Six nouvelles
Tandis que des magistrats avares employaient leur règne d'un jour à s'enrichir poin- la vie, et que leurs anciens complices chercbaient à se ressaisir du pouvoir, les gens du monde s'efforçaient d'oublier au sein de la dissipation les maux de leur pays, et leurs propres inquiétudes. Leurs plaisirs m attristaient:
je m'aperçus que le monde ennuyait tous ceux ffu'il n'avait point encore corrompus ; et je vécus plus retiré.
Mon cœur avait besoin d'aimer :
mais que voyais-je autour de moi?
D'un côté quelcjues femmes vertueuses, qu'il eut été Lien coupable, ou plutôt impossible de sëduire; et (le l'autre, ces femmes, qui, faisant de l'amour une profession, vendent et la vertu qu'elles n'ont point, et les plaisirs qu'elles ne partagent pas.
Je restais dans rindiffércnce. Ce calme, dont j'avais la folie de me plaindre , ne fui pas de longue durée.
Un jour, en passant sur le boulevard des Italiens par une plnie assez forte, j'aperçus un pauvre estropié qui récitait ses prières d'une voix tremblante , et paraissait beaucoup souffrir. Je ne dirais point qu'il fallait traverser les terres détrempées pour s'approcher de l'endroit oîi il s'était mis à l'abri, si , dans le même instant où je lui donnai l'aumône.
une jeune femme n'avait franchi îc même obstacle. Nous trouvant si près lun de fautre, nous levâmes les jeux avec surprise. Frappé de sa beauté , je restais immobile. Elle pose une petite pièce d'argent dans la main de ce pauvre homme, avec un air affectueux et compatissant.
Un dernier regard qu'elle jeta sur moi en s'éloignant, semblait annoncer qu'elle me savait quelque gré d'une action si simple et si naturelle. Ce regard et sa beauté touchante, et sa bienfaisance qui lui prêtait de nouveaux charmes, et la reconnaissance de ce malheureux qui nous regardait tour à tour, et demandait pour nous, d'une voix émue, les bénédictions du ciel, tout cela fit sur mon cœur l'impression la plus profonde. Un rayon soudain éclaira pour moi la perspective de la vie.
Mais tout à coup je songe que celle apparition sera peut-être la dernière.... Je cours : je ne vois plus rien. Revenu sur mes pas, j'hésite :
quatre ou cinq rues aboutissaient au boulevard; en un instant je les parcours. Mes veux demandent à tous les yeux s'ils ont vu ce que je cherche ', chacun me regarde d'un air étonné, et je reste dans lincertitude.
Couvert de sueur, et le visage en ieu , je passais à côté d un de mes amis sans l'apercevoir : il me prend le bras , m'arrête : — Eh, mon cher Edouard, me dit-il, quel démon s'est emparé de vous? dans quel état vous voilà ! — Je demeurais interdit.
— Remettez -vous, me dit- il ercore, je ne vous demande plus ce que vous avez. Pauvre Edouard, l'heure terrible est arrivée ! — Montaigu se piquait de me connaître mieux que
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personne , et ces paroles ne laissèrent pas de me frapper.
L'espoir de retrouver celle que je brûlais de connaître m'entraîna dans une vie plus dissipée ; mais lorsque j'avais parcouru sans succès quelques cercles, une rêverie profonde s'emparait de moi. Je ne disais, n'entendais plus rien, et ne restais quelques mornens encore, que de peur d'être accusé d'impolitesse ou de bizarrerie. Soit intérêt, soit curiosité, Montaigu me faisait mille questions sur les motifs de ma tristesse.
Honteux d'une folie cjue le choix, le plus heureux pouvait à peine justifier dans la suite, je réprimai le besoin «jue mon cœur avait de s'épancher-
Cependant je n'étais pas sans excuse à mes propres yeux. Une délicatesse, exagérée peut-être, m'avait
empêché de trouver le bonheur dans
l'amour , ou plutôt je n'avais pas encore aimé. Il faut si peu de chose pour rompre le charme î.... Vous qu'une maîtresse n'a point dédaigné , ne l'avez-vous pas vu quelquefois se parer avec soin , pour une fête à laquelle vous ne deviez pas la suivre , et rester pendant deux longues heures absorbée dans la contemplation de ses charmes et Farrangement de ses atours, sans jeter un regard sur vous? Et pourtant votre présence la gênait encore : elle craignait d'avoir des distractions pendant le grand œuvre de sa toilette.
11 fallait une chimère pour me faire sentir le pouvoir de i'amour^ et un miracle pour réaliser ma cliimère. Le jugement que nous portons des autres , en les voyant pour la première fois, tient plus au sentiment qu'à la science des physio-
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uomlstes. Que celte prévention soit une faiblesse , ou TefTet d'un heureux instinct ; toujours est-il vrai que je ne pus m'en défendre. Il m'était impossible de ne pas croire que la jeune inconnue ne lût un modèle de bonté : après ce rapide coup d'oeil , j'étais ausbi sûr de ses vertus que de ses charmes.
Quinze jours s'étaient passés en des recherches infructueuses. Un incident bien simple ranima mes espérances et redoubla mon amour.
Le pauvre , auprès de qui j'avais rencontré la jeune dame, se tenait toujours dans le même quartier , et je n'y passais pas une fois sans lui demander s'il l'avait vue. Un jour enfin , du plus loin quil m'aperçut:
— Elle est Tenue , me cria-l-il , ah ! monsieur, qu'elle est bonne et généreuse ! Elle m'a reconnu sur -le-
champ ; elle a paru contente de me revoir, et m'a donné beaucoup plus que la première fois. — Ne vous at-elle rien dit, bon homme ? — Non monsieur ; mais elle m'a regardé longtemps avec un air d'intérêt. — Je serrai la main du pauvre homme , et lui donnai tout ce que j'avais dans ma bourse , en lui recommandant bien , cependant , de demander l'aumône comme à l'ordinaire , et dans le même endroit.
Je ne doutai pas que la jeune dame ne vînt quelquefois dans ce quartier, et je me flattai qu'elle s'arrêterait encore auprès du pauvre. Je louai donc une chambre dans la maison voisine. L'espérance me soutenait , et ses rêves brillans me défendaient de l'ennui, pendant les Ioniques heures que je passais à ma fenêtre , comme les femmes désocu-
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vrées. Que de fausses alertes me donnèrent toutes ceiles qui s'arrêtaient devant le pauvre , et celles qui par leur taille ou leur habillement, pouvaient , de bien loiu , ressembler à sa bienfaitrice ! A la plus légère apparence , je descendais précipitamment, et jeremontais aussitôt , après avoir envisagé , d'un air mécontent , les objets de mon erreur. Un jour enfin, et c'était un de ces jours de printemps , où tout le monde se promène au soleil, je crois voir... je reconnais la jeune femme. Je vole, je traverse l'allée , en poussant tous ceux que je rencon tre Pressée de s'échapper (tous les regards se portaient sur elle ) , l'inconnue donne au pauvre homme le tribut de la pitié , et se jette dans la rue voisine. Sans savoir ce que je pourrais lui dire , ni même si je devais l'aborder , j'allais la joindre ,
10 STÉPHANIE, quand elle entre dans un hôtel. A peine a-t-elle eu le temps de monter l'escalier , que , sans autre préambule , je demande au portier qu'elle est cette jeune personne. Sans doute l'air extraordinaire que j'avais en cet instant le déconcertait : il rougit , balbutie , et me dit enfin que c'est une comédienne de province qui vient de monter chez mademoiselle Danville , actrice aux Italiens. — Une comédienne de province , m'écriai-je ! Vous me trompez !.... Où loge-t-elle ? Monsieur.... je ne m'en souviens pas.... — Eh bien , je vais monter et le demander.... — Monsieur monsieur.... elle demeure
dans la rue.... d'Anjou , près du café. — Elle s'appelle V — Mademoiselle Rosalie. — Je vais à la
rue d'Anjou, je la parcours deux fois inutilement, et d'une course plus
prompte encore je reviens à la rue de Grammont. Echauffé par le dépit , je me plaignais d'un ton brusque : un laquais qui m'écoutait , me dit :
— Tenez, monsieur, en entrant dans la rue , comme cela, (il m'attirait vers la porte) c'est la cinquième maison. — Et s'interrompant tout bas : — allez m'attendre au premier cabaret, sur la droite. — Oui , monsieur , elle loge au cinquième , en face de la coéffeusc. — Apaisé tout à coup , et rempli d'un nouvel espoir, je me rends à la taverne voisine. Le laquais y vient quelques momens après. — Vous gâtez tout, avec ces façons-là , me dit-il ! — Il est vrai , j'ai eu tort de m'emporter: mais heureusement j'ai trouvé un homme obligeant, et vous allez me dire la demeure de cette jeune personne. — En disant cela , je glissais
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un louis d'or dans sa main. — Hc !
l'ami , vous allez donc sur mes brisées ! — Quoi ! d'un laquais î — Pas plus laquais que vous : — il ouvrait sa vcsle et me faisait voir une petite médaille — INous sommes camarades. C'est moi qui ai découvert mademoiselle de Parthenai; un autre la ferait arrêter aujourd'hui , que j'en aurais seul la récompense. Il y a longtemps que je la surveille :
mais je ne suis pas pressé. C'est une bonne âme, voyez-vous; elle assiste de pauvres émigrés , de pauvres prêtres ; je la fais suivre pas mes gens , et c'est elle qui me sert de limier. Cette digne fille m'a valu déjà plus de cinq cents livres en numéraire. Aussi je ne l'arrêterai que le plus tard possible , et je suis bien persuadé qu'on ne la fusillera pas... à moins qu'il n'y ait sous Jeu quelque
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conspiration. Plusieurs lettres sont
fort incendiaires Cette fîlle-là fait
son état comme si Louis XVIII était roi du Pérou. — Les premiers mots me frappèrent d'étonnement , mais j'eus le temps de me remettre.
