‹ Six nouvelles (volume 2)Chapitre 1 sur 25 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

de madame de Thémines a madame de Verneuil.

Ce i mai i-Sq.

V ors m'interrogez toujours sur IVtat de mon cœur, comme s'il m'était possible de ne pas vous instruire de tous mes sentimens. Non , je ne forme à Paris aucunes liaisons , je ne ressens même pour personne le plus léger intérêt. Parmi les femmes que je vois, en est-il une seule qui eut le temps de m'ai mer, ou même de se laisser aimer par moi. Ce qu'on appelle ici l'amitié , n'est guère que 1 liai. ihide de chercher ensemble <\c$ plaisirs bien étrangers à ce sentiment; c est une contenance dans

le monde. Elle est toujours le moyenr jamais le but ; et je connais nombre d'amies intimes tqui ne supporteraient pas une heure de tête-à-tête, Beaucoup de femmes s'empressent de me conduire aux promenades , aux spectacles ; elles m'ont admise dans leurs sociétés ; et pas une d'elles n'a répondu à ma reconnaissance par un mot affectueux. C'est bien à peu près ce que vous m'aviez dit?

mais vous m'étonnez beaucoup en me parlant des séductions de ce monde où je vis, Qui m'en a donc pu garantir , moi qui suis sans expérience, et qui ne connaissais que ma province et mon couvent? 11 faut, sans doute , être accoutumée de bonne heure à ces illusions imparfaites.

Je ne vous parlerai donc pas de ce qu'on appelle mes succès ; j'en suis

toute confuse. Parmi les jeunes gens qui me rendent des soins , il n'en est pas un seul qui m'aime , ni qui ait eu l'adresse de me le faire croire. Comment pouvez -vous redouter pour moi de semblables dangers ?

Mes chagrins , en se dissipant, ont laissé quelque vide dans mon cœur , il est vrai , mais ne craignez pas que ce vide tienne au besoin d'aimer.

Bien jeune encore , mon esprit s'est armé contre les impressions nouvelles. Tous les sentimens que j'éprouverai , ne feront , en quelque sorte, que perpétuer ceux que j'ai déjà ressentis. Il me semble que ma vie entière soit renfermée dans ces années de ma jeunesse , que nous avonspassées ensemble; j'en garde religieusement le souvenir. 11 faut bien que je vive dans le passé ; je ne vois pas d'avenir : être Isolé dans la na-

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ture , qu'ai -je besoin d'en avoir?

Je n'ai point rencontré ce Saint- Albe dont ma mère me parlait si souvent, et qui, sans que je laie jamais vu, devint, comme vous le savez , le sujet des heureux songes de mon enfance. Je le verrai sûrement quelque jour; je n'en suis point impatiente. Combien je le trouverai différent du portrait enchanteur que mon imagination s'en était formée î et comme celte chimère va s'évanouir à l'aspect d'un homme , semblable, sans doute , à tous ceux que je vois avec tant d'indifférence.

Vous me demandez des nouvelles de ma santé ; pour parler comme vous , à mesure que je me livre au plaisir du monde , mes terreurs se dissipent, et mes nuits sont , à présent , fort tranquilles.

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