‹ Sixte-QuintChapitre 1 sur 66 · Sixte-Quint · texte numérisé non relu

Sixte-Quint

I. Les consistoires. — Origine des congrégations de cardinaux. — Réorganisation de Tadministration de l'Église. — Le cardinal d'Esté sur la composition du sacré collège. — Paroles de Sixte-Quint à propos de rélection des papes.

li. Les affaires ecclésiastiques d'Espagne. — Philippe II se croit le Ticaire laïque de Jésus-Christ sur la terre. — Ses démêlés avec le Saint- Siège.

ni. Les Jésuites. — Leur situation dans les différents pays catholiques : persécutés en Espagne, jalousés k Rome, ils sont protégés par les princes catholiques d\\llemagne. — Sixte-Quint exige qu ils quittent le nom de Compagnie de Jésus. — Il compte réformer les règles de Saint Ignace. — Conduite prudente du Père^énéral Âcquayiya.

lY. Décès et revirements dans le sacré collège. — Le cardinal Savello. — Le cardinal Farnèse. — Mort du grand-duc François et de Bianca Capello — Avènement du cardinal de Médicis. — Le cardinal Alexandre Hontalto. — Instructions à ce dernier, attribuées à Sixte-Quint.

A répoque qui nous occupe, le souvernin pontife exerçait son ministère avec le concours des cardinaux

réunis en consistoire. C'était dans ces assemblées que les membresdu sacre collège, assistés de fonctionnaires non pourprés de divers grades et investis de diverses attributions, traitaient les aflaires de l'Église universelle. Le pape leur soumettait les questions qu'ils avaient à examiner, et, après avoir entendu leur avis, rendait le dernier arrêt. Dans des temps antérieurs, ce mode de procéder avait pu suffire aux exigences de la situation. Il permettait aussi aux membres des consistoires d'avoir constamment sous les yeux l'ensemble des besoins spirituels, de rester au courant des grandes questions politiques, souvent très étroitement liées aux intérêts religieux ; enfin il leur assurait une part importante au gouvernement de l'Église , car une opinion, émise à l'unanimité ou à une grande majorité, motivée avec connaissance de cause, souvent avec éloquence et érudition, devait nécessairement constituer un élément important des délibérations et des décisions finales du pontife. Mais, depuis que le christianisme avait étendu ses conquêtes, et que les affaires s'étaient multipliées et compliquées en proportion de l'accroissement des peuples chrétiens, des aspirations et des besoins nés des progrès de la société, celte manière primitive de traiter les affaires en séances plénières donnait lieu à de sérieux inconvénients, sinon à des difficultés insurmontables. Déjà plusieurs des prédécesseurs de Sixte- Quint avaient jugé utile, lorsqu'il s'agissait de questions urgentes ou d'une haute importance, de prendre, avant de saisir le consistoire, l'avis de quelques cardinaux particulièrement aptes par leurs lumières, leur expérience ou leurs antécédents, h

être consultés i^ur ces matières. Sous Grégoire XIII, il y avait des congrégations qui traitaient de TAUemaghe, de la France, de Tindex, des évoques, etc. Mais ces réunions restreintes étaient d'une nature essentiellement intime et transiioite, ne faisaient pas partie des rouages de l'administration de l'Église, et ne donnaient que des satisfaclions passagères à des besoins constants ^ C'est Paul III qui institua la première congrégation permanente. La réforme protestante y avait donné lieu. C'était la congrégation du Saint-Office ou de Tlnquisition. À part les questions de dogme qui lui étaient réservées, le poids immense du gouvernement ecclésiastique pesait toujours sur les consistoires qui, même avec Taide des congrégations imparfaitement Constituées de Grégoire XIII, n'étaient plus en mesure de suffire à la peine.

Sixte-Quint résolut de remédier à. ce mal. Il donna à l'Église pour le gouvernement des âmes la constitution qui la régit encore. Le principal motif de ce travail organisateur était, sans doute, comme il le disait lui-même, son désir d'obvier aux graves inconvénients que nous venons de signaler, et d'activer le mécanisme administratif de l'Église. Mais une autre considération encore avait agi sur son esprit, c'était la composition du sacré collège. On y voyait siéger des membres de familles régnantes, naturellement dévoués à leurs maisons; les protecteurs de rEmpire, de la France, de l'Espagne, de la Pologne, de Venise, de Savoie appelés officiellement à plaider les causes de leurs mandants; enfin des vassaux et sujets étrangers obligés

* Antonio Tiepolo, 1578. Rel. Yen. Coll. Alberi.

OU du moins tentés de se maintenir dans les bonnes grâces du prince auquel ils étaient redevables de leurs bénéfices. A côté des intérêts religieux venaient donc s'agiter des intérêts soit dynastiques, soit politiques, soit personnels, mais étrangers et souvent opposés à ceux dont délibéraient les consistoires. De là, pour un nombre considérable de cardinaux, une fausse position, pour ne pas dire une dépendance incompatible, à certains moments, avec la mission de sénateur de rÉglise. En distribuant le travail, en composant les congrégations avec discernement, ces graves inconvénients se laissaient , sinon écarter complètement, du moins réduire à de minimes proportions.

Par cette création. Sixte- Ou int a-t-il aussi agi sous l'influence d'une arrière-pensée, sous celle de briser l'opposition qu'il pouvait trouver dans les assemblées plénièrçs, de consolider, de rehausser ainsi le pouvoir absolu du pape? Il en a été souvent accusé, et encore aujourd'hui on entend parfois, quoique rarement, désigner l'institution des congrégations comme attentatoire à l'influence légitime du sacré collège, comme concentrant, plus qu'il n'est désirable dans les mains d'un nombre restreint d'individus, non la décision, car elle appartient toujours au pape, mais le travail préparatoire sur lequel celle-ci se base naturellement. Cette opinion, nous le répétons, se fait rarement entendre ; mais elle subsiste et se rattache peut-être à d'autres aspirations plus vastes et plus radicales encore. C'est un des éléments de l'opposition que l'on rencontre dans le monde ecclésiastique, comme partout, et qui a sa raison d'être, car la

vie suppose la lutte. Quand la lutte cesse, la yie s'enfuit. L'opposition est donc un signe de vitalité, et malheur aux pouvoirs qui, non contents de la contenir, veulent poursuivre la victoire jusqu'aux dernières conséquences ! Aussi, à part les questions de dogme, Rome qui seule a survécu aux bouleversements de dix-huit siècles n'a jamais combattu à outfance ; elle a toujours laissé un vaste champ à la spéculation, et décliné plus d'une fois de rendre le jugement que les parties contendantes venaient lui demander\ Sixte-Quint, cet autocrate par excellence qui a mis aux arrêts pour insubordination un cardinal camerlingue, n*a jamais sévi contre ceux qui lui faisaient opposition au consistoire ou blâmaient hautement, dans ces assemblées, des mesures par lui prises en sa qualité de chef de l'Église. Il est donc peu probable qu'il ait voulu, par le moyen des congrégations, étendre ou faciliter l'exercice de son pouvoir suprême. Aux avantages de sa situation, à l'énergie de sa volonté, au prestige terrible de son nom, il joignait une supériorité incontestable d'intelligence, d'érudition et de sens pratique. Il n'avait aucune raison de fuir et il ne fuyait pas les discussions ; il les provoquait au contraire, lui qui avait le besoin et la passion de la parole.

