LONDRES
0^onhr<s.
Bues.
Malgré la fatigue du voyage , nous sortîmes presque immédiatement après notre arrivée à l’hôtel , pour visiter rapidement les principaux quartiers. Cette première course, l’heure étant un peu avancée, n’a pu nous donner que des idées imparfaites. Cependant nous avons pu juger que les rues, tirées toutes au cordeau, longues, larges et bien percées, présentent des trottoirs magnifiques et extrêmement propres. Le milieu, bien.
S'< SIX MOIS DE SEJOUR
madacamité , exempte les voitures du moindre cahotage et fatigue beaucoup moins les chevaux ; il a encore l’avantage de ne pas laisser de la boue ; car malgré qu’une forte pluie fût tombée pendant la nuit, le lendemain les rues étaient encore assez propres. Nous avons pu également admirer les belles voitures publiques , leurs attelages élégans a deux , trois et quatre chevaux , harnachés comme ceux des particuliers.
Ici chaque diligence ressemble à l’équipage d’un grand seigneur, et sans les lettres dorées qui indiquent si elle va a Oxford ou à Bristol , on ne saurait réellement pas si c’est une voiture qui appartient au public ou a la cour. Elles ont pourtant une bizarrerie assez singulière : c’est que, quoique chaque diligence porte dix-sept ou dix-huit voyageurs, il n’y en a que quatre qui peuvent s’asseoir dans la voiture; les autres y sont accrochés tout autour sur des banquettes en bois , sans coussin ordinairement, ou tout au plus recouvertes de paille, [.es banquettes se trouvent placées à moitié sur le ciel de la voiture , de sorte que le dos des pauvres voyageurs est appuyé contre les malles et
UN ANGLETERRE
caisses qu’on a pu y entasser; ajoutez a cela que tous les effets qui ne peuvent être placés sur la voiture , on les attache où l’on peut et de tout côté , ce qui fait qu’en résumé la voiture peut être comparée à un chou-fleur dont la jambe est en bas et la tête en haut. Elle marche extrêmement vite, cela est vrai , mais il ne faut pas s’étonner si elle verse aussi fréquemment. Aucune voiture dans la ville ne porte de lanternes pendant la nuit , et cela se conçoit puisque dans les rues de Londres on y voit autant la nuit que le jour. Toute la ville est éclairée au gaz par des réverbères sur des colonnes en fonte placées à quinze pieds de distance alternativement sur les deux côtés de la rue.
Nous avons vu des magasins d’une grande richesse; cependant ceux de bijouterie n’ont ordinairement rien de remarquable , et sont à une grande distance de ceux de Paris sous le rapport de l’étalage. On ne voit point de cafés, remplacés par d’autres étahlissemens , comme nous le verrons plus tard.
Pure*.
Qui veut voir la ville de Londres, ou, pour mieux dire, ses maisons et ses rues , doit profiter du dimanche. On ne sait vraiment ce qu’est devenue une population de presque deux millions. Tous les magasins sont fermés, pas une taverne entr’ouverte ; vous ne pourriez certes pas y boire un verre d’eau pour une guinée. On ne rencontre même pas de voitures; les quelques-unes qui restent en circulation sont concentrées dans les Parcs. Le lendemain donc de notre arrivée on nous a conseillé de profiler du dimanche , et , escortés par un excellent jeune homme irlandais, nous avons commencé h parcourir la ville , ayant d’ailleurs pour nous un temps superbe. v
Généralement les beaux quartiers de Londres
sont tels h pouvoir étonner le plu» indifférent; les belles rues et les belles places se succèdent et se multiplient au point qu’il serait inutile de chercher à résumer ici celles qui emportent la palme sur les autres. Je dois dire pourtant que RegenC s Street, réunie a Portland place , est une des rues les plus surprenantes qu’on puisse voir. La partie inférieure de la première de ces rues porte le nom de Quadrent , probablement 'a cause de sa forme ; de chaque côté il y a une superbe colonnade s’élevant majestueusement au dessous de deux terrasses. À en juger par la couleur, on serait tenté de croire que les colonnes sont de marbre et même de beau marbre ; il n’en est rien cependant : elles ne sont ni plus ni moins qu’en fonte.
Toute la ville est bâtie en pierres , en forme de petits carrés , noircies parles brouillards et par cette vapeur enfumée qui plane toujours sur Londres ; ce qui donne â chaque maison un aspect extrêmement triste et peu élégant. Mais en y regardant de près , cette première sensation s’évanouit et on trouve généralement des maisons fort jolies et très souvent des palais magnifiques. Par exemple , il est
U remarquer qu'aucune de ces habitations n’a dé persiennes , ni aux fenêtres , ni aux balcons ; mais on n’a pas besoin d’en demander le pourquoi , lorsqu’on réfléchit que le soleil ne risque guère d’offenser les yeux de ceux qui se trouvent dans les appartemens. Chaque maison est séparée de la rue par un fossé entouré d’une petite grille en fer qui, vient s’opposer à ceux qui voudraient trop s’approcher des croisées. Ce fossé donne le jour aux appartemens que j'appellerai sous-terrestres . Chaque maison, en effet, n’a ordinairement que deux étages, mais elles en présentent un troisième lu où nous avons la cave ; cet étage sert de basses-offices (*). Cette partie de maison n’est habitée que par la valetaille et a un escalier k part, car le maître et le domestique ne peuvent et ne doivent entrer ni par la même porte, ni par le même escalier. Nous avons vu aussi quelques temples ( anciennes églises ) fort jolis, et on y est extrêmement recueilli : nous reviendrons plus tard sur cette circonstance.
(I) Une disposition parfaitement semblable se retrouve dans les constructions de la Provence et en particulier de Marseille.
K N ANGLETERRE
Tout en promenant , nous sommes arrivés a liegcnf’s Park , qui est au nord-ouest de la ville, et nous en avons fait le tour dans une heure et demie de bonne marche. Décrire cette immense campagne est chose impossible; nous nous bornerons a dire qu’elle est parsemée de grandes promenades en tout genre, de petites prairies remplies de bestiaux , et entourée d’une foule de palais d’un goût exquis, mais bizarre , imitant parfois les mosquées d’Orient. C’est dans ces promenades que chacun va étaler son luxe ou jouir du luxe des autres.
Au milieu de ce parc se trouve enté le jardin zoologique , dont nous parlerons plus tard; car, pour le visiter, il faut être porteur d’un billet émis par les membres du parlement. Il m’eût été assez agréable de passer le reste de la journée dans ce pare pour examiner h l’aise une quantité de voitures superbes , remplies de jeunes personnes d’une beauté rare; mais il fallait profiter du calme général de la ville pour en visiter la plus belle partie , et nous quittàmesHegcnl’s Park pour entrer, parla rue d’Oxford , dans l’autre belle campagne nommée Hydc-Park . De plus beau en plus beau; des
SIX MOIS DE SEJOl'R
rivières charmantes, des gazons délicieux qu’on foule impitoyablement sans qu’un malencontreux gardien vienne vous prendre par le collet.
U y a cependant des gardes dans la ville habillés proprement , avec un petit numéro brodé sur leur habit bleu , et un chapeau ordinaire avec le fond en cuivre. Mais ces constables, ou policemen , sans armes et sans rancune , ne se tiennent que dans les rues, où l’on en trouve a peu de distance les uns des autres, pour maintenir le bon ordre dans la circulation des voitures , et empêcher ainsi des événemens fâcheux. Quant aux soldats, on n’en trouve ici que quelques-uns devant la maison du roi , des ministres, du général en chef; leur tenue est belle, surtout pour la cavalerie de la garde. Ce sont de beaux hommes de six pieds et quelques pouces , mais généralement ayant l’air un peu gauche. Ils sont tous volontaires ; car, nous a-t-on dit , il n’y a point de conscription dans l’armée de terre; ce sont des soldats à vie.