Je vis qu'à la singularité de ma demande, le portier et, les autres domestiques m'avaient pris pour un espion, et que l'espion même avait partagé cette erreur : il était important de ne pas la détruire. Je sentis que mademoiselle de Parthenai serait arrêtée sur-le-champ, si le prétendu laquais s'apercevait d'une méprise qui pouvait la dérober à ses poursuites. Il fallait jouer pendant quelques minutes le rôle infâme dont il me croyait chargé. — Mon cher ancien, lui dis-je, excusez la méprise d'un nouveau confrère : je tâchais de découvrir ce que vous sa-
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viez déjà. — On ne -vous avait donc pas dit que j'étais ici ? Eh ! non sûrement : vous vous mêlez parmi hs domestiques , et moi parmi les maîtres. Me trouvant par hasard, auprès de cette jeune personne , dans la rue , je l'ai entendu tenir des propos suspects ; emporté par mon zèle , je l'ai suivie , et vous savez le reste. — Je voulus voir s'il n'y aurait pas moyen de le gagner.
Il fallait d'abord connaître sa façon de penser. — Camarade , lui dis-jc , vous êtes payé de vos peines ; mais la bonne cause n'y gagne rien : on frappe bien peu de victimes. — C'est tout ce qu'il faut : le reste va mourir à Cayennc. Il nous suffit d'une petite terreur bien douce qui ne révolte pas trop les esprits , et tienne tout le monde en haleine. Et ce sang, on le verse goutte à goutte , afin que
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cola dure plus longtemps. On a fusillé peut-être une vingtaine d'émigrés , et nous vivons là-dessus depuis six mois. Voilà de Téconomie.
Le gouvernement est fort doux; mais quand nous lui faisons connaître quelques proscri ts , il faut bien qu'on les arrête. — Et qui vous a introduit dans cette maison? — Mes opinions.
Ces gens-là n'aiment pas le gouvernement, et veulent des domestiques qui pensent comme eux. Je suis assez gauche à ce métier de valet j mais j'étais connu par mon aristocratie. Quand ils ont des gens sûrs, ils ne se gênent plus. Tous les jours on déclame devant nous. Portes et fenêtres bien fermées, on défie toute la république. Le plus timide personnage , quand il se voit bien secondé, fait la contre-révolution. Au dessert nous n'attachons aucune im-
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porlance à celle comédie, et jamais les oreilles de nos chefs n'en sont importunées. Le royalisme compte encore ici quelques tartufes, mais il n'y trouvera plus de martyrs (i).
A moins que ce ne soit des femmes, et des femmes comme mademoiselle de Parllienai. — Elle est sans doute sur la liste des émigrés? — Oui, et c'est à tort, mais on l'y laisse pour cause d'incivisme. Comme il lui restait en France un grand-père assez riche , ses parens lent renvoyée avant Tâge où la proscription est irrévocable. Elle est demeurée en repos, et jouissant de tous ses droits, jusqu'au moment où ses amis font forcée à changer d'asiie et à vivre plus retirée. — Et vous la surveillez
(i) L'espion se Irouipail ; la suite ne l'a que trop prouvé.
à vos niomeus perJus ? — Oli je ne le pourrais pas ; elle est à la campagne ; mais j'ai sous mes ordres des agens invisibles qui suivent tous ses pas. Et ptiis, quand son domestique vient ici, je le fuis boire, et il jase. Le vin et l'argent sont deux clefs qui ouvrent toutes les portes. — Je demandai du vin. — Vous me paraissez un brave bonime, reprit-il :
vous serez bien vu dans notre corps.
ÎMais morbleu , vous qui avez un traitement fixe, et que ion ne paie pas, comme moi, tant par tête, vous devriez bien me procurer quelque capture. — Vous êtes si mystérieux avec moi!.... — Celte fille-là vous tient diablement au cœur! Je vous l'ai dit : vous pouvez la faire arrêter, déporter, fusiller même : on ne la paiera qu'à moi , qui ai découvert le nidy et vous aurez tué la poule
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aux œufs d'or. A présciU, faites ce que vous voudrez : elie demeure au Grand-Gentilly 5 la première maison sur la droite du village. — Eh mon Dieu, que m'importe! après ce que vous m'avez dit, il n'y a plus rien à faire. Camarade, vous en savez trop pour que l'on se joue à vous. — Et, me levant de table , je m'éloigne ausssilôt, le laissant presque ivre, et pourtant assc z mécontent.
Tant de contrainte et d'impressions diverses m'avaient mis hors de moi-même. La crainte et l'espérance, la joie et la douleur me pressaient à la fois. Je venais de découvrir ce que je brûlais d'apprendre, la personne que j'aimais était digne de tout mon amour; j'allais la voir, j'allais me présenter devant elle avec quelques titres à sa reconnaissance; mais elle était menacée des plus ai-
freux malheurs , et ne pouvait s'y dérober que par un exil non moins affreux peut-être. J'oubliai mon amour, j'oubliai tout ; je ne sentais que le besoin de la sauver. Je pars pour Gcntilly. Comme les espions pouvaient être des commensaux, il nie parut plus sage d'entrer par le jardin. Je monte sur la muraille :
personne ne paraissait. Je me laisse tomber sans bruit, et me glisse dans un petit bois d'arbres verts qui tenait à la maison. Il était l'heure du dinar : on parle assez haut quand on est à table ; je distinguais tout ce que Ton disait, et surtout une voix de femme , qui me sembla devoir être celle de mademoiselle de Parthenai. Cette voix douce et fière, où respirait toute son âme, faisait sur mon cœur la même impres&ion que j'avais ressenti à sa vue. Elle ra-
ao STÉPHANIE,
conta comment on était venu demander son nom et son adresse chez M. d'Ambleville. Le portier, les gens, et les maîtres surtout avaient été fort effrayés. M. d'Ambleville et sa femme affectaient pourtant des opinions très -hardies.
Il me parut que la plupart des autres convives étaient aussi des proscrits reçus par le sieur Parllienai^ à la recommandation de sa petite-fille. Us ne perdaient pas une occasion de lui peindre leur reconnaissance, et rappelaient leur ange protecteur. Je fus affecté d'un sentiment pénible , en songeant que j'allais priver des malheureux de leur asile, et rompre celte association si touchante de finfortune et de la bienfaisance. Je me préparais à les informer de tout ce qui m'était arrivé ; une réflexion bien simple m'ar-
réta : quel motif donnerais-je à cette curiosité si pressante? Un dëlour était nécessaire, au moins pour le moment. Les domestiques vont enfin dîner, ce qui est leur affaire la plus importante : alors j'entre dans la salle, en faisant le signe du silence.
Un cri de surprise échappait à mademoiselle de Parthenai. — Pardonnez la démarche indiscrète qui m'introduit chez vous, lui dis- je : votre intérêt, votre salut en sont l'excuse.
— Puis-je demander qui j'ai Thonncur de recevoir, dit le vieux Parthenai?
— D'Erneval est mon nom. Des circonstances dont il serait inutile de vous entretenir en cet instant, m'ont mis à portée de connaître lus dangers qui vous menacent. Votre asile est connu. Vos pas sont observés, vos lettres ouvertes , tous vos discours recueilHs ; vos amis eux-mêmes sont
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condamnés à une inquisition habituelle. Les pcriides qui suivent mademoiselle de Parlhenai sont sûrs de trouver des mallicureux partout où elle porte ses pas; et vous le savez trop, ici tous les malheureux sont coupables. — Ah , Monsieur, s'écrièrenl-iîs, quel service î.... notre reconnaissance.... — Vous ne m'en devez point. Le hasard seul m'a découvert ce que je vous apprends.
Une fois instruit, je ne pouvais me taire sans devenir le complice de vos persécuteurs.