Aux consistoires, il aimait à s'emporter, à foudroyer ses contradicteurs par des harangues, pour ne pas dire par des sermons qui, toujours remplis de citations des

^ Nous rappellerons ici la cause célèbre à laquelle adonné lieu le livre du P. Molina : de Concordia gratise et liberi arbitrii, publié à Lisbonne en 1585. Nous pourrions même citer des exemples plus récents.

saintes Écritures, et rappelant un peu l'ancien corde* lier, mais où abondaient des traits d'une rare finesse, terrassaient l'adversaire par des sarcasmes, s'ils ne pouvaient lui imposer silence par la force irrésistible de la logique. Ces joules étaient pour Sixte ce que les exercices du corps sont pour les hommes de cabinet ; elles faisaient partie de son hygiène. Sa conduite prouve qu'il attachait la plus haute importance à ces assemblées. Jusqu'à sa mort il continua de les tenir une fois par semaine et de les saisir de questions importantes, soit ecclésiastiques, soit de haute politique, soit de finances. Lorsque le secret élait indispensable, il préférait la voie des congrégations, ou bien le recommandait aux cardinaux réunis en consistoire, sous peine d'excommunication, de la perte du chapeau, ou même de la vie^ Quand ses propositions étaient accueillies en silence, il s'impatientait, et insistait pour qu'on s'exprimât librement. Lorsqu'un jour* il communique son intention de faire une promotion de deux cardinaux, dont il donne les noms, tout le monde se tait. À plusieurs reprises il engage les cardinaux à parler. Enfin on rompt le silence, le déchaînement éclate de toutes parts, non contre la personne des candidats, mais contre la fréquence des promotions. L'un des pourprés, Paleolto, se fait remarquer par la vivacité de son opposition. Le pape l'écoute, donne ensuite ses raisons, dit qu'il ne veut pas faire comme Pie IV qui, en une seule fois, a créé vingt-cinq cardi-

*: Alberto Badoerau doge» 1*' juillet 1589. Arch. Yen. Disp. Rome, * fiL 25. * Giovanni Gritti au doge, i7 décembre 1588. Ibid, fil. 22.

naux doDl était celui qui crie maintenant le plus haut contre la création de deux. *

Par les échos du saci^é collège, par les correspondances des ambassadeurs, nous avons connaissance de plaintes incessantes sur le peu de cas que Sixte-Quint faisait de l'avis des cardinaux. II n'en est pas moins vrai qu'il les écoulait, qu'il discutait les questions avec eux, que souvent, sans en convenir', il modifiait ses idées en les rapprochant des leurs, et qu'il mettait du prix, lorsqu'il s'agissait de résolution graves, à s'assurer l'adhésion du consistoire. Les cardinaux, de leur côté, se laissaient moins intimider qu'on ne l'a dit. Lorsque des questions brûlantes étaient traitées en consistoire, les ambassadeurs, qui d'ailleurs y assistaient souvent, s'en procuraient facilement des comptes rendus. Ces documents prouvent jusqu'à l'évidence que ces séances n'étaient pas des assemblées de complaisants, faciles et toujours prêts à s'incliner devant l'oracle officiel. Certes, tous les membres de réunions nombreuses no sont pas doués de capacités de premier ordre et tous ne sont pas des héros, mais en présence de ce fougueux vieillard qui savait si bien inspirer la terreur, les cardinaux, à peu d'exceptions près, firent souvent preuve d'une louable indépendance.

En arrivant à la salle ducale où les consistoires se tenaient ordinairement, le pape avait l'habitude d'entendre en particuh'er ceu\ des cardinaux qui désiraient lui parler. Cependant, les autres avaient leurs apartés entre eux, changeant de place selon le besoin, mais reprenant chacun la sienne au moment où le pontife

ouTrait la séance*. Celui-ci, tout en causant, suivait de l'œil les mouvements des pourprés, surtout de ceux qui s'en donnaient le plus, de Médicis, de Joyeuse, de Sens, lisait dans leurs physionomies, car il avait la vue fort boAne, et devinait, avec sa rare sagacité, les petites trames qu'ils ourdissaient. La rapidité et la justesse de son coup d'œil étaient surprenantes. On raconte qu*au moment d'entrer dans la salle, il s'apercevait des absences. Et malheur à ceux qui ne pouvaient les justifier! Il tombait sur eux avec sa verve habituelle, éveillant, selon le ton qu'il prenait, les murmures ou l'hilarité de l'assemblée. Tels étaient les consistoires. Voici maintenant un exposé succinct du système nouveau des congrégations établi par la célèbre bulle de Sixte-Quint Immensa œterni Dei. Il n'y a aucun doute que ce document ne soit le produit de sa plume. Dieu, y est-il dit, a porté dans l'œuvre de la création une admirable harmonie, toutes les créations se servent et se complètent mutuellement. Suit une comparaison de la céleste et de la terrestre Jérusalem. Là, les esprits bienheureux se trouvent classés en catégories, la volonté de la Providence divine étant que les êtres plus hautement doués viennent au secours des inférieurs; ici-bas, Dieu a ordonné une hiérarchie composée de membres de grades divers, tous appelés à se grouper, chacun à sa place, autour du souverain pontife. C'est lui qui envoie au loin les pasteurs chargés de veiller sur les ouailles, mais qui retient auprès de lui, comme Moïse les anciens, comme Jésus-Christ les

< Le cardinal de Joyeuse à Henri III, 30 mars 1588. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.

