‹ Sixte-Quint, d'apres des correspondances diplomatiques ineditesChapitre 19 sur 67 · SEIGNEUR CARDINAL MONTALTO', NEVEU DE NOTRE SEI- GNEUR SIXTE-QUINT · texte numérisé non relu

SEIGNEUR CARDINAL MONTALTO', NEVEU DE NOTRE SEI- GNEUR SIXTE-QUINT

La dignité du cardinalat, conférée à quiconque s'en montre vraiment digne, est déjà par elle-même des plus élevées, et suréminentes, attendu que le sacré collège est le sénat de TÉglise universelle, et le conseil du souverain pontife, et que c'est ce pontife qui le compose de sa propre autorité et sans intermédiaire. Cette dignité, toutefois, apparaît plus élevée et^ plus éminente encore dans la personne de ceux qui sont alliés au pape par les liens du sang, puisque, en ' raison du désir qu'il a de leur grandeur et en raison de la confiance qu'il leur accorde de préférence à d'autres, les affaires les plus importantes qu'on soumet au Saint-Siège leur sont communiquées. C'est avec eux que traitent les envoyés des princes, tant ceux qui résident ici que ceux qui sont venus en mission s|)écialo à cette cour ; c'est par leur organe que le pape appnîiid à connaître les désirs et les besoins de toute la (îhiétienté ; c est à eux qu'écrivent les nonces et les autres ministres du Saint-Siège ; c'est par leur entre-

1. Isiruzioui al cardinale Monialto. J'en ai trouvé des copies du dix-sept ii'nic sircle dans les archives d'Etat de Florence, Caj'te strozzane, 508, et dans la collection de manuscrits de IVu )l. le prince de Santa Crocc, à. Home. Elles ont été imprimées dans le Tesoro polilivOy Vicence, 1602, par conséquent douze ans seulement après la mort du pape. Cet écrit est-il authentique ? Je ne saurais l'aftirmer. C'est niome peu probable; mais on y trouve la tournure d'esprit et les idées de Sixte-Quint, et niémè des phrases q.i'il a dites aux ambassadeurs, et que ceux-ci ont consignées dans leurs rapports.

mise qu*est gouverné l'État ecclésiastique ; c'est par leur intervention et à la suite de leur intercession que beaucoup d'emplois et de bénéfices ecclésiastiques sont. conférés, et, ce qui importe davantage encore, par eux se fait la promotion des cardinaux; enfin, c'est par eux que le pape manifeste sa pensée et qu'il distribue des grâces ; leur assistance, plus ([ue toute autre, l'aide à porter le lourd fardeau du pontificat. Et, en ces temps de troubles et de difficultés, cette forme de gouvernement paraît plus opportune que celle d'autrefois et même presque nécessaire; car, la chrétienté se trouvant accablée de divers intérêts et de soucis, la répartition de l'administration entre plusieurs n'offre pas grande sécurité, et on ne peut attendre de résolutions parfaites concernant telle parlie spéciale du gouvernement de la part de qui ne connaît les autres branches et ne peut voir ce qui s'y fait. Voilà pourquoi il est nécessaire que tout converge vers un seul, et c'est ainsi que dans les grands périls les républiques conféraient l'autorité absolue à une seule personne. L'importance et la quantité des susdites affaires démontrent, sans qu'il soit besoin d'entrer dans d'autres explications, combien de science, de prudence, de zèle et de soin est nécessaire à ce ministre pour se montrer à la hauteur de .sa tâche. Mais, pour descendre déconsidérations générales plus ou moins vagues à des considérations particulières plus précises, nous parlerons d'abord du but à atteindre, puis de quelques-uns des moyens à employer, ensuite nous diviserons les affaires en quelques articles principaux, avec des observations sur la manière

de traiter avec notre Seigneur le pape, avec les cardinaux, ambassadeurs, prélats et autres, et nous ajouterons finalement quelques considérations sur la façon de parler et d'écrire.

Le ministre d'un prince ne doit poursuivre d'autres fins que celles du prince lui-même ; sous ce rapport, il ne doit y avoir aucune divergence de vues entre eux, et comme les fins du souverain pontife doivent être la gloire de Dieu, le salut des âmes, la propagation de la foi, l'exaltation de la sainte Église, la paix et la tranquillité universelles, le triomphe de la vertu, la destruction du vice, ce seront là également les fins du cardinal son neveu, et c'est de ce côté qu'il devra diriger toutes les forces de son intelligence, tous ses soins, tous ses labeurs. A la génération des choses dans l'ordre de la nature concourent à côté de la cause première beaucoup d'autres causes secondaires, et si celles-ci coopèrent dans la mesure voulue, les choses deviennent parfaites et belles ; mais elles ne produiront que des monstres de figure laide et horrible, quand les fins de ceux qui s'écartent de l'intention du prince et du vrai but sont monstrueuses et horribles ; à ce sujet les exemples en apprennent plus que les paroles. Outre les fins du prince, son neveu peut avoir quelque égard pour soi-même, non pas dans un sens différent de celles-là, mais comme corollaire naturel et compatible. Ainsi, il cherchera à donner bonne opinion de lui-même aux princes et aux cardinaux et à gagner leur bienveillance, car il ne saurait rien acquérir de plus important que leur estime et leurs bonnes grâces. Ensuite, il se conciliera l'amitié de

bon nombre de personnes en les faisant élever au cardinalat ou nommer aux légations auprès des cours étrangères, ou dans le gouvernement, ou aux principaux offices de la cour et même dans les familles particulières. En dernier lieu viendront la richesse, les revenus, une fortune abondante, ceci étant nécessaire pour vivre avec splendeur et dignité, pour distribuer des bienfaits et exécuter bien des choses.