C'en était assez pour leur sûreté :
lorsque mon devoir fut rempli, j'osai vsonger à mon amour. Le vieillard , avec une politesse affectueuse , me pressa de prolonger ma visite. Si j'eusse été près de toute autre que Stéphanie , j'aurais craint qu'elle n'attribuât ma démarche au désir
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de m'inlroduire chez elle. Mais troubler le repos d'une famille , de toute une société, Fexposer à mille dangers sur l'alarme d'un péril imaginaire , et tout cela pour voir une femme que Ton a Irouvé jolie î Un tel soupçon ne pouvait entrer dans iâme de Stéphanie.
Je goûtais cependant un plaisir que d'autres sans doute ont éprouvé comme moi, et le seul que je pusse ressentir au milieu de ces infortunés.
Je venais m'olfrir à celle que j'aimais, pour l'aider à supporter le poids de son malheur; j'aspirais à le partager; ce moment où les faux amis s'éloignent, où les amis les plus solides vous secourent en tremblant, je l'avais choisi pour me consacrer à elle. Cet amour, que je m'étais reproché quelquefois, s'ennoblissait alors à mes yeux , et puisait des
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forces nouvelles dans un sentiment généreux. Je n'osais arrêter mes regards sur Stéphanie ; et Tavouerai-je ?
so'ii timidité, soit orgueil, je redoutais le moment où ces estimables proscrits verraient qu'il fallait attribuer à Tamour seul une démarche, objet de leur reconnaissance. Je brûlais de le dire^ et je tremblais de le laisser voir. Mademoiselle de Parihenai, comme si elle se fût aperçue de mon embarras, rétablit la conversation avec cette grâce et cette facilité que l'on acquiert par un long usage du monde, et que donne, sans cette pénible leçon, une âme sereine et bienveillante. Je m'étonnai cle la tranquillité avec laquelle ces malheureux parlaient de leurs dangers, et surtout de- leur promptitude à parler d'autre chose. Comme je témoignais ma surprise , l'un d'eux
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me dit : — En ces temps plus que jamais, nous ne sommes qu'usufrui* tiers de la vie. Nous ajoutons un instant à nos instans, un jour à nos jours. Nous pensons, ou plutôt nous rêvons souventà l'avenir de la France; mais il n'y a point d'avenir pour nous. — Pendant qu'ils discouraient, Stéphanie me dit qu'elle croyait m'avoir déjà rencontré, sans se rappeler en quel lieu. Elle rougit à ces derniers mots : Stéphanie pouvait-elle, sans rougir, porter la moindre atteinte à la vérité!
Près de m'éloigner, je dis à M. de Parthenai que je pouvais disposer d'une maison sûre et située dans un quartier reculé , où l'on pouvait escalader aisément les murs de Paris :
je la lui offris, ainsi qu'à ses hôtes. En traversant la campagne , dans fubscurité la plus profonde, je ré-
fléchissais sur ma conduite (la jeunesse ne fait jamais de réflexions qu'après coup). Il est certain que si j« me fusse présenté de la sorte chez ces gens du monde si souvent trompés, si souvent trompeurs, et si méfians pour ces deux causes, on m'eût accueilli avec la plus froide réserve.
Mais heureusement , ceux vers qui mon co3ur m'avait entraîné avaient un cœur aussi. Ils me reçurent avec la même cordialité le lendemain , mais ils n'avaient encore pris aucun parti sur mes offres. Ils étaient indécis , comme tous leurs pareils.
Quand on ne voit de tous côtés que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins certains, il est bien excusable de balancer. L'un d'eux, pasteur d'une petite ville de Bretagne , avait été caché pendant plu- &ieurs années sous le toit de sa propre
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maison. Un ancien militaire, un vieux journaliste et un autre prêtre de la Vendée , voilà quels étaient ses compagnons d'infortune. Stéphanie^ qui leur était attachée par le sentiment de ce qu'ils valaient , et par les services qu'elle leur avait rendus, désirait vivement de ne pas se séparer d'eux. J'insistai davantage. La bienfaisance me semblait une vertu plus divine encore, en devenant un moyen de plaire à Stéphanie. O que l'amour a de force, et qu'il jette dans notre cœur des racines profondes, quand il se lie à tout ce que nous avons de scntimens honnêtes et vertueux ! Mademoiselle de Parthenai se montra- sensible aux instances que je faisais à ses amis : elle s'abandonnait à cette familiarité douce, langage de l'innocence dans toute sa pureté.
Ses hôtes remarquèrent mon trouble, et sans doute ils en découvrirent la cause. Ils me montrèrent d'abord \m peu de réserve et de froideur.
Cependant, soit que ce motif même ne fût pas sans excuse à leurs yeux, soit que j'eusse réussi à leur prouver finlérêt bien véritable qu'ils m'inspiraient, ils reprirent bientôt avec moi leur ton affectueux.
La crainte de paraître trop assidu m'empêcha de retourner à Gentilly le lendemain. Tourmenté d'inquiétude, d'impatience, et de je ne sais quel trouble d'esprit qui ne permet de rester nulle part, j'essayai d'aller dans le monde, pour voir si je ne trouverais personne qui eût accès auprès de quelque nouvelle puissance. Aucun de mes amis n avait ce bonheur; et les autres, avares, et même fiers de cet humiliant crédit:,
le réservaient exclusivement pour eux.
Enfin s'acheva cette longue journée, et si la nuit ne m'apporta point de repos^ elle me permit du moins de ne plus m'occuper que de l'espoir du lendemain. Autant qu'il m'était possible, entre le désordre de mon cœur et l'orage qui menaçait Stéphanie , je fixai mes idées et mes projets. Je résolus de presser M. de Parthenai et ses amis de se rendre an plustôt dans la maison de mon oncle; je devais ensuite engager mon père à demander pour moi la main de Stéphanie, et tout employer pour fléchir en sa faveur le gouvernement.
Ma dernière ressource était de passer avec elle en pays étranger. '
Je me trouvai sous les murs du parc de Gentilly , et j'y entrai avec les mêmes précautions. Mademoi-
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selle de Parlhenai et les compagnons de sa retraite cédèrent à mes" instances plutôt qu'à mes raisonnemens, il est vrai; mais il ne s'agit bientôt plus que d'exécuter notre plan. De trois domestiques restés au service de M. de Parthcnai, un.
seul n'était pas bien connu : on lui donna sur-le-champ son congé, et le départ fut décidé pour le surlendemain. Stéphanie approuvait tout, et me nomma, en riant, le chef de la conjuration. Mais moi, chargé du destin de ces personnes, qui' toutes m'inspiraient de l'intérêt, et dont une m'était si chère, je ne pouvais trouver le côté plaisant de notre situation. J'affectais pourtant un air calme, qu'un coup d'œii jeté sur Stéphanie dérangeait quelquefois.
Je voulais savoir s'il n'était rien arrivé : je revins une fois encore. Je
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revis Stéphanie. Le malheur qui présidait à notre liaison, le malheur ne nous laissait point goûter le doux abandon qui fait de l'amour un plaisir, mais il nous inspirait cette élévation, cette force, qui peut-être en fait une vertu.
Que cette nuit fut longue ! Les rêves de l'espérance, les nuages de la crainte se succédaient sans relâche, et le jour ne paraissait pas. Je craignais que mon impatience ne gâtât tout, et que le laquais n'eût été paresseux à partir : je regardais ma montre à chaque instant. A midi, je monte enfin dans une voiture de remise attelée de deux bons chevaux, et je prends la route de Gentil) j.
J'arrive, et je reçois un accueil qui dissipe mes inquiétudes. La maison n'avait point cet air de trouble qui , dans les temps de méfiance, rend les
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personnes si suspectes. On avait dit dans le -village, que M. de Parthenat allait passer quelques jours chez un de ses amis.
Lorsque nous fumes en voiture , Stéphanie, qui avait paru assez gaie jusque-là , ressentit un mouvement de tristesse : soit qu'elle ne pût quitter sans regret les lieux où elle a demeuré, soit qu'elle eut sur cette démarche quelque fâcheux pressentiment. Dès que nous nous trouvâmes à deux portées de fusil du village , la voiture s'éloigna plus vite que le vent. Bientôt nous fumes rendus à ia place St. -Michel.
Nous descendons : le domestique se charge des paquets. Je renvoie l'équipage , et nous frappons à la première porte , pour faire croire au cocher que nous nous arrêtons là.
Nous demandons une adresse ima-
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ginaire ; on ne sait ce que nous voulons dire, et nous prenons vite une autre voiture.
Nous traversons tout Paris; nous arrivons : le cœur me battait de joie. La maison de mon oncle était une véritable maison de plaisance. Elle avait été bâtie quelque temps avant les murs de Paris, et malgré cette clôture, on y était encore à la cam-»
pagne. Un immense jardin , déjà rempli de fleurs, l'entourait de tous les côtés. Peut-être eussé-je montré plus de délicatesse en ne logeant pas moi-même dans cette maison , mais alors mes visites auraient pu l'aire soupçonner qu'elle était habitée; et puis il était assez naturel dy rester, pour en faire les honneurs.
