LES ILES DE LA NEVA
assistons, à dix heures du soir, au coucher du soleil qui disparaît pendant trois heures à peine dans un manteau de pourpre frangé d'or qui longtemps encore fait resplendir l'horizon. Nous parcourons ensuite les promenades où se porte en été, chaque soir, la population pétershourgeoise : les massifs d'arbres les plus touffus, les routes coupées de ponts, sous lesquels fuient des eaux qui reflètent ce paysage enchanteur, et ça et là de rustiques villas très animées ; voilà le lieu de plaisance qui remplace ici l'allée des Acacias. Les voitures filent et se croisent sans jamais se heurter ; les petits drojki passent fièrement et au grand trot près des landaus des ambassadeurs où s'étale à côté du cocher un chasseur au chapeau bicorne rehaussé de plumes ; de belles dames agrémentent aussi la promenade et chacun prend le frais dans un silence presque religieux, sous le ciel qui reste toujours éclairé, bien que le soleil soit déjà loin de nous; — à dix heures et demie, on peut encore
lire son journal sans le secours d'un bec de gaz.
Au cours de cette promenade nous sommes allés visiter le théâtre en plein air d'Arcadia et ensuite le jardin zoologique, où l'on entend de la musique coupée de pantomime et d'exhibitions de chiens savants.
A notre retour, un aimable Eusse à qui je montrais les moujiks, tristes mais résignés, qui prenaient l'air devant les portes des villas, me raconte l'anecdote suivante, qui eut lieu au temps où le prince de Bismarck représentait la Prusse à la cour de Russie.
Un jour qu'il avait manqué le train pour se rendre à Gatchina, où chassait le Tsar, il avise un moujik : «Va vite, arrive à temps, et je te paierai bien. » Le cocher le mène à fond de train à travers champs, fossés et fondrières, si bien que le futur chancelier lui dit : « Prends garde, tu vas verser. »
— « Ça ne fait rien (nitchego) ' », dit le