‹ Six nouvellesChapitre 3 sur 3 · T. K II · texte numérisé non relu

T. K II

rougissant. — Alfred aimait donc aussi la musique? — Pourquoi pas, dit le prince? De tous les plaisirs c'est celui qui donne le moins de peine, cl mon maître était fainéant.

— Je le hais, interrompit Gozon , je sens que je le hais. Toi cependant, qui fus son sujet, tu dois le respecter.... Mais aussi, oùvais-jechercl^er la fidélité ! — Je vois votre pensée, lui dit Alfred : à présent que le sceptre ne peut vous échapper , vous voudriez; trouver dans notre respect pour le prince à qui vous succédez un garant de notre fidélité pour vous.

— Ménestrel , reprit Gozon , d'une voix plus imposante, je t'ai laissé paraître devant moi pour chanter, et non pour discourir. —

Cependant la princesse avait entendu dire qu'un barde saxon s'était montré parmi les Danois. Elle se

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rend aussitôt vers Gozon , avec ses femmes j espérant apprendre des nouvelles d'Alfred. Comme le jour venait de tomber , elle ne put reconnaître le monarque sous un vêtement si peu fait pour lui. 11 n'en iiit pas ainsi du héros; il la reconnut à son noble maintien. En ce moment si long-temps désiré , son cœur est agité des plus doux transports. Après tant d'inquiétudes , un rayon de félicité brillait enfin à ses yeux : mais un nuage soudain l'obscurcit : il craint , avec trop d'apparence , que la princesse ne trahisse , par un cri , sa surprise , sa joie , et que l'assurance de son bonheur ne devienne le signal de sa perte. Sa piudence même est aussi prompte que son courage. — Braves Danois, ditil aux chefs , je vais commencer par un chant de guerre.

Alfred , en cbanlant , tenait ses regards attachés sur Alsaïthe. Au pre= inier mouvement qu'elle fit ; il éleva sa harpe , et les rudes accens des guerriers étouffèrent la douce voix de la princesse.

Les Danois répètent les chants d'Alfred ; et lui , s'élant approché d' Alsaïthe , mêle à leurs voix quelques mots qu'ils ne peuvent entendre.

Ainsi le trouble d' Alsaïthe échappe aux étrangers. Gozon semblait charmé de la présence de cette beauté, l'orgueil de l'Angleterre. Accablée de regrets et d'inquiétudes , elle se plaisait tf rester seule. Elle ne cherchait de consolation que dans ses larmes , et dans le souvenir d'Alfred.

Privé du bonheur de lui témoigner son amour , elle ne croyait pouvoir montrer à ses persécuteurs assez de

mépris et de haine. Elle qui jusqu'alors respirait une bienveillance douce comme le parfum des fleurs.

Venez , belle princesse , lui dit Gozon , commencerez - vous ainsi vos beaux jours dans l'ombre de la solitude ? Le lis cache-t-il sa noble tête sous rherbe de la prairie ? Les dieux se sont montrés assez sévères en comptant nos années; il nous ont permis, du moins, de mettre des bornes à nos regrets. — Ma perte n'est que trop récente : mais si le temps avait apaisé ma douleur, elle se ranimerait à l'aspect des meurtriers de mon père. — Pourquoi m'affliger encore d'un reproche plein d'amertume ? Victime de son courage obstiné , ce n'est point sous nos coups que votre père est tombé, vous le savez trop bien. Cependant )e ne vous avais point vue- Il n'est

personne aujourd^hni , dans toule l'Angleterre , qu'une parole de vous ne mit à l'abri de laos armes. Un seul est excepté : plus heureux que son vainqueur, il est aimé de vous; comment pourrais - je lui pardonner ? — Lui pardonner! Alfred peut tomber, non fléchir. Je suis loin de vous demander sa grâce. Peut-être un jour me prierez -vous de lui demander la vôtre. — Le Danois , se tournant vers Arthus. — Crois-tu^ dit- il, avec un souris ironique , crois-tu qu'Alfred voulut me pardonner? — Arthus dit au héros : — Seigneur ménestrel, vous le connaissez mieux que]moi ; sait-il pardonner ? — Oui, répond Alfred , en lui faisant un signe qui ne fut aperçu que de lui seul , il pardonne. Malheureux Alfred, reprend-il , au moment où nous parlons , caché dans le tronc d un

vieux chêne ou dans la fente d'un roclier , n'ayant pour tout festin qu'un rayon de miel , ou quelques fruits sauvages, il est bien loin de croire que ses ennemis s'apprêtent à venir implorer sa clémence. —

Dès que les chefs et la princesse furent assis devant les tables charge'es de viandes exquises , Alfred prit sa harpe, et charma tous les convives par ses accords harmonieux. Les soldats, pour Tentendre, accouraient de toutes parts autour de la tente.

Au milieu de ces hommes farouches dont il A^nait d'amollir les cœurs , il ressemblait au jeune Daniel , lorsqu'il fut jeté dans la fosse aux lions , et que cts animaux terribles , au lieu de le dévorer, vinrent , en rampant, lui lécher les pieds.

Vertus, courage et lalens , les grands deia terre mesurent tout avec

de l'or. Gozon dit au fils d'Étlielred. — Je donnerais mille p ièces d'or pour que tu fusses mon esclave. — Je ne saurais plus chanter les héros.

C'est aux esclaves d'amollir le courage des princes par de langoureuses chansons : c'est aux hommes libres et fiers d'inspirer des sentimens généreux. Si j'étais connu de vous , seigneur , vous verriez que mille pièces d'or ne payeraient point assez cher ma liberté. — Les hommes de ton état sont dans l'usage de s'estimer beaucoup. — Il est vrai. — Quand tu parles , tu crois que l'on va t'écouter comme si tu chantais.

Reprends ta harpe : Je vais chanter aussi , et nous répéterons ensemble ce que l'amour va m'inspirer.

— Voyez jusqu'où peut aller l'adresse d'un barde , s'écria le prince Danois, en regardant Alfred avec ad-

miralion. Ne dirail-on pas que tout ce qu'il chante sort de son cœur; que c'est tantôt un amant qui soupire ^ et tantôt un guerrier qui va triompher?

— Tous ces discours plongeaient Arthus dans le plus pénible embarras.

Perfide une seconde fois, il tremblait qu'Alfred, par sa hardiesse , ne découvrit tout, et ne l'entraînât dans sa perte. Indécis dans son repentir, comme il l'avait été dans son crime, quelquefois il était près de faire connaître son héros. Mais quand il venait à rencontrer ses regards , une crainte plus puissante l'arrêtait.

Ainsi balance d'abord l'hôte timide de nos bois , lorsque , couché sur la rive accoutumée , il entend les cris d'une meule empressée. Il se lève frémissant, et croit que ce n'est pas trop de mettre le fleuve entre ses ennemis et lui : il s'avance, il va s'é-

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lancer ; mais tout à coup il aperçoit la sombre profondeur des eaux, et ce danger quil a sous les jeux l'emporte sur celui qu'il appréhende.

Alfred , cependant , n'osait pas même arrêter ses regards sur celle qu'il câ m ait et qu'il venait chercher à travers des périls infinis. Comment lui dire une parole d'amour , une seule parole, en présence de tant de témoins , et d'un mal , maître du sort de tous deux ? Comment aussi se résoudre à la quitter , sans avoir épanché son cœur ? Dans ce moment un chef se présente, prêt à recevoir les ordres de son prince ; Gozon l'aperçoit , et s'avance vers l'entrée de la tente. La princesse s'est approchée du héros ; elle lui dit : — Beau ménestrel, je voudrais apprendre à chanter comme vous , en mariant ma voix aux doux ac-

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cords d'une harpe — Vous

allez vous perdre tous deux, interrompt Arthus, qui s'éloigne aussitôt dans la crainte de paraître d'intelligence avec le roi, si les étrangers viennent à le reconnaître. Alsaïtlie reprend avec précipitation : La tour que vous avez vue au pied de la colline est ma prison : si vos pas ne sont pas observés , venez sous ses murs celte nuit. — A ce dernier mot elle rougit : sa pudeur pourrait-elle ne pas souffrir, quand elle est obligée de choisir pour un innocent entretien l'heure du mystère et le voile des coupables.

Gozon revint s'asseoir sur son trône au fond de la lente, et demanda encore une chanson au prince : Alfred n'avait jamais tant chanté de sa vie. Il se surpassa pourtant cette fois, voulant laisser l'étranger dans des

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sentimens favorables. Arthus enfin^ parles ordres du Danois,enmène avec lui le héros. Seuls sous leur pavillons , ils restent quelque temps en silence , étonnés encore de tout ce qui venait d'arriver. Le serviteur infidèle allait embrasser les genoux de son maître et lui demander pardon de ses perfidies , quand le roi , qui souffrait à le voir dans une si grande confusion , lui tend la main et lui parle ainsi : — Je ne m'attendais guère à te trouver auprès du prince Danois : si j'avais pu croire que tu fusses occupé de me rendre un si grand service au milieu de cette armée, je ne me serais pas exposé au danger d'y paraître; j'aurais attendu que tu vinsses me rendre compte des forces de nos ennemis, Arthus , ils ne reverrontjamais la terre natale.

Leurs dépouilles engraisseront nos

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champs. Nombre de guerriers intrépides et fidèles sont venus se ranger sous mes étendards. Si le secret m'est gardé y une seule bataille terminera la guerre , et si je suis trahi , mon triomphe ne sera que retardé. — Arthus, ramené par la crainte au parti du prince^ et comme enchaî né par le silence qu'il avait gardé jusque-là , reçut avec plaisir l'espoir d'un si prompt succès. Il éprouvait aussi je ne sais quel désir de rentrer dans le sentier de l'honneur , désir que les hommes sans vertu ressentent quelquefois , lorsque , du côté de l'honneur , ils ont vu briller l'intérêt.

