‹ Six nouvellesChapitre 2 sur 3 · NOUVELLE DEUXIEME · texte numérisé non relu

NOUVELLE DEUXIEME

Depuis la conquête des Romains , ^Angleterre languissait accablée de mille maux. Sans cesse ravagée par des bordes étrangères , elle voyait , de siècle en siècle , les vainqueurs et les vaincus se confondre sous un empire nouveau. IMaiselle n'eut pas d ennemis plus cruels que les Danois. Pour désigner les momens dont je vais parler , je dirai que Charlemagne venait de mourir : car les noms fameux brillent dans la nuit des siècles^ comme de grands flambeaux qui divisent les temps. Tandis que la France^ comme fatiguée de produire des héros, se couvrait de té-

nèbres , l'Angleterre jalouse allait bientôt montrer son Alfred. L'armée de ce prince , peu nombreuse contre de puissans ennemis , s'était épuisée dans ses victoires , et venait de se dissiper. Le roi lui-même errait sans asile , et ses sujets ne savaient point vers quelles vallées solitaires , vers quelles sauvages forêts , il avait tourné ses pas fugitifs.

Wilhelm , berger du pays de Sommer , était assis , un soir , près de sa chaumière. 11 se reposait du travail de la journée, pendant que sa femme Edwine apprêtait leur simple repas devant un foyer construit avec de grosses pierres , et d'oii sortait une épaisse fumée : les rayons du soleil baissant , empêchaient de voir la ilamme. — Nous soupons toujours seuls, dit Ed^vine, autrefois c'était bien différent ! — Aimerais-tu mieux

que les Danois vinssent manger notre souper , comme ils ont fait l'autre jour. — Ah mon Dieu, de quoi vas-tu me parler !. . . Je vois un homme qui sort du bois : c'est un soldat î — C'est un soldat : il a vu la fumée; il vient ici. — Voilà la nuit , et il n'y a pas d'autre maison dans la vallée. Qu'il est jeune ! Qu'il est beau ! — Grand mérite pour un soldai! Si le roi Alfred eût été moins jaloux d'avoir de beaux soldats , il en aurait eu de meilleurs , et ses troupes ne se seraient pas dispefsées.

Ah ! celui-ci ne se donne pas la peine de faire le tour du jardin pour trouver la porte; il saute par-dessus la haie. . . Seigneur soldat, si chacun était aussi leste que vous... — Pardon, mes bons amis , dit le jeune guerrier^ je suis accablé de faim et de fatigue..., — Il n'y paraît pas! ■— J'ai

f]o ALFRED,

vu de loin cette fumée, celte jolie cabane, et je suis accouru. Je ne vous demande qu'un peu de pain.

Je ne suis pas un hôte incommode ; je coucherai là haut dans ce grenier ; il suffira d'un manteau pour me couvrir; car , vous le voyez, je ne possède au monde que mes armes.

Demahi j'irai tuer quelque Danois, et je prciidrai son inaaleau. — El puis attendant leur réponse , il se tut. Or , voulez - vous savoir quel était ce jeime fugitif, ce pauvre soldat? C'était Alfred, roi des Saxons occidentaux; c'était le noble héritier de deux empires. — INÎon ami, lui dit Wilhelm , nous ne cherchons point la compagnie des soldats , mais vous avez Fair doux, et vous faites la guerre pour notre malheureux maître : soyez le bienvenu .' — Pendant qu'ils pariaient , Edwine

apportait une cruche remplie de cervoise ; elle plaçait sur une vieille table , au pied du grand chêne , trois vases d'argile , et distribuait autant de parts , encore fumantes. Cela fait, ils s'assirent, et le jeune roi , qui n'avait pas mangé de tout le jour, prit place à côté d'eux. — Un soldat doit penser d'abord à son général, dit le pasteur , en versant à boire au guerrier; à la santé de mon pauvre maître! Hélas! au moment où je vous parle , peut-être ne sachant où passer la nuit , se couche-t-ii au pied de quelque arbre de la forêt, sans avoir trouvé de nourriture. — Et , disant cela , les larmes lui venaient aux jeux. Alfred s'en aperçut : — Est-ce que vous le connaissez ? dit-il d'une voix inquiète. — J'étais à son vService. — Le roi frémit. — Oui, j étais le gardien de ses bœufs. Je ne

