‹ Sixte-Quint (volume 2)Chapitre 5 sur 41 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

I. La conyention de Joinyille. — Le duc de Neyers à Rome. — Sixte- Quint traTaillc à la réconciliation entre Henri III et la Ligue. — Le traité de paix de Nemours. — Bulle privatoirc lancée contre le roi de NaTarre.

n. Philippe II soutient que la conversion de Henri de Navarre, si elle a lieu, est nécessairement feinte. H ne reconnaîtra jamais ce prince comme roi de France, et interviendra en faveur des catholiques de ce royaume. — Attitude de Sixte-Quint. — Son dédain pour Henri IIL

III. La journée des Barricades racontée par le pape. — Intervention de la seigneurie' de Venise auprès de Sixte-Quint en faveur de Henri IIL — Mgr Morosini, nonce apostolique, négocie la réconciliation des chefs de la Ligue avec le roi. — Il est fait légat en France. — Son projet de former une alliance étroite entre Henri lU et Philippe II. — I^es états généraux réunis à Blois.

IV. Les meurlres des Guises jugés par Sixte-Quint. — Son allocution m consistoire. — Mission de Tcvêque du Mans. — Monitoire contre Henri 111. — Départ de Rome de l'ambassadeur et du cardinal proter>teur de France. — Morosini quitte Blois. — Assassinat de Henri IIL

V. Un revirement s'opèredansTesprit du pape. — Pour sauver la religion catholique en France, il se résigne à sacrifier Tindépendance de ce pys. — Il se rapproche de la Ligue et de TEspagne. — Le cardinal Gaetani nommé légat à Paris. — Ses instructions. — Exécution de Gamillo Volta, agent du duc de Nevers. — M. de Maisse reçu à Venise comme ambassadeur de Henri IV. — Démêlés entre la Seigneurie et le pape. — Leonardo Donato envoyé à Rome. — Impression produite par ee diplomate sur Tesprit du Saint-Père.

YI. Mission du duc de Luxembourg. — Il parvient à convaincre Sixte- Quint de la sincérité de Henri IV relativement à Tabjuralion. — Le

pape propose à Philippe II une intenrention armée en France. — 11 tâche de se dégager. — Ses luttes avec le comte d'Oliyarès. — Celui-ci le menace de protester contre sa conduite et parvient à riqtimider. — Le pape, résigné à céder, compte couvrir sa soumission par le vole d'une congrégation composée de vingt-trois cardinaux, appartenant tous à la fa<^on espagnole. — Elle se prononce contre les demandes d'Olivarës.

Yli. La bataille d'ivry. — Sixte-Quint, de plus en plus convaincu que Henri est le seul roi possible, et que son avènement garantira la conservation de la religion et rintégrité de la France, tâche de gagner da temps. — 11 est contrecarré par Faction et les rapports du légat Gaëtani. — Relations de Henri de Navarre avec la Sublime Porte. —Mort du car. dinal de Bourbon. — Les divers candidats à la couronne de France, jugés par le légat. — Instructions de Philippe II à Mendoza, Moreo et Tassis sur la succession. — Le duc de Mayenne, comme prix de son élection, fait insinuer la cession à TEspagne de la Provence, du Dauphiné, de la Bourgogne et de la Bretagne.

YllI. Mission du duc de Sessa. — Projet de capitulation combiné en. tre les ambassadeurs d'Espagne et les cardinaux délégués par le pape. — Sixte-Quint refuse la signature. — H saisit la congrégation de France de la question de savoir si l'élection du roi de France appartient au Saint- Siège. — Il compte envoyer deux prélats en France pour inviter les princes, la noblesse, les parlements et les villes à procédera l'élection du roi. — Insuccès de la mission de Sessa.

La France, déchirée par ses factions, épuisa à a suite de longues années de luttes intestines, semblait

^ Henri III au cardinal d'Esté, 13 mai 1585. Bibl. imp. Paris, G(dl. Harlay. 288. — Le cardinal d^Este à Yilleroy, 20 juiUet 1585. Mi. — Le même au même, 29 août 1585. Ibid — Le même au même, 19 septembre 1 585. Ibid. ~ Le cardinal d'Esté à Lenoncourt, 29 août 1585* Ihid. — L'abbé d*Orbais au duc de Nevers, 25 février 1586. Bibl. imp. Paris, Fonds fr.3364. — Lorenzo Priuli au doge, 8 juin 1585. Arch.Vea. Dtsp. Rome, fU. 19. — Olivarès au duc de Nevers, 30 mai 1585. ArdL Simancas. S.de E Rome. Leg. 946. — Olivarès à Philippe II, 12 juu 1585. Ibid, — Le même au même, 20 juin 1585. Ibid. — Le mfiaM au même, 13 juUlet 1585. Ibid. — Philippe U k Olivarès. Monion, 2 août 1585. Ibid,

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Lesdiguières, dans le Dauphiné, Henri de Béarn, en Guienne, le maréchal de Monlmorency, en Languedoc. Le roi s^amusait, le pays soufTrait. Dans Tannée qui avait précédé ravénenient de Sixte-Quint, la mort du duc d'Anjou, frère du roi, avait ranimé les aspirations et Tactivité du duc de Guise. N'osant pas encore poser sa candidature à la couronne de France, il convint, avec les anciens chefs de la Sainte-Union et avec Philippe II, de désigner le vieux cardinal de Bourbon comme successeur de Henri HI, pour le cas, certain d'ailleurs, où celui-ci mourrait sans poslérilé. Trois mois avant l'élection du pape^, les ducs de Guise et de Mayenne signèrent, avec les représentants de la cour de Madrid et du cardinal de Bourbon, la convention secrète connue sous le nom de traité de Joinville. Par cet acte, on reconnaissait le cardinal de Bourbon comme héritier de la couronne, à la condition que tout prince hérétique serait exclu de la succession. liC roi Philippe s'engageait à fournir des secours à la Ligue. On déclarait en outre illicites les navigations vers les possessions d'outre-mer du roi catholique. Cette concession si préjudiciable au commerce français était comme un premier à-compte des sacrifices bien autrement importants, par lesquels les coalisés semblaient déjà résignés à s'assurer le concours de l'Espagne. Ce traité glaça d'effroi le parti prolestant. Sous rinspiration de Henri de Navarre, il prit les armes.

On conçoit les colères, les angoisses, les perplexités qui régnèrent au Louvre. La guerre civile allait donc

' Le 16 janvier 1585.

se rallumer, avec la connivence, avec l'appui secret mais actif du roi Philippe. Tandis que la reine Catherine conjurait son fils d'entrer en composition avec ses vassaux rebelles, celui-ci, au contraire, faisait mine de se jeter dans les bras des protestants, il accueillit avec faveur les avances du roi de Navarre, de la reine Elisabeth, des insurgés néerlandais; reçut solennellement une députation de ces derniers et, des mains d'une ambassade anglaise, Tordre de la Jarretière. Aux démonstrations du roi les chefs de la Lif^ue répondirent par des faits. Le 30 mars, ils tirent, à Péronne, publier leur manifeste que le premier prince du sang, le cardinal de Bourbon, avait signé. En avril, ils étaient déjà maîtres de la Champagne, d'une partie de la Picardie, de la Bourgogne, de la Normandie, de la Bretagne et d'un grand nombre de villes considérables. Du côté du roi, les ducs d'Épernon et de Joyeuse eurent, il est vrai, quelques avantages sur la Loire et en Normandie, et une tentative d'insurrection dans Marseille échoua; mais ces succès insignifiants étaient loin de contre-balancer les pertes énormes que la couronne avait essuyées dès les premiers jours de celte nouvelle levée de boucliers.

On en était là lorsque le roi de Navarre, afin d'atlirer Henri III dans son camp, publia sa déclaralion de Bergerac'. Il croyait, disait-il, aux symboles de la foi catholique , et il admetlait les décrets des anciens et légitimes conciles. Il était prêt à restituer au roi les places de sûreté confiées à lui et au prince

» 10 juin 1585.

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de Gondé, si les chefs de la Ligue renonçaient à leurs gouvernements. EnGn, pour épargner refTusion du sang, il eut Tétrange idée de provoquer le duc de Guise en combat singulier. Cetle démarche n'eut pas de résultat. Depuis deux mois, la reine mère négociait avec les chefs des coalisés, et on reconnut bientôt que les velléités de défection de son iils, qui avaient un instant alarmé le monde catholique, n'élaient que de vaines et impuissantes menaces.

Au moment où Sixte-Quint entra au Vatican, l'atmosphère qu'il y trouva était décidément espagnole. Le sacré collège, dans sa grande majorité, inclinait du côlé de l'Espagne. Pour tout ce qui concernait la France, Grégoire XIII avait subi l'impulsion qui lui venait de Madrid. Philippe n'élait-il pas le grand défenseur, Henri de Navarre l'ennemi déclaré de la religion catholique? Cela aurait suffl pour déterminer la politique du pieux pontife, quand même son premier ministre, le cardinal de Côme, son entourage, la pluralité des pourprés et le comte d'Olivarès n'auraient eu soin de le pousser, et, quand il semblait hésiter, de le maintenir dans cette voie. Dans les régions officielles, l'ascendant de la cour d'Espagne était tellement prédominant que, pour s'en affranchir, il aurait fallu à Grégoire des convictions toutes différentes des siennes et une énergie de caractère qui lui faisait com|)lélement défaut. Cependant, l'opposition ne manquait pas. L'opinion nationale, italienne j comme on l'appelait déjà dans un sens très-différent d'ailleurs de celui que nous attachons aujourd'hui à ce mot, Tbpinion ilalienne, qui voulait, non l'unification.

m SlXTE-QUINT.

sentit la faute qu'il avait commise, en se rapprochant, en apparence et non en réalité, du chef des huguenots. Aussi s'empressa-t-il de s'excuser et de protester de sa fidélité. « Un prince, écrit-il au cardinal d'Ësle, tel que je suis et veux être tant que je vivrai, ne mérite être blâmé et accusé de manquement de piété et de zèle de religion , comme je suis à mon très-grand regret. »

• A Rome, les représentants et adhérents des deux partis, de celui delà Ligue, autrement dit de l'Espagne, et du parti français ou national, car c'est ainsi qu'on doit les désigner, se mirent aussitôt à l'œuvre. Sans parler de la très-grande majorité du sacré collège, de l'entourage du Saint-Père et des nombreux agents de la Sainte-Union, le comte d'Olivarès et le cardinal de Sens étaient les principaux avocats des coalisés. Le cardinal d'Esté, le marquis de Pisany, en seconde ligne, et en s'entourant de mille précautions, mais au fond plus influent que les agents officiels de Henri III, l'ambas^^adeur de Venise, combattaient dans le camp opposé. Ils s'appuyaient sur l'opinion italienne et faisaient intervenir une foule de petites gens qui, à litres divei's, avaient accès auprès du nouveau pape. Les correspondcints du grand-duc de Toscane étaient du nombre. Olivarès et le cardinal de Sens s'adressaient aux sentiments religieux de Sixte-Ouint. La Ligue, disaient-ils, défend la foi : donc les bénédictions, Tappui avoué et efficace du chef de l'Église doivent lui être acquis. Lecindinal d'Esle et Pisany firent appel à ses sentiments de souverain. Suivant eux, les ligueurs sont des rebelles qui abritent sous le faux drapeau de la foi

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du sacré collège, et ne lui apportait que de fausses ou vieilles nouvelles.

En proie à ces tiraillements, tout nouveau sur la chaire de Saint Pierre, fort imparfaitement informé du véritable état des choses en France, trouvant, nous l'avons dit, le Vatican tout envahi encore par les influences espagnoles qu'il n'aimiait pas, mais qu'il ne pouvait s'empêcher de subir dans une certaine mesure, Sixle-Ouint se vit engagé dans un dédale de difficultés etchercha vainement les moyens d'en sortir. Son inexpérience en ces matières, sa longue abstention des affaires d'État, conséquence naturelle de sa longue disgrAce, ajoutèrent à ses perplexités. Que Henri de Navarre fût un hérétique, un relaps, indigne de tout ménagement, condamnable et devant être condamné et exclu de la succession, c'était ce qui ne faisait pas le moindre doute dans son esprit. Cette partie delà question, il eut le tort et commit la faute de ne Tenvisager qu'avec les yeux du prêtre. Sous ce rapport, il se trouvait d'accord avec ce que le comte d'Olivarès et le cardinal de Sens ne cessaient de lui dire. Mais comment s'y prendre en présence de la déplorable scission qui venait de se renouveler entre le roi et les Guises, qui partageait en deux camps les catholiques, qui ouvrait, qui livrait la France aux Espagnols? Ici son instinct et sa sagacité le servirent bien. Il comprit qu'il fallait tâcher de faire disparaître ces dissensions et réunir sous le même drapeau tous les catholiques de ce royaume. Mais cela était-il alors possible? Il s'en flattait. Autre erreur, suite de son ignorance des hommes et des choses de France I En

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somme, ses sympathies appartenaient à Henri III, non à la personne de ce prince, dont il avait fort médiocre opinion, mais à sa'qualitéde roi légitime. Les ligueurs, c'étaient des rebelles, mais ces rebelles étaient malheureusement les seuls défenseurs de la foi ; du moins, ils le disaient, tandis que le roi très-chrétien, au contraire, menaçait d'apostasier. Comment, alors, les repousser? comment ne pas les aider, les éclairer, les diriger vers le grand but, qui n'était certes pas d'occuper les provinces de leur souverain, mais de combattre, de vaincre, de terrasser; d'exterminer l'hérésie et les hérétiques? Faisant violence à ses sentiments, à son instinct, à son jugement, Sixte-Quint se montra donc disposé à favoriser la Ligue.

A ce moment, envoyé par les chefs des coalisés et accompagné du cardinal de Vaudemont, le duc de Nevers arriva à Rome. Le l*' juih*, il fit son entrée solennelle. Le cardinal d'Esté son beau-frère, le cardinal de Médicis, tous les cardinaux français se portèrent à sa rencontre. En descendant de voilure, il reçut un billet de l'ambassadeur d'Espagne, rempli d'informations et de conseils utiles. De son côté, il se mit aussitôt en relation avec ce puissant auxiliaire. Pour ne pas attirer l'attention par des entrevues trop fréquentes, c'est un ami commun, Scipion Gonzague, qui leur sert d'intermédiaire. Nevers ne fait rien sans consulter Olivarès, et celui-ci s'étudie à aplanir les difficultés sous les pas de l'ambassadeur des Guises.

La mission du duc était de sollicitietr des bulles qui donnassent à la Ligue, aux yeux du monde, l'appui

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officiel du Saint-Siège, et de demander, en outre, une bulle privatoire par laquelle Henri de Navarre et le prince de Condé fussent déclarés incapables de succéder à la couronne de France.

Ces deux questions furent, entre Tenvoyé des coalisés et l'ambassadeur de Philippe, l'objet de longues et fréquentes discussions, ainsistez, disait celui-ci, pour que le Saint- Père se fasse montrer les minutes des lettres que le cardinal de Sens a écrites dans le temps avec autorisation du pape Grégoire. Adressez-vous surtout aux sentiments religieux de Sa Sainteté, car Elle est pleine de zèle pour tout ce qui a rapport à la foi . » Quant à la bulle privatoire contre Navarre, Olivarès, s'inspirant des instructions de son maître, demanda que, non-seulement le Béarnais et le prince de Condé mais aussi les enfants catholiques de ce dernier fussent frappés d'incapacité Le duc s'y opposa. «L'extension, répliqua-t-il, à des princes catholiques de la déclaration d'incapacité déplairait au parlement et au public français. On la dirait dictée par des motifs, non de religion, mais de politique, par l'Espagne, en un mot ; on ne la trouverait ni juste, ni raisonnable.» C'était, aussi l'opinion de l'Inquisition, que Sixte-Quint avait déjà saisie de cette affaire. Elle déclarait que le pape seul pouvait, s'il le jugeait convenable, prononcer la privation des enfants catholiques; mais d'offîce et sans rintervention des parties intéressées.

Nevers ne cache pas à Olivarès l'impopularité de l'Espagne, non-seulement auprès des catholiques royaux mais aussi au sein de la Ligue, tout en convenant de la communauté des intérêts entre celle-ci et la

admit des circonstances atténuantes, et les excusa, en quelque sorte, par l'approbation indirecte de son prédécesseur qui avait Favorisé la Ligue, qui avait été, disait-il, « consentant. »*Nevers et Yaudemont crurent entrevoir chez Sixte-Quint des dispositions analogues. En efTet, il trouva justiOée la méfiance que leur inspirait le roi, mais il insista vivement sur la nécessité d'une transaction. « Mettez- vous en rapport, leur disait-il, avec Pisany et Este. Traitez avec eux doucement et amicalement. Concertez tous les quatre ensemble un projet d'accommodement. Montrez-le-moi , et nous verrons. Si vous ne parvenez pas à tomber d'accord, c'est nous qui prendrons la chose en main. » A leurs instances concernant les bulles, il réponditévasivement.

Apres un séjour de deux semaines, le duc et le cardinal quittèrent Rome pour retourner en France. En dehors de quelques paroles bienveillantes, mais vagues, ils emportaient, non des bulles publiques, car ils n'étaient pas parvenus à vaincre complètement les méfiances du pape â l'égard des coalisés, mais un bref au cardinal de Bourbon et à ses amis, moins explicite qu'ils auraient désiré, mais dont ils espéraient néanmoins pouvoir tirer quelque parti.

Deux incidents marquèrent le départ de cette ambMstde. Le duc de Nevers, botté etéperonné, au momèM de monter achevai, se sentit soudainement as-* sailli par des scrupules de conscience. Avait-il bien fait de s'enrôler dans la Ligue? n'élait-ce pas violer son serment de fidélité, commettre un acte de rébellion? Il se rendit en toute hâte chez le cardinal Madruccio pour lui ouvrir son cœur, et il fallut au prolecteur

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rieusement préparée parla reine mère, et par laquelle Henri III s'engageait à prohiber rexercice de la nouvelle religion, à donner des plaoes de sûreté et des gouvernements aux principaux chefs de la Ligue, et à révoquer les édits de paix et de tolérance. Raison de plus de lancer la bulle, de creuser l'abîme qui devait dorénavant séparer le roi huguenot des catholiques français de toutes les nuances.

Le cardinal d'Esté et Pisany avaient combattu une résolution qui leur paraissait attentatoire à l'indépendance de la France, et, en apprenant la scène que le pontife avait faite au cardinal de Yaudemont, ils se croyaient victorieux. Sixte-Quint ne tarda pas à les détromper. 11 flt appeler d'Esté et lui communiqua sa résolution, « prise en partie, disait-il, pour renforcer le roi, car ceux qui se verront exclus de la succession y penseront à deux fois avant de conspirer contre leur souverain légitime. » Mgr de Lenoncourt qui, sur la demande de Henri lU, s'était rendu auprès du roi de Navarre pour l'instruire en matière de religion, reçut du pape l'ordre péremptoire de retourner dans son diocèse. Enfin, le 9 septembre, la bulle fut affichée dans Rome, aux lieux habituels. Henri de Bourbon, prétendu roi de Navarre, et Henri de Bourbon prétendu prince de Cohdé, y étaient déclarés hérétiques, relaps, déchus, eux et leurs héritierS| de toute principauté et incapables de succéder au royaume de France et à aucun autre duché ou seigneurie. Leurs vassaux et sujets étaient déliés du serment de fidéh'té.

C'était le premier acte du règne de Sixte-Quint relatif aux affaires de France, et cet ac9 était une faute

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qu'il ne lardera pas à regretter, qu'il se reprochera en secret, qu'il afouera même dans ses épanchements intimes, tout en tâchant de l'excuser. Mais, à part cette faute^.qu'expliquait son inexpérience et les influences espagnoles qui l'entouraient à son avènement, il eut le mérite de comprendre, dès le premier jour, que la solution du problème posé en France devait se trouver dans Tunion de tous les catholiques français, et en dehors de l'immixtion de l'Espagne. Sur ce point capital il vit parfaitement clair. C'est sur les moyens d'exécution que portaient ses hésitations, que les principaux acteurs et témoins prenaient pour de l'irrésolution, pour l'effet de la mobilité de son esprit, mais qui, en réalité, n'étaient que la suite naturelle des circonstances données. Inclinant un moment, bien que faiblement, en faveur de la Ligue, il travailla à la dissoudre en la ramenant dans le camp royal. Ce fait acquis, en apparence plutôt qu'en réalité, non par son intermédiaire, comme il s'en était flatté pendant un instant, mais par la force des choses et grâce aux négociations de la reine mère, il lança son interdit contre le chef des huguenots. Désormais la situation était éclaircie. Il n'y avait plus que deux partis en France : les défenseurs et les ennemis de la foi. Si la réconciliation est sincère, si les coalisés de la veille se groupent franchement autour de Henri III, si, sous le drapeau du roi légitime, toutes les forces de la France catholique se tournent contre les hérétiques, la religion et, avec la religion, la France sont sauvées. On pourra alors s'occuper de la grave question de succession ; on sera en mesure de la résoudre, et, ce qui est l'essen-

tiel, on la résoudra sans rintervention et à l'exclusion de l'Espagne.

Tel était le raisonnement de Sixte-Quint, parfaitement juste, à une condition : à la condition que la réconciliation, ofûciellement proclamée par le^traité de Nemours, entre le roi et les chefs de la Ligue, fût sincère, ce qu'il croyait possible parce qu'il ne connaissait pas encore la France, ce^ qui était illusoire aux yeux de ceux qui la connaissaient.

bassadeur d'obédience de la Seigneurie entremit ses bons offices en faveur de Henri III, en priant le pape d'accorder à ce prince l'aulorisation d'aliéner des biens du clergé, il répondit froidement*: « Nous désirerions voir Sa Majesté déployer plus d'activilé dans la guerre contre les huguenots. Nous sommes élonné qu'un si grand roi, malgré les charges énormes dont il grève son peuple, n'ait pas songé à faire des économies pour les besoins extraordinaires. Qu'il agisse sérieusement, qu'il ne manque pas 5 ses devoirs, el nous l'aiderons. »

La faiblesse, l'ineptie, le manque de loyauté de cette cour le plongeaient dans un profond découragement. Non-seulement la Ligue ne s'était pas dissoute, non-seulement elle ne s'était pas franchement ralliée au roi, mais la situation s'aggravait de jour en jour, elles méfiances réciproques ne lui semblaient que trop justifiées. Comme par le passé, on se trouvait donc placé entre la guerre civile, c'est-à-dire le triomphe final des hérétiques, et entre l'intervention espagnole, c'est-à-dire le démembrement de la France.

Sixte-Quint es|.érait encore la conversion de la reine Elisabeth. Celle de Henri de Navarre serait-elle nécessairement feinte, co!g|De les Espagnols, comme les ligueurs le lui disaient? il était tout disposé à le penser. Cependant le doule était permis, et, à ces moments, il commençait déjà à regretter sa bulle privatoirc. Mais des bulles peuvent élre révoquées. Cela s'était vu, c'est ce que Philippe craignait. « Il y a des personnes,

« IViiili au (logt*, 19 octobre 15S5. Ardi. Yen. Disp. Ui-mc.

m SIXTE-QUINT,

au sujet de la prétendue sincérité de Béarn. On pour* rait y croire, s'il ne demandait qu'à se retirer dansrtin coin et à faire pénitence ; mais comme c'est pour lui le moyen de succéder au royaume, on voit que oc sont des feintes. L'Église et l'Inquisition prononcent la peine capitale contre le relaps; à plus forte raison^ doit-on s'opposer à ce qu'un relaps devienne le maître d'un royaume tel que la France, qui ne tarderait pas de s'emplir d'hérésies. Vous préviendrez le pape, que, loin de consentir à une éventualité qui exposerait mes États à la contagion, je me verrais obligé de favoriser et de proléger les catholiques de France. Il en résulterait des guerres civiles et peut-être le démembrement de ce royaume, qui, uni et puissant, tant qu'il est catholique, est d'une grande utilité pour la chrétienté, tandis que perverti et voué à la damna* tion, il renfermerait tant de dangers pour elle, qu'on devrait nécessairement chercher à en réduire les forces*. Pour intimider Sa Béatitude, on Lui dit qu'en insistant sur l'exclusion de Béarn et en conseillant aux catholiques de continuer la guerre, je vise à détruire les forces des uns et des autres, et qu'après qu'elles auront été détruites, je compte me diriger contre l'Italie. Combattez cette erreur, non en mon nom, et comme si, en présence des ces vaines imaginations, vous aviez à excuser ma conduite, mais en déclarant que, si je vois qu'on favorise la succession d'un héré-

* Yoici ce passage important : « Con que habria diseasiones y guerres y podrian quizà di?idirse las fuerzas y poder de aquel Reyno que asi como unido y catolico son muy utiles à la cristiandad, asi perbertido y daîiado serian tan temerosas à toda Ella que en tal caso serii fuena procurar que quedasen menores. »

tiqoe à la couronne de France, j'aiderai les catholiques. C'est le chemin qui mènera au démembrement de ce royaume, car chacun qui pourra en prendra un morceau. Le moyen de le conserver est une entente entre nous, Sa Sainteté et le roi très-chrétien (s'il ▼eut), ou bien entre les catholiques français. Le but de celte entente devra être l'exclusion de tout candidat iiérctique et le choix d'un catholique capable de mettre fin aux maux de ce pays, pour le cas où le roi n'y parviendrait pas, sa vie durant, et Sa Sainteté, d'après ce qu'on voit, peut juger par Elle-même si cela est à espérer. »

Voilà comment le roi d'Espagne pose la question de succession qui est pour lui la principale, qui est secondaire aux yeux de Sixte-Quint. Henri de Navarre, pour se rendre possible, se convertira. Philippe le prévoit ; mais celte conversion sera feinte. Cette hypothèse est le point de départ de son raisonnement. Donc, dans sa sollicitude pour la foi, pour les intérêts de la religion en général, pour ceux de son royaume en particulier, il ne saurait admettre la candidature de Henri. Si le pape accueille l'abjuration de ce dernier. Sa Sainteté en posera la candidature, et Philippe la combattra ; il interviendra à main armée ; ce sera, il prononce le mot, le partage de la France. H l'écrit lui-même à Sixte-Quint, et le lui fait dire par son ambassadeur. Celui-ci est expressément chargé, non de l'excuser auprès du pape, mais simplement de lui notifier ses volontés. Quel sera le prince catholique qui, de leur choix commun, devra être placé sur le trône de France? Philippe n'a garde de le désigner. Déjà, sous

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le pontificat précédent, cette question avait été débattue entre lui et Olivarès. Le comte s'était prononcé contre le cardinal de Bourbon, selon lui, dangereux, et avait insinué le choix du duc de Montpensier. Le roi lui avait répondu que, tout en appréciant ses arguments, il semblait plus prudent de ne pas encore prendre d'engagement en faveur de Montpensier, ni d'aucun autre candidat. c< Il suffit, écrivait-il \ pour le moment, de prévenir des éventualités préjudiciables au service de Dieu et au bien public. Nous devons nous ménager la liberté d'examiner les titres et forces des prétendants, et d'agir selon les circonstances. »

Ainsi placé entre les prétentions du roi d'Espagne, qui vise à être l'arbitre de la France en attendant qu'il en devienne le maître, et entre ses devoirs de chef de l'Église, le pape parle beaucoup, beaucoup trop même, mais il s'abstient d'agir. Il observe la marche des événements. Il laisse faire et regarde, mais non d'un œil indifférent. Les plaintes incessantes d'Olivarès au sujet de la versatilité de Sixte-Quint, nous le répétons, ne sont pas fondées. Ce sont les hommes et les choses de France qui changent, ce n'est pas lui. Quand le nonce lui mande de Paris* que Henri III, intimidé par les dispositions turbulentes qui se manifestent, à Paris, par l'attitude des Guises et, en général, par l'esprit catholique d'une grande partie du royaume, a rompu ses négocations avec le roi de Navarre; qu'il s'est rap-

* Philippe II à Olivarès. San Lorenzo, 29 juin 1584. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 945.

« Commencement de 1587. — Olivarès ^ Philippe H, février 1587. Arch. Simancas. 5. de £. Rome. Leg. 948.

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lui rexpédition qu'il prépare contre l'Angleterre.» Il lit appeler M. de Pisany et le cardinal de Joyeuse, et les chargea d'écrire à leur maître que s'il méditait la paix avec le chef des huguenots, lui, le chef de l'Église, s'y opposerait. 11 leur rappela que, dans le temps, il avait toujours essaye de les rassurer, lorsqu'ils lui parlaient de leur crainte de voir les armements de l'Espagne se tourner contre la France. Il avait, conformément à la vérité, afGrmé que telle n'était pas l'intention du roi catholique, et quand cela serait, il leur avait promis de ne pas le permettre. Maintenant il leur déclarait, sous serment, que nonseulement il retirait sa parole, mais qu'il était décidé, si leur souverain ne changeait pas de conduite, à persuader au roi catholique de faire usage de ses forces pour sauver la France. Olivarès, fort content de ce revirement, s'empresse de le mander à son maître; mais il craint qu'il ne soit de courte durée. « Quand les afi'aires de la Ligue marchent bien, dit-il, le pape revient vers elle. Cette fois-ci il s'est surpassé luimôme. » L'ambassadeur se trompe. Sixte-Quint veut le triomphe de la foi catholique en France. Son concours appartient à ceux qui sont pour le moment les mieux disposés et le plus à même de la servir. En ce qui concerne l'accueil fait aux messages secrets de Henri de Navarre, le vigilant ambassadeur d'Espagne en est réduit aux suppositions. Il devine plutôt qu'il ne sait que le pape n'a pas complètement renoncé à la solution que le ref)résentant de Philippe redoute le plus, dont la perspective l'irrite et réveille ses soupçons. Dans les premiers temps après la paix de Nemours,

lorsque Henri lil, dont il avait alors moins mauvaise opinion, semblait sérieusement engagé dans la guerre contre les huguenots, et que la Ligue dévoilait ses projets intéressés et anlinationaux, le Saint-Père tâcha de se rendre utile au roi en ramenant dans son camp les partisans de Henri de Navarre. Ainsi, il essaya d'agir sur le duc de Montmorency, qui tenait le Languedoc pour le Béarnais. Sur celte matière, des paroles assez vives furent échangées entre lui et le représentant de la France*.