Tranquille sur la foi du courtisan , le roi lui demande de le conduire à la tour d'Alsaïthc. Ils sortent de leur tente , ils écoutent , ils regardent autour d'eux. On n'entendait

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que le bruit des banderoles roulées et développées tour à tour par le souffle des vents : rien d'animé ne frappait l'oreille ni les yeux. Us se glissent derrière les tentes :1a lumière de la lune leur permet d'éviter les cordes tendues à chaque pas pour soutenir la toile tremblante autour d'un mât dressé sur la terre. Rien ne s'oppose à leur marche.

Cependant la fille d'Ethelvolf s'est retirée dans sa prison , mais l'image d'Alfred ne la quitte point, et tout autre objet ne peut distraire sa pensée.— Demeure, dit-elle, à l'une de ses femmes qui jadis avait eu soin de son enfance , demeure, chère Elgonde, j'attends Alfred. C'est toujours à toi que je parle de lui ; tu l'aimes : les perfides étrangers n'ont pas séduit tes yeux : que d'indignes beautés trahissent pour eux la

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patrie! Moi, je leur voue une éternelle haine; et si la guerre doit me ravir le liéros que j'aime, son souvenir me tiendra lieu dépoux. — Ecartez de si tristes pressentimens. La présence du roi , son heureuse audace , la sécurité de ses ennemis , tout rappelle votre cœur à Vespérance.

— Ah ! combien le sort a trompé celle qui nous flattait quand il vint à la cour de mon père ! Je ne connaissais encore que sa renommée , mais mon cœur volait au-devant des liens qui l'enchaînent aujourd'hui ; il attendait, pour aimer, un héros tel que lui. Souvenir enchanteur !

souvenir cruel! J'étais assise près de loi sur le donjon du palais , au milieu des dames de Mercie. Agitée comme si j'eusse été près de revoir un amant aimé; confuse comme si tous les regards avaient pénétré dans

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le fond de mon âme , je sentis que ce moment allait faire toute ma destinée. Tout à coup la trompette résonne, le peuple s'émeut. A l'entrée de la lice , je vois paraître Alfred , sur un superbe palefroi. Il était couvert d'armes éclatantes , et suivi de dix jeunes chevaliers. Qui osera lui disputer le prix, me disais- je? Tous les cœurs le lui donnaient d'avance , lorsqu'il le remporta par son adresse.

Le prix me sembla peu de chose pour récompenser un si grand courage 3 mais qu'il devint à mes yeux une magnifique offrande , lorsque de ses mains victorieuses, il le déposa devant moi. Je me crus associée à sa gloire , et mon orgueil égala mon amour. — A peine elle achevait ces mots , qu'elle entendit quelque bruit, comme si les branches du haut peuplier qui s'élevait devant les grilles

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de la tour eussent été fortement agitées. Elle s'avance. Une voix chérie se mêle au murmure des feuilles.

— Alsaïthe î me voilà près de vous î Venez , ah venez î Cette douce clarté me permettra du moins d'apercevoir vos traits! — Mon cher Alfred, mon héros , mon unique appui , ah que je me sens heureuse!.... après tant de peines ! — Après une si cruelle absence! — Je n'ai point cessé de trembler pour vos jours. Mais quel est votre espoir aujourd'hui , et pourquoi vous exposer aux plus grands périls?

— Pour vous voir et vous délivrer ; pour sauver l'Angleterre. Mes soldats étaient prêts. J'ai voulu connaître les forces de nos ennemis. Dans peu de jours je leur livrerai le combat. Je serai près de vous. C'est moi qui veillerai sur vos jours. Vous ne me serez plus ravie. Vous me verrez expirer

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à vos pieds ou recouvrer la couronne que je brûle de vous offrir. — Le nom de votre épouse me sera plus cher , plus glorieux que le titre de reine.

— Doux langage, dont je ne puis douter! Vous m'avez gardé votre foi dans mes malheurs , à un roi tombé du trône , et naguère abandonné de ses sujets. Lorsque suivi du reste de mes soldats , je disputais à mes ennemis la victoire si constante à me fuir depuis la journée de Vilton , et que poursuivi de forêts en forêts , accablé de fatigues, de douleurs, de repentir et d'humiliations , j'allais demander du pain dans les lieux mêmes oij peu de jours avant je dictais des lois, au milieu de tous ces revers enfin , je me disais : son cœur me reste, et je me sentais ranimé par une si douce espérance. — Les temps seuls ont changé : vous êtes toujours

Alfred, et je ne suis ni moins fière ni moins heureuse d'être aimée de vous. Puissiez-vous éprouver ce que je ressens! vos chagrins seraient effacés. — Les seuls accens de votre voix ont soulagé mon âme de tout

le poids de mes malheurs Hélas ,

combien vous avez encore à souffrir î Que de travaux et de périls! et jamais vous ne trouvez , jamais vous ne cherchez la tendre consolation.

Au milieu des forêts comme dans les chaumières , sous Thabil du pâtre comme sous celui de soldat , dans la fuite, dans la détresse, il vous faut toujours montrer le front d'un roi ; et prêt de succomber à Tinfortune , il faut relever le courage de vos amis abattus. Ah! daKs ces tristes momens, qu'il me serait doux d'être auprès de mon héros , de recevoir en secret sa plainte étouffée jusque-là par un cf-

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fort de courage, de verser un baume consolateur sur ses blessures et sur ses peines* — A ces paroles de la princesse , Alfred, transporté de reconnaissance et d'amour^ ne trouva d'abord pour lui répondre que des larmes. 11 s'élance, et forçant l'arbre flexible à suivre ses mouvemeris , il va saisir la main qu'Alsaïthe lui présentait. Etreinte innocente et pure , mais si pleine de charmes , que l'amour semblait vouloir les récompenser , dans un seul instant , de tous les maux dont il les avait affligés.

Ils restent quelque temps sans voix , sans mouvement, sans soupirs, livrés au sentiment de leur bonheur.

L'aurore , cependant , commençait de tracer au-dessus des montagnes un sillon d'argent. Quelques murmures et quelques lueurs venaient à percer le silence et les voi-

les sombres delà nuit. Arthus s'écrie d'une voix à demi - étouffée : îl faut vous séparer! — Alfred diffère encore de s'éloigner ; mais enfin il se laisse glisser jusqu'à terre, et suit le Saxon dans sa tente.

Peu de momens après il en sortit encore, et parcourut l'enceinte du camp. Il était l'heure où le sommeil , par un dernier effort , apesantit la paupière de ceux qui se sont dérobés à sa puissance. Partout le héros trouva les sentinelles endormies. Il n'aperçut pas non plus ces troupes de soldats qui, à chaque heure de la nuit, vont de poste en poste épier, ranimer la vigilance de leurs compagnons , et qui maintiennent au -dedans la discipline, audehors la sûreté de l'armée. Il ne se faisait plus de rondes. La victoire

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avait plongé les Danois clans une sécurité perfide.

11 se mit à jouer de la harpe aussitôt que les soldats furent sortis de leurs tentes , et se laissa conduire par eux dans les diftërens quartiers , s'efforçant de les divertir et de gagner leur confiance. 11 apprit qu'une moitié de l'armée venait de partir avec l'étendard sacré pour aller assiéger Cyndith ; que telle légion se trouvait manquer de chefs , et tels chefs de soldats. Les armures étaient couvertes de rouille et jetées çà et là , ouljien en lassées en désordre comme s'ils n'avaient jamais dû s'en servir, et que la main du Seigneur eût brisé l'arc et la lance des Saxons. Alfred humilié se disait d'abord en son cœur : Pensent - ils donc que j'aie cessé de vivre, ou ne se souvien-

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nent-ils plus de leur sang répandu tant de fois? — Ce sentiment pénible fut bientôt effacé. L'air du héros brillait d'une joie sévère, et semblait appeler de celte insolente confiance à leurs exploits futurs. Alfred en avait assez vu. Dès que l'attention des soldats se fut tournée vers un autre objet, il sortit du camp pour se rendre au hameau voisin. Là^ tirant ses tablettes, il écrivit ces mots : — Alfred à son ami fidèle. Faites partir à l'instant tous ceux qui peuvent porter les armes. Qu'ils suivent les forêts et les vallées les plus solitaires , laissant sur leur gauche Sto^.

wel et Dunkerlon. Je les attends vers le milieu de la nuit du quatrième jour^ à compter de celui-ci.

Je serai dans le camp des Danois, près de la barrière qui regarde le hameau de Leyford. Moi - même

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j'ouvrirai les portos à mes soldats , et je leur livrerai nos ennemis sans armes , sans discipline , sans prévoyance, et malgré leur nombre^ incapables de nous résister. — Il achève, et le Saxon qui l'avait attendu, s'éloigne aussitôt, portant sous sa tunique cette lettre importante. Alfred l'adressait au ministre du Seigneur, afin qu'il ramenât l'espérance en des cœurs abattus par de longues infortunes.