A P rès Hyde-Park nous entrons à Saint-Jamcs- Park. Le promeneur a ici un horizon surprenant. On aperçoit cependant h gauche le palais de Saint*
James tant renommé , mais d’une architecture extrêmement mesquine; aussi les Anglais ont voulu y remédier et ont fait bâtir, au milieu même du parc , un palais superbe copié un peu sur celui de Versailles.
J’aivudans ce parc un monument (Achille) élevé devant la maison de Wellington avec les canons pris à Waterloo, pour honorer ce général d’une victoire que la postérité jugera sans doute mieux que nous. Cependant je ne puis résister au besoin de citer ici trois vers de lord Byron , tellement significatifs qu’ils n’ont pas besoin de commentaires :
Oh , bloody and most bootless Waterloo ,
Which proves how fools inay hâve their fortune too Won, half by blunder, half by treachery!
The Age of Bronze .
J’ai vu aussi plusieurs autres statues, entre autres celle du duc d’York, frère du roi et généralissime des armées. Tous les officiers réunis lui ont élevé une colonne de granit surmontée de sa statue en fer coulé, comme toutes les statues en'général dans
ce pays : elle n’a rien de particulier, si ce n’est encore une imitation de la fameuse Colonne-Vendôme. Celle-là occupe le bas de la rue du Régent, près l’entrée du parc de ce nom.
Eglise «le Saint-Paul.
Depuis trois jours nous courons les rues de Ixmdres , un plan de la ville à la main , pour en connaître la disposition générale; ce qui n'est pas fort aisé. Aujourd’hui encore, nous avons quitté notre hôtel h neuf heures pour aller sur London s Bridge (pont de Londres); mais, chemin faisant, nous avons été arrêtés par la grande église de Saint-Paul , convertie maintenant en temple.
Je commence par déclarer que je ne connais ni Saint-Pierre de Rome, ni la cathédrale de Milan ; mais je dis cependant qu’il semble impossible que le bras de l’homme ait pu avoir la force de construire un si grand colosse en pierre , qui semble meuacer le ciel , ou, pour mieux dire, le réunir à la terre. Bien examiné en dehors , il ©lire un ensemble de
colonnades, péristyles, etc., qu’il serait difficile de décrire ; tout ce que je puis dire c’est que le dehors ne parait encore rien comparativement au dedans. C’est un si vaste espace , c’est une capacité si étendue en tous sens, que l’œil s’y perd; et lorsqu’on peut le fixer quelque part, c’est pour admirer la beauté du travail et surtout les pénibles minuties d’architecture, que leurs contours naturels font paraître aisés a faire, et qui pourtartt doivent avoir bien coûté a ceux qui en entreprirent l’exécution. La mémoire de sir Christophe Wren et de tous les autres architectes qui ont travaillé à cet édifice colossal, ne périra jamais.
On officiait dans ce temple (et je dirai , en passant, que le chœur en bois est de toute beauté), on officiait, dis-je, et celte solitude immense où se faisaient entendre quelques voix bien faibles accompagnées par le son des orgues , produisit sur moi tant d’effet, que volontiers, si j’eusse été seul, j’aurais prié avec les autres; mais mes compagnons avaient leur curiosité rassasiée, et il fallut me décider à quitter Saint-Paul et ses chants.
Nous n’en sommes sortis cependant qu’après
avoir donné un coup d’œil à différentes statues , que la nationalité anglaise a fait élever a ceux qui ont bien mérité de la patrie : nous avons remarqué , entre autres, celle de l’amiral Nelson , du duc de Cornwails , et de différens autres généraux qui se sont particulièrement distingués dans les dernières guerres au commencement de notre siècle. La plupart sont représentés au moment où un boulet ennemi vient les enlever à leurs compatriotes ; ce qui prouve qu’on sait également récompenser le courage malheureux.
Mimée Britannique (i).
Pour mieux rendre compte de ce que j’ai vu au British Muséum, je diviserai le Musée en trois étages, ainsi qu’il l’est réellement : rez de chaussée, premier et second. Nous avons commencé par le haut. Je ferai remarquer, d’abord , que l’aspect extérieur du Musée, pour parler notre langue, ne paie pas de mine ; mais on change d’idée quand on le parcourt en détail, foules les grandes salles sont magniliques et d’une construction toujours analogue aux objets qu’elles contiennent, ce , qui est très philosophique et ce qui fait mieux apprécier tout ce qu’on y voit.
(I) Le public est admis à visiter cet établissement sans aucune carte et sans rien payer; nous verrons plus tard qu’une pareille disposition est ici bien rare.
Le second étage renferme toute la collection des coquillages , l’élude ornithologique , avec une petite collection de toutes les différentes espèces d’œufs, et plusieurs armoires contenant des minéraux magnifiques , ainsi que quelques fossiles très remarquables. Tout cela m’a paru à la fois beau et complet, maison l’admire moins quand on connaît le Jardin-des-Plantes de Paris. Les murailles de ces salles sont tapissées par des tableaux, ou, pour mieux dire , par des portraits.
Nous sommes descendus au premier étage, qui contient différens animaux de toute espèce et de toute grosseur, les uns empaillés, les autres renfermés dans des bocaux d’esprit de vin. Il y a quelques squelettes aussi et différens costumes et objets tirés des colonies sauvages de l’Islande et de l’Amérique. Je ferai ici la même réflexion que tantôt : le Jardin-des-Plantes de Paris éclipse tout cela. Je n’en dirai pas autant pour ce qui suit.
Le rez de chaussée se divise en deux moitiés; l’une renferme la bibliothèque , et l’autre une collection d’antiquités, dont une salle spécialement destinée aux égyptiennes. Nous y avons trouvé
SIX MOIS I»E SEJOl R
quelques statues, des corniches, des bustes rapportés de la Grèce, qui sont vraiment admirables, et dont les Anglais seuls pouvaient offrir le prix qu’ils ont coûté. Mais ce qu’il y a de sublime, elle mot est bien employé, c’esllacollection égyptienne. Ici toute expression de louange est au dessous de la vérité. On se sent transporté à une époque de grandeur telle que l’on doute de se trouver présentement dans un siècle de progrès. Jamais en cela on ne pourra surpasser ni même égaler les anciens. Je ne sais si je dois a mon savant compagnon l’admiration que j’ai partagée ; mais pourtant il faut qu’il y ait de grandes choses pour intéresser même les moins initiés. Des statues colossales en granit d’Egypte; des tombeaux entiers bien conservés et où se trouvent gravés tout autour les faits et gestes des grands hommes qu’ils ont renfermés; des idoles de différentes formes très bien conservées et qui doivent cependant avoir traversé bien des siècles ; deux surtout , dont la tête et la partie supérieure du cou se trouvent soutenues par une colonne, sont tellement gros que deux hommes à peine peuvent en embrasser la circonférence.
EK ANGLETERRE
Mais ce n’est rien encore. Veut-on avoir une idée exacte de tout ce que les Egyptiens ont fait de grand en ce genre? Nous avons vu un bras en granit dont la longueur est de six pieds et demi , et dont la grosseur est comme deux fois le tour du corps d’un homme ; le poing de la main fermée présente plus de trois pieds de largeur. On peut se figurer, en gardant les proportions, ce que devait être la statue entière. Mais ce n’est pas tout : nous avons trouvé plus loin une main également fermée appartenant k une autre statue en granit : savez-vous de quelle largeuren est lepoing? cinq pieds et quelques pouces. Jugez du reste.
SIX MOIS DK SKJOI'H
Hôpital de Guy.
Lorsqu’on est dans une ville dont tout est inconnu, tout devient également digne de remarque; mais il arrive aussi que l’attention se fatigue et on oublie beaucoup de circonstances , assez curieuses cependant pour être rappelées. C’est à cela qu’il faudra en partie attribuer ce désordre descriptif dont mon journal sera souvent entaché.
J’ai vu il y a deux jours la superbe colonne de Londres : c’est un monument en pierre de la hauteur de 202 pieds environ , élevé ad perpelaam memoriarn de l’horrible incendie qui ravagea Londres en 1666. La colonne est surmontée par une urne * dorée vomissant des flammes. Ce monument est fort beau et mérite l’attention des connaisseurs.
