‹ Six mois de séjour en Angleterre pendant l'année 1836Chapitre 15 sur 23 · YORK · texte numérisé non relu

YORK

Poi r venir de Newcastle 'a York on traverse une i campagne charmante, remplie de beaux vallons, tet la jolie ville de Durham, dont la cathédrale ; n’est pas des plus remarquables. C’est a York seulement que nous devions nous repatrier avec le (.gothique. Qui n’a vu l’immense M ins ter de cette * ville , ne peut certes avoir une idée de tout ce que le goût gothique a pu faire de grand : tours, rosaces, fenêtres, bas-reliefs, galeries, etc., tout est dans

SIX MOIS I)E SÉJOUR

une proportion colossale. L’église au dedans a la forme d’une croix latine; la nef du milieu a trois cent cincpiante pieds de long, et celle qui la croise en a environ cent quatre-vingts ; la hauteur est en proportion. Tout le monument est d’ailleurs fort bien conservé , et l’on ne dirait jamais qu’il y a 500 ans qu’il a été terminé. Le seul défaut c’est qu’il est bâti sur une place trop petite ; si on pouvait l’élargie, on jugerait encore mieux du monument et on le placerait sans doute a la tête de peux qui existent en ce genre ( 1 ).

On pourrait aisément former une belle place en démolissant tous les quartiers voisins ; ce ne serait pas une grande perte pour la ville qui , étant des plus anciennes, est aussi la plus laide de toutes colles que j’ai vues jusqu’ici. Rues étroites, trottoirs

(1) Il y a quelques années que celte cathédrale fut incendiée par un jeune aliéné (John Martin) que nous avons trouvé dans l’hôpital de Bedlam, à Londres; il reste toute la journée avec la bible à la main, s’excitant sans cesse au même fanatisme qui le poussa à devenir incendiaire. Cependant la partie supérieure de la tête n’offre pas cette proéminence remarquable si bien caractérisée par les phrénologistes; mais cela ne prouve rien contre la phrénologie , et si la boste ne s’y trouve pas , la faute en est au crâne.

mesquins, quelques belles maisons seulement et la rue nouvellement percée du Parlement , voilà ce qui peut faire croire encore que c’est une ville anglaise.

Il y a dans cette ville un musée formé par association particulière; on y conserve beaucoup de vestiges romains, entre autres quelques tuiles et quelques pierres portant les marques des légions qui commandaient alors York et qui bâtirent les beaux remparts dont on trouve encore les restes aujourd’hui très bien conservés. Parmi ces marques , j’en ai lu une qui porte les mots : Leg. IX ! H isp. , et une autre : Leg. VI Vict. Encore ici la puissance romaine !

L’enceinte du musée renferme les ruines de l’ancienne abbaye de Sainte-Marie qui fut détruite, je crois, lors de la réforme, et les collections ornithologiques , zoologiques et minéralogiques , fort jolies , bien que commençantes comme tous les établissemens analogues dans ce pays. Elles sont disposées avec beaucoup d’ordre , et il suffit de dire que le savant naturaliste, M. Philips, que nous avions connu a Bristol et que nous avons rev u

ici, est le secrétaire de la société, et chargé par elle de la classification de tous les objets du musée.

C’est dans ce musée que j’ai vu pour la première fois cette espèce de coquille qu’on nomme saxicava ( pfiolacles), et qui, par une secrélion qui se fait a sa surface, suffit, quoique fragile, a s’implanter dans la pierre la plus dure , y compris le marbre; les seules espèces qui soient a l’abri des attaques de ce nouveau mineur, sont le porphyre, la serpentine et le granit. J’y ai encore trouvé trois tapis magnifiques , donnés , il y a longues années , par l’archevêque d’York, et qui représentent, en grande partie, la géographie de celte contrée.

EK ANGLETERRE

La Retraite.