LLS GONGRËGATIONS. 0

apôtres, soixante-dix cardinaux, les plus illustres membres de rÉglise, chargés de l'assister de leurs conseils, de porter avec lui le fardeau immense des intérêts de la chrétienté. C'est à lui seul que Dieu a délégué le pouvoir de lier et de délier, après cet exorde, qui réserve au pape la plénitude du pouvoir absolu et relève le caractère consultatif du vole des cardinaux, la bulle donne comme motif de la création des congrégations, instituées avec le consentement du sacré collège, la nécessité de faciliter l'expédition des affaires,

Les congrégations établies, et dont celles qui ont trait aux questions du domaine spirituel subsistent encore, sont au nombre de quinze. La première, celle du Saint-Office fondée, comme on a vu, par Paul Ilf, et que la bulle de Sixte-Quint confirme en la réorganisant, a à connaître de toutes les causes relatives à la foi, hérésie manifeste, schismes, apostasies, sacrilèges, abus des sacrements. C'est de toutes la seule qui soit munie de tous les pouvoirs et attributions d'un tribunal. Elle est présidée par le pape lui-même et étend sa compétence sur toutes les parties du globe où existe la religion chrétienne. Elle était et est encore considérée comme la plus importante.

A la signature des grâces appartient l'examen des demandes de grâces et faveurs, quand elles ne sont pas du ressort des tribunaux ordinaires ; à la congrégation pour r érection d'églises et provisions consistorialeSy celui des demandes d'établissement d'églises patriarcales et métropolitaines, de cathédrales et de chapitres, conformément aux dispositions du concile de Trente.

et enrichi par Sixte-Quint, qui s'en senrit pour la publication de son édition des Pères de l'Église et de la Vulgate.

Enfin la congrégation sur \^%c(m%ultat%om dePEtat^ sorte de tribunal d'appel, revise, sauf la décision finale du pontife, les procès en matières civiles et criminelles.

Les congrégations se décomposent, comme on voit, en deux catégories. Sept d'entre elles s'occupent de l'administration de l'Ëtat pontifical, de l'instruction publique, de la justice, de la marine, des questions relatives au soulagement du peuple, de l'approvisionnement, des ponts et chaussées, aqueducs et travaux publics, enfin de l'imprimerie du Vatican. A l'exception de la congrégation aujourd'hui dite des études^ et qui, selon la volonté de Sixte-Quint, devait diriger l'enseignement de l'Université, elles ont toutes cédé leurs attributions aux dicastères de l'État récemment installés. Les huit autres comprennent dans leiiBS diverses attributions le monde chrétien et embrassent toutes les branches du gouvernement de l'Église : le dogme, les grâces, la distribution des diocèses et tout ce qui s'y rattache, les rites et cérémonies, la censure des produits de la presse, l'interprétation des actes du concile, les rapports des évêques avec le Saint-Siège et les relations et contestations des ordres monastiques entre eux.

L'intention du pape était de changer annuellement, ou au moins tous les deux ans la composition des congrégations, en sorte que tous les membres du sacré collège passassent par toutes successivement

et pussent accpiérir ainsi une connaissance pratique de toutes les affaires de TÉtat et de TÉglise*.

Sixte-Quint montrait la plus grande déférence pour les avis émis parles congrégations. Les cas où il ne s'y conforma pas sont excessivement rares. L'absolution du comte de Soissons, demandée par Henri III et le cardinal de Bourbon, en est un exemple. La congrégation à laquelle il avait déféré cette question, en appuyant la demande du comte, avait^ à l'unanimité, rendu un vote négatif. Cette fois, au grand étonnement du sacré collège, mû par des considérations de haute politique, il passa outre*.

L'établissement de ces réunions restreintes mais permanentes fut jugé diversement; cependant la critique des cardinaux, des prélats et du public s'attaqua surtout à leur composition. Il y eut en jeu des susceptibilités froissées, des questions d'amour-propre et non de principes'. Gomme institution, les congrégations ont fait leurs preuves. Modifiées et augmentées en nombre, selon le besoin des temps, elles subsistent encore de nos jours*. A Sixte-Quint revient l'honneur d'avoir organisé le travail de l'Église.

* Giovanni Gritti au doge, 2 avril 1588. Arch. Ven. Disp. Rome. fil. 22. Cet ambassadeur relève rutilité de cette disposition. Toutefois il craint qu'elle ne donne lieu à un inconvénient grave, k celui de généraliser parmi les pourprés des connaissances superficielles.

* Olivarès à Philippe II, 20 septembre 1588. Arch. Simancas, S.deE. Rome. Leg, 950.

^ Giovanni Gritti au doge, 50 janvier 1587 (1588). Arch. Yen. Dtsp, Rome. fil. 21.

^ Voici la liste des congrégations qui fonctionnent aujourd'hui et les noms sous lesquels elles sont désignées : Romana ed universale Inquisizione ; Consistoriale ; Visita Apostolica ; Vescovi e Regolari ; Concilie ; Residenza àC Vescovi ; Sopra lo stato de'regolari; Immunité ecdesias-

14 SIXTE-QDINT.

La composition du sacré collège lui tenait particulièrement à cœur. Cédant à sa tendresse pour les siens, se prévalant d'exemples heureusement déjà devenus rares et généralement réprouvés, il avait eu, on s'en souvient, la faiblesse, dès son élection, de faire cardinal un enfant de treize ans. Les observations de quelques cardinaux, le silence significatif des autres et la voix de sa conscience ne tardèi^ent .pas à lui faire comprendre la faute qu'il avait commise elj combien son autorité de pontife serait atteinte s'il se laissait entraîner dans la voie funeste de l'exploitation delà papauté au profit de sa famille. Dèa.lors il apporta le plus grand soin au choix des cardinaux. II n'échappa pourtant pas à la critique; il y prêta surtout par la promotion de son ancien échanson Galli. Mais ceux qu'il décora de la pourpre étaient presque sans exception des hommes pieux, appartenant à l'opinion réformiste, de mœurs exemplaires, et sous ces rapports dignes d'être adjoints au sacré collège. L'un d'eux, Aldobrandini, devait monter sur le trône pontifical; Hugues de Verdalès était grand maître de Tordre de Malte ; l'Anglais Alan brillait par la noblesse de son caractère; Cusani, par son érudition; le Vénitien Morosini, comme diplomate de premier ordre; Pierbenedetti, par l'énergie et la sévérité qu'il déploya comme gouverneur de Rome. Gaëfani comme légat auprès de Henri III, a marqué dans l'histoire de la Ligue. Le nom que nous trouvons le dernier sUr la liste de la dernière

tica ; de Propaganda fide ; Indice ; Sacri Riti; Geremoniale ; DiBciplina regolare ; Indulgenze e sacre reliquie ; Ësame de' Vescovi ; Fabrica di San Pietro: Lauretana; Affari ecdesiastici. straordinari ; Studi.

promotion de Sixte-Quint est celui d'un Pepoli, de cette famille dont le chef avait été mis à mort par ses ordres. Ce prélat dut la pourpre, disait-on, au désir du Saint-Père de faire voir son impartialité. Peut-être le pontife, déjà près de la tombe, en regardant en arrière, donnait-il un regret tardif à la mémoire du noble vieillard immolé aux exigences d'une situation extrême.

