‹ Sixte-Quint (volume 3)Chapitre 6 sur 31 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

I. La convention de Joinrille. — Le duc de Nevers i Rome. •— Sixte-Qaint travaille à réconcilier Henri III et la Ligue. — Le traité de paix de Nemonn. — Balle privatoire lancée contre le roi de Navarre.

n. Philippe II soutient que la conversion de Henri de Navarre, si elle a lieu, est nécessairement feinte. Il ne reconnaîtra jamais ce prince comme roi de France , et interviendra en faveur des catholiques de ce royaume. —Attitude de Sixte- Quint. — Son dédain pour Henri m.

III. La journée des Barricades racontée par le pape. — Intervention de la seigneurie de Venise auprès de Sixte-Quint en faveur de Henri III. ^ Mgr Horosini, nonce apostolique, négocie la réconciliation des chefs de la Ligue avec le roi. — U est fait légat en France. — Son projet de former une alliance étroite entre Henri III et Philippe II. ^ Les états généraux réunis à Blois.

lY. Heurtre des Guises jugé par Sixte-Quint. — Son allocution au consistoire. — Mission de l'évéque du Mans. — Monitoire contre Henri III. — Départ de Rome de l'ambassadeur et du cardinal prolecteur de France. — Morosini quitte filois. — Assassinat de Henri III.

y. Un revirement s'opère dans Tesprit du pape. — Pour sauver la religion catholique en France, il se résigne à sacrifier l'indépendance de ce pays. — Il se rapproche de la Ligue et de l'Espagne. — Le cardinal Gaëtani nommé légat à Paris. — Ses instructions. — • Exécution 4e Camille Yolta, agent du duc de Nevers. — M. de Naisse reçu à Venise conome ambassadeur de Henri lY. — Démêlés entre la Seigneurie et le pape. — Leonardo Donato envoyé à Rome. — Impression produit» par ce diplomate sur l'esprit du Saint-Père.

YI. Mission du duc de Luxembourg. ^ Il parvient à convaincre Sixte- Quint de la sincérité de Henri lY relativement à son abjuration. — Le pape propose à Philippe II une intervention armée en France. — Il tâche de se dégager. — Ses luttes avec le comte d'Olivarès. — Celui-

ci le menace de protester contre sa conduite et parvient à l'intimider.

— Le pape, résigné à céder, compte couvrir sa soumission par le vote d'une congrégation composée de vingt-trois cardinaux, appartenant tous à la faction espagnole. — Elle se prononce contre les demandes d'Olivarès. «

VII. La bataille d'Ivry. Sixte-Quint, de. plus en plus convaincu que Henri ^t le seul roi possible, et que son avènement garantira la conservation de la religion et l'intégiité de la France, tâche de gagner du temps. — Il est contrecarré par Taction et les rapports du légat Gaêtani.

— Relations de Henri de Navarre avec la Sublime Porte. — • Mort du cardinal de Bourbon. — Les divers candidats à la couronne de France jugés par le légat. — Instructions de Philippe II à Mendoza, Moreo et Tasis sur la succession. — Le duc de Mayenne, comme prix de son élection, suggère la cession a l'Espagne de la Provence, du Dauphiné, de la Bourgogne et de la Bretagne.

YIII. Mission du duc de Sessa. — Projet de capitulation combiné entre les ambassadeurs d'Espagne et les card'naux délégués par le pape.

— Sixte-Quint i*cfuse la signature. — Il saisit la congrégation de France de la question de savoir si l'élection du roi de France appartient au Saint-Siège. — Il compte envoyer deux prélats en France pour inviter les princes, la noblesse, les parlements et les villes à procéder à l'élection du roi. — Insuccès de la mission de Sessa.

La France, déchirée par ses factions, épuisée à la suite de longues années de luttes intestines, semblait vouée désormais à une ruine imminente et inévitable. Au milieu du conflit des partis, le pouvoir royal s'était évanoui; le dernier prestige de la couronne portée par Henri El avait disparu. Les protestants se groupaient autour du roi de Navarre, les Ligueurs autour des Guises ; les politiques ^ cherchant le succès dans un jeu de bascule, se donnaient tantôt aux défenseurs, tantôt aux ennemis de l'ancienne foi. Mais les chefs

de tous ces partis visaient au même but : s'emparer du pouvoir suprême et succéder aux Valois, dont la race allait s'éteindre. Ils appelaient, sans scrupule, à leurs secours : le duc de Guise, le roi d'Espagne; Henri de Navarre et le prince de Condé, la reine d'Angleterre et les princes protestants de l'Empire, les uns comme les autres décidés à sacrifier la patrie commune à leur ambition particulière, et résignés d'avance, s'il le fallait, à partager le butin, soit entre eux, soit avec l'étranger, en autres termes à dé^ien* brer la France.

Depuis l'édit de pacification (1580) signé au château de Fleix, qui mit fin à la Guerre des Amoureux^ une sorte de trêve avait succédé aux hostilités ouvertes des partis ; mais cette paix, qui n'en était pas une, n'avait profité ni à la couronne ni au pays; elle avait seulement permis aux gouverneurs des provinces de se transformer en autant de roitelets, d'agir en maîtres et, en consolidant leurs pouvoirs, d'efiacer complètement l'autorité royale. C'est de cette façon que le duc de Guise et ses frères, les ducs de Mayenne et d'Aumale^ gouvernaient et régnaient en Champagne, en Lorraine et en Picardie; leur cousin, le duc de Mercœur, en Bretagne; Lesdiguières dans le Dauphiné, Henri de Béam en Guienne, le maréchal de Montmorency en Languedoc. Le roi s'amusait, le pays souffrait. Dans l'année qui avait précédé Pavèhement de Sixte-Quint , la mort du duc d'Anjou, frère du roi, avait raminé les espérances et l'activité du duc de Guise. N'osant pas encore poser sa candidature à la cdUrx)rinë de FHnce^ il contint, avec les

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anciens chefs de la Sainte-Union et avec Philippe II, de désigner le vieux cardinal de Bourbon comme successeur de Henri III, pour le cas, certain d'ailleurs, où celui-ci mourrait sans postérité. Trois mois avant l'élection du pape (janvier 1585), les ducs de Guise et de Mayenne signèrent, avec les représentants de la cour de Madrid et du cardinal de Bourbon, la convention secrète connue sous le nom de traité de Joinville. Par cet acte, on reconnaissait le cardinal de Bourbon comme héritier de la couronne, à la condition que tout prince hérétique serait exclu de la succession. Le roi Philippe s'engageait à fournir des secours à la Ligue. On déclarait en outre illicites les expéditions maritimes vers les possessions d'outremer du Roi Catholique. Cette concession si préjudiciable au commerce français était comme un premier acompte des sacrifices, bien autrement importants, par lesquels les coalisés semblaient déjà résignés à s'assurer le concours de l'Espagne. Ce traité glaça d'effroi le parti protestant. Sous l'inspiration de Henri de Navarre,' il prit les armes.

On conçoit les colères, les angoisses, les perplexités auxquelles on fut en proie au Louvre. La guerre civile allait donc se rallumer, avec la connivence, avec le concours secret mais actif du roi Philippe. Tandis que la reine Catherine conjurait son fils d'entrer en composition avec ses vassaux rebelles, celui-ci, au contraire, faisait mine de se jeter dans les bras des protestants. Il accueillit avec faveur les avances du roi de Navarre, de la reine Elisabeth, des insurgés néerlandais et reçut solennellement une députation de ces

derniers et, des mains d'une ambassade anglaise, Tordre de la Jarretière. Aux démonstrations du roi les chefs de la Ligue répondirent par des faits. Le 50 mars, ils firent, à Péronne, publier leur manifeste, que le premier prince du sang, le cardinal de Bourbon^ ayait signé. En avril, ils étaient déjà maîtres de la Champagne, d'une partie de la Picardie, de la Bourgogne, de la Normandie, de la Bretagne et d'un grand nombre de villes importantes. Du côté du roi, les ducs d'Ëpemon et de Joyeuse eurent, il est vrai, quelques avantages sur la Loire et en Normandie, et une tentative d'insurrection dans Marseille échoua; mais ces succès insignifiants étaient loin de contrebalancer les pertes énormes que la couronne avait essuyées dès les premiers jours de cette nouvelle levée de boucliers.

On en était là lorsque le roi de Navarre, afin d'attirer Henri lU dans son camp, publia sa déclaration de Bergerac (juin 1585). Il croyait, disait-il aux symboles de la foi catholique, et il admettait les décrets des anciens conciles, qu'il tenait pour légitimes. Il était prêt à restituer au roi les places de sûreté confiées à lui et au prince de Gpndé, si les chefs de la Ligue renonçaient à leurs gouvernements. Enfin, pour empêcher l'effusion du sang, il eut l'étrange idée de provoquer le duc de Guise en combat singulier. Cette démarche n'eut pas de résultat. Depuis deux mois, la reine mère négociait avec les chefs des coalisés, et on reconnut bientôt qiie les velléités de défection de son fils, qui avaient un instant alarmé le monde catholique, n'étaient que de vaines et impuissantes menaces.

Au moment où Sixte-Quint entra au Vatican, l'atmosphère qu'il y respira était décidément espagnole. Le sacré collège, en grande majorité, inclinait du côté de l'Espagne. Pour tout ce qui concernait la France, Grégoire XIII avait subi l'impulsion qui lui venait de Madrid. Philippe n'était-il pas le grand défenseur, Henri de Navarre l'ennemi déclaré de la religion catholique? Ces considérations auraient suffi pour déterminer la politique du pieux pontife, quand même son premier ministre , le cardinal de Côme, son entourage, la pluralité des pourprés et le comte d'Olivarès n'auraient pas eu soin de le pousser, et, quand il semblait hésiter, de le maintenir dans cette voie. Dans les régions officielles , l'ascendant de la cour d'Espagne était si prépondérant que, pour s'en affranchir, il aurait fallu à Grégoire des convictions toutes différentes des siennes et une énergie de caractère qui lui faisait complètement défaut. Cependant l'opposition ne manquait pas. L'opinion nationale, italienne, comme on l'appelait déjà dans un sens très différent d'ailleurs de celui que nous attachons aujourd'hui à ce mot, aspirait, non pas à ^voir l'Italie une et la péninsule transformée en un seul État, mais les différents États italiens soustraits à toute domination étrangère ; cette opinion dominait à Rome en dehors du Vatican. Elle sut, plus d'une fois, s'y faire entendre et arrêter le pape dans des moments de crise. Ainsi, les chefs de la Ligue avaient demandé des bulles en vertu desquelles Grégoire se déclarerait ouvertement en leur faveur. L'ambassadeur d'Espagne avait appuyé leurs démarches avec instance; mais.

cette fois, le pontife résista. Il recula devant la voix de sa conscience, et aussi devant cette opinion nationale, exclue, il est vrai, du pouvoir, mais néanmoins assez puissante pour l'obliger de compter avec elle. II refusa donc les bulles, mais il autorisa le cardinal de Sens à transmettre au duc de Guise des paroles encourageantes et chargea de messages analogues le P. Mathieu, de la Compagnie de Jésus, qui allait et venait entre Paris et Rome. C'est à quoi se borna l'intervention de Grégoire XIII ; mais les chefs des coalisés, dénaturant le caractère de la lettre du cardinal de Sens, firent répandre le bruit que le pape avait, par des bulles, sanctionné leur entreprise.