(maison de SANTÉ. )

Ce magnifique hospice , destiné aux aliénés et élevé par la philantropie de la Société des Amis , est situé a un mille et demi de la ville , dans une position a la fois saine et gaie. Il renferme en ce moment quatre-vingt-dix-sept hommes et quarantecinq femmes. Les personnes riches paient jusqu’à quatre guinées par semaine pour leur traitement et leur entretien ; ceux qui , sans être dans un état de pauvreté, n’ont cependant qu’une honnête aisance , ne donnent qu’une somme proportionnée à leur avoir. Parmi ceux-ci , il y en a qui paient seulement deux shellings par semaine. Cet argent est administré par une commission supérieure qui ,

après avoir dédommagé les médecins et les principaux employés de rétablissement, se sert de la même caisse pour recevoir et traiter gratis tous les pauvres de leur société; pauvres que les Amis connaissent, mais que l’étranger aperçoit difficilement, vu qu’on ne les laisse manquer absolument de rien. C’est donc un établissement où le riche paie pour celui qui n’a pas d’argent.

Les hommes sont séparés des femmes, et ceux qui paient de ceux qui ne paient pas. L’établissement se partage, en outre, en plusieurs corridors ayant chacun plusieurs pièces , les unes avec un seul lit, les autres avec deux; dans le second lit , les personnes riches peuvent garder un de leurs domestiques toujours près d’elles.

Tous ces corridors ont une salle a manger commune et un parloir commun, où tous les habitans ( pour ainsi dire ) du même quartier se réunissent en famille pour prendre leurs repas ou pour causer, si les extravagances de leur pauvre cerveau peuvent le leur permettre. C’est le premier établissement de ce genre qu’on ait formé en Angleterre sur un mode de douceur qui fait le plus grand bien

aux malades. Beaucoup, en effet, guérissent, surtout quand le traitement prend la maladie a son origine.

Une très belle campagne environne celte maison, montée avec un luxe et une propreté rares. Chaque malade peut se promener dans la campagne , toujours surveillé pourtant. Tous peuvent aussi tran ailler, cultiver des fleurs, des plantes, etc. Le médecin chargé de diriger le traitement principal est le docteur Belcombe; et l’intendant supérieur de la maison est M. Allis, naturaliste distingué et homme d’ailleurs très instruit et fort aimable (4).

(t) La manière dont nous avons fait connaissance avec M. Allis est assez neuve, comparativement à nos habitudes, pour m’engager à la raconter ici. Nous étions, le professeur et moi, recommandés à M. Fry d’York : malheureusement pour nous, il était absent , et nous nous trouvions isolés dans cette ville , nous disposant par cela même i la quitter bientôt. Cependant nous n’avions pas voulu nous en aller sans en avoir vu quelque chose, et nous étions dans la bibliothèque du musée, lorsqu’un gentleman, grand, bien fait et d’un âge moyen, y entra aussi et vint de notre côté. Il répondit d’abord très froidement k un salut de prévenance du professeur, et je me préparais à m’éloigner de ce nouvel arrivant, fort peu gracieux en apparence, lorsque lui-méine vint m’adresser la parole. 11 me demanda à qui nous étions

Il est bon tle faire observer qu’on reçoit également dans cette maison de santé les personnes qui ne sont pas dites quakers , et qui, bien entendu, peuvent payer leur traitement.

Je noterai enfin que, pour la première fois, j’ai vu ici les barres de fer des croisées imiter, par leur forme et leur vernis, les barreaux en bois qui retien, nent les vitres ordinaires. Cette disposition me paraît propre a soulager le moral des malades qui , dans d’autres circonstances et pendant les momens de lucidité, se croient a jamais retenus dans une prison. Il faudrait vraiment y toucher de près pour s’assurer si c’est du fer ou du bois.

