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Silvestre, qui préparait son Ysolde pour la Comédie-Française, nous avait fait de la légende une peinture d'un coloris celtique qui avait grisé nos imaginations. L'orchestre est placé plus bas que le parquet et le son des cuivres ne déchire pas les oreilles. Cette, partition de grande allure est construite sur le mythe cher aux bardes bretons, aux ménestrels et aux troubadours, l'histoire du roi Marck et de Morold. La musique est magistralement soutenue pendant toute la durée des trois actes, et M me Undricsen, dont la voix est très puissante, fait bien revivre, par son jeu dramatique, cette fable du pays de Cornouailles, cette action héroïque d'un art aussi élevé que les tragédies grecques. Le « Leitmotiv »

qui annonce Tristan (Bandrowski) revient à chaque entrée du personnage principal. — Le rôle de Tristan est chaleureusement écrit, mais la voix du ténor nous a semblé un peu sèche. Toutefois la scène d'amour (second acte, le jardin), ce grand duo d'une

passion infinie, a été merveilleusement nuancée, depuis les tendres appels du début jusqu'aux transports de la fin. <r floraison montante d'amoureuse langueur... allégresse exultante ! Tristan ! Iseult ! affranchie du monde, je l'ai gagnée ! » L'entr'acte du second au troisième acte nous fait entendre un long et douloureux solo d'un effet déchirant; c'est bien ainsi que les héros d Eschyle devaient exhaler leurs plaintes de géants. — La première partie du troisième acte, le duo entre Tristan blessé et son confident Kunvenall, est peut-être un peu longue, mais, enfin, Iseult paraît et la salle se remplit aussitôt des plus brillantes sonorités que puisse rendre la voix humaine, secondée par un orchestre d'une merveilleuse harmonie.

La dernière scène, la mort d'Jseult, qui soutenue jusque-là par sa confidente Brangienne, retombe inanimée sur le corps de son amant, nous donne l'impression d'une amoureuse extase. Nos âmes étaient prépa-

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rées par cette ample mélodie, réminiscence du duo d'amour sur laquelle Iseult chante en attachant son regard sur Tristan : « Quel sourire doux et suave ! son œil s'ouvre grand, limpide. Voyez amis, regardez ! »

Nous n'avons pas voulu quitter Francfort, sans visiter la belle cathédrale où notre vaillant ami Charles Toché, le décorateur de Chenonceaux, admirerait en maître les murailles polychromées. Nous allons saluer un Albert Durer, d'un sentiment très émouvant, que l'on montre à la sacristie. Que de beaux tableaux aussi au Musée Sttedel :

trois brillantes esquisses de Rubens, un Albert Durer, un Saint Sébastien d'Antonello de Messine et des œuvres de Rembrandt, de Van Dyck, d'Holbein, de Clouet, de Troyon, de Kock, un Kobell et un fin portrait du très aimable Schopenhauer par J. Lunleschutz. — Plus loin, des Breughel,

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des Bi-auwer, des Hobbema, des Wouver- ™ns. A voir aussi Burger, Wagenhauer, Winke bon. Gérard Dow, Bvckaert, Van de Velde, Van Orlev, Quentin Matsvs, Hans Grimer, Memling, Stuerbout, Stephan, Van Eyck, Corrège, Bellini, Peragin Velasquez, Ribeira, Bronzino, Giorgio^

PieterdeHock

Mais il nous faut quitter cette ville où 1 on a encore le droit d'être Français, et après avoir pris congé de notre vieil ami Kikoff, nous voici embarqués pour Berlin Ici le tableau va changer quelque peu

Pour les amateurs d'harmonie nous pourrons dire que nous avons été servis à soumit; en effet, pendant tout notre séjour à Berhn, la pluie n'a cessé de tomber et nous a iait voir la capitale de l'Empire germanique sous les dehors les plus sombres t A

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chaque heure s'abattait une nouvelle averse dont le fouet cinglait les palais de plâtre peint qui ne tarderont pas à s'effriter, comme les murailles du dôme, dont les larges lambeaux pendent mélancoliquement sous les fenêtres du palais impérial. — La promenade d'Unter den Linden représente bien le Versailles d'un parvenu ; l'électeur de Brandebourg devenu l'arbitre du monde y est fort bien dans son cadre. L'Académie royale, l'Opéra, l'Université, nous montrent une application confuse et mal comprise des ornements grecs et romains superposés sans préoccupation d'échelle ni d'équilibre, et, sur les toits, des chevaux grêles et étriqués qui dessinent une silhouette de rossinantes et semblent de gigantesques hiéroglyphes.