A cette considération de la fin vient se joindre celle des moyens dont il devra se pourvoir, et parmi lesquels il faut compter en première ligne : les amis, les clients et les serviteurs, ainsi que la fortune dont il a déjà été fait mention. Pour triompher dans une guerre, le grand point est de choisir de bonnes troupes ; pour soutenir les charges et les emplois du gouvernement, tout dépend du choix des ministres et des seigneurs; pour les choisir, il faut du jugement et, par-dessus tout, une heureuse chance. Mais où il y a grand concours, comme il arrive pour les places dont dispose le neveu d'un pape, c'est plus fticile, parce ([ue d'un grand nombre on ne prend que peu et, parmi ceux qu'on a pris, on emploie les plus aptos au service En faisant choix de personnes, considérez d'abord qui les propose, puis leur patrie, leurs relations, leur conduite, Iciurs antécédents, leurs études, leur tenue extérieure et encore leur constitution physique, source naturelle des mœurs. Les bons engendrent les bons, et certaines mœurs sont propres et communes à une famille, à un pays, à une nation. On peut recueillir des informations plus exactes des compatriotes, des compagnons et des familles qu'elles ont fréquentées

OU servies; il est permis de supposer qu'elles seront dans Tavenir et pour nous ce qu'elles ont été dans le passé et avec d'autres. Veillez à ce qu'elles soient issues d'une famille estimable, recommandées de part non suspecte, sincèrement attachées à votre personne, vigilantes, laborieuses, infatigables, avareset prudentes en paroles, promptes et entendues à l'action, ambitieuses d'obtenir les bonnes grâces du maître, sou- . cieuses de sa grandeur et de leur honneur; instruites, au courant de ce qui se passe et versées dans les devoirs de leur charge, supportant aisément les incommodités, les corrections et les avertissements, aspirant à la perfection en toutes choses et à surpasser tous les autres, si faire se peut; de classe et de fortune moyennes, parce que ceux qui sont trop pauvres deviennent à charge en recherchant toujours des subventions et que les riches et les grands deviennent ennuyeux à cause de leurs hautes prétentions. Il convient néanmoins qu'un prélat incline plutôt vers les pauvres, parce qu'ils doivent avoir la mémoire reconnaissante, et que, de plus, le talent, le savoir-faire, un attachement véritable pour le service et la gratitude se trouvent abondamment chez les pauvres.

Qu'on évite les natures et les caractères opposés à ceux qui viennent d'être décrits, et surtout ceux qui sont portés à divulguer les secrets, ce qui arrive souvent et sans mauvaise intention à la légèreté, à la jactance, à la loquacité, aux tempéraments amoureux ou vindicatifs, et plus encore à ces natures qui inclinent à la perfidie, vraie peste et poison de la société

humaine, produits de régoïsme de ceux qui servent leurs maîtres uniquement en vue de leur propre avantage. Les indiscrets se révèlent d'eux-mêmes, et on ne peut excuser qui les emploie ; mais il n'est pas facile de pénétrer les volontés ténébreuses et les menées de ceux de la seconde catégorie, dont les principes fondamentaux sont Tavarice, l'ambition , une haute idée de soi-même, le mépris d'autrui et l'envie. Ces gens-là sont doués d'une dissimulation profonde, qui ne les abandonne que lorsqu'ils en voient d'autres recevoir les dignités etavantages ambitionnés par euxmêmes. Ce malheur seul les aiguillonne, de manière qu'ils se sentent pressés de se dévoiler à quelqu'un. Ce qui les fait encore découvrir, c'est qu'ils no restent jamais d'accord avec eux-mêmes, louant la même chose dans un moment et la blâmant dans un autre, défendant ici et attaquant là. Ce qu'ils disent à l'oreille est autre que ce qu'ils soutiennent en public ; ils ne maintiennent pas leur dire quand le maître discute, et il s'ensuit qu'ils vont toujours en rampant et en observant, et n'ont pas d'allures franches; ils ne manquent pas d'un certain talent j)our l'adulation, qui les fait pénétrer dans les secrets les plus intimes du maître, ni d'une façon subtile de médire du prochain et d'insinuer des soupçons.

Il n'est pas superflu de faire des discours si longs qu'ils soient pour enseigner à connaître et à éviter cette pestilentielle es])èce de serviteurs, et, comme il arrive que cette ivraie n'apparaît qu'après avoir déjà poussé haut, il faut alors en hâter la maturité et la séparer du reste, et, une fois séparée, l'exterminer.

afin que le bon grain n'en soit plus infesté et qu'on s'assure bien qu'elle ne puisse nuire au père de famille. Le choix fait, le seigneur qui a de nombreux serviteurs devra les employer tous, les occuper activement, et en affecter le plus possible aux services auxquels ils sont propres- Il est facile d'en utiliser plusieurs comme écuyers tranchants et comme échansons ou écrivains, piais sous un seul chef et à divers soins de la maison; le service delà chambre et les commissions peuvent en occuper beaucoup. Ceci aura l'utilité de proscrire l'oisiveté, source de tous les vices, de satisfaire tout le monde, parce qu'aucun ne se voit négligé, que chacun peut montrer ce qu'il vaut, et parce que l'émulation, en augmentant le zèle, produit la perfection. Réunis à une besogne ardue et travaillant sous le regard des camarades, les méchants trouveront moins de facilité pour se cacher, et comme leurs occupations les mettent en rapport avec d'autres personnes de* la cour, le maître recueillera par leur entremise des avis et des renseignements sur bien des choses. Personne ne pourra s'élever au-dessus des autres avec trop d'autorité, et aucun, quelque excellent qu'il soit, ne pourra devenir orgueilleux, car, d'autres étant pareillement exercés, chacun comprendra que le seigneur peut, en introduisant ceux-là dans la même charge, se passer de lui.

Le maître doit apporter de la gravité dans ses rapports avec ses serviteurs, mais y mêler aussi quelque douceur, plus ou moins, selon leurs diverses qualités et conditions. Le mépris et l'àpreté sont odieux. On dirige le mieux ses serviteurs en les aimant comme

des parties et comme des instruments de soi-même. En retour, il n'y a pas de meilleure manière de bien servir que d'aimer son seigneur comme on aime sa propre intelligence. Dans la vie en commun des hommes, il est nécessaire de supporter quelques imperfections etde pardonner les fautes commises par inadvertance ; seuls le mensonge et Timposture exigent qu'on sévisse et demeure implacable.

