LES BLONDS AUX YEUX BLEUS
de Fathma ou des Pisans est restée debout, et Ton y voit encore remplacement de la lourde porte dont le bruit s'étendait de Djidjelli, suivant le dire des Arabes, quand les ferrures massives grinçaient sur les gonds, au lever et au coucher du soleil.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces villes qui ont tout perdu de leur caractère artistique, nous continuons vers Sétif, suivant une route de l'aspect le plus, séduisant.
Nous traversons des maquis de pistachiers, d'alaternes, d'arbousiers, d'oliviers, de chênes verts, de callitris ; de loin en loin, des bouquets de myrthes et de lauriers mêlent leurs suaves fleurs blanches et roses aux corolles empourprées du grenadier sauvage ; puis Thalfah et le diss couvrent de tapis de verdure les clairières semées çà et là entre les épais fourrés. Des dames, qui se sont jointes à nous, font de leur guide Joanne un herbier en miniature inscrivant sur chaque page le nom de la plante desséchée.
Au chemin de la forêt succède une route bordée de ricins aux thyrses cramoisis entremêlés de ces acacias dont le léger feuillage se ferme aux abords de la nuit.
Nous approchons du Châbet; le paysage change complètement d'aspect ; plus nous nous engageons dans la montagne et plus les gorges se resserrent. Des vautours décrivent de grands cercles au-dessus de nos têtes ; des roches groupées en masses menaçantes surplombent un ravin au fond duquel l'Oued-Agrioun roule en mugissant de chute en chute. Sur les blocs arrachés de la montagne et semés dans le torrent, des oiseaux aquatiques, abrités sous les touffes des roseaux, fuient précipitamment à notre approche ; des bandes de singes s'ébattent à l'ombre des futaies suspendues
sur l'abîme, et des nuées de palombes voltigent autour des cavernes inaccessibles qui leur servent d'abri.
Quelquefois, la route taillée dans le tuf calcaire forme deux murailles gigantesques, dont le faîte, perdu dans les nuages, intercepte la lumière du soleil; souvent aussi, une cascade vient interrompre la route, tombant avec fracas dans le gouffre creusé à la longue sous le lit du torrent.
Les gorges du Châbet-el-Akhra surpassent de beaucoup celles de la Chiffa et de Palestro. Elles produisent une impression profonde, et je ne me souviens pas avoir vu rien de plus sublime, soit dans nos montagnes de France ; soit en Italie, aux Apennins ; en Suisse, dans les Alpes, même bernoises; en Ecosse, aux Highlands; en Espagne, aux Pyrénées cantabriques, aux chaînes Ibériques, ou de la Sierra-Morena ; ni aux montagnes bleues des Alleghanys. Il serait. toutefois possible que l'impression du moment eût altéré le souvenir de voyages déjà lointains ; mais, comme je parle de gorges et non de montagnes bien autrement importantes que celles-ci, je crois rester dans la note vraie en maintenant ce que j'ai dit.
Dans cette partie de la Petite-Kabylie, nous rencontrons quelques villages: Takitount, El-Ouricia présentent un certain intérêt par leurs sources minérales gazeuses; les unes carbonatées, les autres ferrugineuses ; on les expédie sur tous les points de la province.
Sétif. — Les Tatouages des femmes arabes. — Séquestres des douars arabes. — Le Docteur Magitot. — Constantin©. — Un Repas à Parabe. — Chasse aux Vautours. — Le Jeu des trois coquilles. — Les Eaux de Sidi-Mécid. — Source thermale de Bourmat-el-Rabat. — Bains des Mauresques.
Sétif, situé à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, est une ville moderne élevée sur remplacement de l'ancienne Sitifls, chef-lieu de la Mauritanie Sitiflenne; elle est bien fortifiée et renferme des établissements militaires d'une grande importance.
A l'entour, les terres sont cultivées avec soin ; il n'en est pas de môme le long de la route qui relie Sétif à Constantine, passant par El-Guerra. De loin en loin, de misérables gourbis abritent quelques familles indigènes installées là on ne sait pourquoi.
Devant la porte d'une de ces maisons, cinq femmes arabes couchées au soleil suivent des yeux leurs deux maris occupés dans la plaine ; elles sont à peine vêtues, et cependant de superbes bracelets en argent massif ornent leurs bras et leurs chevilles. Elles ont au front des signes de tatouage et portent aux oreilles de ces immenses anneaux si singuliers par le caractère
étrange qu'ils donnent à la physionomie. Ces femmes nous regardent d'abord avec effroi, puis peu à peu se décident à nous approcher; elles nous laissent même toucher leurs jolis bijoux nous faisant comprendre par gestes qu'elles sont prêtes à les échanger contre de l'argent.