Je m'en acquittais de mon mieux ; cependant le vieux Parthenai et son compagnon avaient l'air un peu dé-
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sœuvrés. Dès que la nuit fut tombéf, les trois autres commensaux vinrent à mon secours. Le jeu , les livres , et la gaielé de Stéphanie firent disparaître le tems.
Il ne s'écoulait que trop vile à mes yeux. Le parfum d'une rose qui vient de s'ouvrir est moins doux , moins pur que les premiers plaisirs de l'amour. Stéphanie pensait devoir à ma conduite quelque bienveillance ; elle croyait ne metémoignerrien déplus.
Son grand-père , plus clairvoyant , ne doutait pas de nos sentimens , et trouvait sans doute que j'étais pour sa fille un parti convenable.
Dans le cours de cette soirée , Stéphanie laissa voir les contrastes de son caractère. Tantôt c'était la sensibilité d'une jeune personne , tantôt l'énergie d'un chef de parti ; quelquefois la gaieté naïve de l'enfance.
J€ me retirai le cœur tout rempli de mon bonheur. Je ne voulais pas dormir de peur de rêver à autre chose.
]Von , ce n'est point une peine que d être séparé , pour quelques heures seulement , de ce qu'on aime le plus au monde. Le plaisir des souvenirs a quelque chose de calme et de céleste ; l'âme enfin jouit seule, elle savoure une seconde fois , mais à loisir , nos transports les plus fugitifs.
ï^e matin je fis ma revue, comme le commandant d'une forteresse. Ma chambre était au rez-de-chaussée , voisine de la grande porte , et bien paurvue d'armes. Toutes les fenêtres , surtout celles qui donnaient sur le chemin ( car ce n'était pas une rue ) , restaient fermées comme s'il n'y avait eu personne dans la maison. Un domestique allait de très-
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bonne heui'e à la provision et rapportait les gazettes. Nul autre ne devait sortir pendant le reste de la journée.
Si quelqu'un frappait à laporte, il était défendu d'ouvrir, ni de répondre.
Trois jours s'étaient écoulés de la sorte. J'attendais que mon oncle eût trouvé quelqu'un qui connût assez M. de Parlhenai, pour lui demander sa petite-iille, et lui écrire une lettre dont je devais me charger. Comme nous étions tous rassemblés le soir , Stéphanie déclara qu'elle était absolument obligée de sortir le lendemain matin. Il n'y eut qu'une voix pour s'y opposer. — Nous sommes assurément fort bien ici, nous ditelle; mais il est d'autres malheureux:
il en est auxquels un devoir sacré m'attache , puisqu'ils n'ont que moi pour les secourir. — Nous ne parvînmes à la faire expliquer qu'avec
^beaucoup de peines : tant il en coûtait à sa modestie de révéler une bonne action. — ■ Eh bien ! si c'est quelque proscrit auquel vous vous intéressiez ^ lui dis-je , cîiargez-moi de l'amener ici , ou de lui donner des secours. — O non , dit elle , rien de tout cela n'est possible. Ceux que j'ai engagés à le recueillir , n'y ont consenti que sur ma parole bien formelle de ne découvrir ce secret à personne. Le malheureux dont il s'agit, brûle de partir, et je dois lui porter un passe-port, que seule je puis retirer des mains de ceux qui me l'ont promis. Une autre parole m'engage encore au secret sur cet article. Que personne n'aie d'inquiétude sur mon compte ,: je ne dois parcourir que des quartiers peu fréquentés, et pour vous mieux rassurer, je sortirai sous les habits de ma femme de chambre.
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Aucun de nous n'osa combattre plus long-temps cette résolution ; mais elle affligeait tout le monde.
Je regardais M. de Partbenai , espérant qu'il emploierait son autorité, îl garda pourtant le silence.
Stéphanie avait toujours des penchans si estimables , et d'ailleurs elle avait sur son grand-père une supériorité d'esprit , que le bon vieillard , loin de chercher à prendre quelque empire sur elle , en faisait l'arbitre de sa conduite.
Une inquiétude sombre s'était emparée de moi ; les rêves les plus affligcans tourmentèrent mon sommeil. Je résolus de suivre Stéphanie à son insçu , ou plutôt je ne pus m'en empêcher ; car je sentais bien que je ne pourrais la sauver, si les satellites de la police , qui marchent toujours en force , entreprenaient de
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l'arrêter. Mais j'avais pris deux pistolets , sans trop songer à tout ce qui pourrait arriver.
Mademoiselle de Parthenai fut droit à la cité • elle tourna dans une rue étroite , et je la vis entrer dans une maison pauvre et délabrée. Elle en sortit bien vite , et ne s'arrêta plus qu'au faubourg Saint-Marceau. Cette fois elle regarda autour d'elle , et se glissa d'un air furtif dans une [maison d'artisan. Il y avait près de là , une sorte de taverne , oij j'entrai un moment après. Six hommes , de la plus mauvaise mine , venaient de descendre d'un fiacre arrêté devant la porte. Ils boivent chacun un verre d'eau-de-vie, et sortent aussitôt. Je les suis en frémissant. Ils marchent droit à la porte dans laquelle Stéphanie venait d'entrer : ils s'y jettent !.... Le froid de la mort avait
4o STÉPHANIE.
glacé mon cœur ; la rage le ranime à l'instant : je vole sur leurs pas.
Ils ouvrent une porte au fond de la cour et j'entends ces mots : N'êtes vous pas la citojenne Louise-Stéphanie Parthcnai? Après un moment de silence : — oui , c'est moi , répond d'une voix assurée Stéphanie , qui sans doute avait tremblé pour un autre. — Au nom de la loi , suivez - nous , reprend le clief des sbires , et montrant un mandat d'arrêt. — Vous vous trompez, m^écriai-je ! mademoiselle n'est point la personne que vous cherchez. — La citojenne ne le nie pas.... et d'ailleurs ce ne sont pas vos affaires.
— Elle ne vous suivra point , leur dis-je d'une voix plus forte ! — Et je me jette entre eux et Stéphanie. — Vous , qui parlez si haut , vous nous suivrez, dit le chef montrant sa mé-
daille; et nous direz s'il fait bon protéger les ennemis du gouvernement.
— Vous nous manderez cela de Cayenne , dit un autre ! — On ne m'y enverra pas vivant. — Vous n'irez pas si loin , dit un troisième. — A ces mots je les repousse , les écarte , et prenant Stéphanie par la main , je lentraine vers la porte.
Mon intention était de la faire monter dans le fiacre , de m'éîancer sur le siège , et de casser la tête au premier qui oserait m'arréter ou s'accrocher à lavoiture. Mais un des sbires me présente ses pistolets , en me criant d'arièler. Je marchais toujours : il tire et me manque. Plus heureux, je Té tends à mes pieds.
J'en reste là , voulant ménager trois coups qui me restaient encore. Seulement , je leur crie : Si l'un de vous
42 STEPHANIE,
ose porter la main à ses pistolets , il est mort ! — Ma fermeté' les intimide ; mais ils ne me cèdent pas l'avantage : ils s'élancent dans la rue, et me ferment le passage , en appelant de toutes leurs forces du secours. Le quartier est, comme on le sait, peuplé dune multitude d'ouvriers : ils accourent de tous côtés , et se pressent autour de moi. Tuer un homme était un malheur inutile : je menaçais pourtant et voulais me faire jour à travers la foule.
Un des plus hardis me saisit la main, l'élève , et le coup part en l'air. Au même instant les sbires prennent Stéphanie dans leurs bras, et l'arrachent des miens. Ma fureur re= double ; de la crosse de mes pistolets , "|e frappe au visage ceux qui m'entourent : efforts inutiles ! Je ne
vois plus Stéphanie ; la fatale voilure s'éloij^ne : c'en est fait de sa liberté !
Cependant un de ces furieuxm'entraînait avec force : — Je vais lo renfermer chez moi , disait-il : que l'un de vous aille chercher la force armée! — Eperdu de douleur, je ne résistai que faiblement ; j'aurais reçu la mort sans me défendre, sans me plaindre. Déjà mon adversaire m'avait poussé dans une allée sombre :
— Maudit tapageur , me criait-il ^ tu vas voir à qui tu avai« affaire ! — Mais quel fut mon étonnement, lorsqu'il me dit tout bas. — (Sauvez-vous et poussez la grosse porte sur moi !...)
Scélérat tu seras fusillé demain !