Tal pourtant jamais vu : les pauvres ne le vo^'aient pas ; mais, en revanche, les ennemis le voyaient souvent sous son casque d'airain. J'avais une belle place ; aussi a-t-elle fait envie. Une brigue puissante s'est élevée contre moi. Le grand fauconnier est venu à s'en mêler, et l'orage a éclaté. 11 n'en fallait pas tant : au premier mot , le roi m'a chassé. Cette injustice a révolté lesThanes. Quand l'ennemi est revenu Tannée suivante, ils se sont soumis sans presque vouloir se battre pour un prince sur lequel on ne pouvait compter. Dieu la puni bien sévèrement. Personne ne sait ce qu'il est devenu, et vousmême , camarade qui vous battez pour lui, vous ne sauriez me donner de ses nouvelles. Ah î que je suis affligé des suites de ma disgrâce î — Edwine l'interrompant : — Tu es

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bien simple de te regarder comme la cause de tout cela , lui dil-ellc. Le roi na-t-il pas , un jour à la chasse, dévasté le champ de noire voisin David? Et quand on allait se plaindre de quelque injustice, ne trouvaiton pas toujours à la grande porte do palais, deux gardes avec de longues piques. On vous disait : Le roi est à lâchasse; le roi chante un motet, ou bien il lit dans un livre avec le révérend père Asserius. — Il est heureux pour lui que les Danois régnent en sa place : sans cela nous aurions peut-être fini par l'appeler un méchant roi, et la bénédiction du Seigneur ne serait jamais descendue sur lui. — Alfred se disait en luimême : — La vérité fuit les princes tant qu'ils demeurent sur le trône ; en sont-ils tombés , elle vient audevant d'eux. — Vous en savez plus

que moi , dit-il, aux pasteurs ; nous nous battons pour les princes, et nous ne les connaissons pas. Si le nôtre est aussi méchant pourquoi I aimez-vous? — Je suis bon Anglais:

j'aime mon pa ys et mon roi tels qu'ils sont. Alfred est bien jeune ; songez^ camarade, que c'est Thomme le plus brave de toute l'Angleterre :

c'est aussi le mieux fait et môme le plus savant j il sait lire , en latin comme en saxon ! Personne n'est plus adroit à la chasse. Tous ces avantages lui auront donné de lorgueil, surtout depuis la grande vict)ire de Wilton. N importe , si jamais il attaque les Danois avec vingt soldats seulement , venez m'avertir , et j'irai me battre pour lui. — Brave pasteur, je vous le promets, lui dit Alfred en détournant la tête pour cacher son trouble. — Cette marque

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de fidélité qu'il recevait dans le malheur, le touchait plus que tous les hommages rendus jadis à sa puissance. — Mais les étoiles commencent à paraître , dit encore le berger : vous devez être fatigué... Ma femme, ne larde pas d'aller étendre de la paille au fond du grenier ; comme les nuits sont fraîches , tu couvriras cette paille avec deux peaux de brebis. Moi, je vais chercher pour notre hôte mon manteau des jours de fête. — A ces mots ils s'éloignèrent de la table. Alfred emporta son arc et sa lance. Dès qu'il fut seul, il releva sa tête avec fierté : il semblait qu'il eût retrouvé sa couronne en cessant de feindre. Il s'assied sur sa couche rustique , sans quitter son armure ', il regarde long-temps ses flèches , et son cimeterre qui brillait à la faible clarté du soir. — Chère Al-

saithe, s'écrie-t-il, lumière d'amour, unique pensée de mon cœur, je ne t'offrais qu'en tremblant la moitié de mon trône, et voilà tout ce qui me reste aujourd'hui : des armes , qui n'ont pu triompher! Alfred, vaincu, dépouillé , fugitif , sera-t-il encore aimé de toi! Doute cruel, et trop fondé, peut-être! J'étais roi , j'étais heureux , et j'ai pu croire à ton amour! Quand l'assaut des vents a couché sur la terre un jeune chêne, la tendre liane qui commençait à l'embrasser le quitte, et jalouse de monter dans les airs, elle étend vers un autre appui ses rameaux infidèles.

Tout ce qui t'approche va devenir mon ennemi. Si je parle de mes malheurs , ils te parleront de mes fautes : ils ne te diront pas qu'il me reste encore mon courage, le repentir de mes sujets , et Dieu , de qui

îa main écrase les tyrans , mais se contente de châtier fes princes égarés. Dieu , qiiî toujours éprouve ses plus fidèles serviteurs. — Telles étaient les pensées du jeune héros.

