II
au Béarnais. « C'est le but principal, dit la dépêche du roi, vers lequel vous devez concentrer tous vos efforts. C'est le point important, et de la bonne ou mauvaise réussite de vos démarches dépend le salut ou la perte du royaume de France et d'une si notable portion du monde chrétien. »
L'abus, assez général en Espagne, des excommunications avait eu pour résultat une grande indifférence. On n'en faisait plus aucun cas, puisque si on encourait facilement les censures de TÉglise, fien n'était facile, aussi, comme d'être absous. Les autorités civiles commençaient à refuser leur concours aux évêques. De là des plaintes du nonce et, à la cour de Philippe, un déchaînement universel contre les empiétements et, comme on disait, le mauvais caractère du pape. L'intervention du roi tendait toujours à apaiser, à éviter une rupture*. On expliquait cette douceur par sa crainte de voir Sixte-Quint se porter à des mesures extrêmes, surtout à l'égard du royaume de Naples, dont la désaffection serait devenue une révolte ouverte si, comme- à tort on l'appréhendait en Espagne, Sixte- Quint se décidait à délier les sujets italiens de Philippe du serment de fidélité. Ce dernier avait bien d'autres motifs, mieux fondés et plus importants, pour ménager le souverain pontife. L'ambassadeur de la Seigneurie, également soupçonnée de favoriser secrètement Henri de Navarre, était souvent témoin de ces explosions de
« * Non dimeno qui conoscenJosi la natura del papa alliera, corne dlcoiio, e volcndosi troncare ognî matiera di scandalo e di roraore, si va con gran destrezza sollevando i motivi che si faano e lenoporeggiando i disordiiii che succedono. » Totnaso Gontarini au doge. Madrid, 18 dc-^ cembre 1589. Arch. Ven. Disp. Espagne, fit. 2ii
colère contre Rome. « Ils exagèrent tellement leurs griefs, écrit-il au doge % qu'on dirait qu'ils veulent faire délester le pape de tout le monde, mais, quoique je n'approuvfe pas le mal qu'ils en disent, je les laisse parler, car plus ils s'occupent de lui, moins ils pensent aux affaires de Votre Sérénité (aux prétendues sympathies vénitiennes pour le roi de Navarre) dont on n'a que trop parlé dans cette cour. »
Le célèbre couvent des religieuses de lasHuelgaSy près de Burgos, donna également occasion à une vive contestation. Par suite d'une visite que, dans sa sollicitude pour la discipline des ordres monastiques, le roi avait ordonnée, certaines innovations avaient été introduites dans celte maison. Le pape demanda qu'on lui envoyât le procès-verbal de la visite, autorisée d'ailleurs par son représentant à Madrid, et celui-ci retira àl'évêque d'Osma les facultés qu'il lui avait accordées à ce sujet. Le roi éprouva un sensible déplaisir et fit savoir au nonce qu'il ne le recevrait plus en audience, sauf dans les cas d'importance majeure, que pour le reste il eût à lui faire ses communications par écrit. De son coté, Sixte-Quint déclara la visite nulle et non avenue *.
L'abréviateur (secrétaire de la nonciature) à qui avait été conférée la dignité de chapelain du roi, croyant se faire un mérite aux yeux du pape, eut la malheureuse inspiration d'en informer le gouvernement pontifical.
* Rapport précité.
• Alberto Badoer au doge, 1" juillet 4589. Arch. Ven, Disp, Rome, ^r23. — Tomaso Contarini au doge* Madrid, 3 féYner1589 (1590). Ibid. Espagne, fiL 2i,
La réponse fat Tordre au nonce de lui retirer immédiatement sa place*.
Le roi subit en silence ces mauvais traitements ; mais la cour et la ville les ressentirent profondémenl.
Telle était, en matière d'affaires ecclésiastiques, la nature des relations de Sixte-Quint et de Philippe II. Si la rupture n'est pas déclarée, c'est grâce à la prudence du roi et à la communauté de leurs intérêts. Cette communauté, le plus solide de tous les liens quand les intérêts en question ne sont pas confiés à des insensés, faisait que Sixte pouvait se permettre tout ; que Philippe pouvait, sans manquer de dignité, tout endurer, et même désapprouver son ambassadeur, alors que celui-ci voulait, non pas la rupture avec le Saint- Siège, mais l'humiliation du pape, la convocation d'un concile général, destiné à s'emparer de la direction des affaires de l'Eglise, à déposer le pontife trop peu espagnol, ou à paralyser au moins son action, si importante et si redoutable à ce moment de lutte suprême en France. A son point do vue, Olivarès ne se trompait point sur le but, car, nous le répétons, il ne voulait pas un schisme, mais il se trompait sur les moyens qu'il conseillait au roi d'employer et que ce prince eut la sagesse de répudier. Entre souverains comme entre particuliers, il n'y a pas de liens plus gênants que ceux qui sont créés par l'identité des intérêts jointe à l'incompatibilité des caractères. Ces liens deviennent des chaînes insupportables qu'on voudrait mais qu'on n'ose pas briser, car
*Toinaso Contarini au doge. Madrid, *2G raail58U. Arch. Ven. Diap. Espagne, /?/. 2*2.
on sait qu'en les brisant on se briserait soi-même. Il arrive alors presque toujours que l'un des enchaînés prend le verbe haut et que l'autre s'impose le silence : l'un paraît le maître et l'autre l'esclave, mais, en réalité, tous deux sont également forts, parce qu'ils sont également impuissants à secouer le joug qui fait en même temps leur supplice et leur sécurité. Sixte-Quint n'avait pas d'arrière-pensées. Il ne voulait que le bien de l'Église. Les mobiles de Philippe étaient plus complexes. Ce prince visait au maintien de la religion catholique, qui était, nous Tavons dit plus d'une fois, devenue la base morale de son pouvoir; mais il visait aussi aux satisfactions de son ambition, qui n'était pas déréglée, mais qui était nécessairement sans limites, ne fût-ce que parce que ses intérêts se confondaient avec ceux de l'Église dont la mission est la conquête de l'univers. Le pape et le roi voulaient la même chose : l'unité de la foi qui était pour Sixte-Quint le triomphe de l'Église sur lern?, pour Philippe II le rétablissement de la monarchie universelle sous le sceptre de sa maison. En appréciant lanalure des rapports de ces deux hommes on se trouve en présence d'un contrasie frappant. D'un côté, des colères trop faciles à s'allumer, de l'impétuosité, un manque complet de mesure et d'égards ; de la part du roi, une tenue parfaite, du calme, de la prudence et beaucoup de dignité. X ce point de vue, la comparaison est toute favorable à Philippe. Mais en ce qui concerne le fond des choses, elle cesse de l'être. L'ambition de Sixte-Quint était le sentiment du premier de ses devoirs, l'ambition du roi, un rêve
38 SIXTE-QDINT.
que les circonstances expliquent, que l'histoire doit constater, qu'elle devrait condamner, si les illusions et les erreurs de jugement ne donnaient pas des titres à rindulgence.