— Cette appréciation sévère, mais juste, une fois faite, et la distinction bien établie entre la vieille civilisation des villes du Rhin et les allures fort prétentieuses de messieurs les Berlinois, entrons dans le Musée royal, et nous ne tarderons pas à

oublier les façades grotesques et le Thiergarten boueux.

Admirons d'abord les hauts-reliefs rapportés des fouilles de Pergame, toutes ces statues ailées d'une majesté divine et ce lion victorieux qui va broyer dans sa gueule la tête d'un géant dont le corps se roidit par la douleur. Tout en haut de cette rotonde, les murs sont couverts de reproductions en tapisserie, des Actes des Apôtres de Raphaël . dont les originaux sont au Vatican. La tonalité générale est d'un bleu de Prusse qui fatigue les yeux.

On passerait, nous en convenons volontiers, d'excellentes matinées à vivre au milieu des tableaux des écoles française, italienne, espagnole, allemande et flamande.

Citons au hasard du souvenir les tableaux qui ont le plus attiré notre attention : Luca Signorelli, Boticelli, Pra Paolo Lippi, Antonello de Messine> Crivelli, Mantegna, dont les personnages ont de si douces figures et un ajustement d'une allure encore toute

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gothique; Carpaccio, qui nous rappelle nos meilleures émotions à l'Académie de Venise; un splendide André del Sarte, puis Gaudenzio Ferrari, Lorenzo Lotto, Sébastien del Piombo, Palma le Vieux, Corrège, de somptueux Velasquez d'un tour de brosse chaleureux, des Pompeo Batoni, des Titien, des Ribeira, et pour finir des Tiepolo, chers à notre Vénitien Charles Toché. Notons encore Largillière, Joost Suterman, Domenico Feti, Greuze, Fr. de Troy, Antoine Watteau et Antonio Vivarini, où, par un procédé que nous n'approuvons pas, certaines couleurs et divers ornements, les ors, par exemple, sont en relief; des Van Dyck, des Rubens éblouissants de couleur qui jettent la lumière dans toute la salle, des Thomas de Kaiser, Nicolas Elias, Albert Diirer, Rogier Van der Weyden, notre vieux maître flamand, de nombreux Rembrandt où le chaud coloris et les effets de lumière l'ont apparaître les formes humaines dans de vibrantes visions, un délicieux Pieter de

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Ilock, Gérard ter Borg, une Sorcière et un Enfant de Franz Hais, un Paysage de Van der Neert, Adrien Van de Velde, Van Ostade, etc., etc.

Nous avons voulu voir aussi le Panorama de Sedan, afin de nous rendre compte de la façon dont les vainqueurs ont représenté nos combattants dans cette lutte terrible.

Le peintre avait-il fait taire sa haine et s'était-il inspiré des procédés de notre regretté ami Alphonse de Neuville qui, dans tous ses tableaux, donna toujours même crâne tournure aux Prussiens et à nos troupiers? Nous devons convenir que, sans aller jusqu'à rendre le cri du cœur du vieil emempereur Guillaume : «. Ah ! les braves gens ! », le peintre n'a pas voulu rechercher, en avilissant l' attitude de nos soldats, une popularité malsaine parmi ses compa-

