‹ Sixte-Quint (volume 3)Chapitre 7 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

celui du cardinal de Guise, j'oubliais de vous dire que je me suis aussi déchargé de feu le cardinal de Guise qui avait été l'impudent de dire qu'il ne mourrait point qu'il ne m'eût tenu la tête pour me raser et faire moine... Yous pouvez aussi faire entendre à Sa Sainteté qu'il m'a convenu ainsi de le faire, si je ne voulais laisser encore ce très dangereux incitement de guerre perpétuelle contre. mes sujets. »

Les rapports du légat firent connaître en détail cette catastrophe sanglante. Le cardinal Morosini résidait à Blois. Informé de l'assassinat du duc, il avait vainement cherché à forcer la consigne du palais. Ce ne fut que le lendemain delà mort du cardinal de Guise, qu'appelé par un billet de Henri III, il put approcher le roi encore tout enivré de son triomphe. « Monseigneur le légat, lui avait-il écrit, me voilà roi. J'ai pris cette résolution de ne plus tolérer injure et mauvais traitements. Je me maintiendrai en cette généreuse résolution au dommage de qui que ce soit, et à l'exemple du pape notre Saint-Père, m'étant fort bien souvenu de sa façon de parler, disant continuellement qu'il faut se faire obéir, et châtier ceux qui nous offensent. Puisque j'ai atteint mon but, je vous recevrai demain s'il vous plaît. Adieu. » Les rapports du légat témoignent d'un extrême embarras. 11 déplore ces faits et les blâme, mais avec mesure. Il se trouve dans une situation difficile. S'il dit tout ce qu'il sait et tout ce qu'il pense, il risque de surexciter les J colères du pape, de le pousser à quelque démarche compromettante ; si en sa qualité de légat il fait un éclat, comme par exemple de quitter la oour, ou d^ex-

communier le meurtrier, c'est lui qui engage la politique du Saint-Siège. S'il reste, s'il se borne à blâmer en particulier le crime du roi, il risque de déplaire à son maître, mais au moins ce sera lui, le légat, ce ne sera pas le chef de l'Église qui sera compromis. C'est à ce parti qu'il s'arrête ; c'était le plus sage, le plus noble, le plus digne de l'excellent Morosini, et en même temps le plus ingrat, celui qui sera jugé le plus défavorablement quoiqu'il soit le plus méritoire. C'est ce qui arriva alors, c'est ce qui arrivera en pareille circonstance. Quand les passions ont pénétré dans les cabinets, l'agent diplomatique assez éclairé et assez courageux pour ne pas servir ces passions est sûr de déplaire ; mais il est- sûr aussi de servir les intérêts de son pays. Morosini se borne donc à rendre compte de l'entretien qu'il a eu avec le roi, des exhortations qu'il lui a adressées en se promenant avec lui dans le parc du château, à raconter l'impression, généralement mauvaise, que ces meurtres ont produite sur le public. Les ennemis seuls des Guises s'en réjouissent. Les gens raisonnables témoignent de la compassion et n'approuvent pas. La reine mère, malade, etprescpie mourante, est du nombre des raisonnables. Comme c'est une femme d'une expérience consonmiée, comme elle a le jugement plus juste que son fils, qu'elle est moins prévenue et moins passionnée, elle comprend la gravité de la catastrophe et en prévoit les fâcheuses conséquences.

M. de Pisany fut reçu le 6; il relata les faits et trouva le pape moins irrité qu'il n'avait craint. Le Saint-Père lui parla avec assez de calme, et ne manqua

pas Toccasion de faire un retour désobligeant sur la politique de son prédécesseur. Il accusa les cardinaux de Sens et de Côme d'être, après Grégoire XIII, les principaux auteurs de tous ces maux. Après Tambassadeur de France celui de la Seigneurie fut introduit. « Qu'en dites-vous? s'écria Sixte-Quint en apercevant Gritti. Nous ne pouvons pas louer, nous devons blâmer le premier acte qu'a fait le duc de Guise, qui était de s'armer et de s'unir à d'autres princes contre le roi; car il ne lui appartenait, en aucune façon, de prendre les armes contre son souverain, et, quoiqu'il choisît la religion pour prétexte, il n'avait pas le droit de marcher contre son roi, ni de lui imposer la loi; c'était un excès et un péché, car ce n'est pas au vassal de commander et de faire violence au prince ; il peut bien avertir, exhorter, persuader, mais s'insurger contre son roi est une action inexcusable, c'est un péché. Et si, pour ce motif, le roi avait procédé et l'avait puni, il n'y aurait eu rien à dire; car c'était son sujet et on n'aurait pu que l'approuver. Le second acte du duc a été son arrivée à Paris, il y a quelques mois, suivi seulement de sept cavaliers.il s'est rendu chez la reine mère, et ensuite chez le roi. Si celui-ci avait voulu procéder contre lui, il pouvait le faire; il pouvait l'arrêter et le châtier ; s'il l'avait mis à mort, s'il avait fait jeter son corps par la fenêtre, personne n'aurait bougé, et tout était dit. Le roi eut tort de ne pas le faire alors, tout le monde l'en aurait loué; mais, comme vous savez, il s'est enfui et est allé à Chartres. Maintenant vient de s'accomplir le troisième acte. Le roi étant souverain et le duc sujet, le

roi peut agir contre ses sujets. Il n^est tenu de rendre compte de ses actions à personne. Mais, après s'être réconcilié avec lui, après l'avoir admis dans son conseil et dans son intimité, faire appeler le duc dans sa chambre et massacrer cet homme qui s'y rendait en toute confiance, c'est ce que nous ne saurions approuver, car ce n'est pas un acte de justice, c'est un homicide. Il devait le faire arrêter, lui faire son procès, et ensuite agir selon sa convenance, car il est roi, et en se conformant aux lois, en observant les formes ordinaires de la justice, tout était bien fait. Si une insurrection avait eu lieu, il aurait pu le faire mourir sans procédure {tumultariamente) ; mais le tuer comme il l'a lait était homicide et péché et non justice, et nous sommes affligé que le roi l'ait commis. En ce qui concerne le cardinal, si le roi avait le moindre motif de plainte, pourquoi ne pas s'adresser à nous? Nous aurions appelé le cardinal à Rome, et tout se serait i'.rrangé; et s'il n'était pas venu, nous lui aurions pour désobéissance ôté le cardinalat, et alors le roi aurait pu faire selon son bon plaisir. Nous l'avons dit à l'ambassadeur qui a été ici avant vous, et nous lui avons demandé quel prince a jamais osé tuer un cardinal. En somme, le roi a mal agi en traitant de la sorte des gens avec lesquels il s'était réconcilié. »

Le pape paraissait afQigé et embarrassé ; il se plaignait du fardeau de son ministère, tout en convenant que chacun « préfère ses peines à celles des autres, et que saint Augustin avait dit avec raison que, si les souffrances de toute l'humanité étaient renfermées dans une chambre, et que les hommes fussent libres

d'en choisir, chacun reprendrait plutôt les siennes que celles du prochain. Et cependant nous sommes pape! Quand nous étions cardinal, nous étions plus tranquille, et nous n'avions pas à nous tourmenter l'esprit pour savoir si nous devions excommunier un roi, ou le citer à Rome, ou prendre quelque autre parti. »

Yers le soir, quoique ce ne fût pas son jour d'audience, le comte d'Olivarès se rendit au Vatican. Il y retourna le lendemain et, au grand déplaisir du cardinal de Joyeuse, resta c( une grosse heure ».

Le sacré collège avait, à la nouvelle du meurtre d'un de ses membres, poussé un cri d'indignation. « La faction espagnole, écrit Joyeuse à Henri UI, exagère ce fait. De façon que si Votre Majesté avait fait tuer l'ambassadeur d'Espagne qui est auprès d'elle, les* dits Espagnols ne sauraient montrer d'en être plus marris. » Il suppose avec raison que dans ses deux audiences Olivarès « a aigri fort Sa Sainteté » . Celuici trouva le pape un peu perplexe. « Tout dépendra, écrit-il à Philippe, de la tournure que prendront les affaires de France et de l'attitude de Votre Majesté. Je tâcherai de Sonner du courage à Sa Sainteté et de l'exciter autant que je pourrai, sans toutefois engager trop Voire Majesté, à moins que les exigences du moment ne m'obligent d'en agir autrement. » Les instructions du roi ne ta^^dèrent pas à lui arriver. Philippe était résolu à la guerre. Le duc de Guise avait été le dépositaire de son secret, l'agent et l'exécuteur principal de ses volontés. Désormais il fallait déchirer le voile, si transparent d'ailleurs pour tout le monde,

et paraître sur la scène. Olivarès reçut Tordre d'irriter et de raviver les colères du Saint-Père, le duc de Parme de ranimer le courage de Mayenne, de se tenir prêt, et, dès que le guerre serait déclarée, de s'emparer de Cambrai; enfin, Don Bernardine de Mendoza d'organiser à Paris les moyens de résistance.

Après Tambassadeur, ce fut le tour du cardinal de Joyeuse. Dès les premiers mots le pape lui coupa la parole. Une discussion fort animée s'engagea entre eux, si on peut appeler discussion une altercation entre deux personnes qui, sans s'écouter, crient à la fois et le plus fort possible. « Et ayant allumé ma colère parla sienne, écrit le cardinal au roi, il fit que je ne l'écoutai guère aussi longuement, tellement que nous ne faisions qu'estoquer l'un l'autre. » Le pape répéta ce qu'il avait dit à Gritti, et le cardinal rappela à son interlocuteur ses propres paroles, celles qu'il avait dites à l'occasion de la journée des Barricades, alors qu'il regrettait que le roi n*eût pas fait jeter le duc de Guise par la fenêtre. Sixte-Quint dut en convenir, mais c( ne sut parer ce coup ni faire autre chose que se courroucer ». En résumé, le protecteur de France soutint qu'en ce qui concernait la mort du duc, son souverain n'en avait à rendre compte qu'à Dieu, et que ce n'était (jue par honnêteté et pour la révérence due au chef de l'Église que Sa Majesté lui en faisait parler. Quant au cardinal, le roi n'informait pas seulement le pape de ce qui s'était passé, mais il lui en demandait aussi l'absolution. Sixte-Quint répondit qu'il fallait que Sa Majesté écrivît elle-même

iOO SIXTE-QUINT.

|)our solliciter rabsolution, et que, en attendant, il en parlerait aux cardinaux.

