CHAPITRE I er
Avant de visiter Cologne, nous avons voulu jeter un coup d'oeil sur Aix-la-Chapelle. L'ancienne résidence de Charlemagne {Aquis prima Galliœ. Sedes, comme le dit une inscription de l'hôtel de ville) présente l'aspect riant d'une station thermale, très fréquentée encore aujourd'hui par une population cosmopolite; toutefois elle est à peu près délaissée par l'ancienne colonie française qui, avant la guerre, y faisait de
longs séjours. — La cathédrale, dont une partie romane de la fin du via' siècle subsiste encore, a été réparée avec autant de mauvais goût et d'ignorance du style, qu'auraient pu en montrer certains de nos architectes de la période de 1830, avant l'avènement heureux de Viollet-le-Duc. — On admire à Aix-la-Chapelle une chaire rehaussée de sculptures sur ivoire et ornée de feuilles d'or battu incrustées de pierreries; les mosaïques de la coupole et le lustre du xii° siècle, présents de Frédéric Barberousse, méritent aussi d'attirer l'attention. Mais le miroitement de cette brillante joaillerie qui avait illuminé nos yeux, était déjà bien près de s'éteindre et de disparaître de notre souvenir quand, le lendemain, nous avons admiré les splendeurs de la cathédrale de Cologne, où tous les détails d'architecture sont en parfaite harmonie avec le caractère grandiose de l'édifice. Ce n'est point comme le dôme de Milan, par exemple, le grandissement monstrueux de
quelque œuvre de bijouterie, d'une châsse ou d'un reliquaire, mais l'expression d'un art élevé, où tout est en proportion et en équilibre. Hélas! que n'a-t-on pu conserver les vitraux de la partie droite, et quelle faute d'orthographe que ces verrières de brasserie aux tons hurlants et aux dessins minutieux, qui veulent être trop savants ! Les vitraux de gauche donnent la sensation d'un riche coloris, et les rayons de soleil, filtrés à travers ces images, viennent dessiner sur les dalles de somptueux tapis d'Orient.
Le musée ne nous retient pas longtemps ; notons pourtant une Vierge de Rubens, un Savetier de David Ryckert, un Albert Diirer, de naïfs et intéressants Cranach, deux belles esquisses de Véronèse, un Tintoret, un Jordaens, des portraits de Mignard et de Rigaud et une superbe toile de notre ami Roybet, notre Franz Hais, Parisien.
Nous voici sur le Rhin, embarqués à bord d'un de ces charmants steamers où Ton passe dans un doux farniente des journées pleines de rêveries. Le paysage change à tout instant et varie du gracieux au grandiose, depuis les collines chatoyantes de verdure jusqu'aux rochers surmontés de châteaux forts cpii dressent sur le ciel bleu leurs silhouettes chevelues et la masse imposante de leurs ruines tapissées de plantes pariétaires.
Voici le « Maus », ancien castel des archevêques de Trêves, dont les contours sont amortis par des végétations et les murailles violemment déchiquetées. La lumière du jour pénètre à travers les créneaux agrandis et l'aspect de ces ruines semble rajeuni par le brillant soleil. La nature est en fête et se rit bien, dans son éternelle jeunesse, des débris attristés du passé; mais que le frisson du soir passe sur ces vieux murs, et que la lune tremblotante les éclaire de ses pâles rayons, alors vous entendrez, comme
dans les « Frères ennemis » de Schuman n, sonner au milieu des vents la trompette guerrière qui rappellera les combats sanglants où luttèrent d'une égale bravoure les chevaliers du Maus et les comtes de Katzenelnbogen '.
En face, nous voyons les restes d'une construction militaire du xv c siècle, le Rheinfels ; puis la traversée devient de plus en plus pittoresque, nous avons sous les yeux Bhnjen, le Niedcrwald, Rudesheim et nous arrivons à Mayence.