Encore à l'époque de l'ambassade d'obédience *, Sixte-Quint avait conservé quelques faibles espérances. Après le festin qu'il avait offert au duc de Luxembourg et à M. de Pisany, il leur parla avec effusion. Ce dernier écrit ' : « Il se disait marri des troubles de ce royaume, blâmant infiniment ceux qui en étaient cause ; ajoutant que Dieu fera la grâce à Votre Majesté de mettre ce royaume en paix et lui donner succession, et qu*alors. il ferait des entreprises pour entretenir et occuper l'esprit et le courage des Français, qui ne pouvaient être oisifs et sans remuer quelques cas; et qu'à la barbe des Espagnols nous irions tous deux rétablir et refaire la Goulette (Tunis) qu'ils avaient perdue à si bon marché et subjuguerions Alger ; que c'étaient là des guerres qu'il allait discourant et proposant, et non de la faire aux chrétiens, quelque chose que l'on voulût dire, ne désirant que leur repentance

^ Pisaov à Henri 111, 8 septembre 1580. Bibl. iiup. Paris, Coll. ilarlay. * Septembre 158G.

' Pisany ù Henri UI, 17 septembre 1586. Ibid,

et conversion. » Dans ces moments d'illusion, quand il espère voir Henri III agir avec force et conséquence, la Ligue n'est plus à ses yeux qu'une faction rebelle. «Les barons de Rome, dit-il aux deux ambassadeurs, avaient, au commencement de notre pontificat, voulu faire les mauvais. Ils se sont bientôt résolus à devenir sages, prévoyant qu'il leur allait de la tête pour la résolution à laquelle ils nous voyaient. Ce même moyen, a-t-il l'imprudence d'ajouter, serait propre au remède des affaires dû roi. » «C'était conseil, dit M. de Pisany en terminant son rapport à Henri III, que Sa Sainteté envoyait à Votre Majesté à l'endroit des plus grands qui voudraient altérer Son État ou ne voudraient obéir à Ses lois et commandements; et là-dessus il nous donna congé.»

Ces bonnes dispositions ne purent se maintenir. Les négociations de la reine mère avec Henri de Navarre détruisirent dans son àme le dernier reste de confiance et d'affection pour le roi. Plus d'une fois M. de Pisany s'efforça de le convaincre de la nécessité où se trouvait son souverain de s'arranger avec les huguenots. Le pape lui répondit^ qu'il lui avait déjà dit que c'était ménager à Navarre le temps qu'il lui fallait pour ses armements. Un autre jour il s'emporte vivement. « I^e roi ', s'écrie-l-il, est trompé de ceux qui sont auprès de lui ; ils lui donnent de mauvais conseils, et l'engagent à traiter avec les huguenots, avec peu de dignité et de réputation. »

Cependant, le chef des huguenots s'était adressé

1 ISsany à Henri III, 10 mars 1587. Bib. Iiiip. Paris, Coll. Uar* lay. ti88.

* Le même au ruéinc, 24 mars 1587. Ibul.

LA LIGUE. 18i

au Saint-Père. Il se plaignait de ce que la bulle privaloire eût été lancée avant qu'il eût été entendu ; qu'on le traitât avec moins d'indulgence que les infidèles, auxquels on envoyait des prédicateurs. Si on voulait lui envoyer des théologiens, il les écouterait volontiers et leur donnerait tontes les sécurités qu'ils demanderaient. À ceci le pape avait répondu que les apôtres et disciples ne demandaient pas de sûretés pour leur personne et que ce serait peine perdue d'en envoyer au roi de Navarre.

En effet, les événements n'étaient pas de nature à faire espérer alors la conversion de Henri. Au commencement de l'année, l'exécution de Marie Stuart avait ranimé le courage et les espérances des huguenots. L'Allemagne réformée armait pour venir à leur secours. Ses bandes s'apprêtaient à envahir la France. Sixte-Quint revint donc à l'idée d'une action commune du roi et de la Ligue. Il ne recommandait plus de faire couper les têtes de ses chefs, mais au contraire de leur ouvrir les. bras *. Cette entente était d'ailleurs d'accord avec la situation. Elle se faisait d'elle-même. Seulement ceux qu'un danger commun va rapprocher se sépareront le jour où ce danger aura disparu.

Vers la fin de l'année, deux événements, la déroute du duc de Joyeuse et la destruction des reîtres protestants attristèrent et consolèrent les deux parties belligérantes. Henri de Navarre avait vaincu à Coutras, le duc de Guise avait harcelé et battu les reîtres. La famine, les épidémies, la débandade avaient achevé de

«.Pisany à Henri III, 7 aTrîl 4587. BibLimp. Paris, Coll. Harlay. 288.

les détruire. Après la défaile essuyée par son favori, h l'occasion des avantages remportés par son rival, Henri III fit son entrée triomphale dans sa capitale au milieu de l'indifférence et des sarcasmes des Parisiens. Il posa en héros , on ne le trouva que ridicule. Des héros il y en avait bien en France, mais ce n'était pas lui ; c'étaient désormais, sans contredit, le roi de Navarre et le duc de Guise.

Le pape jugea, comme les habitants de Paris, les prétendues prouesses de leur roi. Ix)rsqueM. dcPisany* vint lui annoncer la défaite des reîtrcs, il se montra froid et garda le silence. Aux instances du cardinal de Joyeuse qui demandait que cet événement fût célébré à Rome par des actions de grâces et des réjouissances publiques, il répondit que Dieu avait tout fait, que les hommes n'y étaient pour rien. L'ambassadeur voit dans ces paroles les intrigues du cardinal de Sens, Joyeuse* la honte qu'éprouvait le pontife d'avoir si peu aidé le roi. La vérité est qu'il répugnait à attribuer à Henri III le mérite d'autrui ; qu'il ne voulait pas aggraver la situation de ce dernier en fêtant la gloire des Guises, et que, pour se tirer d'embarras, il attribuait les succès obtenus à la miséricorde divine, c'est-à-dire aux maladies qui avaient détruit les derniers débris de l'armée allemande. M. de Pisany l'interpella sur cette abstension si blessante pour son roi : a M'oyant parier de colle façon, écril-il à Henri III, il sembla qu'il s'altérât tant, et comme nous étions nous promenant par

* ISsanT h Henri II!. 4 janvier 1588. Bibl. imp. Paris, Coll. Har- Uy. 288. "

* Joyeuse à la reine mère, 8 janyier 1588. Ibid.

sa chambre, il fît trois ou quatro tours par icelle sans (lire mot, se battant les mains, comme est sa coutume, quand quelque chose le fâche, et puis tournant cntîn le visage vers moi, il me dit qu'à ce propos il avait fait deux chefs : le premier pour montrer la grâce que Dieu, par un si signalé miracle, avait ftiileà la religion et à la France; el que l'autre chef était qu'il'n'en fallait pas faire d'allégresse ni démonstrations publiques, sinon qu'en son cœur chacun rendît jrrâcos à Dieu comme n'ayant les hommes nulle part à telle victoire, el n'ayant fait aucune chose, mais laissé d'y faire beaucoup d'icclles qui s'y pouvaient. Suivaient après cela plusieurs histoires de la Sainte Écriture qu'il étendit avec infinité de longues paroles. » Au consistoire, le pape s'exprima dans le même sens, en évitant de prononcer le nom rie Henri III. On remarqua son émotion pendant qu'il parlait, l'effort qu'il devait faire pour ne laisser échapper aucune parole désobligeante pour le roi de France. Quand il eut achevé, le cardinal de Joyeuse se leva pour faire valoir les mérites de Sa Majesté très-chrétienne, mais un regard de Sixte-Quint lui ferma la bouche. Tout intimidé, et avec des précautions oratoires, il se borna donc à parler au pape à l'issue de la séance, et en particulier; mais à ses premières paroles, la colère du Saint-Père éclata. «Je vous dis, s'écria-t-il, que les hommes n'y ont rien fait. » Le cardinal se tut, suivant le conseil de M. de Pisany « de ne point rompre avec c^l homme, dont le courroux et la haine pourraient plus nuire aux affaires du roi que sa bonne faveur ne saurait leur profiter. » Dans l'original de la lettre par la-

quelle le cardinal rapporte ce propos, les mots qu'on vient de lire sont soulignés de la main de M. de Villeroy. Le trait de plume du ministre, pâli sous l'action de trois siècle, est plus éloquent que le long exposé du cardinal de Joyeuse*. Il prouve que réciproquement, au Louvre comme au Vatican, on se jugeait bien; que Henri TU était discrédité à Rome et qu'à cet égard, pour son secrétaire d'État comme pour son ambassadeur, les dernières illusions s'étaient évanouies.

* Joyeuse à Henri III, 8 février 1588. Coll. Harby; imprimée dans la Vie du cardinal de Joyeuse; Paris, 1654.

LA LIGUR. 185

Les émotions de la politique, celles surtout que lui donnèrent les nouvelles de plus en plus alarmantes de France, commençaient, nous Tavons déjà dit, à agir sur la constitution du pape si robuste encore au moment de son exaltation \ Il avait quelquefois des accès de fièvre, et on sait que, dans l'état de la science médicale de cette époque, chaque indisposition pouvait facilement dégénérer en maladie mortelleMl élaitd'ailleurs mauvais malade, mangeait « bravement sa soupe de vin, » se moquait des médecins, se croyait plus fort qu'eux et aimait à disserter savamment sur la nature de ses maux. Son activité n'avait pas diminué^ mais ses forces le trahissaient déplus en plus. Gritti est frappé de le trouver assis, trop fatigué pour se lever, pour se promener pendant l'audience selon son habitude. Il expose à l'ambassadeur ses petites misères. La céré-

* « Esanissimo. • Rabbi au grand-duc, 24avnl 1585. Ârch. Flor.3603.

* // Tesaro délia vita humana deW eccellente dottore c cavalière M. Leonardo Fioravanti, bolognese; Venise, 1590. Ce livre est dénature ï foire frémir.

monic dernière a été longue. Son manteau de drap écarlate, sa capuce doublée d'herniine, lui avaient paru bien lourds. Ce maladroit d'AUaleone*, son maître des cérémonies, n'a pas su le soulager. De là son indisposition. Somme toute, il vieillissait au physique, et son entourage s'en inquiétait.

Il avait cependant passé le carnaval gaiement à sa façon, et pour fêter le quatrième anniversaire de son élection il avait invité à diner les ambassadeurs de France et de Venise*. Ce fut un dimanche après la messe et l'audience de quelques cardinaux qu'il reçut ses deux convives dans la stance dite de Bologne. Il s'assit à une petite table séparée, mais touchant presque à celle des ambassadeurs. Malgré Thomélie qu'on Ijsait durant le repas, il ne cessa de les combler de gracieusetés, de les engager à se couvrir, 5 manger et à boire. Pendant le dîner, fort soigné et bien servi, Donna Camilla eut l'attention d'envoyer quelques friandises, et après qu'on eut, selon l'usage du temps, enlevé les tables, le pape pria de nouveau Pisany et Gritli de rester couverts et d'approcher leurs sièges du sien. Très-séduisant quand il voulait, — seulement il ne le voulait pas souvent, — Sixte-Quint le fut beaucoup ce jour-là. 11 donna à ses convives une médaille frappée en commémoration des quatre années de son pontiGcat, leur raconta l'histoire de son élection, aflirma ses bonnes intentions et alla jusqu'à excuser sesem-

^ Le journal d'Allaleone est une source précieuse pour les détails de la vie officielle de Sixte-Quint.

« GioTanni Gritti au doge, 30 avril 4588. Arch. Yen. Disp, Rome, /!/.. 22.

LA LIGIÎK. 187

portements qui, disait-il, ne s'adressaient jamais aux princes, mais seulement à leurs péchés. Il n'omit pas de parler des bandits, sujet de conversation qu'il aimait particulièrement et s'étendit longuement sur la politique du jour et des temps passés. Selon son habitude, il ne ménagea pas Grégoire XIII, à qui il imputait presque tous les maux dont le monde souffrait, les bandits, les huguenots, la guerre civile en France. Le calendrier Grégorien, l'une des gloires de ce pontificat, n'échappa même pas à sa critique ^ Il trouva cette innovation contraire à l'autorilé des conciles, des papes, de saint Ambroise , soutint qu'elle avait rais la confusion en Grèce et en Allemagne, au déshonneur de la papauté, et tira ses arguments des mathématiques, qu'il disait savoir à fond. Il avait un instant songé à revenir à l'ancien calendrier, mais en donnant un démenti à un pape, il craignait de diminuer l'autorité des pontifes, « quoique, ajouta-t-il, ce ne soit pas grand'chose, qu'ils se trompent en matières qui ne regardent pas la foi. » Il ne tarissait pas sur ce sujet. Ces rancunes posthumes le poursuivaient même dans ses rêves. Pendant deux nuits consécutives il avait aperçu Grégoire XIII entouré de flammes. Heureusement ce n'était pas en enfer, c'était seulement en purgatoire que se trouvait son prédécesseur. Dans sa sollicitude, peu flatteuse pour la mémoire du papeBuoncompagni, il fit dire des messes dans plusieurs églises pour le repos de son âme*. Cette faiblesse

< Lorcnzo Priuli au doge, 14 décembre 1585. Arch. Vcn. Disp. Rome.

* GioTanni Gritti au doge, rapport cité en d'autres endroits.

faisait sourire les diplomates étrangers, son intempérance de langage les exaspérait, son apparente mais non réelle versatilité les mettait au désespoir. Cependant, nous le répétons, quoique fin et rusé, il était naturellement loyal, et, malgré des alternatives faciles à expliquer quand on veut se rendre compte de sa situation, en réalité plus qu'en apparence conséquent avec lui-même. Impressionnable, vif, incapable de se contenir, il avait le tort, l'imprudence d'exprimer ses impressions du moment ; mais ses impressions changeaient avec les circonstances, et avec ses impressions son langage. Souvent il y avait aussi du calcul dans cette trop grande loquacité qui, parfois, sert mieux que la taciturnilé à donner le change aux interlocuteurs, à leur laisser ignorer ce qu'on pense, à fatiguer leur mémoire par d'interminables développements. En disant tout on ne dit rien, et de très-longs entretiens, quand il s'agit de grands intérêts, prouvent presque toujours qu'on ne veut ou ne peut pas tomber d'accord. Sans se douter, ou sans se soucier de l'usage que les ambassadeurs feraient de ses confidences, ou, précisément pour les désorienter, il leur racontait ce qu'il avait dit aux uns et aux autres. Aux malveillants, il n'était pas difficile de découvrir des contradictions. Olivarès ne manquait pas d'en prendre note, de les mandera son roi, de représenter le Saint-Père comme faux et versatile. C'était la vengeance du représentant de Philippe*; car Sixte-Quint avait commis la faute grave, que les grands person-

* Olivarès à Philippe II, 30 mai 1588. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg, 951.

nages qui traitent avec des ambassadeurs font bien d'éviter, de le blesser personnellement. Celui-ci se fit une fête, non de dénaturer les faits qui se passaient sous ses yeux ou les paroles qu'on lui disait, personne n'était plus appliqué à les reproduire consciencieusement, mais de les présenter d'une manière conforme à son appréciation, qui était celle d'un homme outré, et dans les dernières années d'un ennemi irréconciliable.

En 1588, les événements marchèrent vite. Les chefs de la Ligue, après s'être, en janvier, réunis à Nancy, se rencontrèrent de nouveau à Soissons, prêtèrent la main au corps municipal occulte des Seize de Paris, préparèrent avec lui les émeutes et entrèrent à Paris pendant la journée des Barricades. Le roi s'enfuit, la révolte triompha, le duc de Guise devint maître de delà ville.

On comprend l'émotion des Romains à la réception de ces nouvelles. On comprend aussi les perplexités du pape. Lorsqu'il est informé de la visite, au Louvre, du duc, alors soupçonné d'être l'âme de l'insurrection parisienne, ses sentiments de souverain sont froissés. « Pourquoi, s'écria-t-il, le roi n'a-t-il pas eu vingt hommes à sa disposition pour arrêter ce rebelle, l'enfermer dans une chambre et en faire ce que bon lui semblait? » Puis il regarde le côté politique des événements. Voilà les Guises maîtres à Paris. Certes , ce sont des rebelles, mais ils sont en même temps les défenseurs de la foi, et de ce faible et triste roi il n'y a rien à espérer ni pour la foi, ni pour la France. Envisagée à ce point de vue, la conduite du duc de Guise lui

190 îilXTE-OUlNT.

parait moins blâmable. 11 l'avoue très-francbe ment vis-à-vis du marquis de Pisany. Lorsqu'on lui mande que le roi comptait faire à Guise un mauvais parti , et qu'il y allait de sa vie, le pape l'en fait informer, lui recommande d'être sur ses gardes*. Tout ceci, il le raconte lui-même aux ambassadeurs et aux cardinaux qui l'approchent, au cardinal de Sens, surtout, qui est souvent l'intermédiaire entre lui et Olivarès. Ce dernier recueille ces propos et en dresse un véritable acte d'accusation. « De ce qui précède, écrit-il à Philippe *, Votre Majesté pourra, si Elle ne l'a déjà fait depuis longtemps, Se former une idée du caractère de Sa Sainteté et du peu de fonds qu'on peut faire sur Ses paroles, ainsi que de Sa disposition d'incliner toujours vers le plus fort. » Oui, Sixte-Quint formait des vœux pour le plus fort, pour ceux qui étaient les plus forts à la défense de la religion catholique. Sur ce point il ne variait jamais. D'ailleurs, jusqu'ici son intervention n'avait pas été active. Sauf l'acle de privation lancé peu après son élection contre Henri de Navarre, et qui avait été principalement inspiré par ses sentimens de prêtre, il s elait borné à prêcher la réconciliation aux deux camps catholiques, à les engager à l'action commune contre les huguenots. Peu de jours encore avant les émeutes de Paris, il avait sur la demande de M. de Pisany, écrit dans ce sens au duc de Guise \

1 Olivarès à Philippe II , 30 mai 1588 ; rapport précité, c Que no se tie del Rey» que no le haga alguna burla que le cuestc la vida. •

* Même rapport d'Olivarès à Philippe II.

5 Olivarès à Philipiic II, 22 avril 1588. Arch. Simancas. S. de E, Rome. Leg, 951 .

in SIXTE-QUINT.

gneurie si ce n'est sa confiance dans la prudence et la • sagesse de Voire Sainteté, dans Sa charité et dans Son zèle pour le bien public, surtout dans Sa suprême autorité. Ellle en usera , ces seigneurs l'espèrent, afin d'éviter le mal qui semble imminent, et de conjurer les dangers qui menacent jusqu'à l'existence de ce noble royaume. »

Le pontife, en poussant un protond soupir, répondit : ce Ces seigneurs ont raison. Leurs plaintes, hélas! ne sont que trop fondées ; mais nous aimons à les entendre, car tant qu'une mauvaise dent ne nous fait pas souffrir, nous ne nous en occupons pas. Ce n'est que lorsqu'elle fait mal que l'on songe au remède. La France est un très-noble royaume. L'Église en a toujours tiré de grands avantages. Nous l'aimons outre mesure et apprenons avec plaisir que la Seigneurie partage notre affection. Sur l'affaire dont il s'agit nous vous dirons ceci : Ayant, à l'époque du départ de notre nonce pour la France, appris, par des jésuites, que la reine d'Angleterre montrait quelques dispositions à rentrer dans l'Église catholique, et sachant que le roi entretient quelques rapports avec elle, nous avons fait prier Sa Majesté, par le nonce, de faire savoir à la reine que si elle se convertissait, malgré l'acte privatoire de Pie V, nous la reconnaîtrions comme reine, lui donnerions toutes les satisfactions qu'elle demanderait, la défendrions contre ses sujets et contre le roi de Danemark qui, comme on le disait, lui inspirait alors des inquiétudes, en somme qu'il n'y avait rien que nous ne lui accorderions. Le nonce s'est acquitté de sa commission, mais le roi n'a rien fait. Plus tard il nous

194 SlXTË-QUlNT.

était venu à Paris et qu'il voulait voir le roi. Celui-ci consentit, et la reine prenant le duc dans son carrosse le conduisit chez la reine régnante. Après les avoir fait attendre deux heures, le roi s'y présenta. Ils eausellent ensemble en termes affables. Le duc resta longtemps, prit ensuite congé et retourna chez lui. Le roi eut alors l'idée d'appeler les Suisses à Paris, et de demander à la bourgeoisie un homme par maison, pour en renforcer la garde du palais. De ces hommes un seul se présenta. Les Suisses entrés, les Parisiens se soulevèrent ; car ils prétendent que des soldats étrangers ne peuvent être appelés dans Paris; que si le roi a besoin de soldats, en conformité des privilèges de la ville, il doit les demander à la ville et que c'est elle qui donne les soldats. Il y eut donc des tumultes et beaucoup de Suisses furent massacrés. Pendant l'émeute, notre nonce est mandé au château. On le prie de s'entremettre, d'apaiser l'échaufTourée. Enfin, Morosini, qui s'est fort bien conduit, accompagne le duc de Guise chez le roi, et le roi et le duc se promènent ensemble par la ville, ce dernier ayant toujours la barrette en main et se tenant aux ordres du roi. Ils rentrent chacun chez soi, et à la nuit tombante le roi, sans dire mot à personne, part pour Chartres. Nous nous demandons, puisque le duc s'est mis dans les mains du roi, qu'il s'est rendu chez lui tout seul, ce que le roi avait à craindre. Pourquoi a-t-il appelé les Suisses? Ou il avait des soupçons contre le duc, ou il n'en avait pas. S'il avait des soupçons, pourquoi ne pas le relenir, et s'il avait vu qu'il en naissait un mouvement (ce qui aurait prouvé la culpabilité du duc),

pourquoi ne pas lui couper la tête et la jeter dans la me? On se serait calmé. S'il n'a pas eu de soupçons, à quoi bon appeler les Suisses? Et s'il n'a pas fait cela à la première visite, pourquoi ne l'a-t-il pas fait à la seconde? Mais on dit que, le duc tué, le Lorrain qui était armé aurait fait du bruit et se serait vengé. Il n*en aurait rien été. Personne n'aurait bougé. Maintenant le roi est parti de Paris. Qu'avait-il à craindre, et s'il avait lieu de craindre, comment peut-il chercher le salut dans la fuite? Si, dans les troubles de votre ville, vos pères s'étaient enfuis, vous auraient-ils laissé la liberté (l'indépendance delà République) dont vous jouissez? Fuir de Paris, pourquoi? Par peur d'être tué? S'il avait été tué, il serait au moins mort en roi. C'est en cet état que se trouvent les choses. Maintenant on nous demande d'envoyer un lég.nf. C'est ce que nous ne ferons pas. Car nous ne voulons pas compromettre notre réputation. Le cardinal Orsino est allé en France comme légat et n'a pas été reçu ; le cardinal Riario, envoyé en Espagne, n'a pas été admis. Nous ne voulons pas nous exposer à un pareil outrage que jamais nous ne pourrions endurer. Â l'occasion de la captivité de l'archiduc Maximilien, le roi d'Espagne, l'Empereur et le roi de Pologne nous avaient demandé un légat, et ce n'est qu'après avoir lu nous-méme les instructions del'internoncede Pologne, et parce qu'en effet son roi le désirait, que nous nous sommes décidé à lui envoyer un légat. Nous enverrons en France un chevalier, un évêque, un archevêque, même un cardinal si on veut, mais pas de légat. Nous avons proposé au roi de nous laisser faire, en nous engageant

à rétablir en peu de temps l'ordre dans son i*oyaume, ou bien s'il veut faire par lui-même, qu'il fasse, qu'il agisse! Maintenant on veut que nous ordonnions à Guise de quitter Paris. Nous n'avons rien à ordonner à Paris, si ce n'est en matière d'hérésie, de péché, ou d'aflaiVes d'Ëglise, et nous n'avons rien à faire dans celte question, qui n'est pas affaire ecclésiastique. Le roi a dit qu'il comptait s'unir aux huguenots. En ce cas, il verra ce que nous ferons. Malgré tout cela, nous lui avons écrit, le consolant et l'encourageant, et nous réfléchirons à ce qu'il y a à faire ; car, en dehors des considérations religieuses, il y a encore des misons d'Ëtàt de la plus haute importance qui exigent qu'on pourvoie à la conservation de ce royaume. »

Gritti combattit quelques-uns des arguments qu'il venait d'entendre. Il fit observer que si le duc de Guise était entré à Paris avec huit cavaliers seulement, cela prouvait précisément qu'il avait des intelligences avec la ville, etquand le papeparlaitdesfautcscommisespar le roi, l'ambassadeur en convenait, mais soutenait qu'il ne s'agissait pas de critiquer les événements, mais de remédier au mal ; à quoi Sixte répondit qu'il disait vrai, et qu'il avait écrit au duc de Guise en l'exhortant fortement à se soumettre au roi*.

Henri III à peine arrivé à Chartres écrivit' au mar-

' Ce qu'on vient de lire est une traduction teituellcde Timportant rapport de Gritti au doge, 4 juin 1588. Arch. Ven. DUp. Korae, fil, 22. Le pape raconte à cet ambassadeur la journée des Barricades sur la foi des rapports du nonce. C'est la seule relation officielle de ces événements que j'aie eue sous les yeux. et. je crois, la seule qui ait été publiée. J'ai trouvé, aux Archives du Vatican (France, vol. XXVIII, f. 255), le rapport chiffré de Morosini, mais non le déchiffrement. « Henri 111 à l'isaiiy, 25 mai 1588. Bibl. imp. Paris, Cull.liariay. 288.

i»8 SIXTE-QDINT.

pontife les outrages que les Guises ont faits à son souverain, et celui-ci, ce avec un battre des pieds et des mains, lui demande si tout ce qu'il lui dit est bien vrai, et s'il est vrai, Dieu châtiera ceux qui le font. » Mais lorsque Pisany insiste pour qu'il se prononce ouvertement en faveur du roi, et qu'il écrive aussitôt» à cet effet, trois brefs à Henri , au clergé français, et un, « très âpre, » aux Ligueurs, Sixte-<}uint répond que les lettres du pape et du Saint-Siège ne se font pas à coups de marteau. Toutefois il nommera une congrégation qui s'occupera de celte question. Gomme l'avait déjà essayé le cardinal de Joyeuse*, l'ambassadeur sonde le Saint-Père sur une question aussi grave que délicate : quel parti prendrait la cour de Rome, dans le cas où le roi romprait définitivement avec la Ligue? Sur ce point important Sixte-Quint garde le silence.

Cependant, le duc de Guise, se renforça dans Paris, s'empara sans coup férir de la Bastille, et se prépara à la lutte avec le roi. En même temps, des n^ociatîons dont l'impulsion venait de la reine mère furent entamées avec Henri III. Mgr Morosini s'en fît l'orgtfne le plus actif*. Obligé par sa situation d'aller rejoindre le roi, il se rendit, avant de partir, auprès du duc de Guise, qu'il trouva entouré du cardinal de Bourbon, de

* Le cardinal de Joyeuse à Henri III, 15 juin 1858. Bibl. imp. Pliris, Coll. Harlay. 288. — Il résulte de toutes ces pièces que le pape tenait absolument le même langage au cardinal et aux ambassadeurs de France, d*Rspngne et de Venise, sauf la résônrc que lui imposait la qualité officielle de ses interlocuteurs. C'est au représentant de Venise qu'il s'ou- Trait avec le plus d'abandon .

< C'est le pape qui donne ces détails à l'ambassadeur de France. Pisany à Henri Hl 28juini588. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.

Tarchevéque de Lyon et d'autres notabilités du parti. Il recommanda la réconciliation, et le duc répondit, comme toujours, qu'il ne voulait que l'extermination de l'hérésie. c< Si vous n'avez pas d'autres intentions, répliqua le nonce, il sera facile de vous mettre d'accord avec le roi. Me permettez-vous de lui dire que vous êtes prêt et décidé à lui obéir en bon et loyal sujet, s'il vous donne les moyens de faire la guerre aux huguenots, soit en commun avec Sa Majesté, soit à charge particulière? » C'était, en d'autres termes, lui offrir le commandement des armées royales. Aussi le duc le comprenait-il de cette façon. Malgré les objections des assistants, qui le jugeaient trop peu exigeant, il accepta donc les propositions du nonce que celui-ci s'empressa d'apporter au roi. Arrivé à la cour errante de Henri III, Morosini ne trouva le terrain que trop favorable à des transactions. Le spectacle d'un désarroi complet s'offrit à ses regards. La peur et l'outrecuidance alternaient, mais la peur finissait toujours par l'emporter. Tout laissait entrevoir que, quelles que fussent les prétentions des coalisés, Henri finirait par les subir. Aussi le représentant du Saint-Siège put-il retourner k Paris, porteur de la promesse du roi « de bailler au dit seigneur de Guise les charges principales pour faire la guerre aux huguenots. » M. de Yilleroy le suivit de près avec mission de régler les détails et de rédiger l'acte de réconciliation. Mais il ne s'agissait plus de réconciliation. La rébellion victorieuse demanda purement et simplement la soumission de la couronne. Le duc de Guise ne v^llhit plus entendre parler des conditions qu'il avait acceptées dans sa pre-

200 SlXTE-(iUlNT.

mière entrevue avec le nonce; il émit de nouvelles prétentions que celui-ci jugea inacceptables, et prit en un mot l'attitude d'un homme qui se sent et qui est, en effet, le maître de la situation. De son côté, mortifié et compromis vis-à-vis de la cour, Morosini se retira des pourparlers et communiqua aisément à son souverain le dépit profond qu'il éprouvait lui-même, a Ils sont mauvais, s'écria le pape en parlant des cheh de la Ligue, mauvais et de douteuse volonté ! » 11 fit dire au roi, une fois de plus, que le secours du Saint-Siège lui était assuré, pour peu qu'il voulût se résoudre à faire « franchement » la guerre aux huguenots. Mais rinfortuné Henri, de plus en plus intimidé, capitula, et passant sous les fourches caudines de la Ligue, signa redit de l'Union qu'on publia à Rouen le 19, et à Paris, le 20 juillet. Le duc de Guise fut nommé lieutenant général des armées de France.

