PARIS
CANSON, ÉDITEUR
Rue des Beaux- Arts , 6 ET CHEZ L'AUTEUR, A ÉCOS, ANDELYS (EURE)
Droits de traduction réservés
Débarquement en Afrique.
La ville d'Alger ayant été désignée pour lieu de réunion du Congrès scientifique en 1881, j'ai quitté Paris le vendredi 1 er avril, afin de pouvoir arriver le 14, jour fixé pour l'ouverture de la session.
J'avais ainsi l'avantage de consacrer près de deux semaines à la province d'Oran, de visiter celle d'Alger entre les séances du Congrès, et de terminer par Constantine.
Pour un Parisien tenant essentiellement à voir beaucoup sans retourner sur ses pas, il était indispensable de suivre cette méthode : quinze jours attribués à chacun des trois départements formaient un total de six semaines, temps arrêté pour mon excursion.
Après avoir traversé la France et l'Espagne, je me suis embarqué à Valence, et, le 6 au matin, j'étais en vue de l'Afrique, puis de la ville d'Oran.
Bientôt le paquebot prend quai et une multitude d'indigènes aux costumes les plus variés se précipite à notre bord, les uns se disputant nos bagages, d'autres nous poursuivant de leurs obsessions, tous parlant un idiome barbare composé de phrases arabes accidentées de langue roumy.
Cependant Oran, avec sa vieille citadelle suspendue comme un nid d'aigle au flanc d'une haute falaise, nous sourit derrière une allée de beaux platanes, entremêlés de figuiers élastiques, aux branches chargées de fleurs d'éphémères grimpants (tradescentia), ou de grandes convolvulacées (ipomœa leari) aux splendides corolles du bleu le plus pur.
Entourés de notre cortège bariolé, nous atteignons la place principale et, après avoir choisi un gîte convenable, il m'est enfin permis de contempler à Taise cette population si nouvelle pour moi.
Il y avait là des hommes des races les plus variées : les uns au front saillant, d'autres à la mâchoire fuyante, avec oscillation de la courbe frontale ; ici le type Berbère; là le Maure, le Juif, l'Arabe pur, le Bédouin; celui-ci de Mascara, celui-là de Mostaganem, de Milianah, de Tlemcen ; puis de beaux nègres du Soudan et de la Nigritie, tranchant par le noir d'ébène de leur peau sur les tons jaunes, bruns ou bistrés. Pas un mot de français mais chacun, ravi de l'étonnement peint sur mon visage, me jetait en passant le nom de sa tribu que j'inscrivais sur mon carnet après avoir pris note de sa conformation et de son costume. Grâce au bon vouloir de tous ces braves gens, je fus bientôt familiarisé avec les principaux types arabes de la province de l'Ouest, et je me suis félicité, bien des fois depuis, d'avoir débuté sur la terre d'Afrique par cette étude indispensable à tout voyageur sérieux.
La ville d'Oran. — Quartiers Français, — Espagnol, Maure, — Arabe, — Nègre.
Oran, ville de 45,000 âmes, la plus importante de l'ouest dont elle est le chef-lieu, offre à l'étranger visitant pour la première fois l'Afrique française un curieux contraste, cachet des grands centres de l'Algérie.
En effet, chaque quartier y représente une cité à part, d'un caractère tranché, où les races les plus disparates, vivant dans des habitations propres à leurs tribus, conservent leurs usages, leurs costumes nationaux, et se perpétuent dans les mêmes milieux sans jamais se mésallier.
La partie française est tracée à l'européenne; les maisons, à toitures élevées, sont à plusieurs étages et couvertes d'enseignes, d'écriteaux, de vulgaires affiches ; les rues alignées, aboutissant à des places régulières, sont sillonnées de diligences, de voitures de promenade avec vaste parasol, de lourdes charrettes chargées de caisses ; une population affairée, hommes et femmes aux toilettes démodées se croisent dans tous les sens, contrastant par une agitation fébrile avec le calme des indigènes aux burnous blancs.
De tous côtés, de petits négrillons à demi vêtus arrêtent les passants pour cirer leurs chaussures ; des charretiers, entravés dans leur marche, s'injurient; des crieurs vendent nos plus mauvaises feuilles périodiques ou les produits de la presse locale.
Dans la cité espagnole, les rues deviennent plus étroites ; les maisons, aux combles déprimés, sont couvertes de tuiles faîtières rouges, imbriquées les unes sur les autres. De rares habitants, coiffés d'un simple mouchoir noué autour de la tête, quelquefois du sombrero aux larges bords, et portant sur l'épaule Yalhama?% couverture.de grosse laine rouge, passent, roulant leur cigarette avec insouciance; les femmes, vêtues d'étoffes aux couleurs voyantes, babillent accoudées à leurs fenêtres grillées, ou pincent nonchalamment les cordes de leurs guitares traditionnelles.
Plus loin, le quartier maure, avec murailles blanchies à la chaux ; point de jours au dehors ; une seule porte très basse, conduisant par un sombre passage à la cour intérieure, décorée d'une galerie par laquelle on accède aux chambres. Puis les villes nègre et arabe, composées de petites cellules carrées au toit complètement plat, entourées d'une cour murée; ce ne sont pas les moins intéressantes de cette région exotique, où les voitures ne peuvent plus circuler tant les ruelles deviennent étroites.
Dans les carrefours ou sur les places, une foule de gens à la haute stature, jambes et souvent pieds nus ; de belles juives dont les robes de soie brochée d'or font encore ressortir la distinction; des mauresques emballées des pieds à la tête, laissant apercevoir de grands yeux noirs au-dessus du haïk qui leur couvre la face ; car ici, comme dans tout l'Orient musulman, la femme mariée ne peut paraître en public sans être complète-