11 paraît qu’alors la ville était, en grande partie,
en bois. Maintenant elle est bâtie en brique; ce qui n'empcche pas que lorsqu’un incendie éclate, difficilement on empêche qu’il s’étende au loin , ce qui probablement doit être attribué a ce que ici, pour se garantir du froid, on a l’habitude de parqueter et de boiser tout autour la plupart des chambres.
Ce qui, par exemple, sans être un monument, est bien digne de remarque, c’est la mesure qu’on a adoptée pour se rendre maître des incendies sur les différons points où ils peuvent se montrer. A chaque coin de rue , en effet , on lit trois lettres peintes sur la muraille et au dessous desquelles se trouve un chiffre ; celui-ci indique les pieds , et les lettres la direction (nord-ouest, sud-ouest, etc.) : au point fixe on n’a qu’à lever une pierre pour trouver une source d’eau !
J’ai vu aussi les statues de Canriing , de Pitt et de plusieurs autres. Je voudrais pouvoir en dire quelques mots ; mais , malgré ma bonne volonté , il y a de ces monumens auxquels il m’est impossible de prêter toute mon attention.
Après avoir pris une certaine connaissance du
42 SIX MOIS DK SÉJOUR
matériel de la ville, nous avons pensé qu’il fallait rendre enfin les quelques lettres de recommandation dont nous étions munis ; ce à quoi nous n’a- ■yions guère songé encore. La première a été remise au docteur Hodgkin, et certes le choix ne pouvait être pour nous plus heureux; sa réception a été des plus amicales , et ses offres de services telles , qu’il eut été impossible de les refuser. Au surplus , M. Hodgkin a dans sa mise, dans l’expression de sa physionomie et dans ses manières , quelque chose de si distingué et de si bon , qu’on devient son ami avant même de l’avoir entendu. Nous avons trouvé chez lui plusieurs jeunes médecins- fort instruits, parmi lesquels nous citerons M. Blackburn et M. Metford. C’est à ce dernier que le docteur Hodgkin nous a confiés, ne pouvant nous accompagner lui-même pour nous introduire it l’hôpital de Guy , l’un des plus importans de Londres et dont le chirurgien en chef consultant est le célèbre sir Astley Cooper.
Je pose en principe général que dans ce pays tout respire l’ordre le plus parfait; la moindre chose a son commencement et sa fin, et on dirait
que les Anglais ont voulu remplacer les anomalies de leur grammaire par l’ordre tout grammatical qu’ils ont tâché d’observer depuis la cave jusqu’au grenier, depuis la disposition des chaises dans leur appariement , jusqu’à celui des oiseaux et minéraux dans leur Musée Britannique.
L’hôpital de Guy est lui-même un logique grammairien et ne met jamais l’adjectif avant le verbe. Chaque genre de maladie, pour ainsi dire, a une salle particulière pour la réception des malades qui en sont atteints; et les dispositions des lieux sont également bien gardées, autant pour la commodité du médecin que pour l’instruction des élèves. Chaque genre de maladie, ei) effet, a des pavillons séparés, de sorte que ceux qui ont mal aux yeux gardent leurs croisées doublées en vert , sans crainte d’incommoder un vieux voisin atteint d’ulcère ii une jambe et qui ne peut y voir clair qu’en plein midi. Ces pavillons sont entourés par de jolies allées de jardin qui rendent le séjour de l’hôpital 'a la fois moins désagréable et beaucoup plus salutaire. H
Les croisées présentent une combinaison de
lignes vitrées dont la parfaite articulation ne permet pas l’entrée du froid , et dont la dislocation plus ou moins complète permet à l’air de se renouveler promptement. Une barre de fer latérale conduit tout le mécanisme.
En parcourant les salles, j’ai cru m’apercevoir que les pansemens ne sont pas faits en général avec tous les soins qu’on est en droit d’exiger d’un peuple d’ailleurs si avancé en chirurgie ; mais il ne faut pas juger du particulier au général : ce n’est encore que le premier hôpital que nous visitons. Pour les pansemens au cérat on se sert d’étoupe au lieu de charpie, et pour les autres, de ftnf, espèce d’étoffe particulière qui , dans beaucoup de cas , peut remplacer la charpie avec avantage.
La physique, la chimie, l’anatomie, etc., chaque branche spéciale, en un mot, a un amphithéâtre qui lui est destiné, plus un laboratoire; le tout grandement, solidement et richement bâti. Le fer abonde ici comme par toute l’Angleterre ; on met toujours du fer là même où ailleurs on se trouverait heureux de pouvoir placer du bois. Dans un de ces amphithéâtres, j’ai vu une nouvelle
manière de conserver le vaccin qui me paraît fort ingénieuse. Un petit tube effilé et terminé par une boule en est l’instrument principal. En chauffant celte boule avec le creux de la main on raréfie l’air contenu, et c’est a l’aide de cette raréfaction qu’on fait monter le virus quand on veut le garder, et qu’on le fait descendre, au contraire, quand on veut vacciner.
Cet hôpital contient aussi un muséum pathologique. La salle principale paraît petite, mais lorsqu’on a promené le long de ses trois étages disposés en galerie, et qu’on est entré dans tous les cabinets adjacens, on s’aperçoit aisément que c’est à la fois un des plus riches et des plus beaux. Ce cabinet renferme d’abord tous les cas extraordinaires qui se présentent à l’hôpital, et qu’on moule en cire. L’exécution en est confiée k M. Toune, artistedu plus grand mérite. Il n’est, au reste , l’élève de personne , car le génie reconnaît rarement de maître. Les pièces sont d’une vérité frappante, et M. Manni m’a avoué qu’elles sont aussi belles que les pièces en cire tant vantées du cabinet de Florence. Le reste du cabinet présente des prépara-.
lions remarquables faites par sir Astley Cooper et autres.
La classification de ces préparations, due k M. Hodgkin, est un véritable traité de chirurgie topographique. Il serait certes permis k lui de s’en montrer jaloux et de laisser toucher le moins possible k ses collections; mais loin de là, il prend plaisir k voir les élèves se grouper dans les salles et se disputer l’examen de ses préparations délicates, sur lesquelles j’aurai occasion de revenir ailleurs.
EichnIoii A «reenwlch.
Nous avons profité de la première belle journée qui s’est offerte pour aller faire une excursion aux environs de la ville. Il s’agissait d’ailleurs de faire la route d’une manière toute nouvelle pour nous. Nous nous sommes donc transportés à un chemin de fer nouvellement construit qui mène à Greenwich, petit endroit charmant à cinq milles environ de Londres. Imaginez-vous un longuissime pont tout bâti en brique et aussi solide que les anciens aqueducs romains ; pont qui , partant de Londres, et par une suite d’arcs égaux et magnifiques , irait se jeter, après avoir traversé une plaine superbe , à la petite distance de deux lieues ; c’est l’endroit que je viens de nommer.
Ce pont supporte le chemin de fer, et dans les
48 SIX MOIS DK SEJOUR
arcs on a établi de petites maisonnettes habitées en grande partie par des forgerons. Vulcain seul pouvait se décider à vivre sous un pareil fracas. Le bruit de la chaudière nous a fait entendre de loin qu’il fallait marcher vite pour profiter du départ des voitures. Nous montons donc, et nous avons l’embarras du choix entre une suite de cinq ou six chambres magnifiquement meublées , et avec tout le confortable possible.
Nous allons nous installer sur un superbe divan au milieu d’une nombreuse compagnie; aussitôt la machine qui est au devant de ce corridor ambu-
lant entre en fonctions, et nous voila partis. C’est le cas de dire : la mèche a pris feu et le coup part. La vitesse est si forte que l’on ne peut regarder les bords du chemin , et quand on passe pi’ès d’un mur un peu élevé , l’air refoulé violemment produit le même bruit que le sifflement d’une pierre lancée parla fronde. Pourtant, chose admirable! le cahotage est nul. Nous étions , mon ami et moi, dans un étonnement et une admiration peu commune.