Peu de jours encore avant de ratifier cet acte important, Henri avait écrit au cardinal de Joyeuse\ Sa lettre est un long cri de douleur. 11 lui expose Tétat de la France, los hostilités ouvertes déjà par les chefs de la Ligue contre les catholiques royaux, les progrès des huguenots en Languedoc et en Dauphiné, ses embarras, son désespoir. Il demande au Saint-Siège des secours, tout en témoignant de ses hésitations sur le parti à prendre, et en laissant entrevoir en même temps les résolutions les plus contradictoires, la paix ou la guerre, soit avec les huguenots, soit avec la

* Uenri ili au cardin||^ Joyeuse, 4 juillet 1588. Bibl. iinp. Paris, Coll. Ilarlay. 288. Celle lettre, ainsi que la lettre précitée, n'est pas impriHir^e dans la Vie du cardinal de Joyeuse.

aujourd'hui plus qu'autre prince chrétien qui vive, pourvu que Sa Majesté demeure en une bonne résolution. » Son ancien projet d'intervention en France avec des forces pontificales considérables, vingt on vingt-cinq mille hommes, lui revint à l'esprit. La correspondance de Mgr Morosini était faite pour préparer ce changement, et pour maintenir le pontife dans ses nouvelles dispositions. On sait d'ailleurs que Sixte- Quint choisissait ses représentants à l'étranger parmi les membres les plus distingués de la prélature et qu'ils jouissaient de son entière confiance. Jamais il n'eut recours au triste expédient de faire surveiller et contrôler, par des agents secrets ou subalternes, ceux qui à l'honneur joignaient le fardeau et la responsabilité de la représentation officielle. « Un mot du nonce, dit le cardinal de Joyeuse, a plus de créance, remue le pape plus que ce que les personnes intéressées écrivent ^ » Morosini, issu d'une des illustres familles de Venise, jouissait, comme diplomate, d'une célébrité méritée. Successivement ambassadeur de la Seigneurie à Turin, en Pologne, à Madrid, il avait partout laissé les souvenirs les plus honorables. Bailli à Constantinople, il avait, par une fière réponse, intimidé le sultan au moment où celui-ci le menaçait de mort. Il quitta ensuite la carrière diplomatique, fut nommé évêque à Brescia, et, après la mort de Mgr de Nazareth, sur la demande du cardinal de Joyeuse*, envoyé à Paris en qualité de nonce. Comme Vénitien, il avait toujours

* Le cardinal de Joyeuse k Henri III, A avril 1587. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.

* Tje même au même, 29 mars i 588. Ibid.

204 SIXTE-QDINT.

l'Angleterre et de l'Allemagne. Et commeil se réservera la haute main, il aura soin, il sera en mesure de veiller à la conservation de la France et au maintien de l'équilibre européen. Il entra donc chaleureusement dans les vues du légat, ût appeler Gondi, l'entretint longuement de la politique espagnole, notamment des relations de la cour de Madrid avec les chefs de la Ligue, lui exposa enfin nettement et véridiquement ses pourparlers avec Philippe. « Il avait écrit, dit-il, dans le temps, au roi d'Espagne, pour le prier de ne point » encourager les ennemis du roi chrétien. Sa Majesté, en répondant, avait avoué qu'EUe donnait des secours aux ligueurs, non pour les armer contre leur souverain, mais pour les mettre à l'abri de leui*s ennemis. En ce qui concernait Tenlreprise de l'Angleterre, la cour romaine avait conclu un traité avec le roi d'Espagne; il comptait le lire en consistoire public dès que V Armada aurait paru dans les parages anglais. Le monde apprendrait alors si le Saint-Père avait, oui ou non, sauvegardé les intérêts de la France. En agir autrement n'aurait pas été faire office de pape. »

Dès le lendemain de cet entretien^ Sixte-Quint s'en ouvrit au comte d'OlivarèsMl lui communiqua queMorosiniavaitsuggéré l'idée d'une union entre les deux rois; qu'il en avait même parlé à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, que Don ReruardinodeMendoza avait fort bien accueilli ces ouvertures et comptait sur l'assentiment de son souverain. Il lui exposa les avantages de cette alliance au point de vue des affaires des Flandres et de

« Le cardinal de Gondi k Henri III, 25 juillet 1588. Bibl. imp. Paris, Coll. Uarlay. 288.

espère évidemment avoir la haute main entre les deux parties, ne fftt-ce qu'en leur laissant entrevoir, espérer la conclusion de Talliance. Exciter ces espérances à Paris et à Madrid est probablement pour lui plus important que de les réaliser, que d'opérer cette union si difficile à faire, plus difficile à conservera Telles étaient les suppositions de l'ambassadeur d'Espagne. A nosi yeux la parfaite sincérité de Sixte-Quint n'est pas plus douteuse que son désir de devenir l'arbitre suprême entre les deux puissances. Non qu'il se fît illusion sur les difficultés, sur l'impossibilité d'une longue et durable alliance entre les deux États dont la rivalité faisait pour ainsi dire un élément de leur existence politique; mais un rapprochement temporaire, une action commune contre l'ennemi commun, les huguenots, ne lui semblaient pas chimériques. Cependant, même sous ce rapport, ses espérances se dissipèrent bientôt.

Les nouvelles de France étaient mauvaises. C'est avec un mélange de colère et de mépris pour Henri III qu'il apprit que Lesdiguières s*était rendu maître absolu du Dauphiné. c< On nous demande, dit-il à Pisany trois mille écus par mois pour ménager Lesdiguières! Puisque votre roi perd son royaume province par province, chacun en prenant ce qu'il veut, nous en ferons autant. Nous enverrons douze mille hommes en Dauphiné, nous prendrons cette province sans faire du tort au roi^ puisqu'elle n'est plus à lui '. »

^ Olitaurès à Philippe II, 12 décembre 1588. Ârch. Simancas. S.deE. Home. Leg. 950. — Le même au même, 21 décembre 1588. Ibid, > Pisany à Henri m, 8 août 1588. Bibl. imp. Paris, GoU. Uarlay. 288.

Lorsqu'on eut connaissance de la convocation des États de Blois, le cardinal de Joyeuse* fit observer au pape que les États avaient toujours été le principal remède aux maux publics, et que c'étaient ordinairement les rois qui n'en voulaient pas, tandis que celte fois c'était Sa Majesté qui les avait offerts et convoqués de Son propre mouvement, et que tous les gensde bien en espéraient beaucoup pour la pacification du royaume et pour l'autorité de Sa Majesté. Sixte-Quint désapprouva cette mesure. c< Les princes, disait-il , y seront aussi, et ils ne feront pas tout le bien désirable. »

Les événements ne tardèrent pas à luf donner raison.

Les États se réunissaient à Blois à la mi-seplembre. L'esprit de ki Ligue, et, comme nous dirions aujourd'hui, les idées radicales, y prédominaient. Le pouvoir royal s'affaissait de jour en jour. Henri III marchait de défaite en défaite. Encore un pas et le duc de Guise sera maitre de la France.

1 Le cardinal de Joyeuse à Henri lU... septembre (?) 1588. Bibl. imp. Paris, S. Germ. fr. 1162.

208 SlXTE-QUlNT.

La première nouvelle du meurtre des duc et cardinal de Guise, commis au château de Blois, les 23 et 24 décembre *, fut portée à Rome par un courrier de l'ambassade de Savoie. Le lendemain, 5 janvier, par les rapports du légat et les lettres du roi à M. de Pisany, on en reçut la confirmation*. L'auteur du crime sentait le besoin de s'excuser. «Le feu duc de Guise, écrit le roi, pensait en brief exécuter son dessein qui n'était moindre que de m'ôter la couronne et la vie. Il y allait aussi du repos de mes sujets... Vous informerez Sa Sainteté et Lui direz que Ses saintes et personnelles admonitions, et l'exemple de la justice, m'ont ôté tout scrupule. Je m'assure, aussi, qu'Elle louera ce que j'ai fait, étant chose non-seulement licite, mais aussi pieuse, d'assurer le repos du public par la mort d'un particulier. » Pour captiver le pape

< Henry lilk Pisany. Blois, 24 décembre 1588. L'original qui faisait partie de la collection Lucns de Montigny, a été public dans la Revue rctro^pccUvc, lom. III. Paris, 1854. Une copie se trouve à la Bibl. iiiip. Paris, Fonds Du Puy, toni. CCXLV.

Adieu/» Les rapports du légat portent le cachet d'un extrême embarras. Il déplore ces faits et les blâme, mais avec mesure. Il se trouve dans une situation difficile. S'il dit tout ce qu'il sait et pense^ il risque de surexciter les colères du pape, de le pousser à quelque démarche compromettante ; si en sa qualité de légat il se porte à un acte d'éclat, comme serait son départ de la cour, ou l'excommunication du meurtrier, c'est lui qui engage la politique du Saint-Siège. S'il reste, s'il se borne à blâmer, entre quatre yeux, le crime du roi, il risque la disgrâce de son maître, mais au moins ce sera lui, le légat, ce ne sera pas le chef de l'Église qui sera compromis. C'est à ce parti qu'il s'arrête, le plus sage, le plus noble, le plus digne de l'excellent Morosini, et en même temps le plus ingrat, celui qui sera le moins apprécié quoiqu'il soit le plus méritoire. Cela s'est vu alors, cela se verra toujours dans des cas semblables. Quand les passions ont pénétré dans les cabinets, l'agent diplomatique assez éclairé et assez courageux pour ne pas servir ces passions est sûr de déplaire ; mais il est sûr, aussi, de servir les intérêts de son pays. Morosini se borne donc à rendre compte de l'entretien qu'il a eu avec le roi,

* Le cardinal Morosini au cardinal Montalto. Blois,24 décembre 1588; déchiffré à Rome, 5 janvier 1 589. Arch. du Vatican, France,To1 .pCX VU, fol. 248.— Billet de Henri ID ^ Morosini, 24 décembre 1588. /frtd.— Morosini à Montalto. Blois, 24 décembre. Ibid. France, toI. XXIV, fol. 562. — Le même au méme.Blois. 26 décembre ib^H.lbid, toI. XXIV, fol. 569. — Le même au même. Blois, 31 décembre 1588; déchiffré à Rome le 15 janvier \bS\).Ibid vol. XXVII, fol. 250. — Les parties essentielles de CCS mpports ont été publiées par Tempcsti. Ayant comparé et trouvé conforme à Foriginal le texte dontié par Tauteur de la Vila de SisUh Quinto, je ne reproduis pas ces correspondances dans les pièces justiiicatives.

des exhortations qu'il lui a adressées en se promenant avec lui dans le parc du château, à raconter TimpressioD, généralement mauvaise, que ces meurtres ont produite sur le public. Les ennemis seuls des Guises s'en réjouissent. Les gens raisonnables témoignent de la compassion et non de l'approbation. La reine mère, malade, et presque mourante, est du nombre. Avec son expérience consommée, avec son jugement plus juste que celui de son fils, moins prévenue et moins passionnée, elle ne se trompe pas sur la gravité de la catastrophe et en prévoit les fâcheuses conséquences. M. de Pisany fut reçu le 6 ; il communiqua les faits et trouva le pape moins irrité qu'il n'avait craint. Le Saint-Père lui parla avec assez de calme, et ne manqua pas cette occasion de faire un retour désobligeant sur la politique de son prédécesseur. Il accusa les cardinaux de Sens et de Côme d'être, après Grégoire XllI, les principaux auteurs de tous ces maux \ Après l'ambassadeur de France celui de la Seigneurie fut introduit*. « Qu'en dites-vous ? s'écria Sixte-Quinl en apercevant Gritti. Nous ne pouvons pas louer, nous devons blâmer le premier acte qu'a fait le duc de Guise, qui était de s'armer et de s'unir à d'autres princes contre le roi ; car il ne lui appartenait, en aucune façon, de prendre les armes contre son souverain, et, quoiqu'il choisit la religion

* Le cardinal de Joyeuse à Henri III, 9 janvier 1589. — Le même au même, 10 janvier 1589; d*après des copies faites en 1643. Bibl.imp. Pbris, Fonds des Minimes 58 ; ces pièces ont été imprimées dans les Lettres du cardinal d^Ossat.

* Giovanni Grilli au doge, 7 janvier 1588 (1589). Arch. Ven. Disp, Rome, fil. n.

pour prétexte, il n'avait pas le droit de marcher contre son roi, ni de lui imposer la loi ; c'était un excès et un péché, car ce n'est pas au vassal de commander et de faire violence au prince ; il peut bien l'avertir, exhorter, persuader, mais s'insurger contre son roi est une action inexcusable, c'est un péché. Et si« pour ce motif, le roi avait procédé et l'avait puni, il n'y aurait eu rien à dire ; car c'était son sujet et on n'aurait pu que l'approuver. IjC second acte du duc a été son arrivée à Paris, il y a quelques mois, suivi seulement de sept cavaliers. Il s'est rendu chez la reine mère, et ensuite chez le roi. Si celui-ci avait voulu procéder contre lui, il pouvait le faire; il pouvait l'arrêter et châtier, et s'il l'avait mis à mort, et fait jeter son corps par la fenêtre, personne n'aurait bougé, et tout était dit. Le roi eut tort de ne pas le faire alors, tout le monde l'en aurait loué ; mais, comme vous savez, il s'est enfui et est allé à Chartres. Maintenant vient de s'accomplir le troisième acte. Le roi étant souverain et le duc sujet, le roi peut agir contre ses sujets. Il n'est tenu de rendre compte de ses actions à personne. Mais après s'être réconcilié avec lui, après l'avoir admis dans son conseil et dans son intimité, faire appeler le duc dans sa chambre et massacrer cet homme qui s'y rendait en toute confiance, c'est ce que nous ne saurions approuver, car ce n'est pas un acte de justice, c'est un homicide. Il devait le faire arrêter, lui faire son procès, etensuiteagir selon sa convenance, car il est roi, et en se conformant aux lois, en observant los formes ordinaires de la justice, tout était bien fiiit. Si une insurrection avait eu lieu, il aurait pu le

2U • SIXTE-OUINT.

de ses membres, poussé un cri d'indignation. «La faction espagnole, écrit Joyeuse à Henri lU, exagère ce fait. De façon que si Votre Majesté avait fait tuer Tarnbassadcur d'Espagne qui est auprès d'Elle, lesdits Espagnols ne sauraient montrer d'en être plus marris.» Il suppose avec raison que dans ses deux audiences,- Olivarèscca aigri fort Sa Sainteté ^ » Celui-ci tit)uva le pape un peu perplexe*. «Tout dépendra, écrit-il à Philippe, de la tournure que prendront les affaires de France et de l'attitude de Votre Majesté. Je tâcherai de donner du courage à Sa Sainteté et de L'exciter autant que je pourrai, sans toutefois engager trop Votre Majesté, à moins que les exigences du moment ne m'obligent d'en agir autrement. » Les inslmctions du roi ne tardèrent pas à lui arriver. Philîî||Mtait résolu à la guerre. Le duc de Guise avait étitï&ÊSph sitaire de son secret, l'agent et l'exécuteur principal de ses volontés. Désormais il fallait déchirer le voile, si transparent d'ailleurs pour tout le monde, et paraître sur la scène. Olivarès reçut l'ordre d'irriter et de raviver les colères du Saint-Père, le duc de Parme de ranimer le courage de Mayenne, de se tenir prêt, et, dès que la guerre serait déclarée, de s'emparer de Cambrai ; enfin. Don Bernardine de Mendoza d'or«:aniser à Paris les movens de ré-

sislance'.

Après l'ambassadeur, ce fut le tour du cardinal de

* Olivarès à Philippe U, 9 janvier 1589. Arch. Simancas. S. de E, Rome. Leg. 952.

' a Un poco de perplexidad. »

3 H'eronimo Lippomano au doge. Madrid, i 8 janvier 1588 (1589). Arch. Yen. Disp. Kspagne, (iL 21.

LÀ LIGUE. ài5

Joyeuse*. Dès les premiers mots le pape lui coupa la parole. Une discussion fort animée s'engagea entre eux, si on peut appeler discussion une altercation entre deux personnes qui, sans s'écouter, crient à la fois et à qui mieux mieux, a Et ayant allumé ma colère par la sienne, écrit le cardinal au roi, il fit que jenePécoutai guère aussi longuement, tellement que nous ne faisions qu'estoquer l'un l'autre. » Le pape répéta ce qu'il avait dit à Gritti, et le cardinal rappela à son interlocuteur ses propres paroles, celles qu'il avait dites à l'occasion de la journée des Barricades, alors qu'il regrettait que le roi n'eût pas fait jeter le duc de Guise par la fenêtre. Sixte-Quint' dut en convenir, mais a ne sut parer ce coup ni faire autre chose que se cûMoiicer. » En résumé, le prolecteur de France souâltt qu'en ce qui concernait la mort du duc, son souverain n'en avait à rendre compte qu'à Dieu, et que ce n'était que par honnêteté et pour la révérence due au chef de l'Église, que Sa Majesté lui en faisait parler. Quant au cardinal, le roi n'informait pas seulement le pape de ce qui s'était passé, mais il lui en demandait aussi l'absolution. Sixte-Quint répondit qu'il fallait que Sa Majesté écrivit Elle-même pour solliciter l'absolution, (^ ({ue, en attendant, il en parlerait aux cardinaux.

Ce fut surtout la résolution du Saint-Père de communiquer ces événements au consistoire qui alarma les représentants de Henri 111. Ni Joyeuse ni Pisany, qui eurent le 8 une seconde audi|§ce, ne parvinrent à l'en dissuader.

* Sa lettre k Henri III, 9 janvier 1589; citée précédemment.

216 SIXTK-QUINT.

Le consistoire eut lieu le lendemain, 9 janvier. Selon Tusage, les cardinaux approchèrent le pape individuellement avant qu'il prît la parole.

Leur ressentiment, les observations^ qu'ils lui soumirent étaient de nature à augmenter son indignation, sa douleur et ses alarmes. Après avoir, selon l'usage, à l'occasion de sa septième promotion, auvert la bouche aux nouveaux cardinaux, un profond silence s'établit dans la salle'. Visiblement ému, le pape fut longtemps sans le rompre. Enfin il s'écria : a C'est avec une douleur indicible que nous vous annonçons un crime inouï : le meurtre, le meurtre, le meurtre d'un cardinal, tué sans procès, sans jugement, contrairement aux lois, par les armes séculières, sans notre autorisation, sans celle du Saint-Siège. » 11 omtinua sur ce ton, se bornant, cependant, à parler du cardinal, et ne faisant aucune allusion au duc de Guise. Son allocution était un long et éloquent réquisitoire contre Henri III, qu'il taxa d'injustice, de cruauté, d'ingratitude et d'irrévérence envers le Saint-Siège. Il appela sur lui les punitions du ciel et se reconnut à lui-même le droit et le devoir de le châtier, a Les ambassadeurs du roi, dit-il, se sont jetés à nos pieds; ils ont demandé l'absolution de leur maître, mais celui-ci, en nous écrivant, n'en fait même pas mention. Parricide

^ Voy. le rapport précile d'Olivarès à Philippe U. « Todos concoenlan on que el papa hablô con grande afecto y acudiô bien à lo que en la silla ledijeronlos cardinales. »

* Relacion del coruiJÊkjrio del lunés 9 Enero del cardinal Ascanio Colonna, faisant aflne'au rapport précité d'Olivarès. Tempesti, (Vila di SisUhQuinto), donne le texte officiel, évidemment châtié, de fallocution.

lion, s'entremil à l'issue du consistoire, excusa Joyeuse sur sa jeunesse et son ignorance des règlements, et fit si bien que ce dernier, cette fois intimidé , et voulant d'abord quitter Rome, se résigna au prochain consistoire à se jeter aux pieds du pape, et à lui demander pardon de l'affront que Sa Sainteté lui avait infligé.

Le premier résultat et la conséquence naturelle du meurtre des Guises étaient un rapprochement momentané entre Sixte-Quint et l'Espagne. Le rêve d'une entente de Philippe et de Henri s'était évanoui. Olivarès constate avec plaisir que la congrégation, instituée pour Texamen de ces faits, est bien composée. Santi- Quattro, Facchinetli, Lancelloto, Pinelli, Mattei, sont tous des hommes selon son cœur, sauf peut-être celui-ci qui pourrait bien incliner un peu du côté de la France^ ; mais il pense que la nature de la question exclut tout danger de défaillance. Dans ces jours de surexcitations il voit souvent le Saint-Père et le trouve fort irrité contre le légat. C'est surtout le billet que Henri III avait écrit à ce dernier qui lui faisait craindre une trahison. Il soupçonna Morosini d'avoir conseillé le meurtre, et se promit de le lui faire payer cher. Il ne l'appelait plus autrement que le secrétaire du roi de France, mais il hésita à le remplacer. Sa colère, ses inquiétudes, se tirent jour dans des discoui's impru-

sa Vita de Ciulio-Antonio SanUmo^ card. diSanttiSeverina. Manuscrit do la Vallicellana. — Strictement, le cardinal de Joyeuse était en faute, car ce n*ô(ait que sur Tintitation ou a?ec l'autorisation du pape que les mt^mbres du œnsistoiro |>ouvaient prendre la parole.

* Olivarès & Philippe II» 11 janTÎer 1589. Ârch. Simancas. S. de £• Rome. Lry. 95i.

dents, soigneusement recueillis et transmis à Madrid par son ennemi intime, l'ambassadeur d'Espagne. Le cardinal de Sens, connu comme menteur, rapporte les propos que le pape a ténus ou qu'il lui prête. Il raconte qu'il avait été dans le temps témoin de l'audience de congé d'un agent du duc de Guise, l'abbé d'Orbais, qui partait pour la France. Le pape se serait exprimé ainsi : « Dites à Sa Majesté le duc de Guise de se tenir prêt. Tantôt nous romprons avec le roi. » Olivarès croit et reproduit, dans sa correspondance, tout ce que le cardinal lui raconte, en citant sa source, il est vrai; car il est prudent et consciencieux autant qu'un homme passionné peut l'êlre. Il en prend prétexte pour appeler l'attention de son maître sur la question de succession, fort débattue à Rome, où, depuis les événements de Blois, Ton considérait Henri III comme un obstacle à l'apaisement de la France. On allait jusqu'à discuter l'opportunité d'un acte privor taire à lancer contre lui, et la question de savoir s'il convenait de procéder dès à présent au choix du futur roi de France.

A ce sujet , l'ambassadeur est convaincu que Sixle- Quint se conformera aux intentions de Philippe, ne fût-ce que parce qu'il lui serait impossible d'en agir autrement. « Les nouvelles de Paris, écrit-il, sont bonnes. Tout est en mouvement. Il ne faut pas laisser aux Français le temps de se refroidir. » Il a même pris sur lui, tant la crise lui parait imminente, d'engager le duc de Terranuova, le gouverneur de Milan, à faire des préparatifs militaires et à se tenir en mesure de coopérer avec le duc de Mayenne. Celui-ci

n'avait pas lardé à faire connaître à Philippe son intention de venger la mort de ses frères. Il élait maître, disait-il, du Havre, de la Bourgogne, de la Champagne, et décidé à marcher sur Paris. Par l'entremise de Tambassadeur d'Espagne à Turin, Don José Acuna, qui s'adressa à cet effet au duc de Terranuova, il demanda et obtint un secours de cinquante mille ducats \

Pour Sixle-Quint, c'étaient de mauvais jours. Les deux partis s'agitaient autour de lui avec une extrême violence. La faction espagnole et les agents de la Ligue insistaient pour qu'il se déclarât ouvertement en faveur de la Sainte-Union. Les ambassadeurs de Henri UI, M. de Pisany et Jérôme de Gondi, arrivé depuis peu à Rome en mission extraordinaire pour traiter de l'incident de Saluées, les partisans de la France, chaleureusement mais prudemment appuyés par Gritti, tâchèrent de le calmer, parlèrent des dangers d'une intervention espagnole, le conjurèrent de ne pas s'engager dans une action commune avec Philippe. Pour gagner du temps, pour agir selon les événements, Sixte-Quint prétexta qu'il fallait avant tout connaître l'avis de la congrégation appelée à examiner les questions relatives à la mort du cardinal de Guise. Dans cette crise, sous l'impression des nouvelles de France de plus en plus favorables à la Ligue, pendant que Mayenne marchait sur Paris, que la Sorbonne déclarait le peuple délié de son serment de fidélité, que Henri UI briguait une alliance, une trêve, comme il disait timidement, avec le roi de Navarre, les ambas-

« Acuûa à Philippe II. Turin, 12 janvier 1589. Arch. Simancas. S.deE, Ug. 952.

contre Henri III ne lui semble pas très-profond ; il croit même savoir qu'il a, vis-à-vis de M. de Pisany, tâché d'atténuer la portée de son allocution au consistoire. Toutefois, aGn de donner à cette manifestation la plus grande publicité, Olivarèsaeu soin d'en répandre un grand nombre de copies en France et en Italie, il se console, d'ailleurs, de la tiédeur qu'il rencontre au Vatican en pensant que si les affaires du roi trèschrétien vont mal en France, c< Sixte-Quint deviendra un lion et niera d'avoir jamais ménagé ce prince. » Un propos du pape l'effraye pourtant. Le légat a mande que Henri de Navarre avait offert au roi de France de s'unir avec lui. Le Saint-Père ne semble pas y ajouter foi, mais ce renseignement ôte le sommeil à l'ambassadeur. Il retourne au palais et le pontife répèle que si l'union entre les deux Henri a lieu, elle ne se fera pas par son intermédiaire.

On était à la fin de janvier * et déjà cette éventualité se présentait à tous les esprits. Tout le monde comprenait que tôt ou tard, Henri HI se jetterait dans les bras des huguenots. Beaucoup de personnes qui approchaient le pape favorisaient cette combinaison, suivant elles, la seule solution conforme aux intérêts de l'Italie. Lorsque Luigi Dovara, envoyé à Rome par le grand-duc Ferdinand, pour faire les invitations à ses noces, prit congé d'Olivarès, il lui raconta naïvement avoir exposé au pape, qui n^y semblait pas contraire, les avantages qu'il y aurait à apaiser la France par ce moyen. Sans doute, il faudrait d'abord l'abjuration de Henri de Navarre ; mais on pourrait, à cet M589.

LA LIGUE. m

effet, convoquer un concile national, et ensuite le chef de l'Église ne ferait plusdedifQcultés pour donner l'absolution.

On peut juger de la colère et des angoisses de l'ambassadeur. Il ne perd pas un instant pour se rendre auprès de Sixte-Ouint. I^e roi de France, dit-il, traite avec Henri de Béarn ; il compte proposer aux États de Blois la succession de cet hérétique; celui-ci, approuvé d'avance par la reine d'Angleterre, par ses ministres protestants, n'aura aucun scrupule à abjurer, à faire une fausse conversion. Il rappelle à Sa Sainteté les résolutions de son maître. Le pape répond évasivement, loue assez froidement le zèle du roi pour la sainte religion, considère une alliance entre les rois de France et de Navarre comme probable, et promet de ne prendre aucune résolution sans en donner connaissance à la cour de Madrid. Aux yeux de l'ambassadeur cet engagement ne suffit pas ; mais le pape s'en tient là. Olivarès se retire plein de méfiance et d'appréhensions*.

Pourtant, ces soupçons n'étaient pas fondés. Sixte-Quint n'avait pas de parti pris. Aux ambassa* sadeurs de France et de Venise il tenait le même lan* gage. Ce fut à ce dernier qu'il -ouvrit son cœur*. Il blâme la Seigneurie de favoriser secrètement le roi de France. Il lui dit que l'union de celui-ci avec les hérétiques n'est plus douteuse, et que, somme toute, Henri

* OlÎTarès à Philippe II, 15 janvier 1589. Arch. Simancas. S. de E. home. LeÇé 952é — Le même au même, 21 janvier 1589. Ibid, — Le même au même, 25 janvier 1589. Ibid,

* Giovanni Gritti au doge, 2S janvier 1588 (1589)«Ârch< Ven< Dixpé Rome, fil. 22.

de Navarre vaut mieux que Henri lil ; que ce dernier aura le sort qu'il a préparc aux Guises. Puis viennent des accusations injustes contre le légat, qu'il accable de reproches non mérités. 11 va même jusqu'à le taxer de connivence dans les meurtres de Blois. La prétention de Henri 111 d'avoir suivi son exemple et le grossier essai de le corrompre moyennant les dépouilles du cardinal assassiné, dont il offrait une partie à son petit-neveu, avaient ulcéré son cœur. «Si nous sommes Texemple de justice, s'écria-t-il, comme dit le roi, il verra comment nous la ferons à son égard. Ce n'est pas nous qui nous passons des procédures et des formes de la justice. Donner la mort sans jugement, ce n'est pas faire justice, c'est un acte de vengeance. Si le roi a agi par vengeance, il en sera puni à l'heure que Dieu voudra. S'il a fait un acte de justice, où sont les pièces du procès, où est la défense des accusés? Et encore se croit-il appelé à juger les ecclésiastiques? Ce serait de l'hérésie. Nous avons fait pour lui tout ce qu'il nous demandait. A notre avènement, Mgr de Nevers est venu nous demander notre adhésion à la Ligue. Que Dieu veuille pardonner à ceux qui en sont la cause ; au pape Grégoire, à Côme, à Sens! Le roi sait ce que nous avons répondu. Nous avons dit que les sujets ne doivent pas s'insurger contre leur souverain ; que si le roi est négligent à combattre les hérétiques, ce n'est pas à eux à lui faire la loi, que c'était à nous et non à eux à l'exhorter à faire son devoir. 11 nous a demandé permission pour l'aliénation du temporel, nous l'avons donnée; il nous a demandé un cardinal, nous le lui avons donné; un

Il ik; sut assez se louer du tact, de la dignité, des manières agréables du prélat français. Admis le surlendemain de son arrivée à Taudience, en compagnie de M. de Pisany, l'évêque du Mans exposa longuement la situation où le roi s'était trouvé, et s'efforça de représenter la catastrophe de Blois sous les couleurs d'un acte de défense imposé par une impérieuse nécessité. Il soutint, comme Tavait déjà fait M. de Pisany, que le roi, comme souverain, n'avait aucun compte à rendre des punitions qu'il infligeait à ses sujets rebelles ; que c'était seulement par déférenee pour le Saint-Père qu'il faisait ici mention de ia mort du duc de Guise ; qu'en ce qui concernait le cardinal, son frère, c< on avait fait scrupule au roi (en lui rappelant que c'était un membre du sacré collège) à quoi Sa Majesté n'avait pensé auparavant, ainsi seulement, à ses déporlements et entreprises. » Il termina sa harangue en demandant au pape pour le roi « sa sainte bénédiction et prudents et sages conseils. »

Sixte-Quint répondit d'abord assez doucement, mais en s'animant à mesure qu'il parlait, et avec sa profusion habituelle, tout en disant a qu'il n'aimait pas les longs discours (ceux de l'évêque). » Les informations que celui-ci lui donnait sur l'état de la France n'étaient pas, en tout point, conFormes, elles étaient même sur plus d'un point contraires à celles qu'il recevait luimême. « Si le roi avait eu des traverses, il ne devait s'en prendre qu'à lui-même. Touchant la mort du duc de Guise, il laissait cela, puisque le duc était sujet de Sa'Majesté, et savait que le roi était souverain. Néanmoins, [>our ce qui regardait le péché d'homicide

s'étonna que le roi osât lui demander la bénédiction, tenant encore en prison un cardinal et un archevêque. En résumé, cette première et si longue audience se termina assez mal.

