LES CÉRAMIQUES KABYLES
médaillons de couleur jaune, couverts de charmantes arabesques serties de filets noirs.
— Permettez-moi de vous offrir ce petit souvenir, en mémoire de votre passage à Tizi-Ouzou, me dit le maître de céans, avec le ton de bienveillante simplicité d'un homme de parfaite distinction ; vous paraissez aimer les céramiques, et le temps ne vous permet pas...
— Oh ! Monsieur, fis-je en l'interrompant, au comble de la surprise, vous êtes mille fois bon et aimable, mais, réellement, je ne puis accepter.
— Prenez, prenez, je suis à même de m'en procurer d'autres; et, voyant que je couvais des yeux ces ravissantes poteries: Attendez donc, j'ai mieux que cela; et il sort de nouveau, puis rentre aussitôt, tenant à la main un charmant vase, d'un style tout différent : il n'avait pas, comme les autres, une couver te composée de vernis plombifère; et, tout en conservant les lozanges propres à l'industrie arabe, il rappelait par certains ornements le caractère étrange de la primitive céramique étrusco-romaine.
— Oh t pour celui-là, je ne saurais pousser l'indiscrétion....
Et comme l'administrateur insistait de la façon la plus courtoise :
— Mais enfin, Monsieur, je désirerais savoir qui je dois avoir l'honneur de remercier.
Il me remit alors sa carte, et nous causâmes quelques instants.
M. d'Arnaud de Calavon remplit des fonctions très importantes, ayant la haute main sur les Arabes, dont il parle couramment la langue; il est chargé des affaires indigènes : concessions, lotissements, partages, séquestre de biens.
Voici du reste comment se résument ses attributions.
L'Algérie, on le sait, est formée de trois grandes zones parallèles à la mer :
Le Tell (ancien Téllus des Romains), situé le long de la côte, puis les Hauts-Plateaux et enfin le Désert dont la limite au sud est assez confuse.
Ces zones sont fractionnées de l'Ouest à l'Est en trois provinces ou départements, séparés chacun par une ligne perpendiculaire à la mer : Oran, Alger, Constantine, comprenant par province, deux territoires administrés : l'un par le préfet, l'autre par le général. Au civil, le département se subdivise en arrondissements avec sous-préfets, et en communes de deux sortes :
Celles de plein exercice et les communes mixtes.
La commune de plein exercice n'existe qu'en territoire civil. Son organisation municipale est identique à la nôtre.
Si elle renferme des Arabes, des adjoints indigènes placés sous l'autorité du maire sont chargés de la rentrée de l'impôt.
La commune mixte, au contraire, peut se trouver sur les deux territoires, car c'est celle dans laquelle l'élément indigène est en majorité. Au militaire, elle est régie par une commission municipale, sous l'autorité du général ; au civil, par un administrateur ayant dans ses attributions les fonctions de maire, celle de percepteur, la police judiciaire et le maintien de la sécurité publique. Telles sont les charges diverses qui incombent à l'administrateur ; aussi fut-il à môme de me donner de précieux renseignements sur les usages des indigènes, sur leurs mœurs et leur caractère hospitalier.
— Le pays que vous allez traverser, ajouta-t-il, offre la plus parfaite sécurité aux voyageurs, et si les
l'administrateur. 179
Kabyles exercent quelques violences, c'est plutôt dans leur intérieur que vis-à-vis des étrangers. Tenez, voici une arme saisie hier sur un Arabe; il s'en est servi pour tuer sa femme dans un accès de jalousie.
Et tout en parlant, il glissait parmi mes vases un long couteau damasquiné, renfermé dans un étui décoré de fines guillochures.
Il n'y avait plus à prolonger la visite, car toutes les curiosités de la maison eussent passé entre mes mains. Je remerciai encore avec effusion, me confondant en excuses, et je regagnai la sous-préfecture, traversant une foule d'Arabes accourus pour assister au défilé des dépouilles opimes.
Les femmes de la fontaine, remises de leur première frayeur, étaient aussi revenues; elles me présentaient d'autres produits de leur industrie céramique et, tendant toutes les bras vers moi, me mettaient dans la situation la plus perplexe, car, malgré le prix infime de ces objets, si nouveaux pour moi, il fallait songer à l'emballage et aux nombreux embarras que suscite la plus simple expédition en France : enregistrement, emmamagasinage, traversée, transbordement, transport, douane, camionnage; j'allais oublier la casse...
