CHAPITRE II La répression du brigandage
Le premier soin de Sixte-Quint, une fois monté sur le siège apostolique, fut de réorganiser les Etats pontificaux et d'y rétablir la sécurité. C'était là une tache très difficile. En effet, durant les treize années du pontificat de Grégoire XIII, le brigandage avait sévi dans les
(1) Relation vénitienne de Lorenzo Priuli, 1586.
Etats de l'Eglise. Les brigands répandaient partout la terreur, groupés par bandes innombrables, commandées par des personnages d'origine très différents. Tantôt ces chefs de bandes étaient de petits seigneurs comme Alphonso Picolomini, duc de Montemarciano, Dal Monte, de la famille de Jules III, Lamberto Malacita, Marco, Sciarra, Evandro Campello, Ottavio Avogadri, le comte Léonello ; tantôt, c'étaient des prêtres, comme ce Guercino qui s'appelait lui-même « le Roi de la Campagne », ou comme ce Giovanni Valenti, le prêtre d'Arde, qui prenait le titre de « Roi des Maremmes et de la Montagne ». Il y avait aussi Marianaccio l'anthropophage, l'Homme sauvage et Giacomo del Gallo, « il papa dei banditi», qui portait un médaillon d'or où étaient gravés ces mots : « Jacobus Gallus princeps Romandiolœ. »
Les ravages commis par les brigands étaient égalés, pour ne pas dire dépassés, par ceux des milices, envoyées de temps en temps pour les combattre. Mais il faut dire que les bandits étaient mieux disciplinés et mieux nourris c[ue les milices et les populations, qui leur prêtaient souvent leur appui, les redoutaient moins que les soldats du duc de Sora, de Prospero Colonna et de Mario Sforza ; ces troupes, qui ne protégeaient pas plus les personnes que les biens, étaient surnommées les massacreurs, « gli ammazatori ». Il y avait presque autant de brigands que de soldats réguliers et l'on a compté que dans les dernières années de Grégoire XIII, le nombre des brigands pouvait s'évaluer de douze à vingt-sept mille hommes. Les Romains exprimaient leur opinion sur l'impunité dont jouissaient les brigands
par cette phrase brève mais cruelle : « Corrono i tempi gregoriani, les temps grégoriens s'écoulent. » De petits seigneurs des Marches et de la Romagne achetaient l'aide des bandits, comme autrefois des condottières, et ils s'en servaient pour leurs vengeances particulières, leurs guerres privées. L'opinion publique de cette époque ne considérait pas le bandit comme un être déshonoré, flétri, mais plutôt comme un aventurier sorti de la société, mais qui pouvait fort bien y rentrer et même conquérir la faveur des grands en même temps que le pardon. Le fameux Ludovic Orsini, qui avait, pendant des années, exercé le brigandage, n'obtint-il pas de la Sérénissime République de Venise la régence de Corfou ? On peut aller jusqu'à affirmer que le banditisme, entouré jusqu'à un certain point, de la sympathie populaire, usait souvent de l'appui des princes et même des gouverneurs : il avait fini par devenir un élément de la vie nationale et les racines qu'il avait poussées dans le pays étaient aussi profondes que celles de la Camorra ou de la Mafha dans la moderne Italie du sud.