Nous avons déjà parlé de In grande position que la Compagnie de Jésus occupait dans le monde catholique^ « C'est merveille, inscrit Montaigne dans son journal de Rome, combien de part ce collège tient en la chrétienté, et crois qu'il ne fut jamais confrérie et corps parmi nous qui tînt un tel rang, ni produisit enfin des effets tels que feront ceux-ci, si leurs desseins continuent. Ils posséderont tantôt toute la chrétienté. C'est une pépinière de grands hommes en toute sorte de grandeur. C'est celui de nos membres qui menace le plus les hérétiques de notre temps. » « Comme doctrine, comme valeur, dit Paolo Tiepolo en revenant de son ambassade auprès de Pie V et de Grégoire XIII, les jésuites occupent la première place parmi tous les ordres religieux. » «Ces Pères, écrit
^ Historix Societatis Jesu quinta pars; Romae, 1661. — Paolo Tiepolo, 1576. Rel. Ven. Coll. Alberi. -- Alberti au grand-duc, 18 juillet 1587. Arch. Flor., fil. 5296. — Lenzoni au grand-duc, Prague, 4 juillet 1589. Ibid., fil. 4346. — Montaigne, Journal de son voyage en Italie, — Avvisi, 27 février 1588. Arch. Flor., fil. 4027. — Babbi au grand-duc, 4 juillet 1585. Ibid, fil. 560 i.
Tambassadeur toscan au grand-duc François, sont le nerf de notre religion. »
C'était l'opinion la plus généralement répandue. . Elle se basait sur des succès surprenants que personne ne contestait et que, d'ailleurs, il est aisé d'expliquer : la grande réaction, le contre-coup de la Réforme avait enfanté cet ordre au moment même où un changement de monde s'était accompli.
En Angleterre et en Scandinavie, la religion protestante était intronisée. En Allemagne, le recès d'Augsbourg* avait légitimé les conquêtes de la Réforme. La liberté du jugement individuel en matière de religion, reconnue en principe, était accordée de fait à ceux seulement qui, l'épée à la main, avaient su la revendiquer, aux princes, aux villes libres et aux nobles immédiats; car le recès, qu'on appelle aussi la paix de religion d'Augsbourg, établissait la maxime, monstrueuse et toute contraire à la liberté de conscience qu'on voulait inaugurer, que les sujets devaient suivre la confession du seigneur territorial : cujus regio ejus religio*. Quand un prince, une ville libre, un seigneur immédiat embrassait la confession d'Augsbourg, les sujets étaient, aux termes du recès, tenus, sur sa demande, d'en faire autant ou bien de vendre leurs biens et d'émigrer. Le double lien de l'unité spirituelle et temporelle était brisé. Jusqu'ici celte unité avait formé la base du monde chrétien. L'unité politique sous le sceptre de l'Empereur avait,
* Voy., entre autres, sur celte matière : Ono KIopp, Ti/Zy ; Stuttgart
il est vrai, cessé d'exister depuis longtemps; elle n'avait même jamais été complètement réalisée, mais les royaumes qui s'étaient formés en dehors de l'Empire étaient restés dans l'union avec l'Église. Celui des citoyens qui en sortait, sortait en même temps de la société, se mettait hors la loi, s'exposait aux poursuites de l'autorité ecclésiastique, à laquelle le secours de l'autorité temporelle du prince ne faisait jamais défaut. Le curé, dans sa paroisse, les ordres religieux sur un plus vaste champ, combattaient l'hérésie au confessionnal et par la prédication; les théologiens par leur plume et du haut des chaires des universités, de ces foyers de science exclusivement catholique. Quand les ministres de la religion rencontraient des oppositions , ils en appelaient au secours des ministres du pouvoir temporel : c'est le préfet qui, en cas de résistance à la loi, requiert l'intervention de la police, ou de la force armée. Dorénavant, la scission s'était accomplie non-seulement dans les individus mais dans l'Etat. Pour faire face à l'ennemi on n'avait plus la ressource du bras séculier qui, dans une moitié de l'Europe, appartenait précisément à ceux qu'on combattait. Il fallait, avec d'autres moyens, s'engager dans d'autres voies, dans des voies nouvelles et inconnues; il fallait tenir compte des temps et des lieux, considérer l'état du pays où l'on se trouvait, étudier les hommes et les choses ; il fallait savoir temporiser, reprendre l'offensive, choisir son heure et pour l'action et pour l'attente, embrasser l'ensemble de la situation, ne rien céder sur les principes, accorder beaucoup aux circonstances. Cette mission de la sainte
milice de la contre-réforme catholique offre quelque analogie avec l'activité du diplomate, si foncièrement différente de celle de l'administrateur. En résumé, rétablissement du protestantisme en Allemagne, en Angleterre et dans les royaumes Scandinaves , et le recès d'Augsbourg avaient transformé le monde. Une révolution, la plus radicale que l'Europe eût subie depuis l'introduction du christianisme, s'était accomplie. Elle créait une situation complètement nouvelle, exigeait, de la part des défenseurs de l'Église, une stratégie, une tactique, des armes, et des combattants nouveaux. Est-il étonnant que les grandes communautés monastiques du moyen âge, formées sous l'empire d'autres circonstances, bien que pleines de vie encore, n'aient pu suffire à la tâche? Pour être à la hauteur d'une situation sans précédent, il fallait évidemment des organes nouveaux. C'est de ce besoin qu'est née la Compagnie de Jésus. C'est à son organisation et aux hommes marquants qui s'y enrôlaient qu'elle devait de si surprenants résultats. Par son organisation elle devenait un. instrument puissant dans les mains de ses chefs, et ces chefs étaient des hommes hors ligne, tels que les grandes crises en produisent toujours et nécessairement ; car elles remuent la société jusque dans ses entrailles, dégagent les forces endormies ou contenues, les groupent autour d'une idée, attirent, enflamment, entraînent, ouvrent les séduisantes perspectives du succès. A -ces moments solennels qui marqueront dans l'histoire, on voit Aqs inconnus sortir dos rangs de la foule, déployer, soit pour le bien, soit pour le mal, des facultés prodi-
LES G0N6HËGATI0NS. 43
gieuses, étonner le monde par la grandeur des efforts, après l'avoir étonné par la hardiesse des desseins. A ce conflit des convictions, pourvu qu'elles soient sincères, éclate le génie, s'allume le feu sacré, se manifestent la puissance de rinlelligence, la force, la constance des âmes. C'est alors que naissent les grands hommes, que s'accomplissent les grandes choses. Il y a dans la vie des peuples d'autres bouleversements, tentés et achevés, sous de fausses couleurs, par des histrions feignant l'enthousiasme qu'ils sont incapables de ressentir, masquant sous des phrases ronflantes leurs mobiles intéressés , entourés de quelques complices, suivis de la multitude des dupes, forts seulement pour détruire, brillant par l'absence du génie et des vertus, et étonnant eux aussi, car on se demande comment de si grands maux ont pu être produits par de si petites gens. Ce n'était pas le cas des luttes du seizième siècle. On ne peut contester que, dans le camp protestant, à côté de mobiles intéressés, il n'y eût des convictions profondes et sincères.