(Vous sauterez par-dessus le petit mur du fond de la cour. ) Je suis aussitôt ses conseils. • — Ah ! le traître m'est échappé ! — Holà , Madeleine,
Jérôme , la porte, la porte ! — Tandis quil frappait à coups redoublés, en jurant par tous les saints , je franchis le mur , je me presse : une autre cour , un autre allée me conduisent dans une rue étroite , et quelques minutes de course m'ont bientôt mis hors de danger. Mais qjTétait-ce pour moi que la vie , que la liberté , quand je venais de perdre Stéphanie ! Que faire ? Quels moyens employer ? Je cours à rhôtel de la Police ; je cours au palais Directorial : mais comment y entrer, et que dirai-je ? En quels tenner pourrais-je y défendre Finnocence ? La seule idée raisonnable qui se présente à mon esprit , c'est qu'en Télat où je suis, mes discours, mes prières ou mes menaces , ne peuvent qu'aggraver nos malheurs.
Sans ralentir mes pas, je vais donc avertir son père, ses amis , et prendre
d'eux quelque conseil moins imprudent.
Je portai la désolation et la crainte dans le cœur de tous mes hôtes. Le vieillard , au comble de la douleur , n interrompait ses plaintes que pour entrer dans une colère chevaleresque qui ne remédiait à rien. Les autres avaient de trop justes alarmes sur leur propre sort , pour être en état de donner des avis. Le Breton, qui, plus accoutumé aux orages, parais- Siiit beancoup plus tranquille, me dit qu'il crojait pouvoir nous être utile , si l'on n'obtenait pas la liberté de Stéphanie. Seul . il consentît à rester dans la maison ; sûr , disait-il , d'avoir toujours le temps d'escalader les murs du jardin. Je ne savais quel titre prendre pour solliciter. Il est des riïomens où Ion oublie l'étiquette ; Je fis part de mon embarras
à M. de Parthenai , en le priant d'avouer mes démarches, et de ne point désapprouver le sentiment qui les dirigeait. Je lui dis aussi que mon père avait chargé un de leurs amis communs de demander pour moi la main de Stéphanie , et que ma prière lui serait parvenue quelques jours plus tard. — Ah ! mon ami , s'écria-t-il , sauvez Stéphanie , et soyez mon fils !
— Nous nous séparâmes aussitôt, lui , pour retourner dans son liôtel, et moi pour me rendre à mon ancien appartement.
Dès le soir même je m'agile , je cherche des protecteurs auprès des hommes puissans. On me dit que c'est au milieu des plaisirs qu'ils daignent écouter la plainte des malheureux. Une fête brillante est arrangée pour le lendemain. On invite Damon , et avec lui des poètes, des
chanteurs , de jolies femmes , et même des gens de Tancienne cour , afin de donner du lustre à la fête. Quelquesuns des seigneurs modernes semblent mieux jouir de leur élévation , lorsqu'ils contemplent ces déplorables ruines.
Tous ces arrangemens étant pris , la nuit me reste , du moins pour ma douleur. —Stéphanie , me disais-je , cet ange de bonté, de vertu , Stéphanie languit au fond d'une prison , et peut-être le même verrou la renferme-t-il avec des scélérats î —
Remplis de cette affreuse idée , je recommençai dès le matin mes recherches et mes sollicitations. J'appris enfin que Stéphanie était aux Madelonnettes (1) , et cette révélation me fut vendue comme une faveur. Quant à la permission de voir
(1) Maison d'arrêt.
mademoiselle de Parthenai , rhora me en place avec lequel je devais souper le lendemain , pouvait seul me la faire obtenir. Je me rendis le soir sous les murs de la maison d'arrêt , non que j'eusse la moindre espérance de voir Stéphanie ; mais il m'était impossible de rester en repos.
Un peuple indifférent circule autour de ces demeures de Tinforlune :
nul ne semble songer qu'il existe là des malheureux, dont il ira bientôt, peut-être , grossir le nombre. Il ne passait plus personne , les boutiques se fermaient, on entendait partout le bruit des verroux , la lumière disparaissait successivement de toutes les fenêtres, et je parcourais encore ce quartier reculé. Mon oœur appelait Stéphanie , mes yeux la chercliaient , mon oreille épiait sa voix.
M.dhciireux ! je ne trouve au pied
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de ces murs terribles que le désespoir. Je m'éloigne enfin avec un mouvement de fureur. Si le premier sentiment est de pleurer sur les victimes , le second est de maudir les oppresseurs.
Telles étaient encore mes idées, lorsque je me rendis à la fote du lendemain. Sans trop s'informer du triste sujet de cette réunion , cbacun se préparait au plaisir, comme si la fête eût été donnée pour lui seul. — Croyez-vous obtenir quelque cbose , avec cet air sombre et mécontent , me dit la maliresse de la maison. — Je ne demande que la plus sévère jus' tice... — N'importe : pour queM. Damon vous la rende^ il faut commencer par lui plaire. — Je m'en reposais sur vous.... — L'image du malbeur Taltriste et feffaroucbe ; son extrême sensibilité né lui permet pih
5o STÉPHANIE.
de la contempler. Dans son rigoureux ministère , Damon se pique de posséder au suprême degré , la légèreté françai'.e. Toujours bel esprit, il assaisonne de sel attique ses sentences les plus cruelles , et souvent c'est par de bons mots qu'il se dérobe à de bonnes actions — En vain vous froncez le sourcil : mon exemple doit donner du poids à mes conseils.
T~ous connaissez mes opinions , et vous voyez qu'aucunes chances ne m'ont été funestes. Je suis forcé de l'avouer , mon cher Edouard , conserver en de telles crises, sa vie , son bien , et à peu près l'estime de ses pareils , c'est le comble de l'adresse et du bonheur. Si ma maison a quelque agrément, si je jouis de quelque crédit , mon secret est bien simple :
j'obtiens l'un de l'autre ces deux avantages. Les gens en place sont at-
NOUVELLE 1. êi
tirés ici par la certitucie d'y trouver des gens à taiens et de jolies femmes ; ces dernières y viennent pour voir les g-ens en place, et les uns et les autres sont fort aises de trouver un bon souper. — Ainsi me parla Cidalise. Sa coquetterie était une véritable tactique : la désapprouver eût été suivre mal ses conseils.
ÎVIalgré sa présence d esprit et sa haute sagesse , elle commençait à montrer quelqu'impatiencc. Tout le monde était réuni depuis une heure , et Damon seul n'arrivait point. Les artistes , ne voulant pas prodiguer leurs taiens à de simples citoyens , chantaient à demi-voix et d un air dédaigneux quelques romances surannées. Piqué de ne point trouver Damon , que Cidalise lui avait annoncé , le chanteur , par excellence,
5i STÉPHANIE.
se plaignait déjà d'un mal de gorge insupportable.
Cida!i>se, voyant sur tous les visages un ennui séditieux, sonne , et s'adressant au laquais : M. Damon a-t-il fait dire quelque chose ? Non, madame. — En ce cas-là , repritelle , il est sûr et très sur qu'il viendra. — Ce ton d'assurance calme les inquiétudes. Chacun avait repris sa bonne humeur , quand on annonce M. Damon. Sa vue fait naître un épanouissement général , et son élégance . financière éblouit tous les yeux. Il s'avance en roi de théâtre , avec ces grâces mal apprises. — Nous vous attendions pour faire de la musique , lui dit Cidalise. — Désolé de n'avoir pu venir plus tô{, je me sauve à peine de la lecture d'une tragédie.
Je crois que toute la terre se donne
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le mol pour ne pas me laisser le temps de respirer. Enfin , il faut qu'une fille de vingt ans conspire contre la république , tout exprès pour m'enlever une matinée , et m'empécher de finir la romance que je devais vous porter. Je vous conterai tout cela. Elle est belle comme un ange, et dangereuse comme une sirène. Je compte l'interroger demain. Si celle-là périt, les ro^yalistes feront certainement une élégie sur sa mort. — (Il prend sa lorgnette. ) — Que de monde vous avez ce soir!
Ah , voilà *"^* , et madame "^^^ !
Comment donc, mais c'est miraculeux ^ tout cela! ... et toujours des royalistes.'' Je vous l'ai déjà dit ; vous vous perdrez avec ces gens-lâ. Au premier matin , je m'atlends à vous voir amenée chez moi , et dans ces cas-là , ma foi , madame , je ne ré-»
ponds de rien. Je serais sévère , trèssévère... à moins que vous ne cessiez de l'être. — Cidalise répondit en minaudant, et dès que Damon l'eut quittée , elle vint me trouver d'un air contrit : — Avez-vous entendu Damon, me dit-elle! Il m'est impossible de lui parler pour mademoiselle de Parthenai. Vous connaissez mes opinions , mon cher Edouard : si je me trouvais impli* quée dans une telle affaire , je serais perdue. Tout ce que je puis faire , c est de vous présenter -, mais je vous conseille, au nom delà tendre •irnitié qui nous unit, de ne pas vous mêler des affaires de ces imprudens.
