Six nouvelles
Le jeune Léaldi et la marquise d'Alméria, la belle Marthésie , dinaienl ensemble, tête-à-tête, dans une maison de campagne à Portici, auprès
deNapIes. Des arbres touffu*, pressés devant Les croisées de la salle, ny laissaient pénétrer qu'un jour mystérieux. De tous côtés, une eau limpide jaillissait dans des bassins de marbre, et répandait une agréable fraîcheur.
— Que votre air est triste et contraint, dit la marquise, en s'efforçant de cacher une agitation douloureuse ! Au reste , ajouta-t-elle , lis être accoutumée. Depuis i mois 1 1 qu'ils ont été longs ! ),
2 MARTHÉSIE.
depuis deux mois , vous n'êtes plus ïe même. Le devoir , la pitié seule semble vous ramener près de moi.
Ma tendresse vous importune , mes plaintes vous irritent; vous cherchez dans toutes mes actions , dans tous mes discours , dans ma vie entière , le droit de me haïr ; de m'abandon-
ner Léaldi , j'ai tout abandonné
pour vous ! — Non , s'écria Léaldi !
vos bontés ne s'effaceront jamais de mon cœur. Lisez mieux dans ce cœur au désespoir , qui ne doit plus vous aimer , mais qui ne saurait vous
haïr ni vous tromper. Si vous
#viez été libre , je serais votre époux : je vous aimais. — Marthésie frémit et laisse tomber sa tête sur ses mains. — De grâce, daignez m'écouter. Mon père voit en moi le dernier rejeton dune famille illustre; il voudrait, avant de quitter la vie, être sûr que
son nom ne s'éteindra point avec moi. — Il vaut mieux le déshonorer par une perfidie ! — Je ne vous trahis pas.... Sourd à ses conseils , à ses prières , pendant deux ans , je n'ai vécu que pour vous. Je ne vous dirai pas avec quelle adresse mon père a su détourner vers une autre les vœux de mon cœur. Soit que vous m'aimiez encore , soit que le temps ou mes torls aient détruit un amour dont je ne suis plus digne , ces détails seraient affligeons ou înuli Depuis long-temps je souffre , en songeant que ma félicité se fonde sur le malheur et sur la bonté d'un autre. Vous le dirai-je aussi ( car aous n'êtes point du nombre de celles à qui ce sentiment paraîtrait puéril ), j'ai besoin d'un bonheur qu'un autre puisse partager sans rougir. Toutes mes démarches sont furlives , je vis,
4 MARTHÊSIE.
comme un criminel , et sans
doute je ne suis point innocent.
Me faudra-t-il toujours craindre le regard des hommes ? Il est un âge où Ion doit leur montrer- sa vie.
Enfin, je ne puis renoncer pour jamais à l'espoir detre père , et de transmettre à des fils , le rang, les dignités , et peut-être quelques-unes des vertus de nos aïeux.
— C'est ainsi , que brûlant pour une autre , Léaldi cherchait à bannir l'amour de ce cœur orageux. Près d'épouser la fille du duc de Béncvent, l'aimable Diane, il se reprochait de n'avoir pas trouvé plus tôt le courage de rompre une liaison désormais importune et coupable.
11 ne savait pas que chacune de ses paroles imprudentes affermissait la vengeance prête à le frapper. — Le cruel! s'écria Marthésie , avec quelle
tranquillité il m'annonce la mort !
Lui qui mit à me séduire un art *i détestable , une si longue patience • un instant, un mot lui suffit pour me prouver son mépris , sa haine.
11 a pu déchirer, dune main sûre , un cœur dont il sait toute la faiblesse : il a pu se justifier à ses propres yeux, lui qui, seul au monde, voit toute la noirceur de sa trahison; lui que j'ai tant aimé ! Ose envisager mon sort ! Pense - tu que la même terre puisse nous porter , toi , ma
m aie et moi ? Me connais-tu ?
Mieux que vous-même , en cet instant. Sans doute, je mérite des reproches , mais non d'aussi cruels.
