‹ Sixte-Quint (volume 3)Chapitre 9 sur 31 · EUc rendait 24000 francs · texte numérisé non relu

EUc rendait 24000 francs

le Saint-Père, il en reçut un accueil aussi cordial que celui de la veille. Jusque-là, Luxembourg s'était borné à parler de Tétat de la France. En en traçant le idbleau sous des couleurs fort sombres, il avait produit u;;e vive impression ; mais prudemment il s'était, dans la première entrevue, abstenu de parler du but de sa mission. 11 n'avait pas prononcé le nom de Henri de Navarre. Cette fois il rompit la glace. A son départ, il avait pris les ordres de Sa Majesté. « Que voulezvous, Sire, lui avait-il demandé, que je dise au Saint- Père en votre nom? — Dites-lui que je ne suis pas héictique; si je suis dans l'erreur, qu'il me la fasse connaître, et je l'abandonnerai. Rappelez à Sa Sainteté (|ue je l'ai fait prier de me faire conuîiitre la vérité, cl je l'embrasserai. » -^ C'est vrai, c'est vrai! s'écria le pape. — Voici, continua le duc, ce que le roi m'a dit en causant familièrement avec moi, cpmme cela convient à des parents : « Nous croyons tous la même chose, car nous croyons au Symbole des apôtres. » Votre Majesté, ai-je interrompu, croit bien au Symbole, mais ce n'est pas tout. Vous croyez bien en Dieu, Sire, mais vous ne croyez pas à son omnipotence. « Comment cela? » dit le roi. Puisque, répliquai-je, vous ne croyez pas qu'il puisse se trouver actuellement présent dans l'hostie consacrée et dans le sacrement de l'autel. « En ceci, répondit le roi, nous avons tort, et, pour ma part, j'y crois et y tiens fermement, et s'il n'y a pas d'autres difficultés, nous tomberons facilement d'accord. » — Dieu soit loué! s'écria Sixte- Quint tout joyeux, c'est une bonne nouvelle que vous nous donnez. Mais est-ce bien vrai ce que vous dites

là? Comment pouvons-nous le croire? — Parce quo je vous le dis, Saint-Père. » Le duc en vint aux conclusions pratiques. 11 sollicita, pour les catholiques qui s'étaient ralliés au roi, Taulorisalion de persévérer dans leur soumission sans encourir les censures de rÉglise, et, afin de sauver Tàme du roi et d'une grande partie de ses sujets, Tenvoi auprès de sa personne de prêtres chargés de Tinstruire de la religion. Le pape, sans se prononcer sur la première demande', consentit à la seconde, et rengagea à désigner lui-même la personne qui serait chargée de cette mission, et comme Luxembourg s'en rapportait aux décisions de Sa SaintetQ, le pontife proposa Mgr Séraphin, auditeur français de Rote, témoignant, par ce choix plus encore que par ses paroles gracieuses, de ses bonnes dispositions pour la France \

Pendant, que Tenvoyé de Henri gagnait tous les jours du terrain au Vatican, la lutte des deux partis continuait avec une véhémence croissante. La faction espagnole était la plus ndmbreuse, la plus influente au sacré collège, et la plus puissante parce qu'elle s'appuyait sur la force matérielle de Philippe qui, maître d'un tiers de l'Italie, levait en ce moment des hommes dans le royaume de Naples et dans le Milanais. Ces troupes étaient, il est vrai, destinées à secourir la Ligue ; mais elles pouvaient, au besoin, aussi être employées contre Rome. Olivarès, les cardinaux Madruccio, Deza et Mendoza avaient des entrevues

1. C'est Sixle-Quint lui-niômc qui donne à l'arobassadeur de Venise les détails qu'on vient de lire.

journalières. Quelquefois les cardinaux Rusticucci et dôme venaient se joindre à ces conciliabules. C'est de li que partaient les mots d'ordre pour M. de Dieu et le cardinal de Sens. Aucun moyen de pression, de persuasion et d'intimidation ne fut épargné. D'un autre côté, le duc de Luxembourg et l'ambassadeur de Venise, marchant toujoui*s de concert, tâchaient de contrecarrer de leur mieux les intrigues de leurs adversaires. Le palais pontifical s'était transformé enun champ de bataille.