Lorsque les gens veulent se jeter dans un abîme, on s'efforce de les arrêter ; mais s'ils persistent dans leur frénésie , on n'est pas obligé de fce précipiter avec eux. Vous cou-
naissez mes opinions , mais de grâce, interrompez des relations dangereuses pour vous ... et pour vos amis. Entendez -vous , mon cher Edouard. — Trop bien , lui dis-je , en m'éloignant. —
Je n'avais à vaincre qu'une grande répugnance , sacrifice le plus faible que je pusse faire à de si cbers intérêts : je suivais de l'œil M. Damon, et le voyais répondre à chacun avec une familiarité de mauvais ton , qu'il prenait pour de l'aisance, ou peutêtre pour de l'affabilité. Vainement, j'attendais qu'il fut libre un instant : tout le monde lassiégeait à la fois^ et comme il ne répondait guère aux demandes qu'on lui faisait , personne ne lâchait prise. Une dame , qu'il semblait préférer, lui reprocha, dou' cernent, ces distractions. — Que voulez-vous, répondit - il .^ après
avoir passé ma Journée avec la pédante Thémis , il est bien juste que je consacre quelques heures à m'entretenir avec les muses , à folâtrer ^vec les amours. — La tendre Philaminte l'entend parler d'amour^ elle ne croit pouvoir se présenter plus à propos : — Ah, M. Damon , dit-elle en soupirant , j'aurais une grâce à vous demander ! — Vous les avez toutes. . . — Le bien de mon frère est séquestré... — Entendez-vous les éclats d'Orphise , dit - il à l'autre darne ; on ne sait sisa gaieté bruyante est un reste de la première enfance, ou le commencement de la seconde.
Ce qu'il y a de plaisant , c'est qu'elle vante toujours sa constance ^ et, il faut être juste , Orpbise inspire si promptement le dégoût, que ion n'a jamais le temps de le lui faire éprouver. — Pourquoi nous parler de
NOUVELLE L Sy
cette femme ; elle fait rougir son sexe... — Et pâlir le nôtre. Eh bien, n'a-t-on pas dit que j'en étais amoureux ? et cela pour avoir soutenu qu'après une jeunesse aussi active , elleavait une belle vieillesse. — Vous êtes si inconstant , qu'il e&t tout simple qu'on vous dise l'amant de tout le monde. Ah Monsieur, interrompit une autre dame , en lui prévsentant un papier , vous devriez bien apostiller ces deux lignes !
— Inconstant , moi! En vérité je ne le suis que pour celles qui s'en vont.. . Ouij je vous en préviens , je ne tiens pas contre l'absence, et le plus beau soleil, quand il est loin de moi, ne me semble plus qu'une étoile... Là, de bonne foi , ai-je le temps d'écrire des lettres ? Du reste , je suis trèsconstant , et j'aimerais plutôt tout î^aris à la fois que de quitter une
maîtresse. — Vous parlez de l'amour avec un dégagement!.. . — Il faut badiner avec ses chaînes... — Il en est de si pesantes ! dit un vieux monsieur très-poudré, qui semblait peu satisfait de porter celles de M. Damon. — Comment nommezvous cet atrabilaire , dit tout bas l'homme en place ? — Quoique Cidalise soutint à tout le monde que Damon était un excellent homme, elle, qui à tout prendre était une assez bonne femme , crut devoir glisser sur cette question. Le plus sûr moyen était de fournir à son^mi l'occasion d'une méchanceté. — Voyer^ , lui dit-elle, voyez là bas Dormon poursuivant le cours de ses politesses éternelles. — Ne me parlez pas de cet homme , qui porte le dard d'une guêpe sous la robe d'une chenille. — Entendez-vous Philaminte
«|ui parle encore de sa vertu , reprit Cidalise ? — Je crois que ce mot ennemi lui emporte une dent chaque fois qu'elle ose le prononcer ; aussi ne lui en reste- 1- il plus guère.
Comment nommez - vous ce monsieur ? — Vous ne savez pas ce que disent vos ennemis? — ^ Eh bien, que disent-ils ? — Je n'oserai jamais le répéter. — Parlez, parlez; je suis aguerri contre les propos , et dès long -temps en butte à l'injustice.
— Eh bien , ils disent. . . — Quoi ?
— Que vous courez après l'esprit...
— C'est vrai ; car je cours après vous; mais vous êtes si subtile à m'échapper ! Vous disiez donc quecemons...
— Oui , vos ennemis disent encore bien des choses. — Mais que peuvent-ils dire ? — Que vous traitez les femmes un peu lestement. — Cela leur plaît. — C'est à savoir aux-
6o STEPHAME.
quelles... — Il est un côté par où elles se ressemblent toutes. — Mais quelle différence mettez-vous donc entre une femme honnête et celle qui ne Test pas? — Celle d'un pauvre honteux à un mendiant (i). — C'est affreux î Comment osez - vous. . .
— Ah cela , dites - moi donc. . .
— Après un pareil propos on ne peut plus vous parler. — Un seul mot... —
J'attendais avec impatience la fia de cet entretien : Cidalise s'en aperçut, et se servit de moi pour l'interrompre. — Monsieur aurait à vous entretenir d'une affaire bien malheureuse , lui dit-elle, en me présentant. — Vous venez , de me
(i) On n'a pas besoin de dire que M.
Damon est un bel- esprit de Irèsmauvais Ion.
NOUVELLE L 6i
donner une excellente leçon :
riiomme en place, quand il ^;ent dans la société, doit oublier sa place . . . C'est pourquoi je prie monsieur de vouloir bien remettre cette conférence à demain matin. — On ne pouvait insister, mais je liai conversation avec lui, et j'obtins une carte pour le voir.
A l'heure de l'audience, on m'introduit : je commençai une exposition des faits. — Je sais tout ce que je dois savoir, interrompit-il, et je ferai tout ce qu'il me sera possible de faire; mais l'intérêt de la république me laisse peu de latitude pour épargner ses ennemis. Tout ce que je puis , c'est de vous assurer que je ne prononcerai jamais la mort d'une femme. Voici une permission de voir celle que vous aimez. — Il
Ca STÉPHANIE.
disparaît à ces mots , et je vole h la prison.
Quelle douleur nouvelle my attendait ! Stéphanie , les cheveux épars et le visage enflammé par la fièvre , était couchée sur un matelas étendu par terre avec de la paille. Autour d'elle, tout portait l'empreinte de la misère. L'eau ruisselait sur les murs humides , et l'air était obscur».^ ■d'une épaisse vapeur. A l'aspect de ' ces verrous , de ces grilles , et de ce réduit déplorable , on se serait attendu d'y trouver quelque malfaiteur commençant à subir la mort.
Nous gardions tous deux le silence. Je pris sa main ; bientôt elle sentit couler mes larmes. — Généreux ami , me dit-elle , en quel lieu êtes-vous venu me chercher? Ah I du moins , n'oubliez pas dans vos
démarches celte prudence que vous m'avez recommandé en vain! Vous voyez que le malheur se gagne. — Si je ne puis vous voir plus heureuse, le seul espoir qui me reste est de souffrir avec vous ! —
Stéphanie avait un courage audessus de son malheur, mais sa fierté la rendait très-sensible aux mauvais traitemens quelle venait d'éprouver, et l'indignation s'était emparée de son âme. L'insalubrité du lieu, jointe à celte ardeur de son sang , avait altéré tout à coup sa santé. J'allais demander tons les secours que l'on peut espérer dans ces horribles demeures : elle m'arrêta : — J'ai souffert d'autres maux avec patience , me dit-elle, mais j'aime mieux mourir que de vivre ici plus long-temps. — Ah , Stéphanie ! n'est - il donc pas quelques devoirs , quelques senti-
mens qui vous^iltaclîent encore à la vie? Ne sacrifiez point à limpatiencc d'une douleur passagère, un avenir où des jours heureux vous attendenf.
— Je courus au geôlier, et h\ï reprochai vivement sa dureté. — Citoyen , me dit-il avec une tranquillité farouche , je n'ai refusé à la citoyenne aucune des douceurs que la règle de cette maison accorde aux prisonniers. — J avais pris un mauvais moyen; mais je vis bientôt son visage s'épanouir devant une pièce d'or, et, sans se faire prier, il envoya chercher le médecin de la prison. Le médecin arrive et interroge Stépiianie. — Oh bonheur , s'écriat-il, elle a la fièvre tierce ! et je viens de trouver un spécifique contre celte maladie î la citovecne aura les prémices de ma découverte. Il est trop heureux d'essayer les ressources de
NOUVELLE l. 65
Tart sur un sujet que la nature a doué d'une aussi belle constitulion.
11 est heureux aussi d'avoir un malade qui ne soit pas libre, et que l'on puisse diriger à volonté. J'ai déjà trouvé un spécifique contre la goutte; découverte importante, qui civilisait le sublimé corrosif. La découverte n'a pas réussi : pourquoi ?