Vous me rendrez plus de jusl dans quelques jours.... — Dans qu, 1ques jours ! — Et aous me pi •1" •'• — Je pourrai vous regretti ■■•m vous plaindre , jamais'.. \
6 MARTHESÎE.
serez au comble du bonheur. — En peut -il être pour moi tant que vous souffrirez ! — C'en est assez , dit Marthésie , d'une voix étouffée. — Aussitôt ses yeux se portèrent sur une femme de confiance qui la servait, et qui semblait épier tous ses mouvemens ; signe terrible , qui ne fut que trop entendu.
Depuis cet instant , la marquise demeurait immobile, pâle, et les yeux baissés , comme si elle eût voulu se dérober à la vie. Son amant se montrait insensible aux maux qu'il avait faits, peut-être pour les guérir plus promptement. — Marthésie, lui ditil , depuis long-temps nous suivons les lois de l'amour ; sacrifions à l'inconstance. — A ces mots , il vide le verre qu'on lui présente. — L'inconstance nous ramènera ; je l'espère , à l'amitié.
Il avviit <:\ itc jusque - là de regarder madame (f Almcrie. Levant enfui les yeux sur elle , il la voit plonge dans un trouble inexprimable. Le repentir , la pitié déchirent son cœur. Sa résolution n'est point ébranlée , mais il veut du moins porter quelque soulagement à la douleur qu'il a causée, et dit à Marthésie tout ce qu'on peut dire de plus tendre , quand on n'est pas inspiré par l'amour.
Ils venaient de sortir de table , et le trouble de Marthésie semblait s'accroître en voyant celui qui fut son amant, prêt à s'éloigner. —Que je vous voie un moment encore , lui dit-elle ! c'est le dernier.... Malheureuse ! je me trompe. Léaldi , nous nous reverrons un jour. 11 sera U :rible ce jour.... terrible pour moi.
— Quelle amertume j eu répandu
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sur votre existence , dit Léaldi î je donnerais la mienne pour racheter \os chagrins! Àh ! Marthésie , si j'avais connu votre cœur , jamais un autre amour.... J'ai cru que des liens formés par les plaisirs , affaiblis par le temps ? seraient brisés sans douleur...—Un profond soupir échappe à Marthésie ? et Léaldi s'arrête ; ce qu'il venait de dire n'était vrai que pour lui : il le sentait.
Depuis cet instant, la marquise demeura comme ensevelie dans un morne accablement. Léaldi la voit oppressée , et près de perdre le sentiment. Il appelle du secours. Une de ses femmes entre aussitôt , et lui prodigue ses soins. Léaldi fondait en larmes. 11 n'était point alors de résolution ni de conseils qu il neût oubliés ; point de sacrifice impossible à la pitié qui le pressait. Mar-
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thésie relève lentement la tête , et ses premiers regards se tournent vers lui. Soit qu'il ne put soutenir une émotion si pénible , soit par quelque autre cause, une pâleur mortelle couvrait son visage. — Qu ai-je fait?s'écne-t-elle, — et succombant enfin , après un combat douloureux , elle tombe évanouie. Léaldi s'empresse d'aider la suivante ; leau , les sels sont employés sans effet. Le jeune cavalier se jette à genoux ; il prend une des mains glacées de \jl marquise, la porte à ses lèvres, et la couvre des baisers de la doubleur ; baisers aussi tendres peut-être que ceux de la volupté.
Monsieur , dit la suivante , il n'est plus temps; vous auriez dû vous aviser plus tôt, mais il n'est plus temps... Et, quand même, il n'y a point de remède, on me Ta bien
io MARTHÉSIE.
assuré. Que chacun garde ce qu il a. Ma maîtresse a éprouvé du chagrin, elle en aura encore probablement; mais, enfin, cela se passera.
— Il n'y a plus de remède ! lui dit Léaldi ; le contrat est signé : mais je puis différer , je le dois. Il n'est pas de bonheur pour moi, tant que je saurai Marthésie aussi malheureuse .