La vérité et la sincérité sont l'essence des relations des princes entre eux. Aucune chose ne leur est plus nécessaire et aucune ne leur manque davantage. L'adulation et l'ambition mettent la vérité dans l'ombre, l'obscurcissent et la cachent en inventant des mérites, en dissimulant des fautes et en fabriquant un tissu inextricable de duperies. Le cardinal-neveu ne peut rendre de plus grand service au pape, et il n'a pas d'obligation plus élevée que de lui faire des rapports véridiques et de lui donner des informations nettes sur toutes les affaires courantes, et de le préserver des rapports mensongers. Mais comment hii donner ces informations sans les avoir recueillies? ou comment le mettre en garde contre les autres sans s'y être mis soi-même ? Bien souvent la vérité est dure et contraire aux desseins de nos domestiques, qui gîignent à l'adulation et fondent une autorité licencieuse sur quelques-unes de nos imperfections. Afin de s'en préserver, il faut beaucoup de prudence; vous pouvez néanmoins espérer de réussir quand, grâce à un choix prudent, les bons forment la majorité de votre entourage, parce qu'en fin de compte la simulation se trahît : ce qui semble être n'est pas encore; l'imitation pro-

duit bien une certaine ressemblance, mais ne réussit pas a faire absolument l'identique. Pour savoir à qui et à combien de personnes on peut confier ses affaires et ce qu'on peut leur confier, il faut prendre l'exemple de Notre-Seigneur, lequel, tant qu'il vécut sur la terre, s'adressait à tout le peuple dans certains discours et lors de certaines actions miraculeuses, à tous ses disciples dans certains autres discours, dans d'autres encore aux apôtres seulement, et dans certains autres enfin, plus élevés et mystérieux, à trois et quelquefois même h un seul; car à Pierre seul il enseigna comment gouverner son troupeau, et à saint Jean il révéla les très grands mystères de sa génération divine.

Il n'est pas facile de dire quelles sont précisément les choses que le prince ou le cardinal devra confier à plusieurs ou à quelques-uns, ou à très peu, ou a un seul suivant l'exemple de Notre-Seigneur, et il n'est pas non plus nécessaire d'entrer dans des explications à ce sujet, car ces choses s'enseigneront d'elles-mêmes. Néanmoins il est plus sûr, principalement quand on est jeune et quand il s'agit des principes de l'administration, de taire jusqu'aux choses qu'on pourrait dire, plutôt que de dire, par le désir défaire parler de soi, les choses qu'on devrait taire. On peut communiquer à tout le monde ce qui concerne les temps reculés, les bénéfices ecclésiastiques accordés en consistoire et les événements quotidiens qui ne touchent pas au gouvernement, mais de préférence toujours ce qui est à réloge de quelqu'un et non le contraire.

Les mesures gouvernementales déjà exécutées peuvent se dire à quelques-uns, surtout quand il est bon

sans avoir blessé l'une des parties intéressées. Il y a môme pour un jeune homme du danger à s'en occuper, parce que, comme Tempire et la puissance ne se montrent nulle pas autant que dans celui qui est juge de la vie et de la mort, on en a vu plusieurs, avides d'user de leur pouvoir, devenir trop sanguinaires, ou moins indulgents et moins humains qu'il ne sied à des hommes d'Église. Le cardinal par son état est appelé au service de l'Église universelle, dont les princes et leurs royaumes ou territoires forment la part principale. S'occuper de ceux-ci est proprement du domaine pastoral du pape et de son sénat. Servir en ces choses fait connaître un cardinal aux princes, lui acquiert leur estime et leur reconnaissance, lui donne de l'autorité et lui vaut de la bienveillance quand il s'agit de choses importantes et la confiance des autres cardinaux. Par là encore on arrive à faire des actions d'éclat, on sert la chose universelle, on procure des faveurs et des grâces à beaucoup de particuliers, et de là résultent des agréments réels qui méritent d'être désirés avec ardeur. Évitez de vous interposer entre des personnes en litige, parce que vous éveilleriez facilement des susceptibilités et vous vous feriez beaucoup d'ennemis; mais si les fonctions que vous a données le prince impliquent cette nécessité, aloi's laissez aux consulteurs le soin de juger les controverses et d'appliquer les punitions et les amendes, et quant à vous , n'intervenez que lorsque les circonstances s'y prêtent, et en faveur de la rémission ou de la diminution de la peine, usant cependant de la clémence avec circonspection, parce que l'indulgence

APPENDICE. AQi

toute la chrétienté, et où ron reporte même souvent les affaires de la consulte quand elles réclament un arbitrage ou une décision extraordinaire du prince. Ceci se fait plus aisément quand le même cardinal est préposé à Tune et à l'autre. Ce cardinal a besoin de la science des lois, mais plus encore de prudence pour discerner ce qui est utile, expédient et honnête. De même qu'au dire de Platon une veine d'or est rare dans la terre, la prudence n'est pas échue en partage à beaucoup ; elle permet de reconnaître dans toutes les questions qui se présentent les divers partis à prendre, de les comparer et de peser sur une juste balance l'utilité, la dignité et la facilité d'exécution ou la difficulté de l'affaire et les moyens de la mener à bonne fin. La prudence n'est ni ambitieuse ni querelleuse ; elle n'a pas en vue le bien particulier, mais le bien public ; elle est magnanime et généreuse, elle vise toujours à la plus grande gloire ; elle se montre dans les choses ardues; mais pour les petites choses de tous les jours, elle n'en fait pas de cas et les méprise presque, ou, pour mieux dire, elle les traite selon leur valeur ; c'est une grâce de Dieu, un don céleste qui fait descendre dans le cœur et dans l'intelligence humaine une lumière cachée et invisible qui devient la source de toute notion élevée, comme de tout désir généreux. Notre zèle, notre énergie, quoique d'un secours utile, ne viennent pas en première ligne, de même que nos yeux, si ouverts et si attentifs qu'ils soient, ne voient pas quand le soleil n'éclaire pas et ne renforce pas leur propre vertu. Le nerf de la prudence est la conjecture, laquelle, regardant vers Tavô- Jl. ivs

parties, rend les procès interminables, énerve les magistrats et affaiblit avec Tautorité la crainte de la justice.

