ennemi qui ne voulait pas paraître, n'en pouvaient plus de fatigue et de faim.
Un grand nombre d'entre eux, qui avaient été trompés par leurs officiers sur les véritables intentions de la manifestation, se retirèrent, au matin.
Les autres reçurent avec enthousiasme les « bons » que le Comité voulait bien leur délivrer.
Mais, quel ne fut pas leur désenchantement lorsque, présentant leurs chiffons crasseux aux boulangers et aux bouchers du quartier des Terreaux,ils se virent rire au nez et tourner le dos.
Oh ! ce n'était pas ainsi qu'ils entendaient la Commune !
La plupart, furieux et affamés, regagnèrent piteusement leur domicile, jurant qu'on ne les y prendrait plus. Cent trente gardes nationaux seulement, plus ignorants ou plus entêtés que les autres, restèrent à THôtel de Ville, pour former la garde prétorienne du Comité.
Afin de suppléer au nombre par la « forme, » ils exhibèrent, sur les places des Terreaux et de la Comédie, les quelques canons qu'ils avaient découverts dans le fortin des Charpennes.
Puis, nos braves, hargneux comme des caniches (ils n'avaient pas beaucoup mangé ! ) rogues, raides, boudeurs, montèrent, pendant deux grands jours, la garde autour de ces pauvres petites pièces d'artillerie qu'on les eût bien défiés de savoir manœuvrer.
Le Comité essaya de lancer une affiche dans Lyon ; aucun afncheur ne voulut se charger de la besogne, et deux seuls piètres exemplaires de ce fœtus, qu'il ne vaut pas la peine de rapporter ici, furent apposés sur les murs de l'Hôtel de Ville à l'aide de « mie de pain mâchée. »
Ils voulurent s'emparer du télégraphe, et de la gare de Perrache ; leurs agents furent très-proprement appréhendés par M. Andrieux, procureur de la République, qui, dans ces deux journées, se montra tout à fait à la hauteur des circonstances, — rendons-lui cette justice, — mais qui, sous l'Empire, quelques mois auparavant, eût certainement traité ce fait-là d'arbitraire et d'odieux.
Nos communards tentèrent aussi d'enlever les condamnés de l'affaire Arnaud S qui se trouvaient à la prison
i On assure qu'ils voulaient nommer Deloclie préfet du Rhône !
Saint-Joseph, et M. Andrieux déjoua encore ce plan en expédiant nuitamment les condamnés à la prison de Riom . M. Andrieux savait par expérience qu'on peut être trop facilement enlevé de la prison Saint-Joseph.
Les choses ne tournaient pas bien , comme on le voit, pour les communards.
Dans la ville, le premier moment de surprise se dissipait. On comprenait instinctivement que ces hommes» servis par les circonstances, avaient pu efifeciaer un coup de main, mais qu'ils étaient dans l'impossibilité de se maintenir au faite de leur victoire.
Diverses réunions d'officiers, appartenant aux bataillons conservateurs de la garde nationale, eurent lieu. Elles élurent un général, en remplacement du général précédent, M. Baudesson.
Enfin, un événement heureux vint trancher entièrement le nœud de la difficulté et éviter à la garde nationale de Lyon roccasion de montrer son courage.
Le samedi 35 mars, les mobiles lyonnais de Belfort devaient arriver. C'étaient de véritables soldats, aguerris par le siège, bien disciplinés : ils avaient répondu du déblaiement de l'Hôtel-de-Ville.
Le Comité insurrectionnel, réduit à l'agonie par deux jours de règne, n'attendit pas cette solution qui lui paraissait dangereuse.
Le samedi 25 mars, au matin, les habitants de la place des Terreaux, à leur réveil, s'aperçurent, en se frottant les yeux , que le drapeau rouge qui , la veille encore, flottait sur l'Hôtel de Ville,était remplacé par le drapeau tricolore.
En même temps, les journaux de Lyon, du matin, publiaient le billet suivant, — dont nous respectons le texte original, — laissé par le Comité sur la table du Conseil municipal, à l'adresse de M. le préfet.
COMMUNE DE LYON
Lyon^ 25 mars.
Considérant qu6 la Commune de L^fon, acclamée par la garde nationale, ne tô sent plus soutenue par la garde nationale ;
Considérant que la garde nationale, en manquant à ce devoir de soutenir la Commune qu'elle a acclamée ;
Les membres de la Commune se déclarent déliés de leurs engagements envers leurs mandants, et résilient tous les pouvoirs qu'ils tenaient d'eux.
La Commune provisoire^
Signé : Blanc, Parraton.
Ainsi finit la comédie lyonnaise , comme on appela ces quarante-huit heures de Commune.
Le Comité insurrectionnel était venu de nuit, comme un voleur ; c'est également de nuit qu'il prit la fuite, profitant des ténèbres pour cacher sa honte.
Il lui était impossible de finir d'une manière plus piètre.
Les honnêtes gens virent quelles brutes ils avaient supportées pendant deux jours. Cela leur servira-t-il de leçon?
Ajoutons que quelques-uns seulement des officiers de la garde nationale, qui avaient trempé dans cette affaire, furent arrêtés.
Aucun membre du fameux Comité, que nous sachions, ne fut incarcéré.
Toujours la même chose !
D'honneur ! C'est à croire souvent qu'on voudrait favoriser le retour des émeutes.
LE 30 AVRIL A LA GUILLOTIÈRE i
En thèse générale, on peut dire que les élections amènent les réunions publiques, et que les réunions publiques amènent les émeutes.
Il en a presque toujours été ainsi à Lyon.
Les élections municipales du 30 avril provoquèrent des réunions publiques nombreuses et bruyantes et ces réunions préparèrent Témeuie de ce jour-là.
Les communards de Lyon étaient jaloux des communards de Paris.
i Ce chapitre ne faisait pas partie des précédentes éditions de notre ouvrage.
Désireux de livrer au public quelque ctiose de complet, nous avons cru devoir grossir cette nouvelle édition du récit de l'émeute de la Guillotiëre.
Espérons que ce sera la dernière goutte de sang versée à Lyon et que les événements ne nous forceront pas d'ajouter une seconde page sanglante à ces six mois de drapeau rouge.
Ces derniers avaient envoyé quelques délégués dans la province; ceux de ces délégués à qui échut l'honneur de « remuer » Lyon, débutèrent donc par faire ouvrir des réunions publiques.
Les principales se tinrent à la salle Valentino, cette a chaudière d'émeutes» , à la salle Valentino, d'où partit le signal du meurtre du commandant Arnaud, et d'où devait partir le signal de l'émeute delà Guillotière.