— Monsieur, reprit la suivante, voici l'heure où M. le marquis doit rentrer, et je crois que ce n'est plus la peine de nous compromettre. Votre amour et votre inconstance nous ont déjà fait assez de mal, votre pitié y ajouterait encore.
Le cœur dévoré d'inquiétudes, de regrets, et maudissant les folles passions de sa jeunesse, Léaldi s'éloigna sans remarquer la cruelle insolence de cette créature. Un domestique afûdé l'attendait déjà dans le
NOUVELLE III. ii
bois qui tient aux jardins. Il monta 5UI son cheval et prit un chemin détourné qui conduisait à Naples. 1)<* qu'il eut regagné le palais de son père, il se retira dans sa chambre.
Il était si troublé, que, malgré son amour, il oubliait la fête magnifique à laquelle l'avait invité le père de sa maîtresse , le duc de Bénevent. Le repentir l'accablait, et la pitié rappelait son cœur vers la marquise.
Dans son égarement, l'incertitude lui faisait éprouver à la fois tous les maux qui le menaçaient. Pâle, tremblant, il se promenait à grands pas; mais bientôt une faiblesse douloureuse l'obligea de s'arrêter.
Il était étendu sur un lit de repos, lorsque son père entre avec empressement, et le visage rayonnant de joie. — Eh bien! mon Charles, lui •Util, tout Naples est déjà the/ le
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duc; on t'attend, et tu dors! Que dira ta belle maîtresse? La pauvre fille ï je suis sûr que, pendant toute l'après - dînée , son cœur a tressailli chaque fois qu'elle entendait une voiture rouler sous le portique. — A ce discours, le sourire brilla sur les lèvres de Léaldi; sourire pénible de la bonté , qui ne veut point affliger les autres de sa douleur.
L'amour, cependant, a ranimé tout à coup le jeune cavalier. Il fait sa toilette à la hâte, et se rend avec son père au magnifique palais de Bénévent. Les jardins de ce palais, situé à l'extrémité de la ville, du côté de Pausilippe, s'étendaient jusqu'au bord de la mer. C'est là que , sous une rotonde légère , construite sur un lac limpide, et ombragée par de grands arbres, se tenait une assemblée nombreuse. Un en orme jet d'eau
Mil \ i I.ll III. ià
s échappait dû plancher, sortait par le faite; et, retombant ('gaiement de tous les côtés, formait autour de la salle un voile transparent, à travers lequel on n'avait ménagé que deux ouvertures. La fraîcheur, entretenue dans ce lieu par l'eau dont on (tait en quelque sorte enveloppé, permettait de s'y livrer au plaisir de la danse, avant même que la nuit eut tempéré la chaleur de l'air.
Diane attendait Léaldi depuis long-temps; et, malgré la douceur de cette aimable personne , quelque dépit se mêlait à son impatience.
Son agitation fut remarquée par un certain Renholz, qui , l'année précédente, avait paru prétendre à sa main. C'était un seigneur allemand, à qui le roi de Naples venait de donner un tirade supérieur dans
troupes, pour qu'il leur apprit 1 i t. n.
j4 MARTHÉSIE.
cice et les manœuvres des Prussiens; homme d'un esprit médiocre , et qui ne connaissait de Fart militaire que les ordonnances ; de l'usage du monde, que l'étiquette; de l'honneur, qu'une méfiante délicatesse et une susceptibilité farouche.
Ce fut dans ce moment qu'il pria la fille du duc de danser avec lui.
Pour la première fois, et par humeur contre Léaldi, elle ne rejeta point ses offres. Soit que l'hymen prochain de Diane n'arrêtât point un coupable espoir , ou que ce fût assez pour sa vanité de rendre publiquement à cette belle personne des hommages qui n'étaient pas repoussés , il lui prodigua les soins, les prévenances, et resta toujours auprès d'elle. Le ressentiment de Dianen'aurait pas tenu long-temps contre la présence de Léaldi ; mais en voyant
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la tristesse du jeune cavalier, ce léger nuage s'évanouit à 1 instant. Elle s'éloigna de Renholz, ^ur le premier prétexte, et peu de momcns après, il la vit sortir avec Léaldi. Cette conduite,, assez naturelle à deux jeunes amans dont le mariaae était certain , blessa pourtant son amour-propre»
Il se leva d'un air mécontent , et fut chercher des consolations sur une table couverte de liqueurs et de vins exquis dont il but immodérément.