A l'intérieur du gourbi, un enfant emmailloté enfumé comme un jambon, est suspendu par une corde aux branches soutenant le toit ; une simple natte remplace les moelleux tapis sur lesquels repose le riche tout habillé, car on le sait, le musulman conserve la nuit ses vêtements; près d'un coin obscur, trois sloughis dévorent un reste de kouskoussou déposé dans une jatte de bois.
D'autres femmes viennent à passer ; comme les précédentes elles se font remarquer par les lignes bizarres qui sillonnent leur visage.
Dans un intéressant mémoire sur les mutilations ethniques, le docteur Magitot indique la manière dont se pratiquent ces singulières opérations; il reconnaît trois principaux modes de procéder au tatouage : par piqûre, par incision cicatrisée, par ulcération ou brûlure. Il range dans le premier les Arabes, les Kabyles, les Egyptiens et une multitude de peuplades de l'Afrique, de l'Océanie, de l'Asie et de l'Amérique; mais il y aurait à faire une autre étude plus urgente : celle des différents dessins, combinaisons de lignes et colorations.
En effet, les tatouages sont bien certainement des signes symboliques, sorte d'écriture secrète remontant aux premiers âges; par leur caractère souvent immuable et traditionnel, ils pourraient fournir de précieux documents sur les grandes migrations humaines, et c'est à ce point de vue qu'il serait si utile de les relever
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avec soin, et au plus vite, car ils tendent tous les jours à disparaître.
A mesure que l'on approche de Constantine, les caravanes se rendant à la ville deviennent plus fréquentes ; les hommes ont des allures que nous ne leur avons pas trouvées jusqu'ici: ils semblent nous considérer avec hauteur; on voit que les événements de Tunisie les préoccupent.
En Algérie, il n'y a pas à se le dissimuler, la colonisation ne peut marcher sans l'égide tutélaire du soldat.
Ense et aratro, disait le grand maréchal, et il avait raison, car, si la troupe vient à s'éloigner, même momentanément, comme il arrive aujourd'hui pour les renforts dirigés sur le théâtre de la guerre, l'Arabe relève soudain la tête. Ancien propriétaire du sol, il estl'ôpée de Damoclès perpétuellement suspendue audessus du colon envahisseur.
A la suite de l'insurrection de 1871, on a mis sous séquestre un grand nombre de terres ; plusieurs familles se sont vues réduites à quitter leurs domaines, mais beaucoup de douars sont restés attachés à leurs pénates tout en étant dans l'impossibilité de se suffire par la culture.
N'eût-il pas mieux valu limiter et restreindre le séquestre de ces gens coupables, il est vrai, mais dont l'entraînement était le fait d'un chef fanatique, et leur laisser au moins de quoi vivre autour d'eux, leur enlevant ainsi tout prétexte à revendications et à une existence d'expédients?
Constantine, ville de près de 40,000 âmes, est bâtie sur une presqu'île dont rien à première vue ne fait supposer l'existence. Au milieu d'un plateau de 5 à 600 mètres d'élévation, une crevasse circulaire dans le sol
a produit un profond ravin, au bas duquel l'Oued- Rummel roule ses eaux fangeuses. Elles diminuent lentement, mais d'une façon constante depuis la conquête. Au centre de la plate-forme, les murailles des maisons groupées sur le roc à pic forment une enceinte absolument inaccessible.
Au dedans, des rues étroites, tourmentées, sinueuses, des impasses tortueuses; des ruelles à peine abordables, mais pleines de caractère, rappellent d'une façon plus, accusée encore le labyrinthe de la kasbah d'Alger.