Rien ne lui déplaisait comme de voir les cardinaux étrangers nouvellement créés chercher à éluder l'obligation iie venir à Rome. Il déclara en consistoire qu'ils n'auraient le chapeau et n'entreraient dans la jouissance de leurs prérogatives qu'après avoir rempli ce devoir. Le retard que le cardinal Draskovich mettait à son voyage devint la cause d'une polémique assez acerbe entre les cours de Rome et de Prague. La question, si importante de tout temps, relative aux cardinaux étrangers, fut plusieurs fois débattue aux consistoires. Le pape^ se plaignait d'être importuné par les pi?inces étrangers qui semblaient vouloir le forcer à porter son choix sur des individus peu dignes de la pourpre. Il nomma une congrégation chargée de donner son avis sur les qualités requises pour être cardinal. Aux termes de la bulle* Postquam verus ille^ à côté d'autres dispositions, le nombre des cardinaux est fixé à soixante-dix. Lés créalions de ceux qui dépasseraient ce nombre seraient nulles et non avenues. Les cardinaux seront autant que possible choi-

* Le cardinal d^Esto. à Vilieroy, 17 décembre 1585. Bibl. imp. Paris, GoU. Harlaj. 288.

* Décembre 1585.

sis dans toutes les nations chrétiennes; les diacres, pour être cardinaux, devront avoir au moins vingt* deux ans ; il y aura parmi les soixante-dix cardinaux au moins quatre docteurs en théologie appartenant aux ordreis réguliers mendiants; pour être cardinal, il faut avoir reçu les ordres mineurs et porté au moins une année Thabit de prêtre et la tonsure. Les cardinaux absents de Rome à l'époque de leur création sont tenus de s'y présenter dans Tannée.

Dans l'une des dernières lettres écrites avant sa mort, le cardinal d'Esté^ soumet à M. de Villeroy des considérations qui n'ont pas perdu l'intérêt de l'actualité. c( Je ne sais, dit-il, quelle idée de cardinal on formera, ni si ceux qu'il (Sixte-Quint) a déjà faits se trouveront moulés à ce patron. Une chose je sais, que le concile de Trente a dit très-sagement que les cardinaux doivent être pris de toutes les nations de la chrétienté, en tant que faire se pourra , comme il serait raisonnable que la France, étant le premier et principal royaume de la chrétienté (après le Saint>Empire), eût des cardinaux en proportion de son étendue et grandeur et mérites envers le Saint-Siège. Mais il faudrait aussi qu'ils se souvinssent qu'ils sont conseillers du Saint-Siège et de l'Église universelle, et vinssent résider paribis à Rome, laquelle résidence fait, à mon avis, une chose qui autrementserait jugée insupportable, que l'Italie, qui est l'une des plus petites parties de la chrétienté, a maintenant plus de deux tiers et quasi les trois quarts de tout le nombre des cardi-

* ' Le cardinal d'Ëste à Villeroy, 17 no?embre 1586. Bibl. imp. Paris, GolL Harlay. 288.

naux; d'où s'ensuit aussi que la porte du pontificat est aujourd'hui fermée de fait à toutes les autres nations, encore que de droit commun le pape est pape de toute la chrétienté et non des Italiens seulement. Le cardinalat et le pontificat doivent être ouverts à gens de mérite de toutes les nations, gardant la proportion requise en toute communauté. »

Quand une promotion avait eu lieu, Sixte-Quint aimait à faire valoir les titres df s nouveaux cardinaux. Il se complaisait à les énumérer à Gritti, disant^ «qu'il ne faisait pas. comme Grégoire XIII, qui ne pouvait prendre de résolution, et qui un jour, à la fin d'un consistoire, tira soudainement de sa poche un papier contenant dix-neuf noms. Il se borna à les lire en disant : Ad sedandas murmurationes creamus : cardinalem primum ad instantiam Cxsaris... y tandis que nous avons toutes les peines du monde à trouver quelques rares individus dignes du grade et aptes à remplir les devoirs de cardinal; et nous n'en faisons pas une volée de dix-neuf comme Grégoire, qui ne songeait qu'à pourvoir sa famille et ses favoris. » Il indique que de nombreuses promotions faites à la fin d'un pontificat trahissent toujours, de la part de leur auteur, l'arrièrepensée de faire, après lui, élire un pape favorable à sa famille. « Il n'y a pas, dit-il, de ftiule plus grande que, pour des intérêts particuliers, vouloir s'assurer du choix du successeur. C'était pour faire après lui Carpi pape que Paul IV a créé, avant de mourir, un si grand nombre de cardinaux, et au lieu de Carpi fut élu Medichino (Pie IV), qui lui a étranglé les neveux. Pie IV

1 Giovanni Gritti au doge, 20 décembre 1586. Àrch. Yen. Disp. Rome. II. 2

voulait qu'on fît pape le cardinal de Pise, et il n'en a rien été ; Pie V, que ce fût Morone, et on a nommé Grégoire qui, de tous les cardinaux, lui était le plus antipathique. Grégoire voulait faire pape quelqu'un qui vit encore et que nous ne nommerons pas, et pour assurer son élection, il a créé dix-neuf cardinaux à la fois. C'est nous qui avons été acclamé, et tout le monde sait combien il nous était hostile. Mais à quoi bon en parler? Saint Pierre voulait faire après lui Clément pape, et il eut pour successeur Lino, et cepen* dant saint Pierre ne pouvait commettre que des péchés véniels, ayant visiblement reçu le Saint-Esprit qui Ta confirmé dans l'état de grâce. Nous sommes ici les vicaires de Christ, et Christ est l'évêque, et comme ce serait une grande bêtise de la part d'un vicaire de vouloir en mourant nommer le vicaire qui devra lui succéder au lieu d'en laisser le soin à l'évêque, de même ce serait de la folie si les papes s'imaginaient de faire les vicaires de Christ. Il faut laisser la charge à l'évêque qui est Christ, qui est episcopun animx nostrx^ car il sait faire les papes, il veut les faire, et il ne veut pas que d'autres les fassent. »

