‹ Six mois de séjour en Angleterre pendant l'année 1836 (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · BRISTOL · texte numérisé non relu

BRISTOL

Nous sommes à Bristol depuis quelques jours.

La distance qui nous sépare de Londres n’est pas moins de cent dix-huit milles , et pourtant nous l’avons franchie en douze heures de temps. 11 faut convenir toutefois que les voitures publiques, quoique très jolies et très élégantes , ne sont guère commodes. C’est une remarque que je fais pour la seconde fois, et je suis sûr d’être obligé de la répéter aussi souvent que nous entreprendrons des courses.

Excepté les quatre personnes qui se trouvent dans le bienheureux et bien étroit inside , les autres, placées devant et derrière l’impériale, ne savent ni où poser leurs pieds , ni où appuyer leur dos. Cependant, je me trompe, il y a une mince barre en fer, à la hauteur de l’os des îles , qui vous coupe les reins en deux toutes les fois qu’on s’avise de ne pas se tenir droit comme un soldat sous les armes . Pour en finir, nous sommes sortis de Londres avec la pluie sur la tête ; nous avons ouvert nos parapluies , et moi , couvert de mon manteau , j’ai prié le ciel en moi-même de nous envoyer le beau temps, et le coachman de ne pas nous faire verser.

La route est comme partout ailleurs magnifique; on trouve des fontaines a pompe à chaque mille, et des tonneaux sur deux roues pour l’arroser : c’est absolument l’allée d’un jardin soigneusement entretenu. Que vous dirai-je des belles maisons de campagne, des jolis villages, des parterres magnifiques avec toutes sortes de fleurs , prodiguées au point que chaque fenêtre , chaque porte , le moindre coin en est couvert en tous sens! Je ne sais vraiment pas comment on peut les obtenir en

si grand nombre. C’est un parfum délicieux et pour les maîtres du logis et pour les voyageurs, chagrins de quitter au galop une nature si riante. Je ne parlerai ni des parcs , ni des jolies biches qu’on y voit, ni des vues pittoresques qu’on aperçoit dans toutes les directions ; j’aurai souvent occasion de revenir sur ce sujet, et d’ailleurs j’ai grand besoin de vous parler de Bristol.

Je dois pourtant consigner ici deux choses qui m’ont également surpris le long de la route : 1 0 le peu de curiosité de tous ceux qu’on rencontre isolés dans la campagne , ou même dans leur joli pays. Les voitures passent sans qu’ils s’avisent d’y plonger le moindre regard scrutateur ; généralement même les femmes baissent les yeux et détournent la tête. 2° L’autre circonstance qui m’a frappé , c’est la bizarrerie commerciale des magasins que l’on voit chemin faisant. Ainsi, par exemple, j’en ai vu un où l’on vendait du lait, des œufs et des légumes, en meme temps que de la soie , du fil , des aiguilles et plusieurs autres articles de couture. Plus loin, nous avons vu un marchand de musique qui débitait en même temps des bottes , des souliers et

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de la moutarde. On aperçoit , accouplés sur la devanture du magasin , une botte et un violon, un soulier et un archet. Qui sait combien de romances auront servi h empaqueter des pantoufles!

Malgré tout mon désir d’arriver à Bristol , il faut encore que je raconte un dîner d’auberge fait k mi-chemin de Londres k Balh. Généralement en Angleterre , ainsi que j’ai pu le vérifier, et notamment k Bristol , dans les dîners de famille, les plats sontqieu nombreux , mais toujours choisis et bien préparés. Les vins y sont exquis et on le9 transvase dans des bouteilles de cristal , car on n’a pas besoin de la mousse et de la poussière qui emplâtre une vieille bouteille , pour faire réellement croire aux buveurs que le vin date d’un demi-siècle. Ces préparatifs extérieurs sont inutiles lorsqu’on est sûr de la qualité du vin qu’on présente a ses convives. Ici j’entends peut-être un latiniste en vin me soutenir que le vin transvasé ne vaut plus rien ; chacun son goût; maisqu’il vienne déguster les vins anglais, et qu’il dise ensuite s’il est bien nécessaire de dégoûter l’estomac d’un honnête homme avec la surface d’une bouteillle sur le corps de laquelle on

aperçoit tant de reliefs ! Quoi qu’il en soit, et pour en revenir a mon sujet , les tables des particuliers sont très proprement et très attentivement servies. L’hygiène est , au reste , partout , et l’on vous fait boire de l’eau panée, de crainte qu’antrement elle ne nuise à votre santé. Les domestiques , en grande tenue , sont toujours h vos trousses, et ne laissent jamais manquer de pain les panivores méridionaux. En résumé donc , on est fort bien dans les maisons particulières , surtout lorsqu’on voit sur la table un magnifique saumon.

