CHAPITRE IV
EXCURSION EN FINLANDE (Terijoki, Viborg, Imatra. Wilmanstraud).
De tous les côtés, sous l'ombrage des sapins, la route de Pétersbourg à Terijoki est semée de rustiques isbas ; des arbres tout entiers couchés et superposés, voilà les quatre murs ; aux portes et aux fenêtres, des chambranles peints en blanc appliqués sur le ton pitchpin du gros œuvre et tout autour une frise aux denticules aigus, puis quelques arabesques naïves aux fenêtres mansardées du toit, c'est là que les Pétersbourgeois, qui ne sont ni princes, ni excellences, pas même généraux — et ils sont nombreux pourtant, car nous avons, en Kussie, des généraux civils — viennent le soir se reposer des fatigues de la ville, à l'heure où les viveurs et les touristes atten-
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dent en vain la nuit dans les mille lieux de plaisir des îles de la Neva.
Nous admirons ces maisonnettes rustiques où les clématites forment de gracieux rinceaux en des jardins fleuris d'où s'exhale je ne sais quel parfum virgilien.
Ces poétiques isbas, ces jardinets pleins d'ombre se développent de plus en plus et viennent chaque année prendre la place des tapis de bruyères, de mousses blanche et verte, tout émaillés de minuscules immortelles neigeuses. C'est là, dans ce paysage bien en lumière, planté de sapins aux formes aiguës et égayé par le tendre feuillage des bouleaux, que les vaches ruminent de succulents herbages, et vont, le long des petits ruisseaux qui bordent la route, se rafraîchir le museau au milieu des joncs grêles et des herbes folles.
De toute cette frondaison enfantine émerge de temps à autre une cabane aux planches rougies ou des hangars à bois, — car la richesse de la Finlande consiste à pro-
duire des planches, des traverses de chemins de fer et du bois de chauffage. De temps à autre apparaît une gare formée de petits toits pointus coupés à des étages différents ; c'est là que se précipitent les voyageurs pour se repaître de zakouskis disposés sur des dressoirs : caviar (ikra) [ce sont des œufs d'esturgeons salés servis frais ou pressés], harengs salés (seliotka), saumon cru et fumé (siomga), poissons blancs fumés (bieloribitsa), esturgeons cuits (osétrina), bœuf fumé, jambons crus ou cuits, langues de bœuf, saucisson, sardines, salade de pommes de terre, raifort, fromages, anchois, concombres parfumés (ogourtsi), le tout arrosé d'un verre de vodka ou eau-de-vie de grains, de kummel, d'allasch, de ribinovka (eaude-vie de sorbier), ou de listofka (eau-devie parfumée), à moins que l'on ne préfère le xérès, le madère ou le porto.
. Ce petit lunch terminé, il suffit, pour s'acquitter, de remettre 70 copecks au garçon et de rentrer digérer dans les wagon»
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où l'on se promène au lieu de se figer sur nn coussin. Le voyage s'effectue ainsi plus rapidement et l'on sa trouve sans lassitude amené à Viborg 1 , charmante petite ville bâtie en amphithéâtre sur lelacPoumenevdenpokkia. Nous admirons cette vieille forteresse avec son donjon élevé de 80 mètres; c'est du parc de Sainte-Anne que nous laissons à notre gauche, que Pierre le Grand a dirigé le siège de Viborg.
Le magistrat de cette ville, la seconde de la Finlande, a inventé une façon bien singulière d'attribuer les voitures de place aux voyageurs; après nous être adressés aux nombreux cochers, qui retiennent avec
1. Viborg est la seconde ville de Finlande. Il existe daDS le grand-duché 36 villes ayant une chambre municipale qui est en même temps un tribunal administratif. Dans les communes de moins de 2,000 habitants, il n'existe pas de conseil municipal; toutes les décisions sont prises par l'assemblée générale des habitants, y compris les femmes. Toutefois, si cette assemblée le désire, elle est autorisée à déléguer ses pouvoirs à un conseil municipal.
peine leurs petits chevaux enragés, et après que les moujiks les plus hirsutes nous ont refusé l'accès de leurs véhicules, nous entendons au loin appeler les numéros qui sont tirés au sort et correspondent aux voitures mises, seulement après ce tirage, à la disposition du public. C'est une loterie comme une autre, cela fait perdre du temps, exaspère légèrement les voyageurs et vous a un certain air équitable et méthodique ; en un mot, c'est administratif: nous connaissons cela, mais pourquoi les braves Finlandais cherchent-ils à nous imiter par nos méchants côtés ?