Pendant que Henri III, fort inquiet de l'attitude du Vatican, faisait parvenir ses doléances mêlées de menaces au cardinal protecteur de sa couronne, et que celui-ci s'empressait de le rassurer sur les intentions de la cour romaine, Grégoire XIII disparaissait de la scène du monde. On n'avait plus à se prévaloir désormais de son nom et de ses sympathies timides et stériles pour la cause de la Ligue. Mais quelle serait la conduite de son successeur? C'est ce qu'on se demandait. Henri III sentit la faute qu'il avait commise en se rapprochant, en apparence et non en réalité, du chef des huguenots. Aussi s'empressa-t-il de s'excuser et de protester de sa fidélité. « Un prince, écrit-il au cardinal d'Esté, tel que je suis et veux être tant que je vivrai, ne mérite être blâmé et accusé de manquement de piété et de zèle de religion, comme je suis à tnon très grand regret. »

A Rome^ les représentants et adhérents des deuiÊ

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partis, de celui de la Ligue, autrement dit de l'Espagne, et du parti français ou national, car c'est ainsi qu'on doit les désigner, se mirent aussitôt à l'œuvre. Sans parler de la très grande majorité du sacré collège, de l'entourage du Saint-Père et des nombreux agents de la Sainte-Union, le comte d'Olivarès et le cardinal de Sens étaient les principaux avocats des coalisés. Le cardinal d'Esté, et le marquis de Pisany, ayant comme auxiliaire l'ambassadeur de Venise qui était plus influent qu'eux, s'appuyaient sur l'opinion italienne et faisaient intervenir une foule de petites gens qui, à des titres divers, avaient accès auprès du nouveau pape. Les correspondants du grand-duc de Toscane étaient du nombre. Olivarès et le cardinal de Sens s'adressaient aux sentiments religieux de Sixte-Quint. La Ligue, disaient-ils, défend la foi : donc le chef de l'Église lui doit ses bénédictions, son appui avoué et efficace. Le cardinal d'Esté et Pisany font appel à ses sentiments de souverain. Selon eux, les ligueurs sont des rebelles qui abritent sous le faux drapeau de la foi leurs visées ambitieuses et antinationales, et qui compromettent même la religion, car ils poussent le roi dans les bras des huguenots. Priuli, le diplomate vénitien, argumentait sur le côté politique de la question. La Ligue, insinuait-il, n'est pas en mesure de vaincre l'hérésie. 11 lui faut un appui. C'est appui, c'est le roi d'Espagne qui le donnera. C'est lui qui vaincra, c'est à lui que reviendront les profits de la victoire.

La lutte une fois engagée, on se disputait le terrain avec un extrême acharnement. On ne publiait pas, il

est vrai, de pamphlets comme en France. On ne croisait pas les épées dans les rues; tous les combats se livraient dans les antichambres et dans le cabinet du pape; mais c'était une guerre à outrance/ où les plus grands personnages ne maniaient pas toujours des armés courtoises. Entre les cardinaux d'Esté et de Sens il y eut des scènes indignes de princes de l'Église, et qui firent les délices de la société et du public de Rome. Le cardinal protecteur déclarait « ne vouloir plus avoir aucune accointance ni participation avec cette mauvaise et pernicieuse nature qui se plaisait à mal faire et à mal dire d'un chacun ». Les choses en arrivèrent au point qu'il fut sérieusement question de les renvoyer tous deux. Des considérations politiques prévalurent. Sixte-Quint n'exécuta pas ses menaces, et les deux antagonistes continuèrent à se livrer bataille toutes les fois qu'ils se rencontraient. D'ailleurs le cardinal de Sens amusait le pape, qui ne le prenait pas toujours au sérieux, et se moquait de ce politique enragé qui avait la prétention d'être le membre le mieux informé du sacré collège, et ne lui apportait que de fausses ou vieilles nouvelles.

Eji proie à ces tiraillements, tout nouveau sur la chaire de saint Pierre, fort imparfaitement informé du véritable état des choses en France, trouvant, nous Tavons dit, le Vatican encore envahi par les influences espagnoles qu'il n'aimait pas, mais qu'il ne pouvait s'empêcher de subir dans une certaine mesure, Sixte-Quint se vit engagé dans un dédale de difRcultés et chercha vainement les moyens d'en sortir. Son inexpérience en ces matières, sa longue abstention des

affaires d'État, conséquence naturelle de sa longue disgrâce, ajoutèrent à ses perplexités. Que Henri de Navarre fût un hérétique, un relaps, indigne de tout ménagement, condamnable et devant être condamné et exclu de la succession, il n'y avait pas, à ce sujet, Tombre d'un doute dans son esprit. Cette partie de la question, il eut le tort et commit la faute de ne* l'envisager qu'avec les yeux du prêtre. Sous ce rapport il acceptait tout ce que le comte d'Olivarès et le cardinal de Sens ne cessaient de lui dire. Mais comment s*y prendre en présence de la déplorable scission qui venait de se renouveler entre le roi et les Guises, qui partageait en deux camps les catholiques, qui ouvrait, qui livrait la France aux Espagnols ? Ici son instinct et sa sagacité le servirent bien. Il comprit qu'il fallait tâcher de faire disparaître ces dissensions et réunir sous le même drapeau tous les catholiques du royaume. Mais cela était-il alors possible? 11 s'en flattait. Autre erreur, suite de son ignorance des hommes et des choses de France ! En somme, ses sympathies appartenaient à Henri III, non pas à la personne de ce prince, dont il avait fort médiocre opinion, mais à sa qualité de roi légitime. Les ligueurs étaient des rebelles, mais ces rebelles étaient malheureusement les seuls défenseurs de la foi ; du moins ils le disaient, tandis que le Roi Très Chrétien, au contraire, menaçait d'apostasier. Comment alors les repousser? comment ne pas les aider, les éclairer, les diriger vers le vrai but, qui n'était certes pas d'occuper les provinces de leur souverain, mais de combattre, de vaincre, de terrasser, d'exterminer l'hérésie et les hé-

rétiques? Faisant violence à ses sentiments, à son instinct, à son jugement, Sixte-Quint se montra donc disposé à favoriser la Ligue.

A ce moment, envoyé par les chefs des coalisés et accompagné du cardinal de Yaudemont, le dUc de Nevers arriva à Rome. Le 1^' juin, il fit son entrée solennelle. Le cardinal d*Este son beau-frère, le cardinal de Médicis, tous les cardinaux français se portèrent à sa rencontre. En descendant de voiture, il reçut un billet de Tambassadeur d'Espagne^ rempli d'informations et de conseils utiles. De son côté, il se mit aussitôt en relation avec ce puissant auxiliaire. Pour éviter d'attirer l'attention par des entrevues trop fréquentes, ils se servirent d'un ami commun, Scipion Gonzague, comme intermédiaire. Nevers ne fait rien sans consulter Olivarès, et Olivarès s'étudie à aplanir les difficultés sous les pas de l'ambassadeur des Guises.

La mission du duc était de solliciter des bulles pour donner à la Ligue, aux yeux du monde, l'appui officiel du Saint-Siège, et de demander, en outre, une bulle privatoire qui déclarerait Henri de Navarre et le prince de Condé incapables de succéder à la couronne de France.

Ces deux questions furent, entre l'envoyé des coalisés et l'ambassadeur de Philippe, l'objet de longues et fréquentes discussions. « Insistez, disait ce dernier, pour que le Saint-Père se fasse montrer les minutes des lettres que le cardinal de Sens a écrites dans le temps avec autorisation du pape Grégoire. Adressez-vous surtout aux sentiments religieux de Sa

Sainteté, car elle est pleine de zèle pour tout ce qui a rapport à la foi. » Quant à la bulle privatoire contre Navarre, Olivarès, s*inspirant des instructions de son maître, demanda que non seulement le Béarnais et le prince deCondé, mais aussi les enfants catholiques de ce dernier, fussent frappés d'incapacité. Le duc s'y opposa. « L'extension, répliqua-t-il, à des princes catholiques de la déclaration d'incapacité déplairait au parlement et au public français. On la dirait dictée par des motifs, non de religion, mais de politique, par l'Espagne en un mot; on ne la trouverait ni juste, ni raisonnable. » C'était aussi l'opinion de Tlnquisition, que Sixte-Quint avait déjà saisie de cette affaire. Elle déclarait que le pape seul pouvait, s'il le jugeait convenable, prononcer la privation au détriment des, enfants catholiques, mais d'office et sans l'intervention des parties intéressées.

Nevers ne cache pas à Olivarès l'impopularité de l'Espagne, non seulement auprès des catholiques royaux, mais aussi au sein de la Ligue, tout en convenant qu'il y a communauté d'intérêts entre la Ligue et la cour d'Espagne^ « Sans doute, disait-il, nous avons besoin des secours du Roi Catholique, mais Sa Majesté a aussi besoin de nous. Si un prince protestant monte sur le trône de France, c'en est fait de la religion catholique, non seulement chez nous, mais aussi en Flandre, et, selon toute probabilité, les Pays-Bas seraient perdus pour l'Espagne. Que Sa Majesté nous aide, qu'elle donne des subsides, mais qu'elle les donne en secret; car tels sont les préjugés, les passions et l'ignorance du public français, que le nom

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seul de l'Espagne suffît pour exciter des soupçons et dépopulariser les coalisés. Si le pape accorde de Fargenty on pourra faire croire que les subsides espagnols viennent de Rome. »

Mais Sixte-Quint ne songeait guère à donner de Targenty Olivarès le savait bien. Lorsqu'il apprend que Pisany et le cardinal d'Esté ont demandé pour leur roi, qui offrait alors de faire la guerre aux hérétiques, une subvention de quatre mille écus par mois, il engage Nevers à en demander autant pour la Ligue. « Dites à Sa Sainteté que, en vous refusant ce qu'elle accorderait au roi, elle se déclarerait Tennemie de la cause de Dieu, qui est celle de la Ligue. Glissez au pape un mot sur les mignons, auxquels passeraient probablement ses écus. » Ce stratagème eut l'effet qu'Olivarès s'en était promis. Les représentants de Henri III ne purent rien obtenir.