LES CONGRÉGATIONS. f9

Au point de vue des intérêts de la religion, aucun pays catholique ne donnait à Sixte-Quint plus de sujets de satisfaction que l'Espagne, car la réforme protestante, qui naguère semblait devoir l'envahir, était vaincue. A ce sujet le doute n'était plus possible. Philippe II méritait le titre de roi catholique. Son dévouement à la cause de la foi et du Saint-Siège ne pouvait être suspect. Aucun souverain ne montrait plus de zèle pour la défense des dogmes de l'Eglise, aucun, quels que fussent les mobiles de sa politique, quelle que fût l'étendue de son ambition, n'avait plus fait pour combattre l'hérésie; aucun n'était plus intéressé à la vaincre, car, par la force des circonstances seule, abstraction faite de ses convictions religieuses, son pouvoir s'était identifié avec la cause de la religion *. Si l'Allemagne, laFrance, la Pologne, la Suède inspiraient

au successeur de saint Pierre les plus vives inquié-

* Ce fait ressort de TexameD de la situation. Les contemporains en jugeaient de même. Babbi écrit au grand-duc: « Icattolici(de France) sidice nonspendono inquesta guerra altri denari che reali di Spagna. E se è vero il rè fa bene ; perché non sarebbe punto suo servizio che Francia diventasse luterana, per rispetto délie cose di Fiandra, e ancora pcr quelle di Spagna, le qualiin tal caso farebbero qualche novità ; e si crede che quei popoli di Spagna aspettino e desiderino una occasione taie, f Babbi au grand-duc^ 25 mai 1585* Ârch. Flor., fiL 3604*

tudes, si Télat de l'Angleterre remplissait son cœur d'affliction, l'Espagne ne lui offrait que des consolations. Et pourtant aucun pays ne lui causait plus de tiraillemenls, plus de petits soucis, plus d'accès d'impatience et de colère. Philippe II, nous l'avons déjà dit, se croyait appelé par la Providence non-seulement à étendre à l'Église la proleclion de son bras séculier, non-seulement à veiller sur elle, mais aussi à la surveiller, à parlager, dans une certaine mesure, avec le pape la mission du suprême apostolat. Tout le monde connaît les démêlés qui, en matière de juridiction ecclésiastique et pour d'autres questions de ce genre, divisaient les cours de Rome et de l'Escurial. Seulement, on est trop porté à voir exclusivement dans ces discussions Tancien et toujours renaissant conflit entre le pouvoir temporel des souverains et le pouvoir spirituel des papes. Sans doute, Philippe aussi était jaloux de ses prérogatives royales, mais ce ne sont pas les empiétements du Saint-Siège sur ses droits de souveraineté qu'il redoutait le plue. A ce sujet, en fils soumis de l'Église, il était même toujours disposé à faire des concessions. Ce qu'il ne voulait pas admettre, c'était que le pape, dans les affaires ecclésiastiques, exerçât son ministère en Espagne sans l'intervention du pouvoir royal. Il en réclamait sa part comme protecteur de l'Église, comme prince responsable envers Dieu, nonseulement du bien-être temporel, mais aussi du salut des âmes de ses sujets; et cette mission spirituelle, il était fort disposé à Tétendre au monde catholique tout entier. Entre ces prétentions et les conflits habituels de l'État et deTÉglise il y a une nuance no-

table. Les souverains qui se trouvent en altercation avec Rome défendent, à leur point de vue, les intérêts de l'État contre ce qu'on appelle les empiétements du Saint-Siège, ou bien ils cherchent à maintenir, sans se séparer de Rome, des principes que Rome répudie tncitement si elle ne les condamne pas explicitement. Philippe, au contraire, combattait pour les intérêts de rÉglise tels qu'il les entendait, car il se croyait en quelque sorte le vicaire laïque de Jésus-Christ. Quand, dans l'accomplissement de cette mission imaginaire, il se sentait arrêté par des doutes, il les soumettait quelquefois à ses ministres, mais de préférence à son confesseur, à des théologiens, à des comités convoqués à cet effet, à des congrégations composées de canonistes. A son sens, il réunissait deux ministères, il était roi et en second lieu un peu pontife, tout comme le pape est d'abord ponlife et en second lieu seulement roi . C'est dans ce cercle qu'étaient renfermées ses idées. Sixte-Quint, indigné de cette prétention, la repoussait rudement.

« Il dit, écrit Philippe au duc de Sessa* alors ambassadeur en mission spéciale à Rome, que les princes séculiers ne doivent avoir aucune part aux affaires ecclésiastiques. On pourrait lui répondre qu'en effet cela est ainsi. Cependant ils ont toujours exercé le droit de soumettre aux papes leurs conseils et prières sur ce qu'ils doivent faire pour le bien et la conservation de la chrétienté, et les papes ont eu beaucoup de déférence pour leurs conseils. Dans l'état plein d'angoisses

* Philippe n à Sessa. San Lorenzo, 12 juin 1590. Arch. Siniaacas. S. de E. Rome. Leg. 955. ^

22 SIXTE-QDINT.

OÙ se trouve aujourd'hui l'Église il y a beaucoup de raisons pour lesquelles Sa Sainteté devrait me croire, admettre mes observations, écouter mes conseils avec Tempressement et la déférence que Ses prédécesseurs ont, en pareil cas, témoignés aux miens. »

Celte conviction, profondément enracinée dans son esprit, d'être le mandataire laïque de Dieu sur terre se rencontre souvent dans ises lettres et se reproduit dans le langage de ses serviteurs. Lorsque le duc de Sessa, en route pour Rome, est complimenté à Livourne par les ministres du grand-duc Ferdinand , il répond à leurs plaintes sur l'attitude réservée du représentant de l'Espagne à Florence* : « Ce que fait Sa Majesté est fait pour le service de Notre-Seigneur et pour le bien universel de la chrétienté et de la religion catholique. Ceci est notoire. Le grand-duc n'a qu'à lui donner son concours sincère et il se trouvera dans le bon chemin ; ce sera le moyen de détruire toute méfiance dans l'esprit de Sa Majesté .» C'est dans ce même ordre d'idées que les diplomates de Philippe ne cessentde l'entretenir d'affaires purement ecclésiastiques. Leurs plaintes sur les abus et actes arbitraires en fait de provisions ne tarissent pas. Olivarès, entraîné par sa haine contre Sixte-Quint, va jusqu'à insinuer l'idée d'un concile général, et, en dehors de celui-ci, d'un concile national à convoquer à Tolède qui serait chargé d'examiner les abus, c'est-à-dire de se constituer en tribunal et de juger le pape.