Le samedi, 22 avril, il y avait réunion à la salle Valentino. L'ordre du jour portait -.«Les élections municipales. — Devons-nous voler, oui ou non? »
A huit heures et demie, nous étions à notre poste favori el nous écoutions, comme toujours, de toutes nos oreilles et de l'air le plus niais qu'il nous était possible de prendre pour nous mettre un peu au. diapason de l'auditoire.
Le citoyen Lagagnié, qui fut officier de paix dans nous ne savons plus quel arrondissement de Lyon, tenait la parole : .. I . .
« — Citoyens, on vient de vous dire qu'il ne faut pas voter. C'est un tort. Il faut voter. Car, si vousne votez pas, la réaction en profitera et fera passer ses hommes.
« Votez donc, et vous vous en trouverez bien. Vous pouvez choisir parmi les conseillers municipaux actuels, qui sont de notre bord et. qui reconnaissent la Commune de Paris.
•c Parce que, voyez- vous, parmi nos conseillers municipaux, il y en a de bons*. .
Voix NOMBREUSES : « A la question !
Le citoyen Lagagnie : « — J'y suis, dans la question, et
puisque vous m'interrompez, je conclus, et je vous dis qu'il faut voter. » (On applaudit.)
Un autre orateur : « —Moi, citoyens, je dis qu'il ue faut pas voter : l'abstention, c'est ce que je crois raisonnable. » (On applaudit.)
Un citoyen, notre proche voisin, tire de sa poche une petite fiole, qu'il débouche avec soin, et dont il verse une partie du contenu dans le creux de sa main ; c'est du tabac à priser.
L'obligeant citoyen se tourne vers nous, et nous tendant sa main noire de tabac et d'autre chose :
« — En usez-vous ?
« — Merci ! »
Nous avouons que quoique peu regretteux d'ordinaire — en réunion publique, s'entend , — nous ne pûmes cette fois surmonter notre répugnance : c'était trop sale, vrai !
Un orateur, pendant ce temps-là, avait grimpé à la tribune :
« — Citoyens, pourquoi que vous ne voulez pas voter? Vous serez donc toujours des faignants? (Oh !) Vous craignez la peine, te pas ? Eh ben ! vous serez encore battus, c'est moi que je vous le dis ! » (On applaudit.)
Un jeune blanc-bec succède à l'orateur précédent :
« — Citoyens, ze vous dis, moi, qu'il ne faut pas voter, parce que, citoyens, si vous votez, vous reconnaissez par cela même le gouvernement de Versailles, Or, citoyens, il ne faut pas reconnaître le gouvernement de Versailles ; moi, ze ne reconnais que celui de Paris. Ne nommez donc
pas des conseils municipals: l'abstention, voilà ce que vous devez faire ! »
Un autre citoyen s'empare de la tribune :
« — Citoyens, je vous Vous dit et je vous le répétions^ il ne faut pas laisser TÂssemblée devenir dictatrice. Faut voter ! Je vous dis que ça. »
Le blanc-bec : « — Moi, ze vous dis qu'il ne faut pas voter. »
Un dialogue, du même genre, s'établit dans la salle.
La moitié de l'auditoire, en chœur :
« — Faut voter !
L'autre moitié, également en chœur :
« — Faut pas voter ! »
« -r- Faut voter !
ce — Faut pas voter ! »
Un quart d'heure de tumulte, et le calme finit par sa rétablir.
Un orateur : « — Citoyens, chacun est libre de venir i ci entendre les susceptibilités de chaque et chaque orateur. Moi, je reconnais cela. ^Veuillez donc m'entendre, comme moi j'entends les autres. » (Parlez 1)
« Je dis donc que l'abstention est un principe (C'est vrai /), or, comme la réaction lève la tête, j'en conclus que l'abstention est un principe. Mais il faut Jen même temps préparer des noms pour le cas où vous seriez obligé de voler.
(c L'abstention est un principe, mais il faut tout prévoir' (il tousse. )
«c Citoyens, je suis enrhumé : faites pas attention !
a L'abstention est donc un principe... (Vous l'avez dit!) c'est un principe quand même. Mais il faut être prêt à voter.
(t J*en suis, moi, pour que les conseillers municipaux ne soient pas payés ; ça vaut mieux : et quand vous saurez un de vos mandataires dans le besoin, est-ce que vous n'irez pas mendier pour lui?
« L'abstention est donc un principe... (Vous Vavez dit!) Je le sais, mais je le réitère quand même.
« Voyez-vous, citoyens , on nous martyrise tous, et j'en suis content. Ce n'est pas que j'en sois pour la martyri" sation, mais, pour un de nous qu'on martyrisera, il faudra en martyriser cent autres.Voilà comme j'entends la marly> risation. (Bravo ! )
« Ne croyez donc pas à la réaction, qui se sert de Vêlastiqtiicité des lois pour elle. Ici nous sommes dans le chantier des principes. Or le principe, c'est l'abstention , mais il faut être prêt à voter, car si le principe fait défaut... » (Assez ! assez ! )
L'orateur se retire triomphant.
Le blanc-bec réapparaît : « Citoyens, ze vous dis que si nous ne votons pas , la réaction n'aura pas la mazorité des voix. Il ne faut pas reconnaître Versailles. Ne votez pas. »
Une femme à côté de nous : « —Parle-l-il bien, ce jeune homme ! »
Sa voisine : « — Oh! il parle d'or.
« — Quel métier qu'il fait ?
ce — 11 est canut !
ff — Citoyens, vous m'avez mal compris. La langue a pu me tourner, mais le cœur ne tourne jamais ! » (Bravo !)
Un citoyen succède à celui-ci ; c'est tm délégué de différents comités.
«—Nous fonctionnons en ce moment dans tous les quartiers : Nous AVONS AVEC NOUS LES DÉLÉGUÉE DE PaRIS. NoUS
avons des capitaines de la garde nationale , des sergents ; nous attendons même ce soir la réponse d'un commandant. Les noms, je pourrais vous les dire, mais... {Ne les dites pas!)
« Tous les comités ont conclu pour l'abstention. (Bravo !) Dites-nous, vous, quelles résolutions vous prenez ! »
Le président met aux voix la question de savoir si l'on volera, oui ou non.
L'assemblée se prononce pour la négative : ils ne voleront pas.
Le citoyen de tout à l'heure reprend :
« — Eh bien , vous êtes de bons b....! Dites-moi maintenant quel jour vous voulez tenir une autre réunion, pour que je vous apporte les résolutions des comités.
« — Demain, dimanche!
« — Non, lundi !
a — Dimanche!
« — Lundi !»
Le propriétaire de rétablissement, qui a un bal le dimanche, est dans de pénibles angoisses.
Le citoyen Rivière, — qu'on constate bien le fait ! — le citoyen Rivière, l'acquitté de l'affaire Arnaud, apparaît à la tribune et dit qu'il faut se réunir lundi.