Après un délicieux déjeuner chez Andréa, nous prenons place sur un petit steamer qui nous promène sur le lac dont les rives de granit sont surmontées de massifs d'arbres aux tons variés, aux mouvantes silhouettes.
Nous traversons ainsi un archipel d'îlots chevelus où les bouleaux ont pris racine dans le rocher. Çà et là, sur les deux rives, entre les maisonnettes des paysans, des
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échappées sans fin se dessinent coupées de petits îlots et tout au fond la brume. Au premier plan, l'horizon s'élargit et montre, en se découvrant, de larges prairies aux herbes touffues ; d'énormes rochers à fleur d'eau colorent d'une note grave ce paysage gracieux, et dans toute cette nature faite de fraîcheur et de soleil, de profils de collines mourant dans l'atmosphère, et de granit massif, aux flancs rougeâtres, on se sent envahi par l'amour du repos dans une douce rêverie.
De nombreux castels en bois agrémentés de tourelles et de balcons à claire-voie et surmontés de divers drapeaux apparaissent sous les massifs. C'est là que résident les philosophes chez qui le voisin ne vient pas ■chaque matin vider le baquet à potins.
L'esprit doit s'élever ici au lieu de s'avilir comme dans nos méchantes bourgades.
Parmi ces demeures, l'une des plus belles est celle qu'on aperçoit des quatorze écluses deSarkjarwi, c'est là qu'habite M. de Giers,
le ministre des affaires étrangères de -la Russie. Que de choses je lui demanderais volontiers, à cet ermite de haut rang! Ce sont précisément celles qu'il préférerait sans doute ne pas me dire, et je crois bien qu'après avoir payé notre tribut d'admiration à la nature poétique de ce paysage plein d'églogues, nous calculerions ensemble, à ma grande douleur, en quel point du monde et sous quels tarifs se rendent ces lourdes bélandres chargées de bois qui traversent le lac.
Nous causerions bien plus de la Norwège et de la principauté de Monaco que du traité de Francfort. Ah ! ces diplomates; et puis, comme ils ont raison de se taire.
Après un petit lunch très joyeux, pris à Rettijoerwi, nous embarquons dans une guimbarde dont la largeur était coupée de trois rangées de bancs avec un passage dans le milieu, ce qui fait six fauteuils très sortables dans ce pays rustique. Ce ne sont partout que forêts et champs bornés par des
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bâtons placés presque horizontalement et en étagère sur des pieux fichés en terre.
Pas ou peu d'habitants au début ; puis, de temps en temps, à noter une scène champêtre pour Jules Breton, quelque idylle d'une saveur primitive et rustique, et, à deux pas de la hutte champêtre, une paysanne au tablier rayé de vert et de rouge, à la tête coiffée d'un mouchoir blanc, trayant gaiement la vache, tandis que sa fille, une jolie blonde aux pieds nus, tire la chaîne du puits pour amener le seau d'eau fraîche.
A peindre aussi toute cette marmaille qui assiège notre voiture en nous offrant des petits sabots faits en pelures de bouleaux, des violons sculptés au couteau, des cailloux polis, des cannes, des petites fleurs.
Cependant, encore que le soleil, devenu tout à fait noctambule, ne consente pas à se coucher, les presse ouatent dans les lointains et les contours des bois s'estompent de brouillards. Tout ce flou est d'une grande douceur et fait songer aux pays enchantés
des ballades. La route est coupée de ravins, au fond desquels un pont est jeté sur le torrent; nos chevaux se précipitent et remontent ensuite comme aux montagnes russes. Les arbres de la route brillent de petites gouttes de rosée qui se balancent sous les derniers rayons du soleil. Les paysans aux pantalons gris, à la veste rouge, rentrent chez eux d'un air mélancolique qui donne du charme à leurs grands yeux glauques. Leurs têtes ornées de longs cheveux blonds sont d'un aspect intéressant et leurs mentons ronds impriment au visage une douce énergie. Le peuple parle la langue finnoise. Les plébéiens et le clergé représentent une opinion que nous qualifierions de conservatrice, alors que la noblesse et la bourgeoisie forment à eux deux le parti suédois avec une nuance libérale.