Mais quels motifs peuvent retenir le prince ? Pourquoi n'est-il pas retourné vers les siens? pourquoi ne marchera-t-il pas à leur tête? Il a voulu conjurer lui - même tous les hasards. S'il eût laissé le faible Arthus au milieu des étrangers, cet homme irrésolu, qui, d'abord, l'avait vu près de triompher, et n'avait été ramené vers lui que par la crainte,

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abandonné à ses incertitudes, eût peut-être mieux aimé trahir l'entreprise d'Alfred , que d'en partager les périls. Se fussent-ils évadés ensemble? Leur fuite, ainsi concertée, eût fait voir aux Danois qu'ils étaient d'intelligence, et les eût mis en garde contre les projets du héros. Biem plus encore , il pensa que ses soldats marcheraient avec plus de confiance, s'ils le voyaient , ainsi qu'il l'écrivait à Nestus , prêt à leur livrer ses ennemis, et déjà maître de leurs portes. Mais quelquefois les vents conduisent doucement au rivage le vaisseau sans pilote et sans agrès, tandis qu'ils font échouer à la vue du port, celui qui, après mille dangers surmontés , revenait heureusement d'une longue course, et que les amis ^ les parens des passagers , sur Farène , saluaient déjà de mille

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cris d'allégresse; et la fortune n'estelle pas plus capricieuse encore que les vents ?

Alfred retourne aussitôt parmi les étrangers. Dans son impatience les instans s'écoulent plus lentement pour lui que le sable dans l'horloge du solitaire. Il n'avait point encore la ressource de ces flambeaux qu'il inventa dans la suite, et qui, mesurant le jour en parties égales, l'aidaient à régler ses travaux et ses loisirs.

Cependant le messager parcourt rapidement sa route. Dès le lendemain il arrive au monastère , à l'heure où la cloche avertissait les religieux d'aller chanter le cantique du soir. Le sageNestus mande à l'instant chefs et soldats , et leur fait part des volontés de son maître ; mais il ne leur ^ipprend pas en quels lieux est Ah

ired : il dit seulement à Fermais de leur révéler cet important secret quand ils apercevront le camp des ennemis. La nouvelle du départ des troupes se répand dans le cloître et fait naître dans les cœurs des sentimens bien opposés. Quelques-uns des religieux possédaient ces vertus difficiles qui nous appellent au ciel, et ne nous laissent voir dans la vie qu'une épreuve passagère , d'autant plus sûre, qu'elle est plus rude et plus hérissée de douleurs : mais ceux, qui , nés sur des bords étrangers , avaient été arrachés de leur patrie , impatiens du joug et de l'exil, haïssaient etl'Angleterre,etleursvœuxet leur roi. Parmi ces derniers, Sanghar et Walter n'attendaient que l'occasion de signaler leur haine. Ils crurent l'avoir trouvée. Tous les amis , tous les guerriers d'Alfred étaient restés

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dans Ethelingen; il était seul : pour le perdre il suffisait donc de découvrir aux Danois le lieu de sa retraite. Et quel moment plus favorable ! Un messager venait d'arriver près deNestus : il ne fallait que lui arracher la lettre du Roi. -^ Ce n'est pas dans quelques jours, dit Walter, cen'est point demain, c'est sur l'heure qu'il faut accomphr nos desseins. Envoyés au delà des mers sans notre consentement , offerts à un prince étranger , comme de vils animaux , pour être gardés dans cette prison détestable , osons nous affranchir , et que le présent lui soit funeste ! Sommesnous faits pour l'esclavage? Nos mains seraient-elles inhabiles à porter le fer, à donner la mort ? Non , non ^ que Nestus périsse aujourd'hui , et que demain il n'ait plus de vengeur , les Danois plus d'ennemis^ nous plus

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de maître. Toutes les nuits, à la dixième heure , il vient dans cette église implorer son dieu.... Sanghar, ton cœur est-il capable d'un grand projet? — Je t'entends , répond l'étranger : mais si le sang de Nestus suffit à notre sûreté , il ne suffit point à notre haine. Tu sais quelle est la pieuse renommée de notre tyran , et tu connais la coutume des Chrétiens : le trouvant ainsi égorgé sur les marches de l'autel , ils en feront un martyr. Une gloire éternelle s'attacherait à sa mémoire. L'année même de notre arrivée , tu le sais , une femme d'Est- Anglie est venue cacher dans ce désert l'opprobre de ses déréglemens. C'est sur le seuil de sa porte qu'il doit être traîné pour y exhaler son dernier soupir. — Et le sang qui va rejaillir sur l'autel ? — Sut l'autel !.... Le sang !... Il est

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vrai. Mais ne sommes-nous pas deux contre un vieillard ? Tu m'entends :

Armons-nous ! — Ainsi , le forfait le plus monstrueux trouva deux hommes s'accordant à le commettre, sans combats , sans remords , unis dans le crime comme deux anges dans la vertu.

Un calme imposant régnait dans l'église. La nuit, sous ces voûtes solitaires , désertes ^ semblait avoir plus de silence , de ténèbres et de terreurs. Quelquefois un rayon de la lune, perçant les nuages, et passant à travers les vitraux élevés , venait frapper les hautes statues de pierre qui semblaient autant de pâles fantômes. Le moindre bruit retentissait au loin , et Técho sonore attestait une solitude profonde. Les cris de l'oiseau de la nuit se faisaient seuls entendre de momens en mo-

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mens , vers le faite de rédifice. Les deux scélérats , cachés derrière un énorme pilier , tenaient leurs yeux attachés sur la secrète issue par laquelle le malheureux prêtre avait coutume de se rendre à la prière. Leurs regards rencontraient la noble figure du Christ , expirant sur la croix , et ne pouvant déjà plus soutenir sa tête. Inaccessibles aux remords, l'imposant tableau des douleurs du juste, faisait pourtant frémir leurs bras non aguerris ; et quand leurs yeux venaient à se tourner involontairement sur cette grande victime , ils se sentaient glacés d'une terreur anticipée du Jugement suprême. Mais , ô justice éternelle , Finnocent s'avance î Un bruit lointain se fait entendre, s'accroît ; la porte s'ouvre : Neslus s'approche avec recueillement^ mais

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son cœur était plein d'espoir. Il tombe à genoux sur les degrés de l'autel. — Dieu des armées, s'écriet-il, Dieu protecteur des rois, Dieu sauveur des infortunés , exauce la prière d'un sujet fidèle ! Toi, qui rendis à Samson abattu sa force première , qui dirigeas la fronde de David et le glaive de Macchabée, combats aujourd'hui pour mon jeune roi ! Confonds ses ennemis et les tiens ! Si depuis quarante années je te sers avec zèle , si mes cantiques sont montés jusques à loi , si le respect de ton nom sacré s'est étendu par ma parole , ô Seigneur , que la victoire d'Alfred soit ma récompense!

— Insensé , voici ta récompense , disent les scélérats. — Et tous deux se précipitant sur le vieillard , le saisissent par ses cheveux blancs , et le renversent sur les pavés du temple.

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— O mon Dieu , s'écrie le pontife , recevez mon âme , et pardonnez à mes assassins. — Déjà l'un d'eux presse de ses genoux le sein de Tinfortuné ; il s'efforce de l'étouffer, tandis que l'autre cherche et saisit les tablettes d'Alfred. A l'instant Nestus voit la trahison : jusque - là victime résignée , il s'indigne , se débat. Ce n'est pas pour conserver ses jours , c'est pour dévoiler un infâme complot. Il pousse un cri perçant et terrible comme l'anathème du réprouvé. Toute la force de sa jeunesse est revenue : il se- relève , s'adosse à l'autel ; deux fois il a repoussé les meurtriers. — C'en est trop , dit Sanghar ; que son sang nous accuse ; mais qu'il meure ! — Il dit , et lui plonge son épée dans le sein. Inhabile à manier les armes, il n'a point su porter un coup mor-

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tel. Il allait redoubler; Nestus écarte le glaive. Aussitôt, le lâche Walter ose saisir les mains du vieillard , les élève , et laisse une large voie au fer de son complice. Celui-ci frappe deux fois encore , mais les cris de Nestus avaient jeté l'épouvante dans le monastère : un grand tumulte frappe l'oreille des deux scélérats , et lorsque le bruit vient à s'approcher, ils cherchent leur salut dans la fuite , emportant les tablettes d'Alfred, et couverts du sang de son ami.

Dans ce moment de trouble , ils s'échappèrent aisément, et suivirent le chemin qui conduisait au camp des Danois.

Les premiers religieux qui entrèrent, dans réglise étaient du parti des deux étrangers. En voyant le pontife assassiné, soit crainte d'être accusés de sa mort, ou désir de profiter d'un

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moment favorable à la fuite , ils ne s'arrêtent point à lui donner du secours ; ils sortent , et franchissent les murs du monastère. Quelques autres, qui ne s'étaient pas montrés moins contraires à Nestus , demeuraient autour de lui dans rincertitude. Ses amis arrivent enfin, et dès qu'ils ont mis un appareil sur ses blessures, ils l'emportent dans leurs bras. Mais il ne songeait guère à sa vie : il ne doutait point que les deux traîtres ne fussent décidés à faire un funeste usage de la lettre d'Alfred :

l'armée pouvait arriver trop tard. Il tremblait pour les jours de son roi.

Le danger était pressant ; le conseil fut prompt. Fermais est appelé : — Comte , lui dit Nestus , deux perfides courent apprendre aux Danois que leur prince est au milieu d'eux : prévenons - les. Que l'un de

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vos guerriers les plus fidèles se déguise et parte à l'instant pour avertir le roi. Il lui dira que son armée l'attend à l'entrée de la grande forêt ; c'est là que vous la conduirez au plus tôt , puisqu'elle ne pourrait se rendre à la vue des ennemis , avant qu'ils ne soient instruits de nos entreprises. Pour moi , qui ne demande plus qu'à mourir aux pieds de mon maître, donnez-moi dix soldats qui tour à tour me porteront , sur des branches flexibles , au-devant de ses pas. Cher ami, sauvez-moi l'horreur de rendre mon dernier soupir au milieu de mes assassins. Les guerriers que vous laisseriez à ma défense manqueraient au combat , et peut-être en ce moment de trouble et de péril , serai-je encore utile à mon roi. Hâtons-nous ! — Les conseils de Nestus étaient pour les amis

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d'Alfred comme une voix du ciel.

