‹ Sixte-Quint et la réorganisation moderne du Saint-SiègeChapitre 2 sur 9 · CHAPITRE PREMIER Du Monastère au Pontificat · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Du Monastère au Pontificat

C'est au fond de la province des Marches, sur l'un des contreforts des Apennins, dans Je bourg ou « castello » de Grotte a Mare que naquit Felice Peretti, le futur Sixte-Quint, un vendredi, jour de sainte Lucie, le 13 décembre 1521. Sa famille, d'origine esclavonne, avait fui devant les Turcs qui menaçaient la Dalmatie au milieu du quinzième siècle, et était venue s'établir en Italie. L'émigré dalmate Zanetto fixa son domicile à Montalto et y eut des enfants qui, alliés à des familles du pays, finirent par prendre place dans la petite bourgeoisie. Le quatrième descendant de Zanetto, Piergentile, ruiné après le sac de Montalto, par le duc d'Urbin en 1518, se réfugia à Grotte a Mare où il se lit jardinier. Son frère, Frà Salvador, était entré au monastère dc<> Mineurs conventuels de Montalto: c'est par son intermédiaire que les Peretti purent entretenir

quelques relations avec des personnes de la classe aisée. Le bon Piergentile nourrissait une ambition bien singulière ; il croyait — se fondant sur certains indices qui lui paraissaient infaillibles — que son premier enfant, le petit Felice, était destiné à devenir pape. C'est ce qui ressort de la relation de l'ambassadeur vénitien Lorenzo Priuli (1586). Rien ne prouve que Felice ait fait le métier de porcher ; il est fort possible qu'il ait, dans son enfance, parfois gardé les pourceaux que pouvait posséder son père. Ce qui est certain, c'est qu'à l'âge de neuf ans, il entra au couvent de Montalto, prit à douze ans l'habit de novice et se fit remarquer par son zèle et ses rapides progrès. Il continua ses études dans différents couvents, et à dixneuf ans il avait déjà une grande réputation de prédicateur. Il prêcha dans les divers monastères de son ordre et son éloquence, pleine de verve et de vigueur, obtenait un immense succès. Il n'hésitait pas à s'attaquer aux puissants de la terre, malgré les difficultés que lui attira parfois cette indépendance. Pendant le carême de 1552, il prêcha dans l'église des Saints-Apôtres, à Rome, devant une affluence considérable. Il y avait là des théologiens de la cour pontificale, des membres des différents ordres religieux, des dames de l'aristocratie, de jeunes seigneurs, des ambassadeurs et surtout le protecteur de Frà Felice, le cardinal Carpi, et deux hommes que l'Eglise devait canoniser plus tard, Ignace de Loyola et Philippe de Néri. La parole ardente, fougueuse du jeune religieux, ses gestes, sa science solide et sa robuste conviction frappèrent l'auguste assistance. Il y avait là un homme qui semblait .destiné à devenir une des colonnes de l'Eglise,

en ce temps de troubles et d'hérésies, un caractère indomptable et énergique, une volonté unie à une puissante intelligence. De ce jour date — on peut le dire avec M. de Hùbner, — la fortune de Felice Peretti. Le cardinal Car le futur Paul IV, le cardinal Ghislieri, qui deviendra Pie Y, le cardinal Carpi, allaient souvent dans la cellule du jeune moine, converser de longues heures avec lui. Il entretenait des relations avec l'illustre famille des Colonna, dont le palais attenait à son couvent.

Felice Peretti était une nature loyale et vive ; il était souvent sujet à la colère ; lorsqu'il sentait qu'elle allait le saisir, ses mains frémissaient, mais ce défaut qu'il reconnaissait d'ailleurs lui-même très sincèrement s'alliait chez lui a. un grand esprit de charité et de bienveillance. Très humble, mais ne se méprenant pas sur sa valeur, c'était un travailleur austère et infatigable, dormant peu, très sobre ; on ne le voyait jamais inoccupé, et il méditait souvent. Il aimait les livres, son seul trésor, et rédigeait une sorte de journal de sa vie, oui nous est et où il notait les moindres incidents de son <i\i>tence monacale.