Il rappelait en son esprit tous les moyens dont il comptait se servir pour remonter sur le trône. En butte aux outrages du sort , il n'-en était point accablé. Il aspirait à se rendre digne de la haute fortune dont il avait joui sans la mériter. Soldat , sceptre , maîtresse , Tespérance , ange divin né d'un sourire de l'Eternel, lui rendait tout: l'espérance était sa vie. Bercé par le bruit doux et plaintif du vent , qui murmurait sous le chaume , il laisse enfin reposer sa tête, et tout son corps détendu par le sommeil presse la couche affaissée.

Le jour a brillé. Le chant des oi-

seaux de la foret avertil le bnclieron de retourner au travail. Alfred sort de son asile, et dès qu'il a pris ie repas du matin , il dit aux deux époux : — Mes cliers hôtes , je reviendrai ce soir; que Dieu bénisse Fouvrage de vos mains aujourd hui I — Et , d'une marche rapide , il se rend au rocher d'Agbryta. C'est là qu il devait attendre , pendant six jours, des amis chargés d'importantes nouvelles. 11 perçait de ses flèches les animaux que leur course amenait au pied du rocher, ouïes oiseaux qu il voyait planer sur sa tète. Mais c'était un autre sang qu'il brûlait de répandre.

L'air était pesant et chargé de nuages; Alfred , fatigué , se coucha sur la bruyère. Comme il venait de s'assoupir, il entendit une voix qui lui dit : — Eveillez-vous , seigneur,

votre serviteur Ladmont vous apporl^e des nouvelles de Cyndith : les habitans de celte forteresse ont reçu vos ministres, vos officiers, vos serviteurs; mais ils craignent la vengeance des Danois : ils refusent de vous ouvrir leurs portes. — Si mes serviteurs, mes officiers, mes ministres sont entrés dans la citadelle, ils la défendront, j'ensuis sûr. — Comme ils s'entretenaient ensemble, Alfred crut voir au loin dans la campagne un guerrier qui s'avançait. Il ne pouvait le reconnaître ; mais il se dit en lui-même : — Si c'est un de mes compagnons qui m'apporte des nouvelles défavorables, ils vont peutêtre se laisser abattre par ma mauvaise fortune,.... qu'ils ne se rencontrent pas , et que du moins chacun d'eux ne connaisse que les malheurs dont il est le messager! — Et se

»»o ALFRED.

lournant vers Ladmont : — Retourne à la forteresse, lui dit-il , et dispose mes serviteurs à repousser l'ennemi, l'attends tout de ton zèle et de ton intrépidité. — Alfred le suit pendant quelques momcus, et bientôt revient à son rocher. Le comte de Devon, le sage Oswatd, l'attendait assis aupied de la monlagne. Plongé dans une rêverie profonde ^ Ica crins de son casque pendent en avant vers le sol poudreux : la fortune contraire se montre dans son attitude immobile, dans ses regards , dans son silence.

— Parle, lui dit le prince, parle, ton roi l'ordonne. — N'attendez plus aucun secours des Merciens.

Ellielvolf ne m'a répondu que ces mois : Dis à ton maître que j'ai promis la main de ma fille au roi d'AngJelerre. Alsaïthe était présente et fondait en pleurs. Je n'ai pas voulu de-

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meurerplusloïig-tempsàlacourd'uii ''hane sans foi.Comme j'allais partir, -Isaïthe est venue nie trouver en secret, et ces mots sont sortis de sa ^ bouche : Dis à ton maître que c'est Alfred h. qui j'ai donné mon cœur, et remets-lui cet anneau î — Le roi prend ce gage précieux, et dans le transport de son amour, s'écrie : — Généreuse princesse! et j'ai pu douter de la foi ! — Il fallait douter de la foi de son père. — Oswald, je sais déplorer la perte d'un ami, mais non pas l'abandon d'un perfide. Ellielvolf préfère la plus lâche servitude à la gloire entourée de périls : eh bien , nous combattrons sans lui! — Ces mots ont ranimé le courage du guerrier. Il embrasse les genoux de sou maître; mais Alfred le relève et le presse dans ses bras. — Tu sais que les habitans de Sommer et de Wis-

ton me sont restés fidèles, ajoute-t-iî : c'est auprès d'eux , derrière leurs forêts impénétrables, au milieu des marais d'Ethelingen que je veux élever une forteresse. Rassemble tous^ ceux qui voudront te suivre , et conduis-les dans les murs du monastère que j'ai fondé. Cinq jours encore, et j'irai tracer les remparts qu'ils doivent construire. — Ils se séparent à ces mots. La nuit couvrait les montagnes et les vallées quand Alfred arriva chez ses hôtes 3 mais ils l'attendaient encore pour prendre leur simple repas.