Le gouvernement pontifical fut souvent forcé de traiter avec les principaux chefs de brigands. C'est ainsi que par un bref de 1583, Grégoire XIII avait absous de ses crimes Alphonse Picolomini qui, à vingt-cinq ans, avouait avoir commis trois cent soixante-dix assassinats. Il est \ rai <[ue la même année était pendu Achille de Velletri qui pourtant n'avait à se reprocher que soixantequinze homicides. Dans les provinces, les bandits profitaient d'une impunité presque entière; on ne cultivait plusles terres, car l'on n'était pas sûr d'en recueillir les fruits. Dana la campagne romaine, ils trouvaient asile et protec-
tion, avec le vivre et le couvert, dans les châteaux des barons, qui semblaient être unis à eux par les liens d'une sorte d'assurance mutuelle. Les mêmes faits se reproduisent d'ailleurs de nos jours en Sicile et dans la région napolitaine où l'on a à déplorer les organisations secrètes connues sous le nom de Camorra et de Maffia. Mais au xvie siècle, c'était encore pire. On ne parlait que de vols, de faux, d'actes de violence, d'empoisonnements, de meurtres commis en public. Des gens armés, parfois même des bandes de spadassins parcouraient Rome, armés de poignards, d'arquebuses ; des rixes se produisaient : le « bargello » ou chef des sbires, était souvent impuissant à rétablir l'ordre. Il arriva même qu'un jour le bargello et ses policiers étant entrés dans le palais des Orsini qui était, au vu et au su de tout le monde, un repaire de bandits, s'emparèrent d'un fameux brigand, et ils étaient en train de l'emmener quand ils rencontrèrent un groupe de jeunes seigneurs des plus grandes familles : des Orsini, des Savelli, des Rusticucci, desCapizucchi. Une lutte s'engagea entre ces jeunes gens, qui voulaient délivrer le prisonnier, et les sbires. Cette rixe fut le commencement de combats qui durèrent trois jours dans les rues de Rome, autour des palais fortifiés, et au cours desquelles furent tués Rusticucci, quelques Orsini et un domestique de la maison du cardinal de Montalto. Grâce à l'intervention du cardinal de Médicis, la cité rentra un moment dans le calme, mais les jeunes seigneurs ne s'apaisèrent qu'à condition que le bargello serait pendu, pour le punir d'avoir violé le domicile et les franchises des Orsini. Montalto n'oublia jamais cet événement, qui explique en partie sa rigueur
contre les bandits et leurs protecteurs, lorsqu'il fut pape.
A peine monté sur le trône de St-Pierre, Sixte- Quint fit quelques nominations qu'il ne devait pas tarder à rapporter. Il mit un Rusticucci aux affaires des princes, en remplacement du cardinal de Corne; il maintint le seigneur Giacomo Buoneompagni, duc de Sora, dans ses fonctions de général de la Sainte Eglise ; le cardinal Alexandrino fut nommé chef de la consulte du gouvernement ecclésiastique ; le marquis Altemps eut, avec la garde de Sa Sainteté, le gouvernement du Borgo, Mgr Sangiorgio celui de Rome. Peu de temps après l'élection, les conservateurs du Capitole se présentèrent au Vatican, demandant selon la coutume la justice, la paix, la tranquillité. Le Pape leur répondit qu il comptait sur eux pour cela, ajoutant qu'il était résolu, s'il le fallait, à leur faire couper la tête. Ce mot terrible causa une grande émotion dans Rome. Orsini, duc de Bracciano, qui avait épousé en secondes noces Vittoria Accoramboni et qui avait suscité l'assassinat du neveu du Pape, osa venir faire une visite à Sixte-Quint. Celui-ci lui jeta un regard tel qu'Orsini s'enfuit de Rome. Le Pape ayant interdit le port des armes, quatre jeunes gens n'observèrent pas cet ordre et se promenèrent avec leurs arquebuses; ils fuient arrêtés, condamnés à mort et pendus au pont Saint-Ange. Cet acte de rigoureuse justice répandit dans Rome la plus grande consternation. On avait un pontife énergique, mais inflexible. Cette transformation s'était opérée dès les quatre premiers jours du pontificat, du 24 au 27 avril. Le Pape lit encore quelques nominations: il lit Castagna gouverneur de Bologne, Colonna de la Romagne, Cesi des
Marches, Spinola de Pérouse, Lancelloto de la Campagne romaine. Le mercredi 1er mai, il fut couronné à Saint-Pierre ; le cardinal de Médicis lui posa la tiare sur la tête. Il n'y eut pas de distribution d'argent au peuple, par mesure d'économie, ni de banquet offert, comme d'habitude, aux barons romains, àcause de la cherté des vivres. Le 5 mai, le Pape prit possession de Latran. Le lendemain, eut lieu la grande procession qui partit du Couvent d'Ara Cœli. Le 13, le Pape tint un consistoire où il promut cardinal son petit-neveu, Alexandro de Montalto, âgé de quatorze ans. Pieux et doux, le nouveau cardinal devait être plus tard l'un des auxiliaires les plus dévoués de Sixte-Quint, avec Mgr Sangalletto, camérier du pape, et MgrGraziani,son secrétaire.