Nous arrivâmes à Greenwich sept minutes apres
notre départ , et après avoir parcouru une distance de quatre milles et demi. Calculez maintenant la vitesse. Arrivés à Greenwich , nous sommes allés visiter le superbe hôpital destiné U recevoir les vieux marins invalides ; c’est le pendant des Invalides de Paris, et moyennant un shilling (car tout se paie ici , en commençant par la visite des monumens appelés publics), moyennant un shelling, dis- je, nous avons visité la galerie des tableaux , contenant les principales victoires remportées par la marine anglaise. Nous y avons vu aussi la redingote-habit que portait Nelson à la bataille du Nil : ce vieux drapeau est renfermé dans une armoire vitrée , et malgré les tristes souvenirs qu’il rappelle, il réclame pourtant un hommage respectueux au brave qui le porta.
Nous avons encore visité le fameux observatoire ; après quoi nous nous sommes mis dans un petit bateau pour regagner Londres , jouir de ses alentours , et visiter en passant une des merveilles du globe. Je ferai d’abord observer que les bateaux de Londres sont très longs , très minces et très peu profonds, au point que le moindre mouvement les , *
fait tourner sur eux-mêmes; la marche en est sans doute plus rapide , mais pas toujours bien sûre. Nous étions quatre y compris le batelier, M. Manni , M. Metford et moi.
Nous étions à peu près à un mille du pont de Londres lorsque le bateau s’arrête , tourne , et nous voilà , nous trois voyageurs , au fond de la Tamise , à deux ou trois cents pieds de profondeur, au dessous même de tout ce qui se trouve au fondde l’eau.
Personne de nous ne sait nager O surprise! j’y
vois de jolies dames; elles sont en danger comme nous ; je m’en approche , car il est bon dans ce cas
de périr en compagnie Mais ne vous effrayez
pas; nous descendons quelques degrés encore , et nous voila arrivés dans ce superbe pont appelé Tunnel , qui , par un nouveau système , passe sous l’eau au lieu d’y être par dessus (*).
Deux magnifiques galeries , éclairées par le gaz , se disputent également les regards des visiteurs. On
(4) On descend dans cette galerie par un long escalier en bois; mais lorsqu’on l’aura achevée, deux chemins en spirale construits dans un large puits serviront séparément aux personnes et aux voitures allant et revenant.
Si
se croit dans un nouveau monde , et on n’a pas tort; car, séparé du reste de la terre par une immense quantité d’eau , on se trouve, pour la première fois de sa vie , entre le feu central du globe et les ondes de sa périphérie.
Cette œuvre colossale est plus d’à moitié faite , et lorsqu’elle sera entièrement achevée , je ne serais pas étonné que les habitans des Indes profitassent de nos paquebots qui vont au Levant pour venir l’admirer. Quant à l’architecte français, M. Brunei, qui a présidé a cette grande œuvre , notre éloge ne pourrait rien ajouter à sa gloire.
SIX MOIS DE SKJOUK
XVeulnalnaler.
Deux objets principaux ont aujourd’hui occupé notre temps : les chambres législatives et le fameux Westminster. Celle des communes ayant été brûlée par les flammes tout récemment, offre maintenant un aspect provisoire qui n’a ni la dignité , ni la distribution convenables a sa destination.
Notre unique recherche a été de découvrir les places occupées ordinairement par les grands orateurs, commençant par le Mirabeau du peuple : je veux parler d’O’Connell. Qu’il parle ou non , sa physionomie n’est jamais passive ; et quelle que soit la manière que chacun a d’envisager les questions, on ne peut refuser un juste hommage à celui qui avec tant d’ardeur cherche a diminuer la rigueur des lois qui oppriment son pays.
EM ANGLETERRE
Nous avons vu aussi la chambre des lords , riche en tapis et autres ornemens ; mais nous n’y sommés guère restés, car, au moment de notre visite., les orateurs y étaient dans un profond recueillement.
En sortant de la noble chambre , nous sommes entrés dans la fameuse abbaye de Westminster, et c’est ici que les exclamations ont été plus que jamais méridionales. Et comment ne pas s’enthousiasmer devant cette arche vénérable, fruit de tant de travaux, respectée par tant de siècles et témoin de si grands événement ! Que n’aurais-jcpas donné pour pouvoir copier toutes ces chapelles , ces rosaces, ces voûtes, cette immense nef, ces portiques,
ces colonnes, ces chapiteaux, tout en un mot! D’ailleurs , que de grands hommes entourent le curieux visiteur! Shakespeare, Milton, Goldsmith, Friend , Watt , Mead , Davy , Newton et tant d’autres semblent s’élever de leurs cendres pour accabler de leur génie la faible intelligence des jeunes pèlerins. Que de ridicules prétentions sont annulées par la grandeur de leurs œuvres!
Je lis quelques pas encore dans cette immense et obscure enceinte, et j’étais devant l’urne des mal-
heureux enfans d’Edouard , lorsque des cantiques accompagnés par les orgues se firent entendre au lointain. Ce fut une sensation bien différente encore de celle que j’avais éprouvée déjà à Saint-Paul. Imaginez-vouslelieu, la position et les souvenirs historiques, accompagnés par le triste tableau que j’avais sous les yeux. La barbarie de l’infàme Richard , honte du genre humain, me parut plus que jamais ce qu’elle a été réellement, le triste effet d’une ambition effrénée dans une ame vile et dénaturée.
Après avoir tourné et retourné dans tous les sens, sans manquer à l’inspection du moindre coin, nous quittâmes Westminster dans la persuasion presque qu’un pareil monument n’a point d’égal sur toute la surface du globe.
Jardin Zoologiquc.
Je crois avoir déjà dit plus haut que le jardin zoologique est enté au milieu de Regent’s Parle, et que pour le visiter il faut se procurer un billet délivré par les membres du parlement. Celte formalité remplie, nous avons voulu y passer quelques heures.
II faut avouer qti’après avoir vu le Jardin-des- Plantcs de Paris , il est difficile de se contenter ailleurs ; pourtant soyons justes envers celui de Londres , et convenons que si , comme réunion générale de tout ce qui sert à l’étude des sciences physiques , Paris offre sans contredit un ensemble infiniment plus complet, celui de Londres est fort remarquable aussi par la multiplicité des différons genres d’animaux , par leur disposition et par
leurs habitations appropriées. En oiseaux surtout, spécialement les aquatiques, j’ai trouvé des espèces ici qui ne sont , dans les collections de Paris , que parmi les empaillés.
Les fleurs, les cabanes, les grottes et les petits ponts, tout y est joli. Cependant je crains que mon admiration n’ait été en partie excitée par la vue des
charmantes personnes qui promenaient dans le
jardin en même temps que nous ; leurs jolis yeux, leur air tendre et sentimental , mêlé d’une candeur et d’une modestie rare, tout cela, je l’avoue , fait sur le voyageur beaucoup d’impression ; et il est probable que dans une autre occasion j 'aurais moins admiré l’habit varié d’une jolie tourterelle , si une petite mine chiffonnée quej’apercevaissousun léger, voilenem’eûtfaitrêver'aunedoublemétamorphose.
En quittant le jardin zoologique , nous avons passé devant le Colysée et nous y sommes montés pour voir le panorama de Londres. Le spectateur est supposé sur la coupole de Saint- Paul; c’est beau , mais on n’en est point étonné quand on a vu les établissemens analogues qui existent à Paris. Ce qui est assez amusant , c’est que lorsqu’on veut
Digilizeÿ by
F.N ANGLETERRE
s’éviter la peine de monter tous les escaliers qui conduisent au haut du Colysée , on se place dans une toute petite chambre où un bon fauteuil vous tend les bras , et , par un mouvement magique , la chambre , le fauteuil et les personnes se trouvent hissés au quatrième étage. Une machine à vapeur, invisible, est constamment employée a de pareils tours.
