CHAPITRE III Les Finances et les Congrégations
Il ne suffit pas à Sixte-Quint d'avoir rétabli l'ordre public dans ses Etats ; il eut aussi É cœur de s'occuper d'un autre élément, et non le moins important, de la vie nationale : les finances. Pour qu'un Etat soit fort, il faut qu'il soit riche et que rien ne le trouble a L'intérieur. Le
Pape résumait ces deux conditions nécessaires à la prospérité d'un pays en ces mots : « Rigueur et amas de richesses. » Nous avons vu ce qu'il entendait par rigueur : c'était la répression du brigandage, le châtiment de ceux qui encourageaient et protégeaient les brigands, les bravi, les spadassins à tout faire. Mais pour faire respecter l'autorité du Saint-Siège au dehors et mener à bien ses projets de politique extérieure, il lui fallait de l'argent. Grâce à son système financier et à ses sages économies, il réussit à accumuler des millions. Nous ne voulons pas dire qu'il fut le prince le plus riche de l'Europe : le roi d'Espagne, l'Empereur, Henri III avaient certes plus de ressources que lui ; seulement, il n'était jamais pris au dépourvu ; quand les circonstances l'exigeaient, il ne se trouvait jamais à court d'argent, tandis que les autres princes de l'Europe se trouvaient parfois aux abois. On savait du reste qu'il était riche, et il tenait à ce qu'on le sût. L'attrait de la richesse est toujours très puissant sur les peuples et les princes. Mais Sixte-Quint ne dépensait pas ses trésors en vaines prodigalités. Quand il subventionnait un souverain catholique, c'était toujours sous certaines conditions et dans le cas où ce souverain aurait remporté des succès. Il n'ouvrait des crédits qu'à bon escient. Henri III en sut quelque chose : Sixte-Quint se méfiait de ce roi, qu'il avait en pitié et dont il connaissait tous les défauts. Il refusa par deux fois de lui prêter de l'argent, ayant peur que ce prince en fît un mauvais usage. M. de Pisany disait que le Pape ne ferait à Henri III ni du bien ni du mal, si cela devait lui coûter de l'argent, mais que s'il y avait quelque chose à attendre de lui, ce serait plutôt le mal aue le bien, car « c'est son inclina-
tion naturelle ». Le mot du marquis est bien méchant et bien injuste. Mais le Pape ne voulait pas confier son argent à un roi dont il n'était pas sûr et qui l'aurait peut-être fait servir débauches.
Sixte-Quint commença par faire de notables économies, de grandes réductions dans ses dépenses ; il avait déposé son trésor au château Saint-Ange; mais c'était là un capital improductif,un capital qui ne circulait pas. Il est vrai qu'à cette époque on ne savait pas que l'argent peut, en circulant, créer des valeurs nouvelles et surtout on ne connaissait presque pas le crédit. Les banques, même celles de Venise et de Gènes, n'ouvraient pas de crédit, la politique financière des souverains consistait donc à amasser du numéraire. A la fin de chaque année, le gouvernement pontifical faisait procéder rapidement à la perception des impôts et faisait encaisser les sommes dues à la chambre apostolique. Il arrivait souvent que le petit commerce souffrait de ces perturbations financières, du retrait du numéraire. Ce n'est pas que Rome fût une ville commerciale ni même industrielle, car les Romains préféraient s'occuper d'art ou de lettres que de négoce : cependant Sixte-Quint protégea le commerce dans ses Etats, lit construire des routes et des ponts, affranchit le port d'Ancône dont il favorisa Les transactions ave*' Venise, encouragea la culture de la soie dans les Marches, et fit revivre ailleurs le tissage des laines. Il protégeait et utilisait les juifs très nombreux à Rome : ceux-ci aimaient ce Pape qui avait défendu, sous des peines sévères, de les outrager.
Le Pape donna aussi une certaine extension à la vénalité des charges, aux offices vacables et
non vacables et à ce que l'on appelait alors les « Monti », ou « Monts », c'est-à-dire les fonds d'Etat.