Le jour suivant il retourne au rocher de la forêt : là, sans autre compagnie que l'anneau d' Alsaïthe, et son cœur qui lui parlait d'elle , il vit l'ombre des arbres se retirer lentement sous leur feuillage et s'étendre vers l'orient. Ni amis, ni ennemis ne s'ap-

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prochèrent du rocher ce jour -là.

Quand il revint à la maison : — Mon.

fils, lui dit Edwine, je vais au-devant de mon mari : veille sur ces pains qui sont devant le feu. Bientôt tu les retourneras de Tau Ire côle , de peur qu'ils ne brûlent; car nous n'avons plus de farine au logis. Tu m'entends bien, mon fils. — Oui, bonne mère, oui; n'ayez point din~ quiétude, luirépondit Alfred. — Elle s'éloigne en achevant ces paroles. Le jeune roi se met à polir toutes ses armes, et prenant la pierre suspendue à côté de la faux, il aiguise l'acier de sa lance. Tandis que d'un mouvement égal sa main obéit encore, les yeux levés au ciel, il voit comme en un songe la mort de ses enne^mis. Qu'avait- il oublié dans ce moment? Cetaicnt les pains.

Comme la pauvre femme revenait

loif ALFRED.

impalienlc, et marcliant devant son mari, elle sentit une odeur de fumée; elle se presse, elle accourt, et voit ses pains noircis brûler avec les tisons , sous les yeux de son jeune hôte, tranquillement assis près du foyer (i). Sans la voir ni Tentendre, il continuait d'aiguiser sa lance. — Grand paresseux, dit-elle au roi, tu vois brûler mes pains , et tu ne prends pas la peine de les retourner, loi qui n'es jamais le dernier à les manger? — Alfred ne put s'cmpecher de sourire, et cependant il était fâché de la peine qu'il causait à celte pauvre femme. — Que le roi Alfred te prenne pour convive quand il sera sur le trône, conlinua-t-elle; jusque-là je ne vois pas ce qu'il pourrait faire de toi.

(i) Jlisloiique,

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Quelques momens après, le prince , couché sur sa paille , se disait en lui-même : — Voik^ donc cette majesté des rois, qu'ils croient imprimée sur leurs fronts par la main de dieu même! — Il voyait^ d'un regard d'homme , l'abaissement de sa fortune ; mais de plus rudes coups allaient encore l'éprouver. Vers le milieu du sixième jour qu'il passait au pied de la roche solitaire , il vit s'avancer à travers le bois Fermais, son écuyer, que ses ordres avaient retenu jusqu'alors à la cour "^^ d'Ethelvolf. A peine il fut près du roi : — Mon cher maître, lui dit-il, le seigneur vous a vengé; mais sa vengeance même est un nouveau malheur. Deux jours après le départ d'Oswald, les Danois, conduits par Gozon leur prince , sont entrés dans les états du comte. Ce n'était point

io6 ALFRED,

une armée, c'était tout un peuple.

Ils se sont répandus à la fois de tous côtés, comme des eaux qui se débordent. Ethelvolf , excité par Tliendyr son favori , s'est renfermé avec sa fille et une troupe de soldats dans la haute tour de son palais. Un compagnon d'Alfred n'évite point les combats ; et d'ailleurs il fallait veiller sur les jours de la princesse. J'ai suivi la destinée du comte. Thendyr ne désirait que le temps et les moyens de se dérober seul à la ruine de son pays. Les Danois n'ont voulu recevoir de sa foi d'autre gage que la tête de son maître. Mais ce perfide, redoutant la force prodigieuse d'Etlielvolf , attendait le moment de l'assaut. Dès qu'il voit les ennemis s'avancer couverts de leurs boucliers^ et munis de longues échelles , il s'approche du comte, en trahison, l'en-