Tout ce qu il demandait fut exécuté sur l'heure même. Il sortit d'Ethelingen vers le milieu de la nuit ; mais l'armée , si Ton peut ainsi nommer une troupe de mille soldats , l'armée ne se mit en marche qu'après le lever du soleil.

Le messager de Fermais était le bon Wilhelm. Il s'arrête dans le village le plus voisin des ennemis , et bientôt , portant sur sa tête une corbeille de fruits, il se présente à l'entrée du camp et parcourt sans obstacle les différens quartiers. Il jetait de tous côtés des regards perçans , non- seulement pour reconnaître Alfred , mais encore pour apercevoir les deux religieux qui pouvaient arriver à chaque instant. Il était résolu de leur donner la mort; l'entreprise n'eut pas été rompue. Les Da- T. I. i4

nois se pressaient en foule du côté de la place d'armes j il s'approche , et voit Alfred , jouant de la harpe, et charmant le loisir des soldats. Le messager attendait avec impatience qu'il eût fmisa chanson : car il n'aurait pu l'interrompre sans éveiller les soupçons. Comme le roi posait enfin sa harpe : — Vous qui vous fatiguez à chanter , lui dit Wilhelm, achetez donc de mes fruits : jamais vous n'en avez mangé de plus salutaires , bien que vous soyez admis à la table des princes. — Et voyant que la foule s'écartait un peu : — Sortez , ajoute -t- il; deux traîtres viennent ici pour vous découvrir. — Alfred , sans changer de visage, prenait des fruits. — Choisissez , mon ami , choisissez ! ... A l'entrée de la forêt. . . . rendez-vous à l'entrée de la forêt! — Je ne suis l'ami de per-

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sonne : j'entre au service de monseigneur Gozon. —

Alfred ne voulait point trahir cet Artlius qui Tavait trahi. Il marche droit à sa tente — Je m'éloigne àl instant, lui dit-il; si vous craignez de périr , suivez-moi.— Ociel! étcs-vous reconnu. — Pas encore ! — Pas encore ! ...

pas encore! ... — Alfred lut dans la pensée du courtisan : — Croyezmoi, mon cher Arthus, lui dit-il,.

je prévois aussi les évènemens r *;i vous ne me suivez , vous êtes perdu ; j'en suis sur. — Arthus se trouvait dans T5n mortel embarras : prendre parti avant l'événement lui semblait la chose la plus imprudente. Il voulait bien servir Alfred, mais non pas se déclarer l'ennemi de Gozon. — Peut-être vous serai-je plus utile ici, dit-il au roi. Comme vous, je pense t|u'après ce que j'ai fait , ce serait

i6o ALFRED,

m'exposer beaucoup; mais je dirai clans mon cœur : Je sers mon roi , et cela me suffira. — Vous oubliez que vous avez mon secret , et que le temps presse : marchons ! — Et parlant ainsi , Alfred, las enfin de ses lenteurs , Tentraînait avec force.

Arthus se disait : — C'est donner beaucoup au hasard ; mais je cède aux circonstances. — Et quand il cédait aux circonstances , il croyait n'avoir rien à se reprocher envers les autres , ni envers lui-même , quoi qu'il arrivât à lui ou aux autres.

Alfred, malgré son impatience, montrait un front riant, et chantait encore en s'approchant de la barrière. Les soldats , accoutumés à le voir avec Arthus, s'imaginèrentqu'ils jouaient ensemble. Le messager les suivait de loin, et tous trois sortirent ainsi, sans que nul y prit garde.

NOUVELLE lî. i6i

Comme ils pouvaient rencontrer quelques-uns des soldats dispersés dans la campagne, ils conservèrent long-temps le même maintien. Descendus enfin dans un vallon écarté, ils cessent de se contraindre. AVilhelm embrasse en pleurant les genoux de son maître : il rend grâces à Dieu de l'avoir sauvé , et de s'être servi de lui pour accomplir ses desseins. Alfred n'était plus un ménestrel enjoué; il avait repris celte majesté douce, qui commande à la fois le respect et l'amour.

Le héros ressentit une douleur profonde en apprenant le meurtre de Nestus. 11 aimait ce prêtre fidèle et véridique. 11 avait compté sur ses conseils pour remonter sur le trône , et surtout pour s'y maintenir par la )uslice et par l'amour de ses peuples.

Les rois, placés au faîte de la puis-

j62 ALFRED,

sauce ainsi que sur le sommet (rune haute montagne , ont besoin de serviteurs vigilans, qui portent à leur oreille Ija plainte de l'opprimé , et les aident à distiiiguer au loin la cabane du pauvre , si petite aux yeux, de ces maîtres du monde.

Le soleil s'abaissait vers les monts de Rornwall , lorsque le héros aperçut les cimes de la forêt comme enflammées de ses rayons. Une religieuse terreur se mêle à ses regrets.

Attente cruelle en effet ! Il va voir expirer au milieu d'un désert, sans secours, sans asile, le plus juste de ses amis. Des soldats faisaient la garde derrière une touffe de jeunes arbres. Il s'avance d'un pas plus rapide, et découvre au pied d'un chêne pfestus sanglant. Le prêtre du Seigneur lui tend les bras et pousse un ,€ri de joie , mais un en faible comme

NOUVELLE II. j6S

celui de l'oiseau qui meurt sous le feuillage. — Approchez , 6 mon cher Alfred î lui dit-il ; je ne pourrai plus vous servir sur la terre, mais le roi du ciel a bien voulu me laisser le temps de vous voir sauvé des mains de vos ennemis. Que ne puis-je être aussi le témoin de votre triomphe!

C'était le plus cher, le dernier de mes souhaits. Les instans de rhomme sont toujours tranchés avant que ses désirs ne soient satisfaits. Il a beau s'avancer dans la vie, la vie s'étend sous ses regards comme un horizon sans bornes; mais la mort tout à coup l'arrête. Pour vous, ô prince ! vivez dans la crainte duTout- Puissant; faites aimer sa loi, mais par l'exemple de vos vertus, et par votre douceur. Peut - être ai-je été trop sévère; peut-être ma mort estelle un châtiment. S'il vous est donr-é

i64 ALFRED.

de soumettre les étrangers, que vos bienfaitsleur apprennent à connaître le Seigneur; l'aimer, c'est le servir.

Et puis enfin (car je sens que je vais vous quitter), quand vous serez sur le trône , accueillez les plaintes des malheureux ; écoutez - les du cœur.

O mon roi! leurs actions de grâces vous seront comptées dans le ciel.

Achevant ces paroles , il se soulève avec effort de sa couche de feuillages, et tendant ses bras défaillans au monarque en pleurs : — Recevez mon dernier embrassement, lui dit -il; et vous, ô mon Dieu, recevez mon âme! — Il expire à ces mots. Alfred versait des larmes , mais sa douleur était sans amertume. La mort de JNFestus n'avaitrien d'humain. Ce n'était point cet affreux combat où l'homme , embrassant encore la vie qui le fuit , et se débattant contre

îa douleur, succombe. C'était uu passage mytéricux de ia terre au ciel; c'était l'essor d'une âme qui brûlait de rompre ses liens terrestres, et d'aller s'unir à son Dieu.

Comme le roi demeurait pensif , les regards attachés à la terre, un bruit lointain se fit entendre vers les montagnes du midi. Bientôt il en voit descendre une troupe qui marche avec ardeur : il a reconnu ses soldais. — Dieu des batailles, qu'ils arrivent pour la vengeance, et que le sang du juste ne crie point en vain! L'heure est venue , fais-moi vaincre; ou si je n'ai pu fléchir ta colère, accorde-moi du moins un trépas glorieux ! — Tandis que l'armée s'avançait, il rendit les derniers devoirs au malheureux Nestus. Lelieu même de sa mort fut la place de sa tombe; et pour avertir le chasseur de ne

i66 ALFRED,

point fouler ces vénérables restes ^ Alfred ne put y placer alors qu'une croix rustique, taillée à la hâte avec IxX hache d'armes des soldats.

Les guerriers, cependant, se pres- «ent àl'envi autourdeleurnoble chef.

Son âme généreuse semble avoir passé dans leur àme. Tous demandent à grands cris le combat. Ce fut avec peine qu'Alfred obtint d'eux de prendre une heure de repos pour laisser au soldat le temps de réparer ses forces , et pour attendre que la nuit eût répandu ses ombres les plus épaisses. Il ne doutait pas que les deux traîtres n'eussent déjà fait connaître aux Danois ses desseins, mais il espérait qu'en des momens si courts ils ne pourraient remédier au désordre dont lui-même avait été le témoin dans leur camp. Il n'avait pas oublié non plus que fétendard

rsOUVELLE II. i«7

merveilleux, qui leur inspirait tant de conliance , était aux mains de ceux qui venaient de marcher sur Cyndith.

Appuyé contre un chêne, il adressait du fond de son cœur, aux mânes encore présens de son ami, des reg^rets plaintifs. En élevant ses regards au ciel, il voit des ténèbres propices s'étendre au loin dans la campagne. — Il est temps de marcher, dit-ih\ ceux qui l'environnent; et son cœur frémit d'une impatiente joie. Ils n'avaient point avec eux de trompettes , voix bruyantes de la guerre. Le cor paisible des bergers donne le signal du départ , et ses sons qui , le soir , vont rassurer les esprits du voyageur retardé, empruntent de la nuit , des approches du combat , et des échos de la forêt je ne sais quoi de mystérieux et de

i63 ALFRED,

sombre. Il semble que la mort appelle les âmes de ceux que cette nuit va conduire à la nuit éternelle. Le soldat se lève avec promptitude, et son ardeur lui tient lieu du repos qu'il n'a pu goûter. Alfred marche à la tête des bataillons , et loin avant les plus hardis. Il ne songe qu à combattre : il n'est plus que le premier soldat de son armée.