La Réforme attaqua ; la société catholique, prise au dépourvu, arma à la hâte. De part et d'autre, on combattit sur toute la ligne avec une ardeur extrême. Les arsenaux du moyen âge étaient épuisés, ou bien les armes qu'ils contenaient, l'arquebuse et le fusil ordinaire, ne suffisaient plus. 11 fallait de plus puissants engins de guerre : c'étaient les jésuites. Ils entrèrent en lice, armés de piété, de science, armés surtout d'obéissance, disciplinés et en mesure détenir tête aux grands réformateurs protestants. De là leurs succès, la considération toujours croissante dont ils
furent entourés, l'appui que leur accordèrent les papes.
Un seul , Sixte-Quint, se montra à leur égard Iroid et réservé. Le prestige de la jeune communauté, les prérogatives qu'elle devait à Paul III avaient excité des jalousies, froissé bien des susceptibilités et fait beaucoup d'envieux. C'était surtout dans les autres ordres religieux que les Pères de la Compagnie comptaient de nombreux et redoutables adversaires. Sixte- Quint, l'ancien frère mineur, trouva aussi à objecter à quelques-unes des règles d'Ignace, si différentes de celles des autres institutions monastiques, si contraires à ses idées, à ses goûts, à ses habitudes. Cependant, dans les premières années de son règne, il ne manifesta ses dispositions peu favorables par aucun acte extérieur, reconnut en diverses occasions les mérites de la Compagnie, et, dans une circonstance, prit fait et cause pour elle. Quelques-uns des Pères jouissaient même de sa confiance particulière. Le célèbre P. Tolédo^ « cet homme très-rare, comme dit Montaigne, en profondeur de savoir, en pertinence et disposition, » continuait, comme du temps de Grégoire, à prêcher souvent au Vatican, dans la salle de Constantin. Mais c'étaieni (le rares exceptions. Quelques propos qu'on entendait tenir au Saint-Père donnaient à penser. Ainsi lorsque, à peine monté sur le trône, il supprima, pour subvenir à des besoins urgents, les pensions allouées par son prédécesseur à certains collèges de Rome et d'Italie, il exhorta les préposés de ceux-ci à la patience, ajoutant que, pour les jésuites, il n'avait aucun regret à leur donner parce qu'ils étaient assez riches.
La situation de cet ordre, répandu sur presque toute
la surface du globe, se ressentait naturellement de rétat politique et religieux des divers pays. En Allemagne, où les troubles religieux étaient à peine et incomplètement calmés, où la paix intervenue entre les diverses confessions ressemblait plutôt aune trêve mal assurée, les jésuites étaient considérés par les princes catholiques comme le noyau spirituel de leur armée, par les populations catholiques comme le rempart de la foi. Princes et peuples favorisaient de leur sympathies la compagnie militante, suivaient avec anxiété ses mouvements stratégiques^ confondaient leurs intérêts avec les siens puisqu'elle combattait pour la même cause.
En Espagne et en Italie, sa situation était tout autre. Dans ces pays, les dangers de la réforme qui avaient donné lieu à la fondation de l'Ordre, n'existaient plus ou du moins n'étaient plus imminents. Les innovations religieuses de l'Allemagne et du midi de la France avaient, pendant un instant, menacé de gagner les deux péninsules. Grâce à des mesures de répression d'une sévérité extrême, grâce aussi aux Pyrénées que de nos jours même les chemins de fer n'ont pu aplanir, l'Espagne avait maintenu l'unité de la foi. Par des moyens moins violents, mais non moins efficaces, Rome aussi avait détourné le coup de l'Italie. On était loin déjà des temps pleins d'angoisses du concile de Trente, des procès pour hérésie intentes à des prélats haut placés, des craintes vagues mais très-répandues qui avaient fait dire au cardinal Morone : « C'en est fait de la religion catholique. » Tout danger, il est vrai, n'avait pas disparu. SileDauphiné reste dans les mains
des huguenots, si Saluées leur est livré, si la Réforme s'établitenStyrieetenCarniole, si elle devient maîtresse des défilés des Alpes, l'Ilalie se verra de nouveau exposée à Tenvahissement de Thérésie.Maisonn'enétaitpas là. A Madrid comme à Rome, on avait sous ce rapport un sentiment de sécurité inconnu aux deux générations précédentes, et celte sécurité faisait oublier le mérite de ceux auxquels, en grande partie, on la devait. Dans ces deux pays il y avait, à côté de la majorité qui les favorisait, une forte opinion contraire aux jésuites. Al a tête de cette dernière se trouvaient, en Espagne, les dominicains, l'Inquisition, dans une certaine mesure et pour d'autres raisons, le roi ; en Italie, les anciens ordres jaloux, comme nous avons dit, des prérogatives de cette nouvelle communauté, de ses grands succès, de sa prétention, officiellement autorisée, de marcher dans de nouvelles voies. Des luttes sourdes s'ensuivirent, mais les jésuites, forts de Tappui du chef de l'Église et de la grande opinion catholique, eurent toujours le dessus. Le premier coup sensible leur fut porté en Espagne.