J'ai parfaitement guéri de la goutte ceux que j'ai traités, mais c'étaient des gens du monde, habitués à vivre d'une certaine manière. ... et s'ils sont morts, c'est par l'entêtement de n'avoir pas voulu suivre mon régime. — Stéphanie ne put s'empêcher de rire ; moi, je frémissais. Je tirai le docteur en particulier, et voyant à quel homme j'avais affaire, je lui donnai quelques louis pour qu'il ne guérît point mademoiselle de Parlhenai , et pour qu'il la fit
transporter dans un lieu plus sain.
Je sentis que je ne devais retourner à la prison qu'avec M. de Partlienai , convenance qui m'avait échappé dans le premier moment.
Hélas ! je ne suis pas de ces hommes tranquilles qui ont toujours le temps d'examiner ce qu'ils vont faire.
Accablé d'inquiétude et de douleur , je courus fatiguer de mes demandes tous ceux qui pouvaient me servir. J'employais tous les moyens à la fois. Une ioule d'intrigans m'assiégeait dès le malin. L'un me promettait , au moyen de quelques diamans , l'appui de la maîtresse d'un homme en place ; Tautre était l'ancien camarade du valet de chambre; un troisième , l'ami d'un ami. Celuilà contrefaisait les timbres , les signatures et devait se présenter à la prison , portant l'ordre de laisser
sortir Stéphanie. Cet autre avait à sa disposition une trentaine de spadassins , qui , revêtus de l'uniforme national, irait relever la garde de la prison , et ensuite enlever , à force ouverte, mademoiselle dePartlienai.
Le chef de ces braves ne demandait (j^e à.euYicen\.s\ouïs d' avance et s' engageait , sur sa parole d'honneur , à me remettre Stéphanie dans quatre jours, à l'endroit que je lui indiquerais. Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que pas un de ces hommes n'était doué même de l'esprit nécessaire pour tromper des sots. C'étaient des gens d'affaires , que leur inaptitude et leur misère avaient jeté dans ce vil métier de vendre des services que l'on est sûr de ne pouvoir rendre.
Après quelques solhcilations, toujours également infructueuses, je vais aux Madelonnettec avec M. de Par-
theiiai. — Qui demandez -vous ; me dit le geôlier? — Mademoiselle de Parllieuai. — On Ta transférée ce matin à riiospice du faubourg St.-Ger-i main. — A cette nouvelle, je laisse éclater mon indignation : le geôlier me regarde avec un sourire de pitié.
— On est mieux en prison , n'est-ce pas? — Un peu de réflexion me fit envisager ce déplacement sous un jour plus favorable ; notre voiture nous conduisit aussitôt à Thospice.
Quel spectacle pour un amant , et quel affreux contraste avec les songes de l'amour !
SoMS ces voûtes longues et nues , tous les sens respirent le dégoût ; mais le cœur surtout y souffre. Au dehors , vous voyez écrit le nom de la santé : au dedans, vous voyez la misère et la douleur ; vous voyez la mort elle même attendre autant de
victimes que ] œil y compte crinforlunés. Et c'est là, sur un de ces lits grossiers et délabrés , c'est au milieu de ces ombres livides , que je vais revoir ma Stéphanie ! Innocente et malheureu>se créature ! Le lieu lui était plus odieux encore que la prison . Le sensible vieillard versa des larmes amères sur l'état où il la voyait réduite , et renvoya sur-le-champ la voiture à sa maison, pour y chercher tout ce qui peut être nécessaire ou agréable à ceux que fuit la santé.
Notre présence avait un peu calmé le chagrin de Sléphanie,mais la fièvre no la quittait pas ; nous partîmes , tourmentés de la même inquiétude.
J'avais recouru , sans sviccès , à raille moyens diflérens ; je songe enfin au prêtre que j'avais laissé chez mon oncle. Un honnête hoinnie , qui a du courage et de l'esprit etjt
toujours bon à consulter. Je l'informe de tout. Il rêve quelques momens , et me répond ainsi : — La santé de mademt)iselle de Parlhenai doit être l'objet de nos premiers soins. Voici le moyen que je vais employer pour la secourir , et peutêtre pour lui rendre la liberté. Mon état m'a fait une loi d'acquérir quelque connaissance de la médecine.
Je vais me présenter à l'hôpital , comme infirmier , ou plutôt comme domestique. Je me contenterai du plus modique salaire, et l'on me recevra. Je porterai à mademoiselle de Parthenai les consolations puissantes de la religion. Je tâcherai de la guérir ; et la Providence fera le reste. — Homme secourablé cl bienfaisant , m'écriai- je en le serrant contre mon sein , rien ne peut donc vous arrêter j ni cet état servile , ni
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le danger , ni les dégoûts !.... — Eh ! n'est-ce pas là ce qu'il y a de plus noble dans mon ministère ? Est-il rien de plus saint que de servir l'humanité souffrante. Proscrit dans mon pays, je n'ai point cessé d'y remplir cette honorable tâche ; c'est ainsi qu'un prêtre doit se venger. Bon jeune homme , le ciel qui m'a conduit près de vous pour recevoir vos secours généreux, me destine peutêtre à TOUS rendre au bonheur î — Au même instant Gauvin^ c'était le nom de cet homme excellent, partit pour exécuter son dessein.
En retournant à Ihospice avec M. de Parthenai , je fus agréablement surpris d'y trouver notre ecclésiastique exerçant ses fonctions , avec autant de zèle que d'adresse. 11 affecta de nous parler très -peu, et nous dit sculeiueet qu'il n'avait pas
-Cil le temps d'examiner la maison, ni par conséquent de former aucun projet.
Au bout de quelques jours , Stéphanie se trouvait mieux , et le devait aux soins de Gauvin. Elle nous fit part d'un plan d'évasion ; mais il me parut dangereux et d'une exécution difficile , surtout pour une femme. 11 s'agissait de descendre parla fenêtre, au moyen d'un drap :
ensuite il fallait marcher sur le haut d'un mur, pendant l'espace de trente pieds , descendre avec une échelle de corde , traverser deux cours, puis escalader une autre muraille; et tout cela ne conduisait pas encore dans la rue, mais chez un voisin qui passait pour honnête homme , et dont Gauvin comptait s'assurer la voille du départ. M. de Parthenai;, qui connaissait fadresse du Breton et le cou-
Tage de Stéphanie, parut moins alarmé que moi. D'ailleurs il ne devait tenter ce moyen, que s'il ne s'en présentait pas de meilleur pendant les deux jours suivans ; et dans tous les cas il devait m'avertir , par un billet , du parti qu'il aurait pris.
Je ne sortis plus de chez moi , et je passai ces deux jours dans le supplice de l'impatience. De ce moment allait dépendre ma destinée. Mon bonheur eut été certain , que je n'aurais pu l'attendre plus long temps.
Comme je descendais , pour regarder dans la rue et parler au portier , je me vois abordé par un homme dont la figure ne m'est pas inconnue. Je fixe mes regards sur
lui C'était l'espion qui m'avait
parlé chez madame d'Ambleville. — Hé bien! me dit-il j je sais tout....
(à ce mot mon visage se couvre d'une
sueur froide), je sais tout. Vous vous nommez Edouard d'Erneval , et vous n'êtes pas surveillant de la police. Vous êtes amoureux de mademoiselle de Parthenai, et vous Vé^ pouserez un jour ; car il faut bien que vous nous la laissiez encore quelque temps. N'est-ce pas assez ?
Voulez - vous que je vous en dise davantage. — Oh je vous en défie ; car c'est tout , et même plus que la vérité. — Ah ! c'est toiit.... (Bas à mon oreille ) — Vous avez voulu donner deux cents louis pour enlever , à main armée , mademoiselle Stéphanie. Vous restez étonné.....
Je pourrais vous nuire; mais je n'en ferai rien , parce que vous êtes généreux , et(me prenant la main trèsfamilièrement ) , et parce que nous avons bti ensemble. A revoir , citoyen d'Erneval. — Il s'éloigne et
me laisse stupéfait. En savait-il plus qu'il ne disait , et pouvais-je croire à sa bienveillance? Comme je liaisais ces réflexions, un commissionnaire demande au portier ma demeure. — C'est ici , me voilà ; donnez vite ! — J'ouvre le billet et je lis ce qui suit : — Tout est changé :
le voisin ne veut rien entendre. Attendez-moi demain, depuis sept heures jusqu'à midi , à la porte du cimelière de la rue Saint-Jacques.
Qu'un ami sûr vous accompagne :
ajTz chacun vos pistolets. J'espère que nous n'en aurons pas besoin.
P. S. Si par hasard je ne venais pas, ne faites aucune démarche avant d'avoir reçu de mes nouvelles. — Rien n'égale mon étonnemenl. Gauvin était capable d'exécuterles choses les plus extraordinaires; je le savais.
