INTRODUCTION
L-orsque la légende et le mensonge s'acharnent contre la mémoire d'un grand personnage, il est bien difficile à l'historien, non pas peut-être de rétablir la vérité et la réalité des faits, mais de les faire accepter sans retour et de les mettre d'une façon durable et inébranlable à la place de Terreur et de l'équivoque. A ce point de vue, aucune tâche n'est plus dure dans notre pays que l'enseignement de l'histoire. Les Manuels les plus en vogue dans les établissements d instruction officiels semblent, sinon tous, du moins presque tous, composés en dehors ou à côté des règles de la saine et solide critique et avec une méthode si peu favorable au contrôle et à la preuve des faits qu'on peut leur reprocher une certaine partialité. Qu'est-ce qui a été, à cet égard, plus dénaturé que l'histoire de l'Inquisition, par exemple, ou celle de la Réforme? Les papes qui ont régné au moment de l'établissement ou des premiers développements de l'hérésie protestante sont, pour le plus grand nombre, méconnus et même calomniés. Sixte-Quint, dont nous entreprenons de raconter ici brièvement la vie, n'a pas échappé à cette sorte de loi destructive de la vérité. 11 n'a pas fallu moins de trois siècles avant qu'on ait }»u tracer de son caractère un portrait conforme a la réalité et écrire de son pontificat un récit véridique. Non pas que les documents aient longtemps fait défaut pour une pareille œuvre, mais on préférait s'en tenir à des ouvrages de seconde main écrits bien après la mort du pontife et dénués à la fois do toute critique et de toute vérité.
C'est l'ouvrage que Gregorio Lcti publia à Lausanne en 1()G9 qui contribua le [dus à fausser l'opinion sur Sixte- Quint. Cet auteur fit de ce grand Pape un héros de roman picaresque et de sa vie une longue suite d'aventures burlesques. Il nous présente Sixte comme un personnage facétieux et grotesque, un diseur de bons mots
et un joueur de bons tours, cruel au besoin. C'est Leti qui répandit le mensonge des béquilles que Sixte, au moment où il était sûr de son élection au souverain pontificat, aurait rejetées vivement pour montrer aux cardinaux qu'il était bien portant et avait encore de longues années à vivre. Cette légende ne repose sur aucun fondement sérieux et cependant elle est ancrée si profondément dans l'opinion publique que les historiens euxmêmes ont de la peine à s'en débarrasser l'esprit.
Trois quarts de siècle après la publication de l'ouvrage de Leti, un religieux conventuel, — du même ordre dont avait été Sixte-Quint, — le Père Tempesti, fit paraître à Rome sous le titre de Storia di Sisto Quinto, une apologie de ce pape, réfutant les mensonges de Gregorio Leti et rétablissant la vérité sur plusieurs points. En particulier, le Père Tempesti fit des recherches sur les antécédents du pontificat de Sixte, sur sa famille et son enfance, généralement mal connues. Beaucoup de ces recherches ont été fructueuses. Mais ce livre laisse encore bien à désirer au point de vue de la critique et surtout il a été très peu connu et très peu lu.
Ranke, le fameux historien allemand, s'est occupé plusieurs fois de Sixte-Quint : d'abord dans ses Fûrste und Vôlker von Sûd-Europa, puis et d'une façon plus approfondie dans Les papes de Rome, leur Eglise et leur Etat aux seizième et dix-septième siècles (1834). Ranke, quoique protestant, est d'une remarquable impartialité ; il a compulsé un très grand nombre de documents et les a soumis à une critique minutieuse et impitoyable. Cependant, même après lui, il restait quelque chose à faire. Ce fut l'œuvre d'un diplomate très au courant des affaires européennes et de l'histoire diplomatique du xvi* siècle : nous voulons parler du baron de Hûbner, qui tour à tour ambassadeur d'Autriche à Rome et à Paris publia dans cette dernière ville, en 1870, trois volumes sur Sixte- Quint. C'est là une œuvre de premier ordre. M. de Hûbner a puisé aux meilleures sources et il a mis à profit les documents diplomatiques que lui offraient les archives d'Etat du Vatican, de Simancas, Venise, Paris, Vienne et Florence. Il a ajouté à son récit un très grand nombre de pièces justificatives du plus haut intérêt. Il a étudié à fond ce pontificat si court, mais si bien rempli et il a tracé de Sixte-Quint un portrait des mieux achevés. Il n'avance rien qu'il ne l'appuie sur une preuve solide et soit qu'il s'occupe de l'administration financière du Pape, soit qu'il raconte la répression du brigandage, soit au'il
décrive les constructions ordonnées par Sixte-Quint ou qu'il nous fasse entrer dans tous les détails de l'organisation des congrégations de cardinaux, soit enfin qu'il nous mette au courant de la politique étrangère du pontife, il sait toujours garder une admirable netteté, une impartialité qui n'exclut pas une certaine admiration pour son héros et une exactitude, une précision irréprochables : ajoutez à cela un style limpide, très pur et bien français. En somme quiconque désormais voudra connaître ou écrire la vie de Sixte-Quint devra se rapporter au livre de M. de Hùbner.