Déjà Charles-Quint ne les avait pas aimés. Son antipathie n'était, d'ailleurs, que l'effet de son aversion pour toute innovation. Philippe II ne leur pardonnait pas la grande influence qu'ils avaient exercée en Portugal sous les deux derniers rois de la dynastie éleinte, qu'ils exerçaient encore et qui l'offusquait. L'Inquisition se plaignait des trop grands pouvoirs du général et des supérieurs à l'égard des membres de la Compagnie. C'était à ses yeux une infraction à ses prérogatives, aux yeux du roi un moyen de le priver
de rinfluence et de la surveillance qu'il se croyait appelé à exercer sur les ecclésiastiques. Il épousa les griefs de l'Inquisition et chargea le comte d'Olivarès de demander la révision des règles d'Ignace de Loyola . Il exigea aussi qu'un provincial fût nommé pour l'Espagne. C'était le moyen d'affaiblir l'autorité du général deFOrdre, qui réside à Rome, et par conséquent de renforcer la sienne. Une autre plainte portait sur le refus des jésuites espagnols d'accepter la bulle de la cruzade. Ils renonçaient aux dispenses et grâces qu'elle confère, mais se déclaraient prêts à en payer les redevances. Après avoir écouté en personne les remontrances du P. Acquaviva, alors général, Sixte- Quint déféra l'examen de ces réclamations à la congrégation des cardinaux du Saint-OfQce, Celle-ci se prononça en faveur des jésuites. Elle offrit de transmettre elle-même son jugement à l'archevêque de Tolède, mais le pape préféra les voies diplomatiques et chargea son nonce à Madrid de débouter l'Inquisition de sa demande. Par l'intervention de Sixte-Ouint, qui trouvait les prétentions espagnoles au moins aussi attentatoires aux droits du Saint-Siège qu'aux privilèges de la Compagnie, l'orage fut conjuré.
Au Jésus, on respirait librement lorsque des nouvelles fort graves arrivèrent d'Espagne. L'Inquisition avait enjoint aux collèges de l'Ordre de lui remettre tous les exemplaires de ses constitutions. Le recteur de Villagarzim, l'un des prédicateurs en renom, ayant hésité à obéir, fut arrêté et jeté en prison. D'autres Pères récalcitrants eurent le même sort. En même temps^ le roi rendit une ordonnance défendant
aux jésuites de sortir du royaume sans son autorisalion. Celait indirectement priver le général de la faculté de disposer des membres de la Compagnie, et, dans le cas actuel, l'empêcher de mander à Rome quelques Pères qui s'étaient laissé gagner par la cour, et parlaient ouvertement en faveur des prétentions de l'Inquisition.
A Rome, Olivarès se fit l'organe du Saint-Oflice. Fort des ordres, qui étaient péremptoires, de son souverain, il ne cessa d'importuner Sixte-Quint qui, tout en s'en plaignant, prêta néanmoins l'oreille à l'ambassadeur. Rientôt on s'aperçut que ses dispositions, qui n'avaient jamais été affectueuses, étaient devenues décidément défavorables aux jésuites. Un • an environ avant sa mort, il lit appeler le cardinal Caraffa, le chargea d'examiner de nouveau leurs règles, et lui désigna lui-même les points qui semblaient exiger une révision. C'étaient : la trop grande étendue des pouvoirs du général et des autres supérieurs de l'Ordre, la nomination aux divers grades non par les chapitres, comme cela se pratique dans les autres communautés religieuses, mais par le général et les Pères assistants, la variété des grades, le nom de la Compagnie, la longue durée du noviciat, la correction fraternelle, l'obéissance aveugle, etc. Il blâma aussi que les jésuites ne tinssent pas de chœur.
A tous ces chefs d'accusation contre le fondateur de son institut, l'habile et courageux P. Acquaviva répondit par des arguments qui achevèrent de gagner le sacré collège, en général bien disposé. Il réussit surtout à convertir celui de ses membres qui était pour lui le
LES GONGÀÉGATIONS. 49
plu9 important, le cardinal Garaffa ; mais il ne put produire aucun effet sur Tesprit du Saint-Père.
Par ses soins les collèges, à l'étranger, avaient été informés du danger qui les menaçait. Bientôt les éfchos de leurs plaintes revinrent de toutes les parties de l'Europe. Partout, mais nulle part plus qu'en Allemagne, cet incident avait produit une profonde émotion. Les princes catholiques de l'Empire, le duc Guillaume de Bavière en tête, le roi Sigismond de Pologne, des archevêques, des prélats, des seigneurs particulièrement zélés pour la cause de la religion, adressèrent des remontrances au pontife, le conjurèrent de ne point détruire un ordre, si précieux pour la défense comme pour l'attaque, si indispensable dans les temps où l'on vivait. L'Empereur, dont le conseil était tout dévoué à la Compagnie, fut invité par les princes d'Allemagne à se joindre à leurs efforts, mais il déclina d'intervenir. Toutes ses sympathies, disait-il, étaient pour les jésuites ; toutefois la question appartenant à la décision du pape, il fallait s'en rapporter à ses lumières et à sa piété. Cependant le cardinal Madruccio, à Rome, fut autorisé à appuyer les démarches qu'on y faisait en faveur des jésuites. C'était donc un déchaînement général. Il venait du Nord, de ces pays en partie entre les mains des protestants, et était dirigé contre les supérieurs des grands ordres monastiques, contre le roi catholique, dans une certaine mesure contre le souverain pontife. Situation étrange, où les rôles semblaient intervertis, où les principaux soutiens de la foi, Sixte-Quint et Philippe II, au dire des défenseurs delà Compagnie, fai II. 4
saient fausse route à leur propre point de vue, parce qu'ils se trompaient sur la valeur des choses, parce qu'ils perdaient de vue l'essentiel et ne voyaient que les Inconvénients secondaires ; parce que Tun oubliait qu'il était pape et se rappelait seulement avoir été moine, parce que Philippe voulait jouer au pontife ; où: les princes allemands par leur intervention compromettaient la cause qu'ils entendaient servir, où le P. Acquaviva seul restait fidèle à sa mission, défendait avec présence d'esprit et avec courage les règles et avec les règles, l'existence de son Ordre que, pourtant, il n'aurait pu sauver si le hasard ne fût venu à son secours.
Sixte-Quint, indigné de l'immixtion de princes laïques dans une question purement ecclésiastique, se bornait à leur répondre qu'il n'entendait pas détruire l'Ordre, ni modifier ses constitutions et qu'il avait seulement en vue d'en corriger les 'défauts. Cependant ces corrections allaient bien loin. Priver une corporation de ses institutions principales, c'est la luer. La priver de son nom, c*est en constater le décès. Si on effaçait des règles de saint Ignace l'obéissance aveuglent les pouvoirs des supérieurs, on abaissait la Compagnie au niveau des autres ordres, trouvés insuffisants à la tâche nouvelle, c'est-à-dire on brisait l'instrument précieux que la force des choses, que les besoins de la situation avaient créé, et qui avait rendu, qui pouvait encore rendre de si grands services.