Léaldi s'éloigna de la foule; et lorsque la main tremblante de Diane s'appuya sur son bras , je ne sais quel sentiment mélancolique et tendre qui n'est pas le bonheur, mais qui le vaut peut-être, vint se mêler à sa douleur. Le jour venait de finir, et la faible clarté des lampes suspendues çà et là dans le bois, permettait aux yeux de la jeune amante de sar-
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réter sur les yeux de son amant. Le calme qui régnait autour deux favorisait leur amour, tandis qu une vive allégresse le célébrait au loin. Les sons harmonieux d'une musique lointaine , le doux éclat de la verdure, l'air frais et caressant qui succédait à la chaleur du jour, ces chiffres amoureux qui pendaient en festons de fleurs, tout semblait se réunir pour plonger leurs âmes dans cette extase pure qui fait goûter à l'innocence , sur la terre , une félicité céleste.
Absorbés tous les deux par mille sentimens, ils avaient presque toujours gardé le silence. — Léaldi , lui dit enfin Diane; tout semble nous promettre le bonheur, mais c'est de votre amour que je l'attends. Non , je ne serai point trompée. Je n'ai commencé de vivre qu'en apprenant
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que vous m'aimiez; dans cet heureux instant, il me sembla que ramour renaît me découvrir un autre univers. Mille fois j'ai parcouru <:< s bosquets; eh bien, à chaque pas mon œil y trouve un nouveau charme* Qu'ils seront beaux les lieux que nous allons habiter ! Oh ! dis-moi que jamais tu n'affligeras le cœur de ta Diane. Ce cœur qui peut à peine suffire à l'excès de mon bonheur, ne pourrait supporter des peines qui lui viendraient de toi. Léaldi, Léaldi, sentez-vous combien je vous aime?
— Oui, lui dit-il, mais je sens mieux encore combien vous m êtes chère.
Qu'il sera saint à mes yeux, le lien prêt à nous unir! Qu'elles me seront faciles, les vertus qu'il va me commander! La paix renaîtra dans mon ( dur; il est aussi tendre que le tien... A.H! que n'cst*il aussi pur! Pourquoi
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le ciel ne t'offrit-il pas plus tôt à mes yeux! je n'aurais cherché le bonheur qu'à tes pieds ; je serais plus digne de toi. Oh ! mon amie, mon épouse, soulage mon cœur oppressé! je donnerais tout mon sang pour un seul de ces instans qui nous échappent avec tant de vitesse ; c'est ta voix , c'est ton image, c'est toi seule qui remplit mon sein brûlant! Enfin, je crois être aimé dd toi ; et nous touchons à l'instant qui va combler des vœux
si chers Cependant, un nuage
sombre s'élève entre nous et l'autel.
Ce bonheur si prochain m'est arraché, ou plutôt, c'est la vie; te perdre, rjest-ce pas mourir ! Ah ! ne nous quittons plus , et que demain , demain, le nom sacré d'époux nous soit donné devant nos pères et devant le ciel. Diane , oh mon amie !
je ne sais quel pressentiment m'a-
vertit de ne point confier notre bonheur à l'avenir. — Eh qui peut t'alarmcr, répond la tendre Diane, il n'y a que ton inconstance ou le feu du ciel qui puissent t'arracher à moi : mais tu m'aimes , Léaldi , et le ciel n'a point à nous punir. Que je serais heureuse, si je ne te voyais affligé ! — C'est ainsi qu'ils parlaient, en parcourant ces trauquilles ombrages.
Faible , abattu , Léaldi ne pouvait ressentir l'ivresse de l'amour, mais il en goûtait du moins toutes les douceurs.