Lorsqu'on parle à Rome de Sixte-Quint, on fait souvent allusion aux cinq grands faits ou institutions qui ont marqué son pontificat : les brigands ou la répression du brigandage, les monts, c'est-à-dire les rentes sur l'Etat, les Congrégations, l'aiguille (l'Obélisque) et la Ligue. M. de Hùbner a utilisé cette division commode, après son chapitre sur le conclave. Cependant i! était obligé par-là même de couper en plusieurs tronçons la politique extérieure du Pape, laquelle n'a pas été absorbée tout entière par les les affaires de la Ligue. Nous avons préféré, quant à nous, étudier à part, en un chapitre spécial, cette politique, après en avoir indiqué la première marche au début du pontificat de Sixte.
Nous allons dire maintenant quelques mots de la documentation diplomatique qui a permis de retracer l'histoire de ce Pape.
Ce qu'il y a de plus important, ce sont les rapporta des ambassadeurs à leurs souverains respectifs et les instructions données aux ambassadeurs par les souverains ou les ministres. Or au xvi* siècle, trois Etats ont une organisation diplomatique du premier ordre : lEspagne, Rome et Venise : l'Espagne à cause de sa puissance territoriale, de ses immenses possessions ; Rome, car le souverain pontife est en rapport avec la chrétienté tout entière tant pour l'administration spirituelle de l'Eglise que pour le temporel, et enfin la République vénitienne que les intérêts de son commerce et sa situation particulièrement difficile en face des pays conquis par les Turcs obligent à s'appuyer sur certaines amitiés et alliances et à s'informer de l'état politique des principales nations.
Les archives espagnoles de SimancaS renferment les rapports envoyés à Philippe II par son ambassadeur au Vatican, Oliyarôs, par son représentant temporaire à Rome, le duc de Sessa, et par don Bernardine de nfendoia, son ambassadeur en France. On y trouve
instructions royales , elles ont été rédigées par le Secrétaire d'Etat Ydiaquez, mais elles ont été corrigées et apostillées par le Roi.
Sixte-Quint aimait beaucoup à s'entretenir avec les ambassadeurs étrangers ; il préférait même traiter personnellement les affaires générales. Les dépêches et les instructions aux nonces et aux légats sont déposées au Vatican ; elles ont été rédigées par le Pape ou par une commission de cardinaux et signées par le cardinal de Montalto, petit-neveu de Sixte-Quint.
La correspondance diplomatique de Venise est considérable. 11 y a d'abord les delibcrazioni, ou instructions et dépêches aux agents de la République, et dont le texte était débattu par le Sénat. Puis viennent les esposizioni ou textes des pourparlers du Doge avec les ambassadeurs accrédités auprès de la Seigneurie. Les dispacci sont les rapports envoyés au Doge par les ambassadeurs de Venise à l'étranger. De retour à Venise, les ambassadeurs devaient lire au Sénat un résumé des événements advenus pendant leur mission : ce sont des relazioni. Les dispacci et les relazioni sont, en général, de véritables chefsd'œuvre de lucidité et manifestent chez leurs auteurs une grande et rare finesse politique. Les secrétaires du doge en expédiant leurs dépêches aux ambassadeurs de Venise, y joignaient souvent des awisi (avis), de feuilles volantes sur lesquelles ils consignaient les nouvelles arrivées à Venise. Venise, grande ville commerciale, en relation avec tout le Levant, était en même temps un centre d'informations unique. Chaque jour les nouvelles les plus diverses lui parvenaient de pays souvent très éloignés. Aussi les ambassadeurs vénitiens, tenus au courant de ces nouvelles, les faisaient connaître aux souverains auprès desquels ils étaient accrédités et en satisfaisant ainsi leur curiosité, ils savaient se rendre indispensables et intéressants.