Olivarès et ses amis demandèrent le renvoi de Luxembourg. Sixte-Quint refusa net. Aux cardinaux de la faction espagnole il répondit : « Vous voulez nous enseigner notre métier ! Qu'avez-vous à nous dire que nous ne sachions pas? Nous nous sommes fait moine à l'âge de neuf ans, nous avons constamment lu et étudié les canons; l'histoire sacrée, les docteurs et théologiens et surtout les décisions des papes et des conciles. Nous n'aimons pas que tout le monde se croie appelé à se faire notre pédagogue, parce qu'il est évident que nous en savons plus long que vous tous. » Ce n'était pas là un raisonnement à convaincre le comte d'Olivarès ; mais le Saint-Père tint bon, et Luxembourg resta à Rome. Comment vaincre ces résistances? L'ambassadeur d'Espagne essaya d'autre* moyens. 11 radoucit son langage et, spéculant sur l'aversion que le Saint-Père éprouvait toujours à débourser, il détermina M. de Dieu à déclarer, au nom du duc de Mayenne, que la Sainte-Union, maintenant secourue par le Roi Catholique, renonçait aux subsides qu'elle avait demandés au Saint-Siège. Pour appuyer

Tagent de la Ligue, Olivarès fit une ouverture officiellc : son maitrc déclarait solennellement qu'eu s'occupant de la question de succession il n avait d'autre but que de donner à la fcVance un roi vraiment catholique, et que par conséquent ce prince ne pouvait être en aucun cas Henri de Béarn.

Prenant également pour point de départ le zèle du pape pour la religion et ses habitudes d'économie^ Badoer lui représenta l'impossibilité de faire accepter par la France un prince étranger ou qui ne fût pas de sang royal français. Il en déduisit que Henri de Navarre était le seul compétiteur sérieux, le seul possible ; que si 8a Sainteté se laissait induire à appuyer d'autres combinaisons, elle serait entraînée a de fortes dépenses, peut-être supporterait-elle à elle seule le fardeau de la guerre et Tattirerait-elle sur TltaUe et sur Rome. Si, au contraire, elle facilitait la conversion de Henri, elle ne sauverait pas seulement Tàmc de ce prince, mais encore celles de millions de Français, hérétiques aujourd'hui, mais disposés sans doute à suivre l'exemple de leur souverain; elle assurerait auâsi à l'Eglise les riches bénéfices, abbayes, et reliques de ce royaume ; enfin elle ménagerait, elle sauverait ses finances. « Que faire! que faire! » s'écria le vieux pontife en se tordant les mains. Puis dans un moment d'abandon il ajouta : « M. de Dieu nous a dit que, selon un bruit qu'on mandait de France, le roi d'Espagne s'est fait proclamer protecteur de la Ligue et de la religion catholique en ce royaume. Tant mieux, car cela réunira tous les Français contre les Espagnols, et peut-être intcn^ duos litigantes ^ tertius

hœres gauderet. Nous ne voulons pas renvoyer Luxembourg. Nous sommes content de Tavoir ici. S*il n'était pas venu, nous devrions l'appeler, car c'est un otage. Non que nous entendions le traiter ainsi ; au contraire nous lui ferons des gracieusetés; mais c'est un gage de la sincérité de ceux qui l'ont envoyé, et tant qu'il est ici, ils ne pourront se jouer de nous. Si c'est la volonté de Dieu de se servir de cette voie, ce n'est pas nous qui la fermerons! » Et le Saint-Père fondît en larmes, en disant au diplomate vénitien que ses paroles lui avaient fait le plus grand bien dans ces terribles épreuves.

Un instant il eut l'idée, abandonnée aussitôt par suite des remontrances de la congrégation de France, de déférer à un certain nombre d'évêques et de prélats français le soin d'examiner et d'instruire le roi de Navarre, avec permission de l'absoudre s'il y avait lieu. Le même jour où la congrégation s'était prononcée contre ce projet, on vit, à l'issue de la séance, l'un dos membres se rendre dans son carrosse et en toute luite à Sanla-Maria in via lata, située à côté de Tambassade d'Espagne, et conférer dans une chapelle avec Olivarès, dont l'œil et la main étaient partout.

Au consistoire du lundi suivant, le pape se laissa aller à une violente philippique. « Il y a des aveugles, des imprudents, s'écria-t-'il, qui nous blâment parce que nous traitons le duc de Luxembourg avec courtoisie, parce que nous ne le congédions pas, parce que nous n'excommunions pas ceux qui suivent le roi de Navarre ; mais ceux qui parlent ainsi ne savent pas comment on doit se conduire en matière d'hérésie.