Mais quelle différence avec les auberges ou soidisant hôtels de la grande route ! On vous sert d’abord un potage composé d’une sauce noire comme l’encre, et n’ayant d’autre goût saillant que celui donné par le poivre , les clous de girofle , le gingembre , le genièvre et l’amidon. Dans chaque assiette de ce bouillon délicat on voit deux ballottes de la grosseur d’uno noix , dures et noires, dont l’émanation fétide et la saveur empoisonnante m’ont ôté l’envie de vous dire de quoi elles peuvent être composées. A la suite de cela il y a ordinairement une cuisse de veau , apportée en entier sur

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la table. On en coupe quelques tranches qu’on mange avec des pommes de terre , et certes on peut s’en contenter. Si vous êtes assez heureux ensuite pour qu’on vous serve du poulet, prenez -en bien vite, avant qu’il soit dévoré par votre voisin. Dans le cas contraire , ne touchez point aux autres produits culinaires, si vous ne voulez pas avoir besoin de produits chimiquesle lendemain. Jetez-vous sur les pommes de terre 'a corps perdu et faites-en tout h la fois l’entrée, le rôti et le dessert. Au reste, elles sont excellentes ; c’est à la fois un mets sain et nour^ rissant.

Si votis avez soif et voûtez dë l’eau , on vous en apportera un demi-verre. L’usage veut qu’on ne mette sur table , dans ces endroits, rii verres , ni bouteilles ; on vous fournit la boisson a mesure que vous êtes étouffé par une pomme de terre , bien heureux encore si le garçon peut se hâter assez lentement pour vous l’apporter à temps. Pour douze passagers il y a au moins cinq domestiques qui servent à table ; mais ils sont tellement embarrassés et entrepris, qu’ils ne font que se heurter réciproquement , en portant à monsieur un tabouret et a

madame un verre de cognac. II faut demander trois fois la même chose avant que de l’avoir. Souvent ils vous l’apportent tous en même temps ; et n’allez pas en renvoyer un, car tous croiraient également que vous vous êtes adressé à chacun d’eux en particulier , et ils s’en iront tous a la fois , vous laissant asseoir par terre, par exemple, au milieu de plusieurs chaises. Ils ont ordinairement des culottes courtes et le mollet en l’air. Il vaudrait mieux sans doute qu’ils eussent le jarret plus tendu et plus de souplesse dans les mouvemens, tout en ayant moins de poudre dans les cheveux (*). Mais il est temps d’arriver à Bristol.

Cette ville très ancienne est assez bien bâtie et bien percée. Les rues sont larges, les places sont belles , et le port ou canal , dû 'a l’art , digne de remarque. Sa population , qui s’élève à 1 70 mille âmes , est très laborieuse , commercialement par 1 -

(1) Tout ced ne peut et ne doit être appliqué qu’aux hôtels qu’on trouve isolés sur les grandes routes. Les hôtels des moiudres villes,

loin de mériter de semblables reproches, réclament au contraire,

comme nous le verrons par la suite, les plus grands oiôges. .

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tant. C’est H Bristol qu’a eu lieu cette année l’assemblée générale de ta grande Société Britannique , dont le but est de concourir par les divers moyens qui sont en son pouvoir , aux progrès des sciences et des arts.

Comme en Angleterre tout se fait sérieusement, ta plupart «tas savans du royaume se sont réunis dans cette circonstance a Bristol. Chaque université et chaque école a envoyé 6es professeurs , et chacun d’eux s’est fait un devoir d’apprendre aux autres comment , scientifiquement parlant , il a employé le temps de l’année scholaire qui vient de s’écouler. Les membres actifs de cette association étaient cette année presqu’au nombre de 2,000, et

il y en avait au moins 1 500 autres. On a divisé les sciences en autant de sections différentes; et pendant huit jours, dedix heures dumatinh quatre heures du soir, chaque section en particulier s’est occupée, avec ses hommes spéciaux, de ce qui la regardait.

11 y a eu ensuite trois grandes assemblées générales, présidées par lord Northempton. La salle de spectacle pouvait à peine suffire pour contenir

l’assemblée. Toutes les. daines de la ville, en grande toilette, sont venues, par lemr présence, redoubler l’intérêt des questions. On choisissait, par conséquent, des sujets convenables k tous les sexes , et tout s’est passé dans un ordre admirable. L’excellent journal l'Année me dispense de rendre un compte détaillé des séances générales et particulières. Je ne puis cependant passer sous silence le nom de MM. Gross ét Fox , qui , par leur recherches , me paraissent devoir décider bien des questions de haute philosophie physiologique.

Les habitans de Bristol n’ont rien épargné pour que le séjour du corps savant dans leur ville fût aussi agréable que possible. Collections, musées, monumens, galeries de tableaux, collation au jardin zoologique, promenade sur le canal avec les bateaux à vapeur, le tout gratis était offert aux personnes membres de ladite société. Une carte d’admission (comme sociétaire) était le signe distinctif, et je dois a l’amitié du docteur Hodgkin d’en avoir obtenu une.