Ladraond dirige l'arrière-garde, et le centre obéit à Fermais. Dès qu'ils furent arrivés à la hauteur des bois qui s'étendent le long de Sommer , ils aperçurent ;, au pied de la colline opposée ) un grand nombre de feux dans le camp des Danois. A cette vue , ils marchent d'un pas plus rapide. Ainsi l'épervier , dès qu'il a reconnu sa proie, se précipite sur elle du haut des airs. Le bruit, à mesure qu'ils approchent , s'aug-

NOUVELLE II. i6g

mente à leur oreille et trahit l'agitation des ennemis. -^ Ils seraient plus tranquilles , s'ils étaient prêts à nous repousser , s'écrie Alfred.

Comme ils arrivaient en silence, une sentinelle les découvre , et pousse le cris d'alarme. Mille cris y répondent, et la première flèche a fendu les airs. Alfred aussitôt s'élance , et tous les Saxons sur ses pas. La barrière , tombée sous la hache , présente un passage inutile : au même instant , d'un et d'autre côté, l'enceinte est franchie. A quelques pas de l'entrée éclatait un immense brasier, dont la flamme éclairait au loin les approches du camp. Les soldats , à l'exemple d'Alfred , rejettent le bouclier sur leur épaule , saisissent des brandons enflammés. D'une main ils lancent la mort ; de Vautre l'incendie. Parmi les Danois

se distinguait un guerrier cPune stature prodigieuse , et d'un courage égal à sa force. Il se prétendait issu des géans , et s'appelait Ymer, ainsi que le père de cette race fabuleuse.

Dans l'esprit crédule du soldat , Ymer partageait avec l'étendard sacré;, la gloire d'être la sauve-garde de l'armée. Aux premiers cris de la sentinelle, les Danois coururent à sa tente, plus haute d'une coudée que les plus élevées. — Quoi! mes amis, leur dit-il , c'est ce chanteur efféminé qui vous frappe ainsi de terreur? Dans peu d^instans il ne sera plus pour vous qu'un objet de pitié. —A ces mots il saisit sa lance, jeune frêne qu'un laboureur avait abattu pour en faire le timon de son chariot, et qu'Ymer avait choisi par orgueil , quoique le poids n'en lut pas léger à son bras. Il s'avance

aa milieu des soldats , qui cîierclient leurs armes à la clarté de rincendic.

Son immense pannache guide ses compagnons et leur tient lieu d'étendard : ils se flattent de trouver sur ses pas et leur salut et la victoire. Ses regards planent au-dessus (Jes flots de la bataille. Du coté de la colline il voit plus de flammes , plus de tumulte; il voit aussi tomber plus de victimes. C'est là qu'il clierclie Alfred. A peine il atteint le héros, qu'un vaste cercle s'ouvre autour d'eux ; et comme si chacun leur remettait son sort , tout autre combat est suspendu. Le prince mesure son redoutable adversaire , comme le voyageur mesure la colline que ses pas vont franchir ; sans effroi , sans étonnement. Qu'il y avait de mépris de la mort dans ses regards !

— Guerrier , lui dit-il , tu ne t'atten-

rya ALFRED.

dais pas hier à me combattre, lorsqu'au banquet de ton prince , je vidais après toi la coupe des festins? — Celte coupe ne servira plus. Demain elle sera remplacée par le crâne d'Alfred , rehaussé d'un cercle d'or. C'est la seule couronne que tu doive jamais porter. Meurs. — A ce mot, qu'il regarde comme l'arrêt du prince , il tourne contre lui sa lance. Alfred n'a point tenté de lui opposer son bouclier. Agi.e comme l'habitant de l'air , il s'est écarté , mais au même instant il lance à son adversaire un javelot qui ne s'arrête pas à la cuirasse. Il tire son épée , s'approche, et va frapper, lorsque Ymer le saisit parle cimier de son casque, et se penchant vers la terre, le repousse , et met entre eux la longueur de son bras. Toute sa vigueur et tonte la masse de son corps pèsent sur le

r o S : entraîné par la courroie qui ui presse la gorge , il va perdre la respiration et la vie , ou tomber aux pieds du géant. Dans celte extrémité , et déjà bien près de la mort , il soulève sa main roidie , et trouve encore assez de force pour détacher le lien fatal qui retenait son casque.

11 s'élance aussitôt, et choisissant Fcndroit où l'armure inférieure s'étend vers la cuirasse, il plonge son épée toute entière dans le flanc de l'étranger. Ymer chancelle, comme un haut peuplier agité par les vents. Alfred le pousse de ses mains victorieuses, le renverse sur la terre. La terreébranlée retentit au loin d'un bruit sourd qui porte l'épouvante au cœur des étrangers. Alfred ne s'arrête point à contempler sa victime ) il n'oublie pas qu'il attaque avec mille soldats toute une armée. Il ordonne à ses guerriers

de porter devant eux, sur le fer d'unie lance , la tête du géant, couverte de son casque.

Tandis qu'ils obéissent et s'avancent , précédés de cet horrible étendard ^ le roi , suivi de quelques soldats d'élite se fraie un passage vers la forteresse. Nul garde n'en défendait plus l'entrée. 11 monte les degrés de la tour. Mais que trouvel-il dans ces murs délaissés? La solitude , les ténèbres et le silence. Il pousse un cri d'étonnement et de fureur. Les voûtes seules lui répondent , et retentissent long-temps d'un bruitégalaux sons delà trompe.

11 s'avance vers la fenêtre profonde où sa chère Alsaithe reçut ses sermens. Il reconnaît le peuplier favorable qui le soutint sur ses antique? rameaux et le rapprocha de son amante. Près d'abandonner ce

NOUVELLE IL ifj

lieu , il aperçoit sur la muraille , à ' la clarté des brandons enflammés, des chiffres nouvellement tracés. Peu de jours auparavant , la main d'Alsaïlhe , brûlant de s'unir à la main d'Alfred , avait entrelacé du moins ces lettres amoureuses.

Comme Alfi ed quittait cette enceinte toute remplie de souvenirs si chers, un Danois désarmé s'offre à sa rencontre. IH'interrogejil apprend de lui, qu'au premier avis des deux transfuges, Gozon avait fait partir ylsaïthe sous la garde d'une troupe nombreuse. Mais la voix des batailles appelle le héros : il étouffe sa douleur, et brûle de venger sur les Danois son espérance déçue.

Les hordes ennemies , retranchées derrière ' les fossés au (\ç\di de leur camp, résistaient encore, ou plutôt semblaient renfermer, au milieu

des flammes, les téméraires Saxons.

D'un côté combattait Gozon , et de l'autre le fameux Hasting, la terreur des chrétiens. Mais Ladmond , mais Fermais aperçoivent Alfred :

une généreuse honte s'empare de leurs cœurs. Son aspect produit sur ces guerriers, l'effet d'un souffle impétueux sur un incendie. Ils se précipitent dans le fossé. Vainement une épaisse nuée de dards va fondre sur leur tète. Ils s'élancent une seconde fois , et près d'atteindre l'autre bord , saisissent avec force fennerai qui les repousse. Alfred les voit rouler ensemble jusqu'à l'extrémité de la pente.Tandis qu'ils sedébattent, suivi du reste de ses soldats , il franchit le fossé rempli de combattans , et se jette avec ardeur au fort de la mêlée. Sa course a paru comme le sillon de la foudre au milieu de la tem-

pête. La mort suit son épée : toute riiorreur des combats s'amasse autour de lui. Le Danois même , en défendant ses jours , cherche d'un œil inquiet qui pourra résister au héros. Mais c'en est fait , Hasting et Gozon supportent à peine l'effort des deux nobles amis d'Alfred.

La commune épouvante n'a pas atteint leurs cœurs. Ils cèdent cependant , enveloppés, entraînés dans la fuite de leurs soldats, et lancent des traits meurtriers. Ainsi lorsqu'une tour, dont lennemi, par une voie souterraine , est venu saper les fondemens , tout à coup s'écroule , on voit quelques pans de muraille rouler , entiers encore , au milieu d'un torrent de débris.

Les feux de l'incendie , réfléchis au loin par le fer , montrent les derniers fuyards pressés d'atteindre

les ténèbres. Il ne reste plus sur le champ du combat que les vainqueurs et les morts. Quand le soleil revint éclairer la campagne , les Saxons , 80 voyant comme perdus au milieu d'un camp si vaste, ne pouvaieut croire à leur triomphe. Alfred, maigré sa valeur impatiente, n'ose poursuivre des ennemis qui, pour accabler SCS soldats , n'ont besoin que de ]es compter. Il connaît l'inconstance des peuples : il espère que le bruit de ce premier succès grossira promptement son armée.

Mais ce n'était point assez. Sans un secours inattendu , sans un nouveau bienfait du ciel , il eût péri comme le naufragé , qui, rappelant son courage , tente un nouvel effort pour prolonger ses instans :

hélas î en vain il va traverser toute la sombre plage qu'il embrasse d'ua

regard sans espoir. Au delà des flots qu'il aura vaincus , d'autres flots encore , des flots sans nombre lattendent , prêts à l'engloutir.