Quand vous recevez les requêtes, répondez en peu de mots que vous veillerez à ce que la justice se fasse. Ne faites pas espérer que vous accorderez ce qu'on vous demande, ni que vous y êtes favorable, car il est quelquefois impossible d'agir ensuite en conséquence, et cela nuit à la réputation. Montrez que vous aimez les informations au sujet des points essentiels, l'exposition du fait succincte et véridique, et tous s'y' conformeront. Faites observer ce décret de l'Aréopage qui défendait d'énoncer aucune proposition en dehors de la question. Empêchez que les recommandations et les intercessions des grands ne fassent violence à la justice ; écoutez-les, mais n'agissez pas sous leur inspiration. Les seigneurs croient accomplir un pieux office par leurs recommandations ; mais quand cette ])iété froisse la justice, elle devient une impie iniquité. C'est une très grande erreur de croire que les demandes de grâces faites par eux ont plus de poids là où la justice se trouve plus violée ; car, si la justice est une chose sainte et excellente, la violation en est exécrable et très mauvaise : elle transforme en juges les coupables, la partie favorisée et le protecteur. Employez tous vos efforts pour terminer toujours les affaires du tribunal. Bien que cette odieuse malice judiciaire ait énormément augmenté depuis que les guerres et les vraies hostilités ont cessé, néanmoins la bonne règle est de ne se laisser jamais écraser par les affaires et de les expédier suivant qu'elles se présentent. A cet effet, la

cliacun peut s'adonner à quelque lâche qui lui convienne. Les affaires publiques sont considérables, mais, en y employant un nombre limité de fonctionnaires de là susdite qualité, le cardinal en soutiendra aisément le poids, et, en causant avec ces hommes, il s'instruira de leurs mœurs, de leurs opinions et de huirs avis et augmentera ainsi ses propres lumières, car, en s'approchant de quelqu'un, on lui communique ses qualités et les mauvaises plus vite que les bonnes. Les lépreux, les poitrinaires, les ophthalmiques communiquent leurs infirmités; de même les fréquentes relations portent la contagion dafis les âmes. A cette assistance de ses serviteurs il faut ajouter deux qualités : les connaissances ou la science, et Fart de distribuer le temps. Les connaissances se rapportent aux choses politiques qui sont de votre ressort. Sans môme avoir lu les traités d'Aristote, de Xénophon et de Platon, vous en saurez suffisamment en observant et en étudiant la cour de Rome, qui est à la tête de la (îhrétienté, et qui a non seulement des rapports et des rapprochements avec les autres États et principautés, mais qui possède de plus en elle-même le principe des républiques et de toutes les formes de gouvernement. Qui voudrait en douter n'a qu'à considérer la multitude et la diversité des ordres réguliers et des autres congrégations ou collèges et à examiner s'il ne se trouve pas là non seulement les formes décrites par les auteurs savants, niais bien d'autres encore que leur intelligence pourtant si exercée n'est pas parvenue à inventer. Informez-vous et tâchez de coimaître les magistrats de cette cour, leurs services et leurs devoirs, ainsi

que les phases que leurs travaux doivent parcourir avant que les résultats en soient soumis au pontife, de même que le pontife dirige et gouverne par leur intermédiaire, comme par ses nerfs et ses veines, le corps de la chrétienté, ses États et cette cité de Rome. Prenez connaissance dans cette cité des vivres et des choses nécessaires à la vie humaine, et des voies par lesquelles on se les procure ; considérez sa puissance, le nombre de ses habitants, les métiers, les armes et les richesses appartenant pour la plupart à la noblesse, laquelle est fort considérable à Rome et composée tant d'indigènes que d'étrangers qui y accourent. Joignez à cela des notions particulières sur les personnes et les familles nobles concernant leurs alliances actuelles et possibles dans l'avenir et principalement celles qui pourraient transporter de Tune à l'autre de grandes dots et des héritages considérables, et pénétrez de même, pour les éteindre, leurs dissensions et leurs prétentions. Notez ceci plus particulièrement à l'égard des prélats et autres personnages attachés à la cour, car, vu les fréquents changements et les élévations rapides de gens inconnus, il est nécessaire de compter avec chacun, afin de pouvoir gagner et s'adjoindre les meilleurs, les faire avancer et leur tenir compte de leurs mérites ou de leurs défauts lors de la distribution des grâces souveraines.

Il est inutile de rappeler la surveillance de l'administration du palais et des autres domaines, attendu que ce point n'est jamais négligé et qu'on en parle fort souvent.

Une fois que vous aurez compris les affaires de

Rome, lisez, pour connaître celles de l'étranger, quelques rapports d'ambassadeurs ou d'autres sur les royaumes et seigneuries de la chrétienté, et complétez ces informations en interrogeant beaucoup de personnes tant officielles que particulières de cette cour qui en abonde, et enfin, pour couronner l'œuvre, regardez au théâtre la représentation de scènes de mœurs étrangères, chose aussi réjouissante que vraiment instructive.