Dans une seconde audience, également en présence de M. de Pisany, l'évêque revint sur les événements politiques, mais le pape l'interrompit aussitôt : a Nous avons, lui dit-il, déjà entendu tout cela. Nous ne voulons pas nous arrêter là ; il n'est pas question de ceci. Il s'agit de ta mort d'un cardinal. Ouest l'écrit que nous vous avons chargé de nous remettre? Les lettres du roi, nous ne les comprenons pas, nous ne savons ce qu'il nous demande : absolution , bénédictions, nous ne l'entendons point. Qui veut absolution de ses péchés, doit se confesser, les reconnaître et en demander humblement pardon, les avoir en horreur, et n'y pas persévérer comme fait le roi, en retenant un archevêque prisonnier. » Il énuméra tous ses griefs contre Henri, les bienfaits dont il l'avait comblé, et insista pour que le cardinal de Bourbon, si le roi craignait son séjour en France, fût transporté à Rome. Lorsque l'évêque lui flt observer qu'un pareil voyage, à travers la France, dans l'étnt actuel du pays, n'était pas possible, le Saint-Père proposa qu'on le fît escorter par des fantassins du duc de Parme. Ici le marquis de Pisany perdit patience. Le roi, dit-il sèchement, n'entend pas que le duc de Parme se mêle si avant de ses affaires; «de quoi te pape se prit à sourire. »

Dans sa troisième audience, l'évêque, s'abstenant cette fois de toute considération politique, eut le rounige île Irailer encore une fois la question de droit.

230 SIXTK-QUINT.

et fidèles sujets, et ne craindraient poinf d'éti;p mis en prison, mais s^acquitteraient, comme ils devaient, de leur mission, même au péril de leur vie*. » Le pape, sans répondre, changea de propos.

Averti du peu de succès de ses représentantSi Henri III se décida à demander l'absolution. L'évéque, accompagné de M. de Pisany, s'acquitta de cette pénible commission dans sa quatrième et dernière audience. Il connaissait maintenant «l'humeur de cette cour, et les buts différenis des uns et des autres, » le travail incessant de l'ambassadeur d'Espagne, le peu d'estime qu'on avait pour le roi de France, qui n'avait môme pas su tirer parti de son crime. En approchant Sixte-Ouint, il commença par rétracler les principes de droit qu'il avait soutenus dans l'audience précédente, et conformément à ses nouvelles instructions, après s'être mis à genoux, lui et l'ambassadiMir, il dit : « Je vous demande, Saint-Père, l'absolution pour le roi très -chrétien. » Le Saint -Père les engagea à se relever et à reprendre leurs sièges, exprima sa satisfaction, et ajouta, ce en faisant de grands soupirs et exclamations, que les affaires de France le travaillaient fort et ne le laissaient reposer; qu'il fallait se gouverner avec prudence et être avisé; qu'on sR pouvait défendre d'un cardinal d'une manière moins scandaleuse, el qui eût fait le même effet. » 11 allégua des exemples , disant c< que l'Empereur Charles-Quint, encore qu'en son cœur il fût bien aise de la prise du pape Clément et sac de Rome, fit néanmoins porter le deuil en sa cour, et faire processions

* « Et qu'on porfM leurs (êtes au bout du pont, t

252 • SIXTE-QDINT.

de Blois. Néanmoins, malgré les mauvais traitements qu'il avait fait subir à l'envoyé de Henri, Sixte-Quint, craignant de livrer le roi complètement aux huguenots, hésitait à rompre avec lui. Les cardinaux de la congrégation de France étaient divisés sur l'opportunité du rappel du légat, que celui-ci demandait avec inslnnce. Mais le Saint-Père supposant avec raison que celle mesure serait interprétée comme une déclaration du Saint-Siège en faveur de la Ligue, envoya au légat l'ordre de rester à son poste.

Cet homme d'Etat éminent, accablé par Sixte-Quint d'injustes reproches, avait pourtant fait les plus grands efforts pour empêcher un rapprochement entre les rois de France et de Navarre. Il avait saisi l'occasion de la mort (le Catherine, moment favorable, pensait-il, pour toucher le cœur de son fils, pour lui représenter l'étendue de son crime. «Tâchez, Sire, lui avait-il dit, devons réconcilier avec Dieu grandement irrité contre vous pour les choses passées. » 11 le conjura de ne pas tendre la main aux huguenots ni à leur chef hérétique, relaps et condamné par l'Église; et Henri III, quoique déjà en pourparlers avec Navarre, jura et aflirma sur l'honneur que jamais il ne s'allierait avec ce prince ^ Le légat en était là de ses remontrances stériles, lorsqu'il reçut un courrier portant ^es dépêches qui blâmaient vivement sa conduite. Quoique le cardinal Montalto eût timidement tâché d'atténuer l'expression du mécontentement de son oncle, ces pièces ne laissèrent aucun doute sur la disgrâce du légat.

< Morosini à Montalto. Blois, 15 janvier 1589 ; déchilTrée à Rome, 4 février. Arch. Valic. France, vol. XXVII, f. 254.

Kn effet, te 5 avril, la trêve fut signée entre ce dernier el Henri III. Le légat jugea le moment venu pour quitter la cour. Il se rendit à Moulins. Le tableau qu'il trace de Télatdu pays qu'il traverse est effrayant, et dépasse, en fait d'horreurs et de misères, tout ce que de nos jours nous avons pu voir de semblable dans des circonstances analogues. Morosini en a l'esprit frappé. Il pense que si on laisse aux auxiliaires étrangers appelés par les deux partis, par la Ligjue et Henri III, le temps d'arriver, la France sera à jamais ruinée. L'exaltation des ligueurs, leur hostilité contre le roi ne laisse aucune chance de réconciliation. A Lyon, un père dominicain a affirmé du haut de la chaire que le roi élait hérétique. Le légat renouvelle ses instances d'être rappelé*. Lorsque Henri III s'est fait annoncer à Moulins, Mgr Morosini, bien que malade et sans nouvelles de Rome, car ses courriers sont interceptés, se décide à partir précipitamment. Sa dignité personnelle, autant que les égards dus à sa position officielle, ne lui permettent pas de revoir un prince devenu l'allié des ennemis de la foi. Quoique les chemins soient infestés de maraudeurs et de bandes de voleurs, il se met en route. C'est à travers mille dangers qu'il arrive enfin à Lyon. Ijà sous la protection du frère du duc de Nemours, le marquis de Saint-Sorlin, qui commande pour la Ligue, il espère pouvoir attendre avec sûreté l'autorisation si souvent sollicitée de relourner à Rome. Il n'en est rien. La terreur règne dans la ville, le peuple

Arch. Vatic. France, vol. 27, f. 294. — Le même au même. Blois, 27 février 1589; «lécbiffrée h Rome, 10 mars. Ibid. f. 300.

* Moiosiiii à Alontnlto. Moulins, 25 mai 1580 ; dccliiiTréeà Rome, 2 juillet. Ibid. f. 507.

236 SIXTE-QIINT.

leur dit-il, sont des bréviaires. » EnCn il refusa de partir et resta*.

A Rome, te comte d'Olivarès, blâmant hautement la tiédeur du pape, essayait, de vive force, de lui arracher le monitoire. De l'autre côté, Alberto Badoer, le nouvel ambassadeur de Venise qui venait de remplacer Gritti, ne cessait d'appeler l'attention du pontife sur les inconvénients d'une semblable mesure. Son langage lui était d'ailleurs dicté par des instructions pressantes. «Représentez au Saint-Père, lui écrit le doge, la gravité de la situation. Déjà à Constantinople on se réjouit de la perspective d'une conflagration générale. Elle sera le résultat inévitable de l'état de choses en France, si on ne parvient pas à y éteindre le feu. Que le Saint-Père y réfléchisse; qu'il inlervienne; qu'il ne soit pas toujours sévère ; qu'il use d'indulgence (envers Henri III) ; qu'il tienne compte des circonstances et des difQcultés des temps ; qu'il suive l'impulsion de son cœur bienveillant '. » Ces remontrances respectueuses et amicales ne firent qu'ajouter aux embarras du pape. ccQue pouvons-nous faire, répondit-il à l'ambassadeur en haussant les épaules, si le roi ne veut pas êtresauvé? Nous avons eu grande patience. Il va de mal en pis. Que pouvons-nous faire, pauvres gens que nous sommes? — Du courage, Saint-Père, répliqua le diplomate vénitien, vous trouverez dans votre sagesse le moyen de remédier aux maux passés et d'empêcher de plus grands maux qui semblent imminents. — Que

* Norosini à Montalto. Lyon, 9 août 1589; déchiffrée à Rome, i 9 août. Arch. Vatic. France, vol. 27, f. 357.

* Le doge à Alberto Badoer, 29 avril 1589. Arch. Yen. Ddib. f. 1S5.

scr i«i nécessité où il s'clait trouvé d'en arriver là, ce comme s'il avait besoin, écrit l'ambassadeur à Philippe, d'excuser cet acte, au lieu d'excuser plutôt ses lenteurs et ses irrésolutions. » Le pontife en parla à Badoer. Il tenait toujours, lui disait-il, les bras Ou* verts, prêt h embrasser le roi, et c'était par un smir timent de convenance ^ qu'il n'avait pas dans le monitoire fait mention de l'union de Sa Majesté avec les hérétiques ; mais en réalité c'était précisément cette union qui avait déterminé lelhef de l'Église à lancer la sommation .

Le chevalier Vinta, secrétaire d'État du grand-duc Ferdinand , eut ce jour-là une longue audience. Le pape l'accabla de reproches , trouva indigne la conduite de son maître, toute favorable au roi de France, et si contraire aux obligations que sa maison • avait à Charles-Quint et à Philippe; si imprudente, puisqu'elle exposait le grand-duc au ressentiment des Espagnols et l'Italie aux troubles qui en seraient la fatale conséquence. Ces propos sont significatifs et méritent d'être relevés, parce qu'ils concourent, avec d'autres indices, pour prouver qu'à ces moments Sixte- Quint ne voyait plus de salut en dehors de Talliance espagnole.

Les représentants de Henri 111, après avoir vainement essayé d'obtenir un sursis, eurent hâte de partir avant la publication du monitoire. Le cardinal de Joyeuse et l'évêquedu Mans prirent congé du pontife. Celui-ci, encore sous l'impression des lettres interceptées du prélat français, lui dit : a Racontez au roi ce

' • Per modestia. »

chc de ia mission de Tévêque du Mans. Les pourparlers de ce prélat, arrivé à Rome le 23 février, se prolongent jusqu'à la moitié du mois suivant. Pendant ce temps Henri m poursuit une double négociation, avec la Ligue qui repousse ses avances, avec le roi de Navarre qui les accueille. Les nouvelles données à Henri HI par bcs agents à Rome sont défavorables. On lui fait néanmoins espérer que s'il se résigne à demander l'absolution, tout en tenant un langage altier, le pape se laissera intimider, et le différend né de la mort des Guises sera assoupi à sa satisfaction. Le roi, suivant ces conseils, sollicite l'absolution et refuse la mise en liberté du cardinal de Bourbon et de l'archevêque de Lyon. La quatrième audience, dans laquelle Tévêque du Mans communique au p.ipe cette résolution, a lieu à la lin d'avril. Cependant, dès le 3 du même mois, la trêve a été signée entre les rois de Fiance et de Navarre, et le 2 1 ce traité a reçu un commencement d'exéculion moyennant la remise de Saumur entre les mains du dernier. L'union de Henri III avec le chef des huguenots est désormais un fait accompli, ei c'est à la réception de cette nouvelle que, dans le consistoire du 5 mai, le pape, de concert avec le sacré collège, se décide à faire lemoniloire. Il hésite encore pendant une semaine avant de le lancer. C'est le 12 seulement que cette pièce est expédiée au légal, qui ne l'a jamais reçue *. Le 24, la publication en eut liou à Paris et à Rome. Depuis le 30

* Le courrier qui en était porteur fut arrêté enroule. Ilorosini à Montallo. Moulin?, 23 juin 1589; déchiflrée à Home, 9 juillet. Arcli. Valic. France. voL X.WU, I. 5*25. — Le même uu même. Moulins, 29 juiu 15^9. Ibid. f. dlii

Comme cela arrive souvent dans les transactions diplomatiques, il l'avait traitée sans la nommer, indirectement et en se renfermant dans la question qui, selon les idées de Tépoque, était incontestablement de son domaine, dans celle qui avait été suscitée par le meurtre et Temprisonnement de membres du sacré collège. A ses yeux, le moni(oire n'était pas d'ailleurs nécessairement une rupture. Comme prêtre, conimc pontife, il espérait encore le repentir de Henri III; comme homme politique, il le désirait plus qu'il ne l'espérait. Le monde en jugeait autrement. Le roi d'Espagne, Olivarès, le duc de Mayenne, la Ligue, considéraient la défaite et la ruine de Henri comme un fait accompli. Les amis de ce dernier déclaraient impossible une soumission au monitoire. Parmi ceux qui blâmaient Sixte-Quint, le duc de Ncvers, rallié au roi depuis son retour de Rome, se fil remarquer par la vivacité de ses plaintes. H les consigna dans une lettre à son agent à Rome, Camille délia Voila, noble bolonais, l'un des membres officieux les pi us remuants du corps diplomatique, pour son malheur sujet du Saint-Siège, et ne jouissant par conséquent pas des immunités des ambassadeurs. Volta fut chargé de communiquer au pape avec les ménagements nécessaires, non les accusations, mais les doléances du duc, de le mettre en garde contre les rapports faux ou exagérés que Sa Sainteté recevait de France, de Lui faire connaître l'état prospère des affaires du roi, la détresse de la Ligue, enfin les renforts que Henri III attendait (le Suisse cl d'Allemagne. Volta, pei'sonnellement ma] disposé, se fit une fêle de donner à cotte lettre une

su SIXTË-QUlNT.

leur de la présenle vous donnera les détails. N'en doutez pas, noire plus grand ennemi est mort*. »

* Morosini à Monlallo. Lyo% \6 août i580. \rch. Vatic. Franca. vol. 24. Le légat donne le billet du duc de Mayenne en traduction italienne.

Par suite de la mort du dernier des Valois, les affaires de France étaient entrées dans une nouvelle phase. La proclamation de Henri IV, Tacte qui ralliait autour de lui les chefs de la noblesse catholique, sans qu'il eût consenti à embrasser leur religion, produisirent au Vatican la plus douloureuse impression. Dorénavant, se disait-on à Rome, il n'y a plus que deux camps : d'un côté la Ligue , do l'autre le chef des huguenots, salué, il est vrai, par beaucoup de catholiques, mais fort surtout, sans parler ici de sa capacité personnelle, par Tarmée qu'il commande, et le noyau de cette armée est protestant. Si Henri sort victorieux, comme cela est presque sûr dans le cas où la Ligue serait réduite •à ses propres forces, l'hérésie triomphera avec lui, car il est évident que parmi ses partisans l'élément huguenot prédomine. H est clair aussi que. ceux qui l'auront placé sur le trône de France ne permettront pas que leurs efforts tournent au profit de la religion catholique ; ils ne déserteront pas la cause pour laquelle ils auront combattu et vaincu. Ce raisor.nement parfaitement logique était d'ailleurs basé sur la situation du moment, telle qu'elle

se dessinait immédiatement après la mort de Henri III, telle, du moins, qu'on la connaissait, telle qu'on la • jugeait à Rome a la lin du mois d'août. Mais si les ralliements des seigneurs, des prélats et des villes catholiques continuent et augmentent, Henri ne sera plus seulement le représentant de l'élément huguenot. Le jour pourrait même venir où les rôles seraient changes, où les troupes protestantes ne formeraient pi us la majorité, et, dans ce cas, le triomphe de Navarre ne serait pas nécessairement celui de Théi'ésie. Pour comprendre la conduite de Sixte-Quint, il est indispen- . sable de tenir compte de ces deux éventualités, dont la seconde ne se présentait pas encore à son esprit, à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en septembre et jusque vers la fm de l'année. Alors , à ses yeux, la foi courait en France les plus grands périls. La sauver, la sauver h tout prix, même, ce qui lui répugnait tant, en rendant Philippe II l'arbitre de ce royaume, lui paraissait, à ce moment, un devoir sacré, impérieux, supérieur à toute autre considération. Si Henri III, après avoir rompu avec la Ligue, avait, par la force des choses, dû s'unir à Henri de Navarre, Sixte-Quint, en voyant une partie de la noblesse catholique se rallier autour d'un prince hérétique, devait^ lui, chercher le salut de l'Église de France dans l'union avec la Ligue, et si, comme il le pressentait, celle-ci était trop faible à elle seule, dans le concours du roi d'Espagne.

Philippe II n'avait su la mort de Henri qu'à la lin d'août. Sa joie était grande, mais non sans mélange. Le régicide lui faisait horreur, et sa cour pleurait d'un

derniers mois de son existence, baisse dans ropinioiE catholique, la question de la succession au trône avait gagné en actualité. Quelles étaient les intentions du roi d'Espagne? G'estce qu'on ignorait. On savait seulement que Mayenne se sentait des velléilés ambitieuses, mais impuissantes. Le grand-duc de Toscane s'était empressé de faire h Rome des démarches secrètes en faveur de son beau-père, le duc de Lorraine. Sixte-Quint, sans se prononcer sur ce point, approuva la proclamation du cardinal de Bourbon, qui avait eu lieu à Paris et dans le camp ligueur. Il trouvait qu'elle donnait le temps nécessaire pour s'entendre avec le duc de Mayenne, avec le grand-duc, avec Venise, surtout avec Philippe, qui, selon lui, avait pourtant aussi un avis à donner, ce Vous autres, dit il un jour à Nicolini, l'ambassadeur du grand-duc Ferdinand, vous ne pensez qu'aux affaires d'Italie; nous y pensons aussi, mais, comme pape, nous devons penser plus encore à la religion. Nous devons exterminer riiérésie, c'est-à-dire Navarre, et pour le faire nous avons besoin des épaules de l'Espagne. »I1 se prononce dans le même sens envers l'ambassadeur de Venise, envere toutes les personnes qui l'approchent. En ce moment, c'est sa pensée intime et son unique préoccupation.'« Sans doute, dit-il, la France est un bon et noble royaume qui a infinité de bénéfices et nous est particulièrement cher ; aussi tâchons-nous de la sauver, mais la religion nous tient encore plus à cœur que la France. » C'est dans cet ordre d'idées que, Morosini étant enfin rappelé, il fait choix d'un nouveau légat dans la personne du cardinal Gaëtani « comme

S50 SIXTE-QllNT.

c( Premièrement, y est-il dit, Votre Seigneurie illi^strissime ne perdra jamais de vue le but de cette légation qui est la conservation de la sainte foi catholique dans tout ce royaume, l'extirpalion de l'hérésie et des hérétiques, l'union et concorde de tous les princes, nobles et peuples pour le service de Dieu, le bien public, la conservation de celte couronne etde ce royaume, afin que, réunis sous un bon et catholique roi, ils puissent vivre tranquilles et en paix dans la religion catholique. Ce sera votre tâche de méditer constamment sur les modes et moyens d'arriver à celte fin... Deuxièmement, vous vous conformerez à tous les avertissements particuliers que Sa Sainteté vous a donnés sur ce que vous aurez à faire, tant pendant le voyage, qu'après voire arrivée en France. »

Ces avertissements particuliers sont fournis ensuite fort en détail : Le légal voyagera à grandes journées,, verra le grand-duc de Toscane et lui remettra les brefs de Sa Sainteté, lui exposera le but de sa missioB->el^ prendra les avis et conseils de Son Altesse. Il se rendra aussi aux autres cours d'Italie, mais évidemment ce ne seront que des visites de cérémonie. Il n'en est pas ainsi de celle qu'il fera au duc de Savoie. Il lui de^ mandera, au nom du pape, de concourir avec toutes ses forces c< à celle sainte entreprise ; » il l'engagera

crois jusqu'ici inconnu, que, iramédiatoment après la mort de Henri III» et en présence du ralliement des calboliques royaux autour du roi de Navarre, Sixte-Quint s'est franchement et sincèrement décidé à combattre Henri IV, d'vbord avec Taide de la Ligue et ensuite aussi avec celle des adhérents catholiques du roi do Navarre, s'il parvenait, comme il Tespérait, à les en détacher. On verra comment, trois mois plus tard, le revirement fa? orablo à ce prince s'opéra dans son esprit.

•i52 SlXTE-QUIiNT.

formément au but de la légation et aux instructions verbales de Sa Sainteté. Partout où le légat passera, il ranimera le zèle des catholiques et tâchera de gagn^ les tièdes et les indécis à la cause de la foi et de la Sainte-Union.

Sixte-Quint attache surtout du prix à agir sur le due de Nevers, Tun des principaux personnages ralliés à Henri IV. Le légat est chargé de s'aboucher avec le duc, de lui exposer le but de sa mission, de lui donner la bénédiction et le bref de Sa Sainteté, d'affirmer Ses bonnes dispositions envers ce royaume et tous les catholiques de France , et Sa sollicitude constante pour leur salut ; de lui représenter enlin que comme chrétien, comme seigneur, comme prince, son devoir l'oblige d'être avec les catholiques, par conséquent de se séparer complètement des hérétiques, et, comme il l'a fait dans d'autres temps, de s'unir avec les autres princes et seigneurs catholiques, dans le but d'exterminer l'hérésie, de conserver le royaume et de faire un roi qui soit bon et zélé catholique. Le l^at fera aussi des efforts afin de détacher le gendre de Nevers, le duc de Longueville, du service du «prétendu» roi de Navarre.

L'instruction passe en revue les principeles villes que le légat devra traverser, les prélats et seigneurs qu'il aura ou à gagner ou à confirmer dans leurs bonnes résolutions.

Il fera son entrée à Paris avec la plus grande pompe et donnera, à Notre-Dame, la bénédiction apostolique. Si le roi (le cardinal de Bourbon) est en liberté, ce sera avec lui, s'il est encore prisonnier, avec le duc de

Ce document et la mention des sommes eonsidc' rablos mises à la disposition du légat démontrent jusqu'à l'évidence la parraite résolution de Sixte-Quint de combattre Henri de Navarre. L'instruction est tout aussi explicite sur l'alliance que le pape contracte avec la Ligue : mais elle laisse en même temps entrevoir clairement le fond de sa pensée, qui est de détacher du chef des huguenots les anciens a catholiques royaux, » d'opérer une fusion entre eui et la Sainte-Union , de réunir en un mol tous les Français catholiques sous un seul drapeau. C'était une manière de tuer la Ligue. Dans ce but il écrivait et envoyait sa bénédiction aux uns et aux autres, à Ncvers et à Mayenne. C'est ce qu'il appelait la neutralité. 11 voulait être neutre, non à l'égard de Henri, mais entre ses adhérents catholiques et la Ligue. Il voulait aussi autant que possible se ménager la libcrlé de ses mouvements. C'est dans ce but, au moins autant que pour coaliser l'Europe catholique, qu'il revint à ridée d'une entente intime des cours d'Italie, principalement de Venise et de Toscane. Il demanda à la Seigneurie que son ambassadeur en France fût tenu de résider désormais à Paris, et d'entretenir des rapports de conliance avec le légat qui était chargé de combiner sa conduite avec Mocenigo. Ce concert qu'il tâchera d'étendre à d'autres princes sera, il l'espère, le moyen de contenir à la fois les velléités antinatîonalesdela Ligue et l'ambition de Philippe,

Mais les nouvelles qui lui ai rivaientde Venise étaient peu satisfaisantes. La République inclinait évidemment du côté de Henri IV. Badoer niait le fait que la Sei-

connu pour être mauvaise langue. M. de Pisany eut à s'en plaindre. Morosini était en correspondance avec lui*.

Dans le corps diplooiatique son arrestation fit quelque bruit. IjCs ambassadeurs eurent de la peine à en pénétrer le molif. On leur disaitquc cet individu, dans des lettres au duc de Nevers qui avaient é(é interceptées, parlait fort librement de Sa Sainteté, qui, selon lui, aurait témoigné une grande joie en apprenant l'assassinat de Henri 111 \ Quelque temps après, on crut savoir que le procès s'instruisait sur ces trois chefs d'ac-

dinal n'ait pu être épargné ; le pape et le sacré collège ea ont eu du déplaisir, mais on désire que le roi ne relâche pas les prisonniers (!), qu'il les traite doucement, mais qu*il les garde en otages, en leur faisant craindre pour leur vie. C'est un tissu de mensonges calculés pour pbire au roi et au duc de Nevers, et qui suffiraient pourju>tificr notre manière d'en apprécier l'auteur.

< Voici un échantillon de cette correspondance. « Chercher, lui écritil de Paris, les règles de la politique qu'on suit ici, ce serait chercher les règles de la folie. C'est pourtant Tingrat métier que je fais. » — Et une autre fois : « Nous vivons ici sans roi, sans reine, sans guerre, sans paix et sans melons ! Excusez le format de cette leUre, c'est 2 la française et pour économiser papier et port. » En revanche, l'agent du duc de Nevers donnait h Morosini les nouvelles de Rome.

< Alberto Badoer au doge, 8 septembre 1589. Arch. Yen. DUp, Rome, /i/.25. — Nicolini au grand-duc Ferdinand, 8 septembre 1 589. Ardi. Flor. 3298. — Le même au même, 12 septembre 1589. Ibid, — Le même au même, 1C septembre 1589. Ibid. — Le même au même, 22 septembre 1589. Ibid. — Le même au même, 29 septembre 1589. Ibid.

— Le même au même, 13 octobre 1589. Ibid. — Mario Volta au duc de Nevers. Venise, 31 octobre 1589. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 8919.

— Mémoire du duc de Nevers remis au légat Gaelani, à Noyon, par Salvati. Arch. du duc de Sermoneta; publié dans la Revue du monde catholique; Paris, 18r»7. — Awisi, Cod. Urbin. Bibl. du Vatican. — Mgr de Nazareth à Camille VolU, 13 août 1581. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5363. — Le même au même, l** septembre 1586. Ibid. — Pisany à Henri III, 17 novembre 1586. — Villeroy au duc de Neyers, 11 octobre 1586. Ibid. Fonds fr. 3372.

le sorl tragique de Yolta. C'était Tarrivée inopinée du nonce de Venise. Sans demander les ordres du pape, il avait rompu les relations diplomatiques avec la Seigneurie. La brouille entre elle et le Saint-Siège semblait donc inévitable. Voici ce qui s'était passé.

Le gouvernement vénitien avait observé dans les derniers mois, avec une anxiété croissante, la tournure que prenaient les affaires de France. Il déplorait les meurtres de Blois, non par excès de tendresse pour les victimes, mais parce que, avec sa sagacité habituelle, il en pressentait les conséquences*. Voir Sixte-Quint céder à la pression de la diplomatie espagnole n'était pas le moindre des dangere qui en résulteraient, et qu'on s'appliquait à conjurer autant que possible. Le Sénat faisait dire et redire au pape* que s'il sévissait contre Henri III (qui vivait encore), les forces réunies de celui-ci et du roi de Navarre, grossies journellement par les ralliements de seigneurs catholiques, par la réaction naturelle que produisaient en France les excès de la Ligue, démocratique et antinationale à la fois, que ces forces réunies pourraient se tourner contre Rome même, et, en donnant aux Turcs l'occasion de reprendre les hostilités, mettre l'Europe à feu et à sang. A l'appui de ces remontrances, le Sénat produisit les rapports qu'il recevait de toutes les cours chrétiennes, et de Constantinople. Il parla

* Son ambassadeur, Mocenigo, moins clairvoyant, en mandant cet événement de Blois, le représente comme un acte de haute sagesse et d'impérieuse nécessité. 8a dépêche a été publiée par M. de Mas-Latrie : Rapporta M. le comte Walewski, ministre d'Etad sur le» Archives de Venise. Paris, 1867.

* Le do^'e k Alberto Badoer, 15 mai 1589. Arcli. Ven. Delib. f. 426.

260 SIITfi-QUlNT.

Quint, mal informé, avec une injuste sévérité. Elle le défend chaleureusement^, et fait si bien que Tancien légat Unit par rentrer dans les bonnes grâces du pontife. Aussi longtemps que le gouvernement vénitien s'en tint aux représentations amicales, assez bien accueillies par Sixte-Quint, car ses antipathies espagnoles se rencontraient avec celles delà République, les relations entre Venise et Rome conservèrent le caractère habituel d'une bienveillante intimité. Mais, lorsque le pape apprit que la République entendait agir dans le sens de ses paroles, sa colère éclata soudainement. Déjà le titre de sérénissime, qu'une dépêche du doge donnait à Henri III, alors qu'il se trouvait placé sous le coup du monitoire, l'avait fort irrité*. Son mécontentement fut plus vif encore quand il sut*, après la mort du roi, que l'ambassadeur de Venise ea France avait reçu Tordre de se rendre auprès de Henri de Navarre. Le Sénat, craignant plus que jamais l'ascendant croissant de l'Espagne au Vatican, jugea prudent de s'excuser. c< Tout sage prince, dit le doge, pour des motifs de bonne politique, cherche à conserver l'amitié des autres. C'est surtout l'habitude de cette République. Or le roi de Navarre ayant, par des princes du sang et des cardinaux, fait prévenir notre ambassadeur Mocenigo du serment qu'après la mort du roi lui ont prêté les principaux personnages, ainsi que de sa promesse de maintenir la religion catholique et de son

^ Le doge Si Alberto Badoer, 2 septembre 1589. Arch. Ven. Delib. f. 142. — Le même au même, 10 septembre 1580. Ibid. f. 144. — Alberto Badoer au dogo, 17 mars 1590. Arch. Ven. Disp. Rome. fil. 24.

