‹ Six mois de drapeau rouge à LyonChapitre 9 sur 24 · LES ARRESTATIONS · texte numérisé non relu

LES ARRESTATIONS

M. Baudrier, président de chambre à la Cour d'appel, f u t arrête et emprisonné .

M. Bérenger, avocat général, aujourd'hui député, fut arrêté et emprisonné.

M. Morin, substitut, fut arrêté et emprisonné.

MM. Cézan et Delaire, secrétaires généraux de la préfecture, furent arrêtés et emprisonnés.

M. Wyndrif, chef de division à la préfecture, fut arrêté et emprisonné.

M. Belon, membre de la commission municipale, fut arrêté et emprisonné.

M. Champagne, membre de la commission municipale, fut arrêté et emprisonné.

M. Bruneau, rapporteur habituel des budgets, put s'échapper et n'être pas emprisonné.

M. Delcourt, ancien commissaire spécial, fut arrêté et emprisonné.

Le commissaire de police de la Croix-Rousse et la plupari de ses collègues furent arrêtés et emprisonnés \.

M. Bonnet, ingénieur de la ville, fut arrêté et relâché quatre heures après.

M. Benoît, architecte, fut arrêté et emprisonné.

Nous ne parlons pas du nombre incalculable d'autres

i Parmi eux nous ne pouvons passer sous silence deux hommes qui s'étaient conquis l'estime de toute la popuIaUon lionnôtede Lyon:M. (îalerne, capitaine des sergents de ville, et M. Cristoflnl, commissaire de police à Perrache, section de la rue de Jarente.

Le premier demeura 37 jours en prison, et le second 40 jours.

C'est des suites d'une maladie contractée dans cette captivité odieuse que M. Gristoflnl est mort, il y a quelque temps. M. Cristoflni était père de famille de six enfants.

particuliers, qui, sur un simple caprice de leurs ennemis ou de leurs voisins, furent arrêtés et emprisonnés.

A tout moment, on voyait passer dans les rues, escortée de trois ou quatre voyous chargés d'énormes fusils, queU que nouvelle victime de la tyrannie nouvelle.

Et les honnêtes gens laissaient faire en rougissant tout bas.

Et un Comité de salut public, formé de tout ce qu'il y avait de plus nul, de plus inconnu, de plus commun dans la Commune de Lyon, s'était nommé, organisé, installé à l'Hôtel de Ville, où il décrétait d'accusation qui bon lui semblait, lançait affiche sur affiche et se gaudissait sur des fauteuils qu'il n'avait connus jusque-là que de nom.

Et M. Challemel-Lacour, envoyé exprès de Paris, M. Challemel-Lacour, le vigoureux républicain, comme disait l'affiche annonçant son arrivée, s'était également installé à l'Hôtel de Ville et se gaudissait sur les canapés et les fauteuils, pendant que toutes ces gentillesses suivaient leur cours.

Alors commença la chasse au prêtre, la chasse au Jésuite surtout.

LA CHASSE Ali JftSUITK 23

C'est le mardi, 6 septembre, qu'elle commença.

Vers deux heures de l'après-midi, quelques groupes se formaient à la porle du couvent des Pères Jésuites, situé rue Sainte-Hélène, 12, en face de la caserne de gendarmerie.

Un individu, qui, — nous l'avons su depuis, — vivait des: aumônes journalières de ces Religieux, avait dénoncé ses bienfaiteurs au Comité de salut public, assurant que leur maison recelait des armes.

La patrie était en danger ! Vite on rasbcrpbla une centaine au moins de gardes nationaux et on se dirigea vers la maison suspecte. Pas un doute ne fut élevé sur la véracité des renseignements du dénonciateur : c'était des Jésuites qu'il s'agissait, des Jésuites, entendez- vous bien?

La foule, cette foule hideuse et hurlante, qu'on est toujours sûr de rencontrer au pied de la guillotine , le jour

des exécutions d'apparat, la foule accompagne le détachement de la garde nationale.

On arrive. La porte du couvent, fermée par mesure de précaution, est heurtée à coups de crosses de fusils.

Le supérieur de la maison se présente.

ce — Que voulez-vous ?

« — Nous venons faire une perquisition chez vous pour savoir si vous n'avez pas des armes cachées.

« — Nous n'avons pas d'armes.

« — Nous voulons entrer, quand même.

•r — Faites comme il vous plaira. »

Et la cohorte envahit le couvent, se répand dans les chambres, dans la chapelle, dans la bibliothèque, partout.

Les Religieux , Pères et Frères, sont consignés dans leurs chambres. Puis, on amène des fiacres dans lesquels on les fait monter tour à tour, pour les conduire à la prison Saint-Joseph , au milieu des huées et des cris de mort de la foule.

Le supérieur , avec un autre Père , demeure dans la maison pour guider les investigateurs dans leurs explorations.

Sous prétexte de chercher des armes, on fouille dans les bureaux , on vole des reliquaires , 'des crucifix ; on jette à terre des livres de la bibliothèque pour s'assurer qu'ils ne contiennent pas des chassepots ! Chacun se délecte à bouleverser, à piller, dans ce « repaire infâme de Prussiens. »

Soudain le bruit se répand au dehors que les armes sont cachées dans un souterrain qui communique avec le

couvent des Sœurs Clarisses situé dans la rue Sala, à environ cinquante mètres de là.

Aussitôt la horde se précipite vers... la cave. Celait là surtout qu'on en voulait venir ; c'est là qu'on chercha le souterrain jusqu'à... quatre heures du matin .

il est probable que si le souterrain ne fut pas découvert, ce fut grâce aux libations généreuses qui obscurcirent la vue et l'intelligence des perquisiteurs.