Ce fut surtout la résolution du Saint-Père de communiquer ces événements au consistoire qui alarma les représentants de Henri III. Ni Joyeuse ni Pisany, qui eurent le 8 une seconde audience, ne parvinrent à l'en dissuader.

Le consistoire eut lieu le lendemain 9 janvier. Selon Tusage, les cardinaux s'approchèrent du pape individuellement avant qu'il prit la parole.

Leur ressentiment, les observations qu'ils lui soumirent étaient de nature à augmenter son indignation, sa douleur et ses alarmes. Après qu'il eut, selon l'usage, à l'occasion de sa septième promotion, ouvert la bouche aux nouveaux cardinaux, un profond silence s'établit dans la salle. Visiblement ému, le pape fut longtemps sans le rompre. Enfin il s'écria : « C'est avec une douleur indicible que nous vous annonçons un crime inouï : le meurtre, le meurtre, le meurtre d'un cardinal, tué sans procès, sans jugement, contrairement aux lois, par les armes séculières, sans notre autorisation, sans celle du Saint-Siège. » II continua sur ce ton, se bornant cependant à parler du cardinal, et ne faisant aucune allusion au duc de Guise. Son allocution était un long et éloquent réquisitoire contre Henri HI, qu'il taxa d'injustice, de cruauté, d'ingratitude et d'irrévérence envers le Saint- Siège. II appela sur lui les punitions du ciel et se reconnut à lui-même le droit et le devoir de le châtier. « Les ambassadeurs du roi, dit-il, se sont jetés à nos pieds; ils ont demandé l'absolution de leur maître,

mais celui-ci, en nous écrivant, n'en fait même pas mention. Parricide et sacrilège, il n'a aucun mot de repentir à donner à son crime ! » Toute son indignation éclata lorsqu'il raconta que le roi, dans sa lettre, prétendait, en commettant cet assassinat^ avoir suiyi son exemple. Il cita l'histoire ancienne et moderne, annonça la formation d'une congrégation ad hocy et. fit une véhémente soitie contre quelque^ cardinaux qui, oublieux de leur propre dignité et, à son grand étonnement, avaient osé en sa présence excuser le crime, sans réfléchir qu'il atteignait l'honneur et la sécurité de tout lé sacré collège. « Ce n'est pas nous qui demandons à redevenir cardinal. Ce n'est pas nous qui, pour obteqir la pourpre, nous adresserons à tel prince où roi pour qu'il intervienne en notre faveur. Ce n'est pas de notre personne qu'il s'agit; mais vous, vous voulez donc être privés de la liberté, des honneurs, des pensions et privilèges dont vous jouissez, vous voulez devenir l'objet du mépris des princes et des rois ! Soyez-en bien persuadés^ si nous laissions impuni l'assassinat d'un cardinal, vous tous pourriez bien partager son sort. »

Le cardinal de Joyeuse, auquel ces mots s'adressaient particulièrement, se leva pour répondre, mais le pape, d'une voix altérée, lui ordonna de se taire, de s'asseoir, et, comme l'intrépide protecteur de France restait bravement debout, il le chassa de la salle. Le cardinal Santa-Severina, nommé chef de la congrégation, s'entremit à l'issue du consistoire, excusa Joyeuse sur sa jeunesse et son ignorance des règlements, et fit si bien que ce dernier, intimidé

cette fois et d'abord disposé à quitter Rome, se résigna au prochain' consistoire à se jeter aux pieds du pape, et à lui demander pardon de l'affront que Sa Sainteté lui avait infligé.

Le premier résultat et la conséquence naturelle du meurtre des Guises fut un rapprochement momentané entre Sixte-Quint et FEspagne. Le rêve d'une entente de Philippe et de Henri s'était évanoui. Olivarès constate avec plaisir que la congrégation, instituée pour l'examen des faits, est bien composée. Santi-Quattro, Facchinelti, Lancelloto, Pinelli, Mattei, sont tous des hommes selon son cœur, sauf peut-être Mattei, qui pourrait bien incliner un peu du côté de la France ; mais il pense que la nature de la question exclut tout danger de défaillance. Dans ces jours de surexcitation il voit souvent le Saint-Père et le trouve fort irrité contre le légat. C'est surtout le billet que Henri Hl avait écrit à ce dernier qui lui faisait craindre une trahison. 11 soupçonna Morosini d'avoir conseillé le meurtre, et se promit de le lui faire payer cher. Il ne l'appelait plus autrement que le secrétaii*e du roi de France, mais il hésita à le remplacer. Sa colère, ses inquiétudes, se firent jour dans des discours imprudents, soigneusement recueillis et transmis à Madrid par son ennemi intime, l'ambassadeur d'Espagne. Le cardinal de Sens, qm n'avait pas la réputation d'être bien véridique, rapporte les propos "que le pape a tenus ou qu'il lui prête. Il raconte qu'il a été dans le temps témoin de l'audience de congé d'un agent du duc de Guise, l'abbé d'Orbais, qui partait pour la France. Le pape se serait exprimé ainsi :

« Dites à Sa Majeêté le duc de Guise de se tenir prêt. Tantôt nous romprons avec le roi. » Olivarès croit et reproduit, dans sa correspondance, tout ce que le cardinal lui raconte, en citant sa source, il est vrai ; car il est prudent et consciencieux autant qu'un homme passionné peut Têtre. Il en prend prétexte pour appeler l'attention de son maître sur la question de succession, fort débattue à Rome, où depuis les événements de Blois on considérait Henri III comme un obstacle à la pacification de la France. On allait jusqu'à discuter l'opportunité d'un acte privatoire à lancer contre lui, et la question de savoir s'il convenait de procéder dès à présent au choix du futur roi de France.

A ce sujet, Olivarès est convaincu que Sixte-Quint se conformera aux intentions de Philippe, ne fût-ce que parce qu'il lui serait impossible d'agir autrement. « Les nouvelles de Paris, écrit-il, sont bonnes. Tout est en mouvement. Il ne faut pas laisser aux Français le temps de se refroidir. » Il a même pris sur lui, tant la crise lui paraît imminente, d'engager le duc de Terranuova, le gouverneur de Milan, à faire des préparatifs militaires et à se tenir en mesure de coopérer avec le duc de Mayenne. Celui-ci n'avait pas tardé à faire connaître à Philippe son intention de venger la mort de ses frères. Il était maître, disait-il, du Havre, de la Bourgogne, de la Champagne, et décidé à marcher sur Paris. Par l'entremise de l'ambassadeur d'Espagne à Turin, Don José Acuna, qui s'adressa à cet effet au duc de Terranuova, il demanda et obtint un secours de cinquante mille ducats.

Pour Sixte-Quint, c'étaient de mauvais jours. Les deux partis s'agitaient autour de lui avec une extrême violence. La faction espagnole et les agents de la Ligue insistaient pour qu'il se déclarât ouvertement en faveur de la Sainte-Union. Les ambassadeui*s de Henri III, M. de Pisany et Jérôme de Gondi, arrivé depuis peu à Rome en mission extraordinaire pour traiter de Tincident de Saluées, les partisans de la France, chaleureusement mais prudemment appuyés par Gritti, tâchèrent de le calmer, parlèrent des dangers d'une intervention espagnole, et le conjurèrent de ne pas s'engager dans une action commune avec Philippe. Pour gagner du temps, pou'r conformer sa conduite aux événements, Sixte-Quint prétexta qu'il fallait avant tout connaître l'avis de la congrégation appelée à examiner les questions relatives à la mort du cardinal de Guise. Dans cette crise, sous l'impression des nouvelles de France, de plus en plus favorables à la Ligue, pendant que Mayenne marchait sur Paris, que la Sorbonne déclarait le peuple délié de son serment de fidélité, que Henri 111 briguait une alliance, une trêve, comme il disait timidement, avec le roi de Navarre, les ambassadeurs d'Espagne, de France et de Venise assiégeaient le Vatican, et, malgré l'immense ascendant que Philippe exerçait à cette cour, le sentiment anti-espagnol éclatait de toutes parts. « C'est la maxime de cette cour, écrit Olivarès a son maître, d'appuyer le roi de France; car, bien qu'il inspire de la méfiance, on pense que, si la France succoixjje, l'Italie deviendra l'esclave de Votre Majesté. »

Le pape avait fait savoir à M. de Pisany qu'il eût à s'abstenir de paraître aux chapelles ; il lui retira aussi les audiences ordinaires et ne le reçut plus que sur sa demande et exceptionnellement, voulant ainsi témoigner de l'horreur que lui inspiraient les meurtres de Blois.

Par contre, il recevait Olivarès presque tous les jours. Leurs entretiens étaient de la plus haute importance. Depuis la lettre par laquelle Philippe avait fait connaître sa ferme intention d'intervenir en France à main armée, dans le cas où à Rome on admettrait l'abjuration du roi de Navarre, le comte n'avait pas reçu d'instructions sur les affaires de France. Néanmoins il avait pris sur lui, comme on a vu, d'engager le gouverneur de Milan à prêter main-forte au duc de Mayenne. Maintenant il informait le Saint-Père des dernières nouvelles de Paris. Cette ville demande que le duc Alexandre de Parme fasse en sa faveur une démonstration militaire sur les frontières des Flandres. Qu'en pense Sa Sainteté? Sixte-Quint répond que l'idée ne lui paraît pas mauvaise. L'ambassadeur le trouve tiède et réservé. Son ressentiment contre Henri III ne lui semble pas très profond; il croit même savoir qu'il a, vis-à-vis de M. de Pisany, tâché d'atténuer la portée de son allocution au consistoire. Toutefois, afin de donner à cette manifestation la plus grande publicité, Olivarès a eu soin d'en répandre un grand nombre de copies en France et en Italie. Il se console d'ailleurs de la tiédeur qu'il rencontre au Vatican en pensant que, si les affaires du Roi Très Chrétien vont mal en France, « Sixte-Quint deviendra

un lion et niera avoir jamais ménagé ce prince. » Un propos du pape l'effraye pourtant. Le légat a mandé que Henri de Navarre avait offert au roi de France de s'unir avec lui. Le Saint-Père ne semble pas ajouter foi à cette nouvelle, mais ce renseignas ment ôte le sommeil à l'ambassadeur. Il retourne au palais et le pontife répète que, si l'union entre les deux Uenri a lieu, elle ne se fera pas par son intermédiaire.

