‹ Sixte-QuintChapitre 18 sur 66 · II · texte numérisé non relu

II

dispensable de son avènement. La France est catholique ; elle veut le rester. La France est un grand et indépendant royaume, elle veut le rester, et elle ne peut le rester que sous le sceptre de Henri, tous les autres princes étant incapables ou étrangers ; et Henri ne peut remplir cette mission qu'en embrassant la foi du pays sur lequel il va régner. Dans son armée même, les rôles sont intervertis. Les huguenots n'en forment plus qu'une minorité. Il y avait un temps où Henri ne commandait qu'à des huguenots, où il n'avait que des alliés protestants. Puis les catholiques royaux se réunissent à lui ; les deux confessions sont représentées dans son camp, mais les huguenots en sont l'élément principal. Enfin, et c'est la dernière phase, les huguenots ne sont presque plus que des auxiliaires, précieux encore et qu'il faut ménager, mais avec lesquels, après la victoire, on n'aura plus à compter que dans une faible mesure. Si Henri triomphe, la religion catholique triomphera donc avec lui . C'est tout au plus s'il devra quelques ménagements à ses anciens coreligionnaires. Dans la première période, la conversion de Henri était impossible ; dans la seconde, elle était probable, mais feinte, et par conséquent, aux yeux du chefde l'Église, inadmissible; dans la dernière, elle était nécessaire, inévitable, imposée par la volonté de la France dont Henri sera le roi parce qu'il est le seul roi possible. Alors, de quel droit, pour quelles raisons, sous quel prétexte refuser l'absolution ? Ce n*esl pas soudainement , c'est peu à peu que ces vérités se font jour dans l'esprit du pontife. Lorsqu'il s'en est pénétré, lorsque les événements confirment ce que son bon sens

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lui suggère, lorsqu'ils donnent raison au duc de Luxembourg, à Mgr Séraphin, à Donato, à Badoer, il change de conduite, mais non de politique, car il a toujours visé, il vise toujours aux mêmes résultats. Les ambassadeurs d'Espagne l'accusent de se régler sur les événements. Sans doute les succès de Henri, les suffrages de la France catholique, de plus en plus acquis à ce prince, exercent une grande influence sur sa conduite. Il fait comme le tacticien qui dirige les opérarations d'après celles de l'adversaire, qui change son . ordre de bataille, qui fait des marches et des contre, marches, avance ou recule selon les nécessités du moment, mais qui poursuit toujours le même but, celui de battre l'ennemi, et Tennemi, c'est la nouvelle confession et l'ambition de Philippe. Il tâche donc de se dégager de l'Espagne, sûr désormais que la France sortira de la crise, catholique et indépendante. C'est alors que commence sa longue et terrible lutte avec les représentants du fils de Charles-Quint qui remplit, en l'abrégeant, les derniers mois de son existence. Que, dans ce duel à outrance, il oppose la ruse à la force, qu'il emploie les armes dont il dispose, se retranche pour gagner un délai, qui seul donnera la solution, celle qu'il désire, derrière ses scrupules de pontife, comme une femme invoque, comme dernière ressource^ la faiblesse de son sexe ; qu'il noie sa pensée dans des contradictions, c'est ce que personne ne saurait nier, ce que chacun est libre d'apprécier à sa manière. Mais la vérité est qu'avec des fluctuations, avec des défaillances momentanées, avec un long et héroïque courage, il a lutté pour la même cause, celle

qu'il n'a jamais désertée, vigoureusement, constamment, et jusqu'à son dernier soupir. C'est l'arbre qui brave les éléments, qui gémit et ploie sous la furie de l'ouragan, agite ses branches, perd son feuillage, mais qui se redresse et résiste.