Quant aux grottes artificielles qu’on fait voir dans ce même Colysée avec des plantes rares, etc., tout cela vraiment n’est pas grand’chose. J’ai pu remarquer seulement que pour mieux captiver l’illusion du visiteur, on ne craint pas de tenir enchaîné sur un rocher un grand aigle du mont Hymalaya. On ne s’aperçoit pas sans doute que la grosse chaîne que le pauvre animal porte au cou trahit aisément la main civilisée de l’homme, qui veut resserrer dans un cercle presque atomique ces gigantesque formes de la nature , pleines à la fois d’horreur et de majesté.
Clôture «lu Parlement.
Le parlement anglais a clôturé ses travaux , et le roi William IV est allé, suivant la coutume, fermer les portes. La procession royale qui a eu lieu nous offrait une belle occasion de juger de la pompe anglaise , et nous nous sommât» bien gardés de la manquer, malgré le froid , la pluie et l’humidité . Nous avons donc été nous placer à une heure et demie 'a Saint-Jame’s Park, dans l’allée où le grand cortège devait passer.
Je ferai observer ici a l’habitant du continent qu’il n’y avait pas une seule baïonnette tout le long du chemin. Par ci par là quelques gardes-ducorps, placés deux à deux à vingt pas de distance, se tenaient à cheval à côté l’un de l’autre et constamment à la meme place. Le but est sans doute
d’étaler un joli costume , une belle cuirasse et des chevaux noirs de toute beauté; car autrement ils ne peuvent bouger de la même place où on les a symétriquement placés. Tout le monde leur passe devant et sur les côtés à volonté ; ils ne disent rien et ne peuvent rien dire, cela ne les regarde pas.
Plusieurs policemen échelonnés tout le long de la route sont chargés de maintenir le bon ordre et l’alignement des personnes au moment même où le cortège passe. Je dis au moment même , car, une minute avant , la circulation est libre pour tout le monde, et chacun peut sc mettre où il veut, aller et venir, traverser la route tant que bon lui semble, et toujours à son gré, mais sans jamais s’oublier. Honneur donc a la nation qui a le sentiment de sa propre dignité , et oii l’homme sait ce qu’il veut, ce qu’il vaut et ce qu’il peut! Un petit bout de baguette avec les insignes nationaux suffit dans les mains d’un seul homme pour rappeler au respect et au bon ordre cent personnes qui s’en écarteraient. Mais j’omettais moi-même de dire que ces poUcemcn 3ont choisis parmi des gens
00 Six MOIS DK SÉJOUR
honnêtes , bien intentionnés et d’une probité reconnue.
À deux heures précises la procession est passée devant nous. Précédées par quelques gardes-ducorps, nous avons vu d’abord trois voitures couvertes d’or et d’argent , chacune attelée de six chevaux magnifiques , couverts également d’or et d’argent depuis la tête jusqu’aux pieds. Les cochers et les laquais , avec de belles perruques poudrées , des chapeaux triangulaires et des habits dont le drap * rouge était entièrement caché sous les galons d’or, se trouvaient placés, deux à deux ou trois à trois, derrière les voitures. De chaque côté et à pied , six laquais étaient placés près des roues des voitures , couverts eux aussi de dorures ; c’est au point que si par malheur ils venaient à tomber, je doute qu’ils pussent suffisamment doubler leurs articulations en dedans des habits pour se relever d’eux-mêmes.
Les premières voitures contenaient les grands dignitaires du royaume ; elles étaient suivies par des gardes-du-corps. Plusieurs cérémoniers, avec leurs grandes cannes à pomme d’or, suivaient la
EN ANGLETERRE. 6J
compagnie des cavaliers ; derrière les cérémoniers venaient les gardes du palais , dont le costume ancien est bien analogue et proportionné 'a la longue lance qu'ils portent majestueusement sur leur épaule.
Enfin , un char magnifique tout-à-fait antique , mais riche d’or, sculptures, bas-reliefs, etc., et traîné par huit chevaux blancs dignes d’étre dessinés par Morghen , portait le bon vieux monarque , qui jadis brilla dans la marine, mais dont la physionomie indiquait actuellement combien il aurait préféré jouir en paix de sa tranquillité, plutôt que de concourir comme ornement principal a cette pompe démonstrative, pour laquelle il a maintenant fort peu d’inclination. Chacun a son goût, ses plaisirs et sa vocation ; nous ajouterons , dans le cas qui nous occupe , que chacun a ses attributions. Le roi de la Grande-Bretagne fait tout sans s’en douter; tout est contrôlé par lui et selon lui , et souvent c’est lui qui demande ce qu’il a fait le • mois auparavant. S’il se trompe, personne ne lui en veut, et s’il fait bien, tout le monde l’applaudit : croyez-vous qu’il soit bien à plaindre? Ce n’est pas mon avis, et probablement le sien non plus.
SIX MOIS I)E SÉJOUR
Exrnnlon A Rtrhemunil.
Les voitures sont faites dans ce pays pour y voyager dessus et non dedans. J’ai donc décidé mon ami à grimper sur ie ciel avec moi , et nous nous sommes réjouis devoir les chevaux partir au galop. Richemond est 'a dix milles de Londres ; nous avons franchi cet espace en moins d’une heure , et je saisis cette première circonstance qui s’offre à nous , de vérifier qu’en effet Londres n’est pas le résumé de l’Angleterre , mais , bien au contraire , c’est le type modèle de ce qu’on trouve également dans toutes les autres parties de l’île. Je suis arrivé à Richemond, que je me croyais encore au milieu de la capitale. Certes, la belle verdure que je venais de traverser pouvait être prise pour un grand parc; on est ici accoutumé à en voir
d’aussi grands. Je dis donc que jusqu’k présent j’ai retrouvé Londres partout où j’ai été, a Greenwich comme à Richemond ; nous verrons par la suite ce qui en sera.
La campagne est belle , bien cultivée et dans une vigueur végétative digne des contréesles mieux exposées et les plus naturellement fertiles. Les maisons, tantôt isolées, mais le plus souvent réunies, offrent toujours un ensemble symétrique, d’un goût exquis; vues de loin , on dirait que plusieurs maisons ne forment qu’un seul palais , dont la direction curviligne de la façade est la forme la plus commune. Cette espèce d’arc-de-cercle concourt plus tard , avec les bâtisses analogues qu’on finit par construire de l’autre côté de la route , à former une circonférence ellypsoïde traversée par la grande roule ; chose d’autant plus agréable, que le voyageur croit parcourir autant de petites villes qu’il trouve de places à traverser sur son chemin.
Chaque corps de logis en particulier a un petit jardin antérieur à la porte d’entrée, entouré d’une jolie balustrade en fer. Par cette précaution bien
simple et de bon goût, on empêche l’œil indiscret des trop curieux de venir voir ce qui se passe dans l’intimité du coin du feu , mais sans empêcher pourtant de jouir à une petite distance de la beauté de la façade et du parfum des fleurs. On ne songe pas, comme dans notre Provence, a faire de chaque chemin un corridor de cloître a l’aide d’une grossière muraille très élevée, qui ne laisse au pauvre voyageur que le ciel pour horizon , afin de le prier sans doute que l’épaisse poussière de la route ne le rende pas complètement aveugle.
Ici tous les grands et petits chemins sont subdivisés en parties fractionnaires, entretenues chacune par des sociétés particulières. Une barre placée en travers à chaque limite rappelle au coach-man de payer son tribut. Elles sont arrosées tous les jours , éclairées au gaz le long de plusieurs lieues, et toujours aussi propres que les avenues de nos jardins. Le gouvernement ne s’en mêle pas , les communes encore moins ; ce sont toujours des particuliers qui font et assument toute sorte d’entreprises. Tout le monde fait ainsi ses affaires, et chacun en particulier y trouve son profit.
GS
En arrivant à Richemond , nous sommes montés sur une petite colline et avons parcouru la partie du parc qui embrasse le plus grand espace dans la plaine. Celle-ci est traversée par la Tamise, qui ne la quitte qu’après avoir caressé dans tous les sens chaque mamelon en particulier; de temps en temps même elle les serre au milieu de ses eaux , formant ainsi de petites îles qu’on prendrait pour autant de bouquets jetés, dans un jour de noces, sur un parquet bien ciré.