Nous le savons, nous. 11 y a loin de traiter à pactiser, et nous n'écouterons pas seulement Navarre, mais aussi le Turc, le Persan, tous les hérétiques du monde, et le diable lui-même s'il vient se présenter ici. *

Cependant Luxembourg commençait à s'impatienter. Il réitéra ses instances pour avoir réponse à ses lettres, et donna à entendre qu'il comptait partir. Le Saint^Père lui répondit avec douceur qu'il était libre de s'en aller, mais que ce serait faire grand plaisir à ceux qui s'offusquaient de sa présence à Rome. L'envoyé de Henri resta donc, et reçut quelques jours «près des brefs pour le cardinal de Vendôme et les princes et officiers de la cour. C'étaient les réponses aux lettres qu'ils avaient écrites au pape. Il obtint en outre que, par une nouvelle instruction, le légat fût chargé de conférer avec les partisans catholiques du roi hors de Paris, dans un lieu qui ne paraîtrait pas suspect. « Par ce moyen, dit Sixte-Quint à l'ambassadeur de Venise à qui il racontait ces détails, nous entamerons des pourparlers qui, si Dieu le veut, pourront aboutir à quelque résultat. »

Les sorties, si blessantes pour beaucoup de cardinaux, et indirectement pour l'ambassadeur d'Espagne, auxquelles le Saint-Père se livrait dans les consistoires, ses doléances au sujet de la conduite du légat Gaëtani, qui, disait-il, au lieu de rester neutre comme il le devait, se faisait l'agent de la Ligue et promettait de sa propre autorité de l'argent et des troupes, toute l'attitude de Sixte-Quint, de plus en plus significative, ne laissaient de doutes à personne sur son intention bien arrêtée de s'arranger avec le roi de Navarre. En effet,

le duc de Luxembourg lui ayant dit un jour que Henri écrirait à Sa Sainteté, et lui enverrait une mission chargée de demander son pardon, le pape répondit : « Que Dieu le veuille, car en ce cas nous terminerions toute chose bien vite. »

Il était donc vrai qu^il allait échapper aux étreintes de l'Espagne. Après avoir épuisé les moyens de la persuasion et les promesses, Olivarès eut recours à rintimidation. Pénétré de l'imminence et de la gravité du danger, il prit sur lui de faire entrevoir des mesures coercitives, des hostilités à main armée f la guerre avec l'Espagne. Sixte-Quint s'en ouvrit à Badoer. « Les Espagnols nous menacent de guerre, ils veulent nous contraindre par la peur, nous forcer à agir selon leur volonté, mais ils se trompent de route. — Saint-Père, répondit l'habile ambassadeur, vous ne doutez pas, j'espère, de la piété, de la prudence du Roi Catholique ni de son respect pour le souverain pontife? — C'est ce que nous pensons, répliqua Sixle- Quint; mais ses ministres parlent et écrivent comme nous vous le disons. Nous n'entendons pas dire que nous n'avons pas peur des hommes, mais nous craignons Dieu plus que les hommes, et si nous servons Dieu, nous sommes indifférents pour le reste. Peutêtre, en arrangeant promptement l'affaire de Navarre, leur donnerons-nous à penser, et quand ils auront ce chien à l'oreille, ils perdront l'envie de nous tourmenter. Nous ne pouvons croire que le roi ait vraiment l'intention qu'on lui prête, puisque, malgré la guerro que Paul IV lui faisait, il a envoyé le duc d'Albe à Rome pour demander son pardon, et lorsque Pie IV

accorda la préséance à la France, en dépit de toutes ses protestations, il n'a rien entrepris contre le Saint- Siège. Maintenant ses ministres font beaucoup de bruit, nous manquent de respect et nous accablent de menaces; mais chiens qui aboient ne mordent pas. » 11 parla sur ce ton pendant deux heures, tâchant de se donner du courage à lui-même ; mais en même temps il laissait percer ses inquiétudes et finit, au grand étonnement du diplomate vénitien, par lui demander de réfléchir sur l'éventualité d'une ligue défensive, entre lui, la Seigneurie et quelque autre prince de ritalie. Après avoir promis de donner son avis, à la prochaine audience, Badoer se retira, surpris et inquiet. Il avait en effet lieu de Tétre.

Voici ce qui s'était passé. Le lecteur connaît les instructions qu'avait emportées le légat en quittant Rome au commencement d'octobre, à un moment où les affaires de la Ligue allaient fort mal, où l'ordre du jour au Vatican était de sauver la religion à tout prix. Avec des fluctuations diverses, cette disposition d'esprit se maintint pendant le reste de Tannée. On a vu avec quelle force, dans une conversation avec Vinta, le pape avait blâmé les velléités antiespagnoles du grand-duc de Toscane. On se rappelle avec quelle véhémence il s'était opposé à ce que l'on reçût M. de Maisse à Venise, et que sans l'éloquence, la finesse, et la présence d'esprit de Donato, il aurait rompu avec la République.