En cet instant, les sons dune musique éclatante appelèrent au milieu des bosquets ceux qui s'étaient écartés de l'assemblée. Là , s'élevait un théâtre où tout était naturel. Des monticules couronnés d'arbrisseaux fleuris, et dominés par un vaste rocher , formaient le lieu de la scène.
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Les spectateurs étaient assis sur un amphithéâtre de gazon , que des arbres d'une hauteur prodigieuse couvraient de leurs voûtes flottantes.
Des lampes renfermées dans des verres colorés, et cachées derrière la tige des arbres, répandaient une lumière douce, magique , et semblable à celle de la lune. Ce fut dans ce lieu charmant, qu'avec toutes les merveilles de l'harmonie et de la magnificence, on représenta les amours de Diane et d'Endymion. Après quelques scènes d'amour et de jalousie, la déesse descendait dans son char, et dès qu'elle avait enlevé l'heureux berger, l'on exécutait une sorte de ballet sur lavant-scène, et dans les nuages représentés au fond du théâtre , à la cime des arbres. Le duc de Bénévent avait choisi cet opéra pour faire allusion au mariage de sa
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fille. Pendant ce spectacle ravissant et voluptueux , ses regards se tournaient quelquefois sur les deux amans, dont le trouble et l'embarras offraient un spectacle bien plus doux encore ; mais cette vue produisit un effet tout différent sur l'esprit de Renholz. Le vin avait encore enflammé son dépit, et dans le clé ordre de l'ivresse , il se figura qu'il était trahi , qu'il était offensé, qu'il devait en tirer vengeance. 11 ne lui manquait que l'occasion d'une querelle, et celte occasion ne peut manquer long-temps à un homme troublé par le vin.
Cependant, à l'invitation du duc, chacun se rendit sur un rocher qui dominait au loin la mer. Les uns et les autres se demandaient ce qu ils étaient venus faire eu ce lieu, Lorsque soudain , au bruit d'un coup de
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feu , Ton vit au milieu des eaux , une illumination. De légers bateaux, cachés jusqu'à ce moment par des ténèbres, avaient attendu ce signal.
Abattre des toiles épaisses,, ouvrir des lanternes sourdes, allumer un plus grand nombre de feux , avaitété l'ouvrage d'un instant. Les bateaux étaient d'abord disposés de manière à présenter aux yeux des spectateurs les chiffres des deux amans. Ils formèrent ensuite , par des évolutions rapides que lceil se plaisait à suivre, différentes figures , emblèmes de Famour et de l'hymen. Une des barques portait un orgue , dont les sons aériens se faisaient' encore entendre dune si longue distance , à la faveur du calme qui régnait sur le rivage et sur les eaux. Toutes les lumières s'éteignirent à la fois, et bientôt un superbe feu d'artifice , tiré sur les
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mêmes bateaux, embrasa la mer et k\s airs.
A la fin de ce spectacle , une partie de ceux qui venaient d'en jouir , entre autres, Diane et Léaldi, descendent du rocher, et se promènent quelque temps sur des gondoles magnifiques. Comme la barque de Diane s'approchait de la terre, I\enholz 7 qui n'avait cessé de suivre des )eux cette aimable personne , s'avance jusque dans l'eau pour lui donner la main et l'aider à descendre ; mais Léaldi s'est élancé sur le rivage, Diane a volé dans ses bras, et tou deux , occupés de leur amour seul , s'éloignent sans avoir aperçu Renholz. Celui-ci, furieux, les suit, et saisissant le moment où la jeune demoiselle portait ailleurs ses regards, appelle Léaldi par un signe mena- • L Napolitain baisse vivement
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la tête , et la relève avec fierté. Le langage de l'honneur est simple et court; de part et d'autre il ne fut que trop entendu. Léaldi , sans laisser paraître ni ressentiment, ni crainte, ni déplaisir , conduit sa maîtresse vers un groupe où se trouvait l'épouse du duc, et disparaît, en la priant de l'attendre en ce lieu.
