‹ Six semaines en Russie, sites, moeurs, beaux-arts, industrie, finances, exposition de MoscouChapitre 4 sur 63 · NOTRE-DAME DE KAZAN — LES ILES DE LA NEVA · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE KAZAN — LES ILES DE LA NEVA

• La route de Berlin à Saint-Pétersbourg s'effectue en 40 heures ; grâce aux sleepings et à une forte dose de bonne humeur, ce trajet, d'une seule traite, ne nous a pas semblé trop long. A Vierzbolovo ou Virballen, frontière russe, tous nos bagages sont descendus par les moujiks aux longs tabliers, pour la visite de la douane ; mais sur le vu de nos libres-parcours et de quelques lettres, nous sommes vite tenus quittes de cette longue et fastidieuse formalité. Le

visa est apposé sur nos malles et nous entrons dans le buffet, où chacun va choisir lui-même les mets à sa convenance; nous prenons d'excellentes gelinottes et du bitok (croquettes de bœuf haché) arrosé d'un thé très parfumé, aromatisé de citron. — Nous traversons la Lithuanie, où partout de malheureuses femmes couraient pieds nus sous la pluie. — Les arrêts principaux ont lieu aux buffets de Kovno, de Yilna, de Louga, et de Gutchina, résidence impériale où se trouve en ce moment le Tsar. Des sentinelles sont échelonnées le long de la voie ferrée, d'autres soldats bivouaquent sous la tente. — Encore quelques charmants paysages au doux feuillage, quelques champs de seigle et d'avoine, une petite gare où le prêtre célèbre l'office divin, auquel assistent, avec recueillement, des paysans agenouillés, et nous entrons à Saint-Pétersbourg.

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Nous voici en quelques instants sur la perspective Nevskii oii roulent les drojki ', voitures minuscules aux attelages légers, dont les petits chevaux, vifs et endiablés, sont habillés de harnais ornés de clous et de chaînettes de cuivre. Ces véhicules pittoresques sont complétés par les silhouettes amusantes des cochers vêtus de longues houppelandes à lajupeplissée et casqués d'un chapeau haut de forme, évidé dans le milieu et garni d'un large ruban. Dans le tourbillonnement de ces voitures toujours lancées à fond de train brillent les uniformes militaires les plus variés : le Cosaque à la casquette rouge, les chasseurs au bonnet d'astrakan orné d'un soleil d'argent, lesTartares dont la poitrine est agrémentée dans toute sa largeur, à la hauteur des pectoraux, d'une

1. La transcription des mots russes en caractères latins présentant certaines difficultés', nous avons prié un de nos amis, M. le D r Lelong, breveté de l'Ecole des langues orientales et professeur de langue russe au Cercle militaire, de vouloir bien s'acquitter de cette tâche.

cartouchière formant un gracieux arrangement. Le soleil qui apparaît enfin fait vibrer les couleurs jaunes, rouges, vertes et orange des maisons, sur lesquelles nous déchiffrons à peu près, grâce à une petite leçon d'alphabet prise en chemin de fer avec un aimable banquier de Pétersbourg, les enseignes écrites dans ces lettres russes d*un caractère si ornemental et si décoratif. — Nous arrivons ainsi à l'hôtel d'Europe.

A peine installés dans nos appartements, nous avons hâte de nous retrouver sur la perspective Nevskii, ce long boulevard qui va de l'amirauté à la gare de Moscou et au couvent de Nevskii '. Le premier riionument qui frappe nos regards est Vêglisc deKazan, bâtie par Paul I er , devant laquelle les fidèles, même les cochers sur leur siège, se signent par trois fois. Comme Saint-Pierre de Rome elle est entourée d'une colonnade

1. Le périmètre de Saint-Pétersbourg est presque égal à celui de Paris , quoique la population n'atteigne pas un million.

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devant laquelle se dressent les statues en bronze de Koutousov et de Barclay de Tolly; les portes de bronze sont rehaussées de belles sculptures qui rappellent celles du dôme de Pise ou du baptistaire de Florence.