Le Saint-Père avait accueilli fort gracieusement les envoyés des Guises. Non qu'il leur eût épargné les reproches ; il les tança même vertement de s'être mis en état de rébellion contre leur souverain, mais il admit des circonstances atténuantes et les excusa, en quelque sorte, par l'approbation indirecte de son prédécesseur qui avait favorisé la Ligue, qui avait été, disait-il, « consentant. » Nevers et Yaudemont crurent entrevoir chez Sixte-Quint des dispositions analogues. En effet, il trouva justifiée la méfiance que leur inspirait le roi, mais il insista vivement sur la nécessité d'une transaction. « Mettez-vous en rapport, leur disait-il, avec Pisany et Este. Traitez avez eux doucement et amicalement. Concertez tous les quatre en-

semble un projet d'accommodement. Montrez-le-moi, et nous verrons. Si vous ne parvenez pas à tomber d'accord, c'est nous qui prendrons la chose en main. j> A leurs instances concernant les bulles, il répondit évasivement.

Après un séjour de deux semaines, le duc et le cardinal quittèrent Rome pour retourner en France. En dehors de quelques paroles bienveillantes, mais vagues, ils emportaiei^t, non des bulles publiques, car ils n'étaient pas parvenus à vaincre complètement les inétiances du pape à l'égard des coalisés, mais un bref au cardinal de Bourbon et à ses amis, moins explicite qu'ils n'auraient désiré, mais dont ils espéraient néanmoins pouvoir tirer quelque parti.

Deux incidents marquèrent le départ de cette ambassade. Le duc de Nevers, botté et éperonné, au moment de monter à cheval, se sentit soudainement assailli par des scrupules de conscience. Avait-il bien fait de' s'enrôler dans la Ligue? n'était-ce pas violer son serment de fidélité, commettre un acte de rébellion? Il se rendit en toute hâte chez le cardinal Madruccio pour lui ouvrir son cœur, et il fallut au protecteur d'Espagne deux heures d'efforts oratoires pour calmer cette âme timorée. Les inquiétudes du duc n'étaient pas intempestives : elles coïncidaient avec des lettres de France qui, grâce à l'activité diplomatique de la reine mère, pouvaient annoncer comme assurée la paix entre le roi et la Ligue. On rit donc un peu des remords politiques de Nevers, qui partit accompagné des plaisanteries des Romains.

La question brûlante était toujours l'acte de priva-

lion contre Navarre, vainement sollicitée par les délégués de la Sainte-Union. Dans leur audience de congé, le cardinal de Yaudemont fit un dernier effort. Le Saint-Père répondit d'abord doucement : « Nous ne devons faire ce que vous demandez. Nous n'avons pas l'habitude de condamner les gens sans les avoir entendus. Il sera toujours temps d'en venir là. 2» liOrsque le cardinal insista, il le repoussa rudement : « Nous avons dit, s'écria-t-il, pourquoi nous ne devions faire telle chose; maintenant nous vous disons que nous ne voulons pas la faire. 2»

Mais, malgré ce refus si catégorique, la résolution du pape était presque arrêtée. Dans son esprit, l'excommunication et l'exclusion du roi de Navarre étaient devenues une nécessité. Seulement cet acte de déchéance et de proscription devait éti^e dégagé de tout caractère politique, et, loin de paraître inspiré par les envoyés de la Ligue, émaner de la libre initiative du chef de l'Eglise. L'Inquisition et le sacré collège en débattaient encore la rédaction, lorsqu'on apprit la conclusion de la paix de Nemours (juillet 1585), si laborieusement préparée par la reine mère, et par laquelle Henri III s'engageait à prohiber l'exercice de la nouvelle religion, à donner des places de sûreté et des gouvernements aux principaux chefs de la Ligue, et à révoquer les édits de paix et de tolérance. Raison de plus pour lancer la bulle, pour creuser l'abîme qui devait dorénavant séparer le roi huguenot des catholiques français de toutes les nuances.

h$ cardinal d'Esté et Pisany avaient combattu une

résolution qui leur paraissait attentatoire à l'indépendance de la France, et, en apprenant la scène que le pontife avait faite au cardinal de Yaudemont, ils se crurent assurés de la victoire. Sixte-Quint ne tarda pas à les détromper. Il fit appeler d'Esté et lui communiqua sa résolution, « prise en partie, disait-il, pour renforcer le roi, car ceux qui se verront exclus de la succession y penseront à deux fois avant de conspirer contre leur souverain légitime. » Mgr de Lenoncourt, qui, sur la demande de Henri III, s'était rendu auprès du roi de Navarre pour l'instruire en matière de religion, reçut du pape l'ordre péremptoire de retourner dans son diocèse. Enfin, le 9 septembre, la bulle fut affichée dans Rome, aux lieux habituels. Henri de Bourbon, prétendu roi de Navarre, et Henri de Bourbon prétendu prince de Condé, y étaient déclarés hérétiques, relaps, déchus, eux et leurs héritiers, de toute principauté et incapables de succéder au royaume de France et à aucun autre duché ou seigneurie. Leurs vassaux et sujets étaient déliés du serment de fidélité.

C'est le premier acte du règne de Sixte-Quint relatif aux affaires de France, et cet acte est une faute qu'il ne tardera pas à regretter, qu'il se reprochera en secret, qu'il avouera même dans ses épanchements intimes, tout en tâchant de l'excuser. Mais, àpart cette faute, qu'expliquent son inexpérience et les influences espagnoles qui l'entouraient à son avènement, il eut le mérite de comprendre, dès le premier jour, que la solution du problème posé en France devait se trouver dans l'union de tous les catholiques français, et

en dehors de rimmixtion de l'Espagne* Sur ce point capital il vit parfaitement clair. C'est sur les moyens d'exécution que portaient ses hésitations; les principaux acteurs et témoins y voyaient de l'irrésolution» l'effet de la mobiUté de son esprit; en réalité, ces hésitations n'étaient que la suite naturelle des circonstances. Inclinant d'abord , bien que faiblement, en faveur de la Ligue, il travailla à la dissoudre en la ramenant dans le camp royal. La paix conclue en apparence plutôt qu'en réalité, non par son intermédiaire, comme il s'en était flatté pendant un instant, mais par la force des choses et grâce aux négociations de la reine mère, il lança son interdit contre le chef des huguenots. Désormais la situation était claire. II n'y avait plus que deux partis en France : les défenseurs et les ennemis de la foi. Si la réconciliation est sincère, si les coalisés de la veille se groupent franchement autour de Henri III, si, sous le drapeau du roi légitime, toutes les forces de la France catholique se tournent contre les hérétiques, la religion est sauvée et la France avec elle. On pourra alors s'occuper de la grave question de succession ; on sera en mesure de la résoudre, et, ce qui est l'essentiel, on la résoudra sans l'intervention et à l'exclusion de l'Espagne. Tel était le raisonnement de Sixte-Quint, parfaitement juste, à une condition : à la condition que la réconciliation, officiellement proclamée par le traité de Nemours, entre le roi et les chefs de la Ligue, fût sincère, ce qu'il croyait possible, parce qu'il ne connaissait pas encore la France, ce qui était une illusion aux yeux de ceux qui la connaissaient.

Il est à peine nécessaire de rappeler ici sommairement les éyènements qui ont suivi la conclusion de la paix de Nemours : les vicissitudes de la guerre, la répugnance du roi de confier ses armées à la direction des Guises, les scandales de son voyage à Lyon, les propos blessants échangés dans une audience solennelle entre lui et les ambassadeurs des électeurs et princes protestants, les colères, Tinvasion de TAlle* magne réformée, la défaite de Joyeuse à Coutras, cl la destruction des reîtres allemands.

Ces événements embrassent deux années (1586 et 1587), remplies pour Sixte-Quint d'embarras et de soucis. Tout en travaillant de son mieux à la réconciliation du roi avec la Ligue» à la fuâion des catholiques royaux et du parti des princes, il eut bientôt perdu toute illusion sur la solidité de Tunion établie par le dernier traité. Plein de méfiance et plus encore de dégoût pour la pet'sonne du roi, il eut de la peine à dissimuler son dédain et ses sinistres pressenti^ ments* Lorsque Tainbassadetir d'obédience de la Seigneurie entremit ses bons offices en faveur de Henri III j en priant le pape d'accorder à ce prince

raulorisation d'aliéner les biens du clergé, il répondit froidement : c< Nous désirerions voir Sa Majçsté déployer plus d'activité dans la guerre contre les huguenots. Nous sommes étonné qu'un si grand, roi, malgré les charges énormes dont il grève son peuple, n'ait pas songé à faire des économies pour les besoins extraordinaires. Qu'il agisse sérieusement, qu'il ne manque pas à ses devoirs, et nous l'aiderons. »

La faiblesse, l'ineptie, le manque de loyauté de cette cour le plongeaient dans un profond découragement. Non-seulement la Ligue ne s'était pas dissoute, non seulement elle ne s'était pas franchement ralliée au roi, mais la situation s'aggravait de jour en jour, et les méfiances réciproques ne lui semblaient que trop justifiées. Comme par le passé, on se trouvait donc placé entre la guerre civile, c'est-à-dire le triomphe final des hérétiques, et l'intervention espagnole, c'est-à-dire le démembrement de la France.