En attendant, à Rome, le courant de l'opinion devenait de plus en plus favorable aux jésuites. Le cardinal Caraffa lui-même tâcha de les sauver, en faisatit
LES CONGREGATIONS. 51
traîner l'enquête en longueur. Le pape s'en aperçut. « Vous voulez gagner du temps, lui dit-il, vous vous trompez. Notre résolution est prise, bientôt nous la ferons connaître. » Il lui retira sa commission, et la transféra à la congrégation des cardinaux du Saint- Office, cette fois ci avec ordre de faire rédiger par quatre théologiens l'arrêt final qu'il comptait rendre. Sur ces entrefaites un incident, extrêmement fâcheux pour l'Ordre, fut mandé par le nonce de Madrid. Le lecteur a vu à quel point, dans cette capitale, les esprits étaient montés contre Sixte-Quint. Ses démêlés avec le roi et les sympathies qu'on lui croyait pour Henri de Navarre, avaient produit une grande effervescence que les ministres de Philippe n'eurent garde de contenir. Partout, dans les rues, à X^Puerta del ml^ aux tertulias^ dans les antichambres des grands, on entendait vociférer contre le Saint-Père et la seigneurie de Venise, également accusée de connivence avec le ce Béarnais. » Même du haut de la chaire, des prédicateurs se livraient souvent aux saillies les plus violentes. Un jeune jésuite, l'un de ces enfants terribles qui, dans les communautés comme dans les familles, font rarement défaut, le P. Juan Geronimo, eut, en prêchant, la hardiesse de s'écrier : « Pleurez, pleurez tous, car une république, des princes, un pontife..., (et mettant le doigt sur la bouche) mais silence! silence! favorisent et aident l'hérétique Navarrais. » Le pape en fut outré, il raconta lui-même le fait à l'ambassadeur Badoer, qui ajoute, dans son rapport au doge, « qu'il a tâché, autant que possible, d'exciter la colère de Sa Sainteté contre ces prédicateurs
sur lesquels, paç le temps qui court, il faut avoir Toeil fixé plus que sur les forces des ennemis déclarés ^ » On peut se figurer l'émotion du corps diplomatique de Madrid. Le recleur du collège vint se jeter aux pieds de l'ambassadeur de Venise ; l'indiscret prédicateur fit par écrit et personnellement amende honorable, et le représentant de la Seigneurie, en écrivant au doge', se montra satisfait du repentir sincère du coupable et surtout de la conduite du recteur et de tous les autres Pères du collège. Mais le pape n'était pas si facile à calmer. Il ordonna au P. Acquaviva de mander le P. Juan à Rome, se promettant de lui faire subir un châtiment proportionné à Poffensc. Il alla, dans sa colère, jusqu'à demander si les jésuites étaient devenus des ennemis de l'Évangile ! Dans un consistoire qu'il tenait le 15 août, quinze jours avant sa mort, il parle ainsi de cet incident: «Le mentionner, c'est augmenter notre douleur. Les choses en sont venues au point qu'à Madrid, un Père de la Compagnie a pu nous accuser d'élre fauteur des hérétiques*. » Il se mit à passer en revue le jour, le lieu, l'occasion où ces paroles avaient été proférées, enfin la personne qui les avait dites. Prêcher de pareilles choses dans les temps qui couraient était donner du scandale et parler contre l'évidence des faits, puisque depuis la mort de Henri III comme auparavant, lui, le pape avait fait tout ce qu'il
* Alberto Badoer au doge, 28 juillet 1590. Arch. Ven. Disp. Rome, fil. 24.
^ Tomaso Gonlarini au doge. Madrid, 10 juin 1590. Ibid, Espagne, fil. 22 .
3 <t Decit'rado : lo que paso en el consistorio de los 15 de agosto de 1590. » Arch. Simancas. iS. de E. Rome. Leg. 955.
LES CONGRÉGATIONS. o"i
pouvait pour extirper rhérésie en France. Un homme qui soutient que le souverain pontife favorise l'hérésie ne peut être catholique, car si le pape qui est chef des catholiques favorise l'hérésie, il cesse d'être pape; mais du consentement des Pères de l'Église et des conciles la décision de la question, de savoir si le pape est pape, appartient à, Dieu seul, et celui qui soutient le contraire ne peut donc être catholique. Il cita, à l'appui, les paroles du concile qui avait dit au pape Marcellin : Tuo te are condemnas : Tu te condamnes par ta bouche), et Suprema sedes a nemine judicatur : Le Saint-Siège n'est jugé par personne). Le Saint-Esprit ayant été promis aux souverains pontifes, ils ne peuvent être fauteurs de l'hérésie. Cela ressort des paroles : Ego rogavi pro te, Petre, ut non deficiat fides tua : J'ai prié pour toi, Pierre, pour que la foi ne te fasse pas défaut, et Ego ero vobiscum mque ad consummationem sœcuH : Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Après d'autres citations de la Sainte Écriture, il arriva à l'examen de la personne qui l'avait accusé d'hérésie. C'était, disait-il, un Père delà Compagnie de Jésus, si obligée au Saint-Siège, et à lui particulièrement, en sorte qu'il pouvait dire avec raison que c'était une vipère qu'il avait réchauffée dans son sein. Il était cependant heureux de pouvoir affirmer qu'il y avait beaucoup de bons sujets dans cet ordre, et que quelques-uns de ces Pères avaient une grande part à la récente conversion du margrave de Bade. Puis éclatèrent ses colères contre Philippe, a Et où, s'écria-t-il , a-t-on osé non-seulement dire, mais prêcher cette calomnie ? A Madrid, dans la capitale si
catholique d'un prince si chrétien, sans qu'on ait songé à châtier le prédicateur, celui-ci n'ayant eu d'autre punition que la pénitence secrète, que son recteur lui avait imposée, démanger avec les chats afin de lesoustraire à d'autres peines que d'autres tribunaux pourraient lui infliger. » Il compara la tiédeur que la cour d'Espagne avait montrée dans une affaire qui touchait de si près le chef de TÉglise au zèle qu'elle apportait habituellement, en matière d'affaires ecclésiastiques, à la défense de ses propres intérêts ; ajoutant, car les traits sarcastiques manquaient rarement dans ses harangues, qu'elle se serait bien autrement émue si le Père jésuite avait prêché contre la cruzade*
Ce fut dans ces jours qu*il fit connaître ses volontés au sujet des règles de la Compagnie. Les cardinaux Santa-Severina et Castagna (ce dernier devait être pape dans un mois) vinrent voir le P. Acqùaviva. Il les reçut au collège romain, et apprit d'eux la décision finale à laquelle la commission des théologiens, sous l'inspiration directe du Saint-Père, s'était arrêtée. Sur quelques points Sixte-Quint avait admis les observations du Père-Général, mais sur d'autres, sur les principaux, et notamment sur la question du nom, il était resté inébranlable. Il insista pour que l'Ordre cessât de s'appeler Société de Jésus, Cette dénomitiation était, à son sens, injurieuse pour les autres ordres religieux et pour les fidèles en général; indécente, parce que le très-saint nom pourrait être traîné devant les tribunaux ; incommode, parce que toutes les fois qu'on parlerait de la Société, les pieux seraient obligés d'interrompre leurs occupations, de faire le signe de
la croix et de se découvrir. Le P. Acquaviva comprit que toute résistance était devenue impossible. Il promit donc de défendre aux membres de se servir du nom de Société de Jésus.