Le voisin à la prise : « — En usez- vous ?
<c — Merci. »
Mais cette fois, en refusant, nous ne pouvons noos empêcher de rougir. L'air du voisin devient de plus en plus menaçant. La prochaine fois nous serons obligé d'accepter.
Un orateur dit, à la tribune, quelques mots que nous ne pouvons parvenir à comprendre. En s'en allant, il donne du pied contre une planche et s'étend par terre. (Mouvement de commisération dans l'auditoire.)
Un orateur : a — Citoyens , vous ne savez pas ce qde vous dites ici. Vous applaudissez ceux qui vous disent de voter, vous applaudissez ceux qui vous disent de ne pas voter.Vous êtes fous. (Oh !) Oui, parce que ceux qui viennent ici pour nous espionner s'en vont avec le mépris de nos réunions. (C'est vrai I)
« Soyez donc sérieux , occupons-nous du moment pré* sent. Les conseillers municipaux que nous pouvons nommer peuvent être morts dans six moix. Qu'est-ce que ça nous fait ? »
Le voisin à la prise tire sa tiole. Nous tremblons. Mais... ô bonheur ! la fiole est vide !
Nous faisons preuve de zèle : « Citoyen , pouvez-vous m'offrir une prise ? Je prends mal à la tête I
Le voisin : « — Plus, mon cher, il n'y en a plus.
(( — Malheur ! »
Le voisin nous regarde de meilleur œil.
Un orateur vient dire que, lui, il prendra son fusil pour une cause qu'il sera sûr de gagner. (Rires dans l'auditoire... Cest pas malin!)
LE 30 AVRIL A LA OUILLOTÏÈRE Uô
« — Citoyens, vous m'avez mal compris. La langue a pu me tourner, mais le cœur ne tourne jamais ! » (Bravo !)
Un citoyen succède à celui-ci ; c'est tm délégué de différents comités.
«-—Nous fonctionnons en ce moment dans tous les quartiers : Nous AVONS AVEC NOUS LES DÉLÉGUÉE DE PaRIS. NOUS
avons des capitaines de la garde nationale , des sergents ; nous attendons même ce soir la réponse d'un commandant. Les noms, je pourrais vous les dire, mais... {Ne les dites pas!)
« Tous les comités ont conclu pour l'abstention. (Bravo !) Dites-nous, vous, quelles résolutions vous prenez ! »
Le président met aux voix la question de savoir si l'on votera, oui ou non.
L'assemblée se prononce pour la négative : ils ne voteront pas.
Le citoyen de tout à l'heure reprend :
« — Eh bien, vous êtes de bons b....! Dites-moi maintenant quel jour vous voulez tenir une autre réunion, pour que je vous apporte les résolutions des comités. « — Demain, dimanche !
« — Non, lundi !
« — Dimanche!
« — Lundi ! »
Le propriétaire de l'éiablissemcnt, qui a un bal le dimanche, est dans de pénibles angoisses.
Le citoyen Rivière, — qu'on constate bien le fait ! — le citoyen Rivière, l'acquitté de l'affaire Arnaud, apparaît à la tribune et dit qu'il Taut se réunir lundi.
On vote la réunion pour lundi.
La séance est levée vers dix heures.
Le voisin à la prise nous donne une poignée de main. Il a fallu que nous l'avalions quand même.
Rien de plus idiot, on le voit, que ces assemblées, et pourtant, au fond, rien de plus dangereux.
Mais continuons :
Le lundi soir, 24 avril, lorsque nous entrâmes dans la salle Valentino , un orateur était en train de dire à l'auditoire qu'il « fallait savoir distinguer le vrai de la vérité. »
« Oui, citoyens, clamaitil, il y a une grande différence entre l'un et l'autre, de même qu'entre Versailles et Paris.
« C'est donc pour cela qu'il ne faut pas voter. (Voix diverses : Si ! il faut voter ! — Non ! il ne faut pas voter !)
L'ojiATEUR : « — Moi , je dis que tous ceux qui voteront seront des amis de Versailles. »
Ces paroles provoquent un tumulte indicible. Tous ceux qui sont de l'avis de voter se récrient énergiquement. On s*injurie, on se houspille, on se traite réciproquement de mouchard, de vendu,, de traître.
Parmi les plus enragés à crier qu'il ne faut pas voter, nous remarquons un des acquittés de l'affaire Arnaud, le nommé Suques qui se disait , pendant les débats , affligé d'une grande surdité.
Suques crie comme un sourd, il est vrai, mais il entend parfaitement tout ce qui se dit.
Le silence une fois rétabli , un délégué de VAlUance républicaine vient lire le programme de son comité.
Le programme est des plus radicaux, cela va de soi : proclamation de la Commune , interdiction de tout eu$ei* gncment religieux, mandat impératif, etc.
Pendant la lecture de ce programme » nous apercevons une grosse mouche et un papillon qui jouent aux barres autour d*un bec de gaz.
Ouh ! Ouh! Ouh ! Ouh! fait la mouche.
Le Pbésident : « — Citoyens, un peu de silence, s'il vous plait !
La ifoucHE : « — Ouh! Ouh!...
Le Président : « — Qui est-ce qui ronfle ici ? »
Silence général.
Le délégué continue sa lecture, puis lorsqu'il a fini :
a — Citoyens, vous devez donc voter. Je ne suis pas de l'avis du préopinant qui dit le contraire. Si vous ne votez pas, c'est la réaction qui est victorieuse.
« Beaucoup viennent vous dire qu'il ne faut pas voter, et ils feront le contraire. »
La mouche de tout à l'heure a éln domicile sur le nez d'un membre du bureau, qui dort. Rien de plus drôle que la figure de ce citoyen. Tout en dormant , les traits de son visage se contractent sous le chatouillement des pattes de la mouche.
Le papillon tonmoie toujours autour du gaz. Il s'est déjà brûlé la moitié d'une de ses ailes.
Un orateur, au nez pointu, réclame la parole :
« — Citoyens, moi je ne suis pas un ami de Versailles, et pourtant je crois qu*il faut voter. »
La mouche, chassée du nez du dormeur qui s'est éveillé,
entreprend le siège d'un nouveau nez : elle s'attaque à celui de l'orateur, qui s'interrompt à chaque instant pour battre l'air de la main afln d'atlrapper Tinsecte.
« — Oui, citoyens, il faut... sale mouche, va!.-, il faut voter... Coquine, as-tu fini?... car, sans cela, la réaction qui lève la têle... »
L'orateur lève la main pour gober la mouche, dans un effort suprême ; il manque son coup et peu s'en faut qu*il ne roule au bas de l'escalier.