Alfred venait de goûter quelque repos, lorsqu'aux premiers rayons du soleil, Oswald, précédé de l'étendard sacré , se présente devant lui. C'était ce même guerrier qui, pour veiller aux intérêts de son maître , avait été se renfermer dans les murs de Cyndith. A l'arrivée des Danois, il avaitmarché contre eux, et la victoire était échue à ses a'^mes. La moitié des intrépides habitans de la forteresse, et nombre de Saxons accourus sous leur bannière l'entouraient en foule. A peine, en quelques mots, le comte eut appris au monarque l'issue de leurs entreprises, que le gouverneur de la ville met un genou en terre , et commence de

i8o ALFRED.

s'excuser : Alfred le relève, et le serrant dans ses bras : — J'ai tout entendu, lui dit-il ; la victoire a parlé. Ah , si je vous pardonnais ^ à vous , comment pourrais-je pardonner aux coupables !

Tous les soldats aussitôt viennent admirer l'étendard merveilleux que souvent ils avaient aperçu dans les batailles. Les filles du fameux Lodbrog l'avaient tissu dans une seule journée, par le secours des esprits de l'enfer. Il représentait l'oiseau de l'imposteur Odin , et si l'on peut se reposer sur la foi de nos aïeux, ies Danois étaient sûrs de vaincre quand ils voyaient cet oiseau s'agiter et battre des ailes : mais, au contraire s'ils le voyaient pendre sans mouvement et comme sans vie, c'était un présage infaillible du triomphe de leurs ennemis.

NOUVELLE IL i8i

Dès cet instant, \ous eussiez vu les sujets du noble prince accourir de toutes parts sous ses drapeaux.

Le laboureur oublie sa cliarrue, le berger ses troupeaux ; l'époux abandonne son épouse , et ses tendres enfans qui le rappellent ; celui dont l'âge encore trop tendre lui permet à peine de poursuivre les hôtes des bois , échappe aux embrassemens de sa mère en pleurs. Le voyageur étonné ne trouve plus dans les campagnes que solitude et que tristesse.

Le camp d'Alfred renferme l'Angleterre. Ainsi les sujets , soit qu'ils rentrent dans le chemin du devoir, ou qu'ils osent s'en écarter, décident souvent la fortune en se hâtant de la devancer.

Un changement si prompt avait jeté les Danois en de vives alarmes.

Ils étaient encore nombreux et pui^-»

i82 ALFRED.

sans; mais Timprudent qui s'est endormi sur les prësens de la fortune , au premier revers croit avoir tout perdu. Alsaïthe profitait de ces momens orageux pour solliciter Gozon de recevoir l'eau du baptême , certaine qu'une fois soustrait à l'empire de ses prêtres ambitieux, il ne serait pas éloigné de former avec Alfred les liens d'une paix utile à tous deux. Ses conseils n'étaient pas sans effet sur un cœur soumis à l'amour, mais le grand prêtre d'Odin, l'artificieux Osbern, tantôt rappelait le prince à toute safiierté, et tantôt maîtrisait sa faiblesse, en portant à son oreille les murmures séditieux qui s'élevaient dans l'armée. Il voulait éloigner Alsaïthe ;i et pour y réussir, il employait jusqu'à la générosité. 11 avait tenté plus d'une fois de déterminer son maître à briser les fers

NOUVELLE IT. i85

d'iine princesse, qui se montrait également insensible à son amour, et constante dans sa tendresse pour un autre. Las enfin de tant de détours, il résolut de tenter un dernier coup contre les Chrétiens. Le conseil était assemblé dans une salle de l'antique château de Cliffort. Les chefs, sombres comme les rochers du Balva lorsque la tempête vient à noircir leurs fronts, les chefs venaient d'exposer les maux que souffrait l'armée, et les maux plus grands qu'elle avait à redouîer. Un morne silence succédait à leurs plaintes. Tout à coup, et comme poussé d'une inspiration divine, le grand-prètre se lève. — Il n'est que tro[) vrai, s'écrie-t-il , mais la vérité ne s'est pas montrée toute entière. Qui déchirera son voile? Qui parlera devant un roi?

Celui dont l'amour est plus fort que

i8^ ALFRED,

la crainte, le ministre des Dieux.

Prince, sais-tu que la menace est sur les lèvres de tes soldats? Sais tu qu'ils osent t'accuser de nos malheurs? L'étrangère occupe toujours ta pensée, disent-ils; et chrétienne, elle détourne par ses avis au-dehors, ou son pouvoir sur ton esprit, tous les coups prêts de tomber sur les Chrétiens. Ils disent vrai. Oui Seigneur ; depuis qu'un fol amour t'asservit, ton Lras, naguère invincible, n'a porté que de faibles coups. Ramène la confiance au cœur de tes guerriers ; la victoire sous tes drapeaux. Triomphe d'un amour p^!yé cVindifférence : brise les fers de l'ingrate Alsaïlhe. Ou s'il en coûte trop à ton cœur de la voir passer dans les bras d'un rival, fuis plus encore ; jette une frayeur éternelle dans lame des révoltés, en immolant toi-même

NOUVELLE IL i83

à nos Dieux cette beauté qui chaque jour les offense par ses mépris. — Il a dit. Le prince, cachant sa colère sous une imposante et sombre majesté. — ■ Je pardonne au zèle insensé d'un prêtre, lui répond-il ; si quelque autre eût osé me demander le sang de la princesse, il eût payé de tout le sien tant d'audace et de cruauté. C'est ainsi que Ton fait trembler les rebelles. Si les Danois m'ont nommé leur chef, c'est pour leur donner des lois , non pour en recevoir. Ce 'n'est point à moi, c'est à nos guerriers, c'est aux Dieux même qu'il faut demander pouiquoi nos ennemis sont demeurés vainqueurs.

Quels étaient mes devoirs, et quelles sont mes fautes? Mon bras, dis-tu, s'est ralenti. N'ai-je pas combattu le premier quand un ennemi perfide est venu nous surprendre? N'ai-je

i8o ALFRED.

pas combattu le dernier, quand mes soldats ont cherché leur salut dans la fuite? Prêtres ou guerriers, qu'ils me suivent au jour du combat, ceux qui se plaignent de leur chef, et quils vengent leur gloire et la mienne !

Osbren ne s'était point flatté d'obtenir une telle victime; mais en allarmant Gozon sur ses intérêts les plus chers, il voukiit du moins l'exciter à poursuivre sans relâche les Chrétiens. — Puisque tu ne saurais consentir à ce grand sacrifice, reprend le pontife , il en est lïn autre cjui ne te coûtera point de larmes, et qui peut, d'un seul coup, terminer nos malheurs. Ecoute : tu connais l'ardeur des Chrétiens à répandre le culte de leur Dieu. Faisons tourner contre eux cette fureur ambitieuse : offre à leur prince de re-

cevoir le baptême; et pour ramener sa confiance tant de fois trompée, ordonne à les soldais de lui rendre les armes. Ils conserveront cependant un poignard; et lorsque rassemblés avec nous dans le temple, les Chrétiens s'apprêteront à lier notre foi , je donnerai le signal, et nos ennemis tomberont égorgés. — Que dis- lu? Moi , je trahirai;?... — Je sais que ton courage superbe s'indigne de la ruse , et mtprise une victoire sans péril. Mais n'as - tu pas déjà vaincu cet ennemi qui va peut-être t'accabler? Ne Tas-tu pas vu, secondé sans doute par un art surnaturel, pénétrer dans tes camps, prendre place à ton banquet , assister à tes conseils, te braver cl te charmer tour à tour, tantôt sans asile, tantôt suivi d'une armée; aujourdhui victorieux, demain fugitif,

i88 ALFRED.

et toujours redoutable. Qu'espèretu ? qu'un heureux combat va réparer la fortune de les armes? Eh bien!

cette victoire n'enfantera qu'une éternelle vicissitude de succès et de revers, dans un pays oi^i tu peux régner seul. Tant qu'Alsaïlhe conservera l'espoir de retrouver son Alfred, jamais elle ne recevra de toi le nom d'épouse. L'occasion va t'échapper:

sois vainqueur aujourd'hui , il te restera toute la vie pour être généreux.

Les chefs, sans respect pour leur prince , sans attendre sa parole , applaudissent à ce discours et poussent de grands cris. Amollis par les douceurs de l'abondance et de la paix, et comme les guerriers vulgaires, satisfaits de leurs premiers exploits , ils ne voyaient plus dans la guerre qu'un pénible métier, La gloire était sans éclat à leurs yeux. Gozon, ébloui

NOUVELLE IL iSy

par l'adresse du grand-prêtre , fut en'* traîné par la honteuse véhémence de ses guerriers. En devenant complice de la plus lâche perfidie , ce prince appelait l'avenir pour la réparer, et l'espérance de ses vertus incertaines combattaient déjà ses remords.

C'était par des ressources bien différentes qu'Alfred espérait obtenir la victoire. Il avait partagé ses soldats en plusieurs troupes, et les avait accoutumés à connaître la voix de leurs chefs. Les armes manquentelles à leurs bras, ils abattent dans la foret voisine les longues branches du frêne et de férable. Un fer ( débris des instrumens qui ouvrent le sein de la terre ) , aiguisé à la hâte , apesantit l'extrémité delà lance. A peine dépouillé de ses feuilles, le rameau devient tantôt une javeline.

)9o ALFRED,

effroi des boucliers, et tantôt une flèche, messagère de la mort. Le coursier, qui bondissait dans les vastes prairies ^ et celui qui , rival du bœuf pesant , traçait un pénible sillon , soumis au môme frein , tressaillent sous le poids inaccoutumé des armes.

