SIXTE-QUIKT
celui du cardinal de Guise, j'oubliais de vous dire que je me suis aussi déchargé de feu le cardinal de Guise qui avait été l'impudent de dire qu'il ne mourrait point qu'il ne m'eût tenu la tête pour me raser et faire moine... Vous pouvez aussi faire entendre à Sa Sainteté qu'il m'a convenu ainsi de le faire, si je ne voulais laisser encore ce très dangereux incitement de guerre perpétuelle contre mes sujets. »
Les rapports du légat firent connaître en détail cette catastrophe sanglante. Le cardinal Morosini résidait à Blois. Informé de l'assassinat du duc, il avait vainement cherché à forcer la consigne du palais. Ce ne fut que le lendemain delà mort du cardinal de Guise, qu'appelé par un billet de Henri III, il put approcher le roi encore tout enivré 'de son triomphe. « Monseigneur le légat, lui avait-il écrit, me voilà roi. J'ai pris cette résolution de ne plus tolérer injure et mauvais traitements. Je me maintiendrai en cette généreuse résolution au dommage de qui que ce soit, et à l'exemple du pape notre Saint-Père, m' étant fort bien souvenu de sa façon de parler, disant continuellement qu'il faut se faire obéir, et châtier ceux qui nous offensent. Puisque j'ai atteint, mon but, je vous recevrai demain s'il vous plaît. Adieu. » Les rapports du légat témoignent d'un extrême embarras. 11 déplore ces faits e^ les blâme, mais avec mesure. Use trouve dans une situation difficile. S'il dit tout ce qu'il sait et tout ce qu'il pense, il risque de surexciter les cojères (^ii papçi, de jq pp.u^S^r k qw^lque démarche cqmpjpîqpttqïîtc; si en j5a (juali^é ^d léjgat il fait un i?cfat, çofTime ]}flr qxcwpip de quittef la cour, ou d-qx-
communier le meurtrier, c'est lui qui engage la politique du Saint-Siège. S'il reste, s'il se borne à blâmer en particulier le crime du roi, il risque de déplaire à son maître, mais au moins ce sera lui, le légat, ce ne sera pas le chef de l'Église qui sera compromis. C'est à ce parti qu'il s'arrête ; c'était le plus sage, le plus noble, le plus digne de l'excellent Morosini, et en même temps le plus ingrat, celui qui sera jugé le plus défavorablement quoiqu'il soit le plus méritoire. ' C'est ce qui arriva alors, c'est ce qui arrivera en pareille circonstance. Quand les passions ont pénétré dans les cabinets, l'agent diplomatique assez éclairé et assez courageux pour ne pas servir ces passions est sûr de déplaire; mais il est sûr aussi de servir les intérêts de son pays. Morosini se borne donc à rendre compte de l'entretien qu'il a eu avec le roi, des exhortations qu'il lui a adressées en se promenant avec lui dans le parc du château, à raconter l'impression, généralement mauvaise, que ces meurtres ont produite sur le public. Les ennemis seuls des Guises s'en réjouissent. Les gens raisonnables témoignent de la compassion et n'approuvent pas. La reine mère, malade, et presque mourante, est du nombre des raisonnables. Comme c'est une femme d'une expérience consommée, comme elle a le jugement plus juste que son fils, qu'elle est moins prévenue et moins passionnée, elle comprend la gravité de la catastrophe et en prévoit les fâcheuses conséquences.
M. de Pisany fut reçu le 6; il relata les faits et trouva le pape moins irrité qu'il n'avait craint. Le Saint-Père lui parla avec assez de calme, et ne maivo^^
