‹ Six semaines en Algérie: par le vicompte de PullignyChapitre 50 sur 88 · LA GRANDE KABYLIE · texte numérisé non relu

LA GRANDE KABYLIE

drapée sous les plis de son haïk. Son bras nu soutenait une amphore, gracieusement posée sur l'épaule; elle s'avançait avec une incomparable noblesse, et quand elle s'arrêta pour me considérer, on eût dit une statue antique.

Ma présence sembla la surprendre; elle hésita un instant, car sa figure n'était pas voilée, puis sans doute, reconnaissant mon guide, elle sourit, baissa ses beaux yeux noirs, et continua.

— D'où vient cette femme ? dis-je à l'Arabe.

— De la fontaine, me répond-il.

— Eh bien ! allons à la fontaine.

La source n'était pas loin; j'y fus bientôt arrivé.

Il y avait là une vingtaine de femmes et d'enfants occupés à puiser de l'eau, rappelant par leurs costumes ceux de Judith, deRebecca ou de Rachel, dont Horace Vernet nous a laissé un immortel souvenir, car ce peintre illustre est le premier qui ait rompu avec les traditions erronées du moyen âge et de la renaissance, en restituant au peuple juif son costume original. Rien ne change chez les Arabes, restés, malgré bien des révolutions, attachés aux mœurs et aux usages des plus primitives époques bibliques. Les vases même, faits d'une argile grossière, étaient de forme ancienne, et tellement séduisants par l'élégance de leur galbe, que je ne pus résister au désir d'en rapporter quelques-uns.

— Viens ici , dis-je à une de ces belles créatures. Veux-tu me vendre ton amphore?

Elle eût peur ou ne voulut pas; elle s'en fut, courant comme une gazelle.

— Eh bien ! toi, voyons, combien le vase ?

Celle-ci, plus hardie que sa compagne, désigna l'amphore d'un geste, puis, la déposant sur le sol, elle ferma

les deux mains et les rouvrit en écartant les cinq doigts; deux fois, elle répéta le mouvement,' et, à la troisième reprise, présenta seulement quatre doigts.

• Cela fait vingt-quatre, mais vingt-quatre quoi ?

Vingt-quatre sous, pensai-je tout bas, mais c'est bien trop bon marché.

Si cependant c'était 24 francs, ah ! mais alors, ce serait peut-être un peu cher, néanmoins, il faut voir : et je contemplais ce beau vase; il n'avait pas moins de quatrevingts centimètres de hauteur; le col se .dessinait gracieusement sur une panse moyenne, décorée de deux anses d'une courbure harmonieuse et terminée en pointe conique, comme les amphores de la maison de Diomède à Pompeï (quadrantal); des lignes brunes, d'une forme bizarre, traçaient de primitives arabesques sur un fond jaune très heureux de ton.

Je vais lui montrer un franc, et puis après, je lui en donnerai vingt-trois autres, car, en somme, c'est si joli. Décidément il vaut bien le prix.

A la vue de la monnaie d'argent, la femme secoua la tête, répétant vivement :

— Macach, macach bono! (pas bon, en langue roumy ).

Je hasardai alors un modeste sou, répétant le jeu des doigts, et, comme elle inclinait la tête en signe d'assentiment, je lui en comptai vingt-quatre, et j'eus le vase. J'en achetai ainsi quatre, que je payai de 1 fr. à 1 fr. 50 c. la pièce, et, après avoir écrit sur chacun le nom de la vendeuse : Kadoudja, trente-quatre ans, sur le premier, puis Iaenina, dix-huit ans, et ainsi de suite, je les confiai à des enfants, en me faisant suivre par eux.

Peu à peu, je m'étais rapproché des habitations kabyles, et j'examinais avec' surprise ces intérieurs enfu-

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mes, rappelant par quelques points les wigwams des Indiens Ottawas et Chippaways, chez lesquels j'avais autrefois passé de longs mois d'hiver au Canada. La présence de bestiaux, d'instruments aratoires, de jarres d'huile, appliquées contre les murailles de blé entassé à l'angle de la petite pièce, révélait dans certaines maisons une aisance qui ne se rencontrait pas partout; dans d'autres, plus pauvres, on ne trouvait que les ustensiles les plus indispensables.

Je passai ainsi une partie de la journée; à mon retour vers la ville, je fus fort surpris de voir le guide arrêté devant une maison de belle apparence.

J — Allons, allons,' arrive! criai-je en passant.

Mais il ne bougeait pas; au contraire, il me faisait signe d'entrer.

— C'est là que demeure l'administrateur ; va le voir t

— Crois-tu que je viens en Afrique pour faire visite à des Européens? J'ai bien autre chose à faire; tout mon Jemps est compté.

— Entre, je te dis.

— Je te le répète : je ne le connais pas du tout ton administrateur, et puis je suis pressé.

— Voyons, entre, je vais t'attendre à la porte.

— Ah çà, mais il est insupportable, cet indigène t il va me faire perdre ma journée ! Puis, après un

moment de réflexion :

Eh ! ma foi, tant pis : je regagnerai ce retard en marchant un peu plus vite; puisqu'il est si tenace, il doit avoir son motif : entrons.

Je pénétrai par une antichambre dans un cabinet de travail, où je trouvai un monsieur, occupé à écrire, assis devant un bureau.

— Monsieur, dis-je en lui présentant ma carte, j'arrive du Congrès d'Alger; je suis venu visiter les Béni-

Iratem; je leur ai acheté quelques vases; j'aurais désiré faire d'autres emplettes, mais n'ayant plus que deux heures à passer ici, je

— Monsieur, répond-il, en se levant brusquement , quand on n'a que deux heures à passer, voici comment on s'y prend; et, se dirigeant vers une pièce voisine, il me quitte précipitamment.

Tiens! quelle singulière rencontre; mais où donc suis-je ici ?

Et, regardant autour de moi, j'aperçois une foule de cartons rangés méthodiquement, sur lesquels je lis : Séquestre, séquestre, séquestre !

Ah ! le maudit Arabe ! je comprends maintenant son insistance à me faire entrer. Sapristi ! je suis en contravention !..... Ces femmes non voilées fuyant à mon approche, la visite aux Kabyles, peut-être un article secret du Coran contre les cruches! Je vais être séquestré!.... Je n'ai plus qu'une chose à faire. Il faut

filer filons !.... Et, avisant une petite sortie donnant

sur la campagne, je m'apprêtais doucement à tourner la clé, quand, tout à coup, l'autre porte se rouvre bruyamment, et je vois l'administrateur, suivi d'un employé, tous deux, les bras et les mains chargés des plus jolis vases: Il y avait des gargoulettes, des coupes, des amphores, des gourgoulines, des cratères, des lagènes aux galbes les plus gracieux, aux tons les plus séduisants.

Quelques-uns présentaient cette forme trilobée (trois vases conjugués), si parfaitement semblable à celle des antiques poteries du Pérou, du Mexique ou du Yucatan, que Ton se croirait en mesure d'affirmer une identité d'origine chez les uns et chez les autres.

Tous inscrivaient, sur un fond brun-rouge, des

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