Sixte-Quint comptait encore sur la conversion de la reine Elisabeth. Celle de Henri de Navarre âerait-elle nécessairement feinte, comme les Espagnols, comme les ligueurs le lui disaient? il était tout disposé à le penser. Cependant le doute était permis, et, dans ses moments de doute, il commençait déjà à regretter sa bulle privatoire. Mais des bulles peuvent êtt*e révoquées. Cela s'était vu, cela pouvait se voir encore : c'est ce que Philippe craignait. « Il y a des personnes ^ écrit-il à son ambassadeur à Rome, qui espèreiit ébranler Sa Sainteté, la déterminer à révoquer la bulle contre le prince de Béarn, et à accueillir sa conversion qui ne saurait pas être feinte. Je ne puis le

croire; mais la chose est trop grave pour que Je ne me croie pas obligé d'y appeler l'attention de Sa Sainteté. Vous lui remettrez la lettre ci-jointe dont je vous envoie copie, et lui direz de ma part que je suis persuadé de son intention de conserver le peu qui reste encore debout de la chrétienté. Rappelez-lui la grandeur de la France. Dites-lui qu'aussi longtemps que l'hérésie ne s'est pas emparée des chefs de l'Etat, il y a à espérer, mais que, si le mal est devenu maître de celui qui commande, tout l'édifice croule d'un seul coup. Nous en avons, pour l'expiation de nos péchés, tant d'exemples sous les yeux, qu'il serait inutile de les énumérer. On me mande de France que des efforts sont faits auprès de Sa Sainteté pour qu'elle admette l'abjuration de Béarn. De cette façon, on espère assurer à celui-ci la possession du royaume. Ce serait y mettre le feu. Vous donnerez à entendre que la présente démarche ne m'est pas dictée par la peur que j'ai de Béarn. Il ne cesse de me demander secours'et faveurs, en offrant toutes sortes de sécurités et de gages que je voudrais prendre. Je la fais exclusivement pour le service de Notre-Seigneur. Que Sa Sainteté se détrompe au sujet de la prétendue sincérité de Béarn. On pourrait y croire, s'il ne demandait qu'à se retirer dans un coin et à faire pénitence ; mais comme c'est pour lui le moyen de ^succéder au royaume, on voit que ce sont des feintes. L'Église et l'Inquisition prononcent la peine capitale contre le relaps; à plus forte raison doit-on s'opposer à ce qu'un relaps devienne le maître d'un royaume tel que la France, qui ne tarderait pas de s'emplir d'hérésies.

Vous préviendrez le pape que, loin de consentir à une éventualité qui exposerait mes États à la contagion, je me verrais obligé de favoriser et de protéger les catholiques de France. II en résulterait des guerres civiles et peut-être le démembrement de ce royaume, qui , uni et puissant tant qu'il est catholique , est d'une grande utilité pour la chrétienté, tandis que, perverti et voué à la damnation, il renfermerait tant de dangers pour elle, qu'on devrait nécessairement chercher à en réduire les forces. Pour intimider Sa Béatitude, on lui dit qu'en insistant sur l'exclusion de Béarn et en conseillant aux catholiques de continuer la guerre, je vise à détruire les forces des uns et des autres, et qu'après qu'elles auront été détruites, je compte me diriger contre l'Italie. Combattez cette erreur, non en mon nom et comme si, en présence de ces vaines imaginations, vous aviez à excuser ma conduite, niais en déclarant que, si je vois qu'on favorise la succession d'un hérétique à la couronne de France, j'aiderai les catholiques. C'est le chemin qui mènera au démembrement de ce royaume, car chacun qui pourra en prendra un morceau. Le moyen de le conserver est une entente entre nous. Sa Sainteté et le Roi Très Chrétien (s'il veut), ou bien entre les catholiques français. Le but de cette entente devra être l'exclusion de tout candidat hérétique et le choix d'un catholique capable démettre fin aux maux de ce pays, pour le cas où le roi n'y parviendrait pas, sa vie durant, et Sa Sainteté, d'après ce qu'on voit, peut juger par elle-même si cela est à espérer. »

Voilà comment le roi d'Espagne pose la question de

succession, la principale pour lui, secondaire aux yeux de Sixte-Quint. Henri de Navarre, pour lever toutes les difficultés, se convertira. Philippe le prévoit; mais cette conversion sera feinte. Cette hypothèse est le point de départ de son raisonnement. Donc, dans sa sollicitude pour la foi, pour les intérêts de la religion en général, pour ceux de son royaume en parti- ' culier, il ne saurait admettre la candidature de Henri. Si le pape accueille son abjuration, ce sera favoriser sa candidature, et Philippe la combattra; il interviendra à main armée ; ce sera, il prononce le mot, le partage de la France. 11 Técrit lui-même à Sixte- Quint, et le lui fait dire par son ambassadeur. 11 lui enjoint expressément, non de Texcuser auprès du pape, mais simplement de lui notifier ses volontés. Quel sera le prince catholique qui, de leur choix commun, devra être placé sur le trône de France? Philippe n'a garde de le désigner. Déjà, sous le pontificat précédent, cette question avait été débattue entre lui et Olivarès. Le comte s'était prononcé contre le cardinal de Bourbon , selon lui dangereux , et avait suggéré le nom du duc de Montpensier. Le roi lui avait répondu que, tout en appréciant ses arguments, il trouvait plus prudent de ne pas encore prendre d'engagement en faveur de Montpensier, ni d'aucun autre candidat. « Il suffit, écrivait-il, pour le moment, de prévenir des éventualités préjudiciables au service de Dieu et au bien public. Nous devons nous ménager la liberté d'examiner les titres et forces des prétendants, et d'agir selon les circonstances. »

Ainsi placé entre les prétentions du roi d'Espagne,

qui vise à être Tarbitre de la France en attendant qu'il en devienne le maître, et ses devoirs de chef de TÉglise, le pape parle beaucoup, beaucoup trop même, mais il s'abstient d'agir. Il observe la marche des événements. Il laisse faire et regarde, mais non d'un œil indifférent. Les plaintes incessantes d'Olivarès au sujet de la versatilité de Sixte-Quint, nous le répétons, ne sont pas fondées. Ce sont les hommes et les choses de France qui changent, ce n'est pas lui. Quand le nonce lui mande de Paris que Henri III, intimfié par les dispositions turbulentes qui se manifestent à Paris, par l'attitude des Guises et, en général, par l'esprit catholique d'une grande partie du royaume, a rompu ses négociations avec le roi de Navarre et s'est rapproché des princes catholiques, le pape, sur la demande du cardinal de Sens, dont le rôle grandit dans ces conjonctures, envoie aux chefs de la Ligue sa bénédiction apostolique, mais il l'envoie aussi au roi, en l'exhortant à ne pas séparer sa cause de celle de la religion. Et Olivarès de crier contre la versatilité et l'ignorance du Vatican!. Il applaudit, il est vrai, à ce retour de faveur des Guises, mais sa joie n'est pas sans mélange, car, selon luij le pontife n'est pas seulement d'une mobilité d'esprit désespérante, sa conduite témoigne aussi d'une déplorable duplicité. Comme preuve, l'ambassadeur rappelle les messages secrets de Béam au sujet de sa conversion ; il conclut à l'existence probable de rapports intimes avec le Vatican.

Lorsque, à la fin de bette hiême année, Henri HI, sur le conseil du duc d'Épertldn, arrête en route, après

les avoir appelés^ le duc de Lorraine et ses troupes, déclarant que, s'ils entraient en France, il se rallierait aux hérétiques, Sixte-Quint désespère de lui. Le nonce lui a mandé les rassemblements de troupes de la Ligue qui avait résolu d'attaquer le roi. c( Eh bien, s'écrie-t-il en montrant ces dépêches à Olivarès, que les coalisés se réunissent, qu'ils fassent un effort sérieux, qu'ils en finissent en une fois ! Puisque la maison va crouler, mieux vaut la démolir que la laisser tomber sur nous. Si le roi (Henri III) exécute sa menace de s'allier avec les huguenots, ces princes feront bien de l'attaquer, et votre roi de tourner contre lui l'expédition qu'il prépare contre l'Angleterre. »

Il fit appeler M. de Pisany et le cardinal de Joyeuse, et les chargea d'écrire à leur maître que s'il méditait de faire la paix avec le chef des huguenots, lui, le chef de l'Église, s'y opposerait. Il leur rappela que, dans le temps, il avait toujours essayé de les raisurer, lorsqu'ils lui parlaient de leur crainte de voir les armements de l'Espagne se tourner contre la France. 11 avait, conformément à la vérité, affirmé que telle n'était pas l'intention du Roi Catholique; eût-il cette intention, il leur avait promis d'intervenir. Maintenant il leur déclarait, sous serment, que non seulement il retirait sa parole, mais qu'il était décidé, si leur souverain ne changeait pas de conduite, à persuader au Roi Catholique de faire usage de ses forces pour sauver la France. Olivarès, fort content de ce revirement, s'empresse de le mander à son maître; mais il craint qu'il ne soit de courte durée. « Quand

les affaires de la Ligue marchent bien, dit-il, le pape revient vers elle. Cette fois-ci il s'est surpassé luimême. » L'ambassadeur se trompe. Sixte-Quint veut le triomphe de la foi catholique en France. Son concours appartient à ceux qui sont pour le moment les mieux disposés à le servir, et les plus capables de le faire. Ea ce qui concerne l'accueil fait aux messages secrets de Henri de Navarre, le vigilant ambassadeur d'Espagne en est réduit aux suppositions. Il devine plutôt qu'il ne sait que le pape n'a pas complètement renoncé à la solution que le représentant de Philippe redoute le plus, dont la perspective l'irrite et éveille ses soupçons.

Tout de suite après la paix de Nemours, lorsque Henri III, dont il avait alors moins .mauvaise opinion, semblait sérieusement engagé dans la guerre contre les huguenots et que la Ligue dévoilait ses projets intéressés et antinationaux, le Saint-Père tâcha de se rendre utile au roi en ramenant dans son camp les partisans de Henri de Navarre. C'est ainsi qu'il essaya d'agir sur le duc de Montmorency, qui tenait le Languedoc pour le Béarnais. Ace sujet, des paroles assez vives furent échangées entre lui et le représentant de la France.

Encore à l'époque de l'ambassade d'obédience, Sixte-Quint avait conservé quelques faibles espérances. Après le festin qu'il avait offert au duc de Luxembourg et à M. de Pisany, il leur parla avec effusion. Ce dernier écrit : « II se disait marri des troubles de ce royaume, blâmant infiniment ceux qui en étaient cause; ajoutant que Dieu fera la grâce à Votre Majesté

i66 SIXTE-QUIHT.

de mettre ce royaume en paix et lui donner succession, et qu'alors il ferait des entreprises pour entretenir et occuper Tesprit et le courage des Français, qui ne pouvaient être oisifs et sans remuer quelques cas; et qu'à la barbe des Espagnols nous irions tous deux rétablir et refaire la Goulette (Tunis) quils avaient perdue à si bon marché et subjuguerions Alger ; que c'étaient là des guerres qu'il allait discourant et proposant, et non de la faire aux chrétiens, quelque chose que l'on voulût dire, ne désirant que leur repentance et conversion. » Dans ces moments d'illusion, quand il espère voir Henri III agir avec force et avec suite, la Ligue n'est plus à ses yeux qu'une faction rebelle. « Les barons de Rome, dit-il aux deux ambassadeurs, avaient, au commencement de notre pontificat, voulu faire les mauvais. Ils se sont bientôt résolus à devenir sages, prévoyant qu il leur allait de la tête pour la résolution à laquelle ils nous voyaient. Ce même moyen, a-t-il l'imprudence d'ajouter, serait propre au remède des affaires du roi. » « C'était conseil, dit M. de Pisany en terminant son rapport à Henri III, que Sa Sainteté envoyait à Votre Majesté à l'endroit des plus grands qui voudraient altérer son État ou ne voudraient obéir à ses lois et commandements ; et là-dessus il nous donna congé. »

Ces bonnes dispositions ne se maintinrent pas. Les négociations de la reine mère avec Henri de Navarre détruisirent dans l'âme du pape le dernier reste de confiance et d'affection pour le roi. Plus d'une fois M. de Pisany s'efforça de le convaincre de la nécessité

OÙ se trouvait son souverain de s'arranger avec les huguenots. Le pape lui répondit en citant ses propres paroles, prononcées dans une autre circonstance, que c'était ménager à Navarre le temps qu'il lui fallait pour ses armements. Un autre jour il s'emporte vivement. « Le roi, s'écrie-t-il, est trompé de ceux qui sont auprès de lui; ils lui donnent de mauvais conseils, et l'engagent à traiter avec les huguenots, avec peu de dignité et de réputation. »

Cependant le chef des huguenots s'était adressé au Saint-Père. Il se plaignait qu'on eût lancé. la bulle prîvatoire sans l'avoir entendu ; qu'on le traitât avec moins d'indulgence que les infidèles, auxquels on envoyait des prédicateurs. Si on voulait lui envoyer des théologiens, il les écouterait volontiers et leur donnerait toutes les sécurités qu'ils demanderaient. Le pape avait répondu que les apôtres et disciples ne demandaient pas de sûretés pour leur personne et que ce serait peine perdue d'en envoyer au roi de Navarre.

