‹ Six nouvelles (volume 2)Chapitre 24 sur 25 · NOI VI \ LE VI · texte numérisé non relu

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cher Ismaël. La vie semble couler une seconde lois dans leur sein avec cette eau bienfaisante.

Ainsi, lliabilant des eaux, qui languit sur l'arène où le jeté la main du pêcheur, ranimé tout à coup par l'haleine des vents sortis de Tonde , s'élance, plonge et respire à longs traits l'humide élément.

A l'aspect des deux infortunes recouvrant le sentiment et les forces, un rayon de pitié divine se peint dans les yeux de lange , aimable et noble créature, formée d'intelligence et d'amour, qui ne connaît de volupté que celle des bienfaits.

— Les regards du Seigneur vous

suivront , leur dit -il ; le Seigneur

multipliera votre race. Fier et sau-

, Ismaèl sera le lion du désert.

roua lèveront la main contre lui : il

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lèvera la main contre tous. Il dresse* ra ses innombrables pavillons loin du domaine de ses frères. La force reposera dans sa droite ? et ses yeux lanceront la terreur.

Allez, et adorez le roi du Ciel ! — L'immortel s'élève dans les airs.

La fille de Mesraïm remplit le vase, présent de la faible pitié d'Eliézer, et marche avec Ismaèl vers l'Occident, par le chemin qui regarde le torrent de Besor. Quand le ciel ouvre ses cataractes sur les montagnes, ce torrent méconnaît ses rives , mais alors il était desséché par les ardeurs du soleil : ils le franchirent sans peine. Comme ils étaient accablés de fatigue , ils se couchèrent long-temps avant la nuit au pied d'un sycomore et s'endormirent d'un profond sommeil.

NOUVKLLE VI.

Au point du jour, un bruit tumultueux vient à frapper leur oreille ; les cris dea hommes et les sons rauqucs de la trompe se mêlaient aux hennissemeris des chevaux. Ils se réveillent ; ils regardent : de nombreux pavillons s'élevaient sur les bords du torrent. Des feux s'allumaient de toutes parts : les brebis, les agneaux tombaient immolés , et |< s fils du désert en partageaient les membres avec la hache. D'autres pétrissaient de la farine d'orge , l'arrondissaient en pains et la plaçaient sur des charbons ardens. D'autres abreuvaient leurs ânes et leurs chevaux à la citerne voisine. Cette horde, arrivée quelques momens après le fila d'Abraham et sa mère, ne les avait point aperçus. —

Que faire | ou nous cacher , dît ' [tommes sont sans doute

i5ô ISMAEL.

les Horéens (i), peuples sans foi, sans pudeur et sans pitié, qui parcourent le mont Séïr , la plaine d'Elath y et reviennent passer la mauvaise saison dans leurs cavernes. Je les ai vus , lorsqu'ils vinrent grossir l'armée d'Aner , dEscot et de Mambré , qui marchait au secours d'Abraham menacé par les rois. — Agar y à ces mots , se retire derrière un rocher : elle espère trouver le moment d'échapper à ces brigands.

Ainsi, l'oiseau craintif qui confie son nid aux moissons ? s'ensevelit sous l'herbe , à l'aspect de l'épervier rapide y planant au loin dans les airs.

Avide du danger comme d'un plaisir inconnu ; Ismaèl demeure.

Cependant les Horéens se répan-

(1) Leur nom signifie Troglodytes, ou habitans des grottes.

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tient çà et là dans la campagne, et laissent paître leurs troupeaux. Se* béon, leur chef , s'avance vers le rocher, soi! que Dieu dirige ses pas , soit qu'il ait aperçu l'étrangère et son fils. Dès qu il fut près d'eux, il leur dit : — Qui êtes-vous, o voyageurs, et que faites-vous à l'ombre de mes pavillons ? Car je ne reconnais point en vous des enfans du Snr , et mes regards jamais n'ont rencontré votre face. —

Mon nom est Ismael, et le puissant Abraham est mon père. Cette onde, cette terre inculte, cet air enfin que je respire,m\ipparticnnent ainsi qu'à toi, et je suis libre. — Tu ne Tes plus ! Et toi , dit Sebéon à la fille de Mesraïm , tu es belle entre toutes les femmes ; tu seras mon esclave aussi , et tu partageras la touche <le ton maître. Oui , t. m, i \

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répond Agar , qu'il en soit ainsi , pourvu que tu me venges d'Abraham. — Ismaèl, d'une voix imposante , s'écrie : — O femme 9 as-tu donc oublié qu'Abraham est mon père et ton Seigneur? Il m'a banni, mais j'emporte le nom de son fils.