La connaissance de toutes les parties de l'histoire est utile, mais celle de l'histoire ecclésiastique est nécessaire au cardinal; de même la connaissance des droits du fisc, des juridictions de l'Église, des hauts faits du souverain pontife et celle de la suprême autorité du siège apostolique, devant laquelle se prosternent et s'inclinent avec une dévote obéissance les empereurs, les rois et les seigneurs de la chrétienté. Muni de ces informations, le cardinal pourra veiller avec avantage aux intérêts du pontife et aux autres graves affaires soumises à ce Saint-Siège. Car, pour celles qui concernent la justice commutative et contcntieuse, et qui dérivent du gouvernement de l'État ecclésiastique, il devra les expédier par le vote et les mains de ses consulteurs légistes et, de plus, il ne faut pas les comparer aux susdites affaires ni pour le rang, ni pour l'importance; en outre, comme ce sont des matières litigieuses et le plus souvent criminelles où il s'agit de tortures et de supplices, elles ne conviennent pas au clergé, qui par son caractère est éloigné de pareilles questions. Elles causent aussi, naturellcmenty des ennuis et on ne les mène pas à bonne fin

pensable dans les temps où nous vivons, et elle est digne de ceux qui sont les ministres principaux du pontife romain et qui en ont souvent si grand besoin. Ils devront, en commençant par le bon gouvernement de Rome et du domaine temporel, acquérir l'estime des princes chrétiens, et sous ce rapport il a été fait beaucoup déjà par notre seigneur le pape.

En thèse générale , toutes les affaires concernent ou la justice commutative ou la justice contentieuse qui décide entre les deux parties ce qui est juste devant les lois. La justice distributive est celle par laquelle un prince ou un prélat dispense et distribue les magistratures, les dignités, des emplois et des bienfaits.

La première est réglée par la loi écrite, la seconde par la prudence et le libre arbitre, et quoiqu'elle semble être et qu'on l'appelle une juridiction arbitraire, elle a néanmoins pour loi la raison, l'honnêteté, le bien public. C'est une erreur très grave et très pernicieuse de croire que le prince puisse conférer selon son bon plaisir les grades, les dignités et les emplois publics. Ici encore il y a des lois, et des lois bien plus déterminées que dans les autres cas, parce que, les qualités nécessaires pour obtenir telle faveur étant fixées, on ne peut en bonne justice l'accorder à qui ne les possède pas. L'art de l'hygiène a déterminé les bons médicaments et, comme celui qui négligerait de les choisir et donnerait aux malades d'autres remèdes qui ne sont pas bons, ne les guérirait pas, mais les tuerait, de même le prince qui distribue ses emplois et ses bienfaits à des personnes

indignes ne gouverne pas, mais détruit son peuple. Le prince, qui est supérieur aux lois et qui est ou doit être la justice vivante, remet parfois la peine contrairement au texte de la loi écrite, ou bien dispense de quelque chose ou accorde des privilèges. Cependant la loi ne doit être violée qu*avec le plus grand discernement; il faut ou que les circonstances du délit, ou les qualités du coupable soient de nature à justifier un acte semblable de modération, et que la grâce paraisse infiniment plus utile au bien public que Texécution de la sentence, et la dispense préférable à l'observation des lois. Un privilège consiste à concéder à quelqu'un le droit de faire ou d'obtenir ce qu'auparavant, en vertu de son état, il n'aurait pu faire ou obtenir, ou bien à le soustraire à la juridiction. Le plus souvent les privilèges affaiblissent l'autorité des lois et confondent presque ce qui est permis avec ce qui est défendu, car ils font croire que les choses ne sont pas permises ou défendues en ellesmêmes, mais seulement par le caprice d'autrui. Il faut donc rarement accorder de privilèges, et uniquement pour des motifs très graves et évidents. Le supérieur doit encore considérer l'utilité et les services des magistrats, écarter ceux qui sont superflus, augmenter ou diminuer l'autorité des anciens, modifier leur nombre, en nommer de nouveaux et créer de nouvelles lois selon le besoin et quand le bien public le réclame; mais en toutes choses l'innovation est dangereuse et ne doit se faire sans raison très grave, parce qu'autrement on perd cette autorité et cette majesté qui sont le bénéfice du temps.

On peut être large dans la concession des dispenses, principalement pour les mariages, qui chez les princes sont nécessaires en raison de leurs fréquentes parentés, et par rapport à la paix et à la succession dans les États; de même dans la fondation de nouvelles églises et universités, et pour accorder des bénéfices* et des grades aux personnes nommées par les princes ; mais en ce qui concc. ne la concession des dîmes et autres contributions de ce genre et Taliénation des biens et juridictions temporelles des églises, et la réunion de monastères aux ordres militaires, il est nécessaire d'être très réservé, et il ne serait pas inutile de faire des recherches sur les pétitions présentées à ce sujet pendant les deux derniers pontificats, sur les concessions faites et sur le profit qu'en a retiré le service public. Peut-être cet avantage est-il moindre qu'on ne pense, parce que les contributions n'auront peut-être pas été affectées aux armements et aux usages auxquels on les avait destinées : ce qui cause grand donuiiagc; aux églises et au clergé, et diminuie beaucoup son autorité et son immunité, le pouvoir et la main des agents laïques étant fort lourds.

Les concessions faites sont considérables, et les princes trouvent sous les nouveaux pontificats de la facilité pour en obtenir de nouvelles. Les largesses du passé exigent qu'on soit plus réservé, ce qui contribuera à conserver les églises, Tautorité et la réputiition de ce Saint-Siège. Pour le reste des occurrences et alfaires, il est bon de considérer la nature de cette cour, celle des princes et celle de leurs ambassadeurs

par rapport a quelques-unes de leurs qualités les plus ordinaires.