En effet, les événements n'étaient pas de nature a faire espérer alors la conversion de Henri. Au commencement de l'année, l'exécution de Marie Stuart avait ranimé le courage et les espérances des huguenots. L'Allemagne réformée armait pour venir à leur secours. Ses bandes s'apprêtaient à envahir la France. Sixte-Quint revint donc à l'idée d'une action commune du roi et de la Ligue. Il ne recommandait plus de faire couper la tète aux chefs, mais au contraire de leur ouvrir les bras. Cette entente était d'ailleurs une conséquence nécessaire de la situation. Elle se faisait d'elle-même. Seulement ceux qu'un danger

168 SIXTB-QUINT.

commun va rapprocher se sépareront le jour où ce danger aura disparu.

Vers la (in de Tannée, deux événements, la déroule du duc de Joyeuse et la destruction des reîtres protestants, attristèrent et consolèrent . les deux parties belligérantes. Henri de Navarre avait vaincu à Cou- ' tras, le duc de Guise avait harcelé et battu les reîtres. La famine, les épidémies, la débandade avaient achevé de les détruire. Après la défaite essuyée par son favori, à l'occasion des avantages remportés par son rival, Henri III fit son entrée triomphale dans Paris au milieu de l'indifférence et des sarcasmes des Parisiens. 11 trancha* du héros, on ne le trouva que • ridicule. Les héros, en France, étaient désormais, sans contredit, le roi de Navarre et le duc de Guise.

Le pape porta le même jugement que les habitants de Paris sur les prétendues prouesses de leur roi. Lorsque M. de Pisany vint lui annoncer la défaite des reîtres, il se montra froid et garda le silence. Aux instances du cardinal de Joyeuse qui demandait que cet événement fût célébré à Rome par des actions de grâces et des réjouissances publiques, il répondit que Dieu avait tout fait, que les hommes n'y étaient pour rien. L'ambassadeur voit dans ces paroles un effet des intrigues du cardinal de Sens, Joyeuse la honte qu'éprouve le pontife pour avoir si peu aidé le roi. La vérité est qu'il lui répugnait d'attribuer à Henri HI le mérite d'autrui; qu'il ne voulait pas aggraver sa situation en célébrant la gloire des Guises, et que, pour se tirer d'embarras, il attribuait les succès obtenus à la miséricorde divine, c'est»à-dire aux maladies qui

avaient détruit les derniers débris de l'armée allemande. M. de Pisany l'interpella sur cette abstention si blessante pour son roi. « M'oyant parler de cette façon, écrit-il à Henri III, il sembla qu'il s'altérât tant, et comme nous étions nous promenant par sa chambre , il fit trois ou quatre tours par icelle sans dire mot, se battant les mains, comme est sa coutume quand quelque chose le fâche, et puis, tournant enfin le yisage vers moi, il me dit qu'à ce propos il avait fait deux chefs : le premier pour montrer la grâce que Dieu, par un si signalé miracle, avait faite à la religion et à la France ; et que l'autre chef était qu*il n'en fallait pas faire d'allégresse ni démonstrations publiques, sinon qu'en son cœur chacun rendit grâces à Dieu comme n'ayant les hommes nulle part à telle victoire, et n'ayant fait aucune chose, mais laissé d'y faire beaucoup d'icelles qui s'y pouvaient. Suivaient après cela plusieurs histoires de la Sainte Écriture qu'il étendit avec infinité de longues paroles. »

Au consistoire, le pape s'exprima dans le môme sens, en évitant de prononcer le nom de Henri III. On remarqua son émotion pendant qu'il parlait, l'effort qu'il faisait pour ne laisser échapper aucune parole désobligeante pour le roi de France. Quand il eut achevé, le cardinal de Joyeuse se leva pour faire valoir les mérites de Sa Majesté Très Chrétienne, mais un regard de Sixte-Quint lui ferma la bouche. Tout intimidé, et avec des précautions oratoires, il se borna donc à parler au pape à Tissue de la séance, et en particulier; mais à ses premières paroles, la colère du Saint-Père éclata. « Je vous dis, s'écria-t-il, que les

hommes n'y ont rien fait. » Le cardinal se tut, suivant le conseil de M. de Pisany « de ne point rompre avec cet homme, dont le courroux et la haine pourraient plus nuire aux affaires du roi que sa bonne faveur ne saurait leur profiter ». Dans Toriginal de la lettre par laquelle le cardinal rapporte ce propos. les mots qu'on vient de lire sont soulignés de la main de M. de Villeroy. Le trait de plume du ministre, pâli sous l'action de trois siècles, est plus éloquent que le long exposé du cardinal de Joyeuse. Il prouve que réciproquement, au Louvre comme au Vatican, on se jugeait bien; que Henri III était discrédité à Rome et qu'à cet égard, pour son secrétaire d'État comme pour son ambassadeur, les dernières illusions s'étaient évanouies.

Les émotions de la politique, celles surtout que lui donnèrent les nouvelles de plus en plus alarmantes de France, commençaient, nous l'avons déjà dit, à agir sur la constitution du pape, si robuste encore au moment de son exaltation. Il avait quelquefois des accès de fièvre, et on sait que, dans l'état de la science médicale à cette époque, la moindre indisposition pouvait facilement dégénérer en maladie mortelle. Il était d'ailleurs mauvais malade, mangeait « bravement sa soupe de vin », se moquait des médecins, se croyait plus fort qu'eux et aimait à disserter savamment sur la nature de ses maux. Son activité n'avait pas diminué, mais ses forces le trahissaient de plus en plus. Gritti est frappé de le trouver assis, trop fatigué pour se lever, pour se promener pendant l'audience selon son habitude. Il expose à l'ambassadeur ses petites misères. La dernière a été longue. Son manteau de drap écarlate, sa capuce doublée d'hermine, lui avaient paru bien lourds. Ce maladroit d'Allaleone*, son maître des cérémonies, n'a pas su.

1. Le journal d'Allaleone est une source précieuse pour les détails de la vie ofècielle de Sixte-Quint.

le soulager. De là son indisposition. Somme toute, son corps subissait les atteintes de Tâge, et son entourage s'en inquiétait.

Il avait cependant passé le carnaval gaiement à sa façon, et pour fêter le quatrième anniversaire de son élection, il avait invité à dîner les ambassadeurs de France et de Venise. Ce fut un dimanche après la messe et TaudienCe de quelques cardinaux qu'il reçut ses deux convives dans la stance dite de Bologne. Il s'assit à une petite table séparée, mais touchant presque à celle des ambassadeurs. Malgré l'homélie qu'on lisait durant le repas, il ne cessa de les combler de gracieusetés, de les engager à se couvrir, à manger et à boire. Pendant le dîner, fort soigné et fort bien servi, Donna Camilla eut l'attention d'envoyer quelques friandises, et après qu'on eut, selon l'usage du temps, enlevé les tables, le pape pria de nouveau Pisany et Gritti de rester couverts et d'approcher leurs sièges du sien. Très séduisant quand il le voulait, — seulement il ne le voulait pas souvent, — Sixte-Quint le fut tout particulièrement ce jour-là. Il donna à ses convives une médaille frappée en commémoration des quatre années de son pontificat, leur raconta l'histoire de son élection, affirma ses bonnes intentions et alla jusqu'à excuser ses emportements, qui, disait-il, ne s'adressaient jamais aux princes, mais seulement à leui*s péchés. Il n'omit pas de parler des bandits, sujet de conversation qu'il aimait particulièrement, et s'étendit longuement sur la politique du jour et des temps passés. Selon son habitude, il ne ménagea pas Grégoire XIII, à qui il imputait presque Jtous les maux

dont le monde souHrait, les bandits, les huguenots, la guerre civile en France. Le calendrier grégorien, Tune des gloires de ce pontificat, n'échappa même pas à sa critique. Il trouva cette innovation contraire àTautorité des conciles, des papes, de saint Ambroise, soutint qu'elle avait mis la confusion en Grèce et en Allemagne, au déshonneur de la papauté, et tira ses arguments des mathématiques, qu'il disait savoir à fond. Il avait un instant songé à revenir à l'ancien calendrier; mais, en donnant un démenti à un pape, il craignait de diminuer l'autorité des pontifes, « quoique, ajouta-t-il, ce ne soit pas grand'chdse, qu'ils se trompent en matières qui ne regardent pas la foi. » Il ne tarissait pas sur ce sujet. Ces rancunes posthumes le poursuivaient même dans ses rêves. Pendant deux nuits consécutives il avait aperçu Grégoire XIII entouré de flammes. Heureusement ce n'était pas en enfer, c'était seulement en purgatoire que se trouvait son prédécesseur. Dans sa sollicitude peu flatteuse pour la mémoire du pape Buoncompagni, il fit dire des messes dans plusieurs églises pour le repos de son âme. Cette faiblesse faisait sourire les diplomates étrangers, son intempérance de langage les exaspérait, sa versatilité, plus apparente que réelle, les mettait au désespoir. Cependant, nous le répétons, quoique fln et rusé, il était naturellement loyal, et, malgré des alternatives faciles à expliquer cpiand on veut se rendre compte de sa situation, en réalité plus qu'en apparence conséquent avec lui-même. Impressionnable, vif, incapable de se contenir, il avait le tort, l'imprudence d'exprimer ses impressions du moment ;

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mais ses impressions changeaient avec les circonstances, et avec ses impressions son langage. Souvent il y avait aussi du calcul dans cette trop grande loquacité , qui parfois sert mieux que la taciturnité à donner le change aux interlocuteurs, à leur laisser ignorer ce qu'on pense, à fatiguer leur mémoire par d'interminables développements. En disant tout on ne dit rien, et de très longs entretiens, quand il s'agit de grands intérêts, prouvent presque toujours qu'on ne veut pas ou qu'on ne peut pas tomber d'accord. Sans se douter, ou sans se soucier de l'usage que les ambassadeurs feraient de ses confidences, ou, précisément pour les désorienter, il leur racontait ce qu'il avait dit aux uns et aux autres. Aux- malveillants, il n'était pas difficile de découvrir des contradictions. Olivarès ne manquait pas d'en prendre note, de les mander à son roi, de représenter le Saint-Père comme faux et versatile. C'était la vengeance du représentant de Philippe ; car Sixte-Quint avait commis une faute grave, que les grands personnages font bien d'éviter en traitant avec des ambassadeurs : il l'avait blessé personnellement. Celui-ci se fit une fête, non de dénaturer les faits qui se passaient sous ses yeux ou les paroles qu'on lui disait, — personne n'était plus appliqué à les reproduire consciencieusement, — mais de les présenter d'une manière conforme à son appréciation, qui était celle d'un homme outré et j dans les dernières années, d'un ennemi irréconciliable.

