CHAPITRE XVI
L'ÉVOLUTION FINANCIÈRE DE LA RUSSIE DE- PUIS LE COMMENCEMENT DE CE SIÈCLE
Pour comprendre le rôle si important accompli depuis le L" janvier 1887 par M. J.
A. de Vichnegradsky, ministre des finances, et par l'honorable adjoint de ce ministère, M. T. T. Tœrner, il nous a semblé utile de tracer une esquisse rapide de l'évolution financière de la Russie depuis le règne d'Alexandre I er , en nous inspirant des belles et solides études de M. Skalkovsky. Dans cette description sommaire, nous pourrons mettre en évidence les facteurs principaux de cette lutte intéressante en analysant les actes des Speransky, des Kancrine et des Reutern. Nous constaterons que M. de Vichnegradsky, tout en tirant parti de l'œuvre
Dévolution- financière.
de ses devanciers, s'était tracé un programme qu'il a virilement exécuté jusqu'au jour où l'état de sa santé l'a contraint à se retirer.
L'allégement du service annuel des intérêts de la dette à l'aide des conversions restera la caractéristique du ministère du ["janvier 1887 qui s'était proposé aussi, on n'en saurait douter, de faire d'importantes modifications au système monétaire, et de favoriser la mise en action de toutes les forces productives de la Russie.
Sous les trois premiers ministres (180:?- 18-23), le comte A. J. Yassiliev, F. A. Goloubtsov, et le comte D. A. Gouriev, le cours du papier monnaie qui subit des dépréciations de 150 p. 100 à 300 p. 100, comme il advint en 1810, continue à troubler les administrateurs de la Russie.
En vue de parer aux difficultés budgé-
taires qui résultaient de cette situation pleine de périls, Spéranski, le grand réformateur qui dominait tous les ministres, rédigea, le 2 février 1810, un programme financier que le ministre Gouriev avait la lourde charge d'exécuter.
C'est à Spéranski qui, au dire de M. E.
M. de Vogue, « est le Eusse qui, depuis Pierre le Grand, a montré le plus de génie », que l'empire des tsars est redevable de la législation budgétaire qui est encore en honneur aujourd'hui ; grâce à lui les assignats émis dans le passé furent reconnus dette publique, l'émission en fut interrompue et les ressources du budget furent grossies par de nouveaux impôts. Mais la guerre de 1812 ne tarda pas à mettre obstacle à l'exécution du programme de Spéranski. Les nécessités devinrent impérieuses, et le comte Gouriev n'y pouvait suffire en dépit ou à cause de son optimisme. Les situations du Trésor étaient fictives, et il n'existait pas, comme on l'a-
l'évolution financière.
vait prétendu, de reliquats disponibles; enfin le système d'amortissement était défectueux.
La période de 21 ans (1823 à 1844) qui suivit la chute de Gouriev fut tout entière remplie par l'administration financière du co:nte G. F. Kancrine qui donna un bel exemple de stabilité ministérielle, ("est lui qui liquida — dans des conditions onéreuses, il en faut convenir — la situation monétaire, et organisa l'impôt d'une façon méthodique. C'est à partir de son administration que le rouble - papier tendit à atteindre le pair du rouble-argent. Mais, malgré ces améliorations d'un bon augure pour l'avenir, le présent restait pénible" les déficits ne diminuaient point. L'arriéré, qui était en 1831 de 38 millions de roubles,' s'élevait en 1844 à 71 millions, c'est-à-dire près de la moitié des recettes du budget ordinaire. D'autre part, la comptabilité des recettes et des dépenses n'était pas établie d'une façon régulière et les capitaux prove-
nant des économies réalisées , s'étaient accumulés dans les caisses de chaque ministère, au lieu d'être centralisés au ministère des finances, en sorte que le ministre des finances, alors qu'il aurait pu faire emploi de ressources réelles, se voyait contraint, pour assurer le service quotidien, d'emprunter, dans les diverses banques de l'État, les sommes provenant de dépôts. Ce mode de prélèvement ne faisait que retarder de quelques jours, sans aucun avantage réel, la nécessité d'émettre du papier-monnaie : il fallait bien, en effet, s'y résoudre, lorsque les particuliers faisaient des retraits importants. C'est ainsi que Kancrine emprunta pour le compte de l'État jusqu'à 200 millions de roubles, dont 144 millions furent engloutis dans les dépenses du ministère de la guerre et les travaux d'embellissement de Saint-Pétersbourg. On comprend facilement qu'avec de pareils moyens de trésorerie, ce ministre se soit montré l'ennemi des sociétés par actions, et qu'il ait pré-
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tendu soumettre les banques privées à l'autorité de l'État.
Il n'était pa^ non plus partisan de la publicité donnée au budget.