On était à la fin de janvier (1589) et déjà cette éventualité se présentait à tous les esprits. Tout le monde comprenait que tôt ou tard Henri HI se jetterait dans les bras des huguenots. Beaucoup de personnes qui approchaient du pape favorisaient cette combinaison, d'où sortirait, suivant elles, la seule solution conforme aux intérêts de l'Italie. Lorsque Luigi Dovara, envoyé à Rome par le grand-duc Ferdinand pour faire les invitations à ses noces', prit congé d'Olivarès, il lui raconta naïvement avoir exposé au pape, qui ne faisait pas d.* objection, l'avantage qu'il y aurait à apaiser la France par ce moyen, ^ans doute, Henri de Navarre devrait commencer par abjurer; mais on pourrait, à cet effet, convoquer jin concile national, et ensuite le chef de l'Église ne ferait plus de difficulté pour donner l'absolution.

On peut juger de la colère et des angoisses de l'ambassadeur. 11 ne perd pas un instant pour se rendre auprès de Sixte-Quint. Le roi de France, dit-il, traite avec Henri de Béam ; il compte proposer aux États de Blois la succession de cet hérétique ; celui-ci, approuvé d'avance par la reine d'Angleterre, par ses ministres

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protestants, n'aura aucun scrupule à abjurer, à faire une fausse conversion. Il rappelle à Sa Sainteté les résolutions de son maître. Le pape répond évasivementy loue assez froidement le zèle du roi pour la sainte religion, considère une alliance entre les rois (le France et de Navarre comme probable, et promet de ne prendre aucune résolution sans en donner connaissance à la cour de Madrid. Aux yeux de l'ambassadeur cet engagement ne suffit pas ; mais le pape s'en tient là. OUvarès se retire plein de méfiance et d'appréhensions.

Pourtant ces soupçons n'étaient pas fondés. Sixte- Quint n'avait pas de parti pris. Aux ambassadeurs de France et de Venise il tenait le même langage. Ce fut à ce dernier qu'il ouvrit son cœur. Il blâme la Seigneurie de favoriser secrètement le roi de France. Il lui dit que l'union de ce prince avec les hérétiques n'est plus douteuse, et qu'après tout, Henri de Navarre est préférable à Henri HI ; ce dernier aura le sort qu'il a préparé aux Guises. Puis viennent des accusations injustes contre le légat, qu'il accable de reproches immérités. Il va même jusqu'à le taxer de connivence dans les meurtres de Blois. Henri HI, en affectant d'avoir suivi son exemple et en essayant grossièrement de le corrompre moyennant les dépouilles du cardinal assassiné, dont il offrait une partie a son petit-neveu, avait ulcéré son cœur. « Si nous sommes l'exemple de justice, s'écria-t-il, comme dit le roi, il verra comment nous ferons justice à son égard. Ce n'est pas nous qui nous passons des procédures et des formes de la justice. Donner la mort sans jugement, ce n'est pas

un acte de justice, c'est un acte de vengeance. Si le roi a agi par yengeance, il en sera puni à l'heure que Dieu voudra. S'il a fait un acte de justice, où sont les pièces du procès, où est la défense des accusés? Et encore se croit^il appelé à juger les ecclésiastiques? Ce serait de l'hérésie. Nous avons fait pour lui tout ce qu'il nous demandait. A notre avènement, Mgr de Nevers est venu nous demander notre adhésion à la Ligue. Que Dieu veuille pardonner à ceux qui l'ont suscitée : au pape Grégoire, à Côme, à Sens ! Le roi sait ce que nous avons répondu. Nous avons dit que les sujets ne doivent pas s'insurger contre leur souverain; que si le roi est négligent à combattre les hérétiques, ce n'est pas à eux à lui faire la loi, que c'est à nous et non à eux qu'il appartient de l'exhorter à faire son devoir. Il nous a demandé permission pour l'aliénation du temporel, nous l'avons donnée; il nous a demandé un cardinal, nous le lui avons donné ; un nonce, il l'a eu ; un cardinal légat, contrairement aux constitutions de l'Église, nous l'avons encore contenté. Il a sollicité la dispense d'un chevalier de Malte, frère du cardinal de Joyeuse, et, ce qui ne s'est jamais vu auparavant, nous l'avons accordée. En toute chose nous l'avons satisfait. Mais voyez aussi comment vont ses affaires ! Vous savez l'histoire de Pharaon ! il avait épuisé la patience de Dieu. Lorsqu'il vit le peuple d'Israël marcher sur les ondes et lui-même et les siens engloutis par la mer, il s'écria : Digitus Dei est hic; et en effet dans ce qui arrive on voit le doigt de Dieu. » Gomme il insistait pour que le roi envoyât une personne chargée de demander l'absolution, Henri confia

cette mission à Claude d'Angennes, évêque du Mans. Ce prélat, lors de son passage à Florence, avait trouvé le grand-duc Ferdinand fort bien disposé à l'égard de son souverain et approuvant hautement le meurtre des Guises. Arrivé à Rome à la fin de février, il descendit chez le cardinal de Joyeuse, pensant qu'il était peu convenable de loger chez l'ambassadeur « en maison de gens de gueiTe et mariés ». Gritti, quoique malade de la goutte, fut l'un des premiers à le visiter. II ne sut assez se louer du tact, de la dignité, des manières agréables du prélat français. Adniis le surlendemain de son arrivée à l'audience, en compagnie de M. de Pisany, l'évêque du Mans exposa longuement la situation où le roi s'était trouvé, et s'efforça de représenter la catastrophe de Blois sous les couleurs d'un acte de défense imposé par une impérieuse nécessité. Il soutint, comme l'avait déjà fait M. de Pisany, que le roi, comme souverain, n'avait aucun compte à rendre des punitions qu'il infligeait à ses sujets rebelles; que c'était seulement par déférence pour le Saint-Père qu'il faisait ici mention de la mort du duc de Guise; qu'en ce qui concernait le cardinal son frère, « on avait fait scrupule au roi (en lui rappelant que c'était un membre du sacré collège), à quoi Sa Majesté n'avait pensé auparavant, ains seulement à ses déportements et entreprises. » Il termina sa harangue en demandant au pape pour le roi « sa sainte bénédiction et prudents et sages conseils » .

Sixte-Quint répondit d'abord assez doucement; mais il s'animait à mesure qu'il parlait, et avec sa profusion habituelle, tout en disant « qu'il n'aimait pas les

longs discours (ceux de l'évéque) ». Les informations que révêque lui donnait sur l'état de la France n'étaient pas de tout point conformes, elles étaient même sur plus d'un point contraires à celles qu'il recevait lui-même. « Si le roi avait eu des traverses, il ne devait s'en prendre qu'à lui-même. Touchant la mort du duc de Guise, il laissait cela, puisque le duc était sujet de Sa Majesté, et qu'il savait que le roi était souverain. Néanmoins, pour ce qui regardait le péché d'homicide commis par le roi en faisant tuer un homme sans procès, le roi était sujet de l'Église et par conséquent du pape, du successeur de Saint- Pierre, puisque le roi reconnaissait être brebis de Jésus-Christ. Mais il passait aisément par-dessus tout cela, ayant à se plaindre grandement que le roi eût touché à un cardinal, membre du Saint-Siège, personne privilégiée qui n'était plus sujet du roi, mais le sien. » Ici, il accumula une série de citations historiques pour prouver qu'aucun souverain n'avait jamais commis un semblable crime, en semblable circonstance « Si le cardinal, par sa conduite, avait donné lieu à des soupçons, il fallait le remettre au légat, fort ami du roi (ceci était dit d'un ton sarcastique), et l'envoyer à Rome. Le pape, a connu pour prince zélateur et amateur de la justice, » aurdit veillé à ce que le procès du cardinal fût instruit régulièrement, et de toute façon il l'aurait empêché de faire du mal au roii Il finit par ordonner à l'évéque de formuler, par écrit, l'objet de sa mission.

Mgr du Mans dit qu'il n'était pas autorisé à remet*tre un écrit; mais, tout en admettant qUé les cardi-

naux et les cvéques sont sujets de l'Eglise à l'égard de leurs charges spirituelles, il soutint que, pour le temporel, ils étaient justiciables de leurs souverains, et qu'il ne leur était pas permis de troubler l'État et le repos public.

Le Saint-Père ne contesta pas qu'il fût défendu aux hommes d'Église de faire des séditions ; mais lorsque l'évêque insista sur le droit qu'avait son souverain de punir un cardinal, il l'interrompit avec colère. « Faites attention, s'écria-t-il, à ce que vous dites ! E vedete di non cascar in qualche disordine! » Il s'étonna que le roi osât lui demander sa bénédiction, au mo** ment même où il tenait encore en prison un cardinal et un archevêque. En résumé » cette première audience se termina assez mal.