Probablement par égard pour les princes qui avaient intercédé en faveur de la Compagnie, le pape demanda que le Général ne fît dans le décret portant l'abolition du nom aucune mention de son intervention et que ce document portât une date antérieure à sa décision. Mais, sur ce point, le P. Acquaviva refusa net. Sa conscience ne lui permettait pas de porter atteinte, de sa propre autorité, aux règles du fondateur; il se soumettait, comme c'était son devoir, aux volontés du chef de TÉglise, mais cet acte de soumission^ qui seul pouvait justifier sa conduite, devait être constaté dans sa circulaire. Ces arguments étaient sans repli* que ; les deux cardinaux n'insistèrent pas. Le Général prépara son décret et, quoique chargé de le rendre sans délai, il demanda qu'il fût soumis préalablement à l'approbation du pape. On était aux premiers jours du mois d'août. Le 27, Sixte-Quint mourut. Le papier se trouva dans son bureau. Il n'a jamais vu le jour. Les jésuites gardèrent leur* nom et leurs règles, et Grégoire XIY, qui monta sur le trône à la fin de l'année, se hâta de confirmer les ccuistilu tiens de saint Ignace.
Depuis l'avènement de Sixte-Quint, la mort avait éclairci les rangs de ses électeurs. Sirletto ne survécut que peu de mois à ses espérances déçues. Il laissa, avec le renom d'un vrai saint, des regrets universels, quelques dettes, car sa charité dépassait ses modestes revenus, et une belle bibliothèque qu'Olivarès voulut acheter, mais dont le Saint-Père fit l'acquisition pour la Yaticane*.
Dans la personne du cardinal Cesi, qui mourut un an après Sirletto, le. pape perdit l'un des rares amis qu'il comptait au sacré collège ; Donna Camilla, un conseiller utile et toujours disposé à recommander à son frère la libéralité envers elle-, la cour de Toscane,* l'un des partisans les plus dévoués*.
Le cardinal d'Esté, depuis longtemps souffrant, était occupé au service de son roi, il dictait une lettre à M. de Villeroy, lorsqu'il sentit l'approche de la mort'. Muni des sacrements pendant la nuit, il fit
* Babbi au grand-rduc, 7 octobre 1585. Ârch. Flor. 3604.
* Giovanni Gritti au doge, 4 octobre 1586. Arch. Ven. Disp. Rome. 3 Le cardinal d'Esté à Villeroy, 50 décembre 1586. Bibl. imp.
Paris, Coll. Harlay. 288. Celle lettre manque de signature. Le secré-
nu point du jour appeler Tambassadeur Pisany pour lui dire, en expirant, que le roi très-chrétien perdait en lui un très-grand et fidèle serviteur*. Il n*avait atteint que l'âge de quarante-sept ans. Cette mort prématurée, quoique prévue, priva non-seulement Henri III d'un ami éprouvé et du seul soutien qu'il eût à la cour de Rome, mais laissa aossi dans le sacré collège une lacune difficile à remplir.
Ce fut le cardinal de Joyeuse qui remplaça Este en qualité de protecteur pour la France. Il avait reçu la pourpre des mains de Grégoire XIII et la devait à la faveur dont son frère le duc de Joyeuse jouissait auprès de Henri III. A son arrivée à Rome, plusieurs mois après la mort de son prédécesseur, il n'avait que vingt-cinq ans. A la cour romaine, on n'était pas favorable à ce choix, parce que Joyeuse ne savait pas la langue, et que la charge de protecteur était toujours confiée à des cardinaux italiens •, Il finit cependant par être accepté. C'était un homme d'esprit. Ses lettres sont là pour le prouver quand bien même, comme on l'a prétendu, elles auraient été écrites par son secrétaire, Tabbé, plus tard le célèbre cardinal d'Qssat., C'est toujours Joyeuse qui les a inspirées. Sa grande vivacité, sa jactance, ses manières mondaines déplurent à Sixte- Quint, qui ne manquait aucune occasion de le rudoyer, de lui faire sentir combien peu de cas il faisait et de loi et de son maître, mais qui parvenait rarement à
taire ajoute à la fin . « L'accident sunrenu à Mgr le cardinal mon maître, que Dieu absolve, Ta emporté aujourd'hui 31 décembre. »
« Pisany à Henri III, 31 décembre 1586. Bibl. imp. Paris, Coll. Harlay. 288.
* Pisany à Henri m, 10 mars 1587. Ibid.