La cour romaine est le point de réunion de toutes les nations chrétiennes, la ])atrie cornniune li laquelle chacun a accès, où chacun peut espérer, et aspirer à toutes les dignités qui s'y trouvent, jusques et y compris le pontificat. L'autorité des princes a âe Vimportance; on se sent à leur endroit des dispositions, des sentiments, des penchants de différente nature, et, grâce à cette participation à toutes choses, la «our romaine a la forme d'une république; mais elle a aussi la forme d'une royauté'*, en raiwin de rautoril<!* suprênie et absolue du pajx*. I>a vertu, la lioblesisie, la ricliessi», les princes et autres pouvoifij ont de Tinfluence à la cour de Kome ; la patience par-dessus tout y est encouragée par Tespoir, qui est un appui solide. Les cspéranc<^s y Mjnt t(,'nace6, car, une fois dé(;ue6, elles ne manquent pas de se rerjou vêler av<x toutes les variations et les i<indances diverses de ceux qui s'en prévalent. On y suit volontiers le char de la foilune et ou n'est gu(*re peiiiévérant quVn cela. Home «ut pleine de jugemetit el de savoir, mais «'Ile sait plus qu'elle ne peut; M*', est riche ^m grands emplois, bénéfices, impositions, eX élira grande splendeur. Sa conservation t'A clù'vv à tou^^, même au.x étrun^<M*s, pourvu qu'ils uv soient pus eiitacliés d*hén'^sie. Elle a liormur de la guerre, dv. la ^iu^îrre chez elle et contre ellf : ailhmi's elh' nu la délr.str pas autant; elle aime les changements au.\.quels rst soumis le pouvuu'. Liis camaradi:ri(is s*v font et ^^ v défont fiM'JltimcMit. Les fuotiuiis uv sont pa^ solid(^'^, elles si' forment vik* et

se dissolvent, comme les navires changent de cours dans un golfe où soufflent des vents divers. On y trouve peu de vrais amis; on est poli, large en promesses et prompt à aider, mais on y est habile en même temps à reléguer au second plan et à détruire ce qui fait obstacle. On y est adroit à s'insinuer. Il faut y tenir compte de chacun à cause de la fréquence des mutations, parce que beaucoup de serviteurs jouissent d'une grande autorité auprès du prince et sont aimés à Tégal des parents. Rome modifie sur quelques points les usages et les manières de procéder, selon l'individualité du pape, mais au fond elle reste toujours la même; enfin, elle est studieuse et curieuse d'entendre dire et de savoir ce qui se passe et ce qui arrive n'importe où dans le monde ; elle prévoit avec sagacité les événements futurs, et ne cesse d'en faire l'objet de ses calculs.

Haut placés comme ils le sont, les princes sont ailiers et fort désireux d'étendre leurs domaines, d'acquérir de la gloire et une grande réputation; ils supportent mal que d'autres les égalent ou cherchent à les surpasser; ils aihientà être redoutés et respectés, et ne supportent ni le blâme ni la franchise du langage ; ils n'admettent jamais avoir tort, quand bien même cela serait évident; ils ont beaucoup de prétentions, pas toujours bien fondées, souvent vaines ; ils redoutent les pièges, l'abaissement ou la diminution de leur grandeur et de leur puissance. Entre eux ils sont constamment en suspicion; ils observent avec inquiétude tout accroissement de forces et d'honneurs gu'ils remarquent chez les autres, surtout chez leurs

voisins; ils sont envieux de la gloire d'autrui; ils s'offensent de toute concession faite à d'autres, soit de privilèges, soit de titres honorifiques, de secours ou de faveurs, et leur jalousie les pousse à demander pour eux la même chose ou quelque chose de semblable ; ils prennent en mauvaise part les refus et même les ajournements et les obstacles qu'ils rencontrent. I/affcction et la confiance sont rares chez eux, et peu de personnes ont sur eux du pouvoir; ils se laissent guider par l'intérêt ; ils sont contraints de feindre et de dissimuler en beaucoup de choses ; ils prodiguent les démonstrations apparentes d'obéissance et de respect envers le Saint-Siège, ils se coalisent pour leur profit, et si le profit vient à manquer, ils se dégagent de leur parole.^ L'adversité du procliain ne leur déplaît pas toujours; souvent ils en profitent pour s'élever sur les ruines des autres. Ils ne poursuivent pas les succès éloignés ou douteux, ni ceux qui sont dispendieux ou difficiles; ils n'aiment pas à ajourner, et ils ne se soumettent pas volontiers à l'arbitrage d'un tiers. Leurs relations et leurs rapports personnels font naître chez eux non l'affection, mais souvent au contraire le dépit et la discorde. En toutes choses ils aiment l'excès et ils écoutent volontiers ceux qui exaltent leurs actions. Ils aiment à faire nommer des cardinaux par l'influence de leur autorité, à voir respecter leurs partisans et à distribuer de grands bienfaits. Ils aiment les cadeaux, surtout les objets rares et de singulière valeur ou bien ceux (jui sont de quelque utilité pour la conservation de la vie. Tout ce qui contribue à accroître leur pouvoir leur paraît permis.

Ils envoient le plus souvent comme ambassadeurs (les hommes habiles, judicieux, curieux, pleins d'artifices pour s'insinuer, versés dans Tari de bien dire et doux dans la conversation, prudents quand il s'agit de prendre parti à Timprovisle, intrépides là où il faut répliquer et résister, infatigables à écrire, cherchant à connaître les prédilections, les haines, les faveurs, les disgrâces, les dévouements et les partis opposés, la grâce, les forces et les desseins du souverain et de toute la cour ; observant toute chose et pailant des petites indiscrétions de parole ou de faits pour flairer et deviner par conjecture les secrets dés cours ; tenant compte de qui les renseigne n'importe par quels moyens, s'étudiant à faire valoir à l'étranger leur propre prince; c'est là le but unique de leur service. Dans cette cour ils causent plus familièrement que dans les autres, et ils ont parfois, comme dans une république commune, quelque but à eux propre. Ils aiment à être réputés prudents, fidèles à leur maître et agréables au prince auprès duquel ils résident. Quand il y a plus d'un ambassadeur à une cour, ils ont entre eux de l'émulation et ils s'observent mutuellement, comme les princes le font entre eux. A Rome, ils ont toujours l'œil ouvert sur l'avenir.