Le soleil descendait vers les montagnes de l'occident. La trompette se fait entendre, et le héraut, parcourant les quartiers , transmet aux Saxons l'ordre de se tenir prêts à combattre, Alfred se montrait partout, et l'aspect de ce jeune guerrier , échappé comme par miracle à de si grands périls, faisait naître au cœur du soldat l'espérance et la joie.

Comme il retournait sous ses pavillons, un guerrier danois se présente aux portes du camp; c'est Hasting.

Nul autre n'avait paru plus capable

NOUVELLE IL igi

de remplir un semblable message.

Alfred, irrité de ses longs malheurs et de la captivité d'Alsaithe , avait promis dans son cœur de rejeter les paroles de la paix. Il écoute Tétranger cependant, et, de son javelot, trace en l'écoutant diverses figures sur le sable ; mais lorsque , messager de Tarmée entière, Haslirg offrit de se soumettre à la loi du Christ, toute la colère du roi se brisa contre une si haute pensée. — J'accepte au nom du Seigneur la promesse que vous m'apportez, répond - il ; lui-même il en surveilleral'accomplis sèment. Sa voix calme les tempêtes et relient le glaive de la guerre. Ce ne sera point en vain que vos cœurs l'auront entendue. Je m'y soumets aussi : dès demain vous pouvez m'envoyer les otages. Regardez-moi déjà comme votre allié , et que mes pavil-

Ions vous offrent un asile jusqu'au

retour du soleil.

Hasting se réveilla le premier. Il voyait assoupi d'un sommeil profond et paisible un roi près de périr par la trahison la plus noire ; il se voyait lui-même au milieu de tant d'ennemis, non moins respecté que parmi ses soldats : il éprouva je ne sais quel trouble , seul remords des pervers.

Alfred, en ouvrant les yeux , fut frappé de son agitation; mais un tel crime était bien loin de sa pensée , et le nom du Seig-neur , mêlé à leurs sermens, écartait de son esprit toute apparence de trahison. — Qui peut vous troubler ainsi , lui dit-i|? Alfred se croirait en sûreté sous votre tente : pensez - vous que l'hospitalité soit moins sacrée pour lui ? — Seigneur, répond le Danois, si le nom d'Hasting est venu jusqu'à votre oreille , vous

NOUVELLE IL igS

savez qu'il ne connaît pas la crainte.

Et pourrais-je douter de votre toi , quand nous venons nous soumettre à la parole de vos Dieux! — Quel jour, quel lieu choissez-vous? — Le jour le plus prochain , le temple le plus vaste. — Demain , dans Exeter.

- — Nous y serons. —

— Tu viens de marquer ton dernier jour et ta tombe, dit Hasting , aussitôt qu'il fut sorti du camp. — . A peine il était de retour près des siens, que le bruit de son important message avait pénétré dans la prison d'Alsaïthe. Le premier cri de sou cœur fut un cri de joie ; mais ce mouvement si doux fut bient(3t suivi de la plus cruelle inquiétude. Sa captivité, le silence farouche qui régnait dans le camp , les apprêts , l'agitation, le mystère, tout excitait sa méfiance. — Est-ce donc ainsi que

â94 ALFRED,

les cruels se préparent à la paix, s'écriait-elle, et ne pouvant supporter un doute si pénible , elle appelle un des soldats qui gardent la prison.

— Allez trouver votre prince, lui dit-elle, et demandez-lui, de ma part un instant d'entretien. — Gozon savait très-mal dissimuler; il craignait Les regards d'une amante alarmée :

d'ailleurs, il lui en coûtait de paraître à ses yeux dans le moment où il traînait de si noirs complots. Il rejeta sans hésiter la prière du soldat. Ce r«fus ajoute aux soupçons d'Alsaïtlie; elle supplie ses gardes , mais plus prompte que la biche menacée des traits du chasseur , elle leur échappe plutôt qu'elle ne les fléchit. Gagnés par ses vertus et ses grâces , ils n'osèrent pas l'arrêter.

Elle entre sous la tente de Gozon , et d'abord s'efforce de lui cacher

NOUVELLE II. ïy5

ses craintes. — Ah î seigneur , lui dit-elle, excusez mon empressement!

Est-il vrai que vous consentiez à recevoir notre sainte loi , à ne plus voir qu'un ami dans Alfred , à me rendre la liberté!.... Mais seigneur, quels sombres regards! Le Dieu des Chrétiens vous a parlé, il répand une douce joie dans les cœurs qu'il éclaire, et pourtant — Que vous êtes injuste, lui répondit Gozon , espérant cacher son trouble dans ses discours mieux que dans son silence ! Avezvous donc pensé que je pusse renoncer sans regret à mes Dieux, au trône d'Angleterre, à ma gloire, à vous qui m'êtes plus chère que ma gloire et mon trône et mes Dieux ?

— Cruel, lorsque vous attachez tant de prix à ces biens, puis-je ne pas douter de votre foi ! Ah ! si le Dieu que j'adore avait touché votre âme,

,c,6 ALFRED

vous marclieriez à lui avec un cœur soumis^ un front serein, vous mettriez votre gloire à le servir : vous n'envieriez pas au plus infortuné des princes le trône de ses pères, et le cœur qui lui resta fidèle dans ses malheurs. Mais , pcul-étre ai-je conçu des soupçons injustes. Non , vous ne souillerez point votre gloire par la plus lâclie trahison! En horreur à vos nouveaux sujets, suspect à vos alliés, odieux à vous-même , vous verriez toujours entre le trône et vous, le corps sanglant d'Alfred :

dans votre sommeil , dans des festins, il serait toujours devan t vos^yeux. Sori sang vous poursuivrait partout. Partout il vous crierait : Je me fiais à ta parole, et tu m'as assassiné ! Jamais, jamais prince plus coupable n'aurait enduré de plus horribles chàlimens.

N'étouffez point la voix c|ui s'élève

clans votre seiii, et gardez de vous méconnaître! Victime de votre injustice, plus d'une fois, cependant, je vous ai vu généreux. Vous n'êles pas né pour le crime, et si, dans quelque affreux moment , poussée par une main perfide, votre main pouvait le commettre, le remords vousdéfendraitd'en recueillirlefruiL Connaissez-vous le Dieu que je sers? Savez-vous quelle est sa puissance? Alfred, irrité par de longs malheurs et par de mortelles offenses, brûlait déverser votre sang , il marchait déjà contre vous : riutérêt du Seigneur se montre dans la paix. A l'instant il quitte les armes, il vous tend les bras. Si vous en profiliez pour lui percer le sein , vous appelleriez sur votre tête les foîidres du courroux céleste. Vous fùlcs un heureux guerrier ; sovez un héros.

Osez poursuivre la guerre, ou sachez conserver la paix. Mais c'en est trop^ peut-être vous voyez mon trouble , mes tourmens ; daignez me rassurer par un serment solennel : je puis croire encore à votre promesse. — Gozon semblait agité de sentimens tumultueux : ses paroles ne les trahirent point. — Je connais mon devoir; je saurai l'accomplir: vos soupçons m'offensent; et tant de marques de tendresse pour Alfred sont peu faites pour m'inspirer le désir de la paix. — A ces mots Alsaïthe se retire en silence. Ses inquiétudes n'étaient pas dissipées. Elle avait cru voir seulement que la résolution du prince n'était pas irrévocable, qu'elle répugnait surtout à sa fierté. Elle se flattait aussi qu'Alfred se tiendrait en garde contre les pièges d'un ennemi implacable jusqu'alors , et

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qu'elle-même trouverait peut-être quelque moyen de l'avertir Mais la méfiance de Gozon lui en interdit bientôt l'espérance ) il ordonna de la garder avec plus de sévérité que jamais.

Dès le lendemain , les deux armées se mirent en marche pour Exeler ;les Saxons renonçant avec regret à la guerre , et les étrangers méditant avec joie le meurtre et la trahison.

Sous les murs de la ville, devant la porte qui regarde l'orient , s'ouvre une vallée spacieuse, où les Jeunes hommes allaient tirer de l'arc, domp.

terleurschevaux, et se disputer le prix de la course. C'est là que se rendit Alfred, pour alte ndre les Danoi.^ qui devaient y passer. Quelques guerriers sont envoyés au - devant de leurs pas , afin que , venant à c[écouvrir les Saxons, ils ne puissent

redouter aucun piège. Ils arrivèrent avant le milieu du Jour. Les yeux d'Alfred clierchaient en vain la princesse. — Je ne vois pas Alsaiilie, dit-il enfin ; n'est-ce pas ici , en ma présence, que vous deviez lui rendre la liberté ? — Elle n'a pu nous suivre dans une course aussi rapide, répondit Hasling. Elle marche sur nos pas, et ce jour même la verra près de vous. — Le roi , justement étonné d'un semblable délai , n'insista pourtant pas davantage : il ne voulait point mêler aux intérêts sacrés de ïa religion , les intérêts de son amourj" se reposant sur son épee de l'accomplissement des traités. Il observait en silence le prince danois , qui gardait le maijitien farouche d un ennemi. Cet étranger, prêta consommer la perfidie, rougissait de se liiontrer jicrlide, et s'efforçait ainsi d'affaibhr

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à ses propres yeux , Thorreur de son forfait. Il déposa le dernier son cimeterre , sa lance , et répandit , en les jetant sur le faisceau des épées de ses soldats, des larmes de dépit.

Ce qui n'était que le remords d'un crime déjà commis dans sa pensée , parut au héros le gage de sa bonne loi : tant le cœurdclhommeenferme de mystères!

Les rangs de Tune et l'autre armée , à la voix des chefs , s'étaient approchés , sans se confondre ; la voix qui réunit les cœurs n'avait point parlé. Les habitans se l'éjouirent d'abord de l'arrivée des Danois ; -mais l'allégresse qui n'est point partagée s'évanouit comme les pâles rayons qui percent un ciel orageux.