Dans une seconde entrevue, également en présence de M. de Pisany, l'évêque revint sur les événements politiques, mais le pape l'interrompit aussitôt : « Nous avons déjà, lui dit-il, entendu tout cela. Nous ne voulons pas nous arrêter là ; il n'est pas question de ceci. Il s'agit de la mort d'un cardinal. Où est l'écrit que nous vous avons chargé de nous remettre? Les lettres du roi, nous ne les comprenons pas, nous ne savons ce qu'il nous demande : a*bsolution, bénédictions, nous ne l'entendons point. Qui veut absolution de ses péchés, doit s'en confesser, leâ reconnaître et en demander humblement pdrdon, les avoir enhoiTeur, et n'y pas pefsévétret* comme fait le roi, en retenant un archevêque prisonnier. » Il énuméra tous ses griefs contre Henri, les bienfaits dont il l'avait comblé, et insista pour que le cardinal de Bourbon, si le roi ap-

prchendait quelque chose de son séjour en France, fût transporté à Rome. Lorsque Févéque lui fit observer qu'un pareil voyage, à travers la France, n'était pas possible dans l'état actuel du pays, le Saint-Père proposa qu'on le fit escorter par des fantassins du duc de Parme. Ici le marquis de Pisany perdit patience. Le roi, dit-il sèchement, n'entend pas que le duc de Parme se mêle si avant de ses affaires ; ce de quoi le pape se prit à sourire. »

Dans sa troisième audience, l'évêque, s'abstenant cette fois de toute considération politique, eut le courage de traiter encore une fois la question de droit. « Le roi, dit-il, a agi en juste défense, et en France il y a des cas privilégiés dans lesquels les juges royaux ont juridiction sur les clercs. »

Sixte-Quint, bondissant de fureur, ne le laissa pas continuer. « Il s'émerveillait, s'écria-t-il, de lui entendre dire ces bagatelles. En France, on interprète mal la sainte Écriture. Le Nouveau Testament de Luther, de Calvin, et d'autres tels hérétiques, comme aussi celui de la reine d'Angleterre (de laquelle, dit l'évêque dans son compte rendu, il semble parler volontiers parce qu'elle a du cœur et sait se faire obéir), le Nouveau Testament du duc de Saxe et autres sont le même que nous avons, mais ils l'interprètent mal, ils sont hérétiques. » Il pose deux conditions : que le roi demande l'absolution purement et simplement, et qu'il remette en liberté, ou entre les mains du légat, ses deux prisonniers, le cardinal et l'archevêque. Sinon, Sa Majesté encourra les censures de l'Église, ses sujets seront déliés du serment de fidélité, et

son envoyé, Tcvêque du Mans, sera mis en prison.

11 n'eut pas plus tôt proféré ces menaces que M. de Pisany répondit avec un sang-froid et une dignité qui méritèrent les louanges du corps diplomatique. Le roi, par la mission de Mgr du Mans, « avait fait acte de respect et d'obéissance envers le Saint-Père ; les ministres des princes étaient autorisés à dire en toute liberté les raisons de leurs maîtres, sans être intimidés ou menacés de prison. Pour le respect de Sa Sainteté, lui et Tévéque baisseraient toujours la tète, et s'humilieraient devant elle ; mais pour le service de Sa Majesté ils accompliraient leurs devoirs de loyaux et fidèles sujets, et ne craindraient point d'être mis en prison, mais s'acquitteraient, comme ils devaient, de leur mission, même au péril de leur vie. » Le pape, sans répondre, changea de propos.

Averti de l'insuccès de ses représentants, Henri III se décida à demander l'absolution. L'évêque, accompagné de M. de Pisany, s'acquitta de cette pénible commission dans sa quatrième et dernière audience. 11 connaissait maintenant « l'humeur de cette cour, et les buts différents des uns et des autres », le travail incessant de l'ambassadeur d'Espagne, le peu d'estime qu'on avait pour le roi de France, qui n'avait même pas su tirer parti de son crime. En s'approchant de Sixte -Quint, il commença par rétracter les principes de droit qu'il avait soutenus dans l'audience précédente, et conformément à ses nouvelles instructions, après s'être mis à genoux avec l'ambassadeur, il dit : <( Je vous demande, Saint-Père, l'absolution pour le Roi Très Chrétien. » Le Saint-Père les engagea à se re-

lever et à rejjrendre leurs sièges, exprima sa satisfaction, et ajouta, « en faisant de grands soupirs et exclamations, que les affaires de France le travaillaient fort et ne le laissaient reposer ; qu'il fallait se gouverner avec prudence et être avisé ; qu'on se pouvait défendre d'un cardinal d'une manière moins scandaleuse, et qui eut fait le même eff^t. » Il allégua des exemples, disant « que l'empereur Charles-Quint, encore qu'en son cœur il fût bien aise de la prise du pape Clément et sac de Rome, fit néanmoins porter le deuil en sa cour, et faire processions pour la délivrance du pape ; et que le roi Philippe, victorieux contre Paul IV qui lui avait fait la guerre, avait fait rendre les villes prises, et chargé. le duc d'Albe d'aller à Rome demander l'absolution i». La fin de ce long développement historique était qu'il ne donnerait l'absolution qu'après que le cardinal et l'archevêque auraient été remis entre les mains du légat. Comme dernière concession, il annonça qu'il se contenterait d'un écrit par lequel le roi déclarerait que ces deux personnages étaient gardés par ses gens, mais au nom du légat. C'est ainsi que se termina cette mission.

Un grand événement et un petit incident contribuèrent à la faire échouer. Des dépêches du cardinal Morosini firent connaître l'accord établi entre les rois de France et de Navarre, et en même temps le légat annonçait qu'il avait quitté la cour de Henri III. C'était l'événement. L'incident fut l'arrestation, lors de son passage à Roanne, du maître d'hôtel de Mgr du Mans. Les lettres qu'on trouva sur lui furent envoyées a Rome. L'évêque et l'ambassadeur écrivaient au roi

que Sa Sainteté n'avait en vue que de l*humilier; qu'en lui montrant de la fermeté, on la ferait bientôt changer de ton*; que d'ailleurs on n'avait rien à espérer d'elle. Le pape s'en montra fort irrite et on attribua en partie à son dépit l'insuccès de Mgr du Mans. Mais ce fait s'explique plus naturellement par la tournure qu'avaient prise les affaires de France depuis les assassinats de Blois. Néanmoins, malgré les mauvais traitements qu'il avait fait subir à l'envoyé de Henri, Sixte-Quint, craignant de livrer le roi complètement aux huguenots, hésitait à rompre avec lui. Les cardinaux de la congrégation de France étaient divisés sur l'opportunité du rappel du légat, que celui-ci demandait avec instance. Mais le Saint-Père, supposant avec raison que cette mesure serait interprétée comme une déclaration du Saint-Siège en faveur de la Ligue, envoya au légat l'ordre de rester à son poste.

Cet homme d'Etat éminent, accablé par Sixte-Quint d'injustes reproches, avait pourtant fait les plus grands efforts pour empêcher un rapprochement entre les rois de France et de Navarre. Il avait saisi l'occasion de la mort de Catherine, moment favorable,' pensait-il, pour toucher le cœur de son fils, pour lui représenter l'étendue de son crime. « Tâchez, Sire, lui avait-il dit, de vous réconcilier avec Dieu, grandement irrité contre vous pour les choses passées, d II le conjura de ne pas tendre la main aux huguenots ni à leur chef hérétique, relaps et condamné par l'Église ; et Henri UI,

i. < Sua Santità glî anderebbe con la beretta in mano. » — Le pape donne ces détails à Badoer. C'est en effet le langage habituel des rapports da cardinal de Joyeuse et de H. de Pisany.

quoique déjà en pourparlers avec Navarre, jura et affirma sur rhonneur que jamais il ne s'allierait avec ce prince. Le légat en était là de ses remontrances stériles, lorsqu'il reçut un courrier porteur de dépêches qui blâmaient vivement sa conduite. Quoique le cardinal Montalto eût timidement cherché à atténuer l'expression du mécontentement de son oncle, ces pièces ne laissèrent aucun doute sur la disgrâce du légat. Morosini répondit avec dignité : il avait exécuté les ordi^es, il avait agi dans l'esprit des instructions de Sa Sainteté ; sa conscience ne lui faisait aucun reproche.

De son côté, le roi continue à le payer de bonnes paroles qui sont autant de mensonges. Il évite d'ailleurs de le voir. Lorsque le légat apprend qu'au lieu de mettre en liberté le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, on va les transférer au château d'Amboise, il pénètre, sans avoir demandé audience, dans l'appartement du roi. On lui dit que Sa Majesté est dans son cabinet de toilette et s'habille, mais le cardinal ne se laisse pas arrêter. Il entre, il lui adresse les plus vifs reproches. Henri répond que c'était là un de ces cas où le père ne pardonne pas au fils, que Sa Sainteté elle-même lui conseillerait d'empêcher par tous les moyens, sa vie durant, d'autres que lui d*clrc rois de France. *

Les rapports entre ce prince et le représentant du Saint-Siège se tendent de plus en plus. Lorsque le roi propose au légat de le précéder à Moulins, celui-ci accepte avec empressement, d'autant plus volontiers, lui répond-il, que c'est la route d'Italie. Il ne se fait

d'ailleurs aucune illusion sur rarrière-pensee de Henri, sur son désir d'éloigner un témoin incommode , pendant que les messagers Yont et viennent entre Blois et h camp du roi de Navarre.