Nous nous souviendrons longtemps de la triste soirée du 6 septembre. Il pleuvait par torrents.

Dans la boue grouillaient plusieurs centaines de femmes qui, pour la plupart, ne pardonnaient pas à ces Jésuites de leur avoir, par leurs aumônes, épargné plus d'une fois les tourments de la faim. Celles-là étaient les plus acharnées à vomir les plus hideuses calomnies , les plus grossières ordures contre les Pères.

Toutes les fois que la voiture emmenait à la prison Saint-Joseph quelque nouveau Religieux, ces mégères, dégoûtantes de blasphèmes et de mots honteux, se ruaient vers le fiacre. Les gardes nationaux avaient besoin de toutes leurs forces pour empêcher ces furies de mettre en pièces ces mêmes hommes devant lesquels, trois jours encore auparavant, elles venaient hypocritement tendre la main et demander un sou. Ce que les gardes nationaux ne pouvaient pas empêcher, c'étaient les crachats dont ces bouches infectes salissaient la robe de ces humbles Religieux, muets, calmes, dignes, et les glaces mêmes de la voilure, lorsque l'on pouvait parvenir à mettre cet obstacle entre eux et elles,

La scène, nous l'avons dit, dura jusqu'au matin.

Les Religieux, au nombre de onze, enfermés à la prison Saint-Joseph, restèrent pendant plusieurs jours au secret, réduits au pain sec et à l'eau, et couchant sur la paille. Parmi eux se trouvaient deux vieillards !

Leur détention dura plus d'un mois. Au bout de ce temps, ils furent mis en liberté,sans avoir pu obtenir d'être interrogés et jugés.

Pendant cet intervalle, le Comité de salut public s'éiait emparé du couvent.

Des individus, des gardes nationaux, chargés de garder la maison, faisaient honneur au vin des Jésuites et à leurs provisions de ménage.

Dans la seule journée du 8 septembre, on consomma vingt-sept pigeons, deux pains de sucre, etc., du vin à volonté et le reste à l'avenant.

L'intérieur de la maison ne fut évacué que lorsqu'il n'y eut plus rien à boire, nia manger.

Alors on inscrivit sur la porte du couvent ces mots : Propriété de la Commune; on posa les scellés sur la cave vide, sur les chambres dévastées, sur la bibliothèque bouleversée ; on installa dans la maison un poste permanent de gardes nationaux, ud restaurant national , le bureau d*un officier de paix, une caserne de mobiles et de gen* darmes, un entrepôt de farines (dans la chapelle), le dépôt d'une légion du Rhône, et après cela on s'étonnait que les propriétaires du couvent osassent se plaindre. Étaient-ils assez outrecuidants, ces Jésuites?

Les choses en sont encore là. On voit toujours sur la

porte l'inscription : Propriété de la Commune , et aux fenêtres les chaussettes des gendarmes qui s'étiiérisent aux rayons du soleil * !

Les Jésuites possédaient une seconde maison située à Fourvière ; celle-ci eut moins à souffrir.

Toutefois, elle eut aussi son épisode , moins odieux et plus ridicule. Le voici :

Dans la nuit du jeudi au vendredi 9 septembre, un délachement de gardes nationaux gravissait la colline de Fourvière, à destination de la résidence des Pères Jésuites, sise sur le plateau.

Arrivés vers le milieu de la montée, quelques-uns, essoufflés par la marche ou impatients d'exécuter leur consigne, trouvent plus simple d'escalader le mur de clôture qui protège le jardin des Pères, et d'ouvrir de dedans, à leurs camarades moins ingambes, une porte qui avait le mérite d'abréger sensiblement le chemin.

Une fois sous les fenêtres de la maison, nos hommes de crier. Une fenêtre s'ouvre , et une voix s'informe du motif de cette visite inattendue :

« — Nous venons faire perquisition.

« — Avez-vous mandat pour cela?

« — Oui.»

Et le chef montre un ordre signé du Comité de salut public. On se contente de faire observer aux visiteurs

i Au moment encore où nous écrivons ces lignes (Ib juin i87i), la caserne de gendai*merie, l'inscription Propriété de la Commune et le dépôt de Tarines existent toigours. On nous assure cependant que la maison doit être sous peu rendue à ses légitimes propriétaires.

que Tordre ne portait pas que la perquisition fût &ite de nuit. Mais, que voulez-vous ? ils ont tant de besogne, ces citoyens !

Après les questions de rigueur : « — Avez-vous des armes ? Avez-vous de Targent caché ? » une voix s'élève de la troupe :

a — Le souterrain, oîi est-il? »

On répond qu'il n'en existe pas.

ce — Eh bien ! reprend la voix, moi je dis qu'il y en a un ! il doit même être là ! » ^

Et notre homme frappait la terre de la crosse de son fusil. La terre rend un son caverneux.

On se met à gratter le sol avec la pointe des baïonnettes ; tout à coup, ô surprise ! [à la lueur vacillante des bougies, on aperçoit... une pierre ronde, dans laquelle est scellé un anneau de fer !!!

La troupe pousse un Ah! de satisfaction.

L'auteur de la trouvaille se retourne vers les Pères présents à celte scène , en s'écriant d'un air narquois : « Quand je le disais ! »

Quatre hommes et un caporal s'arc-boutent pour enlever la pierre.

Toutes les têtes s'avancent au- dessus de l'orifice, puis soudain... se reculent. Des pouah! énergiques se font entendre. Une odeur suflfocantes'échappe. C'était... on le devine.

On se consola de la mésaventure en faisant perquisition dans la maison. De copieuses rasades, fournies par les Pères, achevèrent de ramener la sérénité sur les fronts un moment assombris.

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