Nous avions, depuis l'avant-veille, franchi les principales étapes de notre armée de Sambre-et-Meuse; aussi, tout en donnant un pieux souvenir à Jourdan et à Kléber, avions-nous voulu, avec Armand Silvestre
1. Katz veut dire chat, et c'est par dérision que lesseigneurs de Katzenelnbogen avaient appelé Maus, souris, le château de leurs ennemis.
et Métivier, interrompre notre navigation et descendre à Coblmtz ' afin de visiter le mausolée où reposèrent les cendres de leur compagnon d'armes Marceau, ce héros si pur, tant épris du devoir et si plein de modestie et d'abnégation. Nous nous sommes donc rendus en pèlerinage à Bassenheim pour déposer des fleurs sur la tombe de ce général de -24 ans, mort à 27. Alors, comme dans une apparition, nous vîmes les premières années de cet enfant prédestiné, son entrée au régiment d'Angoulême à l'Age de 16 ans, la Bastille, le Rhin, l'armée du Nord; puis la Vendée, le Mans, Savenay,
1. Coblentz fut, de 1798 à 18U, le chef-lieu du département fiançais de Rhin-et-Moselle. Sur la place de l'église Saint- Castor, on voit une fontaine sur laquelle se trouve gravée l'inscription suivante :
«An 1812, mémorable par la campagne contre « les Russes, sous le préfectorat de Jules Dozan. »
Et au-dessous :
♦Vu et approuvé par nous, eomm.mdant russe « de la ville de Coblentz, le 1 er janvier 1814.
« Général De Saint-Priest. »
Nantes, Thuin, Charleroi, Fleuras, Gembloux, Onoz ; nous voyons Clerf ayt battu, Maestricht assiégée, Aix-la-Chapelle enlevée; la Roer, la résistance héroïque de Diïren contre toutes les forces réunies de l'armée autrichienne; Bonn et Coblentz, ce pays que nous foulons et où l'armée sans souliers et sans pain a tant souffert pendant l'hiver 171)4 ; et la première reprise de la lutte, le blocus d'Ehrenbreitstein, les combats dans le Ilundsriick, Sultzbach et Kirn, Trêves conquis à nos armes, et enfin cet armistice conclu sur la demande du treaérai Kray à la suite de négociations où Marceau sut se montrer diplomate aussi habile et aussi sûr qu'il avait été combattant valeureux. C'est là que ces deux grands chefs de guerre apprirent à se connaître : notre pensée devance alors les batailles heureuses de Birkenfeld et de Frejlingen, qui signalèrent la fin de cette trêve, et nous voyons Marceau blessé à mort par le Tyrolien embusqué sur la route d'Alten-
o SIX SEMAINES EN RUSSIE.
kirchen, après le passage de la forêt d'Hôchstenbach ; nous le trouvons étendu sur un lit funèbre, et le général Kray baignant de ses larmes les restes inanimés de celui qu'il appelait son fils. Au moment où la lumière du jour fuyait ses yeux, n'a-t-il pas vu apparaître la douce image de sa fiancée Agathe de Château-Giron et peutêtre Marie Maugars, l'amie d'enfance, et la belle Angélique des Melliers, la jeune Vendéenne qu'il avait sauvée. . . ?
Autour du mausolée tout plein de ces souvenirs, on a donné la sépulture à nos pauvres camarades de la mobile de 1870 morts en captivité à Coblentz. Nous avons déposé sur leurs tombes comme un drapeau de la patrie, des roses du Bengale, des iris bleus et des branches de lilas blanc.
CHAPITliE II
FRANCFORT - B E KLIN
Après cette traversée du Rhin si poétique et où tant de souvenirs avaient revécu autour de nous, nous nous rendons à Francfort, cette cité des grands manieurs d'or, qui était autrement heureuse au temps de son indépendance, avant Sadowa. Peu de villes présentent un aspect aussi riant, aussi pittoresque. Nous n'avons rencontré nulle part de parcs d'un tracé plus élégant que le Palmen-Garten et le jardin zoologique; la variété des collections de fleurs en est tout à fait remarquable, et ces jardins sont entretenus avec un art qui se développe à souhait pour le plaisir des yeux. Point n'est besoin de dire que nous sommes allés visiter la Bourse qui est un des plus grands marchés de l'Europe, mais, ce qui nous a bien
plus intéressés que cette foire de la hausse et de la baisse, c'est l'Opéra où, grâce à une distribution très ingénieuse d'air froid et d'air chaud, la température reste toujours la même. Nous espérons bien que dans le devis du nouvel Opéra-Comique de Paris, on n'oubliera pas d'imposer à l'architecte une amélioration aussi appréciable 1 .
Nous visitons ensuite l'exposition internationale d'électricité qui nous montre les appareils les plus variés que l'on invente chaque jour pour rendre plus confortable et plus élégant l'éclairage électrique, et nous assistons à un ballet tout à fait de circonstance, « Prométhée » enchaîné pour avoir enlevé à l'Olympe la lumière.
Le lendemain nous différons de quelques heures notre départ pour Berlin, afin d'assister à Tristan et Iscult, qui commence à six heures et demie, l'heure chère à Sarcey