Hommes du désert, nous ne vous avons fait aucun mal ; nous n'avons dérobé ni le lait de vos génisses , ni les agneaux de vos brebis. -Abaissez vos arcs ? détournez vos lances ; laissez-nous passer librement : le Dieu fort ? le Dieu terrible a dit qu'il marchait devant moi. —

Sa grâce , sa noble fierté ne peuvent désarmer ces fils deBélial. Semblables au souffle embrasé du midi qui dévore la rosée de la nuit , ils fondent sur ïsmaèl. Mais le jeune lion se dégage de leurs mains et les repousse loin de lui. Un débris de

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rocher s'offrait à ses yeux ; il l'arrache de la terre , l'élève jusqu'à la hauteur de sa tête et le lance à ses ennemis. Trois d'entre eux tombent Écrasés. Il court , il saisit une hache, et frappe le chef étonné. Fils d'Agar, la première fois que ton bras a fait couler le sang de l'homme : à quels dangers t'exposes- tu !

Le tranchant de la hache n'a point entam»- l'airain qui couvre la tête de on , et cette rude atteinte n'est encore que le prélude du combat.

Le chef arme sa main d'une large épée du poids de cinquante sicles ; il frappe, mais Ismael s'écarte , et le fer, perçant sa tunique de lin, déchire seulement la chair étendue sur les côtes, ainsi que l'écorce d'un jeune arbre. I n éclair effrayant comme la colère du Très-Haut , brille dans les yeux du fils d'Abraham , et la main

i€o ISMAËL.

de- Sébéon tombe sous le tranchant de la hache. Les doigts de cette main pâle et sanglante s'ouvrent, s'étendent et s'arrêtent, glacés par la mort.

Le courroux de Sébéon s'accroît de sa douleur; il jette son bouclier, se baisse, et de la main qui lui reste , va ressaisir son glaive. . . Insensé , tu ne te relèveras plus ! La hache a séparé sa tête de son corps. Tous les forts de la tribu s'élançaient l'épée haute : le plus ancien d'entre eux , Bethphésès étend ses bras devant Ismaél. — Arrêtez , leur dit il ! Vous n'avez plus de chef qui vous guidera désormais ? J'en serais digne, peut-être : eh bien , je cède mes droits à ce jeune étranger. Qu'il marche à votre tête dans les combats , et me laisse juger vos différais ! Il a dit : Un Dieu puissant marche devant moi ! Et le Dieu

SO\ \ Il II \ I l6l

qu'il adore s*est montre dans sa\ictoire. —

En parlant ainsi Bethphésès lui présentait sa chaussure , comme une marque du droit qu'il lui cédait.

Ismaéi , surpris d'un changement .si prompt , attendait avec une modeste fierté la voix du reste de la tribu. Sa main était prête à repousser la mort comme à recevoir le signe de l'autorité. La protection du s gueur avait imprimé sur son Iront quelque chose d'auguste et de divin ,<{ui range sans effort les hommes à l'obéissance. Nul des fils du désert ne s éleva contre le choix de Bethphé6es. Tous s'écrièrent : vive le fils d'Abraham etd'Agarî qu'il in.ir. lie à noire tète dans les com-

Les rloréens étaient pauvres : ils

viraient de rapines comme 1rs épet-

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viers dans les airs et les lions dans les forêts. La terre de Tanis , terre couverte des plus riches moissons et des troupeaux les plus gras , était gouvernée par un roi mal affermi sur le trône. Bethphésès décida ses compagnons à se rendre dans les campagnes de Tanis.

Agar et son fils s'avançaient sur deux chameaux , couverts de tapis magnifiques ; ils voyaient la troupe tumultueuse se presser sur leurs pas. Ici , des femmes ? portées sur les coursiers du désert ? caressaient les tendres enfans attachés à leur sein , et tâchaient de les couvrir de leurs voiles. A coté d'elles se trouvent entassés quelques vases grossiers , les toiles des pavillons , des outres remplies de vin , des sacs de farine d'orge et tout le sauvage attirail d'un peuple errant. Le vieil-

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lard qui peut encore soutenir le poids cl une lance , marche parmi les combattans; celui qui ne semble plus qu'un fardeau sur la terre est porté parmi les idoles comme vin objet de vénération , et pour attirer sur ses nombreux enfansles bénédictions du Ciel. Si le Seigneur disait à tous les habitans d'une cité : — Levezvous et marchez ï — Tel serait le spectacle qui s'offrirait aux yeux.

