‹ Six nouvelles (volume 2)Chapitre 25 sur 25 · I. III · texte numérisé non relu

I. III

j94 ISMAEL.

Abraham et Sara. Ils m'ont offensée : v en ge-moi ! Quelle périsse, ma cruelle ennemie ! N'épargne que la tête du père de mon fils. — Tu seras satisfaite. Guerre aux ennemis de celle que j'ai choisie pour mon épouse. Je lèverai la main ? et ils seront écrasés. Ainsi fut résolue , sur la terre , la ruine de l'homme juste.

Le peuple et les grands célébrèrent les noces de Ramessès avec autant de pompe que s'il eût épousé la fille ou la veuve d'un roi. L'éclat de la couronne réjaillissait sur Ismaél ; mais que lui importaient de vains hommages offerts à sa fortune naissante? 11 ne respirait que pour Ophésis. Malgré l'espoir permis à son amour, quelquefois il déplorait en son cœur , l'effort de courage qui l'arrêta, lorsque n'écoutant plus que

soi vi fil Vf. 195

ïcs transports il était près d'enlever la princesse et d'aller s'ensevelir arec

elle dans le fond des déseï ts.

Les fêtes cessées , Agar manda son fils. Avant de lui parler, elle le pressa long - temps dans ses bras ; elle détournait son visage et pleurait. Se rappelant enfin ce quelle avait souffert, et le conseil des faux dieux et sa résolution , elle s'éloigna d'ismaél et lui dit : — Mon fils, il est temps de venger notre injure :

Ramessès marche sur Aroé . . . Ne craignez rien pour Abraham ; il a promis de l'épargner. C'est sur celle <pii vous a fermé le cœur de votre • , qui vous- a chassé de votre héritage, sur celle qui vous opprima luit dix ans, c'est sur la seule Sara, que ma vengeance doit tomber.

Lorsque Elamessès \eut bien embrasser votre cause, vousne refusera

i9ô ISMAEL.

pas de le suivre... J'ai répondu pour vous. —

Ismaël s'écria : — Je n'irai point.

Abraham défendra son épouse. Si je levais la main contre celui qui m'a donné le jour, le Seigneur me retrancherait de dessus la terre 9 ou je cesserais de croire au Seigneur. — Pouvez-vons croire à sa justice quand il n'a point puni Sara?Ismaè'l> mon cher Ismaèl ? ne refusez point une grâce à votre mère. — Ne demandez point un crime à votre fils. — Je vous implore contre une ennemie.

— Vous me pressez de méconnaître mon père! .... Craignez de me faire oublier que je suis votre fils. — Dieu , c'est moi que vous outragez , moi ! et c'est à l'époux de Sara que vous réservez votre amour ! Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Si vous aimez la fille de Ramessès, suivez

NOUVELl.i: \ i.

son père : Ophésis est i ce prix. — LLh bien, je n'aurai point d'épouse* Banni par Abraham , abandonné de vous , [smaël Bera, seul but la terre#-r Parlant ainsi, il sortit plein de douleur et sans vouloir rien entendre. — ■

A peine il eut iranclii le seuil de la porte, que levant les yeux, il aperçoit la fille de Ramessès, assise sous un palmier. Incertain , encore, s'il ira lui dire tout s<»n malheur, ou s'il ■ v itéra sa présence , il se trouve devant elle. — J'attendais ^>tre mère , lui dit Opbésis : elle m'a priée de me rendre ici pour lui parler. — Ici ! ô mamère,quel indigne artifice ! Ophé-

. \ ous m'êtes bien chère, mais je nous vois peut-être pour la dernière Ma mère veut que je \o\\s obtienne petr un crime, vous, qu'il* maèJ vertueux encore est m loin de nu i iter ! Ordonnes - moi de \<'us

.198 ISiMAEL.

haïr ; ou plutôt fuyez, ah fuyez vousmême! Je ne puis vous quitter. — Dites-moi ce qui vous afflige , interrompt Ophésis : vous portez l'effroi dans mon âme. Ismae'llui répéta toutes les paroles de sa mère. Elle pâlit et demeura sans voix. — Hélas, répondit-elle enfin , faut-il que vous renonciez à moi , lorsque l'espoir nous était permis et qu'il faisait le charme de ma vie ! — Douces paroles, s'écria le fils d'Abraham ! Maintenant , je trouverai la force de supporter tout mon malheur. — Ophésis reprit : Ne pouvez - vous pas suivre le roi , et respecter , protéger les jours de votre père ? D'autres n'auraient ni le même intérêt , ni les mêmes soins. Si celte guerre déplorable est résolue , si vous ne pouvez l'apaiser , ne serait-il pas heureux pour Abraham que vous fussiez par-

NOUVELLE VI. tgg

mi dos ennemis, et toujours prêt à détourner de lui leurs coups 7 — Ah ! je connais l>i«-n mon devoir : je le suivrai, s'il m'es! possible. Ne me haïssez pas. — Eh , commenl te haïr ! Umaèl , je no saurais vivre sans toi. — Ismael était près de cé- <1< i ; mais il retrouva tout à coup sa force , et dit à la fille de Ramessès : — Quoi , vous - môme , Oplicsis , VOUS pourriez attendre de moi?....

»us me demandiez la tête du roi tfemphis , j'irais , et je le frappeau milieu de tous ses gardes ; si tous vouliez ma mort, je vous dirais : Ophésis , il m'est doux de mourir pour vous ' Mais me lever contre mon père , non jamais ! —

A ces mots , il sortit du palais en ! ! pas , e( se rendit au

camp des rloréens. Seul dans sa

-• il demeura deux jours sans

donner aucun ordre et sans vouloir prendre de nourriture. Pale , et le front abaissé vers la terre, ses yeux brillaient sous l'ombre de ses sourcils , d'un feu semblable aux éclairs de l'orage pendant la nuit.

Il tombait à genoux et s'écriait : — Dieu d'Abraham, soutiens-moi I — Bethphésès , qui le premier l'avait choisi pour chef , vient le trouver dans sa tente , et lui dit : — Ismael, ceux qui commandent aux fils des hommes , doivent-ils être si promptement réduits, si promptement abattus ? J'ai lu dans votre cœur et je vous plains ; mais je vous blâme davantage. Qu'est devenu votre fierté ? Qu'avez-vous fait de votre force , vous qui , dans le désert , étiez prêt à combattre toute la tribu ? Je cherche le vainqueur de Sébéon, je ne vois plus que Fa-

V01 UII F \ 1 îoi

mant crime fille de Tanis. Ah plutôt il fallait l'emmener dam nos dé- Béi ta : vous aui i< ; < ommis une tante,

mais le repentir, le dégoût peutêtre l'aurait suivie , et nous aurions un chef aujourd'hui — Bethphésès,

lui dit Ismaél , lorsque vous voyez une jeune vigne abattue par l'orage, vous ne la foulez point aux pieds ; mais vous relevez ses rameaux afin qu'elle porte des fruits. Cessez de m'accabler à présent , o vous qui m'avez tendu la main dans Le malheur ! — Hé bien , fuyez le repos , cherchez d'honorables dangers ! Cet amour qui vous asservit, est Gis de la mollesse et de l'oisiveté. — ■ C'est aiîisi qu'ils parlaient tous deux ; mais que pouvait sur le cœur d'Isroaèl les conseils d'un fils dudé- , dont les sauvages amours s< bornaient au choix qu'il avait fait

de ses épouses ? aux lois qu'il leur imposait.