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trio tes. — Le paysage ardennais, au milieu duquel nous avons vécu quatre années, est bien traduit, tout y est à point et le ton en est très juste, mais rien ne rend le souffle tragique de la bataille suprême; on assiste seulement à des escarmouches isolées, on ne se sent pas étreint dans ce cercle de fer et de feu où sont venues sombrer nos vaillantes troupes de Sébastopol, de Solférino et de Magenta. — Dans trois dioramas sont représentés : le général Reille, venant en parlementaire demander une audience à l'empereur Guillaume, l'entrevue des empereurs et Bismarck se rendant à cheval à la rencontre de Napoléon III. Ces peintures nous en disent moins que le souvenir de nos promenades au funèbre champ de la défaite, alors qu'un colonel de nos amis, aide de camp de l'Empereur en 1870, aujourd'hui divisionnaire, nous retraçait son impression pendant la nuit qui avait précédé la bataille et l'apparition tumultueuse et tragique qui le saisit à cette heure où

tout reposait autour de lui, et où il vit nos soldats luttant désespérés, écrasés par le nombre et enveloppés de tous côtés.

En sortant du panorama nous trouvons à l'étalage d'un libraire une petite plaquette signée de l'écrivain Hacklamder et intitulée : Ein Schloss in den Ardennen (Un château dans les Ardennes), dont la couverture était ornée de cavaliers et de fantassins allemands. N'était-ce point un récit fantaisiste, humouristique peut-être, rappelant la joie du conquérant et les tristesses des vaincus?

Eh oui ! notre attente ne fut point trompée, l'auteur raconte d'abord la bataille de Sedan, où notre armée prise comme dans une souricière « ne peut pas obéir à un sauvequi-peut comme à Wœrth et à Wissembourg ». Quelle délicatesse dans ce coup de patte à la prussienne ! Malheureusement pour le romancier, les récits militaires de ces batailles publiés par l'état-major allemand lui-même, célèbrent le courage déployé par les soldats français dans ces

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deux malheureuses journées. Mais Hacklamder n'y regarde pas de si près; l'Empereur est prisonnier, il arrive dans un équipage attelé à la Daumont et remet son epee à Guillaume qui le traite avec hauteur.

Voici où commence le petit scénario : un jeune officier français blessé, accompagne d'un zouave, son ordonnance, est tombe sur le champ de bataille à côté d'un officier prussien blessé comme lui; l'officier français commande au zouave d'achever l'officier prussien - voilà qui nous ressemble tout à fait et comme la scène est bien prise sur le vif! -le zouave s'y refuse, prodigue au contraire ses soins au blessé, quand survient un capitaine de hulans à la tête d'une escouade qui donne l'ordre de conduire au château voisin l'officier prussien et l'officier français. Comme par hasard, ce château appartenait au père de notre jeune compatriote, et savez-vous ce que ces braves gens faisaient pendant la bataille? Us jouaient au whist! Pourquoi, me direz-

vous, cette lutte leur était-elle indifférente? C'est bien simple, dit Hacklœnder, le marquis était légitimiste, le duc orléaniste, un troisième était bonapartiste, et le quatrième républicain ; cette bataille pouvait ouvrir à plusieurs d'entre eux des espérances!!...

Cependant on annonce au château l'arrivée d'une escouade de Prussiens escortant des prisonniers; plus de cent Français se sont déjà réfugiés au château, ils tremblent à l'approche de cette poignée de soi-disant Prussiens qui ne sont autres que des Français affublés de casques prussiens. Remis de leur frayeur, ils veulent écharper les prisonniers prussiens, mais le duc s'y oppose.

Surviennent alors deux femmes dans lesquelles on veut voir des espionnes, elles cherchent un jeune officier prussien, le fiancé delà demoiselle... Inutile de dire, n'est-ce pas? que ce jeune officier est bien celui qui est recueilli au château, il emmène sa fiancée, se marie, etc. ; pour finir, l'auteur, pris d'un remords qui s'explique, re-

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marque que le zouave à qui il a donné un si beau rôle n'est sans doute pas un véritable Français. — Nous avons cru qu'il n'était pas inutile d'analyser cet échantillon de littérature qui en dit plus que certaines discussions du Reichstag

Après les incidents si regrettables qui ont eu lieu à propos de l'invitation faite à nos compatriotes d'envoyer leurs œuvres à l'exposition internationale de Berlin, nous étions curieux de visiter cette exposition où sont représentés seulement quelques artistes français. Nous avons retrouvé parmi les artistes étrangers bon nombre de figures de connaissance qui exposent chaque année aux Salons de Paris. — Nous devons avouer que l'ancien royaume de Prusse est assez peu représenté parmi les exposants.