196 SIÎTK-QUIKT.
pas Foccasion de faire un retour désobligeant sur la politique de son prédécesseur. Il accusa les cardinaux de Sens et de Côme d'être, après Grégoire XUI, les principaux auteurs de tous ces maux. Après Tambassadeur de France celui de la Seigneurie fut introduit. « Qu'en dites-vous? s'écria Sixte-Quint en apercevant Gritti. Nous ne pouvons pas louer, nous devons blâmer le premier acte qu'a fait le duc de Guise, qui était de s'armer et de s'unir à d'autres princes contre le roi ; car il ne lui appartenait, en aucune façon, de prendre les armes contre son souverain, et, quoiqu'il choisît la religion pour prétexte, il n'avait pas le droit de marcher- contre son roi, ni de lui imposer la loi; c'était un excès et un péché, car ce. n'est pas au vassal de commander et de faire violence au prince ; il peut bien avertir, exhorter, persuader, mais s'insurger contre son roi est une action inexcusable, c'est un péché. Et si, pour ce motif, le roi avait procédé et l'avait puni, il n'y aurait eu rien à dire; car c'était son sujet et on n'aurait pu que l'approuver. Le second acte du duc a été son arrivée à Paris, il y a quelques mois, suivi seulement de sept cavaliers.il s'est rendu chez la reine mère, et ensuite chez le roi. Si celui-ci avait voulu procéder contre lui, il pouvait le faire; il pouvait l'arrêter et le châtier ; s'il l'avait mis à mort, s'il avait fait jeter son corps par la fenêtre, personne n'aurait bougé, et tout était dit. Le roi eut tort de ne pas le faire alors, tout le monde l'en aurait loué; mais, comme vous savez, il s'est enfui et est allé à Chartres. Maintenant vient de s'accomplir le troisième acte. Le roi étant souverain et le duc sujet, le
roi peut agir contre ses sujets. Il n'est tenu de rendre compte de ses actions à personne. Mais, après s'être réconcilié avec lui, après l'avoir admis dans son conseil et dans son intimité, faire appeler le duc dans sa chambre et massacrer cet homme qui s'y rendait en toute confiance, c'est ce que nous ne saurions approuver, car ce n'est pas un acte de justice, c'est un homicide. Il devait le faire arrêter, lui faire son procès, et ensuite agir selon sa convenance, car il est roi, et en se conformant aux lois, en observant les formes ordinaires de la justice, tout était bien fait. Si une insurrection avait eu lieu, il aurait pu le faire mourir sans procédure (tumultariamenie) ; mais le tuer comme il l'a fait était homicide et péché et non justice, et nous sommes affligé que le roi Tait commis. En ce qui concerne le cardinal, si le roi avait le moindre motif de plainte, pourquoi ne pas s'adresser à nous? Nous aurions appelé le cardinal à Rome, et tout se serait arrangé; et s'il n'était pas venu, nous lui aurions pour désobéissance ôté le cardinalat, et alors le roi aurait pu faire selon son bon plaisir. Nous l'avons dit à l'ambassadeur qui a été ici avant vous, et nous lui avons demandé quel prince a jamais osé tuer un cardinal. En somme, le roi a mal agi en traitant de la sorte des gens avec lesquels il s'était réconcilié. »
Le pape paraissait affligé et embarrassé ; il se plaignait du fardeau de son ministère, tout en convenant que chacun « préfère ses peines à celles des autres, et que saint Augustin avait dit avec raison que, si les souffrances de toute l'humanité étaient renfermées dans une chambre, et que les hommes fussent libres
(1*60 choisir» chacun reprendrait plutôt les siennes que C0II08 du prochain. Et cependant nous sommes pnpo! Quand nous étions cardinal, nous étions plus tranquille» et nous n'avions pas à nous tourmenter Tesprit pour savoir si nous devions excommunier un roi» ou le citer à Rome» ou prendre quelque autre parti. »
Vers le soir, quoique ce ne fût pas son jour d'audience» le comte d'Olivarès se rendit au Vatican. Il y retourna le lendemain et» au grand déplaisir du cardinal de Joyeuse, resta « une grosse heure ».
Le sacré collège avait, à la nouvelle du meurtre d'un de ses membres» poussé un cri d'indignation. c( La faction espagnole» écrit Joyeuse à Henri III, exagère ce fait. De façon que si Votre Majesté avait fait tuer l'ambassadeur d'Espagne qui est auprès d'elle, lesdits Espagnols ne sauraient montrer d'en être plus marris. » Il suppose avec raison que dans ses deux audiences Olivarès « a aigri fort Sa Sainteté ». Celuici trouva le pape un peu perplexe. « Tout dépendra, écrit-il à Philippe» de la tournure que prendront les affaires de France et de l'attitude de Votre Majesté. Je tâcherai de donner du courage à Sa Sainteté et de l'exciter autant que je pourrai, sans toutefois engager trop Votre Majesté» à moins que les exigences du moment ne m'obligent d'en agir autrement. » Les instructions du roi ne tardèrent pas a lui arriver. Philippe était résolu à la guerre. Le duc de Guise avait été le dépositaire de son secret, l'agent et l'exécuteur principal de ses volontés. Désormais il fallait déchirer le voile, si transparent d'ailleurs pour tout le monde»
LA LIGUE. - Wa
et paraître sur la scène. Olivarès reçut l'ordre d'irriter et de raviver les colères du Saint-Père, le duc de Parme de ranimer le courage de Mayenne, de se tenir prêt,'et, dès que le guerre serait déclarée, de s'emparer de Cambrai; enfin. Don Bernardine de Mendoza d'organiser à Paris les moyens de résistance.