> Le doge à Alberto Badoer, 16 septembre 1589. Ibid. Delib, f. 144.

guerre, et soutient, surtout vis-à-?is de Philippe, que l'admission de l'ambassadeur de Henri n'estqu'unacte de courtoisie internationale qui n'engage, en aucun sens, la politiquede la République., C'est le point essentiel, et en même temps, il faut en convenir, la partie faible de ces documents ^

A liconardo Donato, Tanciea ambassadeur auprès de Grégoire XIII, que le lecteur a vu complimenter Sixte- Quint à l'occasion de son avènement, incombe la mission délicate d'apaiser les colères du pontife et de le retenir, si cela est encore possible, dans une attitude de neutralité. Il a l'ordre de faire connaître les faits et d'user des arguments connus, de défendre le gouvernement vénitien contreles interprétations malveillantes, de relever surtout les dangers d'une guerre avec le sultan, dont les troupes se concentrent sur les frontières de Pologne, dont les ports offrent le speclacle alarmant d'une activité inusitée, qui prépare évidemment une expédition maritime, qui semble résolu à envahir TAdriatiquc *. La conduite du nonce est blâmée avec mesure, mais sévèrement. La protestation comminatoire est une atteinte portée aux droits de souveraineté, à ce trésor, inestimable et transmis de génération en génération, de la république de Saint-Marc. S'il y a des prince intéressés au maintien de l'indépendance de Venise, ce sont les souverains d'Italie, et aucun d'eux ne l'est plus que le pape. En agissant comme elle a fait.

* \.e doge à Tambassadeur de Venise, à Prague, 14 octobre 15S9. Arcli. Yen. Delih. f. 155. — Ibid. Espos., communiqué à Tambassadcur 'Espagne à Venise, 14 octobre 1589. f. 154. 'luslructionsde Lconardo Donato, 21 octobre 1589. IM. DelibJ. 156.

366 SIXTE-QIIINT.

ques, s'il cherchait le salut dans une conflagration qui embraserait la chrétienté, mais dont l'Italie et Rome seraient, sans aucun doute, les premières Tictimes*. Telles étaient les instructions de l'ambassadeur extraordinaire. Pour faciliter son début, M. de Maisse fut prié de ne pas paraître aux cérémonies publiques. Pendant que la Seigneurie s'étudiait à éviter une brouille avec Rome, les événements marchaient en France, non sans réagir quelque peu sur les dispositions de Sixle-Quint. Parfois l'éventualité de la conversion de Henri s'offrait à son esprit sous des couleurs moins défavorables que par le passé, alors que oe prince représentait la cause des huguenots, qu'il ne pouvait espérer la victoire que par leur concours, que celte victoire impliquait celle de la religion protestante. Le ralliement de tant de membres de la haute aristocratie et de la noblesse de France avait modifié la situation; s'il remporte la victoire, c'est à eux qu'il la devra en grande partie. Sa conversion en serait la conséquence naturelle. Elle ne serait pas nécessairement feinte, car elle ne serait plus un moyen de réussir, puisque les catholiques ne la lui ont pas demandée avant d'accourir sous ses drapeaux. A la rigueur, elle pouvait être sincère, et c'était pour la conscience du pontife le point essentiel. D'ailleurs, Henri vaincra, cela est probable; sans l'intervention de l'Espagne, cela est même certain ; et l'intervention sera plus difficile à motiver après que Henri aura abjuré ses erreurs et obtenu le pardon du chef de l'Église. Un moment, mais un moment seulement, Sixte-Quint entra dans

admettre un ambassadeur de France ordinaire ; que l'Empereur en agissait de même, qu'il n'avait pas répondu aux lettres du roi; qu'il croyait même avoir commis un péché en les lisant, mais que, sur ce point, Sa Majesté Se trompait puisqu'on ne pouvait pécher involontairement; et il ajouta et répéta plusieurs fois: a La République a une belle occasion de conseiller à Navarre de se réconcilier avec l'Église. S'il le fait, il sera comblé de faveurs, et nous l'embrasserons tous à la fois.» Pendant ces épanchemenis intimes, le malheureux archevêque monta à cheval pour regagner son poste avec la même diligence qu'il avait mise à s'en éloigner*.

A la satisfaclion de l'ambassadeur de Venise répondait le mécontentement de celui d'Espagne. Un mot de ce dernier produisit un certain effet sur Sixte-Quint, et lui fit presque regretter d'avoir renvoyé son nonce. c< Si M. de Maisse est admis, avait dit le représentant de Philippe, mon maître et le duc de Savoie rappelleront leurs ministres de Venise, et l'on n'y verra plus que les représentants du pape et d'un prince hérétique relaps*. » Ce trait porta. Dans le consistoire suivant, Sixte-Quint excusa le renvoi de Mgr Matteucci par le fait qu'il avait, en partant, agi de sa propre autorité. Il ajouta être décidé à le rappeler dans le cas où M. de Maisse serait admis conime ambassadeur-résident à Venise. La grande majorité du sacré collège approuva cette résolution, et le cardinal Gornaro courut chez

* Le doge à Tambassadeur de Venise, à Prague, ^8 octobre 1589. Arcli. Ven. Delib, f. 159.

^ Alberto Badoer au doge, 2A octobre 1589. Ibid. Disp, Rome. fil. 25.

tlO SIXTE-QUINT.

parce que nous ne voulions pas le mettre au désespoir ; parce que nous voulions laisser la porte ouverte à une transaction, ce que nous nn pouvons plus faire maintenant, à moins qu'il ne tente des démarches auprès de nous ; mais, à notre avènement, la bulle était faite, on n'avait qu'à mettre le nom de Sixte-Ouint à la place do celui de Grégoiri?. Dieu nous a toujours protégé, il nous protégera aussi dans le cas où nous serions obligé de faire quelque démonstration contre la Seigneurie ^ »

Le bruit qu'avait causé le renvoi de Mi^r Malteucci ne s'apaisait pas. Ce fut sous l'impression des déchaînements violents de Ja faction espagnole que le pape, dans un autre consistoire, blâma la conduite de la Seigneurie. Mais, vis-à-vis de Badoer, ses colères officielles se calmèrent-, sa vraie et profonde affection pour Venise transpira, et ce qui frappa- le plus son intelligent interlocuteur, c'est que l'idée d'une réconciliation à préparer par les soins de la Seigneurie et par rinlermédiaire de M. de Maisse semblait de plus en plus s'emparer de son esprit. Dans ces eniretiens, l'ambassadeur déploya une finesse, un tact et une présence d'esprit admirables. I^ Saint-Père lui demanda : « La Seigneurie aura t elle plus de respect pour un roi hérétique excommunié, que pour le chef de l'Eglise? — Votre Sainteté Se laissera-t-Elle entraîner à faire les affaires d'autrui? — Certes, non, » répondit le pape en se plaignant vivement des diligences terribles et fastidieuses que certains ambassadeurs faisaient auprès de lui. En louchant une corde aussi sensible, en parlant de

* Annexe du rapport précité d^Àlbcrlo Badoer au doge,24 octobre 1 589.

LA LIGUE. tlX

la pression exercée par Olivarès, en exploitant les susceptibilités secrètes et si profondément enracinées du pontife, Badoer parvint à conjurer Forage, à ennpêcher toute nouvelle démonstration désagréable et à préparer le terrain à Leonardo Donato ^

L'attitude de la république de Venise, de plus en plus favorable à Henri, avait, on s'en souvient, excité le mécon lentement de Philippe II. Soit par son ambassadeur à Madrid, soit par Badoer, toujours aux petits soins auprès du terrible comte d'Olivarès, la Seigneurie tachait de se justifier. Conlarini*, admis enfin à l'audience du roi catholique, expliqua la politique de son gouvernement, non sans toucher quelques mots des empiétements du pape sur le terrain du pouvoir temporel des princes. Il savait que c'était une manière de plaire à Philippe. Celui-ci le reçut gracieusement et avec cette affabilité froidement courtoise qu'il témoignait toujours aux représentants des cours étrangères dans les rares occasions où ils pouvaient le voir. Pas un mot de reproche ne tomba de ses lèvres, rien qui indiquât son intention d'entrer en discussion. Ce n'était pas métier de roi ; c'était aux ministres de traiter les affaires et non aux souverains. A l'étudié et long exposé du diplomate vénitien il répondit par de vagues paroles. Toutefois, deux observations qu'il y glissa frappèrent Contarini. « Dans les affaires de France, dil-il, il s'agit

> Alberto Bodoer au doge, 28 octobre i58i>. Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 25. — Le même au même, 50 octobre 1589. Ibid.

• Tomaso Contarini au doge. Madri », 15 décembre 1589. Arch. Von. Disp. Espagne. /î/. 21.

278 SIXTE-QUIKT.

de questions de foi. C'est ce qui fait leur importance. » C'était dire : Mon parti est pris. J'appuierai la Ligue jusqu'au bout, car c'est une question de foi, et sur les questions de foi la transaction est impossible. Au sujet de l'envoi de Donato à Venise, il exprima la conviction que cet ambassadeur réussirait facilemen à apaiser le Sainl-Père. Le ton légèrement sarcastique dont ces paroles furent prononcées laissa à Contarini l'impression que le roi croyait l'entente entre Venise et Home plus solide et plus complète qu'on ne le pensait généralement. Ces deux petites phrases produisirent sur le représentant de la Seigneurie plus d'effet que les vociférations du public madrilène, alors fort excilé contre la République, que les péroraisons fulminantes des prédicateurs, que les véhémentes remontrances du secrétaire d'Élat.

Ce ne fut que vers la lin de novembre que le Nestor de la diplomatie vénitienne, si impatiemment attendu, arriva à Rome. Accompagné de Badoer, il fut ausî>ilôt admis à l'audience. L'accueil fut gracieux et cordial ^ On discuta de part et d'autre l'affaire deM. de Maisse, en se prévalant des arguments que le lecteur connaît. « Comment, s'écria le pape, les bons vieux sages ont-ils pu faire cette escapade ? Ils ne sont pourtant I)as assez botes pour vouloir se permettre ce qu'aucun autre prince n'a fait ! » 11 en revint aux besicles, emblème de la prudence vénitienne, ne ménagea pas le blâme, mais sans s'emporter et parlant avec bonhomie, avec le laisser-aller d'un fidèle et véritable ami, fâché des

* Alberto Radoer et Lonnardo Donato au do^e, 25 novembre 1589. Ârcli. Yen. Disp, Rome. fil. 'ib.

L'audience a duré deux heures et demie et les Aeun ambassadeurs se retirent avec l'impression qu'à moins d'incident imprévu, le pape ne rompra pas avec Ye« nîse. a II est plein de bon sens, écrivent-ils au dog^, il a les affaires de la République grandement à cœur, ses intérêts sont conformes aux nôtres, et de part et d'autre on tâchera d'aplanir le différend. »

La seconde audience fut moins satisfaisante. Donato avait débuté par demander la permission de retourner à Venise. Ses explications contentaient Sa Sainteté, il aimait à l'espérer, sa mission était donc remplie. Nais le pape ne l'entendait pas ainsi. Une longue discussion s'engagea. Ce furent d'innombrables redites. Sixte* Quint s'animant de plus en plus, pendant que les ambassadeurs gardaient leur sang-froid au milieu de l'orage. c< Vous avez peur de Navarre ! Et pourquoi? Voyons, causons un peu entre nous ! Il aura beaucoup à laire pour se faire accepter, pour apaiser la France remplie de factions et de troubles. La République n'a rien à craindre de lui. Nous la défendrons, s'il le faut, avec notre argent, avec nos soldats; nous ne manquons ni de Tun ni des autres. Nous pouvons vous faire plus de bien que lui ne peut vous faire de mal. Le roi catholique a fait sa pragmatique sur les titres. C'était une ofTense à notre dignité, et il l'a révoquée. Le gouverneur deGaêlea exigé que nos plères saluassent le fort les premières. Nous lui avons envoyé un interdit, et aurions fait pis que cela, si le roi catholique n'avait ar-

il Nararro. Due sono malanienle morti, il terio ci travaglia e Dio, per nostro esercizio lo roantiene, ma finira ancor esso, e termineiii iiuil& corne gli altri, non dubbiliamo punto di lui. t

du chcfdc l'Église, dans une mauvaise phase. Ne pou* vanl résoudre la question conformément à ses désirs, il cherche à Tajourner. Il fallait donc arrêter la République, mais il fallait l'arrêter sans se brouiller avec elle, car si on se brouillait, on ne l'arrêtait pas. Ici celte grave complication, la plus grave du temps, nous le répétons, se présentait sous la forme d'une querelle d'étiquelte. Un tapis de plus ou de moins pouvait décider du sort de la France et de l'Europe, comme une petite tringle de fer, une aiguille mal placée, peut faire dévoyer un convoi. 11 s'agissait donc de trouver cet expédient. Le pape avait à deux reprises parlé de tapis. Mais quel ta])is veut-il qu'on ne tende pas en recevant M. de Maisse? Est ce le tapis de l'antichambre du collège? En esl-ce un autre? C'est ce que les ambassadeurs se demandent, car il ne s'en est pas expliqué davantage. Peut-être suffira-t-il que le doge reste assis quand M. de Maisse entrera ou qu'il le reçoive dans ses appartements particuliers et non dans la salle du collège? Donato se décide à différer son départ et à demander les ordres de son gouvernement sur ces puérilités, sous l'apparence desquelles on négocie des intérêts de première importance.

Six jours après ils ont leur troisième audience^ Le pape se montra dès Tabord fort irrité et coupa la parole à Donato toutes les fois que celui-ci voulut la prendre. « 11 avait, dit-il, toujoui^s eu l'intention de pourvoir à la succession en FrancCi de concert avec l'Empereur, l'Espagne et la République, mais la Ré-

> Alberlo Badocr et Leonardo Donato au doge, 2 décembre 1589; Yen. Disp. Arch. Rome, fL S5.

l'arrivce à Venise du duc de Luxembourg, blâma la manière dont celui-ci avait été reçu et donna ud libre cours à son mécontentement. Il dit à Donato que s'il voulait partir, il pouvait s'en aller le soir même, que ce n'était pas lui qui le retiendrait, que Badoer aussi était libre de mettre fin à son ambassade. Un moment la rupture sembla accomplie. Hais le vieux diplomate ne se tint pas pour battu. Il n'avait rien de nouveau à produire. Il se rabattit donc sur les arguments connus, mais il les débita avec éloquence, avec douceur, avec logique surtout, et parvint à calmer le pontiTe. Celui-ci ne paria plus de son renvoi, il l'engagea même à rester. Il voulait réfléchir pendant les fêtes de Noël et attendre, pour dire son dernier mot, l'arrivée à Rome du duc de Luxembourg. Ici Donato eut une heureuse inspiration. c( Comment! dit-il, Votre Sainteté veut attendre l'arrivoe du duc avant de me congédier? Mais ne serait-ce pas là se mettre en contradiction avec Elle-même? Ne serait-ce pas rattacher aux affaires de France ma mission qui leur est complètement étrangère, qui n'a rien de commun avec les questions politiques de ce royaume^. qui se rapporte uniquement à un incident d'étiquette et de compliments?» Le pape se tut pendant quelques instants ; ensuite, « inspiré de Dieu, écrivent les ambassadeurs au doge, ou peut-être aussi, Anvaincu par la solidité de nos très-vives représentations, quand nousnous y attendions le moins, il rejHÎt : Vous nous avez vaincu ; mais qui a compagnie a seigneurie; nous devons en |)arler aux cardinaux et à la congrégation de France. Nous leur dirons que nous

282 SIXTE-OUINT.

fut son clonnemcnl lorsque introduit auprès du pontife, celui-ci raecucillil avec de grandes démonstralions d'affection, lui demanda des nouvelles de son voyage, dit qu'il aurait voulu le loger au palais, le Gt asseoir, distinction réservée aux ambassadeur des rois, écouta enfin avec patience le long exposé de l'envoyé français. Lorsque celui-ci eut fini, il lui avoua ne l'avoir pas parfaitement compris (le duc ne sachant pas Tilaliea avait parlé dans sa langue), et le pria d'amener un interprète à la prochaine audience. En somme, les réceptions vUra et extra muros ne se ressemblaient guère, mais répondaient assez fidèlement h la situation de Sixte- Quint, à demi engagé avec la Ligue par la mission de Gaêtani, avec Philippe jiar ses démarches récentes que nous allons faire connaître, ébranlé de plus en plus, en réfléchissant a ce que lui avait dit Donato, et regrettant déjà de s'étré trop avancé du côté de l'Espagne.

Luxembourg n'omit pas de faire les visites d'usage auprès des petits-neveux du pape, auprès de Donna Camilla, a laquelle il insinua que le nouveau roi n'entendait nullement retirer au cardinal Montalto la riche abbaye^ que Henri III lui avait promise, enfin auprès de tous les membres du sacré collège, chaque visite devant, selpn l'étiquette, durer deux heures. Dès le lendemain de la première audience, il en eut une seconde, trouva de nouveau les postes doublés, les portes des appartements fermées, et, admis chez le Saint-Père, le même accueil cordial que la veille. Jusque-là, Luxembourg s'était borné à parler de l'état de la

«Elle rendait 24,000 francs.

France ^ En en traçant le tableau sous des couleurs fort sombreSi il avait produit une vive impression; mais prudemment il s'était, dans la premier entrevue, abstenu de parler du but de sa mission. Il n'avait pas prononcé le nom de Henri de Navarre. Cette fois il rompit la glace. A son départ, il avait pris les ordres de Sa Majesté. «Que voulez-vous, Sire, Lui avait-il demandé, que je dise au Saint-Père en votre nom? — Dites-lui, fut la réponse, que je ne suis pas hérétique; si je suis dans l'erreur, qu'il mêla fasse connaître, et je l'abandonnerai. Rappelez à Sa Sainteté que je L'ai fait prier de me faire connaître la vérité, et je l'embrasserai. » — C'est vrai, c'est vrai! s'écria le pape. — Voici, continua le duc, ce que le roi, en causant familièrement avec moi, comme cela convient à des parents, voici ce qu'il m'a dit: «Nous croyons tous la même chose, car nous croyons au Symbole des apôtres. » Votre Majesté, ai-je interrompu, croit bien au Symbole, mais ce n'est pas tout. Vous croyez bien en Dieu, Sire, mais vous ne croyea> pas à son omnipotence. « Comment cela? dit le roi. » Puisque, répliquai-je , vous ne croyez pas qu'il puisse se trouver actuellement présent dans l'hostie consacrée, et dans le sacrement de l'autel. « En ceci, répondit le roi, nous avons tort, et, pour ma part, j'y crois et y tiens fermement, et s'il n'y a pas d'autres difQcultés, nous tomberons facilement d'accord. » — Dieu soit loué! s'écria Sixte-Quint tout joyeux , c'est une bonne nouvflpi' que vous nous donnez. Mais est-ce bien vrai ce que vous dites là?

* Alberto Badoer au doge, 13 janfier 1589 (1590). Aarch. Yen. Disp. Rome, fil, 25.

-(Comment pouvons-nous le croire? — Parce que je vous le dis, Saint-Père.» Le duc en vînt aux conclusions pratiques. Il sollicita, pour les catholiques qui s'étaient ralliés au roi, Tautorisation de persévérer dans leur soumission sans encourir les censures de l'Église, et, afin de sauver l'âme du roi et d'une grande partie de ses sujets, l'envoi auprès de sa personne de prêtres charges de l'instruire de la religion. Le pape, sans se prononcer sur la première demande, consentit à la seconde, et l'engagea à désigner lui-même la personne qui serait chargée de cette mission, et comme Luxembourg s'en rapportait aux décisions de Sa Sainteté, le pontife proposa Mgr Séraphin, auditeur français de la Rote, témoignant, par ce choix plus que par ses paroles gracieuses, de ses bonnes dispositions pour la France ^

Pendant que l'envoyé de Henri gagnait tous les jours du terrain au Vatican, la lutte des deux paMis continuait avec une véhémence croissante. La faction espagnole était la plus nombreuse, ki plus influente au sacré collège, et la plus puissante, parce qu'elle s'appuyait sur la force matérielle de Philippe, maitiA d'un tiers de l'Italie et levant en ce moment des hom*> mes dans le royaume de Naples et dans le Milanais. Ces troupes étaient, il est vrai, destinées à secourir la Ligue ; mais elles pouvaient, au besoin, aussi être employées contre Rome. Olivarès, les cardinaux Madruccio, Deza et MendcÉÉV avaient des entrevues journalières.

« C'est Sixte-Quint lui-mtoe qui donne à Tambassadeur de Venise les détails qu*on tient de lire. Albô'to Badoer au doge, SO janvier 1589 (1590). Arch. Yen. Disp, Rome, fU. 25.

286 SIXTE-QUIXT.

qu'en s'occupaûi de la question de succession, il n^ivait d'autre but qne de donner à la France un roi vraiment catholique, et que par conséquent ce prince ne pouvait être en aucun cas Henri de Béarn.

Prenant également pour point de départ le zèle du pnpe pour la religion et ses habitudes d'économie, Badoer lui représenta l'impossibilité de foire aocep* 1er par la France un prince étranger ou qui ne fût pas de sang royal français. Il en déduisit que Henri de Navarre était le seul compétiteur sérieux, le seul possible ; que si Sa Sainteté Se laissait induire à appuyar d'autres combinaisons, Elle serait entraînée à de fortes dépenses, peut-être à supporter. Elle seule, le fardeau de la guerre, à l'attirer sur l'Italie et sur Rome. Si, au contraire. Elle facilitait la conversion de Henri, Elle ne sauverait pas seulement l'âme de ce prince, mais encore celles de millions de Français, hérétiques aujourd'hui mais qui, sans doute, suivraient l'exemple de leur souverain ; qu'Ëlle assurerait aussi à l'Église les riches bénéfices, abbayes, et reli« ques de ce royaume ; enfin qu'EUe ménagerait, qu'Elle sauverait Ses finances. c<Oue faire! que faire! » s'écria le vieux pontife en se tordant les mains. Puis dans un moment d'abandon il ajouta : a M. de Dieu nous a dit que, selon un bruit qu'on mandait de France, le roi d'Espagne s'est fait proclamer protecteur de la Ligue et de la religion catholique en ce royaume. Tant mieux, car cela réunira tous les Français contre les Espagnols, et peut-être î nier duos litiganteSy tertius hxres gauderet. Nous ne voulons pas renvoyer Luxembourg. Nous sommes content de l'avoir ici. S'il n'était pas

comment on doit se conduire en matière d'hérësie. Nous le savons. Il y a loin de Iraiter à pactiser, et nous n'écouterons pas seulement Navarre, mais aussi le Turc, le Persan, lous les hérétiques du monde, et le diable lui-même s'il venait se présenter ici. »

Cefiendant Luxembourg commençait «^ s'impatien-^ ter. Il réitéra ses instances pour avoir réponse à ses lettres, et donna à entendre qu'il comptait partir. Le Saint-Père lui répondit avec douceur qu'il était libre de s'en aller, mais que ce serait faire grand plaisir à ceux qui ne voulaient pas de sa présence à Rome. L'envoyé de Henri resta donc, et reçut quelques jours après des brefs pour le cardinal de Vendôme, et les princes et ofliciers de la cour. C'étaient les réponses aux lettres qu'ils avaient écrites au pape. Il obtint en outre que, par une nouvelle instruction, le légat fût chargé de conférer avec les partisans catholiques du roi hors de Paris, dans un lieu qui ne paraîtrait pas suspect. «Par ce moyen, dit Sixte-Quint à l'ambassadeur de Venise à qui il racontait ces détails, nous entamerons des pourparlers qui, si Dieu le veut, pourront aboutir à quelque résultat ^ »

Les sorties, si blessantes pour beaucoup de cardinaux, et indirectement pour l'ambassadeur d'Espagne, auxquelles le Saint-Père se livrait dans les consistoires, ses doléances au sujet de la conduite du légat Gaclani qui, disait-il, au lieu de rester neutre comnie il le devait, se faisait l'agent de la Ligue, et promettait de sa propre autorité argent et troupes au Saint-Siège ; toute

« Alborlo Bîidorr au doge, 10 février 1589 (1590). Arch Yen. Disp. Rome, fil. 25.

âdO SIXTE-QUINT.

chien à Toreille, ils perdront envie de nous tourmenter. Nous ne pouvons croire que le roi ait vraiment l'intention qu'on lui prête, puisque malgré la guerre que Paul IV lui faisait, il a envoyé le duc d'Albe à Rome pour demander son pardon, et lorsque Pie lY accorda la préséance à la France en dépit de toutes seB prolcstations, il n'a rien entrepris contre le Saint- Siège. Maintenant ses ministres font beaucoup de bruit, nous manquent de respect et nous accablent de menaces, mais chiens qui aboient ne mordent pas.» Il parla sur ce ton pendant deux heures, tâchant de se donner du courage à lui-même, mais trahissant cependant ses inquiétudes et unissant, au grand étonnement du diplomate vénitien, par lui demander de réfléchir sur l'éventualité d*une ligue défensive, entre lui, la Seigneurie et quelque autre prince de l'Italie ^ Après avoir promis de donner son avis à la prochaine audience, Badoer se retira, surpris et inquiet. Il y avait en effet de quoi.

Voici ce qui s'était passé. Le lecteur connaît les instructions qu'avait emportées le légat en quittant Rome au commencement d'octobre, à un moment où les affaires de la Ligue allaient fort mal, où l'ordre du jour au Vatican était de sauver la religion à tout prix. Avec des fluctuations diverses, cette disposition d'esprit se maintint pendant le ||||e de l'année. On a vu combien le pape avait, dans une conversation avec Vinta, blâmé les velléités antiespagnoles du grand-duc de Toscane. On se rappelle avec quelle véhémence il s'était opposé à la réception de M. de Maisse à

« Voy. livre IV, chap. lïl.

d'Espagne une autre note reproduisant le langage que le pape avait tenu à Gesualdo postérieurement à la remise de la pièce que nous venons d'analyser. Le pontife exhorte le roi à ne pas perdre de temps, à ne pas permettre que l'adversaire en profite ; il lui recommande de suivre l'exemple de César, dont le nom est devenu synonyme d'empereur, et de Charles-Quint, qu'il appelle l'un des plus grands princes. Il évalue à quinze mille hommes les soldats payés du roi de Navarre, y compris les troupes auxiliaires de la reine d'Angleterre et des princes protestants, et pense que si lui et le roi catholique réunissent quarante ou cin* quantc mille hommes, on pourra compter dès le début sur des succès importants.

Ici se présente une question sur laquelle nous sommes réduits à des conjectures. Pourquoi le pape, décidé à ne pas rompre avec la Seigneurie, n'a-t-il pas suspendu le départ du courrier espagnol ? Pourquoi n'est-il pas revenu en temps utile, c'est-à-dire entre les 15 et 16 décembre, sur ses propositions tendant à conclure une Ligue avec Philippe? Probablement pour les raisons suivantes. D'abord, parce que intimidé comme il Tétait alors, il n'osait pas; parce qu'il craignait les colères, les violences du comte d'Olivarès; ensuite, parce que l'attitude de la république de Venise était toujours fort équivoque. On avait évité une rupture, c'est vrai, mais ce résultat était dû à la condescendance du pape et non à celle de la Seigneurie. L'éventualité de la voir se déclarer en faveur de Henri subsistait toujours. Cela étant, il ne pouvait risquer une brouille avec Philippe, en retirant ses propositions au moment

même où il les faisait. Enfin, à cette époque, à la midécembre, il considérait encore la guerre avec le chef des huguenots comme le seul moyen de rétablir en France Tunité de la foi. Sur ce point, sur l'éventualité de la conversion de Henri , Tambassadeur extraordinaire de la Seigneurie l'avait, il est vrai, ébranlé ; il ne l'avait pas convaincu. Ce n'était que graduellement que les sages paroles de Donato agirent sur son esprit, et le revirement favorable à Henri s'accomplit seulement dans son esprit lorsque le duc de Luxembourg, arrivé quinze jours après les £dts que nous venons de relater, fut parvenu à lui faire croire à l'intention sérieuse du roi de Navarre de rentrer dans le giron de l'Église.

Le courrier d'Olivarès était arrivé à Madrid, le 17 janvier. Dès le 28, Philippe répond* que, ne visant qu'aux intérêts de la religion, l'entente entre lui et le souverain pontife sur le règlement de la succession sera facile. Il accepte la coopération militaire de Sa Sainteté et prend acte de Son offre de supporter les frais de la plus grande partie de l'entreprise. Il pense comme Elle que quarante ou cinquante mille hommes suffiront. Il a ordonné des levées d'hommes en Flandre et dans ses domaines d'Italie, et conformément au désir-de Sa Sainteté', le commandement en sera confié

* Lo que Su Magestad es sennda que se responda de su parte à Su Sanlidad sobre lo que ha propuesto por los dos escritos que el eardenal Gesualdo diô al conde de OUvarès para remedio de las cosas de Francia, ^8 janvier 1590. Arch. Simancas. S, de E. Rome. Leg.

* Ce point important, qui constate l'intention de Sixte-Quint de prendre en main la direction suprême de rintervention en France, n'est pas

396 SlXTE-QUlNT.

à un capitaine général à nommer par Elle. Il approuve qu'on garde le secret pour le moment ; plus tard il sera nécessaire d'inviter les princes d'Italie à se joindre à la coalition et d'employer les armes spirituelles contre ceux d'entre eux qui, directement ou indirectement, voudraient agir contre une si sainte entreprise.