Kancrine simula en 1839 une faillite, en supprimant de la dette publique 427 millions de roubles, qu'il remplaça par des billets à cours forcé; on remit aux porteurs un rouble-crédit contre 3 roubles et demi d'assignats. (Le rouble crédit était déprécié dès 1843 de 3 p. 100 et en 1848 de 10 p. 100).
Pour mener à bien cette conversion, il fallut émettre pour 30 millions de roubles de certificats de dépôts et opérer des prélèvements sur des fonds destinés à l'amortissement. Des bons du Trésor furent mis aussi en circulation à cette époque ; ils étaient destinés dès le principe à assurer le service du Trésor en attendant la rentrée des impôts, mais ils ne tardèrent pas à se transformer en un véritable papier-monnaie productif d'intérêts. Kancrine eut recours aussi à quatre emprunts extérieurs, et effec-
là
tua, de plus, deux emprunts de 4 p. 100 pour la construction du chemin de fer Nicolas.
Le ministère du comte T. P. Vrontcbenko (1844-1852) fut signalé par la guerre de Hongrie, et ce fut celui de P. F. Brock (1852-1858) qui eut la mission fort difficile de créer des ressources pendant la guerre de Crimée. Sous cet administrateur, les ministères continuèrent d'accumuler les économies qu'ils pouvaient réaliser et d'en faire des caisses noires qui ne tardèrent pas à receler la somma peu négligeable de 200 millions, alors que la comptabilité des caisses de l'État n'accusait qu'une réalité de 75 millions. Le déficit qui était en 1852 de 32 millions, en 1854 de 123 millions, en 1855 de 262 millions, ne cessa de s'accroître, en sorte qu'en 1857 on pouvait relever un total de manquants de 773 millions, soit 3 fois et demie l'importance du budget russe à cette époque. Brock effectua le cinquième et le sixième emprunt
l'évolution financière. 267 extérieur en 5 p. 100, pour la somme de 92 millions par l'entremise du baron Stieglitz. Il puisa 230 millions dans les banques de l'État, émit pour 36 millions de bons du Trésor et fit imprimer 40 i millions de billets de crédit.
Le papier-monnaie dont la circulation avait doublé en cinq ans atteignait après la guerre de Crimée 735 millions. La situation se compliquait de 32 1 millions puisés à tous les établissements de crédit et d'épargne de l'État.
Le change du papier- monnaie était à 10 p. 100 et la réserve de numéraire à la banque avait été diminuée de 16 p. 100.
C'est dans ces conditions que Brock, cédant à de maladroites inspirations, abaissa en 1857 de 4 p. 100 à 3 p. 100 le taux de l'intérêt que servaient aux déposants les banques de l'État. Il en résulta un retrait de 150 millions de dépôts métalliques qui trouvèrent leur emploi dans le jeu de la bourse en achats de fonds russes. Le 6 p. 100
monta de 1 19 fr. à 136 fr. 50 c, le 5 p. 100
gagna treize points et s'éleva de 102 à 115, les étrangers réalisèrent à ces cours avantageux et furent payés en numéraire au grand détriment du Trésor qui, de son côté, se mit à vendre aussi, espérant peser sur les cours. Il n'en fut pas moins obligé, pour faire face à ces réalisations, d'emprunter aux institutions de crédit de l'Etat, d'abord 47 millions en 1857 et ensuite 40 millions en 1859.
A l'avènement de A. M. Kniajevitch (1858-1862), le comité de finances avait refusé d'augmenter la capitation et d'élever les impôts indirects, il repoussait aussi tout emprunt extérieur et toute émission de bons du Trésor. Mais la nécessité parlait plus haut que ces considérations platoniques, et un premier emprunt de 3 p. 100 fut annoncé pour le mois de mars 1859 ; il fut, il est vrai, remis à l'automne, à cause de la guerre d'Italie et ne produisit qu'une somme insignifiante qui fut tout
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entière absorbée dans les efforts destinés à soutenir le cours du change. Autre emprunt en 1860, en type 4 p. 100 cette fois, pour un capital de 60 millions, dit emprunt métallique, et la même année, emprunt extérieur en 4 et demi qui ne fut réalisé qu'en 1863. C'est alors que MM. de Rothschild et Pereire avaient dit au comte Kisselev, ambassadeur à Paris : « Rétablissez d'abord votre crédit en adoptant un système financier plus rationnel et alors vous trouverez de l'argent ; autrement vous n'aboutirez qu'à un emprunt insignifiant comme chiffre et usuraire comme conditions ! »
En 1857, un emprunt en 4 p. 100 fut offert sans succès au public qui fit meilleur accueil à une émission dp billets de banque rapportant 5 p. 100 d'intérêt. Une nouvelle opération malheureuse fut le retrait des billets de crédit qui devaient être amortis avec les capitaux dits « économiques », amassés dans les diverses administrations; le Trésor dut en effet, pour y
faire face, émettre aussitôt 88 millions et demi de roubles-papier, c'est-à-dire une somme supérieure à l'importance des billets incinérés.