58 SIXTE-OUINT.
rintimider. Lorsque le cardinal reçut la nouvelle de la morl du duc de Joyeuse et d'un troisième frère tués à la bataille de Coutras, il se retira à Ostie. Le Saint-Père lui ordonna de revenir et d'assister aux chapelles en rob^ rouge, quoique les autres cardinaux fussent vêtus de violet à cause de l'A vent. Il dit à Pisany que le deuil était déplacé et que « le cardinal devait être très-aise et louer Dieu que son frère eût employé sa vie à défendre une si juste querelle ; » mais l'ambassadeur trouva c^ cet équipage un peu extravagant. » Le cardinal s'excusa et ne parut pas aux chapelles ^ Aux coiisistoires , ce jeune homme eut la hardiesse de tenir tête au vieux pontife, conserva presque toujours sa présence d'esprit et riposta souvent, au grand mais secret contentement des cardinaux et avec bonheur, aux sarcasmes et aux syllogismes de Sixte*Quint. Ce n'était pas l'âme, ni la tête, mais le porte-voix de l'opposition. Et quel grand et retentissant théâtre que celui sur lequel se livraient ces combats singuliers ! Les questions les plus brûlantes s'y débattaient: la Ligue, le meurtre des Guises, le sort de la Fr.ance, les intérêts, fort compromis dans ce pays, de la religion catholique, enfin la succession à la couronne. Le cardinal était grand de taille, avait la chevelure et la barbe noires, et l'un des yeux chassieux, ce qui lui donnait un aspect farouche. On raconte que, plus tard, après la mort de Sixte-Quint, et lorsque trois pontifes se furent succédé dans le court
* Pisany à Henri HI, !•' décembre 1587. Bibl. imp. Pari», Coll. Harlay. 288. — Anonyme au duc de Guise, 28 novembre 1587. Md. Coll. Dupuy. 549.
espace de deux ans, le hasard voulut que Joyeuse, constamment en voyage, arrivât toujours à Rome, immédiâftement avant la mort du pape. Aussi passait-il pour avoir le mauvais œil, et les cardinaux papables en avaient-ils grand'peur *.
Les deux neveux de Grégoire, San Sisto et le camerlingue Guastavillani, tous deux jeunes encore, quittèrent également ce monde peu de temps, après avoir quitté la scène publique sur laquelle ils avaient, sous le pontificat de leur, oncle et à son conclave, rempli un rôle considérable.
Le cardinal Savello, que nous avons vu si près de la papauté, le dernier survivant avec Farnèse des créatures de Paul III, mourut* à l'âge de soixante-cinq ans. Il avait pendant longtemps occupé le poste de vicaire du pape, et fut enterré avec grande pompe au Jésus, dans la chapelle* qu'il y avait fait construire.
Decio Azzolino fut aussi enlevé. Il n'avait que trente-huit ans, dont deux de cardinalat. Sixte-Quint en éprouva un vif chagrin. Son ancien secrétaire tenait, comme on a vu, la plume, et rédigeait sous son inspiration directe les dépêches aux nonces et toute la correspondance diplomatique.
Enfin l'heure fatale sonna pour le a grand »> cardinal Farnèse*, âgé alors de soixante-dix ans. Quoique ce prince de l'Église se fût, sous le règne de Sixte-Quint, complètement retiré des affaires publiques et dans
* Amayden, Summorum pontificum et omnium cardinalium elogia. Manuscrit de la Corsinienne cité précédemment.
* 5 décembre 1587.
' G*est aujourd'hui la magnifique chapelle de Saint-Ignace. « Mars 1589.
les derniers temps de tout commerce avec le monde, sa mort fil événement et produisit dans Rome une douloureuse sensation. L'ambassadeur de Venise mande au doge* : « L'illustrissime cardinal Farnèse, après avoir, mardi dernier, fait appeler son caissier pour lui ordonner de payer en aumônes quatre mille écus à l'hôpital des orphelins, deuxuiille aux converties et quatre mille à divers établissements pieux, s'était mis à déjeuner bien portant et aussi gai que son état le comportait, lorsque, au milieu du repas, il fut frappé d'apoplexie. Bien qu'il eût repris ses sens et laissé un instant d'espoir, un nouvel accès se produisit dans la nuit de mercredi à jeudi, et depuis lors son élat empira constamment. Il reçut les saints sacrements, pourvut à ses affaires, et, plein de confiance dans la miséricorde divine, passa ses derniers moments en actes non interrompus de dévotion. Jeudi, vers les vingt heures, il rendit l'âme à son créateur et rédempteur Jésus-Christ, consolant tous les siens par une très-sainte mort. C'est ainsi que Rome a perdu un cardinal qui, par son expérience, son jugement, sa libéralité, sa charité envers les pauvres, par son humanité pour tout le monde, n'avait pas d'égal. Aussi n'est-il pas possible de se faire une idée de la douleur universelle que cette perte cause à la ville et à tous les hommes impartiaux qui ont pu apprécier les nobles et royales qualités du défunt. » Son enterrement se fit avec un concours immense de peuple, et, ce qui ne s'était jamais vu, quarante-deux cardinaux
* Àlberlo Badoer au doge, 5 mars 1589. Arch. Ven. Disp» Rome, fil, 23.
suivirent le cercueil. Son corps repose au Jésus, devant le maître-autel. Dans le peuple on attribua sa nnort, à tortnousTespérons pour lui, au chagrin qu^l avait éprouvé de se voir, par une bulle générale concernant les gouvernements, privé de ceux de Vilerbe et d'autres lieux dont il avait joui pendant tous les pontificats précédents.
Une autre vacance s'était faite au sacré collège, non par la mort d'un des pourprés, mais par celle d'un souverain. Le 19 octobre 1587, le grand-duc François avait succombé à une courte maladie. Il se trouvait à son château de plaisance du Pozzo avec sa femme Bianca Capello, son frère le cardinal arrivé depuis peu de Rome, et avec le cardinal de Florence. Le 8 octobre après dîner, il fut pris de vomissements et sentit des frissons; mais ne voulant pas alarmer la grande-duchesse, il fit sa partie de piquet avec Ferdinand, prit ensuite le remède fort à la mode, Ut bézoard, et passa le reste de l'après-midi au salon avec son épouse, les cardinaux et plusieurs seigneurs. A VAve-Mariaj il se sentit plus mal, et le médecin de son frère fut appelé. Il se coucha, prit de la manne dans un potage et fut deux fois saigné. On croyait que c'était une double fièvre tierce, causée par une indigestion de cham[)ignons. Les médecins, au nombre de quatre, combattirent le mal d'après les idées du temps, avec des purges, des émétiques et des saignées. Le nonce, qui fournit tous ces détails au pape, commençait à craindre une issue fatale. En effet, le traitement et le mauvais régime du malade, qui continuait à manger, des glaces concouraient à justifier ces sinistres
62 SlXTE-QUlNT.
prévisions. Il ne cessa d'ailleurs de travailler avec les secrétaires d'État. Le 18 octobre, il manda de Florence son confesseur, reçut les sacrements et expira le lendemain vers les dix-neuf heures. BiancaCapello, souffrante depuis quelques jours, mourut le 20 octobre, et le cardinal Ferdinand monta sur le trône de Toscane. Dans le public de Florence, on soutenait que François étaft mort empoisonné ; que la grande-duchesse lui avait par méprise administré le poison destiné au cardinal . Cette fable ne trouva aucune créance dans le monde officiel, qui connaissait mieux la nature des relations, alors excellentes, entre Bianca et son beaufrère ; mais il n'en est pas moins à noter pour la réputation de cette femme qu'on ait pu sérieusement l'accuser d'un semblable crime.