L'équilibre une fois repris, l'orateur persécuté recommence :
« — Citoyens, volez donc ! vous verrez que vous vous en trouverez bien. Je suis de l'avis du préopinant... Quelle bête tenace !... »
Le préopinant apparaît furieux à la tribune.
L'orateur : « — Qu'est-ce que vous me voulez?... « — Vous m'appelez bête tenace !
« — Eh î non, c'est la mouche ! »
Soupir de soulagement dans l'auditoire qui craignait une rixe. Le préopinant parait satisfait de l'explication. La moucbe : « Ouh ! ouh ! ouh !
Le Président : « — Citoyens, je ne puis pas obtenir le. silence ce soir ! »
Un orateur demande la parole et monte à la tribune. C'est un jeune homme d'environ vingt-cinq ans. Uu' léger duvet, figurant la moustache, ombrage sa lèvre supérieure. Cette pauvre parodie de moustache est continuellement tourmentée par l'orateur, qui n'est autre qu'un nommé Dumont, délt^'gué de la Commune de Paris î
« — Citoyens, je ne viens pas ici combattre le programme de V Alliance républicaine, je n*ai pas mandat pour cela. Mais je veux vous dire mon opinion sur le principe.
« Il faudra peut-être voler, mais en principe, en votant vous reconnaissez le gouvernement de Versailles.
a De plus, vous annoncez Irop d'avance ce que vous voulez faire. Quand vous aurez une émeute en vue, de grâce, ne Tannoncez pas. .
a D^ci à dimanche se passeront certainement de graves événements. (On voit que l'affaire était préméditée.) Tenons-nous prêts, et profitons de tout. Vous avez des conseillers municipaux qui sont déjà furieux de se voir mis à la porte. Je sais bien que ce qu'ils regrettent, ce sont leurs fauteuils, ces bons petits fauteuils, mais il faut se seivir d'eux comme ils sont. Vous avez là des chefs tout trouvés.
« Tenez peu de réunions publiques, on se moque de vous. Ce n'est pas qu'ici vqus ne soyez pas capables i'un coup de main, mais vous avez moins de courage révolutionnaire qu'à Paris. Quand même, je suis sûr que vous arriverez à faire quelque chose.
a Et vous, écrivains réactionnaires, qui êtes ici à nous entendre et qui travestissez nos réunions dans vos numéros à trois sous, nous nous rions de vous.
« Vous ne nous rencontrerez pas la plume à la main, mais vous nous rencontrerez sur la barricade, et alors nous vous écraserons comme des serpents. »
Cette sortie, toute à notre adresse, provoque un tonnerre d'applaudissements et nous fait beaucoup rire.
Pauvre garçon !
Mais écoutons encore le délégué de Paris ; il n'a pas fini. La mouche grincheuse semble vouloir s'aitaquer à la moustache du jeune tribun. Gare tout h Theure !
« — La République est indiscutable. Traître est celui qui no le reconnaîtrait pas. £t celui qui dirait le contraire, ch bien ! celui-là, on ne serait pas citoyen, si on le laissait dire!
« Je ne veux pas faire de l'excitation ici. (Oh! non !) Voici ce que je vous dis : Si vous êtes de bons citoyens, dimanche, au lieu de déposer vos bulletins dans l'urne, vous les mâcherez et vous en ferez des bourres de fusil ! »
Pas d'excitation ! Quel honnête garçon !
Le délégué parisien descend de la tribune, suivi d'un de ses complices.
Il passe près de nous, et, en passant, nous marche sur le pied.
En face d'une grimace des i^lus expressives de notre part, le jeune délégué parisien se confond en excuses.
Puis il entre dans une encoignure de la salle, assez sombre, et là se met en devoir de changer de vêtements, pour n'être pas reconnu à la sortie.
Cela s'appelle avoir le courage de ses convictions.
Quelques orateurs viennent dire ensuite, les uns qu'il faut voter, les autres qu'il ne faut pas voter.
Bref, on conclut en disant qu'on se conformera aux décisions du « Comité central, » décisions qui seront notifiées dans une réunion publique qui sera tenue le jeudi suivant.
Un citoyen vient diro qu'il a vu partir quatre-vingt mi-
trailleuses pour Versailles, et qu'il en a averti les commandants de la garde nationale de la Croix-Rousse qui lui ont ri au nez.
« — Ce sont de fameux j... f » crie une voix.
On va se coucher sur ce mot-là. Il est dix heures.
Le papillon a disparu, brûlé certainement.
La mouche a disparu aussi, cachée probablement dans la moustache du délégué parisien.
Le jeudi 37 avril, la réunion était plus nombreuse encore que de coutume. Tout le ban et Tarrièré-ban de la voyoucratie avaient été convoqués.
Nos amis, quelque peu inquiets du sort que nous pouvions courir dans ces réunions, où nous nous rendions ordinairement seul, et, aussi, curieux d'assister à ce spectacle de dévergondage de bon sens et de français, voulurent nous y accompagner.
Lorsque nous arrivâmes, le vieux Rivière, l'acquitté de TafTaire Arnaud, toujours incorrigible, était à la tribune.
Nous écoutions depuis quelques instants, quand nos amis commencent à remuer un peu bruyamment. Tous les yeux se tournent sur nous : « Voilà les réactionnaires ! » disent quelques-uns.
Un de nos amis nous dit qu'il commence à sentir des démangeaisons dans les jambes.
C'est un fléau des réunions publiques auquel, nous, nous sommes bien habitué, mais que nos amis n'étaient pas tenus de connaître : les puces !!!
Pas de plaisir sans peine.
Nous engageons nos complices à demeurer iranqùillefr
pour écouler la péroraison de Rivière :
«—Oui, citoyens, la France est perdue si nous ne faisonspas la Révolution. Lyon est pourri, vous êtes tous pourris!... » (Oh! oh!)
Des grognements se font entendre.
C'est le signal d'un tumulte homérique, qui dure un grand quart-d'heure.
Nous avons à nos côtés trois acquittés de l'affaire Arnaud, rien que trois, qui nous lancent des œillades ex-' pressives. /
Le tumulte s'apaise. La salle, qui regorge de monde, ressemble à une boutasse boueuse en ébullition. '
Un orateur succède à Rivière :
« — Citoyens, vous êtes des ni.... de chien !» •
Cette fois, le tumulte prend des proportions épouvantables..
Les démangeaisons augmentent dans les jambes de nosamis.
On se remue tant, de tous côtés, que nécessairement cela produit des déménagements.
Les trois acquittés de l'affaire Arnaud, convaincus, en nous voyant nous gratter, que nous sommes des réaction-naires, nous font des yeux, des yeux...
Un troisième orateur s'empare de la parole :
. « — Citoyens, avant peu nous aurons un grand mouvement. En Prusse, il y en a déjà...