Mon arrivée eut lieu au milieu de ce cortège, au grand ébahissement des employés; ils croyaient voir l'entrée d'Alexandre à Babylone, reproduite dans l'œuvre magistrale de Lebrun (déposée au pavillon Denon du Louvre) : il ne manquait que les prisonniers; quant à M. Boyenval* l'aimable sous-préfet, il poussa la bienveillance jusqu'à faire venir des caisses, dans l'une desquelles il eut la gracieuse attention de glisser, en manière de lest, une superbe amphore, produit des Beni-Douellas, surpassant par l'élégance de ses dessins celles des femmes de la fontaine; puis,
au moment de quitter Tizi-Ouzou, je vis arriver deux forts mulets, réquisitionnés pour nous par M. de Calavon, avec une escorte de deux guides et d'un cavalier à burnous bleu, monté sur un beau cheval arabe et bien armé.
Après avoir remercié une dernière fois des hôtes aussi prévenants, je me dirigeai, accompagné de mon jeune savant, vers le poste de Fort-National (Souk-el- Arbâ ), au centre de la grande Kabylie.
Voyage à mulet. — L'Oued- Aïssi. — Le Sébaou. - Le Fort-National.— LeDjurdjura.— Azib-Zamoun. — Les blonds aux yeux bleus. — Henri Martin et de Quatrefages. — Delhys. — Bougie. — La petite Kabylie. — Les Gorges duChftbet-el-Akhra.
Ce n'est pas follement gai de parcourir vingt-neuf kilomètres sur une selle de bois, large de soixante centimètres, et sans étriers pour supporter les pieds; avec cela des montagnes, des rochers, des pierres roulantes et un mulet s'obstinant toujours à marcher sur la crête des précipices, quand il pourrait si bien suivre l'autre côté du sentier.
Et puis, des situations impossibles. Voici une rivière, TOued-Aïssi: il n'y avait pas une goutte d'eau, la semaine dernière, et, comme il a plu hier, je suis réduit, pour ne pas être mouillé, à grimper à genoux sur le dos de la bête, ainsi qu'un acrobate. Quant à elle, le torrent l'entraîne ; ayant perdu pied, elle ne marche ni ne nage, mais se laisse ballotter à la dérive, comme une grosse barrique, et finit par s'échouer à deux cents mètres en dessous du chemin. /
Nous traversons la vallée de Sébaou, et bientôt nous pénétrons dans la partie la plus sauvage de la Grande- Kabylie.
De tous côtés, des pitons aigus avec des villages suspendus au faîte des pics ; des pentes fertiles, des plantations de figuiers, de cerisiers; des moutons, des chèvres, de petites vaches de race arabe ; puis des montagnards, des femmes actives, laborieuses, cultivant les champs; desjardins, ménagés parmi les arbres, aux flancs des montagnes; dans les sentiers, des caravanes accompagnées d'enfants vêtus à l'orientale, les bras chargés de poules, de bois, de paquets d'herbe ou de paniers de fruits.
Nous arrivons à Fort-National, à une altitude de plus de mille mètres ; il fait un froid affreux ; les Arabes sont obligés de nous enlever de dessus nos selles, tant nous sommes raides, endoloris. On allume un grand feu, et il ne faut pas moins d'une heure pour nous ranimer.
Je constate en passant que, dans tout le Nord de l'Afrique, je n'ai pas rencontré une maison sans cheminée. Sait-on cela en Europe ?
Le Fort-National, avec son enceinte flanquée de dixsept bastions, est l'établissement militaire le plus important de la Kabylie. Autour de nous apparaissent les crêtes du Djurdjura, dont les sommets neigeux atteignent des proportions considérables : le Tamgout de 2,000 mètres et Lella-Kredidja, 2,300 mètres, moitié de la hauteur du Mont-Blanc, le plus élevé de toute l'Algérie après le Chelia dans l'Aurès.
Une nuit passée par exception dans un lit nous eût bientôt remis de nos fatigues, mais le lendemain, quand nous voulûmes quitter Soûk-el-Arbâ pour atteindre Sétif par la montagne, les guides se refusèrent à marcher.
Une pluie continue, jointe à une brume épaisse, ne permettant pas de distinguer à dix pas devant soi, nous