Agar, cependant, n'avait point désespéré de vaincre la pitié d'Isinaél. Elle engagea Ramessès à mener contre le pays de Canaan , les troupes dont les pavillons s'élevaient auprès du camp des Horéens. Lorsqu'ils virent > au milieu d'un nuage de poussière , briller les armes et les étendards , lorsqu'ils entendirent les tambours ? les trompettes et la voix des chefs qui donnait l'ordre du' départ , cette tribu guerrière s'agita dans le camp ? et se mit à crier : aux armes ! Ismael étonné sort de sa tente. — Où marchent ces soldats , dit-il? — Eh que nous importe , répondent les Horéens? Ils vont à la guerre ; suivons-les! — Suivons-les, s'écriait-on de toutes parts ! Tandis qu'ils vont combattre , resterons-

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nous avec leurs femmes et leurs esclaves ; nous , les fils aines de la guerre ? —

Ces belliqueux accens, cet éclat des armes, ce bruit des tambours, cette impatience des soldats et plus que tout encore le cri de l'amour révolté au dedans de lui , bouleversent le cœur d'Ismaél. Il ne résiste plus que faiblement et semble attendre qu'on L'entraîne. — Marchons, marchons , répétaient les Horéens , soulevés <*t déjà couverts de leurs armes ! Savons-nous choisi pour nous commander un jeune inconnu, meurtrier de notre chef, que pour vivre comme des bergers ? — Bethphésèa trouble" \int lui dire : — Is- ! ! il n\ .^t plus temps de réprimer nos soldats; si vous ne voulez perdre à la fois leur amour et votre irité , hâtez vous d ordonner ca

ao4 ISMAËL

départ.... que vous défendriez eu vain. — Ismaël , incapable de résister en cet instant , cède aux prières de Bethphésès. Les apprêts se firent aussitôt , et toute la tribu se mit en marche. Lorsque les Horéens virent le fils d'Abraham à leur tête , ils poussèrent des cris de joie, disant : — Vive Ismaël , le vaillant Ismaël , notre roi ! —

Mais lui , rappelant enfin ses esprits, s'occupait démener à d'autres* combats cette troupe impatiente , lorsqu'on vint à passer sous les murs de Tanis. Le peuple , qui se plaît à l'image de la guerre , quand elle ne menace pas ses foyers , accourait en foule. L'armée roulait des flots d'acier au pied d'une haute tour avancée dans la campagne et tenant au jardin du palais.

Ismaël s'approchait : à sa dema r-

NOl \ ELLE VI.

inégale , à son air abattu , on eût cru voir en lui , non pas un chef

i Je ses soldats , mais un coupable que des satellites eninenentau supplice. Comme il se trouvait au pied des remparts , un cri de joie vient frapper son oreille. Il regarde; il voit au sommet de la tour, Ophésis, Opliésis qui se penche et lui tend les bras. Elle était venue dans ce lieu pour voir si le fils d'Abraham marcherait avec le reste de l'armée :

die était venue presque sans espoir.

Llle ne fut plus niaitresse dellcinème : elle oublia la foule qui lcnlotirait; BOd CCBlil ne put soutenir tant de bonheur : elle tomba dans les bras de ses femmes. A ce spec- , ;nael ne se connaît plus. Le plaisir qu'il «'-prouve a quelque chose

Bombre el de furieux : il le savoure

en inmissanl. Lecridie est l'uiisoin-

t. nr. i-S

2o6 ISMAEL.

mé dans son coeur. Sa main est prête. .

O Providence , sois bénie d'avoir donné à l'homme cette faiblesse qui souvent met entre nos desseins et nos actions le temps du repentir !

Avant d'entrer dans la vallée de Mambré l'armée avait à traverser le grand désert , puis les sables deCadès et de Bersabée. L'imprudent Ramessès , en proie aux artifices de Satan ? suit l'amour qui l'égaré , et laisse sa fille dans les murs de Tanis ? exposée aux attentats d'un ennemi puissant et capable de tout oser. Agar est avec lui : la vengeance d'Agar est plus chère à son cœur que les intérêts du trône, et que le bonheur de sa fille.

Cependant , les bergers du mont Séïr, effrayés à la vue d'une foule de gens armés qui s'avançaient comme une nuée de sable prête à

ensevelir les moissons, coururent avertir Abraham ;car le patriarche ,

par sa prudence , ses richesses , sa valeur , et surtout par la protection du Très-Haut , semblait le roi de la contrée. — O mon Dieu , dit le père des Hébreux, vous qui donnez le tranchant àlepée, la vitesse à la flèche , et la victoire à ceux qui vous craignent , Seigneur, étendez votre bras tout puissant, et secourez-moi comme vous m'avez secouru ! Il y a long-temps que mon glaive est suspendu à la colonne de mon lit, et je croyais que ma via s'éteindrait dans le repos , comme une étoile qui s'efface du Ciel. Mais vous ordonne/. , grand Dieu : ma main ver- I le sang de mes ennemis , ou le mien s'épuisera sous leurs coups. — Il ail , et trouve dans sa soumission

le même courage de ses jeunes années. Sara , sans avoir le temps de lui parler, le vit détacher son épée , ceindre ses reins et marcher à la demeure de Mambré. 11 arriva dans la vallée delà grappe de raisin comme le jour allait tomber. L'Amorrhéen l'adorait : il le relève. — L'étranger s'approche, lui dit-il. Demain , au soleil levant, allez avertir vos frères et rassemblez vos soldats. Le Dieu qui nous a livré les cinq rois, combattra pour nous. Le lendemain , tandis que Mambré se rendait chez Escot et chez Aner , le patriarche fut en diligence trouver Ephron et Hethéen, et parla comme il avait fait la veille. Dès le jour suivant , ils se réunirent sur les hauteurs qui regardent le mont Séir. Leur armée , forte de cinq mille hommes , sans les Philistins qui ne pouvaient être en-

corc arrivés 1 grossissait il heure en heure.

Ramessès ayant appris ces choses, envoya | rès d< 9 Cananéens un certain Mrmnon , qui écrivait ses lettres ; car il ht- rappelait que pendant une grande lamine, Vlambré et ses d< ux frères étaient venus chercher des grains en Egypte, et quils lui avaient apporté de magnifiques pré- M-ns.