Le pape était à souper, causant gaiement avec ses familiers, lorsque Mgr Sangaletto^ pénétra dans la salle à manger pour annoncer l'ambassadeur toscan . Sixte-Ouinl devina de quoi il s'agissait, et, averti, du fait par son camérier secret, fondit en larmes. Mgr Âlberti fut aussitôt admis, et notifia le décès de son souverain en même temps que l'avènement paisible du cardinal. L'affliction du Saint-Père était sincère et fort motivée. Il perdait un ami éprouvé qui lui avait tendu la main dans les plus mauvais jours de sa vie, et s'était de mille manières rendu agréable pendant son pontificat. François lui transmettait les dernières nouvelles des différentes cours, le tenait au courant
* Sangaletto au grand-duc Ferdinand, 21 octobre 1587. Arch. Flor. S609. — Alberli au même, 21 octobre 1587. Ibid. 5296.
Les CONGUÉGâTIONS. 65
des affaires d'Allemagne*, de France et d'Espagne, qu'au grand déplaisir du pape Olivarès lui cachait soigneusement, le comblait de mille petites attentions, lui envoyait les primeurs de ses jardins et ne lui demandait jamais d'argent ^ L'incident du bandit Malatesta avait, pendant un moment, troublé cette intimité, mais de part et d'autre on était revenu aux bonnes et cordiales relations. Le mauvais prince avait donc été un fort bon ami, et le pontife ressentait cette perte profondément.
A l'exemple de son père et de son frère, le grandduc Ferdinand, après avoir pris possession de son trône au milieu de l'indifférence sympathique de ses sujets, chercha à Rome l'appui principal de son pouvoir. Il mit le plus grand soin à se rendre favorable ce terrain si important pour ses desseins, pour le jeu de bascule auquel il comptait se livrer, en exploitant, au profit de son indépendance, l'antagonisme de la France et de l'Espagne. Sixte-Quint souffrait de temps en temps d'accès de fièvre. Son activité surhumaine, ses irritations fréquentes, ses luttes presque non interrompues avec l'ambassadeur d'Espagne agissaient comme un poison lent sur sa puissante constitution, et devaient dans un avenir peu éloigné achever d'éteindre les forces vitales du vieillard. C'est cette éventualité qui préoccupait Ferdinand. Ses bonnes relations avec le pape étaient pour lui le moyen de gagner le cardinal Montalto, déjà fort dévoué à sa
* Gerini au grand-duc, 22 février 1586. Ârch. Flor. 5611. « Sangaletto au grand-dnC, 10 raars 1588* Arch. Flor.,7i^ 5615* — Pisany a Henri IH, 7 mars 15S8* Bibl. iinp. Paris, Coll. Harlay. 288,"
personne et, par ce chef des créatures du pontife régnant, d'assurer au prochain conclave l'élection d'un pape favorable à ses intérêts. C'était, à l'époque qui nous occupe, sa pensée dominante. En la poursuivant sans cesse il déploya les qualités et les défauts de son caractère. Personne n'était plus aimable quand il voulait l'être, et il voulait l'être et l'était dans ses rapports avec Sixte-Quint , excepté quand son naturel altier prenait le dessus et lui faisait, par moments, oublier les préceptes de la prudence.
Le pape ne l'aimait pas. Au fond de son âme il était toujours resté cordelier. Les manières aristocratiques, les goûts mondains, l'indépendance du prince-cardinal lui avaient toujours déplu et il lui avait souvent fait sentir rudement les effets de son mécontentement. Le souverain de la Toscane se souviendrait-t-il des déboires que le cardinal avait eu à endurer? C'est ce que le Saint-Père, si intéressé à le ménager, se demanda en apprenant la mort de François. Il accueillit donc avec empressement ses avances, et se promit de cultiver son amitié ; mais* lui aussi, et peut-être plus que Ferdinand, se laissa dominer par des défauts de caractère. 11 en résulta entre Florence et Rome un échange de bons procédés interrompus à plusieurs reprises par des brouilles assez violentes, mais de courte durée.
L'idée de voir un membre du sacré collège déposer le chapeau, quitter l'état ecclésiastique, était déjà fort pénible à Sixte-Quint. Celle de voir un prince de l'Église se marier le choqunit profondément, bien que Ferdinand ne fût que diacre et n'eût reçu que
les ordres mineurs. Mais le mariage était imposé par des raisons d'État de première importance, et le pape accorda les dispenses nécessaires sans hésitation , mais de mauvaise grâce. Le grand-duc, au vif déplaisir des cours de Prague et de Madrid, allait épouser la princesse Christine de Lorraine. Le Saint-Père, au contraire, approuvait ce choix* et avait même prêté ,son appui aux négociations qui précédèrent cette union. Mais le fait du mariage d'un ancien cardinal ne lui en était pas moins odieux. Son indignation éclata lorsqu'il apprit que le grand-duc portait encore la pourpre pendant qu'on dressait déjà à Florence les arcs de triomphe et les portiques pour l'entrée solennelle de la princesse. Il fit appeler l'ambassadeur toscan pour lui dire que ce qui se passait était de la dernière inconvenance ; que son maître eût à lui renvoyer le chapeau sur-le-champ; qu'il ne pouvait permettre que l'Europe s'amusât à jaser des noces d'un cardinal . Aux membres du sacré collège invités par le grand-duc. Joyeuse et Rusticucci étaient du nombre, il défendit d'assister aux fêtes. Ferdinand, profondément mortifié, adressa une lettre assez vive à son agent, avec ordre de la lire au pape. Il la terminait en disant qu'il était temps que Sa Sainteté cessât de le traiter en cardinal et qu'Elle commençât à voir en lui le grand-duc de Toscane. Sixte-Quint répondit de sa main' : c< Votre ambassadeur m'a lu une très-longue lettre remplie de vaines imaginations. Et je vous
* Sixte-Quint au grand-duc Ferdinand, 10 janvier 1589. Arch. Flor., fil, 3715.
* Sixte-Quiiil au grand-duc Ferdinand, 25 juillet 1588. Ihid.