Le dernier établissement que nous avons visité a York est la Bibliothèque de la Société générale , composée de 436 membres, dont chacun paie 24 shellings par an pour augmenter toujours le nombre

recommandés à York, et à peine eut-il entendu, par mes réponses laconiques, que nous étions recommandés à M. Fry, qu’il nous dit en français : « M. Fry est absent; mais c’est un de mes amis, et je « tâcherai de le remplacer auprès de vous. » Et M. Allis a été en effet pour nous un véritable ami pendant tout le temps que nous avons pu rester à York.

des ouvrages utiles. Nous avons trouvé ici des livres fort beaux et très estimés, soit sur les antiquités de Pompéia , soit pour décrire différens oiseaux du globe, notamment ceux de l’Amérique.

Aurore» boréale».

Nous comptions partir, aujourd’hui dimanche, pour Sheffîeld ; mais les voitures ne vont pas, car les chevaux aussi doivent avoir leurs fêtes. Conséquemment il faut se soumettre a la nécessité , et, qui pis est , il faut se résigner a rester chez soi , car la pluie tombe par torrens. Je vais donc profiter de cette circonstance pour rappeler deux choses que j’avais omises , et dont l’une surtout est assez importante.

Je rappellerai d’abord qu’a Dublin j’ai visité une école des sourds-muets , près du jardin des plantes. Les jeunes filles y étaient malheureusement fort nombreuses, et, a mon grand étonnement, j’ai vu qu’on leur apprend l’alphabet a deux mains. A la fameuse école de la rue Saint-Jacques , a Paris ,

F. N ANGLETERRE

toutes les lettres sont formées par une seule main ; système plus commode et plus beau sous tous les rapports. En Irlande, au contraire, on se sert des dix doigts, auxquels on ajoute les signes des yeux, de la bouche, des oreilles, etc. Cela fait sans doute que ces infortunés peuvent parler plus vite , mais rien de plus laid que de voir l’infinité de mouvemens qu’ils sont obligés de faire. On souffre pour eux de la fatigue qu’ils se donnent, et a laquelle on pourrait porter remède en adoptant le système de Paris.

Le second oubli , vraiment impardonnable , est de citer, parmi le merveilleux que nous a offert l’Ecosse, les magnifiques aurores boréales que nous y avons vues et que les hautes contrées du nord offrent en abondance. La plus belle est sans con- : redit Celle que nous avons observée le vendredi septembre , h 9 heures et demie du soir. Nous : raversions le haut de Georges-Street quand tout-aooup une grande lumière parut de loin sur les snaisons. On aurait dit qu’un quartier d’Edim- >ourg était en feu ; mais nous fumes vite détrompés, car la couleur devint de plus en plus rouge,

288 SIX MOIS DF. SEJOUR

prenant même trois ou quatre nuances différentes ; et aussitôt une infinité de courans lumineux commencèrent à partir de ce centre pour se distribuer dans tous les sens du firmament, se rencontrant avec d’autres qui de différens points de la voûte céleste se dirigeaient vers le centre commun. Tous les rayons lumineux s’entre-croisaient avec une rapidité étonnante, et je ne saurais a quoi mieux les comparer qu’a un grand nombre de traînées de poudre a canon qu’on ferait sur le pavé et auxquelles on mettrait le feu sur plusieurs points à la fois.

Mais ce que j’en dis n’est certainement rien en comparaison de la réalité; jamais on ne pourra imiter ces grands phénomènes de la nature, et difficilement on peut en donner une idée, même avec une plume mieux exercée que la mienne. Tout ce que je puis faire avant de m’éloigner davantage des frontières de l’Ecosse, c’est de vous engager a venir visiter cette délicieuse contrée avec ses beaux phénomènes naturels. Le magnifique spectacle que vous offrira le ciel n’est pas peu analogue a tout ce que la nature a su réunir de beau et

l'N ANGLETERRE.

«.le pittoresque sur le sol montagnard des Ecossais ; et puisque tout, et ici-bas et là-haut, doit concourir à vous procurer des sensations agréables, je n’ajouterai qu’un mot: allez en Ecosse.

Page 1