M» m non dit aux trois frères : — .\\e/-vous donc oublié l'amitié que \ous avez jurée au Seigneur? — Ils n pondirent : — Noire alliance a\ec Abraham est plus ancienne. Nous ne livrerons pas l'homme juste devant le Très - Haut , et il nous est impossible de traiter en amis ceux qui viennent porter la guerre dans notre pays. Que Ramessès retourne

dans le Men : tant que DOtre main

ai o ISMAEL.

pourra soutenir une épée , il ne verra point nos champs. — Insensés, répondit Memnon , vous courez à votre perte! le glaive de mon roi va vous moissonner comme la langue du feu dévore le chaume ; il extirpera vos racines, et vos derniers rejetons seront réduits en poudre. Ses soldats ne sentiront ni la faim ni la fatigue; ils ne délieront plus le lin dont leurs reins sont entourés ; il ne se rompra point dans leur marche un seul cordon de leurs chaussures; leurs flèches sont acérées , leurs arcs tendus : les pieds de leurs chevaux sont plus durs que le caillou , et les roues de leur char sont rapides comme la tempête. Ils fondront sur leur proie avec des cris semblables aux mugissemens des flots. Nul ne pourra vous secourir ni vous arracher de leurs mains. —Retourne vers ton maître,

dit laine des frères , et réponds - lui (juc nous avons aussi de 1 épi es flèches et des chars préparés pour la guerre.

Le soir même les troupes de Tunis arrivèreol à la vue du camp d'Abraham, et déployèrent leurs tentes sur les bonis du torrent. La fatigue et les approches de la nuit retinrent les deux armées dans le repos.

Mais il n'était plus de repos pour Ismaè'l. 11 regardait les tentes des Gélhéens déjà confondues dans les ombres du soir , et dont les derniers rayons du soleil éclairaient déjà les banderolles. — Ces deux armées sont ennemies , disait le fils d'Àgaren son 1 oeux, et je marche avec celle qui va

combattre mon père! — On approchait du milieu de la nuit , et tout

meillait dans le camp. Ismaè'l ,

toujours plus agité , marchait à grands pas dans sa tente. A chaque instant un nouvel orage s'élevait dans son âme. Tantôt il voyait sa bienaimée lui tendre les bras du haut de la tour de Tanis, et défaillir de joie en le voyant sous l'étendard de Ramesses. Tantôt il comparait le nombre des tentes de Tanis, qui semblaient couvrir le pays, et le nombre des tentes de Canaan, qui n'occupaient qu'une colline, il voyait les troupes du patriarche en fuite , et le patriarche lui - même frappé du coup mortel. Le sang du vieillard , ce sang qui coulait aussi dans le sein cl Ismaé'l, réjaillissait sur lui et criait au Ciel. 11 entendait déjà tonner sur sa tête la malédiction paternelle. . . . Epouvanté ? il sort , il fuit.

11 avait franchi lesbornesdu camp; il errait au bas de la montagne à la

NOl YFLLE \ I 2i3

clarté de la lune, sans savoir où ses pas le conduisaient 11 s'écriait : — Seigneur, ô Dieu terrible, vous faites éclater votre puissance contre une famille livrée au souille des ?ent& Dieu d'Abraham, ne me poursuivez pas! retirez de mon cœur vos flèches dévorantes. Vous m'avez abattu ; — Mais , malgré l'excès de sa terreur , l'amour, de momens en momens , lui faisait encore entendre sa voix puissante, et le ramenait au camp de

Vfesraira.

La douleur et l'affreuse incertitude le suivent partout. Il ne sait plus en quels lieux il se trouve; il ne voit plus le danger. De l'enceinte du camp de 'Tains, il marche au i trop des Getbéens. In bois de cy • ndait près de leurs tentes.

\< câblé de fatigue, et baigné d'une sueur glacée , cesl la qu'il s'assied.

2i4 ISMAEL.

Il entend du bruit. Un homme paraît : un casque couvrait sa tête , et sa barbe blanche comme la lumière de la lune, descendait sur son sein.

C'était Abraham : aussi vigilant , aussi hardi que dans les jours de sa jeunesse , il était sorti du camp pour voir si les sentinelles faisaient bien leur devoir, si les ennemis ne tentaient pas quelque surprise, et si Ton ne pourrait pas eux-mêmes les surprendre. Comme l'armure égyptienne changeait un peu la démarche d'Ismaél, et qu'Abraham était bien loin de le compter au nombre de ses ennemis, il ne le reconnut pas ; mais Ismaël avait reconnu son père.

11 n'aurait pas été plus ému ni plus effrayé si Dieu, près de jugerla race entière des fils d'Adam, eût apparu dans sa majesté , et de cette main dont il a pesé les astres, eût ouvert

Mol \ ELLE V 1. art

SU bruit des tonnerres , et la profondeur «les cieux , et la profondeur de l'abîme, li n'eu! pas la force de se traîner aux pieda d'Abraham; il poussa seulement un cri plaintif.

Le patriarche s'arrête, et présentant la pointe de son épée. — Qui es - tu, iils des ténèbres, dit-il au jeune guerrier, et que fais-tu dans ce lieu ? — Je suis un malheureux , je cherche la mort. — Si tu ne voulais que la mort, tu ne la chercherais plus , car tu portes une épée.

I < t te armure ennemie, l'heure, le lieu, ton trouble , tout annonce mi dessein secret : je ne sais qui retient mon bras .... — Eh bien , frappe , ù fils de Tharé ! ta rigueur sera juste aujourd'hui : je ne suis plus innocent. Je ne saurais commettre

un crime dont la seule pensée

me glace d'effroi ; mais je n'ai pu le

2i6 ISMAEL.

fuir. J'aurais du me délivrer de la

vie Abraham , crois- moi , la

mort n'est pas ce que je crains ; mais, demain ? qui te saurera ? — Garde ta pitié pour tes pareils , pour les médians et les perfides. Là , dit le patriarche , en montrant le Ciel; audessus de ces étoiles semées devant son trône , il est un Dieu plus fort que la puissance des rois. Je le sers, et je me fie en sa justice. Que. fautil pour me défendre et terrasser tant d'ennemis? un seul de ses regards.

Mais tranchons des discours superflus : quel que soit le sort qui m'aU tende , je pourrais, je devrais peutêtre punir en cet instant ta hardiesse ou ta perfidie. Car tu portes l'armure de Mesraïm , et tu n'as pu venir en ce lieu que pour épier nos desseins, et donner la mort à quelqu'un de nous. N'importe, je t accorde la vie ;

retourne vers les tiens, cours : si j'élevais la voix, mille soldats tondraient sur toi« —

Je ne vous luirai point, dit Ismael, eu laissant échapper ses sanglots, et tombant aux pieds de son ! Je ne vous quitterai plus, je défendrai votre tète sacrée ; je serai votre bouclier. O mon père , ne vous souvient -il plus d'un malheureux «pie vous avez appelé votre fils. ...

qui veut l'être toujours, qui revient à vous. — Mon cher Ismaél , ô mon premier né , s'écrie Abraham , en le pressant sur son sein ! Combien je t'ai pleuré ! enfant si cher , si longtemps désiré, je t'ai banni, j'ai pu te repousser loin de moi! Jour déplorable , seul jour où j'aie étouflé le « ri de ma chair.... Le lendemain , 1 « nvovai tous mes serviteurs , je courus moi-même : hélas, nous r. m. 19

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trouvâmes près du torrent de Besor , de longues traces de sang , et nous crûmes que les bêles farouches t'avaient dévoré. — O mon père , vous saurez tout ; mais le temps presse :

les Horéens m'obéissent , je cours les chercher. Vous compterez mille soldats de plus. —

A peine il a parlé qu il retourne vers les siens , et va trouver Bethphésès. — Mon père , lui dit-il , je veux rentrer dans le chemin du devoir. Je vous dois déjà la vie *. que je vous doive plus encore î Soyez mon guide, mon appui. Partons d'ici, nous et nos soldats , et volons au secours de mon père! — Le vieux chef répondit : — J'aimais mieux servir Ramessès contre les Cananéens que de rester en repos ; mais puisque nous devons combattre aujourd'hui, j'aime mieux que ce ne soit pas con-

Abraham. Nous étions avec lui quand il frappa Chodbrlahèttio*. Li § Horfcns vous suivront sans peine :

que leur importe de marcher contre :1s de IVfesraïm ou contre les fil* <ic Canaan ? (i r^t toujours Ai sang à verser, des dépouilles' à recueillir.