Celte réponse, communiquée en forme de feuille volante, arriva à Rome le 22 février. Signée par Olivarès qui en constatait l'authenticité et traduite en italien, elle fut le même jour apportée au pape jpar le cardinal Gesualdo^ On sait quel revirement s'était opéré dans les idées de Sa Sainteté pendant les deux mois qui s'étaient écoulés depuis l'expédition de Ses propositions du 16 décembre. La lecture achevée, Sixte-Quint s'exprima en termes vagues, disant qu'il était toujours disposé à concourir avec le roi au règlement des affaires de France ; que depuis le meurtre du cardinal de Guise, il s'en était ouvert au comte d'Olivarès ; que, dans cet ordre d'idées, il avait lancé le monitoire contre le roi défunt, et pris une attitude plus prononcée à la nouvelle de la mort de Sa Majesté très-chrétienne. C'est dans ces généralités qu'il se renferma. Le cardinal devint pressant; il demanda ce qu'on devait répondre aux Espagnols. Le pape répliqua qu'il fallait, avant tout, attendre les nouvelles du légat; qu'il y avait une scis-

menlionné dans les notes verbales du cardinal Gesualdo. La proposition y relative a été évidemment transmise à Madrid par Olivarès.

' Hespuesta de Su Sanlidad por el cardenal Gesualdo à la que Su Magestad le diô por el conde de Olivarès sobre la of ferla de ayudar d las cosas de Francia. Ârcb. Simancas. S, de E, Rome. Leg. 955.

Ce langage vague, mais pourtant significatif, rapporté aussitôt à Tambassade d'Espagne, exaspéra le comte d'Olivarès. Le samedi, 28 février, à son audience ordinaire , il eut avec le pape une scène des plus violentes ^ Il lut des lettres de son roi ; elles rappelaient les propositions faites par Sixte-Quint et annonçaient la formation en Italie d'un corps d*armée espagnol , sous le commandement de Don Piétro de Medicis, composé de mille lansquenets allemands, de six mille Espagnols et de six mille Italiens. Ces forces étaient destinées à la guerre contre les huguenots. Le roi fait son devoir, que le pape fasse le sien; qu'il renvoie sur-le-champ le duc de Luxembourg; qu'il déclare Navarre à jamais incapable de succéder à la couronne de France ; qu'il excommunie sans retard les cardinaux, prélats, princes et seigneurs qui le suivent. En cas de refus de la part de Sa Sainteté, le roi avisera en mettant toutes ses forces au service de la cause du Christ.

Sixte-Quint avait à plusieurs reprises tâché de l'interrompre. Lorsque l'indomptable ambassadeur eut terminé, il éclata à son tour, a Les lettres du roi ne lui semblaient guère authentiques. Il en avait reçu d'autres pleines de bonnes paroles et en tous points différentes de celles que lui, Olivarès, lui avait lues. Ces lettres sont du roi ou elles ne sont pas de lui. Si elles ne sont pas du roi, la conduite de l'ambassadeur est indigne d'un gentilhomme % si elles sont du roi, il

* Alberto Badoer au «loge, 3 mars 1590. Arch. Yen. Disp, Rome, (iL 24. Cest le pape qui donne les détails de Taudience à Tambassadeur de Venise.

* « In buon cavalière. »

répondra que Sa Majesté catholique a fait la trêve avec les Turcs sans l'en prévenir, comme c'était son devoir ; qu'il a fait une ligue avec le roi hérétique de Danemark, sans que la cour romaine eût relevé ce fait; qu'à Prague, son ambassadeur était le seul parmi les agents des princes catholiques qui eût donné le scandale de visiter et de fêter l'envoyé danois; que maintenant Sa Majesté voulait lui faire la loi et lui enseigner comment il fallait traiter les hérétiques. Que le roi y prenne garde! Il verrait ce que peut un souverain pontife justement irrité. Si le roi procède ainsi , le pape l'excommuniera, soulèvera contre lui les peuples d'Espagne et de ses autres Ëtats, le privera des grâces et bénélîces, le sommera de rendre compte du million d'or qu'il a tiré des biens de l'Église. » A ces mots, il se leva de son siège, tourna le dos à l'ambassadeur et se retira. Olivarès, pâle de colère, sortit brusquement du cabinet, traversa les antichambres sans se donner la peine de cacher son émotion au curieux Sang^etlo et à la foule des courtisans qui s'y trouvaient, et qui ne tardèrent pas à remplir Rome du bruit d'une brouille avec l'Espagne.

Cependant, le secret fut bien gardé. Nicolini, le représentant du grand-duc, malgré quelques demi-confidences du cardinal Gesualdo, ne put le pénétrer ^

De part et d'autre on sentit avoir été trop loin. Le cardinal et quelques affidés, s'entremirent. Sixte- Quint promit de revoir l'ambassadëfeir à la condition

* Nicolini au grand-duc Ferdinand, 2 mars 1590. Arch.Flor. fil. 3299. — Le même au même, 5 mars 1590. Ibid. — Le même au même, 10 mars 1590. Ibid.

que celui-ci ne lui parlât pas de la question brûlante. On avait insinué à ce dernier que Sa Sainteté ne de* mandait pas mieux que de pouvoir reculer avec honneur. Olivarès se déclara disposé à y prêter la main. Ces préliminaires terminés, le mercredi 28 février, le représentant de Philippe, après avoir le matin fait dire une messe du Saint-Esprit et reçu la communion, se rendit au Vatican*. Mais Taudience de réconciliation fut loin de le rassurer. Au moment où il entra,' le pape prit la parole, et parla pendant plus d'une heure sans lui laisser le temps de placer un mot. Jl ne peut encore, disait-il, congédier Luxembourg, mais il le fera dans certaines éventualités. Seulement, il faut lui donner les moyens de le faire avec honneur. De toute façon il faut attendre les rapports du légat. Il faut quelques incidents, quelque chose de nouveau qui puisse motiver le renvoi du duc. Enfin le thème étant épuisé, il fallut bien donner la parole à l'ambassadeur, cette fois respectueux dans la forme, mais insii^ant sur l'immédiat départ de l'envoyé de Henri. Il a hâte, de porter ce fait à la conaissance de son souverain. Le pape répondant que les dépêches de Gaëtani doivent arriver sous peu de jours, Olivarès se déclare prêt à ajourner au samedi l'expédition de son courrier. C'est son ultimatum. Il veut d'ailleurs lui-même gagner quelques jours, car pour intimider le Saint-Père, il médite une mesrffe extrême , il compte faire lire au nom du roi, dans le prochain consistoire qui aura lieu

> Olivarès à Philippe U, 28 février 1590. Arch. Siraancas. S. de £. Rome. Leg,\)bb

30^ SlXTE-QUlNT.

lorsque Badoer lui répond que jamais la Seigneurie n'entrerait dans une semblable combinaison, il ne sait plus que dire, parle de Philippe comme chef de la ligue projetée, enfin se perd dans des contradictions, et laisse à l'ambassadeur affligé, mais non plus surpris, l'impression que les Espagnols sont pour le moment les maîtres du terrain.

Radoer ne se trompait pas. Le pape cédait mais en luttant. Le 3 mars, le terme fixé par Olivarès avait expiré. Ce jour-là l'ambassadeur se présenta au Vatican ^ pour solliciter la résolution finale du Saint- Père sur les trois demandes qu'il avait formulées : le renvoi immédiat de Luxembourg, la déclaration contre le Béarnais, l'excommunication des catholiques royaux. Sixte-Quint chercha à atténuer la portée des concessions faites dans la dernière audience. Il lui échappa même de dire qu'il serait imprudent d'irriter le roi de Navarre dans le cas où il aurait le dessus. L'ambassadeur pensa que le moment était venu a de lui faire sérieusement peur.» Il déclara que Sa Majesté était étonnée de voir les actes de Sa Sainteté si peu répondre à Ses paroles, et qu'il comptait faire une protestation publique avec l'assistance du docteur Martos, président de la cour de la Summaria de Naples. A cet effet, il demanda l'autorisation du Saint-Père. Une vive altercation s'ensuivit. Le pape se mit « à hurler de rage', » en menaçant d'excommunier Olivarès et ceux qui l'assisteraient dans cet acte impie, et de les

' Olivarès à Philippe II, 3 mars 1590. irch. Simancas. S. deE. Rome. leg, 955.

' c Ëinpezô & cbirriar con gran coraje. »

304 SlXTE-QUlNT.

qu^à la force. En vue de cette éventualité, il pria le roi de munir des instructions nécessaires le duc de Sessa , annoncé déjà comme ambassadeur extraordinaire, et devant, sous peu, arriver à Rome.

Olivarès comptait ne plus se rendre à l'audience, le pape ne plus le recevoir. Ce fut encore le cardinal Gesualdo qui intervint. On (omba d'accord sur un nouveau sursis. liC duc de Luxembourg, donnant pour prétexte un pèlerinage à Lorette, s'éloignera temporairement de Rome; Olivarès ajournera sa protestation, et prendra les ordres du roi. En effet, le 7 mars, l'envoyé de Henri se mit en route pour le sanctuaire de la Vierge, laissant une partie de sa maison à Rome. La ville et la cour étaient persuadées qu'il se rendait à Paris, et ne reviendrait pas. L'ambassadeur de Venise partageait cette opinion , car il savait que le Saint- Père avait, par Tintermédiaire de Séraphin, fait engager le duc à s'éloigner. Le 9, le courrier d'Olivarès partit pour Madrid. 11 était porteur d'une lettre du pontife à Philippe. Sixte-Quint assurait le roi de son affection, rappelait l'obligation qu'il avait d'écouter les hérétiques, protestait à son tour contre la menace de conciles et de schismes, et déclarait ne pouvoir admettre que des princes séculiers se constituassent juges du vicaire du Christ. Dans un poilscriptum il ajoutait de sa main, que pour en faeUiter la lecture, il avait fait copier cette lettre, mais qu'elle avait été rédigée par lui-même.

 Rome, les Espagnols chantèrent victoiro. Leurs cris de triomphe arrivèrent jusqu'à Sixte-Quint, qui se défendit avec vivacité d'avoir changé de politique. Il

cardinaux sont étonnés de le voir si défait et si aballu. Il leur lit les instructions concertées avec Olivarès, qu'il vient de donner au légat en vue d'un arrangement que Mayenne, brouillé avec Aumale et Nemours, semble disposé à conclure avec le roi de Navarre, et queGaëlani est chargé de faire échouer avec l'aide de Mendoza. Il leur lit sa lettre à Philippe. Les membres de la congrégation trouvèrent ces pièces bien faibles, bien au-dessous des exigences de la situation. Un des cardinaux, quoique dépendant de l'Espagne, eut le courage de dire que mieux valait autoriser la protestation et répondre avec force et dignité, que de se laisser aller ainsi au découragement. I^ pape écouta en silence, mais le mot produisit sur lui une profonde impression.

Olivarès put s'en convaincre dans sa fameuse audience^ du samedi suivant. Tout Rome était en émoi. On ne savait pas positivement de quoi il s'agissait, mais personne n'ignorait que le cabinet du Saint-Père fût le théâtre de luttes acharnées. Lorsque l'ambas- ^sadeur entra, Mgr Sangaletto, c< le moinillon', » comme Olivarès l'appelait dédaigneusement, souleva la portière et, proûtant de l'occasion, put voir que le comte s'agenouillait à peine et que le pape s'asseyait sans le regarder en face'. C'étaiei^k^ mêmes prétentions et les mêmes refus. A trois^)rises le représentant de Philippe se jeta aux pieds du pontife pour demander la permission de faire sa protestation, Tex-

* Alberto Badoer au doge, 2*2 mars i 590. Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 24.

* f El monacillo. »

> Nicoiini au grand-dac Ferdinand, 30 mars 1590. Arch. Fier. 3299.

508 SIXTE-QUIM.

Le cardinal San-Giorgio, en sa qualilé de doyen, prit le premier la parole, disant seulenient qu'il s'en remettrait à la sagesse du pontife.

Le cardinal Gesiialdo parla ensuite longuement et diffusément. 11 conclut, sur les deux points, à l'acceptation pure et simple des demandes espagnoles. Madruccio, Deza et Corne adhérèrent à cet avis.

Le cardinal évêque d'Aragon dit « qu'ayant prêté serment de verser son sang, s'il le fallait, au service de l'Ëglise, il était d'autant plus disposé à donner librement son opinion qu'en le faisant il croyait, en même temps, ser>'ir les inléréts bien entendus du roi catholique, son sire et bienfaiteur, qu'il trahirait si, en cette occurrence, il ne disait pas franchement sa pensée. Rien ne serait plus préjudiciable à Sa Majesté que de sortir de l'obédience de Sa Sainteté, ou, en matière de religion, de protester contre les actes du souverain pontife. Des maux, des scandales incalculables s'ensuivraient, non-seulement en Espagne mais dans toute la chrétienté ! En France, cette protestation produirait un effet contraire aux intérêts de Sa Majesté. Toute la noblesse et presque tout le clergé, c'est-à-dire le royaume tout entier, se trouveraient soudainement excommuniés et cela par la volonté du roi, et non par celle de Sa Sainteté, qui au contraire, par Ses brefs, leur a l.iissé enlrevoir des bénédictions. Le résultat en serait que, contrairement aux desseins du roi qui veut une France catholique, ce pays, poussé au désespoir, se séparerait de l'Église. Ce serait l'apostasie de ce royaume et plus tard celle du monde entier, ou bien on réunirait un concile national, et alors ce serait le

schisme. » Passant h un aulre ordre d'idées, le sage et courageux vassal de Philippe II continue : «Profondément blessées par cette mesure dans leur honneur et dans leurs intérêts, placées comme elles sont entre le Navarrais prêt à les défendre et entre les partis opposés, vraisemblablement peu disposés à les accueillir, la noblesse et une grande partie du peuple français se réuniraient avec Navarre. Vouloir déclarer toute la maison de Bourbon incapable de succession, ce serait au contraire ranimer l'antique vénération des Français pour leurs princes du sang. Ainsi aux deu^ points de vue^ pour des motifs louchant la religion, pour des raisons d'État , et dans l'intérêt même du roi catholique, l'ambassadeur doit être débouté de ses demandes. On fera bien d'ajourner l'excommunication des adhérents de Navarre , jusqu'à ce qu'on ait connaissance des efforts de ^persuasion que Gaëlani est chargé de tenter auprès d'eux, et, à la dernière extrémité seulement, de prononcer les censures, non en masse mais individuellement, enfin d'attendre pendant quelques jours les lettres du légat.» En terminant, par égard pour l'ambassadeur, le cardinal propose qu'on l'informe des débats et des conclusions de la congrégation.

C'est avec un étonnement croissant que l'assemblée des pourprés avait suivi cet éloquent exposé, si peu attendu et assez puissant de logique pour que tous les autres cardinaux, surpris eux-mêmes de leur courage, «ndhérasi^nt au vote d'Aragon. Le pape n'en crut pas ses oreilles; il chargea, séance tenante, les cardinaux Colonna aîné et Sforza d'aller, non en son nom , mais

de la part de la congrégation, rendre compte à Olivarès des résultais des délibérations.

Ce jour-là, il respira plus librement. En se déshabillant le soir, on le vit tout joyeux. << C'est Dieu, dit-il, aux familiers qui assistaient à son coucher, c'est Dieu qui a soin de nous ; on ne dira pas que nous avons choisi nos hommes, ce sont eux, les Espagnols, qui ont fait la liste des cardinaux de la congrégation, et, cependant, nos conseils ont été adoptés.»

Le lendemain, contrairement à l'attente générale, au grand dépla^r d'Olivarès et de ses amis, à la vive joie de la faction française et de l'ambassadeur de Venise, le duc de Luxembourg, qu'on avait cru en route pour la France, revint inopinément de son pèlerinage. L'atmosphère semblait comme changée. Ce n'était pas une solution; loin de là, mais c'était une détente, et dans les grandes crises, ceux qui se sont crus perdus jouissent du moindre répit , s'attachent avec avidité aux plus légers symptômes qui semblent de bon augure, car l'homme aime à espérer. Avec l'espérance, quelque peu fondée qu'elle soit, il retrouve le courage qui l'a déserté, la présence d'esprit, la résolution de lutter jusqu'au bout, ces qualités, enfin, qui n'assurent pas le succès, mais qui le rendent possible. Au fait, on n'avait gagné que quinze jours ; mais ces quinze jours étaient bien précieux. Si le ciel qui a opéré le miracle d'un vote contre l'Espagne émis par des cardinaux espagnols, si le ciel, évidemment propice, intervient encore une fois dans ce court espace de temps, s'il envoie quelque fait nouveau, quelque événement grave, comme serait une bonne et

Là ligue. 311

se nouvelle du théâtre de la guerre, le vieux tife se retrouvera lui-même, tiendra tête à ce ible Olivarès, à ce petit docteur napolitain qui renie dans son portefeuille l'abdication de la papauté le schisme de l'Espagne. Oui, se disait-on au pade Venise et dans les coteries navarrisles, oui, il un second et plus grand miracle, car s'il fait dé- , la France est démembrée, la monarchie univerî est faite !

Cet événement si ardemment désiré ne se fît pas attendre. Il s'était même accompli cinq jours avant la mémorable congrégation du 19 mars. Le 14, le duc de Mayenne avait essuyé une défaite sanglanle. Son armée était détruite, la victoire de Henri complète. Celui-ci n'avait, semblait-il, qu'à marcher sur Paris pours*en emparer, et, en s'en emparant, devenir le maître de la France. La grande nouvelle de la bataille dlvry, arrivée d'abord à Rome sous la forme d'un bruit vague, ne fut officiellement constatée que dans les derniers jours du mois. Elle produisit au Vatican et à l'Escurial des effets opposés. Elle ranima le zèle de Philippe; elle ralentit celui de Sixte-Quint. 11 faut hâter l'expédition, dit le roi d'Espagne à ses ministres. Il ne faut pas trop irriter Navarre en ce moment où il paraît victorieux, telle était l'opinion du pontife. Il ne s'en cacha pas même au comte d'Olivarès. Dans ses causeries amicales avec Badoer il ajouta : a Et si Henri se convertit sincèrement, tout ira pour le mieux. » Il convint même qu'il fallait être insensé pour demander au roi de Navarre d'abjurer à ces moments de crise suprême, en apparence, alors que plus

que jamais il avait besoin du concours des huguenols. Il répétait ce propos dans son intimité. Un soir, à son souper, après avoir longtemps gardé le silence, et comme sortant d'un rêve, il dit soudainement : « Comment Navarre pourrait-il se faire catholique maintenant? 11 serait aussitôt abandonné par la reine d'Angleterre et les princes d'Allem«^gne, et le roi d'Espagne le humerait comme un œuf. » Ces paroles furent rapportées à l'ambassade d'Espagne et mandées à Philippe*.

Vis-à-vis du duc de Luxembourg il était moins explicite. Quand celui-ci vint lui porter de bonnes paroles de son maître, quand il lui parla de l'intention de Henri de se déclarer catholique dès que Paris serait pris, il Técouta avec bienveillance, avec une satisfaction visible, mais en gardant le silence. Dans les congrégations* qui se réunissaient presque journellement, il se répandit en doléances contre Olivarès, contre le légat , contre Philippe qui avait laissé sans réponse trois de ses lettres. Mais il distingua toujours entre le roi plein de déférence et entre son représentant, « cette pierre de scandale, ce scélérat, » auquel il attribua tous les maux. Toujours intimidé par les rassemblements de troupes aux frontières de Naples (les souvenirs du sac de Rome et la mésaventure de Paul IV expliquent ces appréhensions), il posa un jour à la congrégation de France la question de savoir s'il fallait

< Sessa à Philippe U, 22 août 1590. Ârch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 955.

* Olirarès à l'hilippe IL Rome, 1-6 mai, 1590. Arch. Simancas. 5. de E, Rome. Leg. 95().

3U SIXTE-QUIMT.

renvoyer Tambassadeur d'Espagne et lever des troupes pour faire face à toutes les éventualités. Sur les deux points les cardinaux répondirent négativement.

Le comte se moqua des appréhensions chimériques du Suint-Père. «Ce sont quelques l'ecrues, écrit-il au roi\ et des valétudinaires.» Au reste, il modifia son langage, alla rarement à l'audience, ne parla plus de protestation et renvoya le docteur Martos à Naples'. De son côté, Sixte-Quint retira Tordre par lequel il avait, à peine d'excommunication, interdit aux membres du sacré collège tout commerce avec Tambassadeur d'Espagne. C'était une sorte de trêve motivée, d'abord, sur les quinze jours d'attente dont on était convenu sous le prétexte d'avoir les nouvelles du légat, et réellement sur des indications parvenues de Madrid à Olivarès. Il avait appris que le roi désapprouvait sa conduite'. En même temps, le nonce manda que Sa Majesté catholique l'avait, personnellement et en termes affectueux, prié de représenter à Sa Sainteté la situation de la France, et de Lui recommander l'intervention énergique contre Béarn.

Quelle était alors la situation de Sixte-Quint? Il est nécessaire de s'en rendre compte pour comprendre la marche qu'il avait suivie. Il la exposée lui-même dans l'une des congrégations, et dans ses entrevues avec Badoer. La franchise de son langage, qui frise parfois la naïveté, nous aide à porter la clarté dans ce dédale

' Le même au même, 29 avril 1590. Ibid.

• 7 avril.

s Tomaso Contarini au doge. Madrid, 28 avril i5C0. Arch. Yen. Disp, Espagne, fiL 22. — Alberto Badoer au doge, 14 avril 1590. Ibid. Disp, Rome, /!/. 24.

316 SIXTE-QUIM.

favorisaient ces nouvelles tendances. Rien de décisif ne s'y était passé. Mais il y avait deux fails positifs sur lesquels , désormais , tout le monde était d'accord : l'impuissance de la Ligue abandonnée à ses propres ressources, et la certitude de la victoire de Henri, si l'étranger n'intervenait pas ; ensuite, la force, la vitalité dont on n'avait pu douter jusque-là de l'esprit catholique de la France. Non, elle ne ferait pas défection à la foi. La preuve, c'était que presque toute la noblesse, une très-grande partie du haut clergé, deux cardinaux tenaient à Henri, persuadés, disaient-ils, et sans doute ils l'étaient, qu'il reviendrait à la religion du pays dès qu'il pourrait se passer du concours des huguenots. Et à ce moment, Sixte-Quint, qui avait voulu sauvegarder en même temps la religion et la France, livrerait ce beau royaume à l'ambition de Philippe, et ce serait lui-même qui donnerait ses trésors et ses soldais pour sacrifier la France, l'Italie, l'Europe, la papauté, enfin l'indépendance du Saint- Siège, qui ne serait plus, désormais, que le premier bénéfice dont aurait à disposer le monarque de l'univers? Mais, hélas! ce terrible légat Gactani qui exécutait, à la lettre, ses malheureuses instructions! Mais ces deux feuilles volantes du cardinal Gesuaido! On connaît les angoisses de Sixte-Quint, ses remords, son désir de se dégager. D'ailleurs, était-il réellement engagé? Cette question, il se la posait souvent. Quand on a pris l'initiative de propositions, et quand l'adhésion de celui qui a reçu ces propositions est donnée sans retard, on est, il nous semble, moralement engagé, à moins que, dans l'inlcrvallc , des faits d'une

baule portée ne soient venus modifier la situation. Or, les ouvertures faites par Gesualdo, expédiées de Rome le 16 décembre, étaient arrivées à Madrid ^ le 17 janvier, et la réponse du roi, envoyée dès le 28 janvier, fut remise au pape le 22 février \ Il était matériellement impossible de l'avoir en moins de temps. Les doléances du Saint-Père, au sujet du silence de Philippe, n'étaient donc motivées que sur le désir de se soustraire à ses engagements. Mais peut-être des événements, survenus entre les 16 décembre et 22 février, pourraient-ils être allégués à cet effet? Hélas, non ! Henri n'avait pas encore vaincu à Ivry, et ce succès, lorsqu'il fut connu à Madrid, n*élait, dans l'opinion du roi, qu'une raison de plus de hâter l'intervention. Sans doute, il y avait un fait bien plus important aux yeux du pape que la déroute de Mayenne, c'était la conviction par lui acquise, pendant ces deux mois, de la résolution sérieuse de Henri de revenir à la foi catholique. Mais ce fait, il ne pouvait le faire valoir auprès de Philippe, qui avait, de tout temps, posé comme axiome, accepté par le Pontife, que la conversion de Henri serait nécessairement feinte et ne devrait, par conséquent, en aucun cas, être admise. Sixte-Quint se trouva donc en présence de ce dilemme, ou de passer à l'action avec Philippe, ainsi qu'il l'avait proposé lui-même, ou bien de se dégager^ de se déclarer neutre, et de laisser faire le roi. Dans la

< Philippe II écrit de San Lorenzo, en date du 12 juin 1590, au duc de Sessa : « No se puede decir que se le dio tardn esta respuesta, pues liabiendo llegado sudespachoâ 17 de Enero à Madrid, tuboSu Santidad la respuesta a 22 Ebrero en Roma. »

318 SlXTE-QUlNT.

première alternative, il concourait lui-même à ce qu'il redoutait le plus après les dommages de la religion catholique, à l'établissement de la monarchie universelle. Dans le second cas, il serait, apparemment avec raison, accusé de déloyauté, mis en contradiction avec lui-même, proclamé fauteur de l'hérésie, probablement assiégé dans Rome comme l'avaient été Clément YII et Paul IV, vaincu, sans aucun doute, et à jamais déshonoré.

Dans cette perplexité, il fit ce qu'on fait en pareille situation, il tâcha de gagner du temps. A^anl tout il s'éludia à ajourner la crise, à soustraire à la connaissance du public l'état des choses, à éviter tout esclandre, par conséquent à ne pas laisser faire la protestation des Espagnols. On a vu comment ce malheureux septuagénaire avait lutté avec l'impitoyable Olivarès; comment à force de scènes regrettables, et qui eurent un grand retentissement dans le cabinet de Philippe, il était parvenu à provoquer, pour le comte, l'ordre de procéder plus doucement et de renvoyer le président de la cour de Naples. Pour se mettre à l'abri de nouvelles tentatives de ce genre, il chargea deux cardinaux, Pinelli etMattei^ d'élaborer une constitution fondée sur les paroles du Christ : Quodcunque ligor verts ^ réservant au pontife seul le droit d'absoudre le roi de Navarre. Ce travail n'eut pas de suite.

Pour gagner du temps, car c'était l'essentiel, il se retrancha derrière la nécessité d'être mieux informé des affaires de France, non par les ouï-dire mais par

' Olivarès à Philippe H, 7 mai 1590. Arch, Simancas. S. de £. Rome. Leg. 956.

320 SIXTE-QUIiNT.

guerre, cscorlé de viliè ea ville, donnanl parloul la bénédiction aposlolique, promeltant les secours du souverain pontife, et arrivant après un voyage de dix semaines, car d'ordre de Mayenne il a été retenu à Lyon pendant plusieurs jours, uon encore à Paris mais à Dijon d'où, à la date du 21 décembre, il expédie son premier courrier. On se rappelle ses instructions: obtenir la délivrance du cardinal de Bourbon, organiser la guerre contre Henri, appuyer les forces du duc de Mayenne, essayer par la persuasion de détacher les principaux adhérents du roi de Navarre, notamment le cardinal de Vendôme et le duc de Nevers; car, même en s'alliant avec elle, le pape se méfie de la Ligue. Sa pensée prédominante est de réunir dans un seul camp tous les catholiques de la France.

A peine arrivé à Dijon, le légat subit déjà Tempire de l'atmosphère qu'il respire. Ses premiers rapports le prouvent : il insiste sur le prompt envoi de secours et sur Texcommunicalion explicite des adhérents du roi de Navarre; il supplie le Saint-Père de déclarer sans retard tous les dignitaires de l'Église, tous les prélats qu'il est chargé de gagner par la douceur, déchus et incapables de jouir de tout bénélice ecclésiastique. Ces dépêches arrivent, le 1 1 février, au milieu de la lutte à outrance entre le pape et Olivarès, qui demande précisément ce que le légat conseille défaire.

A la Cm de janvier, il entre dans la capitale. Le duc de Mayenne accourt aussitôt. Il lui dit que l'issue de la guerre dépend de la possession de Paris ; mais l'état de celte ville est désolant. Si des subsides coiTsidérables ne sont donnés sans délai, elle tombera au pou-

Mayenne le sonde sur le projet, déjà médité par les chefs de la Ligue, de nommer Philippe protecteur de la couronne de France. Le légat demande que cet honneur soit réservé au pape. Enfin, il transmet et appuie les vœux du duc, qui recommande l'alliance étroite entre Rome et Madrid.

En se mettant à la place de Sixte-Quint, qui, au lieu de trouver dans les rapports de son représentant des arguments à faire valoir contre les prétentions d*01ivarès, y rencontre les mêmes demandes, on comprend ses colères, injustes en ce sens que son envoyé a eu Tordre d'appuyer les adversaires de Henri, mais motivées sous un autre rapport. Le légat ne voit plus que par les yeux de la Ligue; il oublie une partie essentielle de sa mission, celle de négocier avec les catholiques royaux.

Cependant pour la forme, car il ne se promet aucun résultat de ces démarches, il s'est mis en relation avec le cardinal de Vendôme. Celui-ci lui a fait dire que le seul moyen d'apaiser le royaume est de « réduire Navarre h la religion catholique; qvs le légat le cite et quHl l'exhorte\ et on verra. »Gaëtani ne trouve pas de termes assez forts pour blâmer l'aveuglement et la tiédeur du cardinal. 'Il en revient aux dangers de la situation, à l'urgence de voir le Saint-Père entrer en campagne, à Tintenlion qu'il Jlippose à Henri , une fois vainqueur en France, de pénétrer en Italie et de marcher sur Rome. Toute la phraséologie des ligueurs et des agents espagnols se retrouve dans ses rapports

< Ces mots du rapport sont soulignés, évidemment de la main de Sixte-Quint.