Une dernière question reste à élucider. Il s'agit d'apprécier la part qui est due à Sixte-Quint dans la solution finale, le triomphe de Henri. Nous ne ferons pas ici de l'histoire conjecturale. Tout le monde sait combien il est difficile, même pour des événements qui se sont accomplis sous nos yeux, de se former un jugement, tant soit peu solide, sur les différentes éventualités possibles; de dire que telle ou telle chose serait arrivée dans telle ou telle supposition. Encore cette fois, nous nous bornerons à citer l'opinion unanime des contemporains. Nous rappellerons surtout ce qu'en pensaient les hommes d'État les plus éminenls de l'époque, les plus fins observateurs, les juges les plus compétents en matière politique étrangère, les ambassadeurs de Venise. Badoer et le Sénat, composé « de ces bons vieux sages » pour lesquels Sixte-Quint avait une si profonde vénération, considéraient la grande ligue entre l'Espagne et le pape, et l'intervention simultanée d'une armée espagnole et pontificale, sous la direction suprême du chef de l'Église et sous le commandement d'un général par lui choisi cl dépendant de lui, comme la fin de la France. Cette opinion, nous l'adoptons sans réserve. Elle est corroborée par celle de tous les hommes politiques de l'époque, par les faits qui se passaient alors et par les événements subséquents. Leduc de Parme élait, il est

vrai, dans une situation critique. Il avait la rébellion sur ses derrières et sur ses flancs, et la sédition dans les rangs de son armée ; et pourtant il a pu marcher sur la capitale, et obliger Henri à en lever le siège. 11 a fallu à ce dernier près encore de quatre années pour faire son entrée à Paris. Sixte-Quint, en mettant dans la balance de l'Espagne et de la Ligue ses moyens militaires et financiers, — et il avait, comme il disait souvent lui-même, plus d'argent qu'aucun autre prince ; — en faisant tourner plus rapidement les lourds rouagesde l'administration espagnole; en poussant les opérations sous la direction d'un général de son choix ; en communiquant à tous, comme il s'y entendait si bien, son énergie, sa promptitude, sa constance, Sixte-Quint aurait, selon toutes les prévisions humaines, avec cinquante mille hommes bien équipés et bien payés, en peu de semaines, accablé et écrasé les faibles forces de Henri. Mais, la victoire remportée, aux négociations, quand les plénipotentiaires des trois alliés, du pape, de Philippe, du duc de Mayenne, auraient procédé au règlement de la succession, l'influence du pontife (s'il était encore en vie), si grande qu'elle eût été pendant la guerre, se serait effacée en présence des prétentions du roi d'Espagne et du chef de la Ligue. Cela ressort de la situation et des engagements pris ; cela est confirmé par l'opinion de l'ambassadeur de Venise, Sixte- Quint ayant épuisé son trésor, qu'il ne pouvait remplir que fort lentement, se serait trouvé vis-à-vis de Philippe, pour nous servir de ses propres paroles, « la niouche à côté de l'éléphant. » Pour contenir l'ambition de son allié, il ne pouvait pas recourir aux moyens

spirituels, il ne pouvait pas lancer des excommunications contre Sa Majesté catholique, afin de L'empêcher de résoudre à Sa manière la question de succession, puisqu'il s'était obligé d'avance à accepter comme roi de France tout candidat favorisé par Philippe. Il avait dû prendre cet engagement parce qu'à cette époque c'était un puissant moyen pour obtenir l'intervenlion active, efficace et prompte de l'Espagne. Cela ressort, nous l'avons dit, de la situation et des documents dont nous avons fait connaître les passages essentiels. « Le pape, dit Badoer, compte se dégager après coup. Je crains fort qu'il ne se trompe s'il fait la ligue avec l'Espagne. » Les instructions secrètes du roi à Mendoza et Tassis, les événements postérieurs laissent entrevoir les conséquences éventuelles d'une victoire définitive de Philippe et du souverain pontife. Quelle aurait été alors la face de l'Europe? L'Espagne, directement ou indirectement, un peu partout, sans contredit la puissance prépondérante ; sa domination impatiemment supportée, et tôt ou tard secouée ; la papauté abaissée, Rome moralement transférée à Madrid, la religion catholique confondue ayecV espagnotisme ei courant le plus grand risque d'être entraînée dans une ruine commune, le jour où l'Espagne succomberait sous les coups de l'Europe coalisée ; le peuple français pour longtemps condamné, avant de se refaire, avant de se fondre dans la grande et noble nation qu'il est, à des convulsions affreuses, peut-être à des siècles de luttes, de catastrophes, de sang et de larmes. Tel est le sombre tableau qui se déroule devant notre imagination. Heureusement ces épreuves ont été épar-

gnées à l'Europe. Ces éventualités ne se sont pas réalisées. Ce sont des (antômes qui se soustraient à Texamen de l'historien et du politique.

Mais ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que Sixte- Quint a préservé la France de maux incalculables, qu'il a bien mérité deTÉglise et de l'humanité.

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