Après l'ambassadeur, ce fut le tour du cardinal de Joyeuse. Dès les premiers mots le pape lui coupa la parole. Une discussion fort animée s'engagea entre eux, si on peut appeler discussion une altercation entre deux personnes qui, sans s'écouter, crient à la fois et le plus fort possible. « Et ayant allumé ma colère parla sienne, écrit le cardinal au roi, il fit que je ne l'écoutai guère aussi longuement, tellement que nous ne faisions qu'estoquer l'un l'autre. » Le pape répéta ce qu'il avait dit à Gritti, et le cardinal rappela à son interlocuteur ses propres paroles, celles qu'il avait dites à l'occasion de la journée des Barricades, alors qu'il regrettait que le roi n'eût pas fait jeter le duc de Guise par la fenêtre. Sixte-Quint dut en convenir, mais « ne sut parer ce coup ni faire autre chose que se courroucer ». En résumé, le protecteur de France soutint qu'en ce qui concernait la mort du duc, son souverain n'en avait à rendre compte qu'à Dieu, et que ce n'était que par honnêteté et pour la révérence due au chef de l'Église que Sa Majesté lui en faisait parler. Quant au cardinal, le roi n'informait pas seulement le pape de ce qui s'était passé, mais il lui en demandait aussi l'absolution. . Sixte-Quint répondit qu'il fallait que Sa Majesté écrivît elle-mèai<:i
iOO . . SIXTE-QUINT.
pour solliciter rabsolution, et qué^ en attendant, il en parlerait aux cardinaux.
Ce fut surtout la résolution du Saint-Père de communiquer ces événements au consistoire qui alarma les représentants de Henri III. Ni Joyeuse ni Pisany, qui eurent le 8 une seconde audience, ne parvinrent à Ten dissuader.
Le consistoire eut lieu le lendemain 9 janvier. Selon Tusage, les cardinaux s^approchèrent du pape individuellement avant qu'il prit la parole.
Leur ressentiment, les observations qu'ils lui soumirent étaient dénature à augmenter son indignation, sa douleur et ses alarmes. Après qu'il eut, selon l'usage, à l'occasion de sa septième promotion, ouvert la bouche aux nouveaux cardinaux, un profond silence s'établit dans la salle. Visiblement ému, le pape fut longtemps sans le rompre. Enfin il s'écria : « C'est avec une douleur indicible que nous vous annonçons un crime inouï : le meurtre, le meurtre, le meurtre d'un cardinal, tué sans procès, sans jugement, contrairement aux lois, par les armes séculières, sans notre autorisation, sans celle du Saint-Siège. » 11 continua sur ce ton, se bornant cependant à parler du cardinal, et ne faisant aucune allusion au duc de Guise. Son allocution était un long et éloquent réquisitoire contre Henri IH, qu'il taxa d'injustice, de cruauté, d'ingratitude et d'irrévérence envers le Saint- Siège. Il appela sur lui les punitions du ciel et se reconnut à lui-même le droit et le devoir de le châtier. « Les ambassadeurs du roi, dit-il, se sont jetés à nos pieds; ils ont demandé l'absolution de leur maître,
mais celui-ci, en nous écrivant, n'en fait même pas mention. Parricide et sacrilège, il n'a aucun mot de repentir à donner à son crime ! » Toute son indignation éclata lorsqu'il raconta que le roi, dans sa lettre, prétendait, en commettant cet assassinat, avoir suivi son exemple. Il cita l'histoire ancienne et moderne, annonça la formation d'une congrégation ad hoc, et fit une véhémente sortie contre quelques cardinaux qui, oublieux de leur propre dignité et, à son grand étonnement, avaient osé en sa présence excuser le crime, sans réfléchir qu'il atteignait l'honneur et la sécurité de tout le sacré cqjlcge. « Ce n'est pas nous qui demandons à redevenir cardinal. Ce n'est pas nous qui, pour obtenir la pourpre, nous adresserons à tel prince ou roi pour qu'il intervienne en notre faveur. Ce n'est pas de notre personne qu'il s'agit; mais vous, vous voulez donc être privés de la liberté, des honneurs, des pensions et privilèges dont vous jouissez, vous voulez devenir l'objet du mépris des princes et des rois ! Soyez-en bien persuadés, si nous laissions impuni l'assassinat d'un cardinal, vous tous pourriez bien partager son sort. »
Le cardinal de Joyeuse, auquel ces mots s'adressaient particulièrement, se leva pour répondre, mais le pape, d'une voix altérée, lui ordonna de se taire, de s'asseoir, et, comme l'mtrépide protecteur de France restait bravement debout, il le chassa de la salle. Le cardinal Santa-Severina, nommé chef de la congrégation, s'entremit à l'issue du consistoire, excusa Joyeuse sur sa jeunesse et son ignorance des règlements, et fit si bien que ce dernier, intimidé
cette fois et d'abord disposé à quitter Rome, se résigna au prochain consistoire à se jeter aux pieds du pape, et à lui demander pardon de l'affront que Sa Sainteté lui avait infligé.