En effet, le 5 avril 1589, la trêve fut signée entre ce dernier et Henri IH. Le légat jugea que c'était pour lui le moment de quitter la cour. Il se rendit à Moulins. Le tableau qu'il trace de l'état du pays qu'il traverse est effrayant, et dépasse, en fait d'horreurs et de misères, tout ce que de nos jours nous avons pu voir de semblable dans des circonstances analogues. Morosini en a l'esprit frappé. H pense que si on laisse le temps d'arriver aux auxiliaires étrangers appelés par les deux partis, par la Ligue et Henri IH, la France sera à jamais ruinée. L'exaltation des ligueurs, leur hostilité contre le roi ne laisse aucune chance de réconciliation. A Lyon, un père dominicain a affirmé du haut de la chaire que le roi était hérétique. Le légat renouvelle ses instances pour être rappelé. Lorsque Henri HI s'est fait annoncer à Moulins, Mgr Morosini, bien que malade et sans nouvelles de Rome, parce que l'on intercepte ses courriers, se décide à partir précipitamment. Sa dignité personnelle, autant que les égards dus à sa position officielle, ne lui permettent pas de revoir un prince devenu l'allié des ennemis de la foi. Quoique les chemins soient infestés de maraudeurs et de bandes de voleurs, il se met en route. C'est à travers mille dangers qu'il arrive enfin à Lyon. Là, sous la protection du frère du duc de Nemours, le marquis de Saint-Sorlin, qui commande pour la Ligue, il espère pouvoir attendre en sûreté l'autorisation si

souvent sollicitée de retourner à Rome. Son espérance est déçue. La terreur règne dans la ville, le peuple est fanatisé. Les suspects sont arrêtés, quelques-uns d'entre eux mis à mort. Lui-même, passant pour favorable à Henri III, est regardé avec méfiance. On le reçoit, il est vrai, avec les honneurs réservés à son rang élevé, mais les autorités municipales ne lui cachent pas Tembarras que leur cause sa présence, H est obligé de leur exposer la conduite qu'il a tenue depuis « le malheureux 25 décembre » . C'est à grand' peine qu'il parvient aies calmer; mais, malgré la bienveillante protection du marquis de Saint-Sorlin, sa situation n'est pas tenable. D'ailleurs il ne doute plus du triomphe final du roi de Navarre. Ce qui se passe sous ses yeux, dans ce centre de la Ligue, le confirme dans l'opinion que Henri sera vainqueur. Seulement, il voit dans son triomphe celui de l'hérésie. Lorsque le bruit, qui avait couru à Lyon pendant quelques jours, de la maladie et de la mort du chef des huguenots, est démenti, il écrit à Montalto : « Il n'a pas plu à Dieu de nous accorder un si grand bienfait, car cette mort seule pourrait empêcher ce royaume de tomber sous la domination des hérétiques. x> Le contre-coup de ce démenti, ce fut une nouvelle démarche de trentesix prévôts qui, vu l'effervescence du peuple, venaient le prier de quitter Lyon. Il était accusé d'entretenir des intelligences avec le camp ennemi, d'avoir engagé les princes et prélats catholiques à se rallier aux deux Henri, d'organiser dans la ville une levée de boucliers en leur faveur. Il tâcha de les détromper et les engagea à visiter sa maison. « Les armes que vous trouve-

rez chez moi, leur dit-il, sont des bréviaires. » Enfin il refusa de partir et resta.

A Rome, le comte d'01i?arès, blâmant hautement la tiédeur du pape, essayait de lui arracher de vive force le monitoire. D'un autre côté, Alberto Badoer, le nouvel ambassadeur de Venise qui venait de remplacer Gritti, ne cessait d'appeler l'attention du pontife sur les inconvénients d'une semblable mesure. Son langage lui était d'ailleurs dicté par des instructions pressantes. <x Représentez au Saint-Père, lui écrit le doge, la gravité de la situation. Déjà à Gonstantinople on se réjouit de la perspective d'une conflagration générale. Elle sera le résultat . inévitable de l'état de choses en France, si on ne parvient pas à y éteindre le feu. Que le Saint-Père y réfléchisse; qu'il intervienne ; qu'il ne soit pas toujours sévère ; qu'il use d'indulgence (envers Henri 111); qu'il tienne compte des circonstances et des difficultés des temps ; qu'il suive l'impulsion de son cœur bienveillant. » Ces remontrances respectueuses et amicales ne firent qu'ajouter aux embarras du pape, ce Que pouvons-nous faire, répondit-il à l'ambassadeur en haussant les épaules, si le roi ne veut pas être sauvé? Nous avons eu grande patience. Il va de mal en pis. Que pouvons-nous faire, pauvres gens que nous sommes? — Du courage, Saint-Père, répliqua le diplomate vénitien; vous trouverez dans votre sagesse le moyen de remédier aux maux passés et d'empêcher de plus grands maux qui semblent imminents. — Que Dieu nous vienne en aide! s'écria Sixte-Quint ; nous ne savons que faire. »

L'ambassadeur d'Espagne avait appris l'interven-

tion de la république de Venise en faveur de Henri IIl, et lorsque Badoer se présenta un jour chez lui pour en atténuer la portée, Olivarès blâma la partialité de la Seigneurie, et donna à entendre que Ton avait connaissance à Madrid des sommes d'argent envoyées à ce roi par le gouvernement vénitien. Il déclara que l'union de Henri HI avec Béarn avait complètement changé la situation ; que son maitre ne tarderait pas à se déclarer, que la tendresse de la Seigneurie pour le roi de France était étrange et témoignait de peu de zèle pour la religion, car si elle prétait en apparence son appui moral à Henri IH, c'était réellement à Béarn qu'elle l'accordait.

Après de longues hésitations, le pontife se décida. Le 5 mai, il tint un consistoire, imposa aux cardinaux réunis le secret le plus absolu, traça un tableau fort sombre de l'état général de la France, fit lire un recueil de pièces diplomatiques, et finit par communiquer le projet de monitoire, que l'assemblée s'empressa d'adopter. Le 12, ce document fut expédié au légal, avec ordre de le publier le même jour qu'il serait affiché à Rome. Le roi, sous peine d'excommunication, était sommé de mettre en liberté le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon dans l'espace de dix jours, et, dans l'espace de soixante, de comparaître à Rome, personnellement ou par procuration. Quelques jours après, le monitoire fut communiqué aux ambassadeurs de France, d'Espagne, de Venise, de Savoie et de Toscane. Le pape envoya un prélat chez Olivarès pour lui exposer la nécessité où il s'était trouvé d'en arriver là, « comme s'il avait besoin, écrit l'ambassadeur à

Philippe^ d'excuser cet acte, au liey d'excuser plutôt ses lenteurs et ses irrésolutions. » Le pontife en parla à Badoer. Il tenait toujours, lui disait-il, les bras ouverts,' prêt à embrasser le roi, et c'était par un sentiment de convenance qu'il n'avait pas dans le monitoire fait mention de l'union de Sa Majesté avec les hérétiques; mais en réalité c'était précisément cette union qui avait déterminé le chef de l'Église à lancer la sommation.

Le chevalier Vinta, secrétaire d'État du grand-duc Ferdinand, eut ce jour-là une longue audience. Le pape l'accabla de reproches, trouva indigne la conduite de son maître, toute favorable au roi de France, et si contraire aux obligations que sa maison avait à Charles-Quint et à Philippe; si imprudente, puisqu'elle exposait le grand-duc au ressentiment des Espagnols et l'Italie aux troubles qui en seraient la fatale conséquence. Ces propos sont significatifs et méritent d'être relevés, parce qu'ils concourent, avec d'autres indices, à prouver que dans cette crise Sixte-Quint ne voyait plus de salut en dehors de l'alliance espagnole.

Les représentants de Henri III, après avoir vainement essayé d'obtenir un sursis, eurent hâte de partir avant la publication du monitoire. Le cardinal de Joyeuse et l'évêque du Mans prirent congé du pontife. Celui-ci, encore sous l'impression des lettres interceptées du prélat français, lui dit : c( Racontez au roi ce que vous avez vu ici, et surtout pas de mensonges ! » Le marquis de Pisany trouva plus digne de son rang de partir sans audience. Sauf le bonheur domestique qu'il avait trouvé à Rome, en y épousant une femme

charmante du pays (une Savelia), il n'avait eu à endurer à la cour pontificale que dégoûts et humiliations, et chacune de ses deux ambassades s'était terminée par une brouille. En cheminant vers la France il rencontra entre Florence et Pise l'ordinaire de Lyon, et s'amusa à confisquer les lettres du pape et du cardinal de Sens. La mauvaise fortune semblait d'ailleurs s'attacher à ses pas. Son bateau fut pris par le fameux corsaire Barboset. L'évéque du Mans se constitua prisonnier. Pisany obtint qu'on le laissât dans sa barque sous la garde des gens du corsaire. Dans la nuit, lui et les siens les surprirent ; un combat sanglant s'engagea , le diplomate militaire se conduisit bravement, tua une partie des corsaires, et parvint à gagner sain et sauf un petit port voisin de Narbonne. A cette nouvelle, Sixte-Quint, oubliant tous ses griefs, loua fort « la belle résolution » de l'ancien ambassadeur.

Cependant, quelques heures après son départ, le 24 mai au matin, . au milieu d'attroupements de curieux, le monitoire fut affiché dans Rome aux lieux habituels* Le public donna à cet acte l'importance d'un événement* C'en était un en effet, en ce sens qu'il constatait la rupture entre les Valois et le Saint-Siège ; mais s'il la constatait, il n'en était pas la cause. On n'a qu'à comparer pour s'eii convaincre les dates des faits qui se passèrent en France avec la marche de la mission de l'évêque du Mans. Les pourparlers de ce prélat, arrivé à Rome le 23 février, se prolongent jusqu'à la moitié du mois suivant. Pendant ce temps Henri III poursuit une double négociation, avec la Ligue qui repousse ses [avances, avec le roi de Navarre

qui les accueille. Les nouvelles données à Henri IH par ses agents à Rome sont défavorables. On lui fait néanmoins espérer que, s'il se résigne à demander l'absolution, tout en tenant un langage altier, le pape se laissera intimider, et le différend né de la mort des Guises sera arrangé à son entière satisfaction. Le roi, suivant ces conseils, sollicite l'absolution et refuse de mettre en liberté le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon. La quatrième audience, dans laquelle l'évêque du Mans commmunique au pape cette résolution, a lieu à la fin d'avril. Cependant, dès le 5 du même mois, la trêve a été signée entre les rois de France et de Navarre, et le 21 ce traité a reçu un commencement d'exécution moyennant la remise de Saumur entre les mains du dernier. L'union de Henri HI avec le chef des huguenots est désormais un fait accompli, et c'est à la réception de cette nouvelle que, dans le consistoire du 5 mai, le pape, de concert avec le sacré collège, se décide à rédiger le monitoire. Il hésite encore pendant une semaine avant de le lancer. C'est le 12 seulement que cette pièce est expédiée au légat, qui ne l'a jamais reçue, le courrier qui en était porteur ayant été arrêté en route. Le 24, elle fut publiée à Paris et à Rome. Depuis le 30 avril, l'entrevue des deux rois à Tours avait scellé leur alliance. C'est donc par erreur qu'on a souvent attribué celte alliance à la précipitation de Sixte-Quint.