Les Horéens dressèrent leurs tentes sur les limites du pays de Tanis ?

entre une épaisse foret et les prairies où paissaient les troupeaux de Ramessès, prince de la contrée. Dès le premier jour les Horéens voulaient fondre sur les troupeaux. Ismael les arrêta : — Mais, dirent-ils , quand nous resterons sur la terre comme l'arbre sans fruit et sans feuilles, comme l'arbre dévasté parla flamme ,

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quelle main nous fera subsister? — »

Quelle main m'a relevé dans le désert ; a fait sortir du rocher l'eau pour m'abreuver , et , du sein de la terre , le pain pour me nourrir ?

Quelle main a fait tomber sous moi le fort et le superbe ; sous moi , dès le premier combat ? et quelle main m'a désigné pour guide à votre courage ? Suivez mes ordres : l'Eternel marche devant moi. — Les Horéens semblaient balancer ; mais bientôt ils se dirent : — Attendons et voyons si notre jeune chef a dit vrai. —

Quelques jours s'étaient écoulés.

Ismaè'l errait dans la campagne et contemplait les moissons dorées qui ne coûtaient de labeur que celui de la recueillir, quand au détour d'un vallon il aperçoit des troupeaux et des bergers fuyant pêle-mêle. Un lion furieux s'élançait sur leurs traces

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par des bonds rapides comme ta foudre. 11 renverse, il déchire brebis génisses , hommes , femmes.... Des cris d'effroi , de douleur , de mort montent au ciel comme un seul cri. Le carnage n'a point lassé la dent du monstre ; il marque la prairie de ses traces sanglantes, et semble ne vouloir assouvir sa faim qu'après avoir épuisé sa furie.

Ismaél a pris sa course. Dans un encore si tendre, ni la grandeur du péril, ni le feu d'un jeune courage n'ont troublé ses esprits. 11 entoure l'un de ses bras du manteau de lin qui couvrait son épaule , arme sa main du glaive de Sébeon et s'avance au milieu des troupeaux égorgés. Il brûlait d'attirer sur lui le lion : il poussait de grands cris.

Le terrible animal entend la voix qui le défie; il retournq sa ï\uq ef-

iG6 ISMAEL.

frayante , il aperçoit le jeune téméraire.... Soudain il arrache ses griffes des flancs d'une génisse expirante , et s'élance sur Ismaè'l. O terreur!

6 pitié! le monstre à l'œil ardent, à la gueule ensanglantée , un chasseur à peine sorti de l'enfance l'attend de pied ferme ? l'œil fixe , sans pâlir. Le lion déjà se dressait : Ismaè'l plonge dans sa gueule le bras enveloppé du lin tutélaire , et , de l'autre poussant le glaive au flanc du monstre , le fends des reins à la gorge. Les entrailles fumantes tombent sur la terre. Un affreux , un dernier rugissement annonce la mort du lion , et les pasteurs y répondent par un cri d'allégresse. Ils accourent aux pieds d'Ismaè! et l'adorent. Ils contemplaient avec épouvante le grand corps du lion , sa crinière hérissée ? ses membres roi-

dis, sa tête énorme et son œil éteint j m. lis terrible 1 m ore. I »a jeunesse , la beauté du vainqueur ajoutent à leur étonnement. 1U lui disaient en em?

brassant ses genoux : — Ali , sans cloute , il Tant que tu sois le puissant Osiris , descendu des cicux pour nous défendre ! — Je ne suis qu'un fils de riiomme et de la femme , répondit-il ; rendez grâce au seigneur, au Dieu vivant : lui seul a vaincu mon bras. — Le premier ne d'Abraham retourers ses compagnons , et son nouvel exploit, volant bientôt débouche en bouche, pénétra de plus en plus les cœurs de respect et de confiance.

Il espérait qu'un si grand service attirerait sur son peuple les récompenses de Elamessès. Mais parmi ceux qui composaient la cour et le

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conseil du monarque , parmi ces hommes toujours empressés d'attirer ses regards , aucun ne voulut les détourner un seul moment sur un inconnu. Ainsi la jalouse avidité des grands condamne trop sou « vent les princes à l'ingratitude.