' Sessa à Ydiaquez, i*' août 1590. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 955. ^

II mande au roi * avoir pris le conseil d'une personne docte et bien informée, mais qui ne veut pas être nommée. « Il en a, dit-il, appelé l'attention sur les procédés scandaleux de cette cour en matière de provisions, bénéfices et dispenses, si préjudiciables aux bons en général et spécialement aux sujets de Sa Majesté. Cette personne est d'avis que le cardinal de Tolède, en sa qualité de primat d'Espagne, pourrait, sans l'intervention du roi, convoquer un concile national composé de tous les prélats de ces royaumes afin de traiter avec eux des remèdes à apporter à ces maux. Ce serait suivre l'exemple d'autres conciles de Tolède, qui ont été réunis au grand avantage de la cause de Dieu et de son Église. » Il s'empresse de soumettre au roi cette opinion.

Le duc de Sessa, à peine arrivé, s'approprie la manière de voir du comte d'Olivarès. « Laisser les choses, écrit-il à Ydinquez% dans l'état où elles se trouvent serait perdre ici notre réputation et avec elle tout ce qui s'y rattache; car, pour dire en un mot les choses comme elles sont, le pape ne nous aime pas parceque nous ne satisfaisons pas sa cupidité (comme si c'était Sixte-Quint qui demandât de l'argent à Philippe, et non tout le contraire!) et il ne nous craint pas parce que nous tolérons les injustices qu'il commet, les dommages qu'il fait éprouver à lachrétienlé et à l'Espagne en particulier. Tout le monde est unanime à dire que ce qui se passe sous ce pontificat est inouï. »

* Oliyarès à Philippe H, 14 avril 1590. Arch. Simancas, S. de E. Rome. Leg. 956.

* Sessa à Ydiaquez, 1*' août 1590. Ibid, Leg. 955.

Les deux ambassadeurs d'Espagne croyaient savoir que Sixte-Qùinl comptait modifier par une bulle les constitutions qui règlent Télection des pontifes «Depuis plus de quatre cents ans, écrit Olivarès au roi*, Télection du pape exige une majorité de deux tiers des électeurs. Cette disposition inspirée par le Saint-Esprit est Tœuvre du concile de Latran tenu au temps crAlexandre III, et c'est à elle qu'est due la cessation des désordres et scandales qui avaient souvent troublé les élections. Maintenant on a lieu de penser que Sa Sainteté compte déclarer par une bulle que la moitié des votes suffira. Son intention serait de faciliter ainsi à Son neveu le choix du futur pape. » L'ambassadeur s'étend sur les mauvaises conséquencesd'une semblable disposition condamnée d'avance par tous les membres du sacré collège, mais dont la majorité serait néanmoins acquise au pape, le cas échéant. Il craint qu'avec l'aide du cardinal Montalto le grand-duc Ferdinand ne parvienne à déterminer au prochain conclave un choix préjudiciable « à la cause de Notre -Seigneur et de Votre Majesté. » Le duc de Sessa craint aussi l'in^ fluence de Ferdinand, fort grande, dit-il, à Rome à cause de son intimité avec le neveu de Sixte-Quint, avec beaucoup de cardinaux et avec une grande partie de la noblesse romaine. «Comme Sa Sainteté, mande Olivarès au roi, a l'habitude de sauter les fossés quand ils ne sont pas trop larges, il sera utile que Sa Majesté écrive de Sa main à Sixte-Quint, déclarant qu'un pape élu à une majorité moindre de celle qui est actuellement

^ Olivarès à Philippe II, 29 mai 1590. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 956. — Sessa à Ydiaquez, l*'août 1590; cité précédemment.

prescrite ne sérail pas reconnu en Espagne ; que de plus le temporel des cardinaux espagnols qui auraient concouru à une semblable élection serait séquestré jusqu'à ce que un nouveau choix fût fait conformément aux lois. »II faut, continue-t-il, de fortes menaces et non des prières qui produiraient l'effet contraire. Il a consulté sur cette malièreles cardinaux Madruccio etDeza. Le premier a répondu qu'il s'en rapportait à l'opinion des canonisles, le second qu'on ne doit pas obéissance aux papes qui agissent contrairement aux intérêts de rÉglise. L'état de la santé du pontife, qui en effet n'avait plus que quelques mois à vivre, semblait inquiéter l'ambassadeur, en ce sens qu'il trouvait que la maladie ne marchait pas assez vile. Il recommande donc au roi d'écrire éventuellement et dans le même sens au sacré collège une lettre qui lui serait remise en cas de vacance du Saint-Siège. Dans une apostille l'ambassadeur ajoute que le pape compte, par celle bulle, défendre l'élection par adoration, et ordonner que dorénavant les élections soient faites exclusivement au scrutin secret. Olivarès est obligé d'avouer que cette disposition serait contraire aux intérêts du cardinal -neveu et du grand-duc de Toscane. 11 mande aussi, évidemment malgré lui, les motifs qui ont inspiré ce projet. C'est en vue de détruire l'influence qu'exercent au conclave les cardinaux-neveux, en leur qualité de chefs de faction, au grand détriment des autres cardinaux qui se voient souvent obligés de voter contrairement à la voix de leur conscience * et sont

* L'exemple des Grégoriens à Texaltation de Sixte-Quint Tarait bien prouvé.

ainsi privés, de fait, de toute part réelle à l'élection. Avec sa réserve habituelle, avec la mesure qu'il apportait toujours aux affaires, le roi entra jusqu'à un certain point seulement dans les vues de son ambassadeur. Il écrivit' non pas à lui mais au duc de Sessa, car Olivarès s'était discrédité dans son esprit par ses véhémences, qu'il avait appris avec chagrin le projet en question; que les innovations étaient toujours dangereuses surtout dans les choses graves ; que quand même le mieux serait évident, il faudrait encore user d'une grande prudence; qu'une longue expérience, que la courte durée des derniers conclaves parlaient en faveur des lois et coutumes en vigueur ; que celte innovation ajouterait à la confusion et aux dangers de la situation de l'Église, déjà si gravement compromise. Le roi atfend du zèle et des lumières du Saint-Père, apquel il écrit personnellement sur cette matière, qu'il appréciera ses conseils, inspirés par son dévouement et par ses devoirs envers la cause commune de la chrétienté dans laquelle il lui revient une si grande part*. Il charge Sessa de concerter avec Olivarès le langage qu'il tiendra au pape, en conformité de ces instructions. Les deux ambassadeurs sont aussi autorisés à ajouter aux arguments qu'il leur suggère d'autres considérations qui pourraient produire de l'effet. Mais ce passage se trouve effacé, évidemment de la main du roi, sur la minute de la dépêche. On voit qu'il crai-

^ Philippe II à Sessa^ 26 juillet 1590. Arch. Simancas. S. de E. Rome. Leg. 956 .