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lève {lar les pieds , et le précipite du haut des remparts. Aussitôt il nous presse de rendre nos armes , nous pi'omettant un pardon douteux pour

lui-même Il achevait : mon épée

lui ôta la parole et la vie. Je m'écrie à mon tour : — Des Saxons périrontils sans se défendre! — Je m'élance aux remparts : tous les soldats me suivent. Le triomphe de nos ennemis fut retardé : Mais que me restet-il à vous apprendre, seigneur, quand nous avons succombé; quand la princesse est prisonnière ! — Dieu vengeur, s'écrie Alfred î n'était - ce pas assez pour moi d'avoir mon peuple à délivrer, ma gloire à rétabhr, et les autels à relever? Ma constance, au milieu de tant de malheurs , n'aurait-elle donc fait que t'irriter? Si tu voulais m'éprouver , ô mon Dieu , suspends tes coups ! Si tu as résolu

jo8 ALFRED,

de m'abattre, que larde -lu? — O mon roi, lui dit Fermais, songez qu'il vous reste des sujets fidèles dont vous êtes Tunique espoir. Plus les malheurs d'Alsaïlhe sont affreux, plus nos secours lui sont nécessaires.

— Ami , lui dit Alfred , oublie la plainte qui m'est échappée. C'est à moi de fortifier mes serviteurs contre les coups du sort, ou ceux qui partagent le mien. Un instant j'ai fléchi sous le poids des malheurs, mais je n'en suis point accablé. Si je ne suis plus roi , que du moins je sois digne de l'être! les six jours que je devais passer au pied du rocher sont écoulés. Demain nous nous rendrons dans Ethehngen ; mille bras y sont prêts : peu de temps nous suffira pour élever des remparts ; et dès lors nous verrons le jour et nos ennemis. Aussitôt que

. NOUVELLE IL jog

nous pourrons montrer à la plaine quelques bataillons bien armés, nous volerons au secours d'Alsaïlhe^ et Dieu prononcera entre nous qui le servons, et les brigands qui l'outragent. — En achevant ces mots, Alfred , pour la dernière fois, prit le chemin de la chaumière. Fermais marchait à ses côtés.

La nuit écoulée, le roi dit à ses hôtes un adieu plein de bonté. Affligés de son départ , ils regardaient tristement la terre. — Veux-lu nous suivre, bon pasteur, tu verras le prince Alfred avant la fin du jour.

— Demeure, mon ami, interrompt Edwine! il est impossible que le prince ait donné sa confiance à cet étourdi. — Non, non, je veux aller auprès du roi ; il verra lequel est le plus fidèle de Wilhelm ou de lui.

A peine il a parlé , qu'il embrasse

T. I, xo

iio ALFRED,

sa pauvre femme , et suit les deux guerriers. Ils couchèrent sur un lit de feuillages , à l'abri d'un rocher.

Le soleil de midi les vit entrer dans les humides campagnes d'Elhelingen. Là les ondes ne sont point mobiles, et la terre n'est point solide.

Une brume, aussi pesante qu'un nuage de cendres , y voile en tout temps l'éclat des cieux ; et sous un climat uniforme comme les ombres de la mort , le pâtre ignore le milieu des étés et le milieu dn jour. Çà et là quelques ruisseaux promènent lentement, et sans murmure, leur onde paresseuse. Le noir feuillage des aunes qui s'élèveftt de leurs bords , ainsi que des colonnes funèbres -, marque leur cours à travers le brouillard grisâtre. Les joncs, pressés en touffe, hérissent de tous côtés la plaine, et présentant leur fra-

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giledard , ferment le passage à celui qui ne connaît pas les détours de <;es déserts humides. Dans le sein du marais, une ilc élève ses bords, plus triste, plus solitaire que si le vaste Océan la baignait de ses flots.

Alfred avait fondé dans cette ile un monastère, douce et favorable retraite pour ceux qui n'aspiraient plus qu'à la vie du ciel ; prison horrible pour ceux qu'une ferveur passagère avait conduits à des vœux imprudens.