Il y avait trois catégories d'offices dits vacables : les offices de prélecture où de premier ordre; celui qui acquérait un de ces offices devait — outre le paiement de la valeur de la charge — présenter certaines conditions de capacité, être prélat, par exemple. Puis venaient les offices mineurs. C'étaient aussi des emplois publics, toujours vénaux, mais dont l'acquéreur pouvait n'être pas prélat : il pouvait même exercer son office en commun avec un tiers. Quant aux offices de troisième ordre, ils ne donnaient pas accès aux fonctions publiques, mais les propriétaires touchaient annuellement une partie du produit de certaines taxes affectées à ces services. Pour les revenus des offices de prélature et des offices mineurs, ils provenaient des émoluments payés par les parties qui devaient recourir à l'intervention des titulaires de ces charges.
A la mort du propriétaire, l'office devenait vacant ; la daterie le remettait en vente et aucune indemnité n'était payée aux héritiers des propriétaires défunts. Tant que ces charges ne sont vendues qu'à des personnes ayant toutes les garanties nécessaires pour les remplir, le système de vénalité des offices est excellent ; mais dès qu'il n'y a plus un pontife fort et vigilant pour exercer un contrôle actif, l'abus peut se produire fort naturellement. Sixte-Quint, afin de multiplier les vacances, décida que les offices vaqueraient lorsque leurs titulaires seraient promus à l'évêché ou au cardinalat ; il en était de même pour les monts. Aussi de très riches personnages, surtout des Génois, espérant soit
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arriver à l'épiscopat soit entrer dans le sacrocollège, venaient en nombre placer leurs capitaux dans les monti ou bien acheter des offices vacables.
Les particuliers plaçaient leurs fonds dans les monts à des intérêts qui variaient de 5 à 10 pour 100. Ces monts représentaient tout à fait la dette de l'Etat, et les acquéreurs des actions appelées lieux étaient les créanciers. 11 y avait les monts vacables, c'est-à-dire remboursables ou amortissables à une époque déterminée, et les monts non vacables ou perpétuels. Sixte- Quint créa le mont des Archives : il lit réunir tous les actes notariés en un Corps des Archives générales des Etats pontificaux, ou, moyennant une petite redevance, on pouvait venir faire des recherches. Il afferma les archives pour neuf ans à Paolo Falconieri qui devait servir chaque année une redevance de 11.000 écus (1). Le Mont des Archives se comp. tsa de 980 lieux ou actions à 100 écus. L'intérêt payé aux acquéreurs était de 10 % et était pris sur la redevance de Falconieri. Le pape espérait au bout de neuf ans affermer les archives à des conditions encore meilleures.
Pour subvenir aux frais de la construction du pont Sixte et de la coupole de Saint-Pierre et pour donner à Philippe II les subsides qu'il lui avait promis pour la guerre contre Elisabeth d'Angleterre, sixte-Quint fonda le mont vacable de Saint-Bonaventure. Le capital fut fixé «l'abord à 300.000 puis & 400.000 écus. 11 y avait 4.G001ieuxà ion cens et an taux de L0%. On paya les Intérêts avec une partie des produits de la douane de Rome, des postes pontificales,
(\) L'écu valait alors un peu plus de G francs.
des droits sur le timbre, augmentés pour la circonstance. Les monts non vacables rendaient seulement 5 %• Le mont Sixte donnait au trésor 520.000 écus ; mais pour en payer les intérêts, le pape créa pour tous ses Etats, sauf pour les villes de Rome et de Bologne, une taxe sur les vins. C'était une faute, et il ne tarda pas à s'en apercevoir. Le vin est dans le Midi un produit de première nécessité : il fait partie de l'alimentation journalière de l'homme. Quand le peuple n'est pas riche, un impôt sur un produit de première nécessité tue le commerce de ce produit. C'était le cas du paysan de l'Etat pontifical, pour payer le quatrin qui frappa chaque floglietta de vin, il dut se saigner aux quatre veines ; l'irritation générale fut telle que Sixte- Quint s'empressa de supprimer cet impôt.