^ « De que tanta parte me cabe. » C'est toujours Tidée d'une mission providentielle circa sacra.

gnait que ses représentants ne dépassassent les bornes dans lesquelles il leur prescrivait de se renfermer et où il savait lui-même si bien se tenir. Si, à l'arrivée de ces instructions, le pape avait abandonné son projet, afin de ne pas donner l'éveil à Sa Sainteté, il les charge de ne faire aucune démarche, ou bien de traiter l'incident comme un faux bruit. Dans cettre lettre il n'y a pas un mot de menace, rien qui puisse être interprété comme un essai d'intimidation, tel qu'Olivarès l'avait recommandé.

Une autre innovation portant sur une matière bien moins importante, sur le costume des évêques avait fort ému le roi. Il trouve que l'habit long et noir des prélats espagnols est grave, décent et conforme au ministère du prêtre. Aucun changement ne saurait le rendre meilleur. Le raccourcir, changer en violet le noir, qu'il affectionnait particulièrement, ce serait amoindrir l'autorité du haut clergé, ouvrir la porte à d'autres inconvénients qu'il e^jpose longuement. Sans doute, dit-il, l'habit n'est pas l'essentiel, mais il a son importance. Le roi attache donc un grand prix à ce que le pape revienne sur ses dispositions en tant qu'il s'agit de l'Espagne. Il charge Olivarès de lui faire observer qu'il faut avoir égard aux idées et usages des différents pays, et que tout ne va pas à tout le monde. Il demande que les évêques espagnols gardent leur costume actuel en dehors des églises, mais il ne s'oppose pas à ce que dans le chœur et aux cérémonies ils suivent les usages de Rome*.

* Philippe n à Olivarès, 25 septembre 1588. Arch. Simancas. S.deE. Rome. Leg, 951 .

Olivarès et, à son exemple Je dnc de Sessa, surveillent, critiquent, dénigrent chaque mesure du gouvernement, très-personnel, du pape, racontent fidèlement les faits, mais donnent à ses actes T interprétation la plus défavorable. Leur plume est trempée dans le fiel. A ce système d'excitation, dicté par une haine aveugle, Philippe oppose une grande liberté d'espritet un calme que rien n'ébranle. Il ne perd pas de vue sa prétendue mission, mais jamais il n'oublie les égards qu'il doit au pontife. Noyé dans les flots du travail bureaucratique, il ne cesse de contempler l'ensemble des grands intérêts, toujours résigné à leur sacrifier ses susceptibilités personnelles et jusqu'aux exigences de sa dignité dont il est pourtant si jaloux. En l'examinant de près, en suivant, à l'aide des correspondances par lui écrites ou corrigées ou apostillées, les labeurs de ses veilles, on ne peut s'empêcher de rendre hommage à la fermeté de son âme, et, contrairement aux jugements qu'en portent la plupart des historiens modernes, d'incliner vers l'appréciation toute différente qui a survécu dans les traditions de l'Espagne.

La publication d'une nouvelle édition de la Bible* donne lieu dans le monde ecclésiastique à des discussions et à des critiques assez vives. La révision de la Vulgate avait été ordonnée par le concile de Trente. Ce travail, confié par Pie IV à quelques cardinaux, continué sous Pie V et à peu près abandonné sous le pontificat de Grégoire XIII, Sixte-Quint le reprit, s'en occupa

* Elle ne fut terminée que pendant le pontificat de Clément VIII, sous le titre de : hiblia sacra Vulgatx editionis, Sixti V pont, max, jussu, recognita et Clememis VIll aucloritale édita.

LES CONGREGATIONS. 29

personnellemenl et, secondé par le P. Tolédo et quelques doctes religieux, fit si bien que Tioipression pouvait commencer dans la dernière année de sa vie. En se promenant un jour dans sa vigtie avec Tambassadeur Badoer, il lui raconta ^ que ce malgré les dispositions du concile, on ne s'était jamais occupé sérieusement de celte affaire ; que par conséquent il l'avait confiée à quelques cardinaux et que, peu content de leur travail, il s'était vu obligé d'y mettre la main lui-même ; qu'il touchait à la fin de sa peine, étant déjà arrivé à l'Apocalypse, et que le livre de la Sagesse était en ce moment sous presse. » 11 ajouta que, lorsqu'on lui avait annoncé la visite de son interlocuteur, il était occupé de ce travail qu'il aimait infiniment et qu'il avait adopté la méthode suivante : il passait chaque feuille dès qu'il l'avait terminée, au P. Tolédo et à quelques Pères augustins très-forts en ces matières; ceux-ci les revoyaient et les envoyaient ensuite à Timprimerie*.

' ALberto Badoer au doge, 3 juin 1589. Arch. Yen. Disp. Rome, fil. 25. La participation personnelle de Sixte-Quint a été l'objet de longues controverses avec des théologiens protestants. Voira ce sujet Tempe&ti^ tom. II, liv. 4. Par le rapport de Badoer nous apprenons de la bouche du pape lui-même dans quelle mesure il a coopéré à cet important travail.

* Le cardinal Santa-Severina, cité par Tempesti donne d'autres motifs du mécontentement de Sixte-Quint. Selon lui le pape, en examinant Tédition dont cinquante exemplaires étaient déjà tirés, la trouva remplie de fautes d'impression, et se vit obligé d'en défendre la mise en vente. Quelques exemplaires étaient déjà distribués. La bibliothèque du prince Barberini en possède un. Cette version mérite plus de créance que les détails donnés à Olivarès par son ami le cardinal Garaffa, personnellement blessé par le pape. « Sa Sainteté, mande Tambassadeur d'Espagne à Philippe II, vient de publier la Bible. Il a eu une altercation avec le cardinal Garaffa, qu'il a même menacé de traduire devant Tlnquisition parce que celui-ci lui avait contesté le pouvoir de rien changer au texte de la Bible. Dès lors le pape lui a ôté la révision et s'en est chargé personnellement, en consultant sur les passages difficiles le docteur

U ne biographie de Pie V avait été mise au jour à Rome, sous les auspices de Sixte-Quint. Le livre fut défendu à Milan. «Les Espagnols, écrit à ce sujet le cardinal d'Esté à M. de Villeroy^, veulent que toutes les choses de ce monde ploient sous leur orgueil. Ils trouvent niauvais que Thistoire ait, à leur égard, obéi à la première loi, qui est la vérité, la disant aussi bien pour eux que pour les autres quand l'occasoin s'en est présentée, et en ont fait défendre l'impression et vente dans le duché de Milan et autres lieux où ils commandent. Le pape, courroucé de ces inhibitions, a dit que défendre la Vie d'un pontife si saint est un acte tel que les hérétiques ne sauraient pis faire. »

Pour mettre fin à des abus déplorables, Sixte-Quint avait fait publier un décret qui portait que désormais aucune résignation de bénéfices, en faveur de qui que ce fût, ne serait reconnue valable à moins d'avoir été examinée et autorisée par un comité composé de trois cardinaux. A Paris comme à Madrid, cette mesure fut jugée comme un empiétement sur les droits de la couronne *.