Mais , hâtons-nous de sortir du camp de Rames^ès, avant ({ue les soldats aient pris les armes. — lsmael le se dans ses bras, et tous tieu\ vont sânS bruit avertir les chefs.

La fraîcheur du matin .se faisait déjà sentir, mais l'aube n'avait point encore blanchi l'orient : nul bruit s les campagnes , ni sous les tenn'interrompail le silence de Ja nuit Les chefs éveillent leurs capitaine :apitaines fcs centeniers , et ccu\-« i les simples soldats. Aucun ne com t s desseins d'Ishtaëlét de Bcthphésès : et voyant en re]

reste de larmée, ils croient que Ramessès les a choisis pour aller tendre quelque piège à l'ennemi. Mais on ajoute bientôt Tordre d'emporter leurs tentes, d'emmener leurs femmes et leurs enfans : ils obéissent , et ne savent plus que penser.

Ismaël ne balançait point , ne regardait point en^arrière. Il pressait la marche de la tribu : il avait retrouvé sa première ardeur. Il sentait cependant quOphésis était perdue pour lui , et ce pénible sacrifice semblait se renouveller à chaque instant. Il fallait sans cesse au jeune chef le même effort de courage qui Tavait décidé : toutes les douleurs étaient dans son sein.

Comme il approchait du camp des Héthéens , il entend au loin de grands cris ? et le bruit des tambours , et ces mots : — A la trahi-

NOUVELLE VI. 2*i

son î — Il regarde , il voit les soldats qui courent, en désordre , à sa poursuite. 11 se prépare à les repousser , et c'est lui qui, le premier, abreuve la terre de leur sang.

Pendant ce combat , les bataillons des deux armées se forment et s'ébranlent, Aner, Escot et Mambré conduisent les troupes qui s'étendent vers Sodômc. Semblable au mât d'un navire, Abraham est au centre , et voit, à sa droite , Ismaél qui combat pour lui. Ce bruit de trahison et la fuite des Horéens avaient porté l'incertitude et la méfiance dans le cœur des guerriers de Tanis. Chacun, en portant des coups mal assurés , regardait à ses côtés de peur d'être abandonné de ses compagnons.

Ismaél avait poussé les siens contre le flanc de l'armée. Son dessein , ou plutôt le conseil de son aveugle

fureur , était de s'avancer dune aile à l'autre en frappant de mort tout ce qu'il trouverait devant lui. Tant de victimes tombées sous sa main étaient une barrière qui devait le séparer à jamais de la Mlle du roi ; mais plus il se sentait malheureux , plus il se plongeait dans le malheur avec une affreuse joie , comme l'homicide de lui - même enfonce le fer dans son cœur. A son aspect, à ses coups, on l'eût pris pour fange exterminateur, lorsque, dune plume de fer , il efface les générations.

Deux fois, en poursuivant les ennemis, il s'écria : — Dieu d'Abraham, et vous, mon père , vous serez satisfaits î — 11 se détourna cependant de la troupe qui combattait autour de Ramasses.

Les épées d'Abraham, d'Ephron et de Marnbre ne se reposèrent pas non plus. Ils traversèrent les batail-

NOUVHiLt VI. »4K

Ions de Tanis avec leurs chars armés de faux , le Sei^tieor fut avec eux , et les troupes du roi *Yu fuirent comme les eaux qui descendent des montagnes. Les plus \aillans tournèrent le dos, et la corne de leurs coursiers s<' brisa dans la vitesse de leur fuite. Le jour n'était pas achevé. Ismaèl couvert de sueur , de poussière et de sang, hors d'haleine, éperdu, courut à son pète. Tandis que le patriarche le pressait dans ses bras , il répandit sur le séiti paternel des larmes plus douces. Il lui dit: — O mon père, Jouissez-moi ! Je vais vous quitter.

— Non , je ne te laisserai point partir : n'es-tu pas mon premier né?

Ne viens-tu pas de réduire mes en* h< mis jusquYn terre ; et ton sang que je vois couler, nYst-ce pas pour moi que tu Tas versé ? Oublie ce que j i fait : le Soigneur avait parlé.

224 TSMAEL.

Nous l'apaiserons par nos prières.

N'est-il pas un Dieu de miséricorde et de bonté ? Tu semblés malheureux : ton vieux père adoucira peutêtre ton chagrin. Demeure , mon cher fils. — Une me faut plus qu'un désert ou la tombe. Je ne puis retrouver ni le bonheur , ni la paix, et je ramènerais le trouble dans vos foyers. Souffrez que je vous fuie , que j'aille remplir loin de vous ma triste destinée. Dieu du Ciel , prolongez les jours d'Abraham, et ne cessez pas de le regarder !.... Adieu , adieu , mon père ! — Dès qu'il eut dit, il s'arracha des bras du patriarche , et demeurant auprès de lui , il attendaitsa bénédiction d'un air suppliant. Le vieillard , désespéré de n'avoir pu vaincre son obstination , pleurait : il le bénit enfin , et se couvrant le visage de son manteau , il se

NOIVELLE VI. 225

jeta sur une grande pierre , qui depuis fut toujours appelée la pierre des adieux.

Ismael marcha tout le jour à la tête de la tribu, sans vouloir prendre de nourriture. Apres trois journées de trajet, ils entrèrent dans le désert que les Horéens habitaient , ou plutôt qu'ils parcouraient avant la mort de Sébéon, et d'où ils avaient coutume défaire des courses contre les nations voisines. Le fils d'Abraham pria Bethphésès de conduire la tribu pendant quelque temps. — Ceux qui m'ont choisijpour chef, lui dit-il ? ne doivent point souffrir de mon égarement.