L'union entre ces princes était dans la nature des choses; elle était le résultat nécessaire, inévitable de l'attitude prise par le dlic de Mayenne a la suite dli coup d'État sanglant de Bois. Henri III avait frappé la

Ligue à la télé ; il ne Tavait pas frappée au cœur. Loin de la tuer, il en avait au contraire ranimé les forces vitales. Dès lors il ne lui restait plus qu'à s'unir avec Henri de Navarre. Pour Rome, toute la question était là. Le meurtre d'un membre du sacré collège, Temprisonnement d'un autre, étaient les griefs que l'on avouait pour la forme, mais la défection de Henri était le véritable motif du différend. Car, à Rome, on trai- | tait de défection son alliance avec le roi de Navarre. De cette alliance ne sortait pas nécessairement le triomphe et, pour l'avenir, la succession au trône de France d'un prince protestant ; pourtant elle menait très probablement à ce résultat. Aux yeux de Sixte- Quint, l'événement grave n'était donc pas la catastrophe de Blois, c'étaient ses conséquences, la fusiou des intérêts des deux rois. Seulement, il nelui appartenait pas, il eût même été de la dernière imprudence, de se prononcer du haut delà chaire de Saint-Pierre surles intérêts temporels d'un pays étranger. L'esprit public du temps n'admettait plus ce genre d'immixtion de la papauté dans les affaires intérieures des autres États. Pour cette raison, ou, comme il disait à l'ambassadeur de Venise, « par modestie, » le pontife n'avait parlé de l'union des deux rois ni dans ses pourparlers avec Tévéque du Mans, ni dans le monitoire. Comme il arrive souvent dans les transactions diplomatiques, il l'avait traitée sans la nommer, indirectement et en se renfermant dans la question qui, selon les idées de l'époque, était incontestablement de son domaine, dans celle qui avait été suscitée par le meurtre et l'emprisonnement de- membres du sacré collège. A ses

yeux, le monitoire ne devait pas de toute nécessité amener une rupture. Comme prêtre, comme pontife, il espérait encore que Henri 111 se repentirait ; comme homme politique, il le désirait plus qu'il ne Tespérait. Le monde en jugeait aulrement. Le roi d Espagne, Olivarcs, le duc de Mayenne, la Ligue, considéraient la défaite et la ruine de Henri comme un fait accompli. Les amis de Henri déclaraient qu'il lui était impossible de se soumettre au monitoire. Parmi ceux qui blâmaient Sixte-Quint, le duc de Nevers, rallié au roi depuis son retour de Rome, se fit remarquer par la vivacité de ses plaintes. H les consigna dans une lettre à son agent a Rome, Camillo délia Volta, noble bolonais, l'un des membres officieux les plus remuants du corps diplomatique, pour son malheur sujet du Saint-Siège, et ne jouissant pas, par conséquent, des immunités des ambassadeui-s. Yolta fut chargé de communiquer au pape, avec les ménagements nécessaires, non les accusations, mais les doléances du duc, de le mettre en garde contre les rapports faux ou exagérés que Sa Sainteté recevait de France, de lui faire connaître l'état prospère des affaires du roi, la détresse de la Ligue, enfin de lui parler des renforts que Henri IH attendait de Suisse et d'Allemagne. Yolta, personnellement mal disposé, se fit une fête de donner à cette lettre une grande publicité. Le Saint- Père ne dissimula pas son dépit. « Ce duc, dit- il à Badoer, est venu naguère nous dire des horreurs du roi, il nous a conjuré d'entrer dans la Ligue, affirmant que le roi Philippe, l'archiduc Ferdinand, le duc de Parme et d'autres princes en feraient autant, et que n. 15

c'était le seul moyen de sauver le royaume ; mais nous n'avons pas voulu l'écouter. Aujourd'hui ce même duc de Nevere veut faire le médiateur, et excuser l'union du roi avec les hérétiques ; mais nous vous dirons que, si le roi ne se repent pas, il aura le sort de Saûl ; il finira mal. »

Deux jours après qu'il eut prononcé ce mot prophétique, Henri III fut frappé parle poignard de Jacques Clément. Bientôt après, des bruits vagues d'un attentât commis sur sa personne se répandirent dans Rome; mais, par suite de l'interruption des communications dans le midi de la France, ce fut seulement le 20 août au soir que le pape reçut, par un courrier du grandduc de Toscane, la nouvelle officielle de l'assassinat. A Lyon même, on n'en acquit la certitude que le 16 août, par un billet daté de Paris le 2, que le duc de Mayenne avait écrit au duc de Nemours, et que Nemours communiqua à son frère le marquis de Saint- Sorlin. « Notre Seigneur Dieu, y est-il dit, nous a regardé d'un œil miséricordieux au temps de notre plus grande détresse. C'est un miracle. Le porteur de la présente vous donnera les détails. N'en doutez pas, notre plus grand ennemi est mort. »

LA LIGUE. ^m

ha mort du dernier des Valois avait fait entrer les affaires de France dans une nouvelle phase. La proclamation de Henri lY, l'acte qui ralliait autour de lui les chefs de la noblesse catholique, sans qu'il eût consenti à embrasser leur religion, produisirent au Vatican la plus douloureuse impression. Dorénavant, se disait-on a Rome, il n'y a plus que deux camps : d'un côté la Ligue, de l'autre le chef des huguenots, salué, il est vrai, par beaucoup de catholiques; sans parler de sa capacité personnelle, sa principale force réside dans l'armée qu'il commande, et le noyau de cette armée est protestant. Si Henri est victorieux, comme cela est presque sûr dans le cas où la Ligue serait réduite à ses propres forces, l'hérésie triomphera avec lui, car il est évident que parmi ses partisans l'élément huguenot prédomine. Il est clair aussi que ceux qui l'auront placé sur le tt'ônô de France ne permettront {)as que leurs efforts tournent au profit de la religion catholique ; ils ne déserteront pas la cause pour laquelle ils auront combattu et vaincu. Ce raisonnement, parfaitement logique, était d'ailleurs fondé sur la situation du moment, telle qu'elle se dessinait immédiatement après

la mort de Henri III, telle, du moins, qu'on la connaissait, telle qu'on la jugeait à Rome àla fin du mois d'août. Mais si les seigneurs, les prélats et les villes continuent à se rallier et que ce mouvement s'accentue, Henri ne sera plus seulement le représentant de l'élément huguenot. Le jour pourrait même venir où les rôles seraient changés, où les troupes protestantes ne formeraient plus la majorité, et, dans ce cas, le triomphe de Navarre ne serait pas nécessairement celui de l'hérésie. Pour comprendre la conduite de Sixte-Quint, il est indispensable de tenir compte de ces deux éventualités, dont la seconde ne se présentait pas encore à son esprit à l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire à partir de septembre jusque vers la fin de l'année. Alors, à ses yeux, la foi courait en France les plus grands périls. La sauver, la sauver à tout prix, même, quoi qu'il lui en pût coûter, en rendant Philippe H l'aibitre de ce royaume, lui paraissait, en ce moment, un devoir sacré, impérieux, supérieur à toute autre considération. Si Henri HI, après avoir rompu avec la Ligue, avait été contraint par la force des choses à s'unir à Henri de Navarre, Sixte-Quint, envoyant une partie de la noblesse catholique se rallier autour d'un prince hérétique, devait, de son côté, chercher le salut de l'Église de France dans l'union avec la Ligue, et si, comme il le pressentait, la Ligue était trop faible à elle seule, dans le concours du roi d'Espagne.,

Philippe H n'avait su la mort de Henri qu'à la (in d'août. Sa joie fut grande, mais non pas sans mélange. Le régicide lui faisait horreur, et la cour d'Espagne pleurait l'assassinat de Henri HI, tout en se félicitant

de sa mort. Tous les gouverneurs des provinces espagnoles limitrophes de la France reçurent Tordre de faire des levées, le duc de Parme de concentrer les troupes de Flandre.

En réunissant, le 1*' septembre, la congrégation de la signature, Sixtè-Quint s'exprima avec réserve sur la conduite qu'il comptait suivre. II ne se mêlera pas, disait-il, des affaires d'autrui. Le 9, au consistoire, il parla de la mort du roi. C'était une oraison funèbre peu flatteuse qui commençait par ces mots : A Domino factura est istud. Il énuméra ensuite les bienfaits dont il avait comblé cet infortuné prince, puni ainsi comme par miracle, pour ses nombreux péchés. Comme il était mort dans l'impénitence, il regrettait de ne pouvoir lui faire des obsèques. En ce qui concernait la Ligue, elle ne lui avait pas demandé de secours; il agirait donc selon les circonstances et attendrait, pour donner des subsides, que les coalisés eussent fait des progrès notables.

M. de Dieu, envoyé par le duc de Mayenne, fut reçu dès son arrivée, mais il ne lui fut pas permis de prendre le caractère d'ambassadeur. Il ne put faire une entrée solennelle, et n'eut pas de place aux chapelles. Malgré ces réticences officielles, Sixte^Quint se décida à prendre la voie que nous venons d'indiquer, à resserrer les liens qui l'unissaient aux chefs des coalisés, et en même temps à Philippe II.