En 1588, les événements marchèrent vite. Les chefs de la Ligue, après s'être, en janvier, réunis à Nancy, se rencontrèrent de nouveau à Soissons, prêtèrent la

main au corps municipal occulte des Seize de Paris, préparèrent avec lui les émeutes «t entrèrent à Paris pendant la journée des Barricades. Le roi s'enftiit, la révolte triompha, le duc de Guise devint maître de la ville.

On comprend Témotion des Romains à la réception de ces nouvelles. On comprend aussi les perplexités du pape. Lorsqu'il est informé de la visite qu'a faite au Louvre le duc, alors soupçonné d'être Tàme de rinsuiTection parisienne, ses sentiments de souve* rain sont froissés. « Pourquoi, s'écria-t-il, le roi n'at-il pas eu vingt hommes à sa disposition pour arrêter ce rebelle, l'enfermer dans une chambre et en faire ce que bon lui semblait? » Puis il examine le côté politique des événements. Voilà les Guises maîtres à Paris. Certes, ce sont des rebelles, mais ils sont en même temps les défenseurs de la foi, et de ce faible et triste roi il n'y a rien à espérer ni pour la foi, ni pour la France. Envisagée à ce point de vue, la conduite du duc de Guise lui parait moins blâmable. Il l'avoue très franchement devant le marquis de Pisany. Lorsqu'on lui mande que le roi compte faire à Guise uu mauvais parti, et qu'il y va de sa vie, le pape l'en fait informer, lui recommande d'être sur ses gardes. Tout ceci, il le raconte lui-même aux ambassadeurs et aux cardinaux qui l'approchent^ au cardinal de Sens surtout, qui est souvent son intermédiaire auprès d'Olivarèsi Ce dernier recueille ces propos et en dresse un véritable acte d'accusation; (c De ce qui précède, écrit-il à PhilippCj Votre Majesté pourl'a, si elle ne Vd déjà fait depuis longtemps, se fot^mei* une idée du ca-

ractèrc de Sa Sainteté et du peu de fond qu'on peut faire sur ses paroles, ainsi que de sa disposition d'incliner toujours vers le plus fort. » Oui, Sixte-Quint forme des vœux pour le plus fort, c'est-à-dire celui qui emploie sa force à défendre la religion catholique. Sur ce'point il ne variait jamais. D'ailleurs, jusqu'ici son intervention n'avait pas été active. Sauf l'acte de privation lancé peu après son élection contre Henri de Navarre, et qui avait été principalement inspiré par ses sentiments de prêtre, il s'était borné à prêcher la réconciliation aux deux camps catholiques, à les engager à agir ensemble contre les huguenots. Peu de jours encore avant les émeutes de Paris, il avait, sur la demande de M. de Pisany, écrit dans ce sens au duc de Guise.

Les événements dont nous venons de parler, la journée des Barricades, la fuite du roi et le triomphe de la Ligue dans Paris, avaient produit à Venise une profonde sensation. La Seigneurie chargea sqn ambassadeur à Rome d'intervenir auprès du pape en faveur de Henri HI. Gritti eut son audience. « Le Sénat, ditil, Très-Saint Père, a appris avec grand déplaisir la tournure que prennent les événements de France, car ce pays étant l'ornement et l'œil droit de la chrétienté et la balance du monde, personne ne saurait voir les afflictions de ce très noble royaume sans éprouver une extrême douleur. Ici il s'agit des intérêts de la religion, qui, de toutes les considérations, est la première; il s'agit aussi de la paix de la chrétienté, et, finalement, de celle de l'Italie. Le sérénissime Sénat craint que le roi, pour se tirer d'embarras, ne se laisse entraîner à

une conduite préjudiciable à la foi catholique. Déjà les siens le font pressentir, et rien ne console la Seigneurie si ce n'est sa confiance dans la prudence et la sagesse de Votre Sainteté, dans sa charité et dans son zèle pour le bien public, surtout dans sa suprême autorité. Elle en usera, ces seigneurs l'espèrent, afin d'éviter le mal qui semble imminent, et de conjurer les dangers qui menacent jusqu'à l'existence de ce noble royaume. »

Le pontife, en poussant un profond soupir, répondit : a Ces seigneurs ont raison. Leurs plaintes, hélas! ne sont que trop fondées ; mais nous aimons à les entendre, car tant qu'une mauvaise dent ne nous fait pas souffrir, nous ne nous en occupons pas. Ce n'est que lorsqu'elle fait mal que l'on songe au remède. La France est un très noble royaume. L'Église en a toujours tiré de grands avantages. Nous l'aimons outre mesure et apprenons avec plaisir que la Seigneurie partage notre affection. Sur l'affaire dont il s'agit nous vous dirons ceci : Ayant, à l'épocpie du départ de notre nonce pour la France, appris, par des jésuites, que la reine d'Angleterre montrait quelques dispositions à rentrei^ dans l'Église catholique, et sachant que le roi entretient quelques rapports avec elle, nous avons fait prier Sa Majesté, par le nonce, de faire savoir à la reine que si elle se convertissait, malgré l'acte privatoire de Pie V, nous la reconnaîtrions comme reine, lui donnerions toutes les satisfactions qu'elle demanderait, la défendrions contre ses sujets et contre le roi de Danemark, qui, comme on le disait, lui inspirait alors des inquiétudes ; en II. 12

somme, qu'il n'y avait rien que nous ne lui accorderions. Le nonce s'est acquitté de sa commission, mais le roi n'a rien fait. Plus tard il nous a demandé des secours, et nous lui avons offert vingt-cinq mille fantassins et huit mille cavaliers à notre solde. De cette façon nous aurions châtié les héritiques et les rebelles^ et aujourd'hui il serait maître absolu de son royaume. Et nous lui avons fait cette proposition, parce que, en lui envoyant seulement trois ou quatre mille hommes, nous lui aurions facilité les moyens de s'arranger avec les hérétiques et de faire comme il a fait sous notre prédécesseur, qui lui a envoyé de faibles secours dont il s'est servi pour arranger ses affaires à sa façon et non à la nôtre. Car, si nous l'aidons, c'est pour qu'il puisse exterminer les hérétiques et non faire la paix avec eux. En voilà assez sur les choses passées. Voici maintenant les derniers événements de Paris. Le duc de Guise s'y est rendu avec huit cavaliers seulement, et étant descendu dans la maison de la reine mère, celle-ci lui a demandé comment il venait sans s'être annoncé. Il répondit qu'ayant appris que le roi voulait faire un massacre général des catholiques qui se trouvaient à Paris, lui, étant catholique aussi, y était venu pour mourir avec eux. Le duc a mal fait de répondre ainsi, et dous ne l'excusons pas. La reine lui assura que tel n'était pas le cas, et l'engagea à aller chez le roi pour lui faire connaître l'arrivée du duc. Le roi fît répondre qu'il en était depuis longtemps prévenu, et que, si le duc prenait pour prétexte ses querelles avec d'Épernon, il ne voulait pas le recevoir. Guise répliqua que ses différends avec d'Épernon

n'avaient pas besoin de prétextes, cpie ces sortes de questions se vidaient avec Tépéc et le poignard ; qu'il était Tenu à Paris et qu'il voulait voir le roi. Celui-ci consentit, et la reine prenant le duc dans son carrosse le conduisit chez la reine régnante. Après les avoir fait attendre deux heures, le roi s*y présenta. Ils causèrent ensemble en termes affables. Le du9 resta longtemps , prit ensuite congé et retourna chez lui. Le roi eut alors l'idée d'appeler les Suisses à Paris et de demander à la bourgeoisie un homme par maison, pour en renforcer la garde du palais. De ces hommes un seul se présenta. Les Suisses entrés, les Parisiens se soulevèrent ; car ils prétendent que des soldats étrangers ne peuvent être appelés dans Paris ; que si le roi a besoin de soldats, en conformité des privilèges de la ville, il doit les demander à la ville et que c'est elle qui donne les soldats. Il y eut donc des tumultes, et beaucoup de Suisses furent massacrés. Pendant l'émeute, notre nonce est mandé au château. On le prie de s'entremettre, d'apaiser l'échauffourée. Enfin, Morosini, qui s'est fort bien conduit, accompagne le duc de Guise chez le roi, et le roi et le duc se promènent ensemble par la ville, ce dernier ayant toujours la barrette en main et se tenant aux ordres du roi. Ils rentrent chacun chez soi, et à la nuit tombante le roi, sans dire mot à personne, part pour Chartres. Nous nous demandons, puisque le duc s'est mis dans les mains du roi, qu'il s'est rendu chez lui tout seul, ce que le roi avait à craindre. Pourquoi a-t-il appelé les Suisses? Ou il avait des soupçons contre le duc, ou il n'en avait pas. S'il avait des soupçons, pourquoi ne pas

le retenir, et s'il avait vu qu'il en naissait un mouvement (ce qui aurait prouvé la culpabilité du duc), pourquoi ne pas lui couper la tête et la jeter dans la rue ? On se serait calmé. S'il n'a pas eu de soupçons, à quoi bon appeler les Suisses ? Et s'il n'a pas fait cela à la première visite, pourquoi ne l'a-t-il pas fait à la seconde? Mais on dit que, le duc tué, le Lorrain qui était armé aurait fait du bruit et se serait vengé. Il n'en aurait rien été. Personne n'aurait bougé. Maintenant le roi est parti de Paris. Qu'avait-il à craindre, et s'il avait lieu de craindre, comment peut-il chercher le salut dans la fuite ? Si, dans les troubles de votre ville, vos pères s'étaient enfuis, vous auraientils laissé la liberté (l'indépendance de la République) dont vous jouissez ?Fuir de Paris, pourquoi? Par peur d'être tué ? S'il avait été tué, il serait au moins mort en roi. C'est en cet état que se trouvent les choses. Maintenant on nous demande d'envoyer un légat. C'est ce que nous ne ferons pas. Car nous ne voulons pas compromettre notre réputation. Le cardinal Orsino est allé en France comme légat et n'a pas été reçu ; le cardinal Riario, envoyé en Espagne, n'a pas été admis. Nous ne voulons pas nous exposer à un pareil outrage cpie jamais nous ne pourrons endurer. A l'occasion de la captivité de l'archiduc Maximilien, le roi d'Espagne, l'Empereur et le roi de Pologne nous avaient demandé un légat, et ce n'est qu'après avoir lu nous-méme les instructions de l'internonce de Pologne, et parce qu'en effet son roi le désirait, que nous nous sommes décidé à lui envoyer un légat. Nous enverrons en France un chevalier, un évêque.