Avertissez-moi seulement quand il faudra combattre : j'ai besoin de W< rser du sang et d'exposer ma vie. —

Dès le lever du soleil, il sortait du camp , et se retirait dans quelque lieu sauvage. Assis sur la pointe d un

rocher , ou étendu sur le sable brillant , il passait là les longues heures du jour, et souvent la moitié de la irait. Consumé de soif et dévoré des feux du midi , il voyait toujours devant lui l'image d'Ophésis. Quelquefois il lui tendait les bras, il s'avançait : mais soudain rendu à lui-même, à son malheur, il poussait des cris perçans et payait par des souffrances plus cruelles un moment d'espérance et de joie. D'autres fois , morne , abattu, l'œil fixe, on l'aurait pris pour un rocher : il ne voyait pas la lumière, et la foudre en éclats eut tombé devant lui sans le tirer d'un accablement si profond.

En vain cherchait-il quelque soulagement dans l'assurance d'avoir rempli son devoir : les châlimens et les récompenses arrivent lentement du ciel à la terre, et c'est ce qui

NOUVELLE VI. ?v

donne un si grand prix à la v< du.

Comme Ismael revenait au camp vers la lin du jour, les chefs lui dirent qu'un euvqyé de Ramessès demandait à lui parler. Son visage épanoui brille comme les campagnes de Sichem, lorsque, baignées dune douce pluie, le soleil les couvre tout à coup de ses voiles dorées.

Joie passagère et trompeuse, (|ue de douleurs marchaient après elle!

Le hls de Mcsraun adore Ismael, et ainsi : — Voici ce que vous dit Ramessès, roi de Tanis : Ismael, venez à mou secours , au secours d'Ophésis ! J'oublie le mal que vous nfave z l'ait : vous détendiez votre père.\ uu^ pouvez tout réparer. Osimandue prétendait à U main de ma iille : il prétendit autrefois à ma couronne. Le perfide, au lieu de me suivre, est resté dans Tanis; et dès

2î8 ISMAEL.

qu'il a vu la ruine de mon armée, il s'est mis à la tête d'un parti nombreux, qui n'attendait qu'une occasion favorable ; il a soulevé contre moi le reste des troupes, et m'a fermé le chemin de ma cité. Alors, il a envoyé vers moi l'un des siens , qui m'a porté ces paroles : « Votre fille u et la moitié de votre royaume sont k en mon pouvoir ; mais si vous me « reconnaissez pour votre gendre et « votre successeur, vous remonterez « paisiblement sur le trône, et me « compterez encore au nombre de « vos sujets. Songez que ja ne le suis « plus en cet instant, et que si vous « me refusez , il faudra me vaincre. » Vous, Istnaël, qui combattez avec tant de courage et de bonheur, venez ; punissez un traître, délivrez ma fille, et soyez mon fils. — Le fils d'Abraham répond à l'envoyé : —

NOUVELLE \ I. ï*g

Retournez près du prince, liâtez- \ ons, et dites-lui : Ismael me suit. — Les ordres sont donnes, et les apprêts du départ s'achèvent avant la nuit. L'orient commençait à peine à blanchir, que toute la tribu se mit en marche. Ismael, tantôt s'abandonnant à la vitesse de son coursier, devançait de bien loin les premiers de la troupe, et tantôt revenant vers les plus tardifs, les gourmandait à grands cris. Son impatience trompait ainsi la longueur de la roule. Infortuné, ali I que n'est-il plus vaste encore ce désert dont tu maudis retendue! L'espérance, la douce espérance échauffe ton cœur, elle te pousse au terme de ta course, et là, c'est le désespoir qui t'attend.

EUunessèfl reçut Ismael comme un fils tendrement aimé. Agar, qui les avait tous deux entraînés dans j<.

25o ISMAEL.

malheur, Agar, humiliée, n'osait lever les jeux. Ismaèl ne lui fit ni reproches ni caresses. Avant de prendre aucun repos, il voulut voir le camp des ennemis. Dès qu'il se trouve devant les barrières, à portéede la voix, il appelle Osimandué. L'égyptien s'étant avancé : — J'aime Ophésis, lui dit-il , et je viens te la disputer. Qu'importe à toute cette armée le succès de ton amour? Faut-il que la moitié du peuple de Tanis tombe sous le fer pour que tu règnes sur l'autre? Mérite le trône par ton courage, au lieu de l'attendre ainsi du courage de tes soldats. Demain , si tu le veux, ou plu tôt à l'heure même, nos épées décideront seules de notre sort. —

Etranger, répond le superbe, Ramessès a-t-il donc pensé que j'exposasse ainsi ma fortune contre un d<*

NOUVELLE VL sT.i

soldats? ( >pli< sis est belle, et son front attend la couronne* D'autres ont pu prétendre à sa main , et se présenteraient sans doute après toi.

Double avantage pour ton maître !

11 éluderai! Le combat, et je risqix rais ma ?ie chaque jour contre tfob-i I rivaux. Mais c'en est assez : je ne me caclierai point pendant la bataille; ceux qui voudront éprouver mon bras m"v trouveront. — ■

Au point du jour, une troupe nombreuse vint déposer les armes pieds de Raroessèe. Les chefs dirent qu'au milieu île la nuit ils avaient quitté furtivement l'étendard d'Qsimandué. Ksmaè'l 1<'S écoutait :

1! v a dans L'accent de l'imposture quoique cho.se qui Messe l'oreille de l'homme simple et franc. Le long récit des dangers que oes Egyptiens avaient courus les rendit suspects

au fils d'Abraham. Dès qu'il les eut vus seloigner, il dit au roi sa pensée. — Seigneur, ajouta- t-il, que la crainte de vous livrer à des traîtres ne vous expose pas à repousser des sujets fidèles. Confiez-moi le soin de les éprouver. Vers le milieu de la nuit, nous sortirons en secret de votre camp , et nous reviendrons le surprendre. Les sentinelles crieront de tous côtés , aux armes! et les bataillons les plus avancés se replieront en désordre vers le milieu de l'armée. Ou je m'abuse , ou le premier mouvement des transfuges sera de se jeter sur vos soldats; mais ils seront entourés de toute* parts, et vous ordonnerez de les exterminer.

Le roi goûta ce conseil, et tout ce qu'avait dit Ismaèl fut fait, comme s'il eût été roi. Les soldats d'Osimandué n'avaient point quitté leurs

NOUVELLE VI. a5l

armes : an premier bruit ils se rassemblent en bataillons , et comme

tout semblait en désordre autour d'eux, ils marchent, lance baissée , contre ceux qui se trouvent sur leur passage. Mais leur trahison retombe sur eux. Us furent enveloppés à l'instant, et massacrés sans presque se défendre , tant ils se troublèrent en voyant leurs projets découverts. Les derniers qui restaient demandèrent la vie, et promirent de révéler un secret important. Ramessès ordonne de les épargner , et leur fit signe d approcher. Deux fois perfides, ils lui dirent qu'Osimandué viendrait le surprendre en cette même nuit.

L'ordre de s'apprêter au combat vole aussitôt de quartier en quartier; et dès que les bataillons sont formés, chacun, sans quitter son rang, se couche sur la terre , p<.ur qu'une

défense inattendue remplisse d'effroi les ennemis. Mais comme ils étaient déjà près du camp , ce stratagème ne put les abuser. Le jour eût éclairé les combattons, qu'il n'eut pas régné plus d'ordre dans la bataille, et que les coups n'eussent pas été plus sûrs.