La campagne n’offre pas précisément de beaux champs cultivés; quant 'a moi, je n’en ai point vu ; mais tout ce qui fait la force et par conséquent la richesse du pays, le bois, y abonde. Partout, et aussi loin que l’œil peut atteindre , on ne voit que des arbres ; mais on ne saurait les confondre avec ces bois épais qu’on traverse tout près de Paris. Ces arbres (sapins), d’une grandeur colossale, sont, d’espace en espace , séparés par de belles prairies où l’on voit courir et sauter toute sorte d’animaux domestiques ; et je dirai même , sans crainte d’être démenti , que ces mêmes arbres diffèrent essentiellement de ceux du continent. Depuis leur tronc
SIX MOIS DK SEJOUR
jusqu’à leurs ramifications on y voit une coupe particulière; ils tiennent encore à cette symétrie générale qu’on distingue ici partout; ils ne veulent pas détruire l’ordre grammatical dont je parlais dernièrement: ce sont, en un mot, des arbres anglais.
Après avoir atteint le sommet de la colline et parcouru sa plateforme en plusieurs directions , j’ai trouvé un banc admirablement placé pour y voir de loin , et je n’ai pas manqué de m’y installer.
Vous connaissez déjà l’horizon que je devais avoir devant moi : vous voyez les jeux de la rivière, la variété de construction dans les maisons, leur bizarrerie tantôt chinoise , tantôt persane et tantôt mixte enfin , et réunissant tous les genres à la fois ; mais je n’ai point encore parlé des Anglais ni des Anglaises en eux-mêmes, et c’est précisément à eux que je pensais sur mon banc de Richemond. Je ne me hâterai pas de porter un jugement sur les habitans de ce pays , car il faudrait l’habiter depuis long-temps pour les connaître à fond dans leur vie domestique; mais, en notant plusieurs de leurs habitudes à mesure que je les reconnaîtrai pour telles, on finira par apprendre
F.N ANGLETERRE
ce qu’ils sont beaucoup mieux que je ne pourrais le dire.
L’Anglais est personnellement et individuellement très propre; sa mise, sans être élégante, est toujours soignée, et on pourrait le croire continuellement en course de visites; car, ici du moins, les redingotes sont rares , et presque tous sont du matin au soir en habit noir. Mais à côté de cette recherche, vous serez étonné de les voir à table sans serviette; personne ne s’en sert, et plusieurs ne savent même pas ce que c’est (*).
Lors même qu’ils ne prendraient qu’un thé et un œuf à la coque , ils mettent la nappe sur la table (car dans aucun cas on ne met ni des assiettes , ni des plats sur le bois nu), et c’est a cette même nappe que tous s’essuient les mains indistinctement et successivement. Tout en mangeant , on se couchera sur deux chaises et on s’y endormira même, si les vapeurs du madère commencent 'a manifester leur effet.
(1) J’ai dû reconnaître, plus tard, qu’il y a de nombreuses exceptions. Dans quelques maisons ou a même des serviettes particulières pour le dessert , et on les change à chaque repas.
SIX MOIS I)E SEJOUR
fl*
Lorsque l’Anglais vous heurte ou vous marche dessus, le ferait-il assez pesamment pour vous renverser ou vous écraser un pied, n’attendez pas de lui un simple Pardon , monsieur , ou du moins un petit signe de tète; sa politesse ne va pas jusque là, et votre exigence serait trouvée ridicule. L’Anglais parle fort peu ou point ; il aime qu’on l’entende à demi-mot, et évite toujours de faire deux choses à la fois. C’est ainsi qu’à côté de nous au restaurant , je vois parfois quelques personnes qui paraissent fort liées ensemble (puisqu’elles ne se quittent ni avant, ni après) aller s’asseoir vis-à-vis l’une de l’autre si elles sont deux, et prendre leur repas. Après être restées à table une bonne heure , elles s’en vont, sans qu’il soit possible de savoir quel genre de voix elles ont.
Quant aux belles habitantes de cette contrée , ce que je puis en dire ne vaut certainement pas ce que j’en pense. Elles ont généralement une belle figure et de fort jolis traits, quoique un peu prononcés; leur taille n’est pas élégante , il est vrai ; il leur manque un peu de la coquetterie parisienne. La nature fait ici tous les frais , l’art n’y ajoute rien ,
EK ANGLETF.URE.
et je suis presque tenté de dire , avec l’auteur de X Émile , que c’est une raison sans doute pour qu’elles paraissent encore plus belles.
Leur démarche n’est point gracieuse et semble un peu gênée dans les rues, ce qui peut s’expliquer autant parce qu’elles sortent peu, que par la manière dont elles sont traînées par leur cavalier. Leur teint est frais et leur peau délicate , la bouche un peu large a cause de la prononciation accentuée de plusieurs mots de leur langue; leur sourire est gracieux et leur regard..... leur regard a quelque chose vraiment d’indéfinissable. La plupart ont les yeux bleus, on en voit rarement de noirs; mais croyez qu’on n’a pas lieu de les regretter : la petite larme passionnée qui semble toujours prête a en sortir, donne à leur regard un air de mélancolie et de sensibilité tel, que celle d’entre elles qui vous parait la moins jolie finit bientôt par vous plaire. Le mouvement de leur sourcil n’est jamais étudié; elles ne s’étudient pas pour apprendre dans quel moment la fixation de leur pupille pourra faire plus d’efl’et ; ces ruses arlislement combinées ne sont point de leur ressort ; mais elles
n’en deviennent que plus à craindre , car chez elles on peut affirmer à coup sûr que le regard est l’image frappante de ce qui se passe dans leur ame.
Elles aimeraient assez rire et s’amuser, car le fond de leur caractère est gai , amical , tendre et ordinairement fort aimable?; elles ne demandent qu’à trouver quelqu’un qui les comprenne et qui puisse avoir une sensibilité montée à leurdiapason ; malheureusement, ce n’est pas dans l’atmosphère où elles vivent qu’elles pourront rencontrer à satisfaire leur goût. Aussi leur regard dit qu’elles cherchent , et leur mélancolie prouve qu’elles ne trouvent pas. Je serais presque tenté de dire que c’est l’histoire d’une belle fleur qui attend la rosée et qui ne reçoit que le souffle brûlant du sud.
En voyant plusieurs jeunes dames réunies , il est facile de reconnaître les mariées de celles qui ne le sont pas. N’allez pas croire pourtant que ce soit ni par le nombre, ni par la position des bagues; ce signe , trompeur ailleurs , n’est point en usage ici. C’est le caractère et les manières de la personne qui vous font comprendre h quelle classe elle appartient.
Une femme mariée , à moins qu’elle ne soit déjà veuve ou d’un âge mûr, ne sera jamais seule nulle part, ni éloignée de trois pas de son mari; toute son attention est concentrée sur celui-ci , qui seul a le droit de lui adresser la parole. Elle le suit partout, et du regard et des gestes; s’il change de place, elle change aussi; s’il se tait, elle ne dit mot; en résumé, elle semble s’attacher à deviner ses pensées avant même qu’il ait émis sa volonté. C’est ainsi que l’obéissance devient presque volontaire et constamment antérieure à l’ordre qui la détermine. A moins que le mari ne soit le premier à établir une conversation générale, gardez-vous bien d’adresser la parole à la jeune femme; vous risquez de la voir embarrassée , souvent même rougir, et de la forcer, malgré elle, à vous tourner le dos. Voila comment on entend en Angleterre les devoirs conjugaux. - La femme est à l’homme! II n’ira pas la vendre au marché , comme les lois semblent l’autoriser, mais il fera respecter son bien en le défendant devant les tribunaux ; et il n’est pas prudent de s’exposer à de semblables plaidoiries. -
En revanche, on dédommage les demoiselles de toute la liberté dont elles ne doivent plus jouir plus tard. Elles sortent, vont et viennent, parlent et rient avec qui bon leur semble , sans que les parens y mettent le moindre obstacle. Elles sont les premières à vous adresser la parole , ainsi que cela m’est arrivé déjà , et sont aussi familières avec vous une heure après, que si elles vous connaissaient depuis un mois. Les lois encore sont ici assez sévères pour arrêter celui qui serait tenté d’abuser . de l’abandon d’une jeune fille. On pourrait se demander toutefois si la loi a pu prévenir tous les cas....