Certes, l'état des finances du Pape était incomparablement meilleur que celui où se trouvait le trésor public à l'avènement de Sixte. Sixte-Quint s'en est d'ailleurs ouvert lui-même à l'ambassadeur vénitien Alberto Badoer. A l'époque de son élection, les revenus de l'Etat étaient de 2.000.000 d'écus d'or (1), mais avec 1. 800.000 écus d'argent de dettes. En 1589, il y avait au château Saint-Ange trois millions d'écus en or et un million d'écus en argent, et il y avait 2.800.000 écus en monts vacables. En somme le Pape avait à sa disposition une somme de 45 à 50.000.000 de francs. Les ambassadeurs étrangers se demandaient avec inquiétude ce que le pape comptait faire de tout cet argent et à quels projets mystérieux il le destinait. Ils trouvaient « que le Pape avait tort de thésauriser et de grever ses sujets de charges, et surtout de se fier
(1) L'or gagnait alors 20 7. sur l'argent.
beaucoup plus à l'or renfermé dans ses coffres qu'à la Providence divine ; et puis, n'exposait-il pas ses richesses à la cupidité des pillards ? Du reste les princes chrétiens étaient prêts à se dévouer pour le Saint-Père : il n'avait pas besoin de tant d'or et d'argent ». Le Pape qui connaissait ces doléances, s'en souciait peu. Il savait à quoi s'en tenir au sujet du dévouement filial des princes ; il n'avait plus peur des brigands ni des pillards ; pour les desseins de la Providence, il ne voulait pas que les diplomates se crussent plus capables de les pénétrer que luimême. Il mettait à profit la devise : Aide-toi, le ciel t'aidera, et à une époque où l'or était déjà une puissance, il n'avait pas hésité à mettre de côté les richesses nécessaires pour faire la prospérité de ses Etats et faciliter ses projets de politique universelle.
Ayant ainsi examiné dans ses grands traits le système financier de Sixte-Quint, nous allons étudier maintenant les réformes qu'il porta dans le gouvernement spirituel de l'Eglise. Nous nous occuperons surtout des congrégations de cardinaux. Le Pape gouvernait alors l'Eglise de concert avec les cardinaux réunis en consistoire. Dans ces assemblées, les cardinaux délibéraient avec certains fonctionnaires sur les questions soumises par le Pape, qui, après avoir entendu leur avis, décidait en dernier lieu. Mais avec le développement de la puissance de l'Eglise, ce mode de gouvernement ne fut plus suffisant. Les Papes éprouvèrent le besoin avant de réunir le consistoire à propos de telle affaire, de consulter quelques cardinaux; que leurs lumières ou leur expérience rendaient plus compétents sur la question dont il /s'agissait que leurs collègues. Paul III, au
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moment de la Réforme, créa la première congrégation de cardinaux, c'est-à-dire la congrégation du Saint-Office ou l'Inquisition qui s'occupait surtout des questions de dogme. Grégoire XIII avait bien aussi institué quelques congrégations, mais elles fonctionnaient assez mal.
Sixte résolut de donner une nouvelle constitution à l'Eglise. Les consistoires où siégeaient des Cardinaux membres des familles régnantes, et des cardinaux protecteurs de la France, de l'Espagne, de l'Empire, de la Pologne, de Venise, de Savoie, étaient trop souvent des réunions où les membres défendaient les intérêts de leurs familles ou de leurs mandants, ne faisant passer qu'au second rang les intérêts de l'Eglise. Les consistoires se tenaient ordinairement dans la salle ducale ; le pape Sixte-Quint y trouva souvent une très forte opposition, mais il savait répondre aux objections avec une éloquence et une verve qui rappelaient l'ancien orateur. Il n'aimait pas que Ton s'abstînt d'assister à ces séances et il savait accabler de son esprit railleur les absents ; il laissait aux cardinaux la plus grande indépendance, écoutait leurs raisons, se rangeait parfois — sans qu'il l'avouât — àleurs avis, exigeait souventle secret, sous peine de la perte du chapeau ou même de mort. Les ambassadeurs assistaient quelquefois à ces séances, dont ils écrivaient ensuite les comptes rendus. Jusqu'à la fin de sa vie, il continua à réunir les cardinaux une fois par semaine et à leur soumettre des questions soit ecclésiastiques, soit politiques, soit financières.
Cependant s'il tenait aux consistoires, il jugea bon aussi d'établir parmi les cardinaux une certaine division du travail, d'instituer de nou-