11 termina ses études de théologie à Ferrare, fut ordonné prêtre à vingt-six ans a. Sienne, où il enseigna le droit canon, et reçut le grade de docteur à Fermo. Il fut régent des couvents des Mineurs successivement à Sienne, Naples et Venise. Il avait t'ait imprimer quelques-uns de ses sermons et si nous en jugeons par le seul exemplaire qui nous en reste et qui se trou la bibliothèque Barberini, la magnificence de sa parole explique son immense succès. Il accomplit d'une manière stricte et impitoyable la réforme des couvents dont il était recteur ; sa

sévérité lui valut une réputation de cruauté, alors qu'il ne faisait preuve que d'une inflexible justice. A Venise surtout, où le gouvernement tolérait le relâchement de la règle des Frari, sa tâche fut très difficile ; on lui fit une telle guerre sourde, qu'il se démit de sa charge ; mais il fut bientôt sollicité de la reprendre, ce qu'il fit, et il fut nommé consulteur du Saint-Office de Venise. Sa rigueur exaspéra les Vénitiens; rappelé à Rome, il fut nommé théologien au concile qui devait s'ouvrir à Trente, mais où il ne se rendit pas, puis consulteur du Saint-Office et lecteur à la Sapienza. Puis, procureur général et vicaire apostolique de son ordre, il lutta encore contre la tiédeur et la routine, contre le mépris de la règle. Malgré sa sévérité, il savait faire preuve d'une grande générosité et du pardon des injures. Le moine qui, à Venise, avait mené campagne contre lui et demandé son rappel, n'eut pas à se plaindre de lui : Felice Peretti qui l'avait une première fois proposé pour la place de supérieur des Frari de Venise, intervint encore en sa faveur au moment où ce moine, qui avait commis quelques délits, fut sommé de se rendre à Rome. Le cardinal Buoncompagni, envoyé comme légat en Espagne par Pie IV, prit comme théologien de son ambassade Frà Felice, mais il ne sut pas gagner sa sympathie, car il lui infligeait souvent des humiliations imméritées. Lorsque Buoncompagni fut pape (sous le nom de Grégoire XIII) il ne fut jamais bien vu du frère Felice. Mais la mort de Pie IV, le nouveau conclave appelèrent en hâte Buoncompagni à Rome ; le cardinal Ghislieri, élu pape, nomma le frère Felice évêque de Sainte-Agathe, puis de Rome, et en 1570 il le fit cardinal.

Peretti, devenu le cardinal de Montalto, l'ut honoré de la confiance de Pie V; il était consulté sur toutes les affaires graves et il savait remplir à la fois sa charge d inquisiteur et ses devoirs de pasteur. 11 vivait à Rome avec sa sœur donna Camilla ; celle-ci, veuve d'un cultivateur, avait deux entants, Francesco et Maria, femme d'un gentilhomme romain, Fabio Damasceni. Maria eut de son mariage deux fils dont L'un fut le cardinal Alexandre Montalto et l'autre Michel Peretti, prince de Venafro, et deux filles, Flavia I hrsini, duchesse de Bracciano, et Ursule qui épousa le grand connétable Marc-Antonio Colonna. Ces quatre petits-neveux du cardinal de Montalto furent élevés sous ses yeux, dans sa maison de la Via Papale.

Mais Pie V qui avait toujours accordé sa sympathie et sa protection à Montalto, sentant sa fin approcher, lit appeler celui-ci auprès d.} son lit de mort : et le saint pape expira devant le moine qu'il avait tant aimé et qu'il avait élevé jusqu'à l'épiscopat et jusqu'au cardinalat. Le nouveau pape, Grégoire XIII, l'ancien cardinal Buoncompagni, n'avait pas oublié les démêlés qu'il avait eus avec fra Felice, durant son ambassade en Espagne ; il le lui lit bien sentir et le tint dans une disgrâce que rien ne pouvait justifier. Le cardinal Montalto en conçut quelque acrimonie ; il critiqua le pape et se laissa aller à quelques mots cruels sur son gouvernement et ses favoris. Il s'aliénait ainsi les sympathies des cardinaux grégoriens et dos créatures du nouveau pape. Il vivait dans sa maison de campagne, la villa Peretti (aujourd'hui la villa Massimi), au milieu dos vignes, sur les pentes de L'Ësquîlin. Il usait des services d'un jeune maçon, venu des montagnes de Corne et qui fut plus tard le

grand architecte Dominique Fontana.Les appartements de son petit palais étaient ornés de belles fresques dues au talent de Mattia de Sienne, de Cesare Nebbia, de Salimbene, de Baglioni, etc. Du haut de sa loggia il jouissait d'une vue splendide sur une partie de Rome et sur la Sabine.

Au moment où le cardinal allait s'installer dans sa villa, un deuil terrible vint le frapper. Son neveu Francesco fut traîtreusement assassiné par son beau-frère Marcello Accoramboni. Il laissait une jeune femme, l'une des célébrités de l'époque, Vittoria Accoramboni, remarquable par sa beauté, par son éloquence et les dons de son esprit. Le meurtre du neveu de Montalto suscita l'émotion générale à Rome ; on se disait tout bas que le redoutable seigneur Paolo Giordano Orsini, qui avait recherché autrefois la main de Vittoria, ne devait pas être étranger à ce crime. La suite des événements confirma cette opinion, car plus tard le chef des Orsini, malgré un monitoire de Grégoire XIII, épousa la jeune veuve et vécut tranquillement avec elle à Rome, au palais Orsini.