C’est assis sur le banc de Richemond que j’ai récapitulé ce qu’à ce sujet j’ai observé jusqu’ici. J’aurais eu probablement bien d’autres circonstances à me rappeler ; mais j’ai vu de loin un joli petit groupe qui descendait la colline , et sans y penser j’ai été entraîné à en faire autant : c’était sans doute pour vérifier si leur physionomie rentre dans le cadre général que j’en ai tracé , et on me saura gré peut-être de ma bonne foi.
Étant arrivé près de la rivière , j’ai été arrêté
sd by Googlj
par la vue d’une maison de campagne jolie et élégante , bâtie tout exprès pour un arbre. La chose paraît exagérée , et pourtant il n’y a rien de plus vrai. 11 paraît que les sens externes d’un riche Am glais auront été agréablement flattés par les ramifications de cet arbre, qui , sans être trop remarquable, a cependant des branches assez artistement groupées. Immédiatement il a acheté le terrain environnant, et a fait bâtir la maison de manière à ce que des rameaux entrent par les fenêtres ; c’est vous dire qu’il n’y a pas de contre-vents. Son lit est probablement établi sur les branches , et c’est là sans doute qu’il se repose dans son nid des fatigues de la journée.
Plus loin encore, j’ai vu dans un petit parc un moderne monument ancien en ruines, dont voici, je crois, l’origine. Un Anglais ayant des passions antiques se promenait dans les voisinages de Rome, lorsqu’il voit un vieux portique , démoli plus d’à moitié, et dont les différentes pierres éparses çà et là lui semblent prouver l’existence , dans ce point, d’un ancien aqueduc terminé par une fontaine, dont le portique en est le squelette. Ceci lui paraît.
SIX MOIS DK SÉJOUR
à lui Anglais, tout pittoresque; conséquemment il l’achète au propriétaire du terrain , qui a son tour est enchanté du débit de ces décombres , et voilà notre tas de pierres embarquées à Civita -Vecchia pour traverser le détroit de Gibraltar : le maçon qui les bâtit ne s’en serait jamais douté. Le bâtiment a remonté la Tamise jusqu’à Richemond. Là on a choisi un lieu propre à y bâtir une magnifique habitation dont l’entrée du jardin est occupée par un bel aqueduc simulant Rome et son antiquité, et dont le portique, placé de la même manière qu’on le trouva dans la belle Péninsule, avec toutes ses ruines éparses autour de lui à une distance géométriquement égale à celle où elles furent primitivement trouvées; ce portique, dis-je, rappelle sans cesse au propriétaire l’origine d’une sensation qui lui fut agréable. Avouez qu’on est heureux quand on peut se procurer de semblables jouissances.
F.N ANGLETERRE
VS
BraMerle et Docfa*.
I ne des principales manufactures de Londres , si tant est qu’on puisse l’appeler manufacture, c’est la fabrique de bière dite Barklay- Parkins. De tous les établissemens en ce genre qui existent en Angleterre, et par conséquent en Europe, celui de Parkins est le plus grand ; je dirai même que toute comparaison avec les autres serait ici hors de propos. Cette immense brasserie occupe tout un quartier au sud de la Tamise et de la ville de Londres; elle s’étend tellement, qu’on a été obligé de construire un magnifique pont en fer pour mettre en communication directe les deux parties principales de l’établissement , séparées par une large rue.
En entrant dans la fabrique, on nous a conduits
SIX MOIS DF SFJOl’R
dans les salles de l’administration (car c’est ici un vrai ministère) pour y montrer notre billet d’admission et pour insérer nos noms sur un grand livre destiné à cet usage. Cette cérémonie achevée, on nous a donné un guide, et c’est avec lui que nous avons commencé notre excursion dans ce nouveau labyrinthe.
La mécanique est arrivée a un tel degré de perfection dans ce pays, et ils savent tellement profiter des moindres avantages qu’une machine leur offre, qu’il me serait difficile de pouvoir détailler tous les effets qu’ils obtiennent par deux machines a vapeur dont l’une est de la force de 20 chevaux, et l’autre de 24; mais en énumérant les matériaux annuellement et journellement mis en activité, on pourra, aisément comprendre dans quelle proportion doit être tout le reste. En fournissant donc ici les données principales, je laisserai résoudre le problème des proportions.
La brasserie occupe environ 1 5 acres de terre . Elle était jadis bâtie en bois, mais ayant souffert considérablement d’un fort incendie en 1 8â2 , l’administration a jugé convenable de la faire rebâ-
tir en fer; c’est le cas de dire : Poetjàta resurgo , mais plus grande et plus belle qu’auparavant. Ainsi donc, si l’on excepte le corps principal du logis, tout le reste est en fer, y compris le pavé des chambres et des corridors. On nous a fait voir d’abord une suite de chambres de 60 pieds de profondeur ; chacune contient 1200 qnarters d’orge , et comme il y en a 36, il s’ensuit que la fabrique travaille ordinairement sur 43,200 quarts d’orge. Mais chaque quart lui-même se compose de 300 livres ; multipliez donc 43,200 par 300, et vous obtiendrez la quantité de matière primitive élaborée par la suite pour remplir envers les Anglais une mission toujours fort agréable , c’est-à-dire pour leur donner à boire. Chaque chambrée d’orge revient à peu près au fabricant 62,500 francs.
Les cuves où l’orge est en fermentation , et les chaudières qui les font cuire , sont au nombre de trois ; leur dimension est proportionnée a la quantité de matériaux que l’on emploie. En passant auprès d’une de ces chaudières , dont l’ouverture trop étroite ne pouvait suffire à laisser passer tout à la fois les énormes et épais nuages qui en voulaient
sortir, je me suis cru k deux pas du Vésuve. Il faut, au reste, s’en éloigner a la hâte , car l’odeur surtout est des plus désagréables. Il est bon de savoir que chacune de ces chaudières contient 144 quarters, c’est-k-dire 53,200 livres d’orge.
Les mêmes machines k vapeur suffisent k monter le blé pour le faire passer d’abord dans les tamis , puis dans les moulins , et successivement sous tous les instrumens qui doivent concourir k le transformer en bière. En traversant ces corridors , on voit k chaque pas des sacs que je nommerai ambulans , ou plutôt des ruisseaux d’orge qui passent sous vos pieds et vont couler dans le réservoir destiné au nettoiement.
Malgré le service et l’ouvrage faits par ces belles machines k vapeur, dont le pendule, de la plus forte dimension , est d’une régularité admirable , il y a encore besoin, dans la maison, de 250 employés et de 1 60 chevaux. L’écurie est en ce moment changée en infirmerie , car ces pauvres animaux sont , pour la plupart , atteints d’une espèce d’angine fort grave et que l’on croit de nature contagieuse. 11 y en a 120 de malades , et k cette heure 1 5 de morts.
On a eu le bon esprit de séparer ceux qui sont malades de quelques-uns qui sont encore bien portans. On n’est pas encore arrivé, h Londres, k ce point de civilisation médicale qui veut qu’aucune maladie ne soit plus contagieuse : principe si admirablement mis en pratique par qui n’est plus perruque!
On nous a fait voir ensuite les chambres à refroidissement et les deux bassins 'a eau construits en fer, contenant chacun 1,500 barils d’eau, qu’une pompe commune fait arriver de la Tamise. Nous avons terminé notre visite par la cave et par le réservoir général. La première est remplie de barils de grandeur moyenne dont le nombre était inconnu même à notre guide. Quant k la chambre des grands réservoirs, j’y ai compté 128 tonneaux, contenant chacun 3,300 barils ; chaque baril peut remplir quelques centaines de bouteilles. Il m’a été, du reste, impossible de vérifier la quantité de bière qu’on fabrique par jour ; je sais que les 1 60 chevaux, dans leur état de santé, sont destinés k faire circuler journellement la bière dans toutes les rues de Londres par les moyens que l’on met ici en usage.