Il y a fort peu de traces dans les archives de Vienne de la correspondance diplomatique entre l'Empire et le Saint-Siège. L'ambassadeur de Rodolphe II était le baron de Madrutsch qui se faisait la plupart du temps assister par son frère, le cardinal de Trente.
Henri III, roi de France, était représenté à Rome par le marquis de Pisany, grand seigneur, élégant et chevaleresque plutôt qu'habile politique. Le protecteur de France était le fameux cardinal d'Esté, frère du duc de Ferrare et uni aux Valois par les liens du sang. A sa mort il fut remplacé par le cardinal de Joyeuse dans ses fonctions
de protecteur : les lettres qu'il a inspirées sont dues à la plume alerte et fine de 1 abbé (plus tard cardinal) d'Ossat, son secrétaire, dont Fénelon goûtait beaucoup le style. Les dépêches de M. de Villeroy sont aussi d'un fort grand intérêt. Pisany, Este et Joyeuse ont toujours soutenu, à Rome, la cause de Henri ill. Mais les chefs de la Ligue et surtout les Guises, les princes du sang et le roi de Navarre ont aussi des agents à Rome.
Le grand-duc de Toscane, François de Médicis, met les plus grands soins à cultiver l'amitié du Vatican. Il a oesoin de Rome, car il est entouré de rivaux et d'adversaires qui envient ses Etats. Il est puissamment aidé par son frère, le cardinal de Médicis, et ses représentants à Rome lui écrivent à chaque courrier ainsi que son auditeur de rote et ses agents non avoués, comme Mgr Sangaletto, caniérier du Pape. Ils le tiennent au courant d'à peu près tout ce qui se passe ou se dit au Vatican et à cet égard, leur correspondance est presque aussi intéressante que celle des ambassadeurs vénitiens. Les ducs de Savoie, de Mantoue, de Parme et de Ferrare ont aussi par leurs agents à Rome des rapports avec les cardinaux et les personnages influents de la cour pontificale.
Le Pape recrute ses nonces dans l'épiscopat et ses légats dans le Sacré-Collège. Les archives secrètes du Vatican contiennent les rapports importants des deux légats envoyés par Sixte-Quint en France, les cardinaux Morosini et Gaëtani.
Sur l'enfance et la jeunesse de Sixte-Quint, nous ne sommes pas très bien informés, malgré les recherches du P. Tempesti. On a recours à des manuscrits anonymes du Capitole, de la Vallicellana et aux archives du prince Altiéri. Nous pouvons avoir quelques renseignements sur les mœurs et l'état social de l'Italie à la fin du xvf siècle grâce aux avis vénitiens dont nous avons déjà parlé, aux feuilles volantes ou acoisi des nouvellistes (ou meruinr/, meneurs) de la Ville Eternelle, aux registres des paroisses de Rome et à quelques publications contemporaines.
Grâce à tous ces documents, on peut se taire une idée assez juste de la personne et du pontifical «le Sixte-Quint. Venu après un pontife faible, quoique avant de belles qualités de piété et de bonté, Grégoire Xllt. et en 'les temps extrêmement troublés pour l'Église et toute la chrétienté, Sixte-Quint a été avant tout un Pape énergique e( organisateur. Sa fermeté sa BéYérité ne dépassaient |
limites (le la plus strirte, justice , mais il voulait que le bon ordre régnât dans tous ses Etats avec la paix et la sécu-
rite. Il réforma autant qu'il lui était possible l'administration spirituelle du Saint-Siège et son institution des Congrégations cardinalices subsiste encore fort peu modifiée. II sut par de sages économies et par d'utiles institutions amasser un important trésor ; il orna la ville de belles constructions et sa politique extérieure qui chercha toujours à débarrasser la chrétienté des hérétiques et des infidèles, voulut toujours maintenir l'équilibre européen sans jamais faire le jeu de ceux qui recherchaient l'hégémonie. On peut donc dire qu'il fut un grand et habile pape, peut-être le plus grand du xvi* siècle, en tout cas celui qui a le mieux compris et servi les intérêts de l'Eglise à cette époque.
Entrons maintenant dans l'histoire de sa vie et ae son pontificat.