Mais la mission de cet homme d'Etat eut encore un autre résultat. Donato avait éclairé le SaintrPère sur la situation, ravivé ses antipathies contre l'Espagne, ra-

niraé l'espoir d'amener une entente avec le roi de Navarre. Le duc de Luxembourg, arrivé au bon moment, acheva d'opérer le revirement préparé par Ten- Toyé vénitien, en persuadant à Sixte-Quint que Henri était fermement décidé à abjurer. Jusque-là, c'est-àdire depuis septembre jusqu'à la mi-décembre, non sans éprouver parfois des velléités contraires, le pape n'avait voulu voir le salut que dans l'appui de la Ligue. Aussi, avec son activité, ordinaire, il était entré résolument dans la nouvelle voie. Les événements de France, les lenteurs habituelles de Philippe, et surtout la défection imminente de la Seigneurie, l'effrayaient. Evidemment il y avait péril en la demeure. Sous l'empire de ces impressions, pendant les négociations avec Donato, qui, vu l'attitude équivoque de la République, semblaient devoir échouer, il prit en s'adressant à Philippe l'initiative d'ouvertures de la plus haute importance. Des pourparlers, entamés à ce sujet avec Olivarès et conduits par le cardinal Gesualdo, qui était tout dévoué à l'Espagne, aboutirent à cette époque. Le 15 décembre, Donato eut une audience. Ce devait être la dernière, car le Saint-Père, informé que le Sénat vénitien refusait de faire les concessions qu'il lui demandait, se croyait assuré de voir la Seigneurie échapper à son influence. Une brouille avec Venise, quelque pénible qu'elle lui fût, était, dans son opinion, devenue inévitable. On a vu comment, au moment ciitique, Donato parvint soudainement, et lorsque luimême s'y attendait le moins, à calmer le pape et à éviter une rupture avec le Saint-Siège. Cette audience s'était donc terminée par une double surprise, car

l'envoyé de la Seigneurie, pas plus que Sixte-Quint, n'avait espéré un pareil résultat. Il y eut alors une de ces singulières coïncidences qui se présentent' parfois dans les grandes crises, et moins rarement qu'on ne le pense, car le hasard est souvent malicieux. A riieure même où le pape « se laissait vaincre », comme il le disait, et comme nous le disions, se laissait faire une douce violence, par l'éloquence et la logique de Donato autant que par son désir ardent de ne pas s'aliéner la République, le comte d'Olivarès pouvait pré-, parer l'expédition d'un courrier, porteur des propositions de la cour de Rome, que nous allons faire connaître. Le lendemain encore, le 16 décembre, jour où le courrier partit pour Madrid, le cardinal Gesualdo apporta à l'ambassade le compte rendu d'un de ses derniers entretiens avec le Saint-Père; c'était le complément des ouvertures précédentes. Ainsi, au moment où l'un des motifs principaux de cette grave résolution, la brouille imminente avec Venise, avait disparu, Sixte-Quint se trouvait, du moins moralement, engagé avec Philippe.

Les propositions dont nous parlons étaient rédigées en forme de notes verbales que le cardinal Gesualdo, par ordre de son maître, avait remises à Olivarès. En voici la substance*.

Sa Sainteté est disposée et résolue à conclure une

1. Decifrado. Copia del primer papel que entregô el Card. Gesualdo de lo que Su Sanlidad propnne â Su Mageslad para las casas de Francia, Reniis à Olivarcs peu de jours avant le 16 décembre 1589. Arch. Simancas. 5. de E, Kome. Leg. 955. La pièce est sans date.

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alliance avec Sa Majesté Catholique. Le but de cette alliance serait de sauver la religion, qui serait grayement compromise en France dans le cas où un prince hérétique serait roi, et de préserver les pays limitrophes de la contagion. Dans Téventualité de la mort du cardinal de Bourbon, Sa Sainteté favorisera le candidat recommandé par le roi Philippe. La promptitude et la vigueur d'action étant nécessaires, le pape est prêt à concourir dans la même proportion que le roi, et à faire plutôt davantage. Il recommande instamment Tactivité, et désire qu'au printemps on soit en mesure d'entrer en campagne. Il s'en remet à Philippe du soin de faire élaborer les plans d'opérations. En attendant, il admet que le secret est nécessaire. Par conséquent, il n'engagera pas encore les princes d'Italie à entrer dans l'alliance. L'adhésion du duc de Savoie n'est pas douteuse. Le grand-duc a des forces considérables, mais c'est lui qui doit solliciter d'être admis dans ralliance. Mantoue et Ferrare sont faibles. Les Vénitiens tâcheront, certainement, de rester neutres. S'ils prenaient une attitude hostile, le pape se chargerait de les contenir.

Le 16 décembre S le cardinal remit à l'ambassadeur d'Espagne une autre note reproduisant le langage que le pape avait tenu à Gesualdo postérieurement à la remise de la pièce que nous venons d'analyser. Le pontife exhorte le roi à ne pas perdre de temps, à ne pas permettre que l'adversaire en profite; il lui re-

1. Copia del segundo papel que entregô el Cardinal Gesualdo en las cosas de Fraiicia para embiar d S. M, 16 décembre 1589. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg, 955,

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