Nous avons quitté cette mer de bière pour descendre dans une mer de vin. Mais avant nous sommes entrés dans la grande salle de Customhouse , et je suis bien aise de vous en dire un mot. Cette immense salle de la douane présente tout autour une suite de tables où sont placés les loupscerviers de la marine. Ceux-ci , comme dans tous les pays , sont chargés d’inscrire les noms des capitaines , ainsi que les marchandises qu’ils apportent. Après un long voyage, où plus d’une fois ils ont risqué d’être engloutis par les flots , c’est dans cette salle qu’ils sont obligés de se disputer. pendant une heure pour faire entendre raison aux loups-cerviers, et c’est probablement à cause de cela qu’on a donné h cette salle le surnom de Chicane. Ensortantde là j’ai observé, pour la centième fois, que dans tous les lieux fréquentés par le public , les deux battans des portes peuvent s’ouvrir également , et de dedans en dehors et de dehors en dedans. Les Anglais sont partout les mêmes; ils n’aiment pas attendre et ne veulent céder le pas à personne, pas même parmi eux. Pendant que l’un sort , l’autre veut entrer et ad libitum tirer ou
pousser devant lai la moitié d’une porte, pendant que son voisin pousse ou tire à lui l’autre moitié.
Après avoir visité le grand octroi de Londres , nous sommes allés h ses entrepôts : je veux parler des docks. Trois docks principaux ont été formés au bord gauche de la Tamise et k l’est de Londres. Ce sont autant de ports dus k l’art , car la nature n’a rien fait pour eux , si ce n’est cependant de leur fournir les eaux de la Tamise. Chacun, d’eux est constitué en port franc. Toutes les marchandises peuvent y rester en dépôt et ne paient droit d'entrée qu’a la sortie de ces vastes enceintes. Les deux premiers docks ne sont destinés qu’a une seule espece de marchandise , le savon, par exemple. Le troisième , dit dock de Londres , est un véritable omnivore; sa gueule toujours ouverte est prête k recevoir tout ce que lui envoient les cinq partie» du inonde. Vous verrez tantôt que sa soif surtout est insatiable.
Lorsqu’on a traversé les trois ou quatre portes de cct immense entrepôt, on se croirait dans une nouvelle ville. Le grand bassin peut être comparé , quoique plus petit, au port de Marseille. Toulau-
8* SIX MOIS DB^ SÉJOUR
tour il y a des quais magnifiques et couverts par un toit en fonte de fer. Tout le pavé est également en fer, pour la plupart au moins, et cela pour faciliter le transport des marchandises du navire au magasin et d’un magasin à l’autre. La présence de trois gros navires k trois mâts m’a suffisamment démontré k quelle profondeur on devait avoir creusé ces ports artificiels. Quant au nombre des navires, k moins de voir les registres, je défie qu’on puisse les compter.
Quelques ponts en écluses m’ont indiqué de quelle manière on procédait pour l’entrée et la sortie des navires. Nous avons pu d’ailleurs avoir ici un nouvel exemple du talent mécanique des Anglais. Un navire qu’on venait de décharger allait être ramené k la Tamise. Un des ponts , que je nommerai porte ou pont tournant ( qui n’est pourtant pas un pont-levis), est Ouvert ; quelques personnes sont montées , ainsi que nous , sur chacun de ses côtés , et malgré cette augmentation considérable de poids, un seul enfant de 12 k 14 ans, en tournant une manivelle, a pu rapprocher de nouveau et faire réunir les deux moitiés du pont.
Notre brave Irlandais, qui était toujours avec nous dans toutes ces visites de pure curiosité, nous a conduits dans les bureaux du principal article , le vin ; et il nous a présentés a M. Barnebé , officier de cette administration. M. Barnebé a beaucoup voyagé en France et a conservé cette vivacité spirituelle que le contact prolongé avec les Français fait ordinairement gagner. Il nous a reçus Comme d’anciennes connaissances, et pour mieux rafraîchir notre gosier et nos jambes , il a donné tm ordre promptement exécuté k ses employés ; après quoi il est aussitôt venu nous rejoindre, nous enfermant dans sa cabine avec plusieurs verres devant nous. Un bouchon projeté avec violence contre le mur nous prouve qu’on a à faire a du champagne, etjugezde notre surprise en voyant qu’avant de nous donner à boire , on se permet de rincer les verres avec le champagne lui-même. Cela nous fit faire une grimace a tous , mais elle aurait été quatre fois plus forte si nous avions su à quel champagne nous avions h faire. Tout le monde convient que le meilleur vin français est bu par les Anglais; jugez ce que doit être le virv dans les docks ,
lorsqu’on n’a pas encore eu le temps de le falsifier ! Jugez, ensuite, si l’officier s’avisera de choisir la seconde qualité. M. Barnebé nous a assuré que chaque bouteille coûte 20 shellings, achetée dans le dock; mais , certes , sa réflexion était complètement inutile pour bien apprécier son vin.
Après cette courte cérémonie, M. Barnebé nous a fait visiter les magasins au rez de chaussée. Ce sont autant de rues immenses, où l’œil, placé à l’extrémité, aperçoit difficilement l’autre bout. Les magasins de tabac ont particulièrement fixé notre attention . Il y en a pour le tabac à mâcher , à priser, à fumer, en cigares, en feuilles, etc., etc. Pour donner une idée de la grandeur et de la richesse de ces magasins , il suffira de dire que dans une seule salle nous avons vu 150,000 tonneaux de tabac; elle peut en contenir jusqu’à 170,000. Chaque tonneau coûte 100 livres sterling et parfois même 120.
Immédiatement après on nous a fait apercevoir de loin une porte par laquelle il fallait descendre ; dans ce moment , et surtout en voyant cette porte de plus près , il était facile de se rappeler le passage
de Virgile qui parlede la descente d’Enée aux enfers. M. Barnebé a passé devant nous, et, arrivé au bas d’une vingtaine de marches, il a pris une torche que des employés lui ont remise, et en a fait donner une également à chacun de nous. Nous étions dans les grands souterrains qu’on nomme caves. De temps en temps quelques flambeaux qu’on apercevait au loin nous prouvaient que nous n’étions pas les seuls à parcourir ce séjour ténébreux ; et le plus comique dans tout cela , c’est que chacun de nous avait, au flambeau, un air si pâle et si égaré, qu’on aurait pu nous prendre pour autant d’ames du purgatoire.
Un domestique nous suivait de près avec une trousse sous le bras. Arrivés devant un vieux tonneau, nous nous sommes arrêtés et nous avons vite compris à quoi servaient les instrumens chirurgicaux. A la suite d’un ordre del’officier, le poinçon a été mis en main , et avec une adresse particulière on a percé le ventre de cette vieille arche devant laquelle un bon buveur n’aurait pas craint de se mettre à genoux. Une jolie fontaine rouge (qui ressemblait à une saignée de la médiane bien pra-
tiquée) a servi d’abord à rincer les verres, ce qui ne nous a plus surpris, et puis on en a rempli deux pour nous faire goûter du fameux vin de Porto , très estimé en Angleterre. Dès qu’on avait bu , on jetait impitoyablement le reste à terre , pour remplir une autre fois le verre , et ainsi de suite. Notre passage était marqué par terre , non pas par les cendres de la vieille histoire qu’on raconte aux enfans , mais par autant de demi-verres d’un vin généreux qui successivement allaient arroser le pavé de la cave.
Il y avait à peu près une heure que nous rôdions dans les souterrains , lorsque chacun s’aperçut que l’air devenait trop lourd . Nousavons donc prié notre officier de nous ramener au port; car il est impossible qu’une personne étrangère, eût-elle dix flambeaux pour un, puisse s’y reconnaître; et laissant les 60,000 barils de Porto, nous avons regagné notre logis.