J’ai scrupuleusement suivi les lectures des professeurs les plus habiles dans l’art que je professe,

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et j’ai suivi aussi, autant que possible, ce qu’on a fait de plus remarquable dans les autres sections. Je ne puis me flatter d’avoir également bien compris ce qu’on disait dans une langue qui m’est peu familière et qu’on parle trop vite, surtout pour un étranger; pourtant il y a toujours des circonstances générales faciles à saisir, et je croirais chose fort utile de pouvoir imiter les Anglais dans les habitudes suivantes , qu’ils possèdent à un très haut degré :

1° Ne s’étonner jamais de rien.

2° Ne point gesticuler télégraphiquement en parlant et surtout en discutânt.

3° Ne jamais interrompre son adversaire quand il parle, mais l’écouter attentivement jusqu’à la fin de son discours.

4° Etre exact en tout, et d’une exactitude mathématique.

6° S’exposer le moins possible 'a - revenir sur ce que l’on a avancé.

Présentés ensuite, le professeur Manni et moi , par le docteur Hodgkin chez quelques familles de

Bristol, nous avons été accueillis avec une hospitalité digne des anciens temps. Impossible de décrire les politesses que nous avons reçues, soit de M. Rake, soit de MM. Fry, Prichard et de tant d’autres habitans de la ville. On aurait dit vraiment qu’ils étaient tous saisis d’une sainte émulation pour voir lequel d’entre eux saurait le mieux exercer envers des étrangers cet accueil bienveillant et plein de simplicité dont l’Ecriture - Sainte nous fournit de nombreux exemples.

A propos de l’Ecriture-Sainte , je ne puis passer sous silence une habitude , qu’on peut appeler un pieux devoir, que nous avons remarquée chez ceux qui appartiennent à la secte dite des Amis , improprement appelés Quakers. Quand ils sont assis à table, avant de toucher à leur couvert, qu’il y ait ou non des étrangers, ils croisent leurs mains , et baissant la tête, ils font en eux-mêmes, dans un recueillement digne d’admiration , une courte prière qui ne dure pas plus de cinq ou six secondes, lis paraissent remercier Dieu de ce qu’il leur donne, et le prier de ne pas les oublier pour le lendemain. M. Hodgkin, en particulier, est habitué à se faire

lire une page (le la Sainte-Ecriture avant son déjeuner. Cette habitude sous plusieurs rapports nous paraît bien bonne; elle tend h nous rapprocher du créateur dans la moindre de nos occupations.

H arriva a Bristol une aventure singulière à mon compagnon de voyage, qui semble dessiner h grands traits certains usages particuliers qu’on trouve dans ce pays ; je la rapporterai donc pour mieux faire connaître le peuple chez lequel nous nous trouvons. Nous étions à l’assemblée générale du théâtre avec quelques amis; comme à mon ordinaire, je baragouinais l’anglais avec mes voisins d’une manière fort amusante pour mes alentours , et le professeur tâchait, de son côté, d’apprendre un peu de français à une belle miss qui était à sa droite. Derrière lui se trouvaient deux dames fort bien mises dont la plus jeune , d’un âge mur, après avoir essayé quelques inflexions de langue et de gosier , articula passablement trois mots semi-françaiis , voulant établir par là une relation avec l’aimable Romain. Je dirai ici en passant que lorsque M. Manni parle , il a quelque chose de si spirituel et de si vif dans le regard et dans le geste, qu’on saisit

ce qu’il veut dire avant même qu’il sc suit expliqué. L’agréable inqouAue ne s’adressa pas à un sourd , non certes, et notre professeur', se tournant aussitôt vers elle , oublia Rome et son Capitole ainsi que Bristol et ses savans, pour couunencer avec notre Frauco-Bristolienne une conversation d’un nouveau genre , dont les phrases les plus claires étaient celles qu’on pouvait déduire de la position des bras et de l’angle visuel . La soirée ne tarda pas à être close , et avant de nous séparer , l’inconnue demanda à M. Manni son nom et son adresse.

Dans notre surprise d’une pareille question de la part de personnes , et surtout d’une dame , qui ne nous connaissaient point et que nous ne connaissions pas plus que nos amis présens , nous oubliâmes de nous informer, à notre tour, quelle était notre charmante Anglaise. Le lendemain notre étonnement redoubla lorsqu’en rentrant d’une course matinale, nous trouvâmes les cartes de visite de M. et M m * B..., qui étaient venus en personne inviter M. Manni et moi pour aller dîner avec eux et continuer une relation naissante, mais déjà très intime. La famille B est une des premières de

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Bristol , tory de goût , de naissance et de caractère ; et M m ' B. .. est précisément l’inconnue de M. Manni au spectacle. Comment se fait-il qu’une dame noble et fière soit venue elle-même, accompagnée de son mari , rendre visite à un étranger qu’elle ne connaît que de la veille? C’est encore une des nombreuses différences de mœurs qui distinguent les Anglais des habilans du continent.

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