Le soir de notre départ et avant de nous livrer au sleaping-car qui devait nous conduire à Saint-Pétersbourg, nous avons assisté, à l'Opéra de Berlin, à une représentation de Carmen où M" Rothaufer a chanté et exécuté le rôle avec un talent des plus dramatiques et une voix chaude et passionnée. Dès le premier acte, quand elle est amenée à la prison, c'est à moitié à l'oreille de José, partie à l'officier qu'elle chante l'Habanéro : « L'amour est enfant de Bohême. » Cette déclaration à double effet rend bien compte du caractère de la Bohémienne et nous prépare à la scène de la posada où chacun aura son tour des faveurs libéralement distribuées. Signalons encore quelques différences d'interprétation et de mise en scène ; la posada est à ciel ouvert, j'estime qu'il est plus logique de la représenter mieux close. Carmen, plus rangée, moins turbulente — Berlin n'est pas Séville, — ne casse pas l'assiette pour essayer d'en faire des castagnettes. Au troisième

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acte, Mercedes (De Jonghe) et Frasquita (Ropla) ont le tort de ne pas chanter, assises sur un ballot de contrebande, le duo des cartes. Le chœur du commencement du quatrième acte, « Pour deux cuartos... »

est supprimé et remplacé par un gracieux ballet. Quant à la parade, où tous les comparses arrivent armés d'épées, c'est peutêtre un peu trop de caporalisme, et il nous semble qu'il y a là beaucoup de bouchers pour un seul taureau; en Espagne, on ne voit dans la corida qu'une seule épée, c'est celle du torero, d'où son nom de la Spada (épée).

A Berlin, comme à Francfort, les dames qui assistent à la représentation à l'orchestre doivent enlever leur chapeau. La salle est presque dans l'ombre quand le rideau se lève, seule la scène est éclairée ; pendant les entr'actes on se rend au foyer, où le buffet est assiégé : c'est à qui boira du Maitrank (vin du Rhin parfumé d'orange et de plantes aromatiques), de la bière ou des vins de

tous genres ; on y dévore aussi des gâteaux et de gigantesques sandwichs. — Les officiers forment cercle au milieu du foyer.

Mon récit du théâtre de Berlin ne serait pas complet si je ne vous racontais que mou voisin de droite m'éclatait de rire en pleine ligure chaque fois que j'aventurais dans l'oreille de mon compagnon de voyage une réflexion quelconque. C'était un bon Berlinois, excellent musicien sans doute, comme la plupart de ses compatriotes, mais très préoccupé du sujet de Mérimée qu'il expliquait avec force détails à son fils. Ce qui le frappait surtout dans Carmen, c'était que le militaire José était accablé de tous les maux parce qu'il avait «téserté». Ébloui par l'étonnante profondeur de ces considérations sur le Code militaire, j'aurais dû rester silencieux comme il convient à un vaincu et il m'aurait fallu, je le sens bien, demeurer hypnotisé par le savoir scientifique de mon riverain de fauteuil, mais chacun sait que les Français sont un peu

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bavards, aussi je taquinais à nouveau l'oreille de mon voisin.... Nouvel et bruyant

éclat de rire de mon savant Prussien,

alors d'un ton timide je dis à mon joyeux et spirituel compagnon : « Docteur, que

pensez-vous de ce rictus tudesque ?

« C'est très grave, me dit- il, on en meurt.

Ce mal est tout à fait particulier à Berlin.

C'est en somme une hypertrophie du cerveau compliquée de manie des grandeurs et de caporalisme aigu. » — Mon Germain rentra son gros rire, et l'orchestre aux notes ailées dessina amoureusement les jolies phrases que notre compatriote Bizet a placées dans l'entracte du second au troisième acte.

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