Le prince commençait à découvrir la haute tour de Téglise , derrière un voile de vapeurs , lorsqu'il entendit une clameur qui s'augmentait comme le bruit des vents. Bientôt il dislingue ces mots : — C'est lui , c'est notre roi ! Vive Alfred ! — Tout s'agite. Les uns courent en tumulte , au-devant du prince; les autres, pour

le mieux voir, montent sur lefaite de Téglise , et jusqu'au sommet de la tour. Ceux-ci vont baiser la trace de ses pas : ceux-là ne peuvent en croire leurs yeux : Tamour surmonte en eux le respect j ils ne se retirent qu'après avoir touché les vêtemens du héros. Tous d'une voix émue se répètent : — Nous avons retrouvé notre roi : Vive Alfred , vive Alfred! — lî presse dans ses bras tous ceux qui fentourent. Chacun de ses fidèles sujets lui semble un frère chéri. De douces larmes inondent son visage. C'est à force de gloire qu'il veut justifier tant d'amour, et déjà sa grandeur future paraît écrite sur son front. Le chef des prêtres , le pieux Néotus , précédé de la bannière sacrée , s'avance vers le roi.

L'encens , balancé dans l'air avec des charbons ardens, s'embrase et monte

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an ciel en odorante fumée. Des voix harmonieuses , soutenues du psaltérion et do 1 atola , chantent \qs louanges du Seigneur , et se taisent, de momens en momens, pour laisser entendre un chœur lointain qui lui répond , de l'enceinte même du sanctuaire. Alfred , sans prendre de repos, va tracer des remparts sur tous les rivages qui présentent un facile accès. Le laboureur et le soldat , pleins d'un égal espoir , ouvrent le sein de la terre, au bruit des cantiques divins qui leur promettent d'immortelles récompenses. Le Seigneur abaisse un regard favorable sur ces travaux entrepris pour la défense du dernier autel qui lui reste chez les Saxons.

Parmi tant d'hommes qui semblent conspirer à sa gloire ,. ne serail-il point des perfides, ennemis de

lo.

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sa loi sacrée? 11 en est ^ 6 malheureuse Albion ; mais si tu dois trembler , du moins tu n"a pas à rougir : ils ne naquirent point dans ton sein.

Plusieurs religieux , envoyés du monastère de Corwey , deux surtout, SangharetWaller, soupiraient après leur liberté. Ils avaient abjuré leurs vœux saci'és ; ils n'étaient retenus que par d'épaisses murailles , et par la vigilance de leurs chefs. D'ailleurs, la don;ination des étrangers maîtres de tout le reste du royaume, leur faisaient espérer une prompte délivrance. Mais l'arrivée d'AHred , les espérances de ses amis, les apprêts de la guerre , que de motifs pour renouveler leurs craintes, et les exciter à la trahison , seul moyen de rompre leurs fersîNéotus, au milieu des troubles de l'Angleterre, jaloux de conserver des serviteurs à son

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prince, et des prélres à son Dieu , resserrait encore les liens de leur captivité. Ferme et sévère, il était comme ces arbres dont les fruits cachent sous une enveloppe amère les sucs les plus doux. Aux jours de la prospérité d'Alfred , il osa lui faire entendre la voix de la vérité.

Les louanges des flatteurs étouffèrent ses accens. Le prince accueillit Néotus, et mit en oubli ses conseils.

Aussitôt que les travaux furent ordonnés , le héros manda ses guerriers et le ministre du Seigneur. — Mes bons serviteurs et féaux amis, leur dit-il , voici ce que j'ai résolu : La prudence suffit pour conserver les empires, mais c'est à l'audace de les rétablir. Que font aujourd'hui nos ennemis? les délices de la paix n'ont elles point amolli leurs cœurs et leurs bras ? Nous l'ignorons. Je vais

ii6 ALFRED.

me rendre parmi eux sous un déguisement difficile à pénétrer. Je saurai s'ils se préparent à nous poursuivre, ou si nous-mêmes nous ne pourrions tenter de les surprendre. Fermais va me suivre. Caché près du camp des^ Danois, il vous portera bientôt les avis ou les ordres que Texamen des forces de l'ennemi et l'inspiration du Seigneur me décideront à vous envoyer. Je suis poussé à cette entreprise par d'autres motifs encore , mais ils sont étrangers au salut de mes peuples. — Aucun des amis du monarque n'osait approuver une entreprise si hérissée de périls ; aucun ne pouvait combattre une résolution si féconde en avantag-es. Le seulNéotus lui parle ainsi : — Une voix secrète me dit que les regards du Seigneur te suivront; et ce n'est pas seulement un vœu de mon cœur ,

c'est un avis du ciel : je le sens à la joie qui remplit mon âme.