C'est ainsi que le cardinal Montalto vivait dans l'obscurité et dans l'amertume. Rien ne faisait prévoir qu'il succéderait un jour à ce même pape qui le tenait ainsi en disgrâce. Grégoire XIII, pontife faible et peu actif, atteint d'une violente bronchite, mourut le 10 avril 1585. Cette mort inattendue causa une grande surprise à Rome et même à l'étranger. On craignait des troubles dans la ville, où les brigands répandaient la terreur. Grâce aux mesures de sûreté prises par les cardinaux de Médicis, Colonna et Guastavillani, la police bien réorganisée, l'ordre put être maintenu et l'on n'eut à déplorer que quelques assassinats.

Dès les obsèques de Grégoire XIII et avant l'ouverture du conclave, les partis se dessineront, les compétitions se manifestèrent. La rivalité entre la France, représentée par le marquis de Pisany, et l'Espagne, représentée par Olivarès, éclata dans les rapports entre les ambassadeurs. L'empereur, la France et l'Espagne avaient le privilège de l'exclusion. Philippe II était assez indécis, Henri III ne pouvait qu'assez faiblement influer sur le conclave, caria faction française était divisée : certains, comme le cardinal d'Esté, tenaient à Henri III, d'autres comme le cardinal de Sens, à la Ligue. L'Empereursedésintére^a it des affaires de Rome ; la République de Venise, tout en observant ce qui se passait au Vatican, ne voulait pas intervenir dans les élections ; le duc de Savoie s'appuyait sur l'Espagne ; le grand-duc de Toscane^ seul parmi les princes italiens, portait un intérêt considérable à la future élection ; il avait besoin de l'amitié et de l'aide du Pape, car les Etats de l'Eglise limitaient les siens propres depuis Orbitello jusqu'à Ferrare. François de Médicis était exactement tenu au courant des moindres événements de Rome par son frère le cardinal de Médicis et son ambassadeur, Alberti, évoque de Cortone.

Le cardinal de Médicis était un grand seigneur, bienveillant et de manières affables, politique avisé, protecteur des arts comme ses illustres ancêtres. Il était fort estimé dans le sacré collège, où pourtant il comptait un rival, le cardinal Parnèse. Celui-ci, frère du dm* de- Panne, doué de grandes qualités, possesseur d'une assez belle fortune, axait déjà vu monter sur le trône de saint Pierre et mourir SIX panes ; fort ambitieux, il pouvait espérer que le choix des électeurs se écrierait sur lui.

Le cardinal San Sisto, neveu de Grégoire XIII, était chef des cardinaux grégoriens. Il s'agissait pour Médicis — qui tenait avant tout à combattre Farnèse — de gagner San Sisto, ou, si c'était impossible, de l'isoler de son groupe. Médicis espérait que Philippe II demanderait l'exclusion de Farnèse : d'accord avec le cardinal Alexandrino, ne comptant que médiocrement sur San Sisto, qui se montrait fort réservé, il ne put atteindre son but, car Philippe II, heureux des succès remportés par Alexandre de Parme dans les Flandres, déclara qu'il voulait laisser la plus entière liberté au conclave. Cette abstention parut être à Médicis un appui indirectement prêté à Farnèse et i 1 n'hésita pas à s'en plaindre à Olivarès. De plus San Sisto venait de se prononcer pour Farnèse, et, si ce dernier ne pouvait être élu, pour Savello. Or comme Farnèse et Savello étaient les ennemis du duc de Sora, le seigneur Giacomo Buoncompagni, fils naturel de Grégoire XIII (ce pape l'avait eu alors qu'il était encore laïque), Médicis se rapprocha du duc de Sora, qui devint son véritable agent dans le conclave, gagnant son cousin Guastavillani et quelques grégoriens. Le nom du cardinal Cesi seul avait été proposé comme celui d'un candidat probable : Médicis le soutenait. C'était un prélat très estimé pour ses vertus et ses solides qualités. Mais, dans le parti opposé, il y avait toujours Farnèse et Savello. Le cardinal d'Esté finit par laisser comprendre que le roi de France était favorable à Savello.