Tolédo; mais sans lui dire qu*il comptait se conformer à son opinion. Le P. Tolédo sait, au contraire, que dans plusieurs endroits il n'a pas adopté sa version et que d'autres fois il Ta modifiée ; en un certain passage il a même supprimé cinq lignes, en sorte que Tolédo pense que cette édition profitera plus aux hérétiques qu'aux fidèles, et que s'il n'y avait pas d'autres raisons, ce fait seul suffirait pour motiver la convocation ^ (alors chaudement recommandée par Olivarès) d'un concile général. Le Saint-Père distribuera des exemplaires aux cardinaux, et en enverra un à Votre Majesté; mais je vous mettrai, Sire, à même de faire préalablement examiner ce travail. » Olivarès à Philippe H, 7 mai 1590. Arch. Simancas, S. de E, Rome. Leg. 956. — On dirait que l'ambassadeur réserve au roi le droit de juger de l'orthodoxie du pape.

* Le cardinal d'Esté à Villeroy, 6 octobre 1586. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.

* Le cardinal d'Esté à Villeroy, 2 juin 1586. Ibid,

Lorsque le comte d'Olivarès vint offrir, selon Tusage, la haquenée {ghinea) représentant le tribut du royaume de Naples, toujours considéré à Rome comme fief de l'Eglise, tandis que la cour d'Espagne ne voyait dans cette cérémonie que l'observance d'une vieille coutume, Sixte-Quint s'écria : « Nous l'acceptons comme chose qui nous est due^ » Dans l'audience que l'ambassadeur eut après la solennité, ces paroles donnèrent lieu à une scène des plus violentes. De l'antichambre on entendait les éclats de voix de ces deux personnages, et, le pape en se mettant à table après avoir congédié Olivarès, était tellement irrité qu'il jeta loin de lui sa serviette et son mouchoir.

Les causes de mécontentement se multiplièrent. Le Saint-Père exigea que les évêques de la chrétienté se rendissent au moins une fois à Rome. Cette injonction était particulièrement désagréable aux prélats espagnols. Ils cherchèrent des prétextes pour ne pas venir, mais leurs excuses rencontrèrent, de la part du nonce, de vives critiques. Il leur rappela l'exemple des évêques de Pologne, moins riches qu'eux, plus éloignés, et ayant un voyage bien plus pénible à faire, mais remplissant néanmoins ce devoir avec empressement. Les colères des régions officielles à Madrid éclatèrent contre la personne du pape, jugé inquiet et intraitable. On l'accusa même tout haut de vouloir suivre les errements de Paul IV ^

Le conseil de Gastille soutenait, qu'en conformité

« * Âcceplamus prout contingit. »

* Tomaso Conlarini au doge. Madrid, 3 octobre 1589. Arch. Ven. ÏHxp, Espagne^ fil. 21.

des lois canoniques, les revenus des bénéfices vacants n'appartenaient pas à la chambre apostolique, ainsi qu'on le prétendait à Rome. Cette question donna lieu à de longs débats. Dans un consistoire, le pape fit une sortie violente contre le conseil de Castille et indirectement contre la personne du roi. Philippe qui, dans un cas particulier, venait de faire une concession en cette matière, réclama l'expédition qui avait été délivrée au nonce, et chargea le président du conseil de s'en emparer à tout prix. Le nonce, de son côté, déclara vouloir mourir plutôt qu'endurer cet affront. L'incident fît du bruit, et le roi laissa tomber l'affaire *.

Le nonce ne cessait de se plaindre de la difficulté d'approcher le roi. Ce fut, à la fin, par ordre exprès de sa cour, qu'il duj insister pour être reçu une fois par semaine. Toutes les innovations étaient odieuses à Philippe; etappréciant parfaitement les inconvénients qu'il y a pour les souverains à traiter personnellement les affaires avec des représentants étrangers, il éprouvait une extrême répugnance à leur accorder audience. Il se résigna toutefois et obtempéra aux exigences du pape*.

La bulle du Jubilé^, publiée à l'occasion des affaires de France*, accordait à tout prêtre la faculté d'absoudre du péché d'hérésie. Cette clause rencontra, de la

* Hieronimo Lippornano au doge. Madrid, 12 noût 1588. Arch. Yen. Disp. Espagne, /i/. 21

* Tomaso Contarini au doge, 3 septembre 1589. Ibid. fil. 22.

'^ Le même au même. Madrid, 3 février 1589 (1590). Ihid, — Le même au même. Madrid, 3 mars 1590. Ihid,

* A la fin de 1589.

résistance à Madrid. L'archevêque de Tolède trouva qu'elle portait atteinte aux privilèges de l'Inquisition, les ministres du roi qu'elle était préjudiciable au fisc, qui profitait largement des condamnations pour hérésie, Philippe, enfin, que c'était un moyen indirect de faciliter au roi de Navarre le moyen de rentrer dans le giron de l'Eglise et en même temps au palais du Louvre. Cette dernière considération n'avait pas échappé au comte d'Olivarès, et sans attendre des instructions, il avait fait les plus vives remontrances. Cette fois, il rencontra l'entière approbation de son maître. Le nonce, prié par le roi de prendre de nouveau les ordres du pontife avant la publication do la bulle, céda à ces instances, et Philippe s'empressa d'écrire * à son ambassadeur pour lui exposer ses objections dont voici les principales : la facilité d'obtenir le pardon d'un si grand péché encouragera à le commettre; l'autorité do l'Inquisition en souffrira, et c'est à l'Inquisition, après la divine miséricorde, qu'est due la conservation, en Espagne, delà foi dans toute sa pureté. En France aussi, la facilité d'obtenir l'absolution peut engendrer deux grands maux : les hérétiques par des conversions feintes, et les tièdes qui aiment leurs intérêts autant que leur religion en profiteront, sans parler de l'inconvénient de confier le droit d'absoudre à des gens ignorants et de n^auvaiscs mœurs comme le sont la plupart des confesseurs français. Mais l'essentiel est d'obtenir qu'il soit expressément défendu au clergé français de donner l'absolution

* Philippe II à Olivarès, 44 janvier 1590. Arch. Simancas 5. de, E. Rome. Leg, 955.

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