Chaque jour cependant voyait diminuer les troupeaux de la tribu, et les murmures commençaient à frapper l'oreille du jeune chef. Dans sa fierté , dans son innocence , il ne pouvait croire à l'oubli d'un bienfait. Lassé d'attendre vainement et poussé par son jeune courage ? avide de braver la puissance , il se rend à la plaine où paissaient les troupeaux du roi. Lorsqu'il se trouve près des pasteurs , il s'écrie , en leur montrant la dépouille qui flotte sur son épaule : — Dites à votre maître que le vainqueur du lion est venu

•\<>l VBLLE VI 16g

Percher sa récompensée ~~ Et choisissant le taureau le j)lus gros , il it HÛsit île sel mains vigoureuses

et l'entraîne sur ses pas. Soit justice ou craint» , nul De tente de résister. Dix des compagnons dlsmaél cnm nent chacun une génisse.

Le prince en fut informé dans le jour même. Aussitôt Tordre est donné Ck punir Ismaél. L'ordre de le punir, comme s'il n'eût pastallu le vaincre!

Chaque jour les enfans du Scir * -dUi liaient davantage à leur chef.

! 1 1 rudesse de son caractère plaisait à ces hommes sauvages, aussi brut* que la terre dont ils étaient sortis.

Il n'ordonnait jamais sans nécessite:

simple et trempant son pain dans le vin.ii.iv btco les derniers de sa tribu , quand il ne commandait pas; H taisant courber le front des

plus lupetbei | alors qu'il comman*

,7o ISMAEL.

dait. Avant de se déterminer, docile aux conseils des vieillards comme un fils à ceux d'un père; et lorsque ses projets étaient mûris, se précipitant vers le but comme un cheval sur la lance ennemie. Tel était le fils d'Abraham.

Quelle que fut l'obéissance de ces hommes aux ordres d'Ismaél , un jour cependant, le désir d'examiner ce pays merveilleux, attira loin du campunetroupe nombreuse. Comme ils erraient dans les prairies, ils aperçurent , au milieu d'un riche troupeau , une femme aussi belle que le soleil du printemps. Ils n'eurent tous qu'une seule pensée : — Il faut l'enlever, dirent-ils, et nous l'offrirons à notre jeune chef. 11 méprise l'or, l'airain , et n'a voulu recevoir de nous que l'épée de Sébéon. Cette fille de Mesraïm l'égale en beauté , peut-

NOl \ ni i vi. 171

être sera-t-elle agréable à ses veux,

et la prendra-t-il pour épouse. L'abeille savoure le suc «les fleurs, l'oiseau du ciel chérit sa liberté , mais l'aspect dune vierge ornée de grâces et de pudeur, plaît encore plus au jeune homme qui n'a point aimé.

A peine ils ont parlé , qu'ils fondent sur l'Egyptienne , la saisissent dans leurs bras, et l'entraînent malgré ses cris , malgré les efforts des pasteurs. — Arrêtez , disaient - ils , arrêtez , imprudens ! c'est la fille de Ramessès! craignez tout d'un père , d'un monarque outragé. — Eh bien, dirent les Horéens , si c'est Ramessès ({ne nous offensons, qu'il oublie son injure comme il oublie nos ser- ^.Nous emmenons sa fille à celui qui terrasse le lion, à notre chef Ismaël , 1«% plus beau desenfans de la terre. 11 est plus fier que le Jourdain

i72 ISMAEL.

quand il se déborde, et ne craint pas

la colère de votre roi.

Quand le fils d'Abraham vit approcher ces Horéens avec des hommes les mains liées sur le dos , et des femmes éplorées, il entra dans une grande colère. — Qu'avez -vous fait, leur dit-il î je jure par les entrailles

de mon père , que ce bras — Les

ravisseurs venaient d'écarter le voile qui cachait Ophésis. Ismael l'aperçoit : la menace expire sur ses lèvres.

Tantôt il voudrait dire à la vierge de Mesraim qu'elle est libre; tantôt il craint quelle n'use de sa liberté pour le fuir. Son front, jusqu'alors attristé par les dégoûts dont fut abreuvée son enfance, se couvre d'une rougeur inconnue. 11 parle, et c'est la première fois qu'en parlant il tient ses regards abaissés. — Fille

de l'étranger, calme tei crainte*! tu n'es point tombée au pouvoir d'un ennemi. Bientôt , demain "y ne dois pas tarder plus long-temps), j»' te conduirai dans les bras <!c Ion père; demain, car le soleil va se cacher derrière les palmiers. Viens passer auprès de ma mère le reste du jour, et tu dormiras pendant la nuit à ses : «"lie est Egyptienne et belle aussi. Si tu ne méprises point une

.le errante, tu boiras du lait

, tu mangeras quelques fruits nouveaux. Avant que le soleil ne se

sur la mer de sable, tu monteras un chameau docile que les anciend <»nt donné <•:-! présent à ma mère, et je marcherai devant toi jusqu'au palais de ton père , car tu ne voudrais

rester un jour, une heure de pins parmi d rtfaris du dé*

sert.

iy4 ISMAE|L.