Au fur et à mesure que Henri III, dans les derniers mois de son existence, baissait dans l'opinion catholique, la question de la succession au trône devenait la queslion du jour. Quelles étaient les intentions du

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roi d'Espagne? C'est ce qu'on ignorait. On savait seulement que Mayenne avait des velléités ambitieuses^ mais impuissantes. Le grand-duc de Toscane s'était empressé de faire à Rome des démarches secrètes en faveur de son beau-père, le duc de Lorraine. Sixte- Quint, sans se prononcer sur ce point, approuva la proclamation du cardinal de Bourbon, qui avait été publiée à Paris et dans le camp ligueur. Il trouvait qu'elle donnait le temps nécessaire pour s'entendre ^vec le duc de Mayenne, avec le grand-duc, avec Venise, surtout avec Philippe, qui, selon lui, était aussi en droit de donner son avis. c( Vous autres, dit-il un jour à Nicolini, l'ambassadeur du grand-duc Ferdinand, vous ne pensez qu'aux affaires d'Italie ; nous y pensons aussi, mais, comme pape, nous devons penser plus encore à la religion. Nous devons exterminer l'hérésie, c'est-à-dire Navarre, et pour le faire nous avons besoin des épaules de l'Espagne. 2» Il se prononce dans le même sens avec l'ambassadeur de Venise, avec toutes les personnes qui l'approchent. En ce moment, c'est sa pensée intime et son unique préoccupation. « Sans doute, dit-il, la France est un bon et noble royaume qui a infinité de bénéfices et nous est particulièrement cher; aussi tâchons-nous de la sauver, mais la religion nous tient encore plus à cœur que la France. » Voilà pourquoi, rappelant Morosini, il fait choix d'un nouveau légat dans la personne du cardinal Gaëtani « comme particulièrement agréable au roi d'Espagne et en bons termes avec les autres »• Cette politique nouvelle lui est fort antipathique. Il n'en fait pas mystère ; mais elle lui semble la seule possible.

Le cardinal Gaëtani se mit en route le 2 octobre. La veille, il avait reçu ses instructions, élaborées par la congrégation de France. En voici les principales dispositions* :

\. Islruzione per VilL e rev, Sig, card. Gaëiano Legato in Francia mandata a N» S. (pour l'approbation) con quelle del Sig. cardinale 5. 5. Quatro (Fackinetti) aabbato, 30 seitembre a ore XVI j 1589. Arch. Valic. Miscellania di Francia. Le P. Tlieiner, alors préfet des archives du Vatican, a bien voulu me communiquer celle pièce. — Les instructions données par Tempesli, Vita di Sislo- Quinto, tome H, p. 255, sur la foi d'un manuscrit de la Bibl. Daiberini, sont apocryphes. D'après cet écrit, le pape loue l'entreprise de Philippe eontre Henri de Navarre, dit qu'il a de bonnes raisons de la favoriser, et s'étend sur l'évenlualité de la conversion de Navarre. Contrairement à son caractère, à son langage habituel, à ses propos sur sa quasiinraillibinté en toutes matières, rapportés maintes fois par les ambassadeurs, on fait dire à Sixte-Quint : « Le roi de Navarre pourrait alléguer qu'il a abjuré la foi par peur delà mort, laquelle peur peut aussi saisir un homme courageux, conatantetn vit-um, et quoique le pape (lui-même) l'ait condamné comme relaps, on pourrait prouver que cela s'est fait par suite d'une erreur de fait, le pape pouvant commellre des erreurs de fait. » L'instruction se termine par une espèce de traité de morale sur les vertus de prudence et de probité, comme on n'en rencontre jamais dans les correspondances et actes diplomatiques, mais qui trahit le goût et le langage du dix-septième siècle, auquel il faut attribuer ce manuscrit, à en juger par le papier et les caractères, par le style et les locutions. De plus, la tendance de cette pièce, décidément favorable i Henri IV, est diamétralement opposée à la situation du moment que nous avons exposée d'après les correspondances des ambassadeurs. Cela seul suffirait pour prouver que ce document est un des très nombreux manuscrits fabriqués dans la seconde moitié du dix-scplièmc siècle, et dont nous avons parle dans rintroduction. Enfin les pièces authentiques qu'on va lire, les véritables instructions tirées des Archives du Vatican, en tous points contraires à celles qui ont clé données par Tempesti, mais en parfait accord avec la situation et avec le langage du pape, dissipent jusqu'au dernier doute et établissent le fait important, et je crois jusqu'ici nconnu, que, immédiatement après la mort de Henri liï, et en présence du ralliement des catholiques royaux autour du roi de Navarre, Sixte-Quint s'est franchement et sincèrement décidé à combattre Henri IV, d'alx)rd avec l'aide de la Ligue et ensuite aussi avec cello

« Premièrement, y est-il dit, Votre Seigneurie illustrissime ne perdra jamais de vue le but de cette légation, qui est la conservation de la sainte foi catholique dans tout ce royaume, l'extirpation de l'hérésie et des hérétiques, l'union et concorde de tous les princes, nobles et peuples pour le service de Dieu, le bien public, la conservation de cette couronne etde ce royaume, afin que, réunis sous un bon et catholique roi, ils puissent vivre tranquilles et en paix dans la religion catholique. Ce sera votre tâche de méditer constamment sur les modes et moyens d'arriver à cette fin... Deuxièmement, vous vous conformerez à tous les avertissements particuliers que Sa Sainteté vous a donnés sur ce que vous aurez à faire, tant pendant le voyage qu'après votre arrivée en France. »

Ces avertissements particuliers sont fournis ensuite fort en détail : Le légat voyagera à grandes journées, verra le grand-duc de Toscane et lui remettra les brefs de Sa Sainteté, lui exposera le but de sa mission et prendra les avis et conseils de Son Altesse. Il se rendra aussi dans les autres cours d'Italie , mais évidemment ce ne seront là que des visites de cérémonie. Il n'en est pas ainsi de celle qu'il fera au duc de Savoie. Il lui demandera, au nom du pape, de concourir avec toutes ses forces « à cette sainte entreprise » ; il l'engagera aussi à éviter tout ce qui pourrait donner des soupçons aux princes catholiques. A Lyon, Tun des grands centres de la Sainte-Union, il

des adhérents oallioliques du roi de Navarre, s'il parvenait, comme il l'espérait, à les détacher de lui. On verra comment, trois mois plus tard, le revirement favorable à ce prince s'opéra dans son esprit.

donnera, à la cathédrale et avec solennité, la bénédiction apostolique, et transmettra au lieutenant et frère du duc de Nemours, le marquis de Saint-Sorlin, in bénédiction particulière du Saint-Père. Il convoquera les conseils et échevins de cette ville, et les encouragera, au nom de Sa Sainteté, à persévérer dans cette sainte union des catholiques.

Il aura ensuite, selon Tétat du pays, à choisir entre la route du Bourbonnais ou celle de la Bourgogne. Dans le premier cas, il passera par Moulins, Nevers, la Charité, Montargis, Orléans et Étampes. S*il préfère la route de Bourgogne, il se dirigera vers Màcon et continuera par Châlon, Dijon etTroyes. Pendant son séjour à Lyon, il s'informera des dispositions de la ville et du Parlement de Grenoble, et dans le cas où ils seraient en bons rapports avec la Ligue et les catholiques, il leiir enverra par un prélat de sa suite les l)refs de créance du pape. Il chargera un autre de ses prélats d*une commission semblable pour la Provence, notamment pour Marseille, Aix et Arles, et pour le Languedoc, où il devra s*aboucher avec le duc de Montmorency. Il se rendra ensuite à Toulouse auprès du maréchal de Joyeuse, puis à Bordeaux, et se mettra en relation avec la ville et le Parlement airisi qu'avec le gouverneur, le maréchal de Matignon, s'il est vrai que ce dernier se soit prononcé contre Henri de Navarre. A tous ces personnages et assemblées il remettra, s'il y a lieu, les brefs du Saint-Père. Ces missions particulières devront s'accomplir conformément au but de la légation et aux instructions verbales de Sa Sainteté. Partout où le légat passera, il ranimera le zèle des

catholiques et tachera de gagner les tièdes et les indécis à la cause de la foi et de la Sainte-Union.

Sixte-Quint attache surtout du prix à agir sur le duc de Nevers, Tun des principaux personnages ralliés à Henri IV. Le légat est chargé de s'aboucher avec le duc, de lui exposer le but de sa mission, de lui donner la bénédiction et le bref de Sa Sainteté, de faire aussi des efforts afin de détacher le gendre de Nevers, le duc de LongueviIle,"du service du «prétendu» roi de Navarre.

L'instruction passe en revue les principales villes que le légat devra traverser, les prélats et seigneurs qu'il aura ou à gagner ou à confirmer dans leurs bonnes résolutions.

Il fera son entrée à Paris avec la plus grande pompe et donnera, à Notre-Dame, la bénédiction apostolique. Si le roi (le cardinal de Bourbon) est en liberté, ce sera avec lui, s'il est encore prisonnier, avec le ducde Mayenne, avec le Conseil Général de la Ligue et avec les princes qui se trouveront à Paris, qu'il aura à traiter, en leur exposant le but de sa mission et en les assurant « de l'amour paternel, du zèle fervent, du désir et de l'intention de Sa Sainteté de les aider, favoriser et satisfaire de tous les moyens dont elle dispose ». Ses lettres de créance sont adressées au duc de Mayenne et au Conseil Général. Il négociera, selon le besoin, avec le corps municipal, l'Université, laSorbonne et les principaux personnages. Dans le cas où Mayenne serait absent, il n'attendra par son retour, mais se mettra directement en communication avec lui. En ce qui concerne le cent mille écus que Sa

Sainteté lui a donnés en lettres de crédit, et qui sont destinés à la subvention des catholiques de la Ligue, et les sommes qu'elle pourra encore envoyer, le légat, relativement au mode et à Tépoquedes payements, s'en tiendra aux prescriptions particulières de Sa Sainteté.

L'instruction passe sous silence la question de succession. Un membre de la congrégation, Fachinetti» avait proposé une clause concernant l'éventualité de l'élection du cardinal de Vendôme après la mort du cardinal de Bourbon. La congrégation trouva inopportun de toucher ce point. On se borna à prescrire au légat de prendre les ordres de Sa Sainteté, le cas échéant. Enfin il s'opposera par tous les moyens, et même en engageant le duc de Mayenne à employer la force, à la réunion d'un concile national, et, autant que possible, à la convocation d'une assemblée générale des princes et seigneurs partisans du roi défunt et maintenant ralliés au roi de Navarre.

