GIOVANNI GRITTI AU DOGE
Rome, 20 septembre 1586.
(Le secret mal gardé à Yeuise.)
L'importance des matières que je traiterai dans la (Présente lettre et les égards dus à Sa Sainteté m'obli-
genl de prier Votre Sérénité de vouloir bien, dans Son ' propre intérêt, garder le secret le plus absolu sur ce que j'aurai l'honneur de Lui mander. Quoique la prudence de Vos Seigneuries excellentissimes rende cette observation superflue, néanmoins je dois dire, sans pouvoir indiquer la source de ces indiscrétions, que, non-seulement les délibérations de cette excellentissime Sénat, mais aussi les parties essentielles, et je dirai même les paroles textuelles de mes rapports, sont transmises ici. C'est évidemment par le fait d'une personne assez perverse pour choisir ce moyen, afin de se mettre dans les bonnes grâces àe cette cour. Ce serait dans tous les temps pour moi un devoir d'en avertir Votre Sérénité, mais jamais plus que dans la présente occurrence.
Arcb. Ven. Disp. Roma.
âo. GIOVANNI GRITTI AU DOGE.
Rome, 27 septembre 1586.
(Pologne, Russie, Turquie.)
... A cette cour, il ne se passe pas de jour sans que l'occasion ne se présente de parler de grandes entreprises. Ainsi, le P. Possevin vient d'arriver de Pologne. 11 a été reçu par le pape, qui l'a adressé à Azzolino. Jeudi dernier, le père Jésuite a passé. plusieurs heures chez ce cardinal. C'est des affaires de Moscovie qu'on traite. Les vues du roi de Pologne (Etienne Bathory) se tournent de ce côté, et quoique l'on n'ignore pas que la Suède, le Danemark, les Turcs et même certains
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vassaux du roi pourraient bien y mettre obstacle, néanmoins, de l'autre côté, on tient l'entreprise pour facile et profitable. D'abord, on soutient que dans ce duché (la Russie), on pourra compter sur les bonnes dispositions de beaucoup d'hommes influents qui, mécontents d'être gouvernés par un prince privé du sens commun, montrent le désir d'avoir le roi de Pologne pour maître, et l'appellent ouvertement à leur secours. Ensuite, et par l'afGnité de la langue, des us et coutumes, et par sa capacité et son naturel aventureux, ce prince semble réunir toutes les qualités requises pour réussir. 11 paraît aussi que des prétextes plausibles pour se mettre en mouvement ne lui font guère défaut; car il peut faire valoir ses droits sur Smolensk, ville forte située sur les confins, qui, autrefois sa propriété, est aujourd'hui occupée par les Moscovites.
On soutient qu'il serait extrêmement difficile, sinon impossible, d'attaquer les Turcs du côté de la Hongrie, à cause des nombreuses et importantes forteresses qu'ils y possèdent. Mais si le roi de Pologne est maître de la Moscovic, il lui sera facile d'entrer par cette porte dans les domaines du sultan. Appuyé par les grandes hordes des Tartares, tributaires du duché de Moscovie et ennemis naturels des Turcs, il pourra, sans grand péril, attaquer ceux-ci, d'autant plus qu'ils manquent dans ces contrées de forteresses et d'autres moyens de résistance. C'est donc en faveur de cette entreprise, et pour assaillir le sultan sur un point vulnérable, qu'on demande au Saint-Siège des secours d argent. Comme l'ambassadeur de Pologne qui a été
ici n'a pas touché cette matière, on a envoyé le P. Possevin, appelé d'ailleurs, d'après ce qu'il dit, par le Saint-Père lui-même, qui désirait s'entretenir avec lui de cette entreprise...
Arch. Ven. Disp. Roma.