Ismaèl se tait et ses regards demeurent attachés sur la fille de Ramessès. Ophésis ne pouvait reconnaître un chef de brigands dans cet étranger, que sans la noblesse de ses traits elle eût pris pour un jeune conducteur de troupeaux. — Chef des hommes de FOrient, lui dit-elle, amenée devant toi par des soldats , et prisonnière au milieu de tes pavillons, je ne devrais croire à ta foi

que dans les murs de Tanis mais

si jeune encore, serais-tu capable de me tromper, et ton cœur démentirait-il à ce point ton air et tes discours? le figuier ne cache pas sous son feuillage des fruits empoisonnés.

Je suis sans méfiance; hâte-toi de nous conduire auprès de ta mère, et n'expose pas plus long-temps les filles de Tanis aux regards de tes soldats.

Ophésis dit à la mèredlsmaèl des paroles pleines de douceur; et bientôt Agar, aidée de sa servante, lui la va les pieds dan* une aiguière d'airain , et la lit asseoir avec ses corn*

Des sur des nattes, en face de l'entrée de la tente. Déjà les derniers rayons du soleil , traversant la vapeur tremblante qui s'élevait du désert ainsi que d'une fournaise, al-

nt dorer la cime des montagnes.

Le vent doux et frais, qui des bords

la grande mer s'élevait embaumé de parfums , rappelait la vie sur les lèvres de toutes les créatures. Tandis que la servante allait puiser de l'eau dans la fontaine voisine, Agar endres du brasier enseveli près delà tente; ses mains pétrissent la farine d'un pur froment , i!< mpéc du lait des chamelles , avec du miel et défi graines odorantes*

i76 ISMAEL.

Elle en forme des pains quelle expose à la vive chaleur du brasier. Dès que la saveur de ces pains commença de monter avec la fumée, elle les servit devant ses hôtes, avec différentes sortes de lait, de fruits, et une urne de vin , pour laquelle on avait donné une génisse avec son nourrisson.

Tandis que ces soins l'occupaient, Ophésis interrogeait le jeune chef sur sa naissance. Il répondit : — Je suis Ismaél, fils d'Abraham , qui doit le jour à Tharé. Ses richesses , sa puissance , le bruit de sa renommée l'égalent aux plus grands rois. — Et pourquoi l'avez - vous abandonné ?

— Une marâtre m* a fermé son cœur; il ma banni loin de sa face. Soumis à sa volonté comme aux arrêts du Ciel, j'ai fui sans hésiter, sans me plaindre, en invoquant l'avenir, le Très-Haut ? et les entrailles de mon

VOt \ I I-î I \ I. ly

[.l'ic. Fille des rois, j'ai tout dit. — Mais Opbeeis voulut HTWÎfc < ncore comment lesHorécos 1 éi aient choisi pour leur chef , comment il avait j)u terrais. sr le i^rand lion. Elle ne se lassait pas d'admirer sa franchise et sa simplicité. Ismacl goûtait ainsi le premier bonheur de l'amour , celui d'être écouté de la femme que Ton voudrait avoir pour épouse; car, '•ans < in il se lïit dit : j'aime cette étrangère, l'aspect d'une beauté si parfaite l'avait frappé au coeur.

Agar s'en était aperçue la première : elle s'assit près d'Ophésis, dont elle prit la main «Titre les bien- , etlui dit avec affection : — Ma fdle (je voudrais vous appeler touun nom si doux), mon Isin. ni roui .<im<- d< |,'i plus que là lumière du jour ; encore sans épu use , < online vous sans époux, il sort d'un

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sang illustre; il est vaillant et gêné* reux entre tous les fils du désert...