L T n grand événement signala ce ministère; ce fut, en effet, le 31 mai 1860, que fut créée la banque de Russie (voir chapitre XVI), qui.était appelée à remplacer les banques de prêts, la banque du commerce et les caisses provinciales d'assistance publique, et à liquider toutes les affaires de ces banques avec les dépositaires.
11 n'y a pas lieu de nous étendre ici sur les suites fâcheuses qui résultèrent, pour la noblesse, de la suppression des banques de prêts sur biens fonciers qui existaient depuis Elisabeth (1754): dix mille familles nobles se virent dans l'impossibilité d'habiter leurs terres et forcées d'emprunter aux usuriers.
Indépendamment de la création de la banque de Russie, Kniajevitch avait institué le 10 juillet 1859 un comité de réor-
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ganisation des impôts, lequel fonctionna jusqu'après 1880. La câpitation, l'impôt foncier, l'impôt du timbre, furent élevés de 18 p. 100. En dépit de ces difficultés, l'esprit russe qui, pas plus que l'esprit français, ne perd jamais ses droits, faisait dire au prince Viazemski en parlant de Grote, directeur du département des impôts indirects : ce Pour améliorer nos finances, une grotte seule ne suffit pas, il faudrait encore découvrir une Égérie. » Tchevkine, à qui on proposa d'être cette Égérie, répondit :
« Il n'y a qu'un fou ou un magicien qui puisse accepter le poste de ministre des finances, or, je ne suis ni l'un ni l'autre. » Les successeurs de Kniajevitch n'étaient non plus ni l'un ni l'autre, et ils réussirent pourtant dans une honorable mesure. Il n'en est pas moins vrai, comme le dit Kotorev dans les Éboulemcnts économiques, que la propagation de l'ivrognerie par la suppression des petites distilleries et les emprunts extérieurs « ont fait plus de mal à
la Russie que les guerres de 1812 et de Crimée, que le choléra et toutes les autres calamités qu'elle eut à supporter ».
Le comte M. C. Reutern (4862-1878), qui succéda à Kniajevitch, introduisit de grandes réformes dans la comptabilité et le contrôle des finances. Il unifia la caisse de l'État, et pour la première fois, en 1862, livra le budget à la publicité. Les questions financières qui se rattachent au rachat des terrains attribués aux paysans et à la construction des chemins de fer, l'accroissement du crédit national par la création de banques privées, trouvèrent en lui un puissant initiateur qui, le premier aussi, semble avoir compris toute l'importance qui réside, pour un pays, dans le développement de ses forces productives.
Le comte Reutern négocia à la maison Rothschild, le 14 avril 1862, un emprunt de 15 millions de livres sterling en 5 p. 100, au cours de 94, moyennant une commission de 2 et demi p. 100.
l'évolution financière. 273 Mais le succès ne couronna pas toujours dune façon aussi complète ses conceptions 1 ™*' en effet > décidé le remboursement
yr 60 k. pour demi-impériale, et cette opération, qui commença le 1» août 186 , |evaitprendrefinlele rjanvierl86 -
le Trésor subit, malgré ses efforts pour soutenir artificiellement les cours, un vériable desastre à la Bourse du- 29 octobre • es fonds 5 p. 100 qui étaient cotés en 1862
sn «o T! ent descendus en nov ™*™ 1W3.W 3/4, le rouble-crédit ne valait
Plus que /Tkopecks métalliques. L'échange S ^^ iJ était ^mps : l'opération avait
-ute 100 millions de roubles" Pour eflW cet échec, il s'agissait de créer des ressources • les accises sur l'alcool,' sur la bière, sur le sucre e n firent les frais principaux ! La patente fut aussi augmentée, et l'impôt foncier
fut crée dans les villes pour remplacer la capitation payée autrefois par les corps de bourgeois. C'est à cette époque que l'on éleva
SIX SEMU.VES EN un....
SIX SEMU.VES EN RUSSTE.
•21 'i SIX SEMAINES EN RUSSIE.
de25p. lOOlacapitation des paysans (1862) qui fut surélevée encore en 1867 de 50 kopecks. Un impôt de 10 p. 100 sur le revenu net frappa les biens de la noblesse. Les colonies de l'Amérique duNord furent vendues.
Le comte lteutern avait donné sa démission en 1866, mais Alexandre II ne l'accepta pas et désira le maintien au pouvoir de ce grand ministre.
Reutern fit exécuter 15,000 verstes de chemins de fer, et nous savons qu'il n'en existait <]ue 3,000 dans tout l'empire lors de sa prise de possession du ministère des
finances.
En 1864 fut inaugurée la 1" banque d'escompte à Saint-Pétersbourg et successivement dans toute la Russie 33 banques
privées.
Nous ne nous étendrons pas sur l'organisation de la société du crédit foncier mutuel de Saint-Pétersbourg, encore que la matière fournirait une étude très instructive; nous négligerons aussi, bien qu'il en soit