Le premier résultat et la conséquence naturelle du meurtre des Guises fut un rapprochement momentané entre Sixte-Quint et l'Espagne. Le rêve d'une entente de Philippe et de Henri s'était évanoui. Olivarès constate avec plaisir que la congrégation, instituée pour l'examen des faits, est bien composée. Santi-Quattro, Facchinètti, Lancelloto, Pinelli, Mattei, sont tous des honmies selon son cœur, sauf peut-être Mattei, qui pourrait bien incliner un peu du côté de la France ; mais il pense que la nature de la question exclut tout danger de défaillance. Dans ces jours de surexcitation il voit souvent le Saint-Père et le trouve fort irrité contre le légat. C'est surtout le billet que Henri HI avait écrit à ce dernier qui lui faisait craindre une trahison. H soupçonna Morosini d'avoir conseillé le meurtre, et se promit de le lui faire payer cher. Il ne l'appelait plus autrement que le secrétaire du roi de France, mais' il hésita à le remplacer. Sa colère, se§ inquiétudes, se firent jour dans des discours imprudents, soigneusement recueillis et transmis à Madrid par son ennemi intime, l'ambassadeur d'Espagne. Le cardinal de Sens, qui n'avait pas la réputation d'être bien véridique, rapporte les propos que le pape a tenus ou qu'il lui prête. Il raconte qu'il a été dans le temps témoin de l'audience de congé d'un agent du duc de Guise, l'abbé d'Orbais, qui partait pour h France. Le pape se serait exprimé ainsi :
« Dites à Sa Majesté le duc de Guise de se tenir prêt. Tantôt nous romprons avec le roi. » Olivarès croit et reproduit, dans sa correspondance, tout ce que le cardinal lui raconte, en citant sa source, il est vrai ; car il est prudent et consciencieux autant qu'un homme passionné peut Têtre. Il en prend prétexte pour appeler l'attention de son maître sur la question de succession, fort débattue à Rome, où depuis les événements de Blois on considérait Henri III comme un obstacle à la pacification de la France. On allait jusqu'à discuter l'opportunité d'un acte privatoiré à lancer contre lui, et la question de savoir s'il convenait de procéder dès à présent au choix du futur roi de France.