Par conséquent, en traitant avec les ambassadeurs et pour ce qui les concerne, il faut tenir compte de ces qualités générales et de celles que chacun a encore en particulier, dérivant soit de sa nationalité, soit de sa constitution, de son origine, de ses inclinations naturelles; en raison de quoi les uns sont graves et circonspects, les autres légers et impétueux, d'autres

simples et dégagés, d'autres prudents et insidieux, quelques-uns constants et fermes, d'autres niobiles et flexibles, quelques-uns confiants et pleins d'assurance, d'autres ombrageux et soupçonneux. Ces qualités se montrent dans le maintien, dans la manière d'être et de se présenter, et elles sont de haute importance. Au moyen de pareilles observations on pénètre dans l'âme des autres et, comme il est de la plus grande utilité de prévoir , avant d'écouter ce qu'on doit vous dire, de quelle. façon et avec quelle insistance il sera parlé, il importe d'y réfléchir avec toute la perspicacité possible pour avoir bien arrêté avant la conférence comment répondre et se conduire ; voilà pourquoi il est bon de faire ces observations très soigneusement.

Tâchez qu'on ait de vous bonne opinion et mettezvous en renom de talent et de zèle pour le bien public ; montrez-vous bien disposé envers tout le monde, désireux de faire plaisir et de vous rendre agréable, constant dans les choses une fois dites, homme de parole et tenace à garder le secret qui vous est confié, exact, reconnaissant et ami des honnêtes gens. Soyez diligent, infatigable, bienveillant pour ce qui est vrai, juste et honnête, disposé à le favoriser. Ayez horreur ' des innovations, soyez enclin à conserver le rang et l'état des personnes, soyez désintéressé, sans désir ni dessein particulier, indépendant et d'humeur égale.

En accordant quelque chose que ce soit, faites voir que vous en appréciez l'importance et usez de facilité et de réserve selon la gravité du cas. Refusez toujours pour des motifs sérieux ou bien parce que la chose

serait inique ou de conséquence fâcheuse ou inutile à qui la demande, ou parce qu'elle aurait déjà été refusée à d'autres supérieurs ou égaux. Coupez court absolument aux prétentions exagérées et tâchez d'empêcher qu'on en élève. II faut être lent à montrer l'intention de faire selon la demande, plus lent encore à promettre. Evitez de vous obliger et de vous engager à terme bref et limité, ceci toutefois seulement pour les choses ardues et difficiles, parce qu'en agissant ainsi pour le reste on se fait passer pour dur et irrésolu. Il faut supporter diverses importunités et ce n'est pas chose de peu de mérite que de frayer indifféremment et sans dégoût avec des natures différentes. Quiconque occupe une fonction publique ne peut ni ne doit se donner à un seul. Chaque discussion, chaque légère imputation amène un froissement plus ou moins grave; il est bon de les fuir, ou bien, quand elles sont nécessaires, de parler, terminer et pardonner tout à la fois et de ne plus toucher le point litigieux. Dans les maux extrêmes et sans remède on en vient à l'opération des membres gangrenés. Si le Saint-Siège a de fréquents sujets d'alarme, il possède aussi des moyens aisés et honnêtes pour se rassurer. Celui qui dès le début de son gouvernement sévit une fois sévèrement contre les orgueilleux et les coupables rend sa tâche facile pour le reste de son règne. Une fois la crainte établie, on peut user de mansuétude. 11 est plus utile de conserver de la dignité et de la gravité, surtout dans ses rapports avec ses sujets, que de se faire passer pour doux et affable.

11 est dangereux d'établir des relations fréquentes

et familières avec beaucoup de gens, notamment avec les fonctionnaires publics et les curieux, car cela donne lieu d'observer et de divulguer des secrets ou des choses qu'il vaut mieux ne pas faire connaître ; et la trop grande familiarité ne s'accorde pas avec la réserve de la majesté, qui est un devoir vis-à-vis de ces personnes. Notre trop grande intimité avec nos serviteurs peut aussi avoir des inconvénients, à moins qu'elle ne résulte de quelque service ; mais alors le danger n'en est que plus grand.

Ce que vous avez à traiter avec les cardinaux et autres grands dignitaires, dites-le et traitez-le, autant que vous pourrez, toujours en personne; si c'est impossible, servez-vous de l'intermédiaire de personnes auxquelles vous pouvez entièrement vous fler. Les messages, dans ce cas, doivent être portés et rapportés purement et simplement, sans rien ajouter et dans les mêmes termes, ou dans des termes peu différents de ceux dont vous vous serez servi pour exposer à d'autres le fond et les motifs de l'affaire ; il suffit de dire tout juste la résolution prise, quoiqu'on ne puisse exclure la réfutation des arguments qu'on oppose à telle faveur que vous avez accordée. Ecouter longuement les autres nous donne le temps de réfléchir à ce que nous devons répondre et leur donne de la salisfaction, car chacun trouve plaisir à être écoulé. Il est très utile de noter après l'entretien les points principaux des choses dites et convenues. J'ai entendu dire que la reine Christine de Pologne le faisait.

Dans les affaires, et notamment quand on sort de chez le prince, il faut éviter de montrer une figure

altérée, malgré les impressions fâcheuses qu'on a pu recueillir; mais il faut, au contraire, conserver son expression habituelle, afin d'empêcher que ceux qui nous parlent et les curieux qui nous observent à la sortie ne se forment une opinion sur ce qui s'est passé.

Qui ne met fin à ses réflexions n'arrive jamais au commencement de l'action. Quant aux affaires de longue haleine qui occasionnent 'une série de négociations successives, il faut .soigneusement les fixer dans sa mémoire et les regarder en pensée comme on regarde des toiles sur le métier à tisser. Dans ces affaires, il faut intercéder auprès du prince en faveur de tous, en s' appuyant sur les arguments les plus efficaces qu'il soit possible de produire, mais il faut surtout intercéder en faveur des cardinaux et de ceux de vos serviteurs que vous estimez dignes d'être protégés. Tenez compte des serviteurs qui sont dans Tintiiiiité du prince (le pape) et jouissent de sa faveur ; ayez l'œil sur eux pour la sécurité du prince et la vôtre, et étudiez-vous à gagner ou à conserver leur attachement.