A peine il a retrouvé Renholz :
— Vous m'avez offensé , lui dit le Germain; nous avons nos épées 3 suivez-moi. — Le jeune cavalier le suit , sans réplique , vers un bosquet écarté. Chacun d'eux , en chemin , prend un autre cavalier pour témoin. — Monsieur, dit alors Léaldi , je suis loin de vous refuser la satisfaction que vous désirez; je ne demande pas même en quoi je puis vous avoir offensé , mais l'heure et le lieu ne conviennent guère à une
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explication semblable. Le duc ne nous a pas invités à sa le te, pour la troubler par le spectacle de nos dé*
bats. S'il vous était agréable de différer seulement de quelques heures, je vous attendrais chez moi toute la matinée. — Non , dit Renholz , perdant toute retenue, non, vous n'attendrez pas... Ce lieu vous plaît...
vous y resterez , je l'espère. — Plus de discours , interrompt Léaldi , marchons. — Le jeune cavalier avait déjà montré son courage dans plus d'un combat, et le danger plaisait à son cœur généreux ; mais depuis le commencement de la fête, il se sentait tellement affaibli , qu'il avait craint de ne pouvoir défendre ses jours avec honneur ; et d'abord il avait voulu réparer ses forces en prenant quelque repos. Après la réponse de Renholz ; l'honneur seul
26 MARTHESIE.
eût entraîné Léaldi, et tant d'insolence avait excité aussi son ressentiment. D'ailleurs, son courage eût été suspect jusqu'au lendemain , et le soupçon le plus injuste flétrit celui qui en est l'objet.
Arrivés sous les murs , dans un endroit assez éclairé, tous deux se dépouillent de leurs habits. A leur démarche , au mystère avec lequel ils venaient d'emmener des témoins , on avait soupçonné leur dessein. Ce n'est pas le peuple seul qni se plaît à voir répandre le sang. Qui le croirait? Ces heureux de la terre , dont les arts s'empressent à l'envi de charmer les sens , ne voient pas d'un œil moins avide le spectacle cruel de l'homme égorgé par l'homme. Nombre de personnes avaient suivi les deux adversaires , et formaient un cercle autour d'eux. Les chants , les
danses, et ce bruit d'allégresse que ! mi entendait .m loin, ajoutaient à l'horreur d'une scène si déplorable.
Chacun faisait des vœux pour Léaldi : un étranger brutale t jaloux allait
peut-être , sans nul motif excusable, trancher la vie de ce cavalier brillant de jeunesse et de beauté , aime de tout le monde , et plus intéressant encore par L'amour de la plus belle personne de IVaples.
Déjà les épées brillent, se croisent, et cherchent à tromper Tccil par d'agiles détours ; mais la colère même avait porté dans les sens du Napolitain un désordre nouveau. Il luttait , depuis long- temps, contre la douleur. Fatigué de tant d'impressions
pr<
diverses, de tant d'efforts pénibles , il est près de succomber. On voit trembler ses genoux, et la pâleur de
la mort s'étend sur son \ isage. Le fer
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échappe à sa main ? ses yeux se ferment ; il chancelle et tombe ....
O malheur! il tombe avant d'avoir été frappé d'aucun coup. L'honneur. . . . l'honneur est perdu sans retour. L'infortuné se relève un instant, et cherche son épée d'une main frémissante , mais il retombe avec roideur, et reste évanoui.
A ces trompeuses marques de lâcheté, l'intérêt qu'on prenait à lui, fait place au plus profond mépris. La plupart des spectateurs s'éloignent, sans s'inquiéter de ce qu'il pourra devenir. Quelques amis demeurent interdits ? et d'autant plus étonnés , qu'ils connaissaient mieux le courage deLéaldi.
Tandis qu'ils lui prodiguent à l'envi d'inutiles secours , cet événement inattendu dissipe tout à coup les vapeurs qui troublaient l'esprit
NOl ^ ELLE HT. s<<
de Renholz, et désarme son courroux, sans sujet. En voyant déshonoré , perdu pour jamais , celui qui tout-à-Fheure était l'objet de sa jalousie, et lui semblait , avec raison, le plus heureux des hommes, il ressent un vif repentir, le plus louable peut - être des sentimens que son cœur eût éprouvés jusqu'alors.