A ce sujet, Olivarès est convaincu que Sixte-Quint se conformera aux intentions de Philippe, ne fût-ce que parce qu'il lui serait impossible d'agir autrement. « Les nouvelles de Paris, écrit-il, sont bonnes. Tout est en mouvement. Il ne faut pas laisser aux Français le temps de se refroidir. » Il a même pris sur lui, tant la crise lui paraît imminente, d'engager le duc de Terranuova, le gouverneur de Milan, à faire des préparatifs militaires et à se tenir en mesura de coopérer avec le duc de Mayenne. Celui-ci n'avait pas tardé à faire connaître à Philippe son intention de venger la mort de ses frères. Il était maître, disait-il, du Havre, de la Bourgogne, de la Champagne, et décidé à marcher sur Paris. Par l'entremise de l'ambassadeur d'Espagne à Turin, Don José Acuna, qui s'adressa à cet effet au duc de Terranuova, il demanda et obtint un secours de cincpiante mille ducat&«
Pour Sixte-Quint, c'étaient de mauvais jours. Les deux partis s'agitaient autour de lui avec une extrême violence, ta faction espagnole et les agents de la Ligue insistaient pour qu'il se déclarât ouvertement en faveur de la Sainte- Union. Les ambassadeurs de Henri III, M. de Pisany et Jérôme de Gondi, arrivé depuis peu à Rome en mission extraordinaire pour traiter de l'incident de Saluées, les partisans de la France, chaleureusement mais prudemment appuyés par Gritti, tâchèrent de le calmer, parlèrent des dangers d'une intervention espagnole, et le conjurèrent de ne pas ^'engager dans une action commune avec Philippe. Pour gagner du temps, pour conformer sa conduite aux événements, Sixte-Quint prétexta qu'il fallait avant tout connaître l'avis de la congrégation appelée à examiner les questions relatives à la mort du cardinal de Guise. Dans cette crise, sous l'impression des nouvelles de France, de plus en plus favorables à la Ligue, pendant que Mayenne marchait sur Paris, que la Sorbonne déclarait le peuple délié de son serment de fidélité, que Henri HI briguait une alliance, une trêve, comme il disait timidement, avec le roi de Navarre, les ambassadeurs d'Espagne, de France et de Venise assiégeaient le Vatican, et, malgré l'immense ascendant que Philippe exerçait à cette cour, le sentiment anti-espagnol éclatait de toutes parts. « C'est la maxime de cette cour, écrit Olivarès a son maître, d'appuyer le roi de France; car, bien (|u'il inspire de la méfiance, on pense que, si la France succombe, l'Italie deviendra l'esclave de Votre Majesté, »
Le pape avait fait savoir à M. de Pisany qu'il eût a s'abstenir de paraître aux chapelles; il lui retira aussi les audiences ordinaires et ne le reçut plus que sur sa demande et exceptionnellement, voulant ainsi témoigner de l'horreur que lui inspiraient les meurtres de Blois.
Par contre, il recevait Olivarès presque tous les jours. Leurs entretiens étaient de la plus haute importance. Depuis la lettre par laquelle Philippe avait fait connaître sa ferme intention d'intervenir en France à main armée, dans le cas où à Rome on admettrait l'abjuration du roi de Navarre, le comte n'avait pas reçu d'instructions sur les affaires de France. Néanmoins il avait pris sur lui, comme on a vu, d'engager le gouverneur de Milan à prêter main-forte au duc de Mayenne. Maintenant il informait le Saint-Père des dernières nouvelles de Paris. Cette ville demande que le duc Alexandre de Parme fasse en sa faveur une démonstration militaire sur les frontières des Flandres. Qu'en pense Sa Sainteté? Sixte-Quint répond que l'idée ne lui paraît pas mauvaise. L'ambassadeur le trouve tiède et réservé. Son ressentiment contre Henri III ne lui semble pas très profond; il croit même savoir qu'il a, vis-à-vis de M. de Pisany, tâché d'atténuer la portée de son allocution au consistoire. Toutefois, afin de donner à cette manifestation la plus grande publicité, Olivarès a eu soin d'en répandre un grand nombre de copies en France et en Italie. Il se console d'ailleurs de la tiédeur qu'il rencontre au Vatican en pensant que, si les affaires du Roi Très Chrétien vont mal en France, « Sixte-Quint deviendra
un lion et niera avoir jamais ménagé ce prince. » Un propos du pape Teffraye pourtant. Le légat a mandé que Henri de Navarre avait offert au roi de France de s'unir avec lui. Le Saint-Père ne semble pas ajouter foi à cette nouvelle, mais ce renseignement ôte le sommeil à l'ambassadeur. Il retourne au palais et le pontife répète que, si l'union entre les deux Henri a lieu, elle ne se fera pas par son intermédiaire.