Si vous n'étiez pas la fille d'un roi , j'auraisl'espoirdedevenir votre mère; mais dans l'état où le sort a réduit notre fortune, il n'a pas voulu sans doute que mon fils vous dût un si grand bonheur. Comme le voyageur, s'il voit une étoile briller un instant, à travers un ciel orageux, retombe dans une obscurité plus profonde : Ainsi mon fils ne vous aura vue que pour vous aimer, vous perdre et vous pleurer. — O mère d'Ismaèl, lui dit Ophésis! je n'ai point vu dans notre patrie de femme aussi belle que loi; mais la sagesse de tes paroles surpasse encore ta beauté. Je ne te cacherai point qu'un chef sorti des anciens rois, que le fier Osimandué aspire hautement à ma main. Le trône est l'objet de ses vœux; il

NOt VELEE VI. t7g

parle mcme Je ses droits. Qu'il les Jdss.j valoir et n'espère jamais les réunir aux miens. Si ton fils est agréable au roi, je lui dirai : Mon père , que 7>olre volonté s'accomplisse ! Venez donc en la grande • il<-; que les tours, les portiques, les lambris du palais ne vous imposent point. Les tours s'élèvent jusqu'au ciel, les portes sont d'airain, i t. [es lambris de cèdre; mais le cœur de mon père est simple comme la cabane du berger. Je parlerai comme il parlera : fassent les dieux que sa réponse vous soit favorable !

Le silence dlsmaél, la rougeur de (on front, tout décelait son trouble.

Les regards d'Orphésis rappelèrent la sen-nité dans son cœur. Il interrogea la fille de Ramessès sur les merveilles de l'Egypte, sur les richesses de son père et le nombre de

,8o ISMAEL.

ses soldats. Elle satisfit en peu de mots sa curiosité, sans montrer cette insolente complaisance des grands , qui humilient de leurs grandeurs l'oreille de ceux que le sort a mis dans un rang moins élevé. Elle en parut d'autant plus digne de sa fortune aux yeux du jeune chef. Il se rappelait ces mots du patriarche son père : — Les richesses n'élèvent que celui qui les foule aux pieds. —

Ismaél lui raconta les histoires merveilleuses des anciens temps, ces histoires, qui des fils d'Adam avaient passées à ceux de Noé , à travers la submersion du monde, et que les fils d'Abraham devaient transmettre à des générations plus nombreuses que les flots de la mer. Tous deux, assis l'un près de l'autre, regrettaient en leur cœur les premiers jours du monde ; ces jours où de faux biens ,

KOI \ III!- \ I. ,Si

OÙ «le fragiles grandeurs n'élevaient aucunes barrières entre ceux qui s'aimaient : alors, sous les seuls auspices d'un père et du Très-Haut, la vierge vaincue d'amour disait a son bien-aime : — S'il est vrai que je plaise à tes yeux, je suis à toi. — temps heureux qu'ils regrettaient déjà, hélas! ils n'en étaient pas loin encore.

m v\ l'était retiré sous sa tente, et tout sommeillait «mtour de ses j' t\ liions. Sa mère, seule, veillait.

Pendant la durée du jour, occupée

• ri (ils , ses mains lui préparaient nu .simple ivpas,ou bien lui façonnaient quelque tunique i\'u:\ lin pré.

i ii u\, pour le voir briller entre les Es de la tribu. Mais quand l'heure du sommeil était venue, elle rappelait m l . :L ie> iiijup'S qu'elle avait reçu* fi du patriarche et de son

i82 ISMAÈL.

épouse ; comme celui qui , clans le

silence des nuits, va se repaître de

l'aspect de son or inconnu au jour.

Car la vengeance est le trésor de

l'offensé.

Assise sur sa couche, appuyant sur un genou ses mains entrelacées, et fixant des yeux la terre, sans la voir, elle dit en son cœur ces paroles : — N'en doutons pas, un Dieu protège Ismaël; mais ce Dieu n'est-il pas celui d'Abraham et de Sara? Je le hais aussi , ce Dieu si favorable à mes ennemis ; j'abjure son culte à jamais. Divinités de Mesraïm, idoles de mes pères, je vous implore ! le Dieu de la terre et du ciel, le Seigneur tout-puissant, le vrai Dieu, c'est celui qui me vengera. Eh ! quel homme sous le ciel mérite plus d être puni que celui qui peut opprimer la compagne dont il reçut un fils. . . .

NOUVELLE VI. i83

alors tant désiré] Hélas I l'oppiimer ii était tien encore; mais l'humilier sous la main d'une rivale abhorrée , la rejeter de sa présence , la chasser, l'abandonner aux déserts brûlans, à la faim , à la soif, aux bétes féroces, à la douleur d'une mortelle injure!. , . —

Elle dit, et sa voix que nul enfant des hommes ne pouvait entendre , fut entendue de l'ennemi du Ciel.

Des dernières extrémités du monde tous les vœux sacrilèges arrivent à son oreille, et Dieu lui permet quelquefois d'exaucer de semblables vœux pour châtier la terre. C'est ainsi qu'il en fut alors.