un archeTéque, même un cardinal si on veut, mais pas de légat. Nous avons proposé au roi de nous laisser faire, en nous engageant à rétablir en peu de temps Tordre dans son royaume, ou bien s'il yeut faire par lui-même, qu'il fasse, qu'il agisse ! Maintenant on veut que nous ordonnions à Guise de quitter Paris. Nous n'avons rien à ordonner à Paris, si ce n'est en matière d'hérésie, de péché, ou d'affaires d'Église, et nous n'avons rien à faire dans cette question qui n'est pas affaire ecclésiastique. Le roi a dit qu'il comptait s'unir aux huguenots. En ce cas, il verra ce que nous ferons. Malgré tout cela, nous lui avons écrit, le consolant et l'encourageant, et nous réfléchirons à ce qu'il y a à faire ; car, en dehors des considérations religieuses, il y a encore des raisons d'État de la plus haute importance qui exigent qu'on pourvoie à la conservation de ce royaume. »

Gritti combattit quelques-uns des arguments qu'il venait d'entendre. 11 fît observer que si le duc de Guise était entré à Paris avec huit cavaliers seulement, cela prouvait précisément qu'il avait des intelligences avec la ville, et quand le pape parlait des fautes commises par le roi, l'ambassadeur en convenait, mais soutenait qu'il ne s'agissait pas de critiquer les événements, mais de remédier au mal ; à quoi Sixte répondit qu'il disait vrai, et qu'il avait écrit au duc de Guise en l'exhortant fortement à se soumettre au roi *.

i. Ce qu'on vient de lire est une traduction textuelle de l'important rapport de Gritti au doge, 4 juin 1588. Arch. Ven. Diap. Rome, filf 22. Le pape raconte à cet ambassadeur la journée des Barricades

Henri HI à peine arrivé à Chartres écrivit au marquis de Pisany. Il exposa ses doléances, ses bonnes dispositions au sujet d'une réconciliation, son intention de convoquer les États-Généraux, non sans faire entrevoir l'éventualité de son alliance avec les huguenots. A titre d'avertissement, il l'informe de l'envoi de vaisseaux anglais devant Boulogne avec mission d'assister contre les assiégeants les troupes royales qui y sont enfermées, et aussi contre le duc d'Aumale et les Espagnols que le duc de Parme semble y diriger* C'est déjà un commencement d'alliance, qu'il explique par la jalousie de la reine d'Angleterre.

« Voilà, monsieur, dit-il à son ambassadeur, l'état auquel se trouve maintenant toute chose, et persiste en la même délibération et volonté que j'étais quand je vous ai écrit ma dernière, savoir de mettre de l'eau sur le feu et l'éleindre par douceur, si Dieu me donne occasion de le faire, sinon ne laisser rien en arrière pour conserver et ma personne et ma dignité, et suis très marri que notre Saint-Père ajoute plus de foi et de créance à leurs inventions qu'à la vérité et sincérité de mes actions, et voulût les favoriser ou assister en quelque sorte et manière que ce soit en leurs desseins, comme ils publient qu'ils sont ; parce que ce serait me contraindre à prendre des résolutions qui ne sont jamais entrées en ma pensée, et auxquelles je n'ouvrirai jamais la porte d'icelle que par une force et né-

sur la fui des rapports du nonce. C'est la seule relation officielle de ces événements que j'aie eu sous les yeux, et, je crois, la seule qui ait été publiée. J'ai trouvé aux Archives du Vatican (France, vol. XXYIII, f. 255) le rapport chiffré de Morosini, mais non le déchiffrements

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cessité extrême , laquelle je désire fuir et éviter de tout mon pouvoir. » L'ambassadeur exécute les ordres contenus dans cette lettre, qu'il trouve « qu'on peut bien dire de main de maître ». Il expose au pontife les outrages que les Guises ont faits à son souverain, et celui-ci, « avec un battre des pieds et des mains, lui demande si tout ce qu'il lui dit est bien vrai, et s'il est vrai, Dieu châtiera ceux qui le font. » Mais lorsque Pisany insiste pour qu'il se prononce ouvertement en faveur du roi, et qu'il écrive aussitôt, à cet effet, trois brefs à Henri, au clergé français, et un, « très âpre, :» aux Ligueurs, Sixte-Quint répond que les lettres du pape et du Saint-Siège ne se fond pas à coups de marteau. Toutefois il nommera une congrégation qui s'occupera de cette question. Comme l'avait déjà essayé le cardinal de Joyeuse*, l'ambassadeur sonde le Saint-Père sur une question aussi grave que délicate : quel parti prendrait la cour de Rome dans le cas où le roi romprait définitivement avec la Ligue? Sur ce point important Sixte-Quint garde le silence.

Cependant le duc de Guise se renforça dans Paris, s'empara sans coup férir de la Bastille, et se prépara à lutter contre le roi. En même temps, des négociations dont la reine mère avait pris l'initiative furent entamées avec Henri UI. Mgr Morosini s'en fit l'organe

1. Il résulte de toutes les pièces officielles que le pape tenait absolument le même langage au cardinal et aux ambassadeurs de France, d'Espagne et de Venise, sauf la réserve que lui imposait la qualité ofriciellc de ses inlerlocutears. C'est au représentant de Venise qu'il s'ouvrait avec le plus d'abandon.

le plus actif ^ Obligé par sa situation d'aller rejoindre le roi, il se rendit, avant de partir, auprès du duc de Guise, qu'il trouva entouré du cardinal de Bourbon, de l'archevêque de Lyon et autres notabilités *du parti. Il recommanda la réconciliation, et le duc répondit, comme toujours, qu'il ne voulait que l'extermination de l'hérésie. « Si vous n'avez pas d'autres intentions, répliqua le nonce, il sera facile de vous mettre d'accord avec le roi. Me permettrez-vous de lui dire que vous êtes prêt et décidé à lui obéir en bon et loyal sujet, s'il vous donne les moyens de faire la gueire aux huguenots, soit en commun avec Sa Majesté, soit à charge particulière ? » C'était, en d'autres termes, lui offrir le commandement des armées royales. Aussi le duc le comprenait-il de cette façon. Malgré les objections des assistants, qui le jugeaient trop peu exigeant, il accepta donc les propositions du nonce, que le nonce s'empressa d'apporter au roi. Arrivé à la cour errante de Henri III, Morosini ne trouva le terrain que trop bien préparé pour des transactions. Le spectacle d'un désarroi complet s'offrit à ses regards. La peur et l'outrecuidance alternaient, mais la peur finissait toujours par l'emporter. Tout laissait entrevoir que, quelles que fussent les prétentions des coalisés, Henri finirait par les subir. Aussi le représentant du Saint-Siège put-il retourner à Paris, po^ teur de la promesse du roi « de bailler au dit seigneur de Guise les charges principales pour faire la guerre aux huguenots ». M. de Villeroy le suivit

if C'est le pape qui donne ces détails à l'ambassadeur de France.

de près, avec mission de régler les détails et de rédiger l'acte de réconciliation. Mais il ne s'agissait plus de réconciliation. La rébellion victorieuse demandait purement et simplement la soumission du roi. Le duc de Guise ne voulait plus entendre parler des conditions qu'il avait acceptées dans sa première entrevue avec le nonce ; il émit de nouvelles prétentions , que celui-ci jugea inacceptables, et prit en un mot l'attitude d'un homme qui se sent et qui est, en efTet^ le maître de la situation. De son côté, mortifié et compromis à l'égard de la cour, Morosini se retira des pourparlers et communiqua aisément à son souverain le dépit profond qu'il éprouvait lui-même. « Ils sont mauvais, s'écria le pape en parlant des chefs de la Ligue, mauvais et de douteuse volonté !» Il fit dire au roi, une fois de plus, que le secours du Saint- Siège lui était assuré, pour peu qu'il voulût se résoudre à faire c franchement » la guerre aux huguenots. Mais l'infortuné Henri, de plus en plus intimidé, capitula et, passant sous les fourches caudinesde la Ligue, signa redit d'Union, qu'on publia à Rouen le 19 et à Paris le 20 juillet 1588. Le duc de Guise fut nommé lieutenant général des armées de France.

Peu de jours avant de ratifier cet acte important, Henri avait encore écrit au cardinal de Joyeuse. Sa lettre est un long cri de douleur. Il lui expose l'état de la France, les hostilités ouvertes déjà par les chefs de la Ligue contre les catholiques royaux, les progrès des huguenots en Languedoc et en Dauphiné, ses embarras, son désespoir. Il demande au Saint-Siège des secours, tout en témoignant de ses hésitations sur

le parti à prendre, et en laissant entrevoir en même temps les résolutions les plus contradictoires, la paix ou la guerre, soit avec les huguenots, soit avec la Ligue. Pour presser Tenvoi des subsides et hâter la nomination d'un légat, il dépêcha le cardinal de Gondi à Rome, et ce personnage obtint non seulement que le pape revint sur son aversion contre les légats en général, mais que Morosini, particulièrement agréable à la cour de France, où il résidait comme nonce, fût sur la demande du roi nommé à ce poste élevé. Comme conséquence naturelle il eut aussi le chapeau.