Ce document et la mention des sommes considérables mises à la disposition du légat démontrent jusqu'à l'évidence que Sixte-Quint était parfaitement décidé à combattre Henri de Navarre. L'instruction est tout aussi explicite sur l'alliance que le pape contracte avec la Ligue ; mais en même temps elle laisse entrevoir clairement le fond de sa pensée, qui est de détacher du chef des huguenots les anciens « catholiques royaux », d'opérer une fusion entre eux et la Sainte-Union, de réunir en un mot tous les Français catholiques sous un seul drapeau. C'était une manière de tuer la Ligue. Pour atteindre ce but, il écrivait et envoyait sa bénédiction

aux uns et aux autres, à Nevers et à Mayenne. C'esl ce qu'il appelait garder la neutralité ; il voulait être neutre, non à Tégard de Henri, mais entre ses adhérents catholiques et la Ligue. Autant que possible il voulait aussi conserver la liberté de ses mouvements. C'est en vue de ce résultat, au moins autant que pour coaliser l'Europe catholique, qu'il revint à l'idée d'une entente intime des cours d'Italie, principalement de Venise et de Toscane. Il demanda à la Seigneurie que son ambassadeur en France fût tenu de résider désormais à Paris et d'entretenir des rapports de confiance avec le légat qui était chargé de s'entendre avec Mocenigo. Ce concert, qu'il tâchera d'étendre à d'autres princes, sera, il l'espère, le moyen de contenir à la fois les velléités antinationales de la Ligue et l'ambition de Philippe.

Mais les nouvelles qui lui arrivaient de Venise étaient peu satisfaisantes. La République inclinait évidemment du côté de Henri IV. Badoer niait le fait que la Seigneurie eût donné à ce prince le titre de roi : il avouait cependant qu'ils étaient en bons termes, ce que le pape ne désapprouvait guère, disant qu'il valait toujours mieux adoucir les choses que les envenimer. Il lui fit toutefois pressentir qu'il serait renvoyé de Rome et que le nonce serait rappelé dans le cas où la Seigneurie reconnaîtrait Henri comme roi de France.

A ce moment, un acte sanglant de justice, si on peut le qualifier ainsi, fut accompli à Rome. Le 7 septembre, en sortant de chez lui, Camillo dclla Volta fut arrêté etécroué aux prisons de Tordinona.

Cet agent du duc de Nevcrs, dont nous avons déjà fait mention, appartenait à la classe de ces intrigants que Ton rencontre dans tous les grands centres politiques. Ils pénètrent par les escaliers dérobés auprès des hommes en charge, leur apportent les nouvelles du jour vraies ou fausses, reçoivent et colportent le mot (l'ordre, sauf à être démentis; ils servent tous les partis, remplacent quelquefois par l'esprit, toujours par Taudace, la discrétion et la loyauté qui leur manquent, se rendent utiles à certains moments, mais finissent ordinairement par compromettre ceux qui ont l'imprudence et le mauvais goût de les employer. Volta, homme d'esprit, était connu pour être mauvaise langue. M. de Pisany eut à s'en plaindre. Morosini était en correspondance avec lui.

Dans le corps diplon^atique son arrestation fit quelque bruit. Les ambassadeurs eurent de la peine à en pénétrer le motif. On leur disait que cet individu, dans des lettres au duc de Ncvers qui avaient été interceptées, parlait fort Hbrement de Sa Sainteté;' selon lui, Sixte-Quint aurait témoigné une grande joie en apprenant l'assassinat de Henri III. Quelque temps après, on crut savoir que le procès s'instruisait sur ces trois chefs d'accusation : Volta a donné au duc de Nevers le conseil de se rallier au roi de Navarre ; il a montré une lettre fabriquée par lui et attribuée au duc, dans laquelle il est dit que le pape voit avec plaisir la France périr dans le feu, semblable en ceci à Néron, qui s'était amusé à regarder du haut de sa tour l'incendie de Rome ; enfin, Volta a proposé la convocation d'un concile national

en France et Télection d'un patriarche. L'Inquisition étant saisie de raffaire, les amis de l'indiscret agent commencèrent à craindre pour sa vie. Son fils s'enfuit, cherchant asile à Venise et emportant les chiffres et les papiers qui pouvaient compromettre son père. Volta fut reconnu coupable d'avoir blâiné les actions du pape et des supérieurs relatives aux affaires de France et d'avoir entretenu des correspondances avec les huguenots. La nuit du 14 octobre, dans la prison de Tordinona, il eut la tète tranchée sur un échafaud. Le lendemain, son corps fut pendant deux heures exposé au pont Saint-Ange, transporté ensuite à Saint-Jean des Florentins, et le même soir cnten'é à la Minerve, avec les honneurs dus aux gentilshommes. Cet exemple d'une sévérité extrême exercé contre un homme fort connu passa presque inaperçu. Le cardinal de Sens seul s'en prévalut pour intimider un secrétaire du cardinal de Gondi, évêque de Paris, venu à Rome avec des commissions des catholiques royaux. Il lui prédit le sort de l'agent de Nevers, et le pauvre abbé, à demi mort d'effroi, se réfugia à l'ambassade de Toscane.

Un événement plus grave contribua a faire oublier le sort tragique de Volta. C'était l'arrivée inopinée du nonce de Venise. Sans demander les ordres du pape, il avait rompu les relations diplomatiques avec la Seigneurie. La brouille entre elle et le Saint-Siège semblait donc inévitable. Voici ce qui s'était passé.

Le gouvernement vénitien avait observé dans les derniers mois, avec une anxiété croissante, la tournure que prenaient les affaires de France* Il déplorait

les meurtres de Blois, non par excès de tendresse pour les victimes, mais parce que, avec sa sagacité habituelle, il en pressentait les conséquences. Voir Sixte-Quint céder à la pression de la diplomatie espagnole n'était pas le moindre des dangers qui en résulteraient, et qu'on s'appliquait à conjurer autant que possible. Le Sénat faisait dire et redire au pape que s'il sévissait contre Henri III (qui vivait encore), les forces réunies de ce prince et du roi de Navarre, grossies journellement parles seigneurs catholiques, ralliés par la réaction naturelle que produisaient en France les excès de la Ligue, démocratique et antinationale à la fois, pourraient se tourner contre Rome même, et, en donnant aux Turcs l'occasion de reprendre les hostilités, mettre l'Europe à feu et à sang. A l'appui de ces remontrances, le Sénat produisit les rapports qu'il recevait de toutes les cours chrétiennes et de celle de Constantinople. Il parla enfin le langage du bon sens, auquel Sixte-Quint ne fermait jamais l'oreille. « Nous n'avons, écrit le doge à Badoer, qu'un désir, celui de conserver la paix européenne. Nous ne pouvons croire que Sixte-Quint, ce grand pontife, manquera à sa mission, qui est de détourner du monde chrétien les dangers qui le menacent; imitant l'exemple divin de Celui qu'il représente sur terre, il usera de clémence et ne procédera pas a des actes qui pousseraient le roi au désespoir. » Pour la Seigneurie, toute la question est là. Si le pape intervient militairement de concert avec Philippe II, l'existence de la France est menacée, la République ne pourra garder la neutralité, et sera, ce qu'elle redou-

tait par-dessus tout, attaquée par le sultan. « Nous reconnaissons, continue le doge, que tout prince doit conserver respect à la sainte Église : c'est la première règle; mais il y a des cas extrêmes, imposant le devoir de s'écarter des règles et de s'accommoder aux nécessités du temps et des circonstances. Se |)1us, ce n'est pas trop demander au Saint-Siège que de le prier de vouloir bien tenir compte quelquefois des intérêts et passions des princes, puisqu'ils ont si souvent combattu pour la conservation de l'Église. » Lorsque la Seigneijrie apprend la publication du nionitoire, elle ne dissimule pas son désappointement; mais, sans se décourager, elle continue ses bons offices à Rome, travaille surtout à arrêter le pape sur la pente fatale qui mène à Talliance espagnole. Elle n'oublie pas son illustre compatriote, le cardinal Morosini, que Sixte-Quint, mal informé, a traité avec une injuste sévérité. Elle le défend chaleîUreusement, et fait si bien que l'ancien légat finit par rentrer dans les bonnes grâces du pontife.

Aussi longtemps que le gouvernement vénitien s'en tint aux représentations amicales, assez bien accueillies par Sixte-Quint, dont l'antipathie contre les Espagnols se rencontrait avec celles de la République, les relations entre Venise et Rome conservèrent le caractère habituel d'une bienveillante intimité. Mais, lorsque le pape apprit que la République entendait agir dans le sens de ses paroles, sa colère éclata soudainement. Déjà le titre de Sérénissirae, qu'une dépêche du doge donnait à Henri III alors qu'il se trouvait placé sous le coup du monitoire,

l'avait fort irrité. Son mécontentement fut plus vif encore quand il sut, après la mort du roi, que l'ambassadeur de Venise en France avait reçu Tordre de se rendre auprès de Henri de Navarre. Le Sénat, craignant plus que jamais l'ascendant croissant de l'Espagne au Vatican, jugea prudent de s'excuser. « Tout sage prince, dit le doge, pour dés motifs de bonne politique, cherche à conserver l'amitié des autres. C'est surtout l'habitude de cette République. Or le roi de Navarre ayant, par des princes du sang et des cardinaux, informé notre ambassadeur Mocenigo du serment qu'après la mort du roi lui ont prêté les principaux personnages, ainsi que de sa promesse de maintenir la religion catholique et de son désir d'établir de bonnes relations avec Venise, nous avons dû répondre à ces avances par des compliments d'usage qui n'engagent à rien. Mais, en nous conformant aux sages conseils de Sa Sainteté, nous sommes décidé à observer la marche des événements et à nous abstenir de toute intervention. »

La nomination du nouveau légat, avec ordre de résider à Paris, le choix de la personne, son départ précipité (le pape n'avait pas voulu attendre l'arrivée du duc de Luxembourg annoncé déjà à Rome), enfin la prétention émise par Sa Sainteté de voir l'ambassade de Venise tranférée au siège de la Ligue, tous ces faits réunis étaient de nature à entretenir les méfiances et les appréhensions de la Seigneurie. Le bruit d'un concert établi entre le pontife, Philippe et le duc de Savoie prenait de la consistance, et on trouvait à Venise que les paroles de Sixte-Quint

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