‹ Six nouvelles (volume 2)Chapitre 19 sur 25 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

de madame de Thémines , à son amie.

Le a5 juin.

Vous m'affligez beaucoup en m'apprenant tout ce que souffre votre mari. Que son âge ne vous alarme point. La mort ne compte pas les années; je m'en affligeais, je m'en réjouis. Dans l'état où est M. de Ver- Deuil, vous ne sauriez le quitter; je

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le sens comme vous ; je n'essaierai jamais de vous détourner d'un devoir plus impérieux et non moins cher que ceux de 1 amitié ; mais, privée de l'espoir d'être avec vous, mon empressement à vous confier mes peines, votre complaisance à les écouter, les conseils, et surtout les consolations de votre tendresse pour moi , me deviennent de plus en plus nécessaires. Depuis quelques jours, ma sœur, quoiqu'elle prenne tous les soins possibles de ma santé , n'est plus la même avec moi. Le mystère que je lui ai fait de mes sentimens pour Saint- Albe, n'est pas un motif assez fort pour excuser un pareil changement. Et ne doit-elle pas voir que si j.-n'ai point eu la force de lui avouer la vérité, je n'ai pas du moins cherché à la lui déguiser! Sa conduite est d'autant plus difficile à expliquer,

io6 SOPHRONIE.

que jamais son humeur ne m'a paru

inégale.

11 est un autre objet dont je crains et brûle de vous parler. Je ne puis vous rien confier à demi ; mais l'excès de mon égarement ne portera-t-il pas aussi quelque atteinte à vos sentimens pour moi ? Ah ! mon amie , le moindre reproche de vous flétrirait un cœur pur encore , mais qui perdrait sa propre estime s'il n'était pas sûr de la vôtre.

L'isolement dans lequel je passe ma vie, doit étonner beaucoup ceux qui pensent à moi. Je n'ai pas besoin de vous dire que plusieurs fois j'ai vu celui de qui le tombeau n'a pu me séparer. Hier, en m'abordant, il remarqua ma pâleur. 11 souffrait aussi , et parut vivement touché. — Sophronie , me dit-il , je n'ai pas la force de me repentir de ce que j'ai

fait. Je suis pourtant bien coupable; j'ai troublé vos jours. Si je ne m'étais pas rendu visible à vos yeux, si j étais reste dans l'ombre où les morts sont ensevelis, le temps eût calmé vos regrets, et vous eussiez goûté dans la vie un repos, bien éloigné de vous aujourd'hui. — Non; vous ne fûtes point coupable , lui dis-je, mais que dans ce moment vous êtes injuste et cruel ! Ce trouble qui m'agite, ces souffrances que vous plaignez, je les chéris, je les préfère à tout ce que peuvent m'offrir la terre et ceux qui l'habitent.

Cette vie même, ce peu de momens que tant de maux empoisonnent, que n'est-elle d'un plus grand prix, pour t'en faire le sacrifice! — Saint- Albe me regardait avec un attendrissement douloureux. — Imprudent ! qu'ai-je fait? s'écria t il enfin.

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Je souffre comme vous , et je m'efforce d'imiter votre courage contre des maux sans remède; mais quand votre constance ne peut être qu'un long tourment , m'est-il permis de la désirer, et n'en dois-je pas envisager le terme? — Oh ! que tu connais peu mon cœur , lui ai-je dit! Quoi, tu ne peux concevoir un amour délicat, se nourrissant de ses sacrifices, et trouvant dans sa pureté même un charme inaltérable î Que faut-il pour te rassurer? des sermens? mon cœur les prononça le premier jour où je t'ai vu, et ma bouche va te les répéter.

Habitant du Ciel , c'est devant Dieu que je te donne ma foi ; et toi, grand Dieu ! en recevant ma promesse de l'aimer au delà du tombeau, accorde à notre amour de vivre, aussi longtemps que nos âmes immortelles î — Nous étions tous deux à genoux.

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De Tune de ses mains , Saint-Alhe pn ssait la hnienrie ; j"a\ais à peioe cessé de parler, ou 'il étend l'autre d'un air solemm.-l , et prononce avec transport le même serment. f'om- ]c me seîi tais au-dessus de moimème! que je méprisais ce corps périssable, qui m'enchaîne pour quelques momens encore au séjour de la douleur, mais alors, je ne sentais que mon amour et ma fclicil<; : j'étais toute à Saint-Alhe.

Mon amie , je ne puis me retracer plus long-temps des émotions si profondes ; je sens que je m'affaiblis , et je vais chercher de nouveau le sommeil qui me fuit.

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no SOPHRONIE.

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