Mais celte fuite en plein jour me
semblait le comble de Timprudence* Mon premier soin fut le choix de l'ami : on en a tant.... et si peu I 11 en est des amis comme de tout le reste , à Paris , oii le luxe est en apparence, et la misère en réalité.
J'avais rendu quelques services à d'Artelmont ; je cours chez lui :
« il était sorti, et ne devait pas ren- K trer de la Journée. » — Mais , au moins, rentrera-t-il ce soir — Vous po ivez y compter : depuis trois ans que je suis au service de monsieur, il n'a pas couché ailleurs une seule fois. — Je demande du papier , et j'écris : — J'ai besoin du secours dun ami , et c'est à toi que je m'adresse , mon cher d'Artelniont : c'est bien connaître ton cœur. Je vienurai le prendre demain à sept heures.
Sois muni d'une paire de pislolelSo — Ne prévoyant pas quelle sera
la fin de cette aventure , je mets quelque ordre à mes affaires , et me charge de trois cents louis.
Je passai la nuit à imaginer quels moyens notre ami pouvait avoir employés. A la pointe du jour, je me rends chez d'Artelmont : le portier me dit qu'il n'est pas rentré. — Il n'est pas rentré !.... En ce cas, rendez-moi mon billet. — Monsieur»..
je Tai remis à son domestique
qui vient de sortir. — Il ne fallait pas être bien pénétrant pour voir à quel point d'Artelmont m'était dévoué. Je n'avais ni le temps ni la faitaisie de faire beaucoup d'épreuves semblables. Cependant, comme Montaigu ne logeait pas loin de là , je dis au cocher de me conduire à sa maison. Montaigu ne manquait point de courage ; mais perfide en amour , et quelquefois même en amitié , sa
frivolité n'était pas le seul reproclie que Ton eût à lui faire. Je sonne , ]e fais ouvrir son appartement et je l'éveille en sursaut. — Bonjour Montaigu : ce n'est pas une partie de plaisir que je viens te proposer. — Parbleu , je le crois Lien , me dit-il î Sept heures du matin nesontl'heure du plaisir pour personne , si ce n'est, peut-être , pour quelques époux de village. Mais , enfin , que veux-tu ?
— Je ne sais pas moi-même à quoi je t'engage : si tu peux disposer de tes momens et de ton bras , prends tes pistolets, et suis -moi. — De mon bras ! Peste , c'est de Vliéroïque ! Je ne cours pas précisément après la gloire , cependant, je ne te demande queletempsdem'habiller. Rafraîchis les amorces de mes pistolets — Charmé de la bonne grâce qu'il mettait à servir un homme cjui , après tout^,
n'était pas son ami , je l'embrasse avec transport : — lui toujours tranquille.
— Le tenips est sombre , et même je crois qu'il pleut. Nous irons en voilure, n'est-ce pas , ou tout au moins à cheval : des paladins à pied font une triste figure. — Ma voilure est là. — Il suffit. — Nous parlons — Je ne le fais pas do question , rac dit Monlaigu , en chemin ; je sais, comme tout le monde, que tu aimes mademoiselle de Parthenai , que c'est une de ces grandes passions comme on n'en voit guère depuis plusieurs siècles: ma foi, je ne sais rien déplus. Je ne voulus pas être mystérieux hors de propos; je lui contai tout.
Nous descendons à quelque distance du cimetière, et nous ordonnons au cocher de rester en cet endroit. Assez près de la porte était une taverne : — Allons prendre une
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tasse de café clans ce réduit, me dit ÎVÎontaigii; je me suis couché tard.— Il y avait près de deux heures que je me promenais avec agitation devant la porte, et que Montaigu parlait à riiôtesse, ou lisait la gazette de la veille et celles des jours précédens, toutes fort nouvelles pour lui, quand je vis arriver Tliomme à plume noire qui précède les funérailles : deux hommes portant une bière, le suivaient à pas lents. Interdit, j'appèle Montaigu : — Bon Dieu, qu'est-ce que tout cela , me dit-il î, . Après tout, les habitaiis du faubourg Sl.- Germain ne peuvent-ils pas mourir dans ce moment , tout comme dans un autre î — Il achevait : je vois paraître Gauvin -, sa démarche tranquille me rassure un peu. 11 nous fait signe de garder le silence, et de rester à la porte du cimetière. Nous
nous regardons étonnés. Les deux hommes creusaient à la hâte une fosse , lorsque Gauvin tousse : aussitôt le dessus de la bière s'enlève , et Stéphanie , ma Stéphanie sort du cercueil; elle regarde autour d'elle, et lève les mains au ciel. Les travailleurs s'enfuient , en poussant un cri d'effroi. L'homme à plume noire les arrête. — Eh citoyens, la citoyenne n'est pas morte : vous oubliez un cercueil presque neuf , et le drap mortuaire aux trois couleurs ! Vous avez peur des revenans ? Ne savezvous pas que nous n'avons plus de tout cela ? On s'en va comme cidevant, et même un peu plus vite ; maison ne revient pas. — Monsieur, lui dit Gauvin , celte aventure est Teflet d'une méprise toute simple.
Une pauvre femme est morte, hier, à côté de mademoiselle, à l'hospice ,
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nous sommes si occupés, si pressés, qu'au lieu de la pauvre femme, nous aurons, apparemment, emporté mademoiselle pendant son sommeil , ou pendant un évanouissement... dont elle est revenue fort à propos. — Il y a dans tout ceci quelque chose qui n'est pas légal, dit l'homme à plume noire : venez chez moi ; nous verrons l'article des funérailles , et . . . Bon homme ^ interrompit IVIontaigu, nous réglerons tout cela au jugement dernier, qui vraisemblablement est la première occasion que nous aurons de nous revoir. Allez vile chercher la pauvre femme qui vous attend :
nous nous chargeons de ramener mademoiselle à l'hôpital. — Il y avait dans Taccent de Montaig-u je ne sais quoi de très-déterminant : l'officier des funérailles n'insista point.
Nous montons en voilure; le co-
clier demande à quel endroit il faut nous conduire. — J'espère , dit Montaigu^ qu'après de telles prouesses, aucun de vous ne restera dans Paris. — Stéphanie baissait les yeux.
— A la croix de Bernis, reprend-il !
— Puis , s'adressant à nous : — Vous y prendrez la poste, et vous irez..,, dans le pays de M. l'abbé , où vous serez fort bien reçus. Mademoiselle de Parthenai na aucun moyen de correspondre avec ses parens ; son grand-père est très-disposé à donner sa main à mon ami. D'un autre côté, il y aurait , pour elle, du danger et de l'inconvenance à voyager sous son nom de demoiselle : il faut donc que demain , où plutôt aujourd'hui même, elle soit, par la bénédiction de M. l'abbé , madame d'Erneval.
Ces formes-là sont un peu expédi-
aujourd'hui , et une demoiselle peut bien changer d'état aussi promptement qu'un grand empire change de constitution. — Chacun demeurait en silence. — Aimable Stéphanie, reprit-il , la bienséance ne doit pas vous condamner à retourner en prison ; et la présence , l'appui d'Edouard vous est absolument nécessaire. — Cette fois , Stéphanie , eu rougissant , tourna ses regards sur moi , comme pour me charger de la réponse. J'entendis la sienne , et j'embrassai Montaigu avec un transport de reconnaissance qui n'était pas tout entier pour lui. — Voilà qui est arrangé, dit-il: comme je ne me soucie pas de me marier, ni d'aller me battre, trouvez bon que je retourne à Paris. Soyez bien heureux , bien prudens; et vous, M. l'abbé, priez Dieu pour ma pauvre âme ,
quand vous n'aurez rien de mieux à faire. —
Nous exécutâmes tout ce qu'il nous avait dit. Le bon Gauvin nous fit prendre la route de Bretagne , et bientôt nous voyageâmes sous la protection des rebelles, ses amis. Plus nous avancions , plus notre marche était secrète. Lorsque enfin , nous fûmes près de la petite ville d'Auray, notre guide , au lieu de nous laisser entrer , nous conduisit dans une maison de campagne, au bord de la jolie rivière qui porte le nom de la ville. Accueillis avec l'hospitalité la plus tendre , c'est là , qu'entourés d'exemples capables d'inspirer toutes les vertus, nous goûtâmes les prémices d'un bonheur inespéré.
En vain, dans la crainte d'être à charge à nos hôtes , ou plutôt de leur nuire , si nous étions découverts,
nous voulûmes chercher \u\ autre asile : ils nous retinrent avec le langage si persuasif de la bonté qui se sent heureuse du bien qu'elle fait.
Nous restâmes dans ce lieu jusqu'au moment où de nouvelles lois firent briller sur la France un jour plus doux , et permirent aux malheureux exilés de venir, sans danger , respirer Vair de la patrie.