Médicis, qui savait que Savello abandonnerait le pouvoir à Farnèse, tenta de nouvelles intrigues. Mais Farnèse se dessinait de plus en plus comme le candidat le plus sûr ; il ne prenait même pas la peine de dissimuler ses espérances,

et ses chances en effet étaient assez fortes. Dix jours après la mort de Grégoire XIII, le conclave s'ouvrit au Vatican. Trente-neuf électeurs étaient réunis ; les cardinaux que la rumeur publique déclarait « papables » étaient Farnôse, Savello, Sirletto, Paleotto, Santa-Croce, Cesi, Santorio, Torres, Altemps, Mondovi, Castagna et entin Montalto. Le premier, quoique respectable, était assez impopulaire à cause de son esprit cassant ; Sirletto avait un penchant trop manifeste pour l'Espagne ; Paleotto, célèbre canoniste, avait le tort d'être Bolonais ; Montalto, le frate, vivant loin des affaires, mais très estimé et très considéré, était le candidat de Médicis, qui allait maintenant d'accord avec Este et Alexandrino, mais Médicis faisait démentir la candidature du frate. Mais il fallait encore gagner Altemps, San Sisto et les grégoriens. Montalto avait été averti par Médicis des démarches faites en sa faveur : retiré dans sa cellule, il se contentait de garder un digne silence. Altemps adhéra aux intentions de Médicis ; dans la. sal/a vecjia, Este parvint à gagner définitivement Guastavillani, Marcello et Sforza, puis San Sisto lui-même, qu'il persuada que Montalto serait élu par adoration < 1 >. Farnèse, qui n'avait jusque-là pas pris au sérieux la candidature de Montalto, comprit qu'il allait être vaincu et que la Providence désignait le frate, l'humble cordelier, comme devant être le pape. Lorsque tous les cardinaux turent réunis dans la chapelle Sixtine, Este s'écria : « Il ne s'agit plus de lire des bulles de scrutin, le Pape

(1) Il y a élection par adoration lorsque deux tien au moins des cardinaux se prosternant cérémonieusement

aux pieds de celui qu'ils veulent élire ; le vote doit d'ailleurs toujours suivre l'acte d'adoration.

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est fait ! Procédons à l'adoration ! » Les cris répétés de : « Montalto » accompagnèrent ces paroles et tous les cardinaux se prosternèrent aux pieds du nouveau pape. L'acte d'adoration terminé, eut lieu le vote, à haute voix et par appel nominal. Le cardinal de Montalto fut élu pape à l'unanimité.

Ce fut le mercredi de Pâques, 24 avril 1585, vers huit heures du matin, que le cardinal Montalto, ayant pris le nom de Sixte-Quint, monta sur le siège apostolique (1). Il devait en partie son élection à Médicis, Este, Altemps et à l'adhésion tardive de San Sisto, que les grégoriens suivirent, un peu malgré eux. Mais il était avant tout l'élu de la Providence. Les brigues et les intrigues inévitables n'avaient pu faire le succès de Farnèse, ni de Cesi, ni de Savello. Il fallait un homme doué d'une indomptable énergie, d'une conviction profonde, capable de lutter contre l'hérésie et ses progrès grandissants et de continuer l'œuvre de réforme au sein de l'Eglise. Malgré toutes les compétitions, ceux qui étaient chargés d'élire le pape, durent porter leurs suffrages sur celui d'entre eux qui était le plus digne de mener à bien cette œuvre difficile, celui que l'ambassadeur de France Pisany décrit à son roi en deux mots : « un cor-

(1) La légende mensongère qui représente Sixte-Quint jetant ses béquilles lorsqu'il est sûr de son élection ne repose sur aucun fondement sérieux. Elle suppose que le pape aurait voulu paraître infirme et cassé pour inviter les cardinaux à voter pour lui sans avoir à craindre que son pontificat durerait longtemps. En réalité le pape était d'une assez faible santé, comme le montrent des rapports diplomatiques du temps. Un manuscrit urbinate possède un avis (avoiso) parlant de l'âge feint du pape : c'est le seul document contemporain faisant mention de ce fait ; les ambassadeurs vénitiens n'y ajoutent pas foi.

délier du nom de Montalto », et qui fut en effet un pontife ferme et réformateur.

« L'élection de Sixte-Quint, écrivait au doge l'ambassadeur vénitien Lorenzo Priuli, est estimée l'œuvre du Saint-Esprit, tous les cardinaux ayant si promptement concouru à son exaltation.... Ni l'inimitié du seigneur PaoloGiordanu Orsini, ni les démarches que ce seigneur faisait auprès du collège des cardinaux, leur demandant un à un, en se jetant à leurs pieds, de ne pas faire Montalto pape, ni l'aversion de toute la cour qui, se rappelant les sévérités de Pie V, ne voulait pas d'un pape moine, n'ont pu prévaloir : car de semblables démarches et considérations et de plus grandes encore ne peuvent rien contre la volonté de notre seigneur Dieu(l). »

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