Évidemment, un revirement notable s'était opéré dans l'esprit de Sixte-Quint. Les renseignements qu'il recevait de France, les explications du cardinal de Gondi, les faits mandés par le roi lui-même concoururent à lui faire envisager lajournée des Barricades et les événements qui l'avaient suivie sous des couleurs, peu favorables aux Guises. « Il ont mené le canon à Melun, avait écrit Henri, pour le battre et en ce faisant déclaré et ouvré la guerre de fait aux catholiques.» Le pape en fut indigné, et assura le cardinal de Gondi « qu'il n'abandonnerait point le roi, ni de conseils, ni de moyens d'hommes, ni d'argent, dont il pense avoir besoin aujourd'hui plus qu'autre prince chrétien qui vive, pourvu que Sa Majesté demeure en une bonne résolution ». Son ancien projet d'intervention en France avec des forces pontificales considérables, vingt ou vingt-cinq mille hommes, lui revint à l'esprit. La correspondance de Mgr Morosini était faite pour préparer ce changement et pour maintenir

le pontife dans ses nouvelles dispositions. On sait d'ailleurs que Sixte-Quint choisissait ses représentants ù Tétranger parmi les membres les plus distingués de la prélature et qu'ils jouissaient de son entière conliance. Jamais il n'eut recours au triste expédient de faire surveiller et contrôler, par des agents secrets ou subalternes, ceux qui avaient tout à la fois l'honneur, le fardeau et la responsabilité de la représentation officielle. « Un mot du nonce, dit le cardinal de Joyeuse, a plus de créance, remue le pape plus que ce que les personnes intéressées écrivent. »

Morosini, issu d'une des illustres familles de Venise, jouissait, comme diplomate, d'une célébrité méritée.^Successivement ambassadeur de la Seigneurie à Turin, en Pologne, à Madrid, il y avait partout laissé les souvenirs les plus honorables. Bailli à Gonstantinople, il y avait, par une fière réponse, intimidé le sultan au moment où celui-ci le menaçait de mort. Il quitta ensuite la carrière diplomatique, fut nommé évéque à Brescia, et, après la mort de Mgi* de Nazareth, sur la demande du cardinal, de Joyeuse, envoyé à Paris en qualité de nonce. Comme Vénitien, il avait toujours incliné Tcrs la France. Dans sa nouvelle situation, il rendait à Henri III les plus grands services. Pisany et Joyeuse ne cessent de se louer de son tact et de son habileté si nécessaires « attendu l'humeur de l'homme (Sixte-Quint) à qui il a affaire ». En effet, Morosini sut si bien se conduire, qu'il réussit, pendant quelque temps du moins, à se concilier la confiance du pape et celle du roi. Le cardinalat et la dignité de légat furent sa récompense,

comme nous venons de le dire. A ce moment, voyant les embarras mortels où se trouvait Henri III, l'attitude de la Ligue, les progrès des huguenots dans le Midi, apprenant par ses correspondances de Rome le refroidissement du Saint-Père à Tégard des Guises, mettant aussi en ligne de compte la situation du roi d'Espagne, àoniV Armada invincible voguait alors vers les côtes d'Angleterre, à ce moment critique l'ancien ambassadeur de Venise, le nouveau légat du pape, insinua au roi et à la reine mère, sous sa propre responsabilité, une combinaison politique qui, à la supposer réalisable et réalisée, aurait soudainement et profondément changé la face de l'Europe. C'était une alliance intime, une union, comme on disait alors, entre Philippe et Henri. Sixte-Quint saisit cette idée avec empressement. Au fait, n'était-ce pas là sa pensée intime? N'était-ce pas ce qu'il avait toujours recommandé? Si le Roi Catholique et le Roi Très Chrétien marchent franchement d'accord ensemble et avec lui, on aura bientôt raison des hérétiques de France et des Pays-Bas. Viendra ensuite le tour de l'Angleterre et de l'Allemagne. Et comme il se réservera la haute main, il aura soin, il sera eu mesure de veiller à la conservation de la France et au maintien de l'équilibre européen. Il entra donc chaleureusement dans les vues du légat, fît appeler Gondi, l'entretint longuement de la politique espagnole, notamment des relations de la cour de Madrid avec les chefs de la Ligue, lui exposa enfin nettement et sincèrement ses pourparlers avec Philippe. « Il avait écrit, dit-il, dans le temps, au roi d'Espagne, pour le prier de ne

point encourager les ennemis du Roi Très Chrétien. Sa Majesté^ en répondant, avait avoué qu'elle donnait des secours aux ligueurs, non pour les armer contre leur souverain, mais pour les mettre à l'abri de leurs ennemis. En ce qui concernait Tentreprisc de l'Angleterre, la cour romaine avait conclu un traité avec le roi d'Espagne : il comptait le lire en consistoire public dès que V Armada aurait paru dans les parages anglais. Le monde apprendrait alors si le Saint- Père avait, oui ou non, sauvegardé les intérêts de la France. En agir autrement n'aurait pas été faire office de pape. »

Dès le lendemain de cet entretien, Sixte-Quint s'en ouvrit au comte d'Olivarès. Il lui fit savoir que Morosini avait suggéré l'idée d'une union entre les deux rois; qu'il en avait même parlé à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, que Don Bernadino de Mendoza avait fort bien accueilli ces ouvertures et comptait sur l'assentiment de son souverain. Il lui exposa les avantages de cette alliance au point de vue des affaires des Flandres et de la guerre d'Angleterre, et Olivarès, qui ignorait les intentions de son souverain, offrit de transmettre à Madrid, par un courrier extraordinaire, les propositions et les lettres de Sa Sainteté. Enfin, et c'est ce qui frappa le plus l'ambassadeur, Sixte-Quint fit entrevoir le désir de se charger de la médiation entre les deux souverains.

De son côté, Henri III, par l'entremise de Mendoza, avait fait à Madrid une démarche directe. Mais Philippe II garda le silence. Des mois passèrent sans qu'il put ou voulût faire connaître ses volontés. Sixte-

Quint en conçut un vif déplaisir, et Olivarès trouva prudent d'engager son maître à ne pas différer la réponse, surtout à la faire d'abord parvenir au pape. Cet homme d'État eut d'ailleurs de la peine à pénétrer les arrière-pensées de ceux qui recommandaient et désiraient cette combinaison. Que le malheureux Henri cherchât de l'appui partout, même dans le camp ennemi, rien de plus naturel. Mais le Saint- Père, mais Morosini? Il y a des points obscurs qu'il ne parvient pas à éclaircir. <c Le cardinal-légat est Vénitien, écrit-il au roi. Comment peut-il proposer une alliance entre la France et l'Espagne, si odieuse à la Seigneurie et à toute l'Italie? Le grand-duc de Toscane se sentira frappé au cœur. » Peut^tre l'ambassadeur ne se trompe-t-il pas en cherchant le vrai motif dans l'ambition personnelle de Morosini? Dn cardinal qui a opéré, le miracle d'unir ces deux royaumes, qui passe par conséquent pour être neutre et en bons termes avec les deux couronnes, n'auraitil pas de grandes chances au prochain conclave? Quant au pape, qui s'offre pour médiateur, il espère évidemment avoir la haute main sur les deux parties, ne fût-ce qu'en leur laissant entrevoir, espérer la conclusion de l'alliance. Il est peut-être plus important pour lui d'exciter ces espérances à Paris et à Madrid que de les réaliser, que d'opérer cette union difficile à conclure, plus difficile à conserver. Telles étaient les suppositions de l'ambassadeur d'Espagne. A nos yeux la parfaite sincérité de Sixte-Quint n'est pas plus douteuse que son désir de devenir l'arbitre suprême entre les deux puissances. Non qu'il se fit

illusion sur les difficultés, sur l'impossibilité d'une longue et durable alliance entre les deux États dont la rivalité faisait pour ainsi dire un élément de leur existence politicpie ; mais ce qui ne lui semblait pas chimérique , c'était un rapprochement temporaire, une action commune contre l'ennemi commun, les huguenots. Cependant, même sous ce rapport, ses espérances se dissipèrent bientôt.

Les nouvelles de France étaient mauvaises. C'est avec un mélange de colère et de mépris pour Henri III qu'il apprit que Lesdiguières s'était rendu maître absolu du Dauphiné. « On nous demande, dit-il à Pisany, trois mille écus par mois pour ménager Lesdiguières ! Puisque votre roi perd son royaume proi^ince par province, chacun en prenant ce qu'il veut, nous en ferons autant. Nous enverrons douze mille hommes en Dauphiné, nous prendrons cette province sans faire du tort au roi , puisqu'elle n'est plus a lui. »

Lorsqu'on eut connaissance de la convocation des États de Blois, le cardinal de Joyeuse fit observer au pape que les États avaient toujours été le principal remède aux maux publics, et que c'étaient ordinairement les rois qui n'en voulaient pas, tandis que cette fois c'était Sa Majesté qui les avait offerts et convoqués de son propre mouvement, et que tous les gens de bien en espéraient beaucoup pour la pacification du royaume et pour l'autorité de Sa Majesté. Sixte-Quint désapprouva cette mesure. « Les princes, disait-il, y seront aussi, et ils ne feront pas tout le bien désirable. »

Les événements ne tardèrent pas à lui donner

raison.

Les États se réunissaient à Blois à la mi-septembre. L'esprit de la Ligue, et, comme nous dirions aujourd'hui , les idées radicales , y prédominaient. Le pouvoir royal s'affaissait de jour en jour. Henri IH marchait de défaite en défaite. Encore un pas, et le duc de Guise sera maître de la France.

ly

La première nouvelle du meurtre du duc et du cardinal de Guise, commis au château de Blois les 25 et 24 décembre 1588, fut portée à Rome par un courrier de l'ambassade de Savoie. Le lendemain, 5 janvier, par les rapports du légat et les lettres du roi à M. de Pisany, on en reçut la confirmation. L'auteur du crime sentait le besoin de s'excuser. « Le feu duc de Guise, écrit le roi, pensait en brief exécuter son dessein qui n'était moindre que de m'ôter la couronne et la vie. 11 y allait aussi du repos de mes sujets... Vous informerez Sa Sainteté et lui direz que ses saintes et personnelles admonitions, et l'exemple de la justice, m'ont ôté tout scrupule. Je m'assure aussi qu'elle louera ce que j'ai fait, étant chose non seulement licite mais pieuse d'assurer le repos du public parla mort d'un particulier. » Pour corrompre le pape, il a l'incroyable idée d'ajouter : « J'ai délibéré de reconnaître les bons offices que me rend le cardinal Montalto, d'une partie des dépouilles du cardinal de Guise, dont vous lui pourrez toucher quelques mots si vous voyez qu'il soit à propos. » « J'oubliais j ajoute-t-il, en post-scriptum à cette lettre qui porte h date du second meurtre, de

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