Une voix : « — Dis mouvements de troupes, oui!
L'oRATEu:^ :« Des mouvements révolutionnaires !
(Signe d'incrédulité dansTauditoire.)
L'orateur: «Oui, vous vous IdAssez déchicoter en détail ici à Lyon. Des membres du conseil municipal nous ont bien dit qu'ils étaient du côté de Paris. Mais, c'est pour se f.... de nous. Nous sommes des victimes tyrannisées. Nous n'avons pas de tète à mettre à notre têie.
« Si nous avions une tête à mettre à notre tête, nous en ferions tomber des têtes ! (Bravo !) Vous ne devez pas voter; si vous votez, vous aurez des archevêques, des cardînais, des moines, des cénotiques (lisez cénobites), des jésuites, à votre tête, eipis v'ia tout ! ,
« Pas de vote ! Des coups de fusil ! »
(Tonnerre d'applaudissements.)
Le citoyen Lagagnié apparaît à la tribune :
« — Citoyens, j*ai gagné un rhume...
Une voix : « Oîi est-ce qu'il Va gagné? »
Cet affreux jeu de mots à l'adresse du citoyen Lagagnié suscite une nouvelle tempête.
« — A la porte les réactionnaires ! » crie-t-on de tous côtés.
Le citoyen Lagagnié parvient à se faire entendre :
« — Il faut que la démagogie force la réaction à baisser la tête. 11 faut qu'elle la force à. .
Une voix : « — Ne parlez pas de forçats ici !...
Explosion d'imprécations; « — A la porte! à l'eau! »
Le citoyen Lagagnié se retire.
Nos amis sont couverts de sueur. Leurs main$ n'ont plus qu'une seule occupation... les puces... les puces...
Ils nous jettent des regards suppliants que nous feignons de ne pas comprendre.
Un orateur parle :
« -— Oui, nous voilà ramenés au régime du scrutin, de la soupière. Qu'est-ce qu'il y pousse dans les soupières?
Voix nombreuses : « — Des petites raves ! Des cheveux.
Nos amis en chœur : a — Des puces !
L'auditoire exaspéré : « — A la porte ! à l'eau ! à la lanterne, la réaction !
L'orateur : « — Si vous étiez des hommes, vous en feriez des bonibes de ces soupières à scrutin, pour &ire sauter toute la réaction ! »
Nos amis n'y tenant plus, nous cédons à leurs instances, et nous sortons, après avoir appris qu'une autre réunion devait avoir lieu le samedi suivant, 29 avril.
C'était la veille de l'émeute.
Ce soir-là, la séance, qui devait s'ouvrir à huit heures, ne le fut que vers neuf heures.
Nous n'avions pas vu depuis longtemps autant de monde à la salle Valentino. On s'étoufTait les uns contre les autres.
Un premier orateur : « — Citoyens , moi je suis d*avis de voler demain.
Rivière : « — Moi je suis d'avis qu'il ne faut pas voter.
Le préopinant : « — Si vous ne votez pas , c'est le triomphe de la réaction.
Rivière : « — Si vous votez , c'est le triomphe de Versailles.
Le préopinant : « — Votez, je vous en conjure.
Rivière : « — Ne votez pas. Ce sont les traîtres qui vous disent de voter. Ce que nous voulons , c*est l'extension de la guerre civile... (Tumulte).
Le Président : « — Citoyens , Rivière se trompe en disant Textension ; la langue lui a fourché , c'est Y extinction qu'il a voulu dire. »
Assez adroit, ce président, mais peu conciliant, écoutez!
Le Président : « — On fait beaucoup plus de bruit ce soir que d*babitude. Nous savons que les mouchards de la réaction sont là qui nous surveillent. S'ils ont le courage de leur opinion, qu'ils viennent donc à la tribune...
Nous demandons la parole.
C'est le signal d'une tempête dont on ne peut se faire une idée.
Tous les yeux sont braqués sur nous. On nous bouscule. Nous recevons, par derrière, plusieurs coups de poing.
Nous faisons bonne contenance , ainsi que les quelques amis qui sont avec nous.
« —Voilà les mouchards! » crient quelques femmes dont les yeux nous dévorent.
Cela dure l'espace d'un quart d'heure.
Le silence une fois rétabli, le présidentreprend la parole:
« — Oui, que ceux qui viennent ici avec des opinions contraires montent à la tribune. Nous avons quinze grammes de plomb à leur seiDice, »
Ces messieurs appellent cela la liberté de la parole.
Joli !
Nous nous tenons pour averti, et, tout en continuant à nous bien tenir, nous prenons nos notes.
12(>. SIX MOIS DR DRAPKAt: ROIJOE
La salle nous surveille.
Un orateur est à la tribune :
« — Ah ! tas de mouchards, vous rigolez de nous voir désunis comme ça, n'est-ce pas? Eh ben! rigolez bien, rigolera bien qui rigolera le dernier. »
Tonnerre d'applaudissements.
Le vieux Rivière revient à la tribune. Des voix assez nombreuses crient : « — Assez ! assez ! — Assez de cette vieille balançoire ! — A la porte le vieux prophète ! »
Rivière, rou^e de colère , attend que le silence soit un peu rétabli, puis il commence :
« — J'ai le droit de parler, aussi bien que vous le droit de siffler. Je suis un ami du peuple ; et ceux qui m'empêchent de parler sont des maçons !
Voix nombreuses : « — Et toi , tu n'es ben qu'un plâtrier !
Rivière : « — Vous ne comprenez rien. J'ai dit des maçons, c'est-à-dire des francs-maçons.
a — Ah ! »
L'auditoire a l'air de trouver la plaisanterie mauvaise.
Un de nos voisins profite du tumulte pour nuus bousculer un peu. Nous nous retournons, au prix de mille efforts, pour distinguer ce libéral républicain et nous reconnaissons un des acquittés de l'affaire Arnaud.
« — No vous gênez pas ! faites comme chez vous ! »
11 nous répond par un grognement de dogue en colère.
Cependant, le président, armé d'un journal de Paris, le Rappel, se met en devoir de lire les dépèches de la Commun}.
LE 30 AVRIL A LA GUIL LOTIKR R ÏT!
« — Silence. »
Lypeiit groupe de jeunes gens de la porte :
« -^ Ah ! voilà la lettre de Paris ! »
Nous transcrivons ici quelques-unes de ces dépêches qui sont de véritables chefs-d'œuvre :
« Les Versaillais se fusillent entre eux. Hier, deux régiments de ligne se sont hachés...
« Nous avons ouvert hier le feu du fort d'Issv contre les Versaillais. Nous leur avons fait subir des pertes énormes. Quant à nous, nous n'avons eu ni tués, ni blessés,
« Après l'affaire, nous avons fait une quête pour les blessés. »
Voix diverses : « — Mais on vient de dire qu'il n'y en avait pas, de blessés !