Puis le pape organisa la répression du banditisme et de tous les malfaiteurs qui infestaient ses Etats. Les premiers bandits détruits furent Picolomini et le prêtre Guercino. Michel Peretti fut nommé général de la Sainte Eglise, le duc de Sora ayant été destitué de cette haute fonction, à cause de son incapacité. Mgr Pierbenedetti eut le gouvernement de Rome, en remplacement de Sangiorgio ; il sut se montrer ferme dans ses nouveaux pouvoirs et menaça les menanti ou nouvellistes de les faire arrêter s'ils diffamaient les particuliers. Quelques jeunes gens des plus hautes familles ayant mis, par dérision, des têtes de chats sur des piques, au pont Saint- Ange, faillirent être exécutés. Robert d'Altemps ayant enlevé une jeune fille de la maison du seigneur Frangipani, ne fut pas condamné à mort, mais il ne dut son salut qu'à l'intervention d'un prince étranger. Le cardinal Guastavillani fut mis aux arrêts pour désobéissance ; le
cardinal Sforza dut livrer à la justice ses palefreniers, coupables d'un crime ; le comte Attilio Baschi fut exécuté pour un parricide commis depuis très longtemps et resté juqu'alors impuni. Fossombrone, complice de Ludovico Orsini dans l'assassinat deVitelli, fut pendu. Un estafier de l'ambassade autrichienne de Daun de Zimbern et de Curtius, ayant été trouvé porteur d'une arme prohibée dans le quartier des courtisanes, fut arrêté par le bargello et les protestations des ambassadeurs n'y firent rien : « Si l'Empereur, leur répondit 'Sixte-Quint, venait à Rome et n'observait pas les lois du pays, je le ferais arrêter. » Les ecclésiastiques eux-mêmes n'échappaient pas à ces rigueurs ; un religieux ayant commis un crime fut exécuté ; un autre ayant abusé de la crédulité du peuple en montrant une fausse image miraculeuse fut fustigé en public ; don Annibal Capello, un nouvelliste décrié, fut condamné à mort et tué.
L'événement qui suscita le plus d'émotion et même une certaine agitation fut l'arrestation et l'exécution à Bologne du comte Giovanni Pepoli (27 août 1585). Pepoli, qui appartenait à la haute aristocratie bolonaise, avait déjà donné asile à des bandits et avait été épargné malgré cela. Mais il récidiva et refusa de céder au légat «le Bologne le bandit Grazino, sous prétexte que le château où celui-ci se trouvait était un fiei impérial et ne relevait pas du Pape. Refuser délivrer un bandit et donner un pareil prétexte pouvait alors paraître un crime ae lèse-majesté pontificale. Griovani Pepoli fut arrêté et emprisonné. Le Pape ne désirait pas user <lc trop de rigueurs envers lui, Pepoli protestant de son dévouement au Saint-Siège. Malheureusement, on trouva dans sa prison une lettre signée de lui où il disait
qu'il espérait bientôt sortir des mains de « ces prêtres tyrans et de ce frère tyran ». C'était plus qu'il n'en fallait pour être condamné à mort et Giovanni Pepoli fut étranglé dans sa prison ; ses biens furent confisqués. Comme c'était un homme bienfaisant et charitable, sa mort indigna les Bolonais, mais elle répandit partout une salutaire terreur. Un historien moderne qui a a étudié l'affaire Pepoli (1), croit que ce fut une erreur judiciaire et cite un document d'après lequel la lettre reprochée au malheureux comte aurait été un faux, fabriqué par les adversaires de Pepoli et connu du vice-légat de Bologne. Le Pape aurait ainsi été trompé, demême que les Pepoli eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, l'exécution de ce grand seigneur fit comprendre aux barons romains que le temps de l'impunité était passé pour eux.
Sixte-Quint voulait s'entendre avec les divers Etats de l'Italie pour réprimer le brigandage. Les brigands sous le nom de fuorusciti, clemasmaclieri, etc., pullulaient dans la Toscane et le royaume de Naples ; ils étaient moins nombreux en Savoie et dans la République de Venise, où les capelletti ou troupes de police albanaises les pourchassaient. Sixte-Quint conclut un concordat à ce sujet avec Venise : les Romains bannis des Etats pontificaux seraient exclus des territoires Vénitiens, et le Pape s'engageait à la réciprocité envers Venise. François de Médicis, qui avait parfois besoin des bandits, ne voulait pas être trop sévère à leur égard. Le Pape lui réclamait vainement l'arrestation du bandit Lamberto Malatesta qui, après avoir commis des déprédations en territoire de l'Eglise, se