On était a la fin de janvier (1589) et déjà cette éventualité se présentait à tous les esprits. Tout le monde comprenait que tôt ou tard Henri III se jetterait dans les bras des huguenots. Beaucoup de personnes qui approchaient du pape favorisaient cette combinaison, d'où sortirait, suivant elles, la seule solution conforme aux intérêts de l'Italie. Lorsque Luigi Dovara, envoyé à Rome par le grand-duc Ferdinand pour faire les invitations à ses noces, prit congé d'Olivarès, il lui raconta naïvement avoir exposé au pape, qui ne faisait pas d'objection, l'avantage qu'il y aurait à apaiser la France par ce moyen. Sans doute, Henri de Navarre devrait commencer par abjurer; mais on pourrait, à cet effet, convoquer un concile national, et ensuite le chef de l'Église ne ferait plus de difficulté pour donner l'absolution.
On peut juger de la colère et des angoisses de l'ambassadeur. Il ne perd pas un instant pour se rendre ^ auprès de Sixte-Quint. Le roi de France, dit-il, traite avec Henri de Béarn ; il compte proposer aux États de Blois la succession de cet hérétique ; celui-ci, approuve d'avance par la reine d'Angleterre, par ses ministres
protestants, n'aura aucun scrupule à abjurer, à faire une fausse conversion. Il rappelle à Sa Sainteté les résolutions de son maître. Le pape répond évasivement, loue assez froidement le zèle du roi pour la sainte religion, considère une alliance entre les rois de France et de Navarre comme probable, et promet de ne prendre aucune résolution sans en donner connaissance à la cour de Madrid. Aux yeux de l'ambassadeur cet engagement ne suffit pas ; mais le pape s'en tient là. Olivarès se retire plein de méfiance et d'appréhensions.
Pourtant ces soupçons n'étaient pas fondés. Sixte- Quint n'avait pas de parti pris. Aux ambassadeurs de France et de Venise il tenait le même langage. Ce fut a ce dernier qu'il ouvrit son cœur. Il blâme la Seigneurie de favoriser secrètement le roi de France. Il lui dit que l'union de ce prince avec les hérétiques n'est plus douteuse, et qu'après tout, Henri de Navarre est préférable à Henri III ; ce dernier aura le sort qu'il a préparé aux Guises. Puis viennent des accusations injustes contre le légat, qu'il accable de reproches immérités. Il va même jusqu'à le taxer de connivence dans les meurtres de Blois. Henri III, en affectant d'avoir suivi son exemple et en essayant grossièrement de le corrompre moyennant les dépouilles du cardinal assassiné, dont il offrait une partie à son petit-neveu, avait ulcéré son cœur, ce Si nous sommes l'exemple de justice, s'écria-t-il, comme dit le roi, il verra comment nous ferons justice a son égard. Ce n'est pas nous qui nous passons des procédures et des formes de la justice. Donner la mort sans jugement, çç n'est cas
un acte de justice, c'est un acte de vengeance. Si le roi a agi par vengeance, il en sera puni à l'heure que Dieu voudra. S'il a fait un acte de justice, où sont les pièces du procès, où est la défense des accusés? Et encore se croit-il appelé' à juger les ecclésiastiques? Ce serait de l'hérésie. Nous avons fait pour lui tout ce qu'il nous demandait. A notre avènement, Mgr de Nevers est venu nous demander notre adhésion à la Ligue. Que Dieu veuille pardonner à ceux qui l'ont suscitée : au pape Grégoire, à Côme, à Sens ! Le roi sait ce que nous avons répondu. Nous avons dit que les sujets ne doivent pas s'insurger contre leur souverain; que si le roi est négligent à combattre les hérétiques, ce n'est pas à eux à lui faire la loi, que c'est à nous et non à eux qu'il appartient de l'exhorter à faire son devoir. Il nous a demandé permission ponr l'aliénation du temporel, nous l'avons donnée; il nous a demandé un cardinal, nous le lui avons donné ; un nonce, il Ta eu ; un cardinal légat, contrairement aux constitutions de l'Église, nous l'avons encore contenté. Il a sollicité la dispense d'un chevalier de Malte, frère du cardinal de Joyeuse, et, ce qui ne s'est jamais vu auparavant, nous l'avons accordée. En toute chose nous l'avons satisfait. Mais voyez aussi comment vont ses affaires! Vous savez l'histoire de Pharaon ! il avait épuisé la patience de Dieu. Lorsqu'il vit le peuple d'Israël marcher sur les ondes et lui-même et les siens engloutis par la mer, il s'écria : Digitus Dei est hic; et en effet dans ce qui arrive on voit le doigt de Dieu. » Comme il insistait pour que le roi envoyât une pcrsonne chargée de demander l'absohition, Henri confia