Le Président : <c — C'est pour les blessés à venir ! »
Un fou 'rire s'empare de nos amis à cette ouverture.
Explosion d'imprécations autour de nous : « — A la lanterne ! Enlevez-les ! »
L'acquitté de Taffairo Arnaud grogne, grogne... Un vrai soufflet de forge que cet homme-là !
Nous rions toujoure. Le président, furieux, continue sa lecture :
« ... Cette quête a produit 78 fr. 95 cent. »
El l'auditoire d'applaudir frénétiquement.
Le président lit ensuite un article du même Rappel oîi il est raconté l'accord fait entre la franc-maçonnerie et la Commune de Paris.
Après cela, nous voyons tout à coup surgir de dessous lo bureau le jeune délégué de Paris et sa moustache.
Le Président ; « — Citoyens, voici le délégué de Paris, le citoyen Dumont. Il va vous parler.
Le délégué : « — Citoyens, le moment des paroles est passé. C'est le tour des actes.
« Si demain, au lieu de déposer vos bulletins dans Turne, vous n'en faites pas des bourres à fusil , vous êtes des lâches!
(( Je ne puis pas vous expliquer ici tout ce qui va se faire. Je ne vous dis que ceci : Veillez ! veillez ! »
Le délégué insiste sur ce mot pour faire comprendre à l'auditoire que le coup de main est préparé pour la nuit.
Le président donne encore à ces paroles une portée plus significative en ajoutant :
« — Citoyens, nous n'aurons plus de réunions ; maintenant c'est autre chose que nous aurons.
« Au revoir ! »
On se sépare là-dessus.
Il est dix heures et demie.
Le mot d'ordre était donné.
Pendant la nuit, l'affiche suivante est placardée dans tous les quartiers de Lyon :
Citoyens,
L'heure est venue ! La cité lyonnaise, la première qui, b 4 septembre, ait revendiqué ses droits à la Commune, ne peut plus longtemps laisser égorger sa sœur, Thérolque cité de Paris.
Les traîtres de Versailles ont dépassé leur mandat : après avoir accepté pour la France, sans discussion, toutes les conditions faites par Tennemi, ils veulent encore s'imposer à nous comme gouvernement constituant, servant d'échelon à une royauté.
La population lyonnaise a voulu voir jusqu'oii irait leur audace, mais sa patience est à bout, et elle ne peut souffrir plus longtemps qu'une Assemblée Tactieuse agite en France le drapeau de la guerre civile.
Les élections municipales étaient le dernier coup porté à la République, ce sera le signal de la chute de nos oppresf eurs.
Les révolutionnaires lyonnais, tous d*accord, se sent assemblés ci ont nommé une Commune provisoire, avant les pouvoirs les plus étendus.
Cette Commune, sans se faire connaître, a préparé la révolution qui s'accomplit aujourd'hui et restera dépositaire de tous les pouvoirs jusqu'à ce que, dans un bref délai, des élections logiques et opportunes soient faites.
La situation actuelle estdifûcile, citoyens, et nous comptons sur votre concours énergique; mais les membres qui composent la Commune provisoire sont résolus à employer tous les éléments de succès qui sont en leur pouvoir, et ils sont surtout résolus, plutôt que de se voir ravir la victoire, h ne faire qu'un monceau de ruines d'une ville assez lâche pour laisser assassiner Paris et la République.
Vive la République démocratique, sociale et universelle !
Enfin, le dimanche malin, 30 avril, à Taube, le tocsin est sonné dans quelques églises de la Croix-Rousse et de la Guilloiière.
Les électeurs qui se présentent, pour voter à la mairie de ce dernier quartier, la trouvent occupée par une bande d'individus à figure ignoble :
V — Que voulez- vous?
« — Nous venons voter.
« __ Allez chercher vos fusils ; c'est le seul bulletin de vote aujourd'hui. »
Le bruit de cet incident commençait à se répandre dans
lîlO SIX MOIS DE DRAPEAU ROUOE
la ville. On allait voir la mairie de la Guillotière, en se promenant, par curiosité.
Au b.ilcon, flottait un fanion rouge sur lequel se détachait un lion de couleur blanche.
La foule s'amassait de plus en plus. Quelques compagnies de la garde nationale de la Guillotière, rangées sur la place, criaient : Vive la Commune !
La situation se prolongea ainsi jusque vers quatre heures de raprès-midi. A ce moment, on entend un coup de canon partant du fort Sainte-Foy.
Vive allégresse manifestée par les hommes du balcon de la Guillotière. « Le fort est à nous! » crient-ils.
Second coup de canon. Stupéfaction et silence profond.
Troisième coup de canon. Désappointement général des insurgés. Un grand nombre comprennent que ce n'est pas ce que Ton croyait tout d'abord.
En effet, c'était le signal convenu entre le général Crouzat et les troupes des forts pour marcher contre les insurgés.
Vers quatre heures et demie, des vedettes de cavalerie apparaissent sur le pont de la Guillotière. Arrivées sur le cours de Brosses, elles essuient un coup de feu parti d'une fenêtre, heureusement sans les atteindre.
Elles n'y répondent pas.
Le 38« régiment de ligne débouche par le cours Bourbon.
Les hommes s'avancent jusqu'à la mairie en bon ordre. Arrivée sur la place du Pont, Tavant-garde, commandée par un lieutenant et précédant le régiment d'u;ie couiaiue
LE 30 AVRIL A LA GUILLOTIBRE lîH
de mètres, se voit pressée par une masse compacte d'individus. Le lieutenant, qui marchait en tête, est violemment séparé de sa compagnie par une troupe de femmes et d'enfants sur lesquels il était difficile de. faire feu.
Le colonel du 38i* fait dégager la compagnie et ramoner le lieutenant.
Le général Crouzat arrive sur le cours do Brosses avec le 16« chasseurs.
M. le préfet Valentin, ceint de Técharpe tricolore, est à ses côtés.
M. Valentin fait signe qu'il veut parler.
A ce moment, plusieurs coups de feu partent. Une balle atteint M. Valentjn au mollet.
M. Andrieux, procureur de la République, s'avance à son tour devant les insurgés.
. On lui tire dessus; une balle effleure son épaule.
Alors se fait une charge de cavalerie contre les agresseurs. M. Andrieux se trouve sous les pieds des chevaux, pris entre deux feux. Il a le bonheur de pouvoir échapper à ce double danger.
Le signal est donné et la fusillade commence.
La mairie est enlevée par quelques chasseurs à pied.
Les gendarmes l'occupent aussitôt.
Les insurgés ont déjà construit deux barricades, l'une à l'entrée de la Grande- Rue de la Guillotiôre et l'autre à l'entrée du cours de Brosses.