Toute vaste qu'était l'église, elle ne put recevoir tous ces fils de la guerre: le plus grand nombre demeura sur

les places publiques, sur les remparts, et devant les portes de la ville. Cent prêtres , distribués au milieu des païens, devaient répandre sur eux l'eau salutaire du baptême. Prè»

d'offrir le saint sacrifice , ils ne prévoyaient pas qu'eux-mêmes devaient être l'hostie immolée sur l'autel du Seigneur»

Avaftt de commencer la cérémonie, le respectable évêque prêcha la foi du Christ. L'esprit divin était descendu sur ses lèvres. Il avait retrouvé cette parole pénétrante, cet accent irrésistible dont se servirent les apôtres , pour apprendre au monde , plongé dans les ténèbres de ridolâtrie,la puissance d'un Dieu, le supplice volontaire de son fils , et l'éclatante merveille de son cercueil échan£ïé contre les cieux et Timmortalité. H leur montra toute la

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<îruauté de leurs sang-lans sacrifices , et fit retentir une lois au cœur de ces barbares , le cri de lliumanitc.

Tantôt il remplissait leur esprit des douceurs de la paix et des récompenses éternelles ; tantôt il les effrayait des horreurs de la guerre et des foudres de la malédiction. 11 opposait à la férocité des prêtres d'Odin, la douce parole de Jésus-Christ.

— Et gardez-vous de penser, ajoutait-il , que notre sainte loi puisse amollir le courage : elle s'est établie au milieu de la proscription , de la misère et des supplices : elle est née dusangmémedesesmartyrs.N'a-t-on pas vu nombre de ces Romains , maîtres du monde , abandonnant leur ville superbe , méprisant jusqu'à la lumière du jour, chercher les forêts les plus épaisses, les cavernes les plus sombres , et préférer à tous

?o4 AL F R El),

les plaisirs, à toutes les pompes, à toutes les gloires du siècle , les fruits sauvages de leur désert , l'eau de leurs ruisseaux , et la contemplation de la croix. Et trop souvent, arrachés de leurs solitudes , livrés à la rage des bêtes féroces et d'une vile populace, livrés à la cruauté des bourreaux qui n'avaient point assez du fer et du feu pour éprouver leur chair palpitante, qui déchiraient leurs membres , qui les faivSaient brûler ainsi que des flambeaux dans les jardins des empereurs, et, par un art plus horrible encore, prolongeaient leur existence afin de prolonger leur mort , ne les a-t-on pas vu sourire à leurs bûchers, les Ijënir, défier la douleur, et du sein des tourmens , proclamer leur Dieu , \ainqueur des faux Dieux.

Vous-mêmes, ô étiangers! vous, qui dans ce jour solennel , venez ab-

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jurer ici le culte de vos idoles, n'avez-vous pas éprouvé mille fois la constance et la fermeté des Chrétiens? Eh bien, parlez! En a t-il été un seul qui ait voulu racheter sa vie en renonçant à son Dieu? Ah, rendezvous, ne différez pas! Il vous appelle : soumettez - vous à lui , soumettezvous du fond de vos cœurs. Rien ne saurait vous arrêter : cet honneur du monde auquel vous attachez tant de prix , votre honneur est demeuré sans tache. Ce n'est point à la voix d'un homme , c'est à la voix de Dieu même que vous avez déposé vos armes. — Il s'arrête à ces mots, et se tournant vers Gozon : — Seigneur , reconnaissez-vous la loi de Jésus- Christ, lui dit-il, d'une voix plus douce ? — Le prince danois vivement ému , hésitait : — Oublions nos discordes passées, lui dit AI-

2o6 ALFRED,

fred. Vous allez devenir mon fils , selon la parole du Sauveur, et je vous chérirai comme un frère. Jure25 donc , ( car la parole du brave est sacrée pour moi ) , jurez sur votre épée , sur la croix même de ce Dieu dont vous allez embrasser la loi , que vous êtes venu dans un désir sincère de la paix ! — J'y suis venu pour te percer le cœur , dit l'étranger; mais j'abjure à jamais cette horrible pensée. Dès que je me suis vu dans ce (emple , j'ai senti chanceler une résolution prise à regret. Une voix puissante m'a crié : Sois chrétien ! Je suis l'ami d'Alfred. — Et vov'ant quelques Danois tirer leurs poignards , — Je suis son défenseur, ajoute-t-il encore ! — Fils intrépides du redoutable Odin, s'écrie le grandprêtre , en élevant le fer caché sous son manteau ; confondez le sang

d'un traître avec le sang de vos ennemis ? Quand vous êtes armés , quand il ne vous reste plus qu'à frapper , pourriez - vous renoncer dans un instant à votre conquête, à votre gloire , à la religion de vos pères !

De ce brillant palais ouvert à vos exploits, ils vous crient : Ne démentez point votre race 3 vivez et mourez comme nous ! On vous parle de perfidie ! Les perfides sont ceux qui trahissent leurs Dieux; ceux, qui, «ans l'aveu de leurs compagnons , osent présenter aux ennemis la main de la paix. On vous parle de perfidie? Les Chrétiens , il est vrai , s'offrent désarmés à vos coups ; mais ce n'est point au combat, c'est au sacrifice que la voix des Dieux vous appelle.

Ne comptez-vous pour rien la gloire de leur plaire? Ah! combien les réjouira cette immense hécatombe ,

offerte dans le temple même d'un Dieu qu'ils abhorrent ! Que de victoires ce jour promet à voire bras!

Mais c'est trop différer, quand aucun de vous ne balance : imitez-moi ; frappez! — Tandis qu'il parlait, les Saxons avaient saisi les flambeaux, les marche-pieds, les bancs, les saintes effigies des martyrs , enfin tout ce que des bras vigoureux pouvaient arracher du sol et des murailles. Le désespoir enfantait des armes. Le sang avait déjà coulé. Le prêtre d'Odin, à peine a prononcé des paroles séditieuses, qu'il s'élance, près de trancher les jours de son prince. Mais nombre de Danois se rangent du côté de Gozon , et la cause du Dieu d'Israël ne compte pas moins de défenseurs que celle des faux Dieux. Hasting , après le trépas du roi , peut aspirer à sa cou-

ronne : il lève le fer conlre lui :

traître et parricide , il combat, au nom du Ciel, pour ses seuls intérêts.

Ces voûtes, qui n'avaient jamais retenti que de cantiques harmonieux , frémissent , ébranlées par le bruit des combats.

Alfred , pressé de toutes paris , s'élance dans le sanctuaire; un enfoncement de la muraille lui présente un asile contre toute surprise : c'est là qu'il va soutenir un combat moins inégal. Il était armé d'un fer informe et pesant, arraché d'une haute colonne soutenue jusqu'alors par cet appui. Mais l'épée d'Hasting sait atteindre son sein généreux, et ses amis , 6 désespoir ! ses amis voient couler son sang, et ne peuvent le défendre! Le monarque cependant, loin de cédera la douleur d'une pro-

fonde blessure , ne ralentit point ses coups, et sent redoubler sa fureur. Hasting et le grand-prétre l'attaquaient ensemble : il veut profiter de cet instant, et les faire descendre ensemble chez les morts. Non loin de lui s'élevait sur un pilier couvert de sculptures, un énorme bassin de marbre : là reposait l'eau sainte qui lave le péché de notre premier père.

Alfred ( le Tout - Puissant fortifiait sans doute son bras), Alfred arrache de la muraille la fontaine sacrée : il élève jusqu'à la hauteur de son front cette masse énorme, et la lance sur les deux chefs. Ge coup terrible termine à la fois leur vie et le combat. Les Danois, saisis cVune mortelle épouvante, tombent aux pieds du héros; et ces barbares, prêts naguère à l'assassiner, osent

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implorer sa clémence. — Vivez ^ leur dit-il, vous êtes vaincus : c'est assez!

Gozon se Jette dans les bras du héros , et tous deux , sans tarder plus long-temps , jurent au pied de Tautel sanglant, une éternelle alliance.

L'étranger, satisfait de régner sur la province de Mercie , devait rendre les deux royaumes (i) à leur souverain légitime , et recevoir en partant le baptême, ainsi que toute son armée.

Le jour suivant les deux rois se rendirent auprès d'Alsaïlhe. Gozon lui présente la main d'Alfred : — Vous êtes libre, lui dit-il^ et voici votre époux. Mais ne rejetez pas la prière de votre allié : pour former les nœuds prêts à vous unir, atten-

(j) Saxonla et Weslsaxonia.

dez que je sois chrétien et que j'aie abandonné ces lieux. C'est un effort assez grand de consentir à votre bonheur; je sens trop que je n'en pourrais soutenir le spectacle. — Et se tournant vers Alsaïthe : — Exilé pour long-temps de votre présence, je m'efforcerai de vous oublier : vivez heureuse et cessez de me haïr.

Il s'éloigne à ces mots. La princesse demeure devant Alfred : dans sa surprise, dans l'excès de sa joie, sa bouche ne trouve point de paroles. De douces larmes coulent enfin de ses jeux. Le héros tombe à ses pieds : long-temps il lient ses genoux embrassés. O bonheur dii^ne de tant d'amour! — Le ciel nous réunit, s'écrie t-elle! jeserai ton épouse!

Le songe des félicités de la terre brilla pour ce couple auguste. Al-

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fred éleva jusqu'au ciel la gloire de son nom , mais ce fut par d'utiles travaux ; ce fut dans des guerres entreprises pour la défense de la patrie, et telles que ses peuples ne cessèrent jamais de le bénir.

ri> DU TOME PREMIER.

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