Satan a parlé : l'enfer retentit; les démons obéissent. L'un d'eux, le plus dangereux, et le plus puissant peut-être, monte aux campagnes de liiir, et pénètre dans le cœur de R

iS4 ISMAEL.

messes. Les rois, ces augustes dépositaires de la justice du Ciel, sont aussi quelquefois les aveugles instrumens de la fureur des enfers.

Déjà les oiseaux faisaient entendre de toutes parts le chant du matin.

La trompette les interrompt, et l'escorte destinée à conduire la princesse brille, assemblée dans la plaine. La tristesse est empreinte sur le front d'Ismaè'l, et le feu sombre de ses yeux annonce que sa paupière ne s'est point fermée. Il tourne sur Ophésis de jaloux regards. Il va la perdre peut-être pour toujours, et cependant elle est en son pouvoir :

et le désert lui présente une retraite assurée. Une retraite î eh qu'importe ! tombe sur lui toute la colère de Ramessès, et des rois conjurés de Mesraïm î il mourra, mais époux d'Ophésis, dOphésis qui peut tout

m \i I LE \ I. 18S

pardonner à l'excès <lo son amour.

Qu'un autre compte les années d'une4 vie douloureuse î . . .

11 la regarde encore : il frémit* Maître absehi deson-sort, pour remporter dams les rochers solitaires du mont s r . nuis la garde de mille soldats, il n'a qu'à dire un mot, et ce mot est sur ses lèvres. Ce n'est plu» ce nourrisson d'Abraham, fier, détournant avec horreur du sentier de 1 injustice; c'est le jeune lion du désert prêt à s'élancer su proie. Ses regards étaient arrêtés Sur la cime des montagnes lointaines. — Vos yeux se tournent vers la de- Abrahàm, lui dit Ophésis...

t li douloureux de vivre loin n père! — Ce mot seul a Vappélé ! i vertu dans le cœur d'îsmaèl :

\ , il pousse un ptic I

iS6 ISMAEL.

«Dupir , et poursuit sa marche en

silence.

Cependant, au détour d'un bois de sycomores, la troupe a découvert les hautes tours de Tanis, et le faîte des temples, et les obélisques aigus.

Ismaél pâlit. Avant que le soleil n'aille éclairer l'autre face de ces remparts?

c'est là qu'il doit se séparer d'Ophésis. Quelle dot pour l'épouse d'un fils du désert que cette cité magnifique î Ses chameaux, ses tentes, ses armes , voilà les seuls biens qu'il puisse offrir en échange des trésors d'un monarque puissant.

Comme ils entraient dans la ville par le côté qui regarde l'orient, quelques femmes reconnurent Ophésis ; les rues, les places et les maisons retentirent aussitôt de cris de joie.

Ophésis, destinée par sa naissant

à monter sur le trône deTanis, promettait un règne si doux , que sa perte avait plongé tout le peuple dans la douleur. Ismael se sentit ému, et son trouble ne. fut pas sans quelque douceur. En suivant l'âpre route de la vertu, quelque pensée consolante se mêle toujours aux plus pénibles sacrifices, tandis .que la coupe enivrante des plaisirs laisse après elle une longue amertume.

A l'approche du palais, Agar et Ophésis descendirent du chameau qui les portait. Ramessès oublie sa puissance; il accourt, il presse dans ses bras sa fille chérie. Tous deux tient sans voix, sans larmes, et comme ne pouvant assurer de leur bonheur ni leurs yeux ni leurs mains tremblantes. Ismaél , éloigné de quelques pas , sentit couler des pleurs; mais appuyé sur son arc,

ï8S ISMÀEL.

il conservait en pleurant je ne sais

quoi d'austère et de farouche.

Le monarque, à peine dégagé des brasd'Ophésis, et frappé du maintien de l'étranger ; — est-ce toi qui m'avais enlevé ma fille , lui dit-il ? — Non , mon père, interrompt Ophésis ; c'est lui qui la ramène dans vos bras. — Alors , elle raconta , en des paroles aussi simples que son cœur ?

tout ce qui lui était arrivé. Tandis qu'elle parlait, le roi vint à tourner les yeux sur Agar. Un charme surnaturel semblait en ce moment rehausser l'éclat de sa beauté. Ramessès , qui depuis quelques années avait vu son épouse descendre au tombeau de ses pères , Ramessès , à l'aspect d'Agar , se sentit entraîné vers elle par un invincible pouvoir.