Les coups de fusil pleuvent des fenêtr» s et des barricades sur la troupe.
La nuit arrive ..
132 SIX MOIS DE DRAPEAU ROUGfi
Nous nous souviendrons longtemps de cette nuit-lft.
C'était terrible et émouvant.
Le crépitement de la fusillade, le crachement des mitrailleuses, de temps en temps le grondement du canon, la foule énorme amassée sur les quais et prêtant une oreJle anxieuse, les voitures d*ambulance roulant sur le pavé, l'attitude morne et sévère des soldats campés Tarme au bras vers la tête du pont de la Guillotière, tout cela formait un ensemble saisissant.
Le contraste avec la physionomie de intérieur de la ville était peut-être plus saisissant encore.
Les cnfés étaient pleins de consommateurs devisant entre eux, les rues étaient inondées de promeneurs, de femmes avec des bouquets, les théâtres étaient ouverts et remplis de spectateurs.
Si Ton n'eut pas entendu le bruit lointain de la fusillade, on n'aurait pas pu croire que Lyon avait sa journée de guerre civile.
Vers dix heures du soir, nous allâmes faire une tournée à la Guillotièrc.
Là, c'était triste.
Sur le cours Bourbon, à l'angle de la rue de la Pari- Dieu, quelques gardes nationaux éteignaient les bec&de gaz et s'occupaient d'élever une petite barricade.
 mesure que nous nous enfoncions dans la Guillotièrc, l'aspect devenait plus sombre.
Tout à coup nous tombons sur une barricade.
Jamais nous n'avions assisté à pareil spectacle.
Ces insurgés étaient réellement atteints de démence.
Nous nous couchâmes à plat ventre. Les balles sifflaient au-dessus de notre tète.
Eux étaient là, derrière les fentes des pierres, visant et tirant sans mot dire.
De temps à autre, un blasphème. Soudain deux hommes tombent à nos côtés, en poussant une dernière imprécation : ils étaient tués raides !
C'était hideux à voir.
Trois femmes allaient et venaient, les cheveux au vent, les mains tachées de sang, apportant des pierres, des cartouches. Ces figures étaient atroces.
On apporte un brancard et on emporte les deux cadavres.
N'y pouvant plus tenir, noua suivons le convoi. Dans la rue Monccy les balles sifflaient presque sans interruption.
A la Croix-Rousse, l'aspect était tout autre.
Jusqu'à deux heures du matin une foule énorme de gardes nationaux en armes restèrent sur le boulevard.
« — Il faut aller au secours de nos frères de laGuillotièrc!» disaient quelques-uns.
« — Que ferons-nous en y allant? répondait le plus grand nombre. Pendant que nous serons là-bas, on occupera la Croix-Rousse et nous serons volés !»
Un agent de V Internationale s'approcho d'un groupe :
« — Allons, citoyens, il faut descendre. La troupe n'attend que vous pour vous livrer ses armes !
« — Ta, ta ! riposte un capitaine. Des naveU ! Ils nous tireront dessus, et puis voilà tout. Allons nojs coucher! »
Les deux délégués parisiens, qui avaient pronis de se
trouver sur les barricades, sont à la Croix-Rousse pendant que Ton se bat à la Guillotière, et tâchent de remuer les groupes ^ Peine perdue !
Lorsque nous rentrâmes, vei*s quatre heures du matin, brisé de fatigue et d'émotion, on entendait dans le lointain quelques coups de fusil isolés.
C'était Tagonie de Tinsurrection.
Quand Lyon se réveilla, le lundi, tout était terminé!
Pendant la journée, la foule se rendit en masse sur le théâtre de Témeute. 11 faisait un soleil magnifique.
Les soldats bivouaquaient sur le lieu de la lutte.
On voyait çà et là, des lanciers, des lignards, couchés sur des boites de paille.
Ici, quelques soldats avaient allumé du feu entre quelques pavés et faisaient bouillir du café. Des gavroches, les mêmes peut-être qui, la veille, travaillaient aux barricades, apportaient du bois aux soldats pour entretenir le feu.
Là, des artilleurs , assis sur les affûts des mitrailleuses et des canons, fumaient leur pipe en causant avec le bourgeois, qui venait de leur offrir un paquet de tabac.
On se montrait les érailures des balles sur les murs ; les débris des barricades. On riait!... On devisait!...
Quel peuple indifférent nous sommes devenus !
1 (^cs deux délégués furent arrêtés ù minuit et dcniJ, dans une brdsseric de la rue Puits-Gaillol, sur l'ordre du procureur de la République, par un délacliement de gardes nationaux.
Lorsque ces individus se virent enveloppés à la tsibie ou ils buvaient, ils devinrent Mêmes et se déclarèrent représentants ijnrlnntiiiaircs dti l*ai-is.
LE 30 AVRIL A LA GUILLOTlÈRfi 135
On allait encore à THôtel-Dieu . visiter les cadavres des insurgés qui y avaient été transportés au nombre de dix-sept.
La rangée de ces cadavres commençait par deux femmes, dont l'une, une vieille à figure hideuse, avait encore, dans ses mains crispées, de la terre, de la terre des barricades.
Quelques blessures étaient horribles : il y avait des ventres ouverts, des traînées de sang sur la figure.
Cependant , le désarmement des bataillons de la garde nationale de la Guillotière avait été prononcé : il s'exécuta sans incident, avec empressement même.
La plupart des fusils étaient apportés parles femmesdes gardes nationaux, qui les montraient triomphalement.
« — C'est le fusil de votre mari , que vous apportez-là. Madame ? demanda un bourgeois.
« — Oui, Monsieur, et que c'est pas trop tôt, allez ! Au moins, comme ça, il n'aura plus l'occasion de se saouler si souvent ! »
Pourquoi donc ne désarma- 1- on pas aussi les bataillons de la Croix -Rousse?
S'ils ne s'étaient pas mêlés à l'émeute, c'est que le courage leur avait manqué.
Ils avaient élevé des barricades, qui furent démolies par eux-mêmes, le lendemain, il est vrai,— mais leurs sympa^ thies pour l'iasurrection avaient été assez évidente-^.
Toujours des demi-mesures !
Bref, ainsi se termina rinsurrcction du 30 avril.
Presque tous les insurgés tués à la Guilloli{^rc étaient
dans un état de dégoûtante ivresse. Quelques-uns, amenés à l'Hôtel-Dieu , avant de rendre le dernier soupir, vomissaient du vin et des liqueurs alcooliques.
La plupart d*entre eux n'eurent pas même le courage de mourir avec fermeté.
Au moment oU les officiers de l'armée entrèrent dans la mairie de la Guillotière, le sabre au poing, c'était & qui se cacherait sous les tables ou dans les placards.