Le lendemain avant raurorc , Alfred revêt au lieu de son armure l'habit léger d'un ménestrel , d'un de ces chantres ingénieux dont la voix fait le charme des fêtes. Ce n'est plus le carquois retentissant , c'est la harpe sonore qui pend à sou épaule. Avec ce regard si fier et ces nobles acccns , pourra-t-il célébreila vaillance des preux , sans que ses ennemis ne le reconnaissent luimême pour un héros, et sa têle , relevée vers le ciel , ne semblerat-elle pas toujours accoutumée au poids du casque et de la couronne?

Fermais le suit, et leur marche n'est aperçue d'aucun des Saxons d'Eihelingen.

Libre un instant des soins que sa patrie réclame , il songe enfin à son

amour. La foi que lui conservait Alsaïlhe dans son malheur, Taidait à le supporter , el lui faisait trouver quelques charmes dans cette humble fortune, à laquelle il devait la certitude d'être aimé , ce bonheur si difficile à goùler sur le trône. Telles étaient ses pensées, lorsque sur une colline lointaine, il aperçut 1 étendard des étrangers. Leurs pavillons s'élevaient permi de grands arbres , au pied des murs d'une ancienne forteresse. Un hameau s'étendait sur la droite : c'est là qu'Alfred ordonne à son écuyer de l'attendre. Seul , et tenant sa harpe dans ses mains , il marche à ses ennemis. Qu'il est surpris de les aborder ainsi , sans armes î Il a ralenti ses pas ; ses doigts légers interrogent les cordes sonores , et remplissent les airs de sons harmonieux ; mais à chaque fois qu'il ren-

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contre un étranger , sa main frémit , prête à saisir la garde de son épée , ou bien à tirer du carquois la flèche rapide.

Au-devant des barrières ouvertes encore, nombre de Danois, attendant le repas du soir, se livraient à différens jeux. Des murmures aussi doux que la voix des anges parviennent à leur oreille , apportés par le souffle du soir. Etonnés, émuj, par degrés, leurs mouvemens se ralentissent, leui'S voix s'abaissent : ils deviennent immobiles, muets.

— Tu chantes bien , lui dit un des chefs : il est dommage que tu sois un maudit Saxon. — Le roi répondit en souriant : — La patrie des ménestrels est chez ceux qui les écoutent. — Braves Danois , conduisezmoi vers votre prince. — Demeures encore quelques momens, lui dit

run des soldats. Quand tu seras chez le roi, nous ne t'entendrons plus. — Le héros se mit à chanter des chansons danoises. Ils étaient charmés, mais leur naturel farouche ne fut adouci que pour un instant. — Qu'il a l'air efféminé, dit un autre soldat ! — Et s'adressant à lui : T'es-tu jamais battu ? — Jamais. — Si l'on te frappait, que ferais-tu ? — Qui l'oserait?.... Un barde n'est-il pas sous la sauve-garde publique? S'il manquait d'appui, les guerriers qu'il a célébrés se lèveraient de leurs tombeaux pour le défendre. — Je te souhaite une meilleure protection.

Tout en discourant, ils le conduisaient à la tente de Gozon.

Ce qui frappa d'abord le prince , c'est que les fossés n'avaient pas la moitié de la profondeur de ceux dont les Danois s'entouraient pen-

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dant la guerre. Ils avaient aussi négligé de les border de palissades.

Comme Alfred entrait dans la tente, un cri de surprise frappe son oreille.

11 lève les yeux et voit Arthus, jadis son favori , couvert d'habits étrangers, et portant même les marques de ses dignités à la cour de son nouveau maître, pjix de la plus lâche trahison. Alfred , se tournant vers le perfide , d'un signe l'avertit de garder le silence. Dans cet instant , toute la majesté des rois brilla sur $on front. Arthus crut le voir environné de toute sa puissance, et lui dictant du haut de son trône ses ordres souverains. Un sentiment de terreur et de repentir lui ferma la bouche. — Connaissez- vous ce ménestrel , lui dit Gozon? — Oui, Seigneur. — Où Favez-vous vu? — Dans le palais d'Alfred , répondit-il en

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