Il est dix heures : nous voici à Imatra, dont nous entendions depuis longtemps mugir les cascades. Sous un jour limpide, où tous lesdétails du paysage se fondent dans
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une belle harmonie, les reflets du soleil illuminent encore, en les tamisant d'une lumière d'or, les arbres qui décorent les rives. Sous ce soleil calme, dans cette nature paradisiaque, comme ces dragons de la mythologie qui avaient choisi les sites qui encadrent le mieux les légendes, un monstre se déchaîne et remplit l'air de ses hurlements sourds et du bruit sinistre de ses anneaux qui viennent, à tout instant, frapper la rive et s'entrechoquer entre eux. De loin, on le voit agiter ses tentacules et faire blanchir les eaux de ce lac jusque-là transparent et limpide ; son corps se soulève, se ramasse, s'enroule et se heurte aux rochers qui l'emprisonnent et qu'il frappe violemment.
L'eau partout est éclaboussée et se précipite accélérant sa course folle sur la rampe très inclinée du torrent.
Les tons bleus et blancs de l'écume font, sur les verdures des arbres de la rive, de chaudes oppositions que relèvent encore les teintes argentées des bouleaux. Le
monstre reparait après avoir mugi dans le gouffre, son large dos se veine de teintes de marbre aux tons de jaspe, et la poussière d'eau qu'il jette dans l'air retombe bientôt dans l'écume rageuse qui borde le sillage où il s'engloutit furieux; son corps est meurtri et brisé, il se déclare, ses tronçons s'agitent dans la bave, se reforment, se nouent, et s'éparpillent dans les vagues qui fuient sous les rochers pour les mordre et les miner.
A minuit, nous descendons à l'extrémité du parc; le jour est presque aussi clair qu'il y a deux heures, et pourtant la nuit est passée, car déjà sur la colline un toit s'illumine d'une pointe de feu, le torrent dégringole en bouillonnantes cascades et les flots déferlent jusque sur nous, puis les eaux se répandent et l'on voit se tordre au loin, dans de dernières convulsions, les restes disséminés du géant sans cesse renaissant, toujours tumultueux et dont les mille débris flottent au milieu de la tempête.
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Le lendemain matin le soleil dore et irise les Ilots, une pluie d'améthystes et de topazes se noie à tout instant dans la blancheur de l'écume et nous gagnons, en voiture, le lac Saïma (lac des mille îles), les yeux remplis du beau spectacle qui nous avait enivrés ; nous passons sur le lac une après-midi que nous nous rappellerons toujours dans la douceur de nos meilleurs souvenirs. A chaque instant, nous côtoyons de grandes nacelles à trois voiles comme celles que Puvis de Chavannes peint dans ses fresques champêtres.
De Wilmanstrand, station de bains où nous voyons évoluer la cavalerie finlandaise qui y est cantonnée, nous revenons par Viborg, et là, comme l'heure du dîner avait sonné depuis longtemps, nous nous précipitons au buffet, sur les zakouskis, car le temps était mesuré à notre appétit féroce.
SIX SEMAINES ES RUSSIE
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Nous faisons donc une razzia à laquelle la buffetière assistait de loin avec mélancolie: les saucissons suivaient les langues de bœuf, et les harengs marines s'en allaient, au plus profond de nos estomacs, rejoindre des lambeaux d'esturgeon et de saumon fumés, quand tout à coup j'aperçus une faible femme, d'ailleurs très jolie, qui, de ses doigts fuselés, luttait gracieusement pour détourner de notre champ de manœuvres les petites assiettes qui allaient s'engouffrer. Je n'eus que le temps de crier « halte » à mes compagnons, et de préparer, pour notre charmante collaboratrice, un menu formé de caviar, beurre frais, jambon et salade. Quand d'un regard complaisant elle eut embrassé — pardon, ce n'était pas moi — mais le plateau contenant ce frugal repas, nous nous remîmes avec ardeur à terminer notre carnage. Il était temps, les voyageurs étaient rappelés, et, dût notre récit paraître préparé pour démontrer que la vertu est toujours récompensée, je dois vous avouer
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que notre aimable Russe, qui connaissait beaucoup la France où elle avait, à maintes reprises, accompagné son mari, officier de vaisseau, prit place en notre compartiment.
La conversation s'engagea gaîment et nous avons, je crois, parlé de tout, même des querelles qui unissent et désunissent aujourd'hui l'Europe. Rassurez-vous, nous ne fûmes ni pédants, ni prud'hommes, et tout en remarquant sans trop d'indiscrétion que notre gracieux compagnon de route avait les dents du plus bel émail et le sourire le plus avenant, nous l'avons conduite à Pétersbourg jusqu'à sa voiture qui l'attendait à la gare et elle eut la bonté de nous dire : Nous n'aimons pas les Allemands, vous non plus, n'est-ce pas? Quand deux femmes en détestent une troisième elles ne sont pas loin de s'aimer. Pour moi, c'est autre chose, j'aime la France et Jes Français.