Engagé d'un côté fort avant et beaucoup trop avec^ la Ligue, en parfaite entente avec l'Espagne, retenu ensuite |)ar des ordres postérieurs à l'époque où le grand revirement, que le lecteur connaît, s'était opéré au Vatican, l'infortuné légat perdait la tête et ne savait plus comment sortir avec honneur d'une situation devenant plus fausse de jour en jour. Peu de temps après la bataille d'Ivry, il eut à Noisy, une entrevue avec le maréchal dp Biron. Certes, le moment pour détacher ce personnage de la cause de Henri n'était pas bien choisi. Aussi cette rencontre n'eut-elle aucun résultai. Le maréchal scandalisa le légat par sa tiédeur * en disant qu'il ne servait pas l'hérésie, mais le roi légitime, avec l'espoir fondé de le voir bientôt catholique^

Ce fut après cette entrevue que le représentant du Saint-Siège prononça les censures. Il écrivit au cardinal de Vendôme et aux prélats partisans de Henri réunis à Tours qu'ils étaient excommuniés. Vendôme répondit qu'ils se trouvaient auprès du roi avec autorisation du Saint-Père ; qu'ils étaient là pour travailler à la conversion de Sa Majesté ; que par conséquent, pour sa part, il ne pouvait cacher au légat son étonnemcnt de le voir si peu informé des volontés de Sa Saintelé.

les arcllivos de M. le duc de Sermoneta. Elle a été publiée en traduction française dans la livraison de la Bévue du monde catholiquCf du 10 avril

* « Se conocia en cl inuy poca religion. » — Olivarès à Philippe II, ra|)|)ort précité du 1*' mai 1590. — Le cardinal de Vendôme au duc de Luxembourg. Tours, 0 avril 1590, en traduction italienne, formant annexe d'un rapport d'Alberto Badoer au doge, 28 avril 1590. Arch. Ven. Disp. Home, (ii. 24.

326 SIXTE-QLINT

fidentiels avec les Espagnols, ses premières mslnictioDs le lui avaient prescrit, mais il manquait de tact et de mesure et compromettait son gouvernement en annonçant tous les jours aux Parisiens les secours du Saint-Siège, tandis que, depuis la défaite dlvry, h Ligue n'était plus qu'un corps sans vie. Vu les progrès du roi de Navarre, vu la rébellion en Flandre, qui empêchait le duc de Parme de venir au secours de Paris, et l'ensemble de la situation, il ne comptait plus donner ni argent ni soldats. i< On nous accuse, s'écrial-il, d'être avare,J^us ne le sommes pas, mais nous ne voulons dépenser les ti*ésors du château Saint-Ange qu'à bon escient, ainsi que nous le faisons en bâtissant tant d'édifices, en érigeant des obélisques — et il se mit à énumérer tout ce qu'il faisait — mû, disait-il, par un certain désir de gloire dont nous ne nous cachons pas ^ ; mais ce que nous ne voulons pas, c'est jeter l'argent sans profit, sans autre résultat que d'offenser de plus en plus le roi de Navarre aujourd'hui victorieux, de le détourner enfin des bonnes intentions qu'il peut avoir. » Par toutes ces raisons, il voulait temporiser, tandis que chaque courrier du légat lui apportait des dépêches, poussant à l'action.

L'ambassadeur d'Espagne suivait d'un œil jaloux les transactions de la congrégation de France, surtout de celle dite générale. Dans sa correspondance avec Philippe, il rend compte* de l'attitude des cardinaux, vassaux, bénéficicrs, ou pensionnaires du roi catholi-

* « Certi spiriti di gloria. »

* Olivarès à PhUlippe U, 19 avril 1590. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 956.

5SS SlXTE-QUlNT.

ne put apaiser le pontife, qui proGla même d'un incident pour le mettre aux arrêts. Deux prédicateurs, un capucin et un théatin, à l'instigation de ce prélat, avaient recommandé aux fidèles de prier pour la Ligue. Ils furent incarcérés et mis au secret. Une ordonnance fut publiée en même temps, défendant aux prédicateurs, sous des peines sévères, toute allusion aux affaires politiques*.

Dans ces tiraillements se passèrent le printemps et une partie de Tété; Olivarès tenant hors la Porte du Peuple des conciliabules secrets avec Deza , Sens et d'antres cardinaux de sa couleur*; Sixte-Quint luttant presque seul, faisant ses coniidenccs à l'ambassadeur de Venise, payant celui d'Espagne de paroles vagues, se mettant souvent en contradiction avec lui-même comme cela arrive à ceux qui parlent énormément et oublient, par conséquent, ce qu'ils ont dit ou tu dans d'autres occasions. Cependant, il ne trahissait que trop à Olivarès ses sympathies pour Henri, qui, il en était convaincu, n'attendait pour abjurer que d'être maître de Paris; à Badoer les concessions qu'il s'était laissé arracher par les Espagnols, à tous son désir de s'en dégager. Il confondait les temps, se trompait sur les dates, s'étudiait à mettre d'accord ses aspirations si diiïérentes dans les deux époques, faiblissait physiquement de jour en jour, dépérissait à vue d'œil. Mais

* Olivarès à Philippe IL 19 juin 1590. Arch. Siinancas. S. de E, Rome. Leg, 956. — Alberto Badoer au doge, 26 mai 1590. Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 24. — Le même au même, 2 juin 1590. Ibid. — Le même au même, 9 juin 1590. Ibid. — Le même au méuie, 16 juin 1590. Ibid. — Le môme au môme, 25 juin 1590. Ibid.

* Nicolini au grand-duc Ferdinand, il mai 1590. Arch. Flor. fil. 5299.

Là ligue. :SS9

il voulait être bien portant, décidé à mourir debout, à lutter à outrance avec ce terrible Espagnol qui forçait ses consignes, pénétrait chez le vieillard infirme; qui, impérieux ou déférent, empoisonnait son existence, Thumiliait à ses propres yeux, puisqu'il rintimidait, lui Sixte-Quint, qui naguère n'avait pas connu la peur.

On a vu que le représentant de la Seigneurie revenait sans cesse auprès du pape aux dangers qui menaçaient l'Europe du côté de la Turquie. C'était en eflet, depuis longtemps et surtout depuis que Philippe II s'était ouvertement déclaré en faveur de la Ligue, l'objet de l'anxiété croissante des cabinets. Quelle sera dans la grande conflagration européenne qui paraissait imminente la conduite du sultan? Qu'il ne restât pas spectateur oisif, c'est ce dont personne ncdoutait. C'était précisément cette prévision qui avait décidé le gouvernement vénitien, après et avec l'Empereur, la puissance la plus directement intéressée au maintien de la paix, à sortir de sa politique d'abstention, à favoriser, indirectement, une solution prompte des questions pendantes en France , car la prolongation de la guerre civile dans ce pays, la participation d'autres puissances ramenaient nécessairement les Turcs sur la scène. D'après un bruit généralement accrédité à Péra, le Grand Seigneur, cédant aux instances de la reine d'Angleterre, méditait une expédition maritime, appuyée par le dey d'Alger, dans le but d'opérer un débarquement en Provence, et de s'emparer de Marseille.

Henri de Navarre, désireux de se servir des armes

SSO SIXTE-QUINT.

de ces puissants auxiliaires, non pour les appeler en France, mais pour les diriger contre l'Espagne, écrivit au sultan et au « premier pacha, » au grand-vizir, au moment où il mettait le siège devant Paris ^

Après avoir raconté brièvement l'assassinat de Henri III, attribué par lui à ceux de ses sujets rebelles qui espéraient, par ce crime, s'emparer de la couronne de France, il notifie son avènement comme roi légitime. La rébellion, il est vrai, continue; elle est appuyée par les Espagnols, ennemis de toutes les monarchies, et notamment de celle du Grand Seigneur. De là pour lui l'obligation de pourvoir aux besoins de la guerre jusqu'ici heureuse. 11 informe le sultan de la victoire d'Ivry, de la conquête d'un grand nombre de villes et de provinces, de son espoir de se rendre bientôt maître de Paris. Enfin, il s'excuse, sur les opérations militaires qu'il dirige lui-même, d'avoir si longtemps tardé à reprendre avec le sultan les relations d'amitié si heureusement subsistantes entre les empereurs musulmans et les rois de France, ses prédécesseurs. Mais il réparera cette omission sous peu; il enverra un ambassadeur digne delà confiance des deux souverains. Celui qui s'y trouve en ce moment, M. de Lancôme, ne la mérite pas. Il a épousé la cause des rebelles, et le roi prie le sultan de ne plus le considérer comme représentant de la France.

Cette lettre qui, sauf la saillie significative contre

* M. Jacques Savary, seigneur de Lancôme, depuis 1585 ambassadeur de France à Constantinople, sut se procurer une copie de la lettre de Henri.

Elisabeth. Une flottille anglaise devait, au prochain printemps, transporter des troupes en Portugal et y raviver Tinsurrection sous la conduite de Dom Antonio.

Telles sont les nouvelles que l'ambassadeur de France transmet à M. de Dieu, l'agent du duc de Mayenne à Rome, en faisant prier ce dernier d'arrêter, à leur passage par Lyon, les messagers porteurs de la correspondance de Henri et d'Elisabeth avec Tennemi de la chrétienté*.

Cependant en France un événement important venait de s'accomplir. Le cardinal de Bourbon, le Charles X de la Ligne, était mort*. Pour la Sainte-Union, pour Philippe, le trône de France élait devenu vacant. Il fallait y pourvoir. La succession élait désormais la question brûlante du jour. Selon te légat, qui la traite dans un de ses rapports', il n'y a en France aucun prince qui puisse donner satisfaction au pays; Navarre étant hérétique, relaps, et par conséquent incapable de succéder ; le cardinal de Vendôme trop lié avec Henri et pas homme de guerre; le prince de Conti presque sourd-muet ; Soissons suspect en matière d'orthodoxie ; le jeune prince de Gondé bâtard et

< Lancômc à Tambassadcur de la Ligue à Rome. Constantinople, 31 juillet 1590. Arch. Simancas, S. de E. Rome. Leg, 956. — Le même au même. Constantinopie, 4 août 1590. Ibid. — Henri à Âmurath, datée du camp sous Paris, 28 avril 1590. Ibid. — Les lettres du roi et de M. de Lnncônie ont été traduites en italien, probablement pour être communiquées au pape ou à des cardinaux. Des copies en ont été eo* voyécs à Madrid. Ce sont les seules traces des relations de Henri IV avec le sultan que j*aie trouvées parmi les correspondances officielles du pontificat de Sixte--Quint.

* 8 mai 1590. — Alberto Badoer au doge, 9 juin 1590. Arcb. Ven. Disp. Rome, /!/. 24. — Le même au même, même date. Ibid.

' Le même au même, 9 juillet 1590. Ibid.

SrXTE-QUINT.

cessaire. C'est le duc de Savoie qui, en occupant la Provence, empêchera les Turcs d'y prendre pied. Le duc de Lorraine est un membre important de la Ligue. On doit le secourir, et Mendoza et Tassis auront soin de lui remettre de suite vingt mille ducats et la même somme, plus tard, dans des circonstances prévues. Ils lui offriront aussi la Toison d'or. Ils provoqueront un édil qui défende de traiter avec le Béarnais. I^e roi est disposé à accepter, seul ou en commun avec Sixte- Quint, le titre de protecteur de la Ligue. Ses représentants auront soin de pousser le Légat à « enflamer » le zèle du pape. Ils sonderont le duc de Mayenne sur la question de succession, a L'infante, ma fille aînée, continue l'instruction, a des droits incontestables nonseulement sur certaines parties mais sur le royaume entier*. La loisaliqueet les us et coutumes de France ne sauraient être allégués comme obstacles. On pourra aussi insinuer l'éventualité d'un mariage de l'infante. » Il y a deux grands dangers à conjurer : d'abord la réhabilitation de Béarn et l'admission par le pape de son abjuration, malgré les engagements contraires que Sa Sainteté a pris à ce sujet. L'autre danger consiste dans un accommodement avec Béarn des villes et du peuple catholiques, fatigués des soufTrances qu'ils endurent. Mendoza, Moreo et Tassis s'opposeront à une semblable solution. Ils se prévaudront à cet effet de l'appui du légat.

* L*infante Isabclle-Claire-Eugénie, fille de Philippe II et d'Elisabeth de France, fille de Henri U et et de Catherine deMédicis, descendait ainsi de François I*' et de la reine Claude, fille elle-même de Louis XII et d'Anne de Bretagne, à laquelle appartenait le duché de Bretagne.

titeurs qui sera le plus Tort el le plus profire à rétablir la religion cathoIi([ue dans le royaume. De là Texclusion du cardinal de Vendôme ainsi que de tous les membres de la maison de Bourbon, puisque tous ont porté les armes au service de l'hérésie. Ce point établi, ils insinueront habilement les droits de rinfanlc, que l'instruction expose, et ils combattront l'opposition qu'on pourrait faire du chef de la loi salique, cette loi étant une invention, ainsi que cela est reconnu par les plus grands légistes français. Celte matière doit être traitée avec beaucoup de tact. Il fnut surtout éviter d'envenimer la discussion. Ses ambassadeurs lui feront connaître la marche des choses el attendront ses ordres sur les diverses candidatures; mais si l'élection était précipitée, il n'objiHïte pas au choix du marquis de Pons, ni h celui du duc de Guise, crantant moins que dans ces deux éventualités, Mayenne garderait dans le royaume la seconde place, qui lui est due, la plus grande autorité, et la direction suprême de l'armée. Dans le cas d'élection, il faudra ratifier la capitulation passée entre lui (Philippe II) et le cardinal de Bourbon, el aussitôt exécuter la clause concernant la restitution de Cambrai. Ijq nouveau roi s'engagera à se marier conformément au désir de Philippe, Pour le cas d'une seconde entreprise contre l'Angleterre, on conviendra des ports de refuge français, qui seront mis à la disposition delà flotte espagnole, ainsi que de l'assistance h prêter par la France. Si le choix tombe sur le fils du duc de Lorraine, il est à stipuler que ce duché ne pourra jamais être réuni à la France, qu'il devra être cédé à l'Espagne et former ainsi le lien

358 SIXTE-QVINT.

cas, l'éleclion de Henri n'est plus douteuse ; dans ie second ce sera à Philippe de disposer du royaume. Il y établira sa fille qui donnera sa main à un prince français et, en contravention à la loi salique, y régnera de son droit ; ou bien la France sera démembrée. Cette dernière solution semblait surtout sourire à l'ambition du duc de Mayenne. Comme prix de son élection, il offrit à Philippe la cession à TEspagne de la Bourgogne, de la Provence, du Dauphiné et de la Bne* tagne! C'est la combinaison que son agent principal à Rome, le cardinal de Sens, au moment de partir pouf la France \ fait par un ami commun insinuer au comte d'Olivarès.

Par la force des choses et non par la volonté des hommes , en raison de Tincapacité personnelle des individus appelés à succéder par leur naissance, de la supériorité et de la naissance de Henri de Navarre, et de la situation où il se trouve, lui seul est possible en France, et la France n'est possible qu'avec lui. S'il succombe, elle sera, n'importe à quel titre, inféodée à TEspagnc.

^ OlWarès à Don Bernardino de Mcndoza, 28 juillet 1590. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 955. — c Bien tocé que no ha muchos aâos que el Ducado de Borgofia, y la ProTenza, el Delfinado y la Bretaika no cran de la corona de Francia y que por C4p los Reyes no dejabon de ser grandes; que uncardenal amigo suyo (de Sens) me dijo que si obrasemos que Humena fuese Rey que daria à V. Magestad estas cuairo provincias. • Les derniers mots sont soulignés, probablement do la main du roi.

Le duc de Sessa ; annoncé depuis plusieurs mois, était attendu par le pape avec une inquiétude mal dissimulée; par le comte d'Oiivarès*, avec une impatience mêlée de dépit; par la cour et la ville de Rome, comme Thomme destiné à déterminer la grande crise, à enchaîner Sixte-Quint à la politique de Philippe ou à le pousser dans les bras du roi huguenot. Ce personnage avait perdu quelques semaines dans le port de Carthagènc à attendre les galères qui devaient le transporter en Italie. Il amva enfin, le 21 juin. Deux jours après, introduit par l'ambassadeur ordinaire, il eut sa première audience. Le duc de Sessa, fils de l'ancien gouverneur de Milan, était malgré sa jeunesse, le dépositaire des pensées secrètes de son souverain, l'instrument choisi pour achever par la douceur', s'il était possible, ce qu'Olivarès, par sa violence

< GHyarès à Philippe M, 19 et 20 juin 1590. Arch. Simancas S. de E. Rome. Leg, 955.

' Sessa à Philippe II, 30 juin 1590. Ibid, • Conforme io que V. Magestad me ordena en mis instnicciones probar con Su Saniidad el camino de Iû6 medios suaves y apurar si corresponderian Us obras con la bùena Toluntad que en sus palabras mostraba. » — Olivarès à Ydiaquez» 19 août 1590. ïbid. Leg. 956. — Alberto Badoerau doge, 30 juin 1590. Arch. Ven. Disp. Rome. fiL 24.

340 S1XT£-QU1NT.

portée trop loin selon l'opinion du roi, n'avait pu accomplir. L'objet de sa mission était d'obtenir l'immédiale et entière exécution des propositions du 16 décembre que, par les raisons et sous les prétextes connus du lecteur, le pontife avait jusque-là laissés à l'état de lettre morte. À côté et comme but véritable de l'intervention militaire qu'il s'agissait d'organiser sans perte de temps, le duc devait préparer la solution d'une autre question, celle de la succession à la couronne de France dans le sens des instructions données par le roi à ses agents à Paris, DonBernardino deMendoza, le commandeur Moreo et l'intendant Tassis.

La première audience se passa en échange de paroles, affectueuses de la part du Saint-Père, pleines de déférence du côtédu jeune ambassadeur. Ce ne fut que dans la seconde qu'on entra en matière. L'émotion du pape était visible. Pendant que le duc exposait au point de vue de son maître les maux de la France et les moyens d'y remédier, les mains de Sa Sainteté trembiaient convulsivement, non pas de colère, cette fois, mais d*émotion, de pepr, dit Olivarès qui assistait à l'audience. Évidemment Sixte-Quint s'était attendu à un langage plus énergique, à des reproches plus durs, à de plus grandes prétentions, à des menaces, à celle surtout, dont Pappréhension l'obsédait sans cesse, d'être amené par des mesures coercitives à mettre à exécution ses propositions comme il les appelait, les engagements pris, comme disaient les Espagnols, aux termes des ouvertures du cardinal Gesualdo. Mais rien dans l'exposé de Sessa ne trahissant de semblables intentions, il se rassura, reprit courage, et avec le

5iS SIXTE-QUINT.

s'étaient ralliés au roi de Navarre, et, que, précisémeut pour cette raison, il ne voudrait pas se donn^ l'apparence d'élre ligueur ou protecteur de Mayenne. C'est en gardant la neutralité entre ces deux partis, en déclarant hautement que l'intervention pontificale et espagnole se ferait exclusivement dans le but de donner à la France un roi catholique, et non pour favoriser la Ligue, qu'on pouvait espérer réunir sons le mémo drapeau tous les catholiques de la France. » Ces sages paroles sont l'expression vraie delà pensée intime de Sixte-Qum^. Sous ce rapport il était parfaitement sincère ; mais il s'arrêta là,, il ne dit pas le dernier mot : sa conviction que ce roi catholique, le seul possible en France, le s^ul exclu définitivement par Philippe, était Henri de Navarre. A ces argument^ politiques destinés à expliquer sa ferme résolution de ne pas s'identifier avec les passions et les tendapioes ess£ntiellemei)t antinationales de la Ligue, il i^alii une longue série d() giîiefa contre le duc de Miayenne, Ce dernier lui avait manqué, disait-il, en la personne du légat qu'il a retenu longtenips à Lyon et reçu à Paris d'une manière peu convenable. Il avait envoyé à Rome, comme ambassadeur de la Sainte-Union, un libraire, et ensuite un pauvre chevalier de Malte. Il était, mi'général, peu respectueux pour le Saint-Siège, et kiiaaait commettre à ses soldats toutes sortes d'horreura« La condinte du.dqc, celle du légal, la méfiance qu'ils lui inspirent Vm et l'autre, sont la causa de son in^ctiiHIr On lui écrit aussi d'Espagne^ quoiqu'il ait de la^pûlp à le croire, que le roi n*a d'autre but qu^ de lui fSvne débourser ses économies.

544 SIXTK-QUllfT.

Mayenne, quoique ce dernier lui répugne, il ne fera aucune objection. Tout roi lui est bon, pourvu qu'il soit catholique et il se dit à lui-même : Pendant que nous négocions ici^ Henri aura pris Paris, se sera fait catholique et aura été proclamé roi de France.

En passant au mode d'élection, îl soutient qu'il n'appartient pas à la nation* française, que c'estan pape de choisir le roi, ainsi que cela s'est passé deux fois à l'époque de Pépin et de Hugues Capct. Cette prétention n'était pas sérieuse, mais elle faisait gagner du temps.

À la fin, malgré les remontrances des ambassadeurs qui insistaient pour qu'il exécutât purement et simplement les propositions du 16 décembre, il fut convenu que deux cardinaux seraient délégués par Sa Sainteté pour concerter avec les représentants de Philippe le texte de la capitulation.

L'audience avait duré plusieurs heures, et les ambassadeurs accablés sous ce flux de paroles, et fort en peine d'en démêler le sens, se retirèrent avec l'impression que Sixtc-Quint ne songeait réellement qu'à temporiser et h se dégager. La troisième audience qu'ils curent, le 30 juin, les confirma dans cette opinion. De son côté, le pape avait dit à Graziosi, agent du duc d'Urbin qui s'empressa de rapporter ce propos aux ambassadeurs d'Espagne, que les desseins de Philippe et de Mayenne n'étaient pas pour lui un mystère : c'était le démembrement de la France.

Pendant que Sessa s'étudiait à imprimer dans l'esprit du Saint-Père la nécessité de remplir ses engagements, un courrier vint lui apporter, avec une lettre

546 SIXTI-QDIIIT.

cours auprès de Votre Sainteté ooMHie aoprè» d^iia père aimé et respeefeé; parée que^en bon fils, je Lui rappelle les obligations du Sainl^Siége ! Par la nneéricorde de Bieu, où ayez-fous trouvé dans tout le eoois de ma vie, des mottls de penser de moi ce que vous me dites qu'on pense sur mon compte, et de quel droit me récrivez^vous ? Dieu et tout le monde connaisseBl ma vénération pour le Sainl«Siége, et rien ne na^en fera jamais dévier, pas même* Votre Sainteté parle grand tort qu'Elle me fek en m'écrivant de» cheaes semblables. Mais plus mon dévouement est grande moins je consentirai que vous manquiez aux devmrs envers l'Église et envers Dieit qui vous a donné les moyens nécessaires d'agir, et au^ risque d'importuoer Votre Sainteté et de Lui déplaire, j'insisterai pour qu'Eue mette la main à l'oeu vre. . . D'ailleurs, quoi qu'il arrive, je compte sur 1» divine protection qui m'échri^ Fera et dirigera mes pas^ et au demeurant je mfen re-* mets à ce que le duc de Sessa dira* à Votre Sainteté. » Sixte-Quint, ne voulait pas pousser les choses à l'extrême. Il tenait à se montrer coulant. Il ne revit dose plus le duc de Luxembourg, mais il continuait à neoevoir Mgr Séraphin, Tâme, comme disait le diplomate espagnol , de la cabale béarnaise. Le patraarehe d'Alexandrie, le iVère du l^at Gaëtani, les deux moines qui avaient prâehé pour la Ligue, furent nelftfchés, et le cardinal d'Aragon;^ qui s'était récondÉé avec Olivarès, et le cardinal Santa-Severina, également de la faction espagnole, chargés de la mission de traiter avec les ambasaadeurSk On se réunit aussitôt ; les séances se succédèrent rapidement, et le Id juillet

Les clauses suivantes portent sur la nominalion du ducdXVbin au commandement en chef des troupes pontificales et espagnoles, sur le chiffre des forces fixées à quinze mille fantassins et mille chevau-légers à la solde du pape, et vingt-cinq mille hommes de guerre à fournir par le roi d'Espagne. Cet engagement est pris de part et d'autre pour la durée d'une année. Si, dans cet espace de temps, le roi de France n'est pas élu, il est entendu que l'intervention cesse, à moins qu'une prorogation ne soit stipulée par les deux parties contractantes.

Le contingent du pape était inférieur à ce qu'il avait fait espérer par les ouvertures du cardinal Gesualdo, mais les plénipotentiaires de Philippe, sur le conseil pressant des deux cardinaux, acceptèrent néanmoins son chiffre, afin, comme ils le marquèrent en marge de la pièce, de ne pas lui donner occasion de rompre les négociations.

L'article dernier (art. 16) réserve au pape la faculté d'inviter les « potentats » d'Italie à se joindre à cette sainte entreprise. Par une capitulation secrète^, le Saint- Père s'engage à accepter et reconnaître comme roi de France, pourvu qu'il soit vraiment catholique, le prince nommé et déclaré par le roi catholique. Il attache cependant à cet engagement les conditions suivantes:

La nomination et déclaration du roi de France doit se faire conformément, il est vrai, au désir du roi ca-

^ff Capitulacion êecreta entre Su SarUidadySu Hlageglad tohre lot coêos de Francia. » Ârch. Simancas S. de E, Rome. Leg. 955. Annexe au rapport de Sessa du 19 juillet 1590. Ces pièces ne furent expédiées que le 1*' août.

390 SIXTB«OUINT.

rent un article distinct et séparé des précédents, par lesquels leur souverain s'engageait à demander an roi de France les concessions qu'on vient de lire. De celte façon, tout en se conformant, relativement à la Bretagne, aux vQfeux du pape, ils ne disent pas que c'est au futur roi de France que Philippe demandera œs concessions, ce qui aurait impliqué, au préjudice des droits de l'infante, la reconnaissance de la Bretagne comme partie intégrante de la France.

Les soins que les ambassadeurs apportèrent à la rédaction de cet article n'avaient pas échappé à la pé^ nétration de Sixte-Quint. Des explications eurent lieu, et les diplomates espagnols furent mis en demeure de se prononcer sur les intentions du roi. Ils déclarèrent queSa Majesté était de toute façon décidée à faire l'entreprise de la Bretagne, à maintenir les droits de l'infante, sauf d'ailleurs à régler cette question par le mariage de sa Glle, qui aurait la Bretagne pour dot^ avec le futur roi de France.

Enfin, ces dernières difficultés furent aplanies et les clauses formulées ainsi qu'on a vu. Les négociations si laborieuses, si émouvantes pour ceux qui les dirigeaient purent aboutir. L'instrument, pour être tramformé en traité engageant les deux souverains, ne manquait plus que de la signature des plénipotentiaires. Cette formalité n'était pas encore remplie, mais elle devait Têlre sans retard, lorsque le pape, malade de la fièvre, fit mander dans sa chambre la congrégation de France. A l'étonnement indicible des cardinaux qui la comi}osaient et qui, comme les ambassadeurs, croyaient que la ligue avec Philippe était

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surtout (le celui d'un traité, puisqu'elle manque de signature.

Pendant ces jours de crise , pendant que les ambassadeurs et les deux cardinaux travaillent à engager déGnitivement du côté de l'Espagne Taclion de Sixte- Quint, la partie adverse n*est pas restée inactive. Badoer en est Tagent le plus intelligent et le plus autorisé. Malgré les chaleurs de la canicule, malgré la fièvre du pape, « ce gros rhume qui le fatigue depuis quelques mois, »le diplomate vénitien sonde et devine les intentions de Sixte-Quint, Téclaire sur la situation de la France ^ et lui apporte les dernières nouvelles de Paris réduit déjà à la dernière misère, et dont la prise ne parait plus qu'une question de jours ou d'heures. Quelque strictement qu'on eût gardé le secret des négociations, Badoer l'a pénétré. Il sait tout, mais il n'en dit rien à personne, si ce n'est au doge dans sa correspondance toujours précieuse, mais ici d'un intérêt palpitant, non-seulement pour la Seigneurie, mais aussi pour l'historien, qui, à la distance de trois siècles, y trouve la clef de la conduite, jusqu'ici inconnue, que le pape a suivie au milieu de ces grandes péripéties, de sa pensée intime, des moyens qu'il a employés pour se dégager des étreintes de l'Espagne, pour sauver la France^t, avec la France, l'indépendance de l'Ëglise et de l'Europe.

Le 14 juillet, Badoer a déjà connaissance des princi-

' Les ambassadeurs de Venise, grâce à leur courrier périodique, la poste de Venise, qui arrirait et partait régulièrement une fois par semaine, étaient les membres les mieux informés du corps diplomatique.

gage avec Tune des parties, il lui sera diflicile de revenir sur ses pas, et de toute façon, il se sera aliéné la partie adverse, avec grande perte de réputation si les aflaires vont mal, certainement avec beaucoup de soucis et avec des dépenses insupportables. »

Le Saint-Père abonde dans son sens, mais ne s'explique pas davantage sur les négociations pendantes. Il raconte ce qu'on vient de lui mander de France et des Flandres. Tout va mal pour l'Espagne; le nonce à Cologne écrit que l'armée du duc de Parme n'est pas payée, qu'il y a des séditions dans ses rangs, que le général a beaucoup à faire pour se maintenir dans les Pays-Bas; et, a cela étant, ajoute le pape, ils parlent des armées qu'ils enverront en France. Ils veulent conquérir le monde, et ne sont pas capables de reprendre Cambrai. Un essai tenté pour ravitailler Paris a échoué. Les convois, les troupes, Tartillerie sont tombés dans les mains de l'ennemi. Le roi de Navarre écrit à Luxembourg qu'il occupe les ponts de Charenton et de Saint-Cloud, et que les Parisiens en sont à jeûner. Le légat s'est renferme dans Paris ; il mange de l'herbe comme un cochon ; il n'a que ce qu'il mérite. Il s'étudie à exciter les habitants à la résistance; mais à la prochaine défaite de Mayenne, ils penseront plus à leurs intérêts qu'aux exhortations du légat. » Cette audience laisse à l'ambassadeur l'espoir que le traité ne sera pas accepté.

Quinze jours après, le 28 juillet, au plus fort de la crise, Badoer trouve le langage du pape plus explicite. Évidemment sa résolution est prise. Il ne signera pas la capitulation. «Nous ne voulons pas^ lui dit-il^ en*

cardinaux, et à la suite d'un examen consciencieux, il en est arrivé à la résolution d'envoyer deux prélats, l'un, Mgr Séraphin, aux princes du sang, aux prélats et à la noblesse de ce royaume, l'autre, Mgr Borghèse, aux villes et autres lieux qui tiennent à la Ligue, avec mission de les inviter tous à se rassembler dans un certain espace de temps pour faire Télection d'un roi catholique. Ces deux prélats feront les plus grands efforts pour que le choix tombe sur un prince qui réunisse les suffrages de tous.» Le roi ainsi élu pourra compter sur le secours du Saint-Siège, lui, le pape étant décidé à l'aider de tous ses moyens temporels et spirituels. Après cet exposé il demanda l'avis des cardinaux.