De petites boutiques enchevêtrées l'une dans l'autre, ou entassées pêle-mêle, servent d'étalage aux industries les plus diverses, aux marchandises les plus disparates: le forgeron, les fruits, le barbier, la volaille, les poteries, les paniers, le boucher, le tailleur; puis des quartiers entiers de fabricants de chaussures, car toute la province vient s'approvisionner ici ; des rues de mégissiers, de tanneurs, de teinturiers, de selliers, de corroyeurs, de chamoiseurs; des cafés aux salles enfumées; des restaurants avec montagne de kouskoussou pour enseigne ; enfin une quantité d'échoppes sans nom où la lumière semble pénétrer à regret; d'autres, complètement obscures, ou éclairées en plein jour par des lanternes en papier de couleur ; toutes regorgent d'acheteurs, d'oisifs, de consommateurs en plein vent, encombrant les ruelles, heurtés sans cesse par les gens qui passent: Arabes, chargés de bois ; Kabyles portant une outre d'huile ou des mesures de blé; Maures, Biskris courbés sous la koulla pleine d'eau; colporteurs, juives, musiciens ambulants, mauresques au voile bleu, négresses roulées dans le haïk, en un mot une fourmillière exotique dont rien ne peut donner l'idée.
Une longue rue droite traverse ces quartiers si pittoresques et va rejoindre la partie européenne. Pour
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tracer cette voie soi-disant hygiénique, une édilité animée d'un zèle insensé n'a pas hésité à détruire le type le plus précieux qui fut en Afrique d'une vieille cité berbère, mutilant ces curieuses maisons élevées sur les assises romaines, et faites de pisé et de briques durcies "au soleil ; les gracieuses arcatures de pierre; les fenêtres à moucharabieh, charmant souvenir de l'Orient; les portes finement ciselées, surmontées de la main protectrice; les anciennes murailles sarrazines, ainsi que des édifices remontant aux périodes vandale et romaine; enfin saccageant ce qui avait résisté depuis des siècles aux attaques du temps et des Barbares.
Cette ville, tour-à-tour capitale de Syphax, de Massinissa, d'Adherbal, de Juba, et chef-lieu de la Numidie, méritait certes plus d'égards; elle n'a pu trouver grâce devant le conseil, et nous nous estimons heureux que nos modernes iconoclastes aient bien voulu nous conserver encore ce qu'il en reste.
Aujourd'hui de très érudits archéologues ont fait de Constantine un remarquable centre intellectuel; ils nous ont prouvé par leurs savants mémoires tout l'intérêt qu'ils portent à cette belle province de l'Est, si riche en souvenirs du passé; aussi, nous faisons appel à toute leur sollicitude pour la conservation delà vieille cité; nous sommes convaincus qu'ils sauront employer leur haute influence à la préserver de nouvelles et inutiles mutilations,
En quittant le quartier arabe, je me dirigeai vers le grand marché, où l'on voit en profusion des denrées, ' vendues à des prix très modérés : 40 centimes le kilo de pois, la douzaine d'artichauts, 25 centimes ; 50 centimes les 12 oranges ; les nèfles, 30 centimes la livre ; les grosses courges, 5 centimes la pièce ; les fèves, 15 centimes le kilogramme. Du reste, la vie n'est pas chère ici.
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Ce matin, j'ai déjeûné à un établissement indigène pour 35 centimes, et, malgré la modicité du prix, je n'ai pu réussir à consommer ma portion entière. Il y avait 10 centimes de bon pain blanc, et 25 centimes d'un immense plat de kouskoussou , décoré de deux morceaux de mouton bouilli, de huit grosses fèves, et pimenté de la belle façon; aussi je ne cessais de boire à même une jolie cruche de terre mitoyenne entre moi et un Arabe.
Mon voisin, kabyle de distinction, était encore plus sobre que moi, car son repas coûtait 15 centimes seulement, au lieu de 35, et consistait en une jatte de lait caillé, dans lequel il trempait son pain. On fait vite connaissance en voyage, et, après quelques instants, je le traitais en ami, échangeant avec lui moitié de ma portion contre une orange enfouie au fond de son capuchon.
Pendant ce temps, les touristes se mettaient en quête d'un grand hôtel et y déjeunaient somptueusement avec les mets favoris de nos gargotes parisiennes: rognons, foies (pas de Strasbourg) et autres viscères ; plats dont je n'ose même pas prononcer le nom, à la mode de Caen : glandes et muqueuses à toutes sauces ; heureux de pouvoir goûter en compagnie de commisvoyageurs le confort effréné des premières tables d'Algérie.
Et c'est un fait digne de remarque, je n'ai jamais rencontré en voyage un Français cherchant réellement à s'instruire ; il doit pourtant y en avoir. Tout au contraire, ils se mettent en quête de ce qui rappelle leur pays ; évitant les indigènes à l'étranger, ils ne fréquentent que leurs compatriotes ; s'ils arrivent quelque part, ils courent au meilleur hôtel : il leur faut le bon lit, la bonne chère ; ils fuient surtout la couleur locale, tout