Incertain, égaré, effrayé du désordre qu'il vient «le causer, du désespoir qu'il a porté dans le sein de d<ux familles respectables , il sort précipitamment du pal ri .
Cependant, ni ami, ni parent, ni même aucun étranger, ne veut apprendre cette nouvelle au malheureux pèic de I al* li. Mais, au contraire , comme le nœud prêt à réunir les doux familles pouvait se rompre encore, a mis, parens> étrangers, semsent de raconter au dm
5o MARTHÉSIE.
déplorable qui vient de se passer chez lui. D'abord, il refuse d'y croire: bientôt, convaincu par la vue de celui qu'il appelait déjà son gendre, il s'emporte, il s'écrie, il appelle à haute voixRenholz, et veut le percer de son épée. Ses amis l'arrêtent, et s'efforcent de le calmer. « Pourquoi partagerait-il le déshonneur de Léaldi ? Si cette famille eût été proscrite injustement, si quelque revers l'eût privée de sa puissance ou de sa fortune, alors, il eût été noble et généreux de regarder comme sacrés des engagemens auxquels il ne manquait plus que le sceau des lois ; mais l'oubli de sa parole devenait excusable et même légitime, quand il évitait,, par-là, d'associer au nom de Bénévent un nom déshonoré , et de flétrir dans leur souche les derniers de ses descendans. »
Leduc n'hésite plus ? et tout son sentiment se tourne contre les Léaldi. Il lui semble qu'il vient d'en recevoir un affront public. 11 va trouver le malheureux père qui s'étonnait de cette rumeur soudaine. — Comte, lui dit-il, faites emporter votre fils ; il vient de tomber évanoui dans ces bos mets. — Mon fils! <pie dites- vous 7 qu'a-t-il donc ? . . . . — Rien , rien du tout : il a vu lépée de Renholz. Voyez - le enfin; son état doit vous en dire assez : pour moi, je n'ai plus rien à vous dire. — Mon fils a prouve , plus dune fois, qu un sang généreux , que mon sang coulait dans ses veines; s'il respire, il saura le prouver encore à Renholz , à vous - même.... à tout Napl s ; et si votre Renholz, ou quelque autre pouvait en douter jusque - là , qu il à moi. — < Jette uohle fierté.
3a MARTHÈSIE.
loin d'irriter le duc, redoubla sotî estime pour le vieillard , mais sans apporter nul changement à ses résolutions.
Tout à coup les bosquets retentissent de cris percans. Diane a reconnu Léaldi, Léaldi que ses domestiques emportaient. Elle accourt, elle croit voir la mort dans les traits de son amant, ou plutôt , la sentir dans son propre sein. Elle interroge ceux qui l'entourent. Les uns , par pitié, d'autres, avec malignité , l'instruisent de ce qui vient d'arriver.
Leur récit redouble son effror Plus les apparences accusent Léaldi, plus elle tremble pour les jours de son amant. L'idée de le perdre est horrible, mais celle de le voir déshonoré ne peut pas même se présenter à son esprit. Illusions de l'amour, tous les cceurs ne sont pas soumis à
votre empire ! Eh! de quel besoin étiez-vous à deux cœui a si tendres , et m bien connus l'un de
l'autre?
Lorsque Diane voit le triste cortège près de sortir du palais, elle se
précipite sur le corps de son amant, et s'efforce de le retenir. Attiré par ses cris, le duc arrive enfin, et, d'un ton sévère qu'elle n'avait jamais entendu, lui ordonne de le suivre. Diane obéit en silence : elle s'approche du père de Léaldi ; et , levant les yeux au ciel , elle prend sa main avec transport, la presse de ses lèvres , l'arrose de ses larmes. Elle semblait dire au vieillard consterne, que du moins le cœur de Diane n'était point changé.
Après un tel événement, la I ne pouvait durer davantage. Le pa-
54 MARTHÉSIE.
lais et les jardius furent déserts en
peu d'instans.