Ne nom tue% pas ! criaient ces héros.
En regard de ces faits, il est consolant de pouvoir placer des actes de vrai courage.
M. le préfet Valeniin, M. Andrieux, procureur de la République et d'autres, montrèrent, comme on l'a vu, une énergie et une valeur au-dessus de tout éloge.
Il y eut encore d'autres traits d'héroïsme.
Au moment où le 38« de ligne s'avançait vers la mairie de la Guillotière, un homme aux formes athlétiques vient au-devant des soldats et découvrant sa poitrine : « Oserezvous tirer, s'écrie-til, sur vos frères ? »
Les soldats se regardent interdits. Il leur répugne, cela se comprend, de tirer à bout portant, sur un homme désarmé. A ce moment, un jeune officier du 38^ s'élance sur l'individu, le terrasse, et commande le feu.
La situation était sauvée.
Un capitaine de gendarmerie aperçoit un des insurgés les plus dangereux, qui, pour échapper aux balles, se réfugie dans une sorte de caboulot dont la porte se referme sur lui.
Le capitaine de gendarmerie n'hésite pas.
Le 30 AVRIL A LA aUILLOTIËHË 137
Le revolver au poing, il s'avance au milieu de la fusillade des insurgés et de la ligne, se dirige vers le cabaret, enfonce la porte, et ramène Finsurgé fuyard.
Nous ne pouvons pas oublier l'aumônier de l'armée de Lyon, M. l'abbé Faivre, qui, quoique couvert d'années, était, le 30 avril, à son poste d'honneur, ainsi qu'un vénérable curé de Lyon, dont le nom est resté caché, et qui alla derrière les barricades relever les insurgés blessés ou essayer de faire entrer dans l'âme des mourants un rayon de repentir.
Tous ces actes d'héroïsme firent ressortir davantage la conduite, au moins équivoque, de M. Bourras, général de la garde nationale, qui resta invisible dans cette afEnire, et de M. Hénon, qui, le lendemain de l'émeute, avait le front de dire, dans une proclamation :
« Ces agitations ne sont provoquées que par nos ennemis, dans un but de restauration tnanarehique. »
C'est encore là une phrase, qui, avec cdle du « fier drapeau, » restera dans les souvenirs de Lyon, accolée à la mémoire de cette triste journée du 30 avril, qu'avec un peu moins d'indécision on eût peut-être pu éviter, en étouffant l'émeute & son début.
138 SIX MOIS DEDRAPEAC ROUttE
LE DRAPEAU ROUGE
Curieuse coïncidence !
C'est le 4 septembre 1870, au matin, que le drapeau rouge fut arboré sur le dôme de THôtel de Ville.
C'est le malin du i mars 1871 qu'il en descendit.
Six mois, jour pour jour !
Pendant ces six mois, Lyon subit une longue tyrannie qui, pour être déguisée sous le nom de République, n*en était pas moins une prolongation véritable de TEmpire :
Tyrannie de la conscience ,
Tyrannie de la probité ,
Tyrannie de la fortune ,
Tyrannie de la religion ,
Tyrannie de Tordre ,
Tyrannie de la loi.
LE DRAPEAU ROUGE 139
Nous ne voulons pas nous livrer ici à une disscitation puérile sur une question de couleur : fidèle au programme que nous nous sommes tracé en tète de ce volume, nous ne parlons que sur des faits.
C'est au signal du drapeau rouge que la République, République de désordre, a été proclamée à Lyon; c'est précédés du drapeau rouge, que Saigne et Cluseret ont tenté la manifestation du 38 septembre; c'est à l'ombre du drapeau rouge que le commandant Arnaud a été assassiné ; c'est en arborant le drapeau rouge que les émeutiers du 33 mars et du 30 avril ont proclamé la Commune !
Et, pour aller plus loin, c'est le drapeau rouge qui a été le signal des insurreclions de Paris, de Toulouse, de Marseille, de toutes les insurrections qui se sont produites depuis le i septembre.
C'est encore à l'ombre du drapeau rouge que les assassins de Paris ont fusillé des généraux, un archevêque, des prêtres, des femmes, des vieillards, des enfants et qu'ils ont incendié la capitale.
Le drapeau rouge a toujours été et sera toujours un signal de désordre : c'est l'étendard du sang, c'est le fanion du crime et de l'insurrection.
On le répéta, sous toutes les formes, à nos administrateurs lyonnais.
Qui donc aujourd'hui oserait soutenir le contraire?
Depuis le i septembre, début de la République , tout ce qu'il y avait d'honnête à Lyon s'indignait de voir llotter,au sommet de notre Maison de ville, cette, hideuse loque rouge ; lessoldats s'étonnaient, en passant par Lyon,
devant ce trophée boueux qui ne ressemblait en rien au drapeau sous les plis duquel ils allaient verser leur sang.
Rien ne put ébranler rentètemcnt des hommes de THô* tel de Ville du drapeau rouge. C'était, pour eux, une sorte de garantie des actes arbitraires dont ils gratifiaient chaque jour notre cité.
A l'Assemblée nationale l'honneur de nous avoir délivrés du « torchon radieux. »
Il en coûta à nos édiles de se sevrer de leur compagnon rouge d'aventures. Le cœur leur saigna lorsqu'il blliil s'en séparer. Ce dut être un déchirement semblable ft celui qu'éprouve une mère qui se sépare de son enfimt.
Forcés de nettoyer le dôme de la préfecture, ils ne purent s'acquitter de cette besogne, sans laisser à l'histoire de Lyon une parole qui restera dans les souvenirs plus longtemps que ses auteurs ne demeureront aux postes qu'ils occupaient naguères ou qu'ils occupent encore.
Le 3 mars, au soir, on lisait sur les murs de la ville :
« Le fier drapeau de la patrie en danger et de la résistance à outrance ne survivra pas à l'humiliation de la France. Le drapeau rouge de la commune de Lyon cessera de flotter sur l'Hôtel de Ville, etc. »
Le « fier drapeau!!! »
Quel exemple , ô mon Dieu , de la décrépitude et de l'abaissement dans lesquels vous laissez tomber ceux qui, superbes et ignorants, — ignorants parce qu'ils sont superbes, — proclament si crânement : « Il n'y a pas de Dieu! »
LE ORAPKAU ROUGE 141
Nous comprenons cette punition de Torgueil p r la sottise; mais eux, eux, les punis, la comprennent-ils?
Oh ! quand donc, laissant de côté toutes ces questions malheureuses de drapeau, de couleurs, se ralliera-t-on franchement et humblement à Tétendard sauveur, à l'étendard qui unit au lieu de diviser, qui inspire l'amour au lieu de souf&er la haine : à l'étendard de la Croix !
Juin 1871«