Cependant ? Osimandué lançait au fils d Abraham de farouches re-

NOUTÊLLE \ i. >gg

gai ds. Tout, dans Isiiiad , lui att* nonçait un rirai; et c'était le premir-r qui voit traverser ses projets, f s'adressa au jeune chef, d'un air affectueux , et l'amour qu'il ressen!

déjà pour la mère, ajoute à sa reconnaissance pour le fils : — Tu viens de nie rendre un important seni •■«■ , lui dit-il , mais je veux té devoir da- ■\antnge quelque jour. Demeure , toi et les tiens; eux , oomitie soldats dans mon armée ; toi , comme leur chef, t» Très seront aceordées à ceux:

qui ne peuvent porter les armes. — Ismaél dit : — Seigneur, je consulterai les anciens de la tribu. — Mais il avait déjà consenti dans son cœur.

Ophésis , recétinaisaante de l'hosité quelle avait reçue d'Agar, li pressa de demeurer auprès d'elle pendant l'absence de son fils. Le prince , joignit aux | fille

i^o ISMAEL.

des instances plus vives encore. La mère d'Ismaël s'y rendit : elle espérait servir les intérêts de son fils.

A peine le jeune chef est de retour au camp des Horéens,quil monte sur une roche , et leur dit les offres de Ramessès. — Suivons le fils d'Abraham, s'écrient-ils , et combattons avec lui sous le roi de Tanis ! — Il les conduit à l'instant parmi les légions de Mesraïm , dans une vaste plaine qui s'étend vers la grande mer. Impatient , il retourne bientôt en la cité. Le monarque ? assis sur un trône d'ivoire z, enrichi de l'or d'Oplûr, voyait tous les princes de sa cour s'abaisser devant lui comme Thyssope au pied du térébinthe. Il jeta sur Ismaél un regard de faveur; mais Ismaèl , bien différent de ce peuple de courtisans parmi lesquels il était confondu y ne cherchait , ne

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voyait qu'Ophésis. Elle était assise ■in pied du trône, et l'astre de Ta-

nis effaçait par sou éclat toute la pompe du monarque. Ils étaient comme seuls au milieu de tant de témoins ; ils se regardaient en silence et leurs coeurs répondaient à leurs regards. Ophésis n'avait plus cette fierté qu'elle montrait clans le Camp d'Ismaël , lorsqu'elle était en son pouvoir. Ils étaient d'accord^ comme si un invincible messager leur eût porté la toi l'un de l'autre. Il leur semblait qu'une lumière nouvelle se levât sur eux. Ophésis avait paru moins belle mille fois au fils d'Abraham , quand il la vit dans son austère indifférence. Alors la pudeur, charme nouveau qui naît du premier soupir de l'innocence , n'avait point encore al ' paupière.

Agar . cependant , songe à rendre

iQ2 ISMAEL.

grâces aux dieux de Mesraïm , si prompts à exaucer ses vœux. Elle se rend aux autels d'Isis , offre à la déesse , la victime accoutumée , et demande si la ruine de ses ennemis suivra de près son hymen. L'oracle lui répond : — En vain ? le prince armera pour toi : Abraham ne peutêtre vaincu que par Ismael. C'était pour donner le jour à cet enfant que tu fus reçue dans la couche de ton maître; c'est pour l'éloigner quil t'a bannie. Ismael a toujours fait tes destinées. Seul , il peut te venger aujourd'hui. Ainsi le démon voulait perdre Abraham ? et le perdre par les mains de son fils. Enorgueilli des triomphes qu'il remporta sur le premier homme , et jaloux de la gloire que le Seigneur réservait à la postérité du patriarche, il espérait le perdre par le crime de sa race.

tgar prévit la résistance et le devoir de son fils. Tu verses des

larmes, o mère d'lsma<l ; mais entraînée par la main de l'ange de ténèbres , comment l'arrêter .sur la peu lu du précipice I

Peu d».' jours s'étaient écoulés que Ramessès vint Ja trouver et lui dit :

— Fille des rois de Mcmphis, si le sort t'écarte du troue de tes pères ?

s il te réduisit à L'esclavage, il se lasse enfin de te poursuivre, Ta beauté t ouvre un chemin au troue de Tail ûu Sois mon épouse! — Grand roi lui répond-elle , en se jetant à ses pieds, et se fiant sur ses pleurs, dans l'humble fortune où je suis, oserai-je mettre un prix au don de ma main ?

— Parle, lui dit Ramessès : puis-je refuser quelque chose à celle qui dé- , i mVst si chère ? — Tu connais

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