cette mission à Claude d'Angennes, évcque du Mans. Ce prélat, lors de son passage à Florence, avait trouvé le grand-duc Ferdinand fort bien disposé à l'égard de son souverain et approuvant hautement le meurtre des Guises. Arrivé à Rome à la fin de février, il descendit chez le cardinal de Joyeuse, pensant qu'il était peu convenable de loger chez l'ambassadeur « en maison de gens de gueiTe et mariés ». Gritti, quoique malade de la goutte, fut l'un des premiers à le visiter. Il ne sut assez se louer du tact, de la dignité, des manières agréables du prélat français. Admis le surlendemain de son arrivée k l'audience, en compagnie de M. de Pisany, l'évêque du Mans exposa longuement la situation où le roi s'était trouvé, et s'efforça de représenter la catastrophe de Blois sous les couleurs d'un acte de défense imposé par une impérieuse nécessité. 11 soutint, comme l'avait déjà fait M. de Pisany, que le roi, comme souverain, n'avait aucun compte à rendre des punitions qu'il infligeait à ?es sujets rebelles; que c'était seulement par déférence pour le Saint-Père qu'il faisait ici mention de la mort du duc de Guise; qu'en ce qui concernait le cardinal son frère, « on avait fait scrupule au roi (en lui rappelant que c'était un membre du sacré collège), à quoi Sa Majesté n'avait pensé auparavant, ains seulement à ses déportements et entreprises. » Il termina sa harangue en demandant au pape pour le roi « sa sainte bénédiction et prudents et sages conseils j>.
Sixte-Quint répondit d'abord assez doucement; mais il s'animait à mesure qu'il parlait, et avec sa profusion habituelle, tout en disant « qu'il n'aimait pas les II. vw
210 SIXTB-QUINT.
longs dÎHCours (ceux de l'évéque) ». Les informations (juo i'évôiiue lui donnait sur l'état de la France n'étaient pas de tout point conformes, elles étaient niâmo sur plus d'un point contraires à celles qu'il recevait lui-niôme. « Si le roi avait eu des traverses, il ne devait s'en prendre qu'à lui-même. Touchant la mort du duc de Guise, il laissait cela, puisque le duc était sujet de Sa Majesté, et qu'il savait que le roi était souverain. Néanmoins, pour ce qui regardait le péché d'homicide commis par le roi en faisant tuer un homme sans procès, le roi était sujet de l'Église et par conséquent du pape, du successeur de Saint- Pierre, puisque le roi reconnaissait être brebis de Jésus-Christ. Mais il passait aisément par-dessus tout cela, ayant à se plaindre grandement que le roi eût touché à un cardinal, membre du Saint-Siège, personne privilégiée qui n'était plus sujet du roi, mais le sien. » Ici, il accumula une série de citations histori(jucs pour prouver qu'aucun souverain n'avait jamais commis un semblable crime, en semblable circonstance. Si le cardinal, par sa conduite, avait donné lieu à des soupçons, il fallait le reinettre au légat, fort ami du roi (ceci était dit d'un ton sarcastique), et l'envoyer à Rome. Le pape, « connu pour prince zélateur et amateur de la justice, » aurait veillé à ce que le procès du cardinal fût instruit régulièrement, et de toute façon il l'aurait empêché de faire du mal au roi. 11 finit par ordonner k l'évéque de formuler, par écrit, l'objet de sa mission.
Mgr du Mans dit qu'il n'était pas autorisé a remettre url écrit; mais; tout en admettant que les cardi-
liaux et les cvèques sont sujets de l'Église. à l'égard de leurs charges spirituelles, il soutint que, pour le temporel, ils étaient justiciables de leurs souverains, et qu'il ne leur était pas permis de troubler l'État et le repos public.
Le Saint-Père ne contesta pas qu'il fût défendu aux. hommes d'Église de faire des séditions ; mais lorsque l'éyêque insista sur le droit qu'avait son souverain de punir un cardinal, il l'interrompit avec colère. « Faites attention, s'écria-t-il, à ce que vous dites ! E vedete di non cascar in qualche disordinel » 11 s'étonna que le roi osât lui demander sa bénédiction, au moment même où il tenait encore en prison un cardinal et un archevêque. En résumé, cette première audience se termina assez mal.