Des deux cotés, les soldats voyant devant eux leurs amis et leurs pareils, frappaient sans courroux , et leurs bras , armés par le devoir , obéissaient à regret. Deux troupes qui avaient fait la guerre ensemble pendant long-temps, se reconnurent au moment de combattre, et posèrent aussitôt les armes. En vain les chefs les excitèrent de la voix et de la main : il fallut les ramener dans leur camp.

Ainsi le combat languissait, et la victoire flottait, incertaine. Mais il n'en coûtait point aux Horéens de

NOUVELLE VI. *fi

répandre le sang des fils de Tanis.

Leur jeune chef, p0U88é par 1 -unour, par la gloire et la jalousie, les conduisaientdune course rapide partout où les ennemis résistait nt. Comme on voit les brebis écartées dans les guérets rentrer au milieu du troupeau, lorsque le chien du bercer vient à courir sur elles, de même les rangs des Egyptiens reculaient devant le fils d'Abraham. II ne put cependant approcher d'O.simandué : les plus intrépides guerriers formaient autour de ce rebelle un rempart impénétrable. Lorsque Tannée vint à ployer, entraînés dans la commune fuite, ils lançaient encore leurs dards, et faisaient mordre la poussière a ceux qui devançaient les bataillons victorieux.

Ktmaël et Ramessès poursuivirent ainsi les rebelles pendant trois jour^ ,

et peu s'en fallut qu'ils n'entrassent avec eux dans les murs de Tanis.

Ismaèl touchait au bonheur. Le roi, ne voulant pas laisser à son ennemi le temps de se rassurer 3 faisait tout préparer pour l'assaut, quand Osimandué envoya vers lui : — Mon maître vous parle ainsi par ma bouche , dit l'envoyé : celui qui a tiré l'épée contre son roi , est résolu de tout oser. Avez -vous oublié que votre fille était en mon pouvoir , et pensezvous me soumettre tant que je posséderai ce gage précieux ? Si vous ne quittez les armes et ne promettez par votre serment royal de me choisir pour gendre , je m'ensevelirai sous les ruines de votre cité , et vous n'aurez plus de fille. Il n'est aujourd'hui de place pour moi qu'à côté du trône , ou dans la tombe. — Téméraire , s'écria le roi ! Non , tu n'oseras point

NOUVELLE VI. aV

consommer ton crime ! Aucun de mes sujets ne saurait le souffrir.

Marchons , et qu'à l'instant même la rébellion soit punie ! —

A peine il eut dit, qu il renvoya le héraut et donna le signal du combat. Vers le milieu du jour, l'armée toute entière s'ébranla. Les Horéens marchaient les premiers, en poussant de grands cris : ils portaient des échelles aussi hautes que les murailles. Ismael frémissait, tour à tour, de crainte et de fureur ; ne sachant pas s'il allait délivrer Ophésis , ou bien hâter sa perte. 11 n'osait porter ses regards sur la ville , et cependant il pressait la marche de ses soldats.

En cet instant, les portes s'ouvrent:

un seul homme se présente , et de la main , fait signe aux bataillons de s'arrêter. — Le fer est levé, dit-il à Ramessès : si vous avancez , vous se-

s53 ISMAEL,

rez le bourreau de votre fille. Ces mots terribles ont brisé le courroux du prince. 11 voit Opliésis expirante sous le poignard des assassins. . . .

et c'est à ce prix qu'il faut acheter la victoire ! Il fait appeler les chefs ; il veut surtout voir Ismael. Ismael tremble ainsi que lui. Ce n'est pas seulement la nouvelle menace d'Osimandué qui les effraie : quelque motif qui les eût arrêtés, la crainte et la pitié seraient venues retenir leur bras ; un instant, un seul instant suffisait à ce reflux de sentimens plus timides. Tous les chefs gardaient le silence : ils sentaient que Rarnessès ne pouvaient remplir à la fois les devoirs d'un père et d'un roi. Quelques-uns se montraient sensibles aux dangers de sa fille : nul n'osait l'exciter contre son sang.

Ismael, tout à l'heure armé du

NOUVELLE VI. 20c

Fer et de la flamme, à présent tournerait son épée contre les guerriers de Rames es, s'il les voyait marcher à l'assaut. Betbpliésès s'étonne et s'indigne de ces délais ; il accourt , il apprend tout. — Eh quoi ! dit-il, en regardant Ismaél et le roi, est-ce ainsi que doivent agir ceux qui commandent aux guerriers? Ces murs que tant de forces menaçaient, ces murs que nous allions franchir, seront donc les témoins de notre honte, et l'audace d'un vil coupable aura vaincu notre courage ! Ah, qu'il a bien connu votre faiblesse! Non , il n'aurait point consommé sou crime :

le châtiment l'eût devancé. Quand le combat s'apprête, quand le fer est le\é, celui qui veut effrayer son ennemi par des menaces tremble lui-même. Si le rebelle eut scnii dans son cœur la hardiesse d'aevom-

z\o ISMAEL.

plir ses affreux desseins, il n'eut point envoyé deux fois. Lorsque nous sommes retirés sous nos tentes et dans nos foyers, occupons-nous de nos enfans et livrons-nous à l'amour : mais quoiqu'il puisse arriver, le moment où je parle n'est pas celui de consulter nos penchans. « — Quoiqu'il puisse arriver, interrompt le monarque.... Barbare, je ne puis vous répondre : je suis père. — Ismaél, soumis jusqu'alors à l'ascendant de Betbpbésès , ne répondait pas : il n'aurait pu lui répondre qu'avec le fer. Cependant, le vieux guerrier qui voyait le roi prêt à donner sa fille au rebelle , ne parlait ainsi que pour servir les intérêts du fils d'Abrabam. — C'est assez attendre, dit Ramessès ; puisqu'il faut céder, je vais souscrire à ce qu'on exige de moi.- Vous voyez tous quels

NOUVELLE VI. 24i

motifs me décident. J'étais vainqueur» — Tous les chefs applaudis»a ni des veux.

Osimandné , soit qu'il craif quelque }>iêi;c , soit qu'il appréhendât de réveiller par sa présence la colère de Ilamessés, envoya seulement quelques amis pour recevoir le serment de ce prince. Ils se prosternèrent sept fois en l'abordant. Ils s'humiliaient à l'envi, de peur que le roi ne sentit son humiliation. Ce fut à la face de toute l'armée, et des prêtres de Tanis , que , frémissant de honte et de ressentiment, le mo D arque promit au rebelle la main d'Ophésis. Il vit aussitôt soin rir les portes (Je la cité. Comme il se rendait à son palais avec toute sa suite, la ville retentit des acclamations du peuple qui L'aimail , et qui avait redoute de se voir en butte aux hor-

reurs d'un siège. Opliésis devait rester entre les mains du rebelle jusqu'à l'instant de son hy menée.

Pour ïsmaè'l, retiré dansune extrémité du palais , il s'efforçait de rappeler ses esprits et de réprimer sa colère , lorsque sa mère paraît et se jette à ses pieds. Elle y demeura long-temps sans parler, sans pleurer, et comme inanimée. — Je ne puis haïr celle qui m'a porté dans son sein , lui dit le jeune guerrier ; mais vous m'avez fait bien du mal !