Choisissez les meilleures heures pour travailler avec le pape, gardez-vous de l'ennuyer, commencez par les choses agréables et faciles, et passez ensuite aux plus sérieuses qui exigent une prompte résolution et une réponse. Exposez-les-lui en peu de mots avec ordre et suite, en n'ajoutant que les raisons les plus importantes sur lesquelles elles sont fondées.

Insinuez le parti à prendre ou proposez-en plusieurs pour faciliter la délibération du prince. Alléguez les

considérations qui militent en faveur de la chose, si (comme cela arrive à notre imperfection humaine) le prince, étant mal persuadé ou pour d'autres raisons, incline vers quelque décision fâcheuse ou injuste. Dans les affaires qui ont trait à la justice, répliquez hardiment, dans les autres temporisez et insinuez les mauvaises conséquences du décret, ou bien interposez, si le sujet. le comporte, l'opinion d'une autre personne qui jouisse d'une certaine autorité, ou encore cherchez à l'en dissuader à l'aide d'exemples et de précédents, ou à lui faire différer l'exécution trente jours, selon la loi de l'empereur Théodose faite sur la demande de saint Ambroise.

Les exemples ont une grande force et exercent une. bonne influence. Si toutefois le prince persiste à maintenir le premier décret, alors exécutez-le et pensez que le cœur du souverain est dans la main de Dieu et que, pour des raisons à nous inconnues, il en ordonne et décide ainsi. Ne vous altérez ni ne vous troublez à cause de la mauvaise humeur du pape et de ses remontrances, même quand elles sont vives; elles sont nécessaires, et le moyen de les éviter est de les supporter avec patience. Les natures emportées et franches sont pleines. d'amour et de gratitude.

Tenez compte des avis, des conseils, des propositions de quelque part qu'ils viennent. Exercez votre jugement par raj)port aux événements futurs par l'étude du passé. Evitez de prendre des engagements et de rien donner par écrit ; mais en revanche, quand il s'agit d'alTaires intéressant autrui, elTorcuz-vous d'obtenir les choses par écrit. Les paroles s'envolent,

mais les écrits restent, et on vient à y penser plus souvent. On dit facilement : Je n'ai pas dit cela ; mais quand on le possède par écrit, on ne peut pas dire : Je n'ai pas écrit cela ; les imprudences de la plume ne s'excusent pas aussi facilement que celles de la langue. En parlant et en écrivant, servez-vous de votre langue propre ou bien du latin. Il est bon de comprendre les langues étrangères, mais c'est chose servile et inepte de les parler. La concision est nécessaire, à cause de la multitude des affaires. Supprimez dans les lettres certains préambules le plus souvent superflus et toujours ennuyeux, et exposez avec simplicité le cas dont il s'agit. Fondez- votre demande ou votre . réponse sur quelques arguments courts, mais sérieux. Dans vos réponses suivez les sommaires que vous trouverez dans les lettres de vos correspondants. Faites écrire à chacun sur les matières qu'il connaît ou qui ont déjà passé par ses mains. Les affaires judiciaires ne peuvent que difficilement être traitées par quelqu'un qui n'a pas connaissance des lois. Ne recommandez pas là où il pourrait sembler que vous commandiez. Vis-à-vis des subordonnés, les recommandations doivent être des plus modestes et se rapporter soit à des malheureux, soit à de bonnes œuvres, à des honunes de singulière vertu, à la défense de l'Eglise, à l'exercice de la justice là où elle languit, à la facililation de choix ou de décisions au profit du bien général, de la paix et de la tranquillité. Conformez votre style au langage habituel ; qu'il soit pur et sans affectation. Ceux qui imitent les locutions latines ou la langue vulgaire de quelques anciens écrivains ne

connaissent pas la beauté de notre langue, et ignorent les vraies grâces du langage. Quand on traite de plusieurs sujets dans une lettre, il faut les coordonner et diviser en chapitres. Observez, en donnant les titres, Tusage actuel, quoique la chose soit devenue un abus ennuyeux et digne d'être réformé. Tant en écrivant que quand vous irez traiter plusieurs questions de vive voix avec le pape, avec d'autres ou au consistoire, quelque bonne et exercée que soit votre mémoire, il est utile d'avoir noté les points qu'il s'agit de traiter par écrit ou verbalement.

Ce sera la besogne de votre secrétaire de tenir copie et registre des lettres et des écritures courantes, de les classer d'après la date, l'endroit et la nation, de rassembler celles qui se rattachent à une affaire importante, de mettre de côté celles qui contiennent l'argumentation et les titreis, de les classer, ranger et conserver. De temps à autre le cardinal pourra jeter un regard sur ses quasi-archives pour exciter le zèle de ses secrétaires, et afin de pouvoir retrouver luimême quelque dossier qu'il a besoin de revoir. Ceux de ces dossiers qui par leur contenu se trouvent être compromettants pour quelque État ou qui traitent d'affaires religieuses, il ne faut les laisser voir a personne, mais les garder dans un cabinet à part sous votre propre surveillance. Mais là comme ailleurs ne conservez aucun papier qui puisse, à un moment donné, troubler votre repos.

Le meilleur conseil que je puisse vous donner, la recommandation la plus importante que je puisse vous faire, c'est qu'en sortant des audiences et en allant à

une conférence quelconque, vous vous adressiez toujours à Dieu en récitant une oraison du Saint-Esprit, et procédant en toute chose dans la crainte de Dieu. Ceci chacun doit le faire, mais surtout les princes, à cause de la supériorité du poste où ils sont placés pour le bien et le mal infini qui dépendent du bon ou mauvais usage de leur puissance, et afin de se montrer reconnaissants des grâces reçues et de servir d'exemple de la bonté et de la clémence divines.

FIN DE l'aPPENDICK.

PIÈCES JDSTIFICATIVES

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