Dans une seconde entrevue, également en présence de M. de Pisany, l'évêque revint sur les événements politiques, mais le pape l'interrompit aussitôt : « Nous avons déjà, lui dit-il, entendu tout cela. Nous ne voulons pas nous arrêter là; il n'est pas question de ceci. îl â*agit de là mort d'un cardinal. Où est l'écrit que nous vous avons chargé de nous remettre? Les lettres du roi, noua ne les comprenons pas, nous ne savons ce qu'il nous demande î absolution, bénédictions, nous he l'entendons point. Qui veut absolution de ses péchés, doit s'en confesser, les reconnaître et en demander humblement pardon, les avoir en horreur, et n'y pas persévérer comme fait le roi, en retenant un archevêque prisonnier. » 11 énuméra tous ses griefs contre Henri, les bienfaits dont il l'avait comblé, et insista pour que le cardinal de Bourbon, si le roi ap-
2ri SlXTE-QUlNT.
prêhondail quoique chosQ de son séjour en France, fût lr«U8|M)rté h Rome. Lorsque l'évêque lui fit observer (|u*un pareil voyage, à travers la France, n'était pas possible dans Télat actuel du pays, le Saint-Père proposa qu*oii le fit escorter par des fantassins du diic de Parme. Ici le marquis de Pisany perdit patience. Le roi, dit-il sèchemeiit, n'entend pas que le duc de Piuuue se môle si avant de ses affaires; « de quoi le pape se prit ii sourire. »
Dans sa troisième audience, Tévéque, s'abstenant cette fois de toute considération politique, eut le courage de traiter encore une fois la question de droit. « Le roi, dit-il, a agi en juste défense, et en France il y a des cas privilégiés dans lesquels les juges royaux ont juridiction sur les clercs. )>
Sixte-Quint, bondissant de fureur, ne le laissa pas continuer. « 11 s'émerveillait, s'écria-t-il, de lui entendre (lire ces bagatelles. En France, on interprète mal la sainte Écriture. Le Nouveau Testament de Luther, de Calvin, et d'autres tels hérétiques, comme aussi celui de la reine d'Angleterre (de laquelle, dit Tévéque dans son compte rendu, il semble parler volontiers parce qu'elle a du cœur et sait se faire obéir), le Nouveau Testament du duc de Saxe et autres sont le même que nous avons, mais ils l'interprètent mal, ils sont hérétiques. » Il pose deux conditions : que le roi demande l'absolution purement et simplement, et qu'il remette en liberté, ou entre les mains du légat, ses deux prisonniers, le cardinal et l'archevêque. Sinon, Sa Majesté encourra les censures de TEglise, ses sujets seront déliés du serment de fidélité , et
son envoyé, Tcvêque du Mans, sera mis en prison.
Il n'eut pas plus tôt proféré ces menaces que M. de . Pisany répondit avec un sang-froid et une dignité qui méritèrent les louanges du corps diplomatique. Le roi, par la mission de Mgr du Mans, « avait fait acte de respect et d'obéissance envers le Saint-Père ; les ministres des princes étaient autorisés à dire en toute liberté les raisons de leurs maîtres, sans être intimidés ou menacés de prison. Pour le respect de Sa Sainteté, lui et l'évéque baisseraient toujours la tête, et s'humilieraient devant elle ; mais pour le service de Sa Majesté ils accompliraient leurs devoirs de loyaux et fidèles sujets, et ne craindraient point d'être mis en prison, mais s'acquitteraient, comme ils devaient, de leur mission, même au péril de leur vie. » Le pape, sans répondre, changea de propos.
Averti de l'insuccès de ses représentants, Henri III se décida à demander l'absolution. L'évéque, accompagné de M. de Pisany, s'acquitta de cette pénible commission dans sa quatrième et dernière audience. Il connaissait maintenant « l'humeur de cette cour, et les buts différents des uns et des autres », le travail incessant de Tambassadeur d'Espagne, le peu d'estime qu'on avait pour h roi de France, qui n'avait ' même pas su tirer parti de son crime. En s'approchant de Sixte -Quint, il commença par rétracter les principes de droit qu'il avait soutenus dîins l'audience précédente, et conformément à ses nouvelles instructions, après s'être mis à genoux avec l'ambassadeur, il dit : « Je vous demande, Saint-Père, l'absolution pour le Roi Très Chrétien. » Le Saint-Père les engagea à se re-