— La liturgie grecque célèbre aujourd'hui la fête de l'Ascension, aussi de nombreux fidèles sont-ils groupés au pied delà chaire, où un pope, le front ceint d'un bandeau noir, qui lui retombe sur les épaules, lit les livres saints. L'Iconostase, où sont réunies les images de la Vierge et des saints, ruisselle de diamants et de pierres précieuses, sertis dans l'or des icônes; la lumière des cierges fait étinceler le métal et jette des feux dans ces pierreries aux mille facettes qui ont brillé dans les colliers et les diadèmes des princesses avant d'être consacrées à la Vierge vénérée des Russes. Dans les niches on aperçoit les statues du grandduc Vladimir, d'Alexandre Nevskii, de saint Jean et de saint André, puis' des trophées, des étendards turcs et persans et

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des drapeaux français surmontés de l'aigle impériale (nous y lisons les numéros de régiments: 140, 134, 28, 125, 44, 146); le bâton du maréchal Davout pris à Hambourg; des dépouilles des peuples du Caucase et sur des cartouches, les clefs de 28 citadelles conquises. — N'avait-on pas raconté en France, il y a trois ans, que nous nous proposions, sur l'initiative de la Russie, de nous restituer réciproquement les étendards pris sur les champs de bataille, afin de témoigner publiquement que nos armées, qui se sont battues en Crimée de façon si chevaleresque, étaient alliées aujourd'hui et qu'il ne restait plus rien des dissentiments d'autrefois? J'estime, pour mon compte, qu'une démonstration de ce genre serait d'un grand effet sur les deux peuples et sur l'Europe, mais je persiste à croire que ce projet était un petit roman créé par un écrivain à l'imagination vive. Nous savons à quoi nous en tenir au sujet des Russes, nous avons appris, depuis quelques années,

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à les mieux connaître dans les œuvres de Tolstoï et de Dostoïevskii et dans les études si intéressantes de Vogué, sans oublier les travaux historiques si substantiels de notre ancien collègue Rambaud. Nous nous comprenons sans effort, et si le mot d'alliance parait trop gros à des diplomates sceptiques, remplaçons le par le mot sympathies, peutêtre ne seront -elles pas toujours platoniques ' .

Entre l'église de Kazan et le Gostinii Dvor, vaste bazar où sont mis en vente les objets de consommation et d'ameublement les plus variés, nous visitons la Douma, qui est le siège du conseil municipal élu par un corps électoral comprenant trois classes d'électeurs, basées sur le cens 2 . A la tête

1 . Nous n'avons voulu rien changer aux termes de cette appréciation que nous avions déjà formulée dans le numéro du 25 juin 1891 de la Grande Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, parue quelques semaines avant la grande manifestation de Cronstadt.

2. La première classe comporte 400 citoyens, payant en commun 6 29,000 roubles de contribu-

de cette municipalité se trouve le maire, qui est choisi sur une liste de deux candidats présentés par le conseil au préfet de la ville.

Pour finir la journée, nous sommes allés nous promener aux Iles, en traversant la Neva sur le pont de bateaux ; de ce point, qui nous rappelle la vue du grand canal à Venise (la Neva, qui est large comme cinq fois la Seine, représente en effet un vaste bassin), le dôme d'or de l'église Isaac nous apparaît illuminé des feux du soleil couchant; la Bourse, la Douane, l'église Saint- Pierre-et-Saint-Paul, où sont les tombeaux des Tsars, jettent des notes pittoresques dans ce paysage auquel les flots agités donnent du mouvement.

Nous arrivons à la pointe des îles et nous

tions; la seconde est composée de 727 électeurs qui acquittent en commun une somme de 628,000 roubles ; font partie de la troisième classe 17,000 citoyens qui sont imposés individuellement à 628 roubles. — Les femmes sont électeurs, mais votent par rocuration.

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