Santa-Severina , parlant le premier, dit que Sa Sainteté était maîtresse d'agir comme Elle l'entendait ; mais que, pour sa part, il ne pourrait jamais approuver l'envoi d'un agent auprès d'un hérétique. La co- • 1ère de Sixte-Quint éclata, et il y eut, entre lui et le cardinal, une vive altercation. Les opinions des autres membres de la congrégation étaient partagées, mais on convint à la un qu'un mémoire motivant les résolutions prises serait rédigé et communiqué aux ambassadeurs d'Espagne. Cet écrit devait prendre pour ;^ point de départ le désir de Sa Sainteté, conforme à

celui du roi, de donner à la France un souverain catholique, et démontrer ensuite que les moyens adoptés par la congrégation s'appuyaient sur des précédents. Enfin il fut résolu, pour la justification du chef de l'Église, que le mémoire serait envoyé à tous les princes de la chrétienté.

d'une nouvelle qui courait les rues ; que la mission d'un agent pontifical auprès d'un prince hérétique était un scandale, un mauvais moyen d'en détacher les adhérents catholiques, une offense cruelle faite au roi d'Espagne, puisque, après avoir offert d'envoyer une armée en France, le Saint-Père y envoyait une ambassade ; enfin que si Mgr Séraphin partait pour le camp du Béarnais, lui et le comte se verraient obligés d'écrire à leur souverain qu'il n'avait plus rien à attendre de Sa Sainteté. » Sixte-Quint s'écria qu'ils étaient venus poir l'insulter dans son cabinet ; que le roi était bon prince, mais que ses ambassadeurs dénaturaient ses intentions. « D'où savez-vous que Sa Majesté trouvera mauvais ce que nous comptons faire? Nous ne sommes pas l'esclave du roi, tenu à faire toujours ses volontés, et à lui rendre compte de nos actions. Nous sommes le père, et il n'appartient pas aux enfants de lui donner conseil, quand il ne le leur a pas demandé. Lorsque, peu après notre avènement, nous avons renvoyé l'ambassadeur de France, lorsque nous avons lancé le monitoire contre le roi très^chrétien parce qu'il avait tué un cardinal, ce n'est pas sur les conseils de Sa Majesté catholique que nous avons agi, mais de notre propre mouvement; et vous, qui portez l'épée au côté, vous voulez en savoir plus long en matière de théologie que nous qui avons nos grades en théologie, en médecine et en autres facultés? De quel droit venez-vous donc nous faire des menaces? Sur des bruits que vous avez recueillis dans les rues? Pourquoi, après tout, étes-vous venus à JUnne? Depuis décembre vous êtes annoncés, et maintenant vous vou-

560 SIXTB-QUIIIT.

le désirer, mais son ambassade n'a produit aucun résultat. » Cet échec, il Tattribue aux moyens de douceur recommandés par le roi, tandis que, dans son esprit, c'est la peur, et la peur seule qui aurait pu briser les résistances du Vatican ^ D'ailleurs Olivarès est dégoûté du service. La triste satisfaction que lui donne l'insuccès du duc est contre-balancé par son dénuement pour le roi. IjC rôle de Mentor du jeune Sessa ne lui convient pas, et il prie son ami, le secrétaire d'État, d'exprimer à leur maître les regrels qu'il éprouve de se voir écarté du nombre des personnes qui passent pour avoir bien mérité de Sa Majesté.

Cependant ils ne cessent, lui et le duc, d'obséder le vieux pontife de plus en plus souffrant, mais non brisé, luttant en même temps contre la fièvre et contre les ambassadeurs de Philippe II , dont l'aspect seul le remplit de dégoût et de colère, mais non plus de peur; car, chose étrange, dans les derniers jours de son existence, depuis qu'il a trouvé le courage de laisser partir le courrier d'Olivarès avec la capitulation non signée, il a repris toute l'énergie de son caractère ; il est décidé à ne plus se laisser intimider; il espère d'un jour à l'autre apprendre la reddition de Paris. Il compte sur des faits accomplis que le temps amènera, car le temps, tout le monde le sent, est favoraUe à la cause de Henri qui est la cause de la France, et en même temps, cette fois, celle de la papauté, a Ils nous

Poco frulo que reporté la idadel Duque de Sessa. Arch. Siinanc«8.S. lU E, Rome. Leg. 956.

< c Li v'ui de) rigor. »

France, renouvela ses plaintes ^ contre les représentants de Philippe, et posa la question de savoir si les prélats devaient ou non se mettre en route pour la France. Les cardinaux conseillèrent d'ajourner le départ, afin de ne pas avoir l'air d'agir par dépit, et aussi par égard pour Sa Majesté catholique. Sa Sainteté y consentit et se calma, car à ce moment rien ne répondait mieux à ses desseins que les délais*.

< Sessa à Philippe il, 22 août 1590, avec la reblion de la congrégation de France du 21 , par le cardinal d'Aragon. Arch.SimaDcas. S. de E. Rome. Leg. 955.

* Alberto Badoer au doge, 28 août 1590. t Forse perché la dilatione fa più a proposito délia sua intentione d^ogni altra cosa. » Arch. Ven. Disp, Rome, fil. 24.

364 SlXTE-QUlNT.

serve. C'est l'issue de la crise qui a, depuis dix-huit mois, tenu le monde en suspens. C'est le dernier mot de Sixte-Quint. Sa tâche est accomplie. Il ne lui reste plus qu'à mourir.

Depuis le printemps , depuis ce terrible mois de mars tout rempli de ses combats avec l'ambassadeur de Philippe, sa santé dépérissait visiblement ^ Une fièvre catarrhale, mal soignée, car il était mauvais malade, avait pris un caractère intermittent. Était-ce la fièvre tierce, était-ce la fièvre quarte? On l'ignorait, car il refusait obstinément de se laisser tâter le pouls, ety au lieu d'observer la diète voulue en pareil cas, faisait comme font en Italie les gens du peuple, il tâchait de noyer la fièvre dans quelques verres de vin de plus. Au commencement on comptait sur la constitution robuste du malade, mais bientôt son état inspira des inquiétudes sérieuses*. Le jour de l'Ascension, pendant la messe à Saint-Pierre, il fut pris d'un accès de fièvre. On remarqua sa mauvaise mine, sa faiblesse et son air abattu *. Au temps des fortes chaleurs de juillet

* Alberto Badoer au doge, 28 avril 1590. Arch. Ven. Dt5p. Rome, fil. 24. — Le même au même, 5 mai i590. Ibid»^ Le même au même, 19 mai 1590. Ibid, — Le même au même, 2B mai 1590. lind. — Le même au même, 14 juillet 1590. Ibid, — Le même au même, 25 août 1590. Ibid.— Nicolini au grand-duc Ferdinand, 11 mai 1590. Arch. Flor., fi$, 3299.— Olivarës à Philippe II, 27 avril 1 590. Arch. Simancas. S. de £. Rome. Leg. 956. — Le même au même, 2 juin 1590. ibid,

* « Por haversele renovado à S. S. un terribilisimo catarro que enotra compleccion se pudieae tener por sospechoso, pero en contrapeso de la buena que Su Santidad tiene hace grandes desordenes y bebe mas cantidadde la quebebia cuando estubo sin él, y no quiere haverse ningun remédie. Con todo esto no ha tenido hasta agora calentura que se sepa porquc él no quiere dar el pulso à medico. » — Olivarès k Philippe 11, 27 avril 1590. Arch. Simancas. S. de E, Rome. Leg, 956.

' i Con gran flaqueza, caimiento y melancolia, y li la misa es cierto

if

évidemment favorisée par la Providence, puisqu'il l'avait créée seulement pour purger la mer des pirates et non pour molester des princes chrétiens. »

Après ces bonnes nouvelles vinrent les mauvaises : la licence des prédicateurs espagnols, le sermon du jésuite qui avait osé accuser le pape de favoriser les hérétiques ^ Il s'étendit longuement sur cet incident, releva que c'était à Madrid, à la cour si catholique d'un prince si chrétien que ce scandale avait eu lieu ; mais il comptait sur le secours de la divine Majesté qui le protégerait, lui, l'Église et ses États, lesquels, en ce moment, par la suile des mauvaises récoltes, par la disette et la pénurie, comme d'autres pays, étaient fort éprouvés. Mais si ses greniers d'abondance étaient vides, ses coffres étaient remplis d'or, et il proposa à la congrégation de consacrer la somme de cinq cent mille ducats au soulagement de ses sujets. Il était heureux de pouvoir ainsi non-seulement donner, avec grande facilité, des sommes importantes, mais de prouver aussi par ce don, aux yeux du monde, qu'il avait accumulé tant de trésors, en prévision de mauvaises années, pour aider ses sujets et non pour faire des guerres.

Ce n'étaient pas seulement la misère du peuple et la famine de 1590, qui venaient dans ses derniers jours ternir l'éclat de son règne, et donner un si terrible démenti aux fières paroles qu'il avait à son avènement adressées aux conservateurs de Rome, alors qu'il leur promettait l'abondance pendant son pontificat* Les ban-

* Voir livre Y, chap. iiié

la congrégation y vers la Gn de la matinée, sunrint un grave accès qui lit craindre pour la vie du malade. On appela les médecins en toute hâte. Vers deux heures de nuit'( dix heures) Faccès se renouvela avec une grande vioicnce. Le cardinal Aldobrandini qui, en sa qualité de dataire, logeait près du Quirinal, accourut, et, pendant deux heures, le pape sembla près de s'éteindre. Malgré les supplications des médecins, il se leva le lendemain, mercredi 22, dina avec un melon et prit quelques verres de vin. Il travailla ensuite longuement, selon son habitude, avec le cardinal dataire, avec le gouverneur de Rome et d'autres personnes. Le jeudi 23, quoique très-faible, il se leva, dit la messe, et présida pendant quatre heures la congrégation de l'Inquisition. Vers la fin de la journée, nouvelle crise. Le vendredi 24, il se vit obligé de décommander les audiences des ambassa* deurs. Les médecins déclarèrent que la flèvre élait continue et compliquée de retours périodiques; ils trouvèrent l'état de Sa Sainteté dangereux, moins par la nature du mal qu'à cause de l'impossibilité de Lui fiiire suivre un régime. En transmettant les bulletins au doge, l'ambassadeur Badoer ajoute : « Qu'il plaise à Dieu, en ces temps de. grande calamité, de préserver les jours de ce sage et bon pontife, si plein de solli- . citude, comme on voit, pour la tranquillité et la prospérité de ce pauvre royaume de France' ! »

C'est le vieil ami de Sixte-Quint, son camérier secret Sangaletto qui le soigne. « S'il voulait obéir aux médecins, écrit-il à Mgr Usimbardi, il guérirait, si-

> Alberto Badœr au doge, 26 août 1590; rapport cité précédemment.

370 SIXTE-QULNT.

Les ambassadeurs expédièrent leurs courriers qui, un pied dans Tctrier, attendaient les dépêches contenant la grande nouvelle. Les écrits couchés sur le papier à la hâte, et sous l'impression d'un événement important, rendent presque toujours très-fidèlement la pensée de leurs auteurs. Badoer^ raconte brièvement au doge les dernières phases et l'issue fatale de la maladie de Sixte-Quint. « Tous les siens, ajoule-t-il, sont dans la désolation, et tous les bons en proie aux plus

tendre tous les secours temporels et spirituels qu*il lui fallait, j» Cette manière de glisser sur la question des sacrements qui Ta tant préoccupé dans sa lettre précédente, écrite au chevet du lit du mourant, vient à Tappui des rapports des ambassadeurs d'Espagne qui mandent au roi que le pape est mort sans confession, et qui n'auraient pas avancé celte assertion si le fait n'eût pas été positif. Mous ne relèverions pas cette circonstance, si Olivarès et Sessa n'en avaient profité pour assouvir leur haine contre le pape en l'accusant de manque de piété. Plusieurs auteurs ont affirmé que Sixte-Quint était mort empoisonné par les « Espagnols. • Cette fable ne mérite guère d'être réfutée, ou plutôt elle est réfutée par les dépêches de l'ambassadeur de Venise et les lettres de Sangaletto dont j'ai donné des extraits. S'il y avait eu le moindre soupçon, le moindre bruit de ce genre, ni l'un ni Tautrc ne l'aurait passé sous silence. C'est évidemment l'une des nombreuses inventions de Gregorio Leti, publiées soixante-dix-neuf ans après la mort du pape. Certes, Olivarès et Sessa ont contribué à abréger la vie du pontife, mais non avec du poison. Dans m Avis de Rome, 29 août 1590 (Bibl. Vatic. Ms. 1050), on lit : c La maladie était tellement impétueuse et Sa Sainteté si tiède au sujet du lalut de Son âme, qu'Elle n a pu finir Sa confession... Son corps a été ouvert et trouvé en parfait état (neUissimo), d'où on conclut que Sa maladie a été causée par l'usage exagéré de vins purs et jeunes. » L'auteur de cette notice, comme tous les nouvellistes, n'est pas des amis de Sixte-<}uint, et, en effet, les hommes de son métier n'avaient pas û s en louer. l\ considère le décès comme un acte de la miséricorde divine, et, contrairement à la vérité, il représente le pape comme tiède en matière de religion et adonné à la boisson. Si le bruit d'une mort violente avait alors couru dans Rome, il se serait fait une fête de le relater.

* Alberto Badoer au doge, 27 août 1590. Arch* Ven. Disp. Rome, /i/. 2i.

à grand'peine par le connétable Golonna (répoux de la pelite-nièce du pape) accompagné d'un grand nombre de seigneurs, et par Mario Sforza, que le , sacré collège avait envoyé sur les lieux. On a promis au peuple que, jusqu'à nouvel ordre, la statue serait couverte de planches. Il a aussi été résolu que dorénavant on n'en pourrait plus ériger à des pontifes durant leur vie, mais seulement après leur mort, dans le cas où ils se seraient rendus dignes de cet honneur. Maintenant, grâce aux sages mesures des seigneurs cardinaux, les choses se passent assez tranquillement. Dans la première congrégation ils ont nommé général des armées Don Michel Peretti, petit-neveu du pape défunt , et sur la demande du cardinal Montalto qui veut s'obliger cette famille, le seigneur duc Onorato Gaêtani, lieutenant du général. Ce dernier aétéchargé de faire, le plus promptement possible, deux mille fantassins destinés à garder Rome. En ce moment c'est le peuple romain qui, par ses caporioni^ s'acquitte fort bien de cette tâche. » 11 ajoute que les dispositions du pape concernant les bandits ont été modifiées par les cardinaux. « On a trouvé, continue-t-il, au fort Saint-Ange, en dehors des trois millions d'écus d'or qui, en conformité des dispositions de Sixte-Quint, ne peuvent être aflectés qu'aux besoins urgents de l'Église, un autre million et 150,000 écus réservés à la libre disposition du pape ; mais les seigneurs cardinaux ont dans l'espace d'une heure distribué cette (dernière) somme, donnant 500,000 écus aux villes de l'État, et 400,000 à la ville de Rome pour acheter du blé. Les 250,000 écus qui restent sont destinés à

574 SIXTE.QDINT.

douleur; partout en Europe, comme un événement de la plus haute gravité. A ce sujet, Tambassadeur Contarini écrit de Madrid ^ : ce Plus on réfléchit ici sur la mort du pontife, plus ons*en réjouit. Chacun en parle ' avec une grande liberté et peu de respect. On pense et quelques-uns disent tout haut que, quel que soit son successeur, il est impossible qu'il soit plus contraire à la politique de cette couronne, et plus ennemi de la Ligue de France.»

Le doge adressa au nom de la Seigneurie des lettres de condoléance, conçues en termes chaleureux, aux petits-neveux et à la sœur du pontife défunt*.

Donna Camilla survécut à son frère pendant de longues années , et mourut fort âgée au palais de la Chancellerie*.

IjC cardinal ÂlexandreMontalto, disposant delà nombreuse faction des créatures de son grand-oncle, a rempli un rôle important dans les conclaves d'DrbainVII, de Grégoire XIV, d'Innocent IX, de Clément VIII, de Léon XI et de Paul V. Personne ne connaissait mieux les dispositions des cardinaux , personne n'en savait mieux tirer parti. Cependant il brillait moins par l'esprit que par les qualités du cœur. Les souvenirs de ses libéralités, de sa charité, de sa munificence se sont, sous forme d'anecdotes, perpétuées dans les traditions

ment où Sa Majesté sort de la chapelle. Les traits de Rodolphe se troublèrent, mais il garda le silonce.

• Contarini au doge. Madrid, 22 septembre 1590. Arch. Yen. Disp. Espagne, fil. 22.

* Le doge au cardinal Montai lo, 1" septembre 1590. Arch. Ven. Delib. f. 4i. —Le môme à Donna Camilla Pcretti; même date. Ibid. f. 45.

^ i4juillel 1605.

576 SIXTE-QUINfT.

représentant. I/obligation des héritiers de Don Michd de restituer à la maison Gesi la dot que lui avait apportée sa seconde femme avait fait la première brèche à la fortune cdossale des Peretti. Les dettes contractées par les cardinaux Alexandre et Francesco Montalto en hâtèrent la ruine. Lorsque leur patrimoine passa à la famille Sforza, il était tellement dilapidé qu'il n'en restait plus rien, à part quelques terres de Donna Margarita Somaglia, première femme de Michel Peretti*.

Ici nous ne passerons pas sous silence l'homme qui avait tant contribué au prestige de Sixte-Quint et constamment vécu dans son intimité. Domenico Fontana ne put échapper aux effets de la réaction. Dès l'avénement de Clément YIIT, il tomba dans une disgrâce imméritée. Privé de son poste d'architecte pontifical de Saint-Pierre et sommé de rendre compte des dépenses faites en bâtisses sous le pontificat de son grand protecteur, il quitta Rome et, suivant l'appel du comte de Miranda, vice-roi de Naples, accepta la charge d'architecte royal et d'ingénieur en chef du royaume. Sous ce vice-roi, comme sous le comte d'Olivarès qui succéda à Miranda et sous Lemos, il dirigea dans la capitale comme dans les provinces des travaux considérables. Après avoir changé la physionomie de Rome, il embellit celle de Naples, et mourut dans cette ville, riche d'années, d'argent et d'honneurs*.

• Ralti, Famiglia Sforza. «il.

«En 1607; Milizia, Architelli, 1785. 11 aligna la C^î^ia^nP- Lucia, bâtit le palais royal et le musée (les Studij), érigea la bdPlîntaine dite de Miranda, et dirigea de grands travaux hydrauliques dans les provinces.

remet constamment. En maint endroit, elle est rapportée par les ambassadeurs, par les cardinaux, par ceux qui l'approchent, et qui plus est, cette opinion , celte conviction profonde, est celle de tout le monde. On la rencontre dans les deux camps hostiles. Les uns redoutent cette éventualité, le triomphe des huguenots, comme le plus grand des maux; les autres l'appellent de tous leurs vœux, comme l'accomplissement complet de leurs aspirations. Telle est la situation générale de l'Europe, tels sont déjà le prestige, l'ascendant, la puissance du génie de la France, que c'est elle qui décidera de l'issue de la grande crise. Si elle embrasse la réforme protestante, se dit-on, la religion catholique disparaîtra du monde civilisé.

Il faut donc sauver la religion catholique en France. Mais si la France descend du rang de grande puissance, si elle esl inféodée à l'Espagne, sans doute ofticiellement elle restera catholique; mais le centre, le grand foyer de la foi, le Saint-Siège, disparaîtra, perdra toute indépendance, ne sera plus que le premier bénéfice dont les rois catholiques disposeront, qu'ils conféreront à de dociles et complaisants favoris. La religion catholique, frappée au cœur, périra lentement mais irrévocablement. Cette pensée est-elle juste, ou ne l'est-elle pas ? Ce n'est pas ce dont il s'agit ici. Ce qu'il importe de constater, ainsi que nous l'avons fait tfB de nombreuses citations, c'est que pour Sixte-Quint, pour les principaux hommes d'État de son temps, elle était un axiome, une vérité incontestable.

Voici donc les conclusions auxquelles en arrivaient les personnes intéressées au maintien de la religion

380 SnCTE-QDINT.

sormais graviter vers la péninsule ibérique que ce mouvement, grâce aux Pyrénées, grâce au caractère et à Texislence insulaire de la nation castillane, n'a jamais pu atteindre que fort imparfaitement. De plus, ces pays en étaient séparés par la mer ou par la France. Et quel était le lien moral, celui de la communauté des intérêts et des traditions, qui les unissait à l'Espagne? Aucun, absolument aucun. En abdiquant, l'Empereur, malade et dégoûté, avait fait cadeau à son fils de tous ces États. C'étaient désormais des provinces ou plutôt des colonies espagnoles. Ce sort, ils ne voulaient pas l'accepter. S'ils avaient été adjugés à Ferdinand, leur existence individuelle était garantie; ils devenaient , indirectement, non légalement mais de fait, aussi longtemps que les Habsbourg porteraient la couronne impériale, des membres du Saint-Empire. Aussi qu'en arriva-t-il ? I.,es Pays-Bas se révoltèrent. Il fallait une armée et les plus grands capitaines du temps, le sang de l'Espagne et les métaux précieux du Nouveau -Monde, non pour les réduire à l'obéissance, car on n'y parvenait pas, mais pour en contenir une portion, celle qu'on occupait avec des forces écrasantes. Le Milanais offrait l'aspect d'un grand camp. Les Napolitains, race moins belliqueuse, étaient plus faciles à gouverner, mais les tentatives d'insurrection se reproduisirent périodiquement. Presque tous les deux ou trois ans, on vit arriver à Rome des fuyards échappés aux échafauds qui étaient dressés en permanence, aux prisons qui regorgeaient de compromis. Était-ce la faute du gouvernement de Madrid ? Peut-être en partie. Il faut aussi tenir compte de l'influence des

îv.

Voilà les mobiles de sa politique. Ce n'est pas nous qui les lui supposons.il nous les a fait connaître lui-même; nous les savons de sa bouche, et sous ce rapport les contemporains ne doutent pas de s;i parfaite sincérité. C'est quand il donne, comme principal ou unique motif de ses actions, son zèle pour la religion qu'il leur inspire des soupçons. D'ailleurs, le lecteur a pu pénétrer sa pensée intime déposée dans les instructions secrètes qu'il donne à ses agents, à Olivarès, à Mendoza, à Tassis. Je ferai, dit-il, dans tous les cas l'expédition de la Bretagne ; la Bretagne est à l'infante ma fille. En effet, il lui faut la Bretagne. S'il l'avait possédée, V Armada n'aurait pas péri, et probablement il serait l'arbitre de TAngleterre. Si le duc de Lorraine est élu roi de France, dit-il encore, le duché doit passer à l'Espagne ; il établira la communication entre la Flandre et le comté de Bourgogne ; en aucun cas il ne pourra être réuni à la France. Le duc de Mayenne, connaissant la pensée du roi, lui fait insinuer comme prix de son élection , l'annexion à l'Espagne de la Provence, duDauphiné, de la Bourgogne et de la Bretagne. Et comme s'il voulait tranquilliser sa propre conscience, il se dit : La France, il n'y a pas longtemps, ne possédait pas ces provinces, et elle était pourtant un grand royaume. Philippe, de son côté, comme on fait en pareil cas, cherche à motiver sur des principes moraux l'action qui lui est imposée par la force des choses. Voici le raisonnement qu'il se fait, et par lequel il tâche de se persuader lui-même de la justice de ses prétentions. Nous lui avons plus d'une fois ouï dire : Je suis le bras, le vicaire séculier de

384 SIXTK-QUINT.

était convaincu, qu'à cette époque le triomphe de Henri équivaudrait à la perte totale de la religion catholique en France.

Ce fut alorsy peu de temps après son élection, que Sixte-Quint lança sa bulle priva toire contre le roi de Navarre. En même temps, il médita et offrit à Henri Ul son intervention armée. En agissant ainsi, il resta conséquent avec lui-même. Il poursuivait son but élevé, qui était de sauver à la fois la religion et la France. Mais nouveau en politique comme il Tétait encore, il se trompa dans l'appréciation des hommes et des choses. 11 crut à la possibilité du succès des deux partis catholiques, par leurs propres moyens, ce qui supposait la franche, mais de fait impossible, réconciliation entre Henri Ifl et la Ligue. Le meurtre des Guises change la situation. On entre dans une nouvelle phase. D'abord cet événement amène Philippe sur la scène. Aussi longtemps que la Ligue et Henri UI avaient combattu côte à côte avec l'espoir des secours que Sixte- Quint avait offerts, mais qu'il n'avait pas donnés, par suite du mépris qu'il avait conçu pour Henri UI, et du peu de confiance que lui inspiraient les chefs de la Ligue, il était permis d'espérer, il était possible de vaincre les huguenots sans la coopération de l'Espagne. Désormais cette chance s'était évanouie. Il y avait encore un autre fait plus considérable dont il fallait tenir compte : c'était l'alliance des deux Henri et les nombreux ralliements de catholiques. Peu de temps après, le roi est assassiné et Henri de Navarre devient le maîlre d'une partie de la France. Quels sont les éléments de sa force? En première ligne, l'armée hu-

386 SIKTE-QUINT.

dispensable de son avènement. La France est catholique ; elle veut le rester. La France est un grand et indépendant royaume, elle veut le rester, et elle ne peut le rester que sous le sceptre de Henri, tous les autres princes étant incapables ou étrangers ; et Henri ne peut remplir cette mission qu'en embrassant la foi du pays sur lequel il va régner. Dans son armée même, les rôles sont intervertis. Les huguenots n'en forment plus qu'une minorité. Il y avait un temps où Henri ne commandait qu'à des huguenots, où il n'avait que des alliés protestants. Puis les catholiques royaux se réunissent à lui ; les deux confessions sont représentées dans son camp, mais les huguenots en sont l'élément principal. Enfin, et c'est la dernière phase, les huguenots ne sont presque plus que des auxiliaires, précieux encore et qu'il faut ménager, mais avec lesquels, après la victoire, on n'aura plus à compter que dans une faible mesure. Si Henri triomphe, la religion catholique triomphera donc avec lui . C'est tout au plus s'il devra quelques ménagements à ses anciens coreligionnaires. Dans la première période, la conversion de Henri était impossible ; dans la seconde, elle était probable, mais feinte, et par conséquent, aux yeux du chefde l'Église, inadmissible; dans la dernière, elle était nécessaire, inévitable, imposée par la volonté de la France dont Henri sera le roi parce qu'il est le seul roi possible. Alors, de quel droit, pour quelles raisons, sous quel prétexte refuser l'absolution ? Ce n*esl pas soudainement , c'est peu à peu que ces vérités se font jour dans l'esprit du pontife. Lorsqu'il s'en est pénétré, lorsque les événements coniirment ce que son bon sens

qu'il n'a jamais désertée, vigoureusement, constamment, et jusqu'à son dernier soupir. C'est l'arbre qui brave les éléments, qui gémit et ploie sous la furie de l'ouragan, agite ses branches, perd son feuillage, mais qui se redresse et résiste.

Une dernière question reste à élucider. Il s'agit d'apprécier la part qui est due à Sixte-Quint dans la solution finale, le triomphe de Henri. Nous ne ferons {)as ici de l'histoire conjecturale. Tout le monde sait combien il est difficile, même pour des événements qui se sont accomplis sous nos yeux, de se former un jugement, tant soit peu solide, sur les différentes éventualités possibles ; de dire que telle ou telle chose serait arrivée dan^ telle ou telle supposition. Encore celle fois, nous nous bornerons à citer l'opinion unanime des contemporains. Nous rappellerons surtout ce qu'en pensaient les hommes d'État les plus éminents de l'époque, les plus fins observateurs, les juges les plus compétents en matière politique étrangère, les ambassadeurs de Venise. Badoer et le Sénat, composé « de ces bons vieux sages » pour lesquels Sixte-Quint avait une si profonde vénération, considéraient la grande ligue entre l'Espagne et le pape, et l'intervention simultanée d'une armée espagnole et pontificale, sous la direction suprême du chef de l'Église et sous le commandement d'un général par lui choisi et dépendant de lui, comme la fin de la France. Cette opinion, nous l'adoptons sans réserve. Elle est corroborée par celle de tous les hommes politiques de l'époque, par les faits qui se passaient alors et par les événements subséquents. Le duc de Parme était, il est

spirituels, il no pouvait pas lancer des excommunications contre Sa Majesté catholique, afin de L'empêcher de résoudre à Sa manière la question de succession, puisqu'il s'était obligé d'avan^b à accepter comme roi de France tout candidat favorisé par Philippe. Il avait dû prendre cet engagement parce qu'à cette époque c'était un puissant moyen pour obtenir l'intervention active, efficace et prompte de l'Espagne. Gela ressort, nous l'avons dit, de la situation et des documents dont nous avons fait connaître les passages essentiels, a Le pape, dit Badoer, compte se dégager après coup. Je crains fort qu'il ne se trompe s'il fait la ligue avec l'Espagne. » Les instructions secrètes du roi à Mendoza et Tassis, les événements postérieurs laissent entrevoir les conséquences éventuelles d'une victoire définitive de Philippe et du souverain pontife. Quelle aurait été alors la face de l'Europe? L'Espagne, directement ou indirectement, un peu partout, sans contredit la puissance prépondérante ; sa domination impatiemment supportée, et tôt ou tard secouée ; la papauté abaissée, Rome moralement transférée à Madrid, la religion catholique confondue avec l'^xpa^/mne et courant le plus grand risque d'être entraînée dans une ruine commune, le jour où l'Espagne succomberait sous les coups de l'Europe coalisée ; le peuple français pour longtemps condamné, avant de se refaire, avant de se fondre dans la grande et noble nation qu'il est, à des convulsions affreuses, peut-être à des siècles de luttes, de catastrophes, de sang et de larmes. Tel est le sombre tableau qui se déroule devant notre imagination. Heureusement ces épreuves ont été épar-

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