A peine rendu chez lui , le comte voit arriver deux médecins qu'il avait mandés. L'un d'eux, prévenu par un seigneur du voisinage, n'avait pu se défendre de partager l'opinion générale. Il ne répondit aux questions du comte qu'en termes vagues et obscurs. L'autre était d'un avis différent sur la cause du mal; mais tous deux , éclairés par des symptômes alarmans, craignaient pour les jours de Léaldi.
Quelques heures après le retour du comte, un domestique lui remit, de la part du duc , le billet suivant : ce Je vais déchirer votre cœur, si « déjà vous n'êtes trop instruit. Cette «alliance, qui m'était chère, qui <t m'honorait, dont j'attendais la con-
NOUVELLE III. j,
« solation de ma vieillesse ; cette al- « liance est désormais impossible.
(( Vous allez me haïr, mais vous con- « serverez toute mon estime et touU « mon amitié. »
P. S. h Je suis prêt à souscrire à « tout ce que la loi m'imposera pour « votre satisfaction. De tels sacri- « tiecs ne sauraient ajouter à ma dour leur, ni calmer la vôtre ».
Le comte ne répondit point à ce billet, il demeurait confondu. C'était au sein de la joie et de la prospérité, que le malheur était tombé sur lui comme la foudre.
La moitié du jour se passa sans (jue l'infortuné sortit de sa léthargie profonde Enfin, après avoir tressailli plusieurs fois, il entrouvrit les yeux, et poussa quelques soupirs, comme si c'était une douleur aiguë qui le rappelât à la vie. I ne .sueur froide
6 MARTHÉSIE.
découlait de son front ; ses joues étaient creuses comme s'il venait d'essuyer une longue maladie. Chacun , par des motifs différens , gardait un profond silence autour de lui. Il se relève lentement, semblable à un mort qu'une voix divine ranimerait dans son tombeau. Il promène des yeux égarés sur ceux qui l'environnent. — Où est Diane , leur ditil ? Mon épouse n'est pas ici ! — O mon cher fils i s'écria le comte, non , je ne te perdrai point ! et ton bras vengera notre honneur offensé! — Léaldi ne répond rien ; il ne reconnaît pas son père , et semble ne conserver aucun souvenir de sa querelle déplorable.
Mais bientôt, en voyant entrer le duc , chacun se regarde avec étonnement. — Ce billet d'une main inconnue , dit-il -, me somme , au nom
de l'honneur et de la justice, de me rendre ici sur-le-champ. Sans savoir si Ion m'appelait par ressentiment dessoupçons que j'ai témoignés, ou dans l'espoir de les détruire, je n'ai point balancé. — Comme il s'expliquait avec le comte, les principaux, seigneurs qui s'étaient trouvés à la fête, arrivent successivement, amenés par un semblable billet. Malgré les assurances formelles du comte, ils crurent que les médecins se trouvaient là seulement pour déclarer le jeune Léaldi atteint de quelque maladie grave, afin de justifier sa conduite, mais Rcnhollz venant à paraître, quelques-uns pensèrent que lui-même , peut-être , allait s'en charger. Le comte seul regarda sa visite comme une insulte. — Mon-
ir ; lui dit-il , votre aspect n odieux, et vous n'aviez pas besoin r. n. A
58 MARTHÉSIE.
de venir provoquer mon ressentiment. — Renholz , voyant le désespoir de ce père infortuné , lui répond avec modération , et montre , pour son excuse , le billet qui l'amène. Il était conçu dans les mêmes termes que ceux des autres seigneurs. Chaque instant ajoutait à leur surprise.
Cependant le nom de Renholz , répété plusieurs fois, a frappé l'oreille de Léaldi : il se lève à demi , et semble recouvrer aussitôt le sentiment.
Sa querelle avec Renholz ? l'accident qui ne lui permit pas de la vider , l'injuste déshonneur qu'il est près d'encourir; enfin, les approches de la mort , qui ne lui laissent que peu d'instans pour laver son affront, assiègent à la fois son esprit. — Mon épée s'écrie-t-il! par pitié, mon épéeî — • En s'adressant à Renholz : Je n'ai pas la force de m'éloigner d'ici 3 mais