— Et puis il se retira, craignant de dire quelque chose qui redoublât l'affliction de sa mère. — O Seigneur , s'écriait -il, en frappant la terre de son front ! je ne vous ai point offensé , et vous m'avez mis en butte à vos flèches. Mon Dieu, détournez vos coups; épargnez l'enfant d'Abraham : ie ne puis souffrir

\<>l \ l LLE VI.

cjuc 1 Egyptien ê| ouse ( clic qui m'a donne son amour. — Ainsi se plai-

il Lsmaëlj et tandis qu'il demetii i ait triste et délaissé , les pi Tanis s'empressaient autour d'Osfr mandué. Il s était élevé parla révolte et l«i trahison; mais les hommes du s'embarrassent guère du chemin qui \ons a conduit, Ceuxmémes qui, d'abord, avaient le parti de Ràmessès , ails

aient flattés de vaii lui ,

avaient passé sous La bannière de son ennemi; et par une soumission plus

!e? s'efforçajènt de tam quelques jours de fidélité. Le père d'Ophésis était encore assis sur le trône, mais il ne régnait plus. I; pablè de fausser sa foi, il ne différa

i d'Osimandué. In < e jour là , le Bruit dee trompelt lislre et de mille nutn i

24'f ISMÀEL.

instrumens divers, éveille le peuple de Tanis. Hommes de Jérusalem , vous avez vu dans les fêtes de Baal la moitié du peuple célébrer avec une joie sombre la honte de Juda.

Telle était la fête de Tanis aux yeux des serviteurs fidèles.

Ophésis marchait vers le temple y entre son père et celui qu'elle allait appeler son époux. Elle pleurait :

Osmandué , quoiqu'il composât son maintien , ne semblait pas moins insensible aux pleurs de la princesse ?

qu'à ses charmes. Ismaè'l , seul au milieu de la foule, entre dans le temple sur les pas de Ramessès. Le monarque , soit qu'il crût nécessaire de veiller sur lui , soit qu'il voulut l'honorer dans son malheur, le fit placer à sa droite. Ismaèl était venu sans dessein ; il demeurait immobile comme les hautes statues qui sup-

portaient le faite de l'édifice 5 mais boh sang brûle dam ges Peines. Les

plus rudes combats lui coûteraient

moins d efforts que le repos. Soudain un nuage épais descend sur ses yeux, et lui cache l'autel, les prêtres et le peuple. In froid mortel pénètre jusqu'à son cœur. Il ne respire plus; une force inconnue l'entrain e dans un abîme.

Opliésis , cependant, venait de prononcer le serment fatal, et détournait ses regards défaillans. Elle aperçoit Ismaël : elle pousse un cri de surprise et d'effroi. Cette voix si chère , ce cri douloureux pénètre au cœur du ll!s d'Abraham. 11 sort de son accabl* menl ; il voit les flaral>< aux de 1 hymen ; il voit Opliésis enchaînée pour jamais .m sort d'un rival odieux. Opliésis, baignée de pleurs et tremblante comme la vic-

time au pied de Fautel. Il échappe à l'œil de Ramessès ; il s'élance , l'épée haute ; Osimandué , sans défiance y allait périr. Son épouse se précipite et reçoit pour lui le coup mortel. Vainement il s'apprête à la vengeance. Frappé du même fer, il tombe auprès d'elle et mêle son coupable sang à celui de sa déplorable victime.

Cher Ismaél, dit Ophésis d'une voix mourante , tu m'as délivrés de la vie; mais toi, que je te plains!

— Mille glaives étaient levés sur le fils d'Abraham. Ophésis s'écrie : — Arrêtez ! — Et tournant ses regards vers Ramessès qui la soutenait dans ses bras. — Mon père ? sauvez Ismaél ! Sa main n'était point armée contre moi : je meurs ? il est assez puni. Si j'ai mérité votre amour , si vous craignez de me voir expirer

H \ i i.LI VI.

spoir f pardonnez - lui !

Vous avez désiré l'avoir pour fils, qu'il reste près de vous : il vous consolera de ma perte : il c mitaaitr.i pour vous et soutiendra v,< ' < i ieil-

.!<• \ mis en conjuré père bien-^aimé ! je nous le demaôde par ce sang qui est voire sang, par les Dieux des morts, parées Dâ u\ redoutables chez qui je vais descendre ; tendez - lui voire main! mes

. vont ! er lr

voui v consentez! -

sembla s'éteindre 3 et .sa tète tomba sur .son sein. Ri . ce-

lant , put distinguer encore ces mots-: — One les Dieux vous récompensent! — Et jetant sur Ismaèl un dernier regard . ( >phéi i^ expira.

Tous ceux que i enfermaient l'enceinte dm temple, le peuple, les

:c ni

long-temps en silence. Celte princesse était l'amour de Tanis. Elle était si belle, si jeune; de si heureuses destinées s'ouvraient déjà pour elle, et la mort les fermait tout à coup!

Mais que leur peine était légère, auprès de la douleur d'Ismaèlî effrayé de son crime, il ne saurait parler; il croit sentir la main terrible du Très - Haut : il tombe sur sa face.

Son bras est déjà désarmé; mille glaives sont levés sur sa tête. Eh î que lui importe ! il voit couler le sang dOphésis ! sa main , sa main parricide a répandu le sang. Il présente son sein, il implore la mort.

Mais les prières de la princesse et le silence de son père suspendent encore tous les coups. — Que tardezvous, s'écriait-il? le suis un parjure , un assassin. J'ai tué celle que j'aimais

plus que la vie ; la plus belle et la plus parfaite entre toutes les femmes;

h fille de vos rois! qui m'épargne est un traître. La royea-vous, pâle, sanglante, immobile comme les marbres du temple, celle qui faisait l'honneur de Tanis ! elle ne se relèvera plus : j'ai plongé le fer dans son sein. La fleur de Mesraïm est tombée sous la faux. Vertu fatale!

C'est pour sauver un époux abhorré, qu'elle s'est offerte aux coups d'un monstre furieux! Chère victime!

que mon sang apaise le tien et

le venge !

A peine il a parlé, qu'il arrache

son épee du flanc d'Osimandué

Betphésès, d'un mouvement rapide, saisit son bras, le désarme, et s'adi < vsant à ceux qui l'entouraient , à Ramessès lui-même. Vous avez fait une perte sans consolation , leur

25o ISMAEL.

dit-il , mais vous ne la vengerez pas sur l'innocent. Vos yeux Tout vu comme les miens 5 Ophésis s'est précipice sur le fer. Le véritable auteur de tant de maux, le rebelle a reçu la peine de son foi fait 3 il expire à vos pieds. Jetez son corps aux vautours; rendez les devoirs funèbres à la filie de nos rois, et n'offrez pas en holocauste le sang des malheureux.

Il dit : jetant ses bras autour d'Ismael; il l'en traîne hors du temple, à travers la foule en tumulte, et le conduit au milieu des siens. 11 ne lui parle pas : eh que pouvait entendre Ismaè'l ! Il se contente de veiller sur sa vie , et rassemble , sans tarder , les Horéens. Avant que le roi, ni son peuple ne fussent revenus du premier trouble de leur douleur, toute la tribu sortit pêle-mêle des

SOI \ ri il vi. 25i

murs de Tanis. Quand ils Rirent bien loin dans la campagne , derrière le • boisd'Osiris, il i s'arrêtèrent pendant quelques momenset reprirent l'ordre accoutumé.— imis , leur dit Bettepfaésès , ou j<' lis mal dans vos cœurs, ou le roi de T.mis sera le dernier que nous aurons servi. Ne sortons plus du désert, n'ayons d'autres demeures que nos toutes , et ne quittons plus nos armes. —

Cet homme , cependant , qui semblait armé de fer au dedans comme «iu dehors , respectait la douleur d Ismael. Le fils d'Abraham gardait un silence farouche et s'irritait des soinsde son vieil ami. I ." second jour de leur marche A.gar se présenta devant lui. Accablée du malheur de sou fils et s'en accusant la première , elle avait quitté FVamessèa ei le trône. Celle qui, la veille eût imposé des lois

à loulle peuple deTanis,eutbiende la peine à trouver un esclave qui protégeât sa fuite. Mais nul malheur ne lui parut assez grand pour expier ceux quelle avait causés. — Quoi , vous n'avez pas craint que je vous maudisse ! lui dit Ismaè'l en détour nant son visage ! retournez auprès du roi : vous lui avez oté sa fille ; mais il ne saurait vous haïr. Quand mon sort élait en vos mains , quand j'ai crié vers vous , je n'avais déjà plus de mère : hé bien î vous n'avez plus de fils. Laissez moi. Mon crime ne peut s'oublier, répond Agar , et tu ne pardonneras point ? je le sais :

n'es-tu pas le fils d'Agar? Mais je recevrai la mort de la main plutôt que de m'éloigner de toi. Je te suivrai partout. Je serai ton esclave.

Chaque jour , à chaque instant , tu vengeras sur moi le malheur où je

l'ai plonge. Cette humiliation, ces repràthes si justes <'t si crueli , l'horreur même Je redoubler ta p<

et de te voir succomber au mal que je t'ai fait, tous ces tourmens afirnix , je les préfère au trône de Ramessès. — Laissez-moi , dit encore Ismaèl ! Lorsque vous me placiez entre le crime et le désespoir , lorsque vous creusiez l'abîme où je suis tombé , ne me parliez-vous pas de votre tendresse? Oh que la vie fut arrière pour Agar dans cet instant !

L'Eternel vengeur exerçait déjà sur elle sa justice. Elle se couvrit le visage et , laissant aller son chameau sans le conduire, suivit ainsi la tribu. Dès que les Hoivens furent arri- -m désert, Ismael se retira dans la caverne du mont Saïr. Il ne sortait que la nuit , et pendant tout le jour les échos retentissaient de ses t. ni. :>2

254 ISMAÈL.

plaintes et de ses cris. Il appelait sans cesse Ophésis ; il la demandait au jour , à la nuit ? aux cèdres de la montagne ? è Dieu lui-même , en murmurant contre ses arrêts. — Ne reviendras-tu point, ma bien-aimée , disait-il , en élevant la voix avec larmes ? Serait - il possible que je t'eusse perdue pour toujours! Quand nous étions séparés sur la terre , je me croyais au comble du malheur.

Tu vivais , cependant! Le fer de l'assassin t'avait épargnée. Aujourd'hui , rien ne me reste ; rien , que la mémoire de mon crime. La victime hélas ! n'eût pu recevoir de son plus cruel ennemi un coup plus sûr ? et

plus terrible et c'est moi . c'est

moi qui l'ai porté. Malédiction sur moi ! Dieu du Ciel , ne pardonnez jamais au meurtrier ! Qu'il soit arraché de la terre comme un arbre sté-

rile. Atteint de VOa fléchés les plus aiguës , qu'il expire de douleur , et <jii il renaisse à chaque instant poux des douleurs nouvelles, et pour un nouveau trépas !

A ces motl , il demeure étendu sur le sable. Et puis, d'une peine aussi profonde , mais plus calme , il s'écriait : — Ah ? du moins , que n'ai-je apporté sa cendre! Quel autre bien puis -je posséder sur la terre?

Couche près de cette ehere dépouille, la réchauffant sur mon cœur, et l'arrosant de mes larmes , j'attendrais une fin moins cruelle \ et la mort nous réunirait. —

Ainsi , le fils d'Abraham était enseveli dans ce lieu comme dans un tombeau. Sa mère venait auprès de la caverne ; elle s'asseyait derrière un rocher pour n'être point vue dlsmaél, et pleurait pendant tout le jour.

Lorsque les plaintes de son fils parvenaient à son oreille , elle se frappait le sein et ses sanglots redoublaient ; car elle n'osait plus se présenter devant lui. Bethphésès seul le venait voir : Ismaèl recevait ses soins avec douceur ; mais il lui disait à peine quelques mots , et semblait se contraindre en sa présence.

Plusieurs mois s'étaient écoulés de la sorte. Un jour enfin , le vieux guerrier , d'un air plus animé , entre dans la caverne et dit au jeune chef : — Fils d'Abraham, levez -vous et suivez-moi ; c'est assez répandre de larmes. Celui qui vous a servi de père , ce peuple qui vous a choisi pour le sien , et l'Eternel lui-même, ne doivent-ils attendre d'Ismael que des pleurs ? La gloire a marqué vos premiers pas. Pourquoi nous arrêter?

Venez remplir vos destinées : que les

derniers enfans des hommes apprennent de leurs pères à répéter votre nom. Hàtez-vous ! Celui que la femme a porté dans son sein n'a que peu de jours à vivre. C'est une fleur qui naît dans le sentier de la prairie: à peine éclose elle est foulée aux pieds. Quand la vieillesse et la mort s'avanceront, ah combien vous regretteriez de ne laisser aucune trace sur la terre. Mourir obscur , c'est mourir mille fois. Je vous aime ; 1smaél. Moi , qui ne connais ni l'amour ni les pleurs, vous m'avez vu compatir à votre peine. Et dans cet instant même, je ne vous demande pas d'oublier Ophésis. Vivez pour elle; vivez pour honorer son choix !

Elle n'a laissé dans la tombe qu'une froide poussière. Du haut des cieux son œil vous suit : elle vous dit :

Feriez à moi ; mais ne laissez point

consumer vos jours dans une oisive et lâche douleur. Une vie glorieuse est le chemin du Ciel.

A ces mots l'œil éteint du fils d'Abraham étincela d'uii feu nouveau Il ne répondait rien : Bethphésès profite de ce moment favorable , " et le malheureux Ismaè'l se laisse entraîner sans résistance. Bientôt des triomphes éclatans répan^ dirent au loin sa